2002
Sud/Nord
Éditorial
Michel Minard
Edmond Perrier
Une bombe à fragmentation, du beurre de cacahuète, une bombe à
fragmentation, du beurre de cacahuète, une bombe à fragmentation, du beurre de
cacahuète, etc. Voilà, en guise de manne, ce qui tombait du ciel, il y a peu,
sur l’Afghanistan, illustrant de manière caricaturale la manière qu’a
l’Occident, axe du Bien, de traiter les populations des États supposés
constituer l’axe du Mal.
La réparation « beurre de cacahuète » ne leurre personne, pas
plus les tenants malgré eux de l’axe du Mal, que les tenants incertains de
l’axe du Bien : le beurre de cacahuète ne saurait effacer les effets de la
bombe à fragmentation.
L’action humanitaire des organisations non gouvernementales à
travers le monde répond-elle à ce schéma simple, voire simpliste ? N’est-elle
qu’une gigantesque manière de se déculpabiliser des fautes passées, présentes
et à venir, de la petite partie riche du monde à l’égard de sa plus grande
partie pauvre ? Est-ce une manière de dire au monde : « Vous voyez bien qu’on
n’est pas si mauvais que ça, qu’on a bien conscience de laisser le plus grand
nombre des humains au bord de la route, et qu’on vient leur tendre une main
fraternelle ; oh ! pas pour qu’ils nous rejoignent sur la route, non, non !
Mais pour qu’ils parviennent au moins au revers du fossé, là où tombent les
miettes substantielles de notre civilisation, de sorte qu’ils soient au moins
protégés de la faim, du froid, de la maladie, et au plus d’une trop évidente
exploitation de notre part. »
Ou, au contraire, des humains de l’axe du Bien estiment-ils ce
Bien pas si bon que ça, se sentent-ils mal à l’aise parmi les leurs, et
incapables de profiter sereinement des bienfaits de leur axe, si la plupart des
autres n’en profitent pas ?
Dans un cas comme dans l’autre, on voit bien la culpabilité
pointer son nez, culpabilité dont on sait le pouvoir qu’elle a sur chaque
homme, et comme elle est, avec la crainte de la mort, la trame des croyances,
des lois et des organisations humaines.
Ou bien ces humains rendent-ils de travers des services à
d’autres hommes qui ne leur demandent rien, à l’instar de cet homme dont
Montesquieu disait : « Il fait le bien, mais il ne le fait pas bien »
?
Ou encore, des hommes et des femmes agiraient-ils simplement
pour aller jusqu’au bout de leur foi ou de leurs convictions ? Leurs
interventions, au sein des organisations humanitaires, n’auraient-elles pas
d’autre moteur que le désir de se mettre pour un temps au service d’autres
hommes et d’autres femmes plus blessés qu’eux par la vie, par la misère, par la
guerre, par la maladie, et plus démunis qu’eux ?
Ou bien encore, ces hommes et ces femmes altruistes
seraient-ils manipulés à leur insu par les gouvernements, les églises, les
sectes, les partis, les maffias, les multinationales ?
Ou bien encore, des Occidentaux, persuadés de l’excellence de
leurs modèles (droits de l’homme, lois du marché, démocratie), seraient-ils
dans l’incapacité de s’empêcher d’en faire profiter le reste du monde, censé
n’attendre que ça ?
Où est la vérité ?
Y a-t-il une vérité autre que la sinistre alternance : une
bombe à fragmentation, du beurre de cacahuète, une bombe à fragmentation, du
beurre de cacahuète, une bombe à fragmentation, du beurre de cacahuète
?