2002
Sud/Nord
Humanitaireries
Humanitaireries
Éloge de la frontière
Serge Baqué
Un grand nombre d’associations aujourd’hui arborent le sigle «
sans frontières » : plus de trente associations en France, de « dentistes sans
frontières » à « hydraulique sans frontières » en passant par « clowns sans
frontières »… Le « sans frontières » est devenu pour le grand public le label
identitaire du mouvement humanitaire. L’humanitaire (comme l’humanité ?) ne
saurait être que sans frontière parce que la solidarité ne devrait pas en
connaître et qu’« international » n’a pas cette connotation moderne et
transgressive du « sans frontière » qui fait paire avec le non moins fameux «
devoir d’ingérence » (dans les pays des autres seulement, bien sûr, car alors
que les associations humanitaires, généralement implantées dans les pays riches
et occidentaux, revendiquent le droit d’intervenir partout, les
réfugiés-victimes se voient de moins en moins accorder celui de séjourner sur
notre sol
[1]).
Mais commençons cependant par souligner l’aspect positif du «
sans frontières » comme réaffirmation d’une certaine unité du genre humain,
au-delà des différences géographiques, politiques ou ethniques.
Les interventions de ceux qui allaient donner naissance aux
premières associations humanitaires se sont organisées sur fond de révolte
devant le spectacle de drames collectifs « lointains » (Biafra, Nigéria,
Cambodge) à partir de cette conviction fondamentale : « Ça nous regarde. » En
effet, ça nous regarde, et d’abord, au sens littéral du terme. « L’œil était
dans la tombe et regardait Caïn. » La question du regard est au centre de
l’interpellation éthique : ceux que je regarde me regardent aussi et dans cet
échange inter-humain (imaginaire lorsqu’il se joue par médias interposés)
quelque chose de ma responsabilité-culpabilité peut émerger : « Autrui m’est
donné comme responsabilité, que je puisse ou non faire quelque chose pour lui »
(Lévinas). Robert Antelme parle de notre capacité d’identification à tout
humain comme étant à la base du pacte narcissique fondamental qui lie les
hommes entre eux. C’est ce « pacte » qui est attaqué de manière radicale dans
tout génocide mais aussi dans l’esclavage, le colonialisme ou le racisme qui
contribuent à créer des catégories de sous-hommes. Terrible est la blessure de
ceux qui ont eu à subir de la part d’autres humains non seulement de la
violence mais aussi un regard négateur sur leur humanité. Nathalie Zaltman
écrit très justement
[2] :
« La honte est le terme exact pour rendre compte de cette douleur. Perdre la
face est une dimension de souffrance qui ne peut être pensée exclusivement
comme un événement personnel […]
C’est une
atteinte dont personne ne peut se relever seul. » Blessure de ceux
qui éprouvent alors l’impression d’être tombés « hors du monde ». En ce sens,
ce qui soigne dans une intervention humanitaire, c’est peut-être d’abord qu’il
y ait à nouveau un humain pour un autre humain, en particulier dans les
situations de traumatismes collectifs liés à la violence intentionnelle. À Sidi
Moussa, village martyr d’Algérie, une vieille femme avait dit lors de
l’ouverture d’un centre d’accueil et d’aide psychologique par la
sarp (Société algérienne de recherche
en psychologie) : « Je suis trop vieille pour demander un soin, mais grâce à
votre présence, je me sens à nouveau Algérienne. » Cette remarque va très loin
!
D’autre part, nous arrivons facilement à penser que, dans
certains pays, certains drames auraient moins d’importance. Les fondements du
mouvement humanitaire s’inscrivent en exact contrepoint du cynisme, tel qu’il a
pu s’exprimer par exemple par la bouche d’un haut personnage politique français
au moment du génocide rwandais : « Un génocide, dans ces pays-là, ça n’est pas
très important. » Mais aussi, remarque fréquemment entendue : « Les enfants
africains oublient vite », sous-entendu, ils n’ont pas le même psychisme que
nous ! Or, nous sommes de la même humanité. Être envoyé vers ces hommes et ces
femmes, c’est aussi être envoyé vers l’homme que je suis, vers cette part de
moi-même qui souffre et qui fait souffrir. Les drames d’autres êtres humains
(même éloignés et étrangers) nous regardent (au double sens de nous jugent et
nous concernent), parce que nous partageons un socle d’identité commun. Le
grand mérite du « sans frontières » n’est-il pas de réinstituer tout homme,
fût-il loin, comme un prochain possible ?
Mais le danger serait alors d’oublier que le
prochain est aussi un autre, un «
étrange étranger » et non un double parfait, qu’il est un sujet et non un «
objet » à soigner, réparer, nourrir ou former… Lorsqu’elles l’oublient, les
associations humanitaires courent le risque de se précipiter dans des conduites
maniaques de réparation et de s’enfermer dans le totalitarisme du
Bien.
Dans l’analyse critique qui suit (critique dont je ne m’exclus
pas mais qui trouve au contraire son origine dans un questionnement personnel à
l’issue de cinq années d’expatriation comme psychologue avec Handicap
international), je propose de repérer certaines positions subjectives (parfois
inconscientes et pouvant se superposer à un discours et des convictions
conscientes très différents) souvent présentes chez le volontaire expatrié qui
cumule les difficultés de la rencontre avec l’étranger et celles de la
confrontation avec la violence. Ces difficultés me semblent inhérentes au
travail humanitaire lui-même, qu’il serait sans doute plus juste de qualifier
de situation-limite que de
travail sans frontières ! Si certains
« traitement de l’autre » dans les actions de solidarité internationale doivent
faire l’objet (comme certaines positions racistes) d’une condamnation éthique,
il convient, simultanément, d’en réaliser une analyse psychologique. Plus que
la réprobation morale, la compréhension des mécanismes psychiques qui
sous-tendent le rapport à l’autre-étranger est susceptible non pas d’évacuer
totalement ces difficultés mais de les pointer, de les travailler et
possiblement de les mettre au service du travail lui-même (comme l’analyse du
transfert et contre-transfert dans la situation analytique).
La frontière, altérité et mise en relation
Il est possible de faire l’hypothèse que si le signifiant «
sans frontières » a rencontré un tel succès, c’est qu’il entre en collusion
avec certains de nos fantasmes les plus prégnants (comme par exemple celui de «
l’illusion de toute-puissance salvatrice » fréquemment rencontrée chez les
soignants). « Quand on dépasse les bornes, il n’y a plus de limites ! », disait
parfois ma mère… Quand on dépasse les frontières non plus… Sans frontières,
sans manque, sans limites, n’est-ce pas la revendication mégalomaniaque et
narcissique par excellence ?
Il y a là une question très importante parce qu’elle
conditionne à la fois l’exercice d’une pratique professionnelle hors hexagone
et un certain positionnement dans la rencontre avec des peuples d’une autre
culture… Claude Simonot (cofondateur et directeur d’Handicap international)
ironisant sur cette mode du sans-frontiérisme disait : « À quand douaniers sans
frontières ? » Mais un « psychologue sans frontières » ne serait-il pas tout
aussi paradoxal ? Car ce qui constitue un sujet, comme ce qui constitue un
peuple, ce sont justement ses frontières, frontières de la langue, de la
culture, de l’histoire, de l’appartenance à un groupe, etc. L’autre est
d’abord… le « séparé ». En délimitant un dedans et un dehors, la frontière rend
à la fois possible la relation avec un autre et la préservation de son
identité. La frontière est ainsi à la fois ce qui sépare et ce qui relie. La
meilleure image est celle de la peau qui est à la fois l’enveloppe qui fait
barrage à l’effraction et le lieu des contacts les plus intimes. De la même
manière, la frontière est une ligne par laquelle deux pays à la fois se
séparent et se touchent. Les humanitaires auraient donc tort de connoter trop
négativement les frontières et de ne les considérer que comme des obstacles à
abattre ! En dehors des questions qui se posent au niveau du droit avec le
fameux « devoir d’ingérence », au niveau psychologique, la non-reconnaissance
des frontières de l’autre renvoie au viol ou à l’inceste, transgression des
barrières qui normalement m’interdisent d’avoir un accès direct, total et non
consenti à l’autre. Dans le travail humanitaire, cette difficulté à vivre avec
la frontière peut prendre des formes très différentes mais elle oscille souvent
entre ces deux pôles : « manger l’autre » (ethnocentrisme et fausse
universalité) et « vomir l’autre » (contre-attitudes négatives et barbarisation
de l’autre).
Manger l’autre : « Partout chez soi »
Le « sans frontières » des associations humanitaires pourrait
dans certains cas renvoyer à cette prétention d’être partout chez soi, de
n’être un étranger nulle part, d’être « hors la différence ». En quelque sorte,
une manière de voyager sans se déplacer, en se prémunissant à l’avance de tout
sentiment de perte, perte liée, lorsque nous sommes à l’étranger, au deuil
nécessaire de nos repères culturels vécus comme une partie de soi. Le fantasme
du sans frontière serait une réassurance devant le vécu dépressif possiblement
lié à cette perte de ce qui constituait notre univers familier mais aussi
devant l’angoisse que pourrait susciter la nouveauté sous la figure de
l’étrange voire du terrifiant. Cette angoisse se cristallise facilement autour
de l’identité professionnelle puisque ce qui justifie la présence d’un
volontaire, c’est sa « mission », d’où la crainte de ne pas être à la hauteur :
Est-ce que je ne vais pas décevoir ceux qui m’ont envoyé ? Est-ce que je vais
pouvoir aider ceux à qui je suis envoyé ? Sur le plan professionnel, être
médecin ou éducateur « sans frontière » reviendrait à se penser de manière
rassurante comme détenteur d’un savoir et d’un savoir-faire universels. Or, en
quoi être capable de faire quelque chose quelque part nous donne-t-il
l’assurance d’être compétents partout ? Et quid des particularités et des
spécificités de chaque pays ? Par exemple, au Rwanda, une association allemande
en charge d’un Centre d’enfants non accompagnés (cena) avait organisé celui-ci sur le modèle
d’une institution allemande. Les « mères » se plaignaient légitimement de ne
pas pouvoir élever les enfants selon la tradition rwandaise, les responsables
de l’association allemande leur interdisant formellement de punir les enfants
et de les faire participer aux travaux collectifs. Sur le terrain, il est bien
difficile pour un volontaire un peu honnête de ne pas se poser la question de
l’adéquation de son savoir face à l’extraordinaire complexité, diversité et
étrangeté des situations rencontrées. Mais ces interrogations sont le plus
souvent rapidement évacuées à cause de l’angoisse qu’elles génèrent et peuvent
conduire à la mise en place de mécanismes de défense tels que la dénégation ou
la fuite dans l’activité. Il est possible de se demander si la difficile prise
en compte de la culture de l’autre n’a pas pour fonction principale chez le
volontaire de sauvegarder sa capacité à travailler (ce qui n’est pas que
négatif !), c’est-à-dire aussi l’illusion de
pouvoir servir à quelque chose. Car être un étranger, c’est être, au
départ du moins, un maladroit qui ne sait que dire et que faire. Cette
condition est désagréable pour celui qui la subit comme pour ceux qui en sont
les témoins. D’où la tentation de rapidement « recréer son monde », ce qui est
assez facile pour le volontaire expatrié dans la mesure où il occupe
généralement une position « haute ». Ainsi, lors de mon arrivée au
cena de Ndera, je me souviens avoir
traversé un moment d’angoisse car je ne savais absolument pas comment
travailler. J’étais « désorienté ». Aussi, bien que je jugeais cette manière de
faire tout à fait inappropriée au contexte, j’ai commencé à rencontrer les
enfants en entretien individuel, simplement parce que c’était le modèle que je
connaissais le mieux et dans lequel j’étais, moi, le plus spontanément à
l’aise. (J’étais dans la situation de cet homme qui a perdu ses clefs, la nuit,
dans un jardin obscur mais qui les cherche sous un réverbère parce que là, au
moins, c’est éclairé !) Par chance, les enfants ainsi rencontrés témoignèrent
d’une telle gêne, voire d’une telle frayeur, que je fus poussé rapidement à
créer avec eux un autre cadre pour la rencontre. Winniccott le disait déjà : «
L’enseignant, c’est le patient ! » Encore faut-il que l’expatrié soi-disant
expert soit assez lucide et assez humble pour se laisser enseigner !
Il semble que la plupart du temps ces premiers moments
d’angoisse et de déstabilisation devant l’étrangeté soient rapidement
recouverts, voire refoulés, comme en témoigne le discours d’expatriés affirmant
généralement ne pas avoir vraiment rencontré dans leur travail de difficultés
liées à la différence culturelle, mis à part quelques particularités exotiques…
N’est-ce pas, en partie, que ces différences qui mettent à mal notre savoir et
interrogent l’efficacité de nos pratiques habituelles, nous ne voulons rien en
savoir ? (Ce que Lacan appelait la « passion de l’ignorance ».) Je peux en
donner là encore un exemple personnel. Au Rwanda, grand nombre d’ong ont participé à ce que l’on appelle des «
réunifications ». Il s’agissait, selon une politique décidée par le
gouvernement rwandais, de permettre aux enfants « non accompagnés » regroupés
dans des centres de vivre à nouveau dans une famille (famille proche ou
lointaine si des membres vivants étaient retrouvés ou famille d’adoption). Des
milliers d’enfants ont ainsi été « réunifiés ». Au sein d’Handicap
international j’ai participé à ce processus en insistant beaucoup, et avec
raison, sur la nécessaire préparation psychologique des enfants et des
familles. Mais avec le recul, je me rends compte que, dans ce travail, nos
références implicites sont restées finalement celles de la famille occidentale.
Qu’est-ce qu’une famille dans la culture rwandaise ? Que signifie être père ou
être mère sur les collines et comment cela s’incarne-t-il ? Quelles étaient
dans ce pays les traditions antérieures d’adoption ? Comment se transmet le nom
? l’héritage ? Finalement, l’honnêteté m’oblige à dire que l’attention portée
par notre équipe à ces questions n’a pas été la hauteur de leurs enjeux dans un
processus de réunification familiale ! Sans doute faut-il y déceler l’effet
sidérant de l’attaque massive de la filiation qui est au cœur de toute
entreprise génocidaire et auquel le thérapeute échappe lui-même difficilement.
Mais une autre raison se trouve sans doute dans cette forme particulière
d’ethnocentrisme qui s’explique moins par la vanité à l’égard de sa propre
culture que par l’extrême difficulté à intégrer que l’autre soit différent. Et
si nous nous méprenons, ce n’est pas seulement parce que les apparences
seraient trompeuses mais parce que nous voudrions
que les choses soient telles que nous les désirons. Consciente de ce
risque, l’association Médecins sans frontières a choisi par exemple de
privilégier dans son travail les visites à domicile plutôt que les
consultations en institution. Une manière modeste mais significative de
favoriser le déplacement des volontaires « sur le terrain de l’autre » et de
réaliser qu’il y a pour les hommes mille manières différentes « d’habiter le
monde » (expression qui me semble l’une des meilleures définitions de la
culture). Car fasciné par le fantasme du sans-frontière, le volontaire risque
d’oublier que l’étranger demande moins à être aidé au nom d’un principe
d’universalité qu’à être rencontré au nom du principe d’altérité. Et c’est la
rencontre sur son terrain qui permet à l’autre de ne plus être réduit à la
figure d’une ombre chinoise, simple projection de nous-mêmes, sans couleur,
sans épaisseur, sans singularité. Une ombre chinoise dont le manque (handicap,
maladie, traumatisme) tient le plus souvent le devant de la scène, au point que
sont oubliés le relief et la singularité de toute personne, c’est-à-dire sa
personnalité, son histoire mais aussi ses attaches, ses croyances, ses
références, son système de valeurs, sa culture. Je pense qu’il nous faut
réenvisager le travail humanitaire, c’est-à-dire permettre à l’autre de nous
révéler son visage (car l’altérité n’est jamais objet de connaissance mais toujours
sujet de révélation).
Paradoxalement, c’est le malentendu qui peut nous aider à
sortir de la méprise. À condition que le malentendu soit entendu, dramatisé (au
sens de mis en scène) et élaboré. Un tel processus est la preuve que notre
rencontre avec l’étranger se vit bien sous le signe de l’altérité, alors que,
quand on s’entend trop vite, c’est souvent parce que l’on ne s’est pas
rencontrés ! Je ne sais pas s’il y a toujours du bon dans le malentendu mais il
y a toujours du vrai ! « Bien entendu », le malentendu devient une chance
possible d’explication : c’est parce qu’on ne se comprend pas qu’il faut
continuer à s’expliquer. Le malentendu est alors une occasion de traduction,
zone où l’incommunicabilité entre gens et entre cultures en arrive à devoir
transiger. Par exemple, au Rwanda, les expatriés se sont souvent opposés à ce
que l’on appelle les « kits de réunification » (il s’agit d’un certain nombre
d’objets – couvertures, bidons, sacs de riz, vêtements – dont l’enfant est doté
lors du retour dans sa famille) alors que nos partenaires rwandais, eux, y
tenaient beaucoup. Dans le réseau d’interprétation des volontaires occidentaux,
le kit de réunification était perçu négativement sur le mode de l’échange
économique (l’enfant semblait troqué contre des avantages matériels et non
accueilli gratuitement pour lui-même) alors que, pour les Rwandais, il
renvoyait à la symbolique de la dette qui fait obligation à celui qui revient
dans sa famille de ramener quelque chose pour enrichir le groupe et signifier
qu’il a « réussi » (donc le kit valorisait l’enfant qui pouvait revenir sans
gêne ni honte). D’une certaine manière, le malentendu est constitutif de notre
situation, celle d’être des étrangers les uns pour les autres. Les actes, les
paroles, ne sont pas pris dans le même réseau dȁ9;interprétations à la fois
parce que nous n’avons pas les mêmes référents culturels et parce que nous
sommes pris les uns et les autres dans des mouvements projectifs extrêmement
forts. La possibilité, à l’occasion de ce malentendu, de partager nos
différentes représentations entre expatriés et « nationaux » constitua un
moment extrêmement précieux de notre travail en commun. Le travail des
volontaires expatriés se heurte en permanence à des problèmes d’identification,
de compréhension d’attitudes qui ont leur raison d’être dans une autre logique
que les nôtres et peuvent donc manifester de violentes contre-attitudes (ce qui
est vrai aussi des soignants en France vis-à-vis de certains types de
populations, je pense en particulier à celle du « quart-monde »). Comment y
échapper sinon par un long travail de dialogue et de réflexion ? Mais le
problème se redouble de ce que les étrangers avec qui nous travaillons ont
parfois du mal à se dire ! Pour toutes sortes de raisons, les conditions d’un
vrai dialogue entre expatriés et nationaux ne sont pas toujours réunies… Éviter
les conflits, maintenir l’illusion que l’on se comprend, donner aux
humanitaires le sentiment que leurs interventions sont efficaces, apparaît
parfois nécessaire pour certains partenaires nationaux qui ont besoin des
associations humanitaires pour toutes sortes de raisons, à la fois économiques,
politiques ou psychologiques…
Mais le manichéisme entre « associations humanitaires
néocolonialistes » et « associations locales soucieuses de leur identité
culturelle » serait un peu réducteur… Il arrive que ce soit nos homologues
nationaux qui placent d’emblée la rencontre professionnelle sur le terrain d’un
savoir universel que les volontaires expatriés seraient censés détenir. Par
exemple, au Timor, avec une association psychosociale composée pourtant de
personnes de grande valeur, je me suis retrouvé coincé dans un statut de
formateur étranger, prétendument spécialiste de la question du trauma, et à ce
titre sollicité dès mon arrivée pour des sessions de « training ». Les
participants comprirent mal mes tentatives pour me dégager d’une place de
formateur-expert (en sollicitant par exemple le groupe à partager quelque chose
de sa propre connaissance du pays, des souffrances et des ressources des
Timorais). Ils jugèrent finalement ma formation trop pauvre en contenu et pas
assez concrète par rapport à la prise en charge des enfants timorais. Mais
quels enfants ? et souffrant de quoi ? et selon qui ? Débarquant à peine dans
ce pays aux antipodes du mien, qu’est-ce que j’étais censé savoir des
traumatismes des enfants timorais que je ne rencontrais qu’à la plage ? Il est
vrai qu’une ong australienne,
partenaire de cette association depuis deux ans, les avait moulés dans une
autre conception de la formation dans le domaine de la santé mentale (formation
très opératoire sur le modèle psychologique anglo-saxon). Mais cela signifie
aussi qu’il est difficile pour certains partenaires nationaux de relativiser
notre savoir occidental, ignorant que ce savoir s’est construit peu à peu dans
des contextes particuliers, en relation avec nos propres représentations et nos
propres besoins… En effet, nos savoirs et pratiques se sont développés sur un
substrat de connaissances scientifiques mais aussi, par exemple, sur une
conception individualiste de la personne, une séparation d’avec l’univers «
invisible » des dieux et des démons, une certaine conception de l’ordre et du
désordre, etc. Toute société a ainsi construit son propre système de santé
mentale comme elle a construit son système de santé, d’éducation ou d’économie.
Les associations humanitaires n’arrivent jamais, quelles que soient les
apparences, en terrain vierge ! Par exemple, travaillant sur les questions de
trauma, sommes-nous assez curieux des représentations culturelles de la
souffrance psychique et des dispositifs traditionnels de soins des pays dans
lesquels nous intervenons ? S’il ne saurait être question de jouer les sorciers
ou les féticheurs, ces pratiques autres ne nous disent-elles pas quelque chose
d’important sur le « monde » habité par ceux que nous sommes censés aider
?
Au Mozambique, par exemple, des thérapeutes traditionnels ont
mis en place des cérémonies de purification pour favoriser la réintégration des
ex-enfants-soldats. Ces cérémonies révèlent que si dans les pays occidentaux
l’accent est mis sur la souffrance psychique individuelle, dans d’autres
sociétés l’accent porte plutôt sur la rupture de l’harmonie sociale (il s’agit
d’accents et non de pôles exclusifs). Pour retrouver l’harmonie rompue par la
guerre et certains actes terribles, il est nécessaire de procéder à des rites
qui permettent d’un côté aux « coupables » de reconnaître leurs actes, de
demander pardon, et de l’autre de rendre possible à la communauté villageoise
de considérer ces enfants « exorcisés » comme des humains et non plus comme des
monstres et de les accueillir. Cela ne rend pas sans intérêt, à un autre
niveau, un travail psychothérapeutique avec ces enfants mais l’objectif même de
« réintégration » familiale ou villageoise ne rend-il pas indispensable de
tenir compte des représentations locales de l’harmonie et de la transgression
et de s’appuyer, lorsqu’ils existent, sur les dispositifs traditionnels en
rapport avec ces représentations ? D’autre part, ce qui a été attaqué dans la
situation de ces enfants-soldats ce sont justement les enveloppes culturelles
qui soutiennent à la fois la structuration psychique du sujet et le lien qu’il
entretient avec les autres sujets. Arrachés brutalement à leur famille et à
leur village (et contraints même parfois de tuer des membres de leur propre
famille pour rendre irrévocable la rupture), soumis à l’obligation de
transgresser les interdits civilisateurs (tuer, violer, voler), sans autres
possibilités d’identifications qu’à d’autres jeunes de leur âge en l’absence de
toute vraie figure d’adulte, les enfants-soldats sont victimes d’un double
traumatisme « dans le psychisme et dans la culture ». Tout ce qui permet, à
l’instar des cérémonies villageoises traditionnelles, de restaurer (un peu) les
liens de filiation, les liens générationnels et communautaires dans un contexte
culturel qui est celui de l’enfant, représente un atout capital.
L’interprète, interface et double-face
La plupart des associations humanitaires n’envisagent plus de
travailler sans une étroite collaboration avec ceux qu’on appelle les «
partenaires locaux » et mettent en avant l’utilisation d’interprètes (souvent
immédiatement hissés par les psychologues expatriés au rang de co-thérapeutes
!) comme gage d’une véritable prise en compte des spécificités culturelles.
C’est évidemment un pas extrêmement important. Mais peut-être devrions-nous
nous intéresser à la façon dont ces partenaires se situent à l’égard de leur
culture et de leurs compatriotes, aux représentations qu’ils ont de l’étranger
(quel autre sommes-nous pour ces autres avec qui nous travaillons ?) et au type
d’alliances (parfois inconscientes) qui se nouent entre eux et l’ong ou telle figure d’expatrié. Pour désigner
le personnel local servant d’interface entre l’ong et la population locale,
msf emploie le mot d’« éclaireurs ».
Expression intéressante dans son ambiguïté même, l’éclaireur étant en langage
militaire celui qui passe devant et qui renseigne sur l’autre… pour favoriser
la pénétration et la victoire d’une armée étrangère ! Freud emploie à propos du
« moi » une double image qui pourrait aussi être rapportée à l’interprète : il
le qualifie à la fois de « traître » et de « courtisan »… L’interprète traître
à sa propre culture (en faisant commerce avec l’étranger) ou traître à
l’étranger (à qui il ne dit qu’une part de la réalité) ? L’interprète courtisan
soucieux de ne pas déplaire à l’étranger (à qui il dit ce qu’il veut entendre)
ou ambassadeur trop zélé de son pays (qu’il a alors tendance à idéaliser) ?
Extrême complexité, donc, de la figure de l’interprète, interface et donc
toujours possiblement double-face !
Et réciproquement, pour l’expatrié, le recours à un interprète
peut revêtir des significations différentes : respect de la spécificité de
l’autre ou stratégie d’annexion ? Ou un peu des deux à la fois ? (se retrouve
là une pratique courante chez les missionnaires : utiliser des autochtones et
apprendre la langue et la culture de l’autre pour mieux le convertir à son
propre message). Le désir incestueux de transgression des frontières peut
prendre ainsi la figure d’un mimétisme grossier (et grotesque) des gens et des
mœurs du pays hôte ou celui d’un prétendu savoir sur la culture par un expatrié
se piquant d’être tout à la fois anthropologue, ethnologue et polyglotte. Le
fantasme sous-jacent est alors de connaître l’autre pour mieux le pénétrer, le
ramener à soi et évacuer sa dimension de radicale altérité ! Ainsi,
l’interprète peut être le rappel constant de notre statut d’étranger et celui
du renoncement nécessaire à une compréhension directe, immédiate et totale de
l’autre. En ce sens, sa présence réintroduit positivement la frontière. Mais
l’interprète peut aussi être instrumentalisé en « machine à traduire les mots »
et entretenir l’illusion que, moyennant ce petit « détour », nous comprenons
tout. En ce sens, l’interprète sert négativement à nier la frontière. Or, même
traduits, les mots n’ont pas tout à fait le même sens pour les humains de
différentes cultures… « Maladie », « santé », « enfants », « traumatismes », «
avenir »… ne sont pas pris dans les mêmes réseaux de significations pour un
Rwandais, un Kosovar ou un Péruvien. Si, grâce à l’interprète, on comprend ce
que les gens disent, on n’est jamais sûr de ce qu’ils veulent dire !
Vomir l’autre : la barbarisation de l’étranger
Dans un deuxième cas de figure, la différence culturelle n’est
pas tant niée (ou trop rapidement abrasée) que négativée, disqualifiée comme
non porteuse de valeurs. L’altérité de ceux à qui nous sommes envoyés ne
saurait être valablement prise en compte, elle est plutôt un obstacle, ce qui
fait résistance, ce qui vient freiner ou gêner le travail humanitaire. En ce
sens, certaines missions humanitaires s’apparentent parfois au modèle
missionnaire du xixe siècle dans ses prétentions
civilisatrices. Il y a d’ailleurs cette significative expression si souvent
utilisée par les volontaires pour parler justement de leur « mission (!) » : «
j’ai fait (!) le Rwanda, la Bosnie, la
Sierra Léone ou l’Afghanistan ». La culture du pays hôte est alors généralement
réduite à des éléments disparates, des clichés ressassés, des éléments isolés
de leur contexte. Par exemple, des volontaires vous expliquent qu’en Afrique la
prise en charge des enfants handicapés est difficile parce que ces enfants sont
rejetés et que certaines traditions prescrivent même qu’ils soient abandonnés
dans la brousse pour retourner dans le monde animal d’où ils sont censés venir.
Pour notre société occidentale qui pense (depuis peu) le bébé comme une
personne, de telles assertions, évidemment, sonnent mal et renvoient à la
barbarie supposée des Africains ! Ces représentations ne sont pas à juger à
l’aune de nos propres représentations ; elles sont à rapporter à un autre
système culturel essayant de rendre compte du handicap, de l’infortune et de la
maladie. Mais dans les situations de violences collectives majeures (lieu
fréquent d’intervention des associations humanitaires), il est possible de
penser qu’aux mécanismes de défense classiques devant l’étrange et le
différent, s’ajoutent d’autres facteurs liés au caractère
traumatique de la rencontre. Les
violences collectives et les horreurs qui leur sont liées viennent interroger
la différence que nous faisons entre humain et non-humain. Une des réassurances
possibles pour l’expatrié pourrait alors être une disqualification de la
culture de l’autre en faisant jouer l’équivalence de ces deux couples
d’opposition : moi/étranger et humain/non humain. La culture de l’autre, loin
d’être regardée comme le génie particulier d’un peuple, est stigmatisée au
contraire comme son « mauvais génie ». De quelle culture barbare sont-ils issus
pour avoir produit « ça » ? Rappelons en passant que Freud, dans ses textes
consacrés à la guerre et au meurtre, n’attribue pas ces derniers à une maladie
de l’esprit ni à une pathologie de la civilisation. Bien au contraire, il les
rattache au fonctionnement du psychisme et des sociétés humaines, au
développement même des civilisations (« Considérations actuelles sur la guerre
et la mort », dans Essais de
psychanalyse) ! Le travail de civilisation est un travail
interminable, précaire et à reprendre sans cesse, quelles que soient les
cultures.
D’autre part, nous sommes toujours portés à interpréter les
actes des « autres étrangers » d’après notre propre sensibilité et nos propres
références culturelles. Deux exemples me semblent à cet égard significatifs. Le
premier est celui du tollé que suscita parmi les associations humanitaires
l’exécution publique d’une vingtaine de responsables du génocide, dans le stade
de Kigali. Le bureau des droits de l’homme y trouva un motif suffisant pour
fermer définitivement sa représentation au Rwanda. Pour la plupart des
Rwandais, c’est cette consternation qui consterna, venant en particulier de
pays qui avaient soutenu ou laissé se dérouler le génocide… Simon Gasiberege,
psychologue rwandais, m’expliqua plus tard que seule une exécution publique
pouvait mettre fin à la culture de l’impunité qui régnait depuis si longtemps
au Rwanda et que cette « violence légale » dissuaderait les victimes d’avoir
recours à des vengeances privées incontrôlables. L’avenir lui donna raison… et
ces exécutions publiques restèrent d’ailleurs uniques. Il faut bien sûr
reconnaître à quiconque le droit de ne pas partager cette analyse, mais ce qui
est à retenir, c’est la rapidité avec laquelle, nous, les « muzungos » (« les
Blancs ») avons interprété cet acte comme une confirmation de cette croyance
qui flottait dans nos cerveaux : « Ce sont vraiment des sauvages ! » Et en
Algérie, combien de fois ai-je entendu cette remarque : « Quand on sait que
leur religion prescrit d’égorger un mouton pour l’Aïd et que les enfants y
assistent, comment s’étonner que ces enfants deviennent des adultes
sanguinaires et violents ? » Or, contrairement à ce que pensent beaucoup
d’Occidentaux, l’égorgement rituel du mouton au cours de cette fête n’est pas
un rite barbare mais l’inscription dans la culture de l’interdit fondamental :
tu ne tueras pas un autre humain (cf. l’origine de ce rite qui est le «
non-sacrifice » d’Abraham, Dieu interdisant au père de porter la main (et le
couteau) sur l’enfant). L’égorgement rituel du mouton est le rappel que l’homme
n’est pas tuable, mais seulement les animaux sur qui la violence est détournée
et dont la mort ressoude la communauté grâce au partage de la viande. Ainsi,
Djamila, 12 ans, a assisté il y a trois ans à l’égorgement de son père pendant
le mois du Ramadan. Les terroristes intégristes ont alors réalisé l’exacte
inversion du sacrifice d’Abraham : soi-disant sur ordre de Dieu, ils ont
remplacé le mouton par un humain. « Pourquoi ont-ils fait ça ? », nous demande
Djamila. Cette fillette n’a pas seulement assisté à la mort de son père (et
dans quelles conditions) mais à l’écroulement d’un monde, le seul monde
habitable par les homme, celui des valeurs et des lois. « Traumatisme dans le
psychisme et la culture. » Or, il est intéressant de noter qu’au cours d’un
atelier de dessin (animé dans le Service de pédopsychiatrie de l’hôpital Frantz
Fanon à Blida) Djamila, sur le thème de l’avenir, réalise justement un dessin
représentant la fête de l’Aïd, et utilise cet élément de sa culture pour
re-symboliser. Dans son dessin, très serein, la fête est l’occasion d’une
réunion de famille (sa famille est dans la réalité très dispersée) et c’est
elle qui conduit elle-même le mouton vers le sacrifice (ou plutôt les moutons
car il y en a deux, ce qui est, paraît-il, un signe de richesse et donc de
réussite).
D’une certaine façon, il arrive que les humanitaires expatriés
renvoient en miroir ce que ces peuples peuvent avoir la tentation de penser
d’eux-mêmes… Le regard des expatriés humanitaires est alors le contraire du
regard ré-humanisant que nous évoquions tout à l’heure. Il vient renforcer la
blessure narcissique de celui qui se demande s’il n’est pas un monstre, si son
peuple n’est pas un peuple de « sauvages ». En Algérie, lors d’un congrès sur
le thème « Le travail des soignants » auquel participaient plusieurs
intervenants français, une psychologue éprouve le besoin d’affirmer (pour les
étrangers autant que pour elle-même ?) : « Il ne faut pas croire que les
Algériens ont la violence dans leurs gènes. » Il n’est pas étonnant que
lorsqu’un pays a connu l’expérience coloniale, la présence d’associations
humanitaires provoque (parfois de manière hypersensible) des reviviscences de
ce vécu fait d’humiliation, de dépendance et de disqualification identitaire
profonde (ce que j’ai pu observer en Algérie et au Timor). Le pire traitement
infligé à l’autre étranger par toutes les sortes de colonialisme, ce n’est pas
la mise à mort ni la réduction à l’état d’esclave, c’est l’inoculation de « la
honte de soi ».
Mais là encore, les extrêmes se rencontrent : la
disqualification peut faire place à l’idéalisation dans la même passion de
l’ignorance. Ce processus est parfaitement repérable dans la survalorisation du
fameux concept de « communauté » dans le travail humanitaire. La « communauté
», censée exister dans tous les pays sous-développés et parée de toutes les
vertus (intégration, solidarité, convivialité, gestion consensuelle, etc.), est
devenue une espèce de mythe et se rencontre partout dans l’humanitaire sous la
forme de l’inévitable
rbc
(Réhabilitation à base communautaire
[3]). Il y a aussi cette autre idéalisation commode selon
laquelle, en Afrique, « tout le monde est un peu de la même famille », ce qui a
conduit certaines associations au Rwanda à pratiquer la réunification en
déposant un enfant sur une colline où il avait de vagues connaissances (un
voisin, un oncle ou une tante qu’il n’avait parfois jamais vu) en espérant «
que tout se passerait bien ».
La question de l’étranger par le biais de l’idéal du moi ouvre
des perspectives intéressantes !
Hors frontière et expérience limite
Mon expérience personnelle est que ce travail « hors frontière
» est plutôt en fait une « expérience-limite », c’est-à-dire à la fois une
expérience de nos limites
(particularités et limitations) et une expérience
risquée portant à un degré de virulence maximale ce qui est
finalement en jeu dans toute rencontre : l’énigme et l’« insolvabilité » de la
présence d’autrui. La rencontre avec la différence culturelle (que René Kaës
appelle la troisième altérité) se prête d’ailleurs fort bien aux mêmes
métaphorisations et expressions que la rencontre sexuelle : ne parle-t-on pas
de pénétration culturelle, de culture vierge ou métisse, de viol ou de
résistance par rapport à la culture de l’autre, de la crainte et du plaisir de
la découverte, etc. ? (Et inversement, Freud ne compare- t-il pas la sexualité
féminine au « mystérieux continent noir » ?) Que cette rencontre soit tout sauf
simple et qu’elle réactive en chacun des protagonistes des mouvements
psychiques profonds ne devrait donc pas nous étonner !
Mais si le travail en situation d’expatriation est une
situation-limite, l’étranger n’est cependant pas d’emblée à disqualifier dans
son aide à condition justement qu’il commence par se reconnaître comme étrange
étranger au lieu de se penser (plus ou moins consciemment) comme « compétent ès
monde » ! La position inverse, absolutisée sous la forme de « pour aider
quelqu’un, il faut obligatoirement être de la même culture », est tout aussi
critiquable. L’érection de la différence culturelle en absolu est le racisme
propre à l’âge antiraciste qui conduit à une condamnation du mélange et du
métissage avec l’affirmation de l’hétérogénéité indépassable des cultures
(sorte de déplacement du credo de la différence biologique entre les races). La
sacralisation de la différence peut d’ailleurs être une forme de mépris, comme
par exemple lorsque l’on renonce à travailler avec un minimum de cadre sous
prétexte que les Africains ont « une autre conception du temps » ou que les
Algériens « sont dans une culture de l’oral et non de l’écrit ». Une culture
n’est d’ailleurs jamais un bloc monolithique, intangible et immuable. Beaucoup
de questions demeurent ainsi ouvertes : toute différence culturelle est-elle à
sacraliser ? (et donc à préserver coûte que coûte ?). Toutes les initiatives
des associations humanitaires doivent-elles forcément s’appuyer sur la culture
du pays hôte ou bien l’étrangeté même peut-elle jouer aussi un rôle positif ?
Je pense à l’introduction au Rwanda des médiations thérapeutiques par le
dessin, technique d’expression totalement étrangère à la culture rwandaise. Les
animateurs rwandais se sont peu à peu approprié cette technique considérée
cependant comme un « fétiche de blanc »… mais un fétiche efficace apparemment
aussi pour les enfants rwandais ! En outre, son caractère tout à fait original
lui confère d’emblée auprès des enfants de l’importance et du sérieux. (Mais
enfin, tout cela n’est pas sans questions !) Il ne saurait s’agir pour
l’expatrié de renoncer à ses compétences ou à sa propre identité car c’est
seulement comme hôte et autre qu’il peut être véritablement
présent pour ceux qui l’accueillent
(présent au sens à la fois d’« être là » et de « cadeau »).
Là encore, il s’agit non pas de forcer l’autre à entrer dans un
moule mais de consentir à aborder l’altérité pour interagir avec elle, dans un
constant aller-retour entre « chez-vous/chez-nous » (comme le suggérait si
joliment Paul Fustier, directeur du
dess de psychologie clinique à l’université de
Bron). « Car il ne semble pas que l’écart entre les cultures puisse se résoudre
par un espéranto commun ou par le savoir ethnologique mais dans une gestion de
la confusion des langues, sachant préserver la conflictualité et les risques,
liant méconnaissance du sujet et altérité de l’étranger
[4]. » Nous ne pouvons prétendre à aucune
connaissance de l’autre mais seulement peut-être à une meilleure connaissance
de notre relation à l’autre. Il y a là matière à critique d’une certaine
manière de penser et de former à l’interculturel. Que d’ouvrages nous proposent
en effet de mieux connaître l’autre étranger pour mieux communiquer avec lui,
comme si nous pouvions savoir une fois pour toutes qui nous sommes et qui sont
nos interlocuteurs !
J’ai pris conscience, chemin faisant (un chemin qui m’a conduit
du Rwanda au Timor en passant par l’Algérie), de l’importance de la rencontre
qui n’est pas un ingrédient exotique dans le travail humanitaire mais son cœur.
Cette rencontre suppose à la fois l’acceptation des frontières et le refus de
la clôture. La frontière est la condition nécessaire pour une possible
confrontation (qui ne soit ni affrontement ni annexion mais possible révélation
de l’altérité). Elle est ce qui me permet de
rencontrer l’autre sans le posséder et ne doit pas être confondue
avec la clôture qui est son redoublement négatif et sert à se préserver de
toute interaction par crainte de l’altérisation. De la frontière à la clôture,
il y a donc un abîme mais c’est un abîme facilement franchi, le plus petit
abîme, comme celui qui existe entre l’intervention humanitaire et l’annexion
identitaire, entre la relation d’aide et la projection de haine. Car l’étranger
partage avec l’intime la qualité d’ambivalence. Dans « humanitaire », n’y
a-t-il pas une fois « m » et une fois « n » ?…
[1]
Il ne s’agit pas de faire grief aux associations humanitaires
de législations dont elles ne sont pas responsables et qu’il leur arrive
d’ailleurs régulièrement de dénoncer mais de prendre conscience du caractère
leurrant d’une idéologie sans frontiériste établie sur la base d’une telle
dissymétrie. Il est courant qu’un professionnel local d’une association « sans
frontière » se voit refuser un visa de quelques jours pour assister à un
colloque en France… et imagine-t-on qu’un médecin rwandais travaillant pour «
Médecins sans Frontières » par exemple puisse de ce fait être autorisé à
intervenir en France ? Ainsi, au sein même des association humanitaires dites «
sans frontières », les frontières sont perméables pour certains et
infranchissables pour d’autres selon qu’ils appartiennent à un pays riche et
techniquement développé ou pauvre et sans poids politique.
[2]
Nathalie Zaltman,
De la guérison
psychanalytique,
puf,
1998, p. 27.
[3]
Lire à ce propos l’article très bien documenté de Soisick
Crochet, « Cet obscur objet du désir : la participation communautaire », dans
Utopies sanitaires, sous la direction
de Rony Brauman, Éd Le Pommier.
[4]
O. Douville, « L’identité/altérité. Fractures et montages »,
dans R. Kaës
et al., Différence culturelle et
souffrances d’identité, Dunod, 1998.