2002
Sud/Nord
Humanitaireries
Humanitaireries
L’action humanitaire : thérapie et/ou idéologie de la
globalisation ?
Bernard Hours
Après une décennie d’euphorie ascensionnelle, l’action
humanitaire fait désormais question. Ses pratiques et certains de leurs effets
pervers sont interrogés, tout comme ses mobiles avoués autant
qu’inavoués.
Des événements récents ont mis en lumière l’existence de
victimes occidentales, là où auparavant régnait l’illusion rassurante que
l’enfer, c’est toujours les autres, lointains, du sud, des malheureux. De ce
sud, longtemps considéré comme lieu de hordes faméliques présentant un « danger
limité », émerge désormais la figure mortifère d’une altérité non plus
seulement économique et culturelle mais agressive, voire assassine, qui peut
produire des victimes occidentales, là où, auparavant, le statut de victime
était isolé, neutralisé, mis à distance chez d’autres que soi.
Pour qui aborde le monde contemporain à travers un autre regard
que celui des bandes dessinées, où Peter Pan fait place aux pompiers dans les
médias, l’occultation des rapports qui ont rendu possible une telle fresque
tragique de retour au manichéisme le plus primaire est au cœur de la question
essentielle, qui demeure celle de la place des hommes divers sur cette planète,
fictivement unifiée par l’économie de marché, l’inquiétude écologique et
l’ingérence humanitaire.
L’action humanitaire est en effet indissociable de l’hégémonie
capitaliste occidentale de la fin du xxe siècle. Depuis le terme de la guerre
froide, tout semble se réchauffer. Les icebergs fondent comme les inhibitions
historiques qui empêchaient les hommes d’Occident de s’approprier l’altérité de
leurs semblables pour la nier et les réduire ainsi au statut de pauvres hères,
piètres consommateurs, producteurs précaires de biens que leurs ressources
limitées leur interdisent d’acheter, mais dont la force de travail peut
tranquillement être exploitée. Ce monde idyllique où chacun reste à sa place,
fût-elle peu enviable, cette chimère occidentale, s’effondre avant d’être
installée car les acteurs sociaux, les sujets s’y refusent. Ils veulent du
sens, et un sens à eux.
L’anthropologie, dont l’une des vocations est de dire la parole
des autres, sans pathos messianique, mais avec constance et application, n’est
pas indifférente aux mutations actuelles et à leur violence réelle et
symbolique qui fonde l’insécurité essentielle du temps d’aujourd’hui, des
banlieues des grandes villes aux grottes d’Afghanistan. Sauvageons d’ici ou
sauvages de là-bas interpellent le même ordre : celui d’une normalité
occidentale où les bons sentiments humanitaires le disputent à l’arrogance
militaire et impériale.
Les blessures produites par un tel ordre sont aussi bien
psychiques et individuelles que corporelles ou de civilisation. Des sociétés
qui ont produit des chefs-d’œuvre sublimes, des médecines sophistiquées, des
religions hautement métaphysiques se trouvent reléguées hors de la planète,
sauf à mettre en scène des spectacles d’obscurantisme où elles joueraient leur
propre perte de sens, leur mise à la marge du monde. La mondialisation est
peut-être d’abord cela et c’est pourquoi elle est si douloureuse. Une telle
souffrance appelle d’une part une thérapie analgésique ou réintégratrice. Elle
provoque d’autre part une entreprise de sauvetage, voire de réhabilitation. Car
si les victimes d’hier se voyaient peu, elles sont aujourd’hui spectaculaires
et données en spectacle, en vue d’être mises à distance, c’est-à-dire
consommées humanitairement, avec ou sans modération.
Cette scène globale où se gèrent les victimes de la
globalisation et des rapports qu’elle engendre (et qui l’engendrent) sera
d’abord abordée comme scène compassionnelle d’un univers de réparation, avant
d’être envisagée comme scène de sauvetage (humanitaire), main tendue à ceux qui
sont tombés hors du paquebot occidental, « île de lumière » s’il en
est.
Ces deux scènes seront conjuguées pour analyser la cohérence
idéologique qui les réunit dans une efficacité symbolique extrême où la
violence des rapports et l’exploitation des autres peuvent se parer des vertus
de la moralité devenue universelle, grâce aux droits universels attribués à
tous ces malheureux. La mise en œuvre concrète de ces droits abstraits est
laissée aux risques et périls des plus téméraires des hommes
d’aujourd’hui.
L’action humanitaire comme compassion/réparation
globalisée
On se souvient que c’est à la bataille de Sébastopol que la
Croix-Rouge a trouvé son origine et sa vocation de soins et de prise en charge
des blessés. Pour la première fois, les combattants échappaient au statut
exclusif de « chair à canons » et une « exigence humanitaire » venait se coller
aux violences d’État. Les tueries de 1914-1918, les hécatombes de la Seconde
Guerre mondiale confirment que le destin du combattant ne cesse pas avec la fin
des combats.
Des combattants d’hier aux victimes civiles d’aujourd’hui, on
constate un énorme gonflement du nombre de ceux qui sont susceptibles de
mériter un traitement « humanitaire ». Le xxe siècle a clairement inventé la notion
de victime à grande échelle tant par les horreurs génocidaires et les armes
sophistiquées que par l’explosion quantitative et qualitative du statut de
victime sous l’effet du prétexte de l’universalité des droits de l’homme.
Celui-ci autorise l’ingérence humanitaire parmi les victimes lointaines et
permet de constituer un énorme capital de commisération occidentale, exploité
et entretenu par l’action humanitaire. L’émergence de ce filon est clairement
contemporaine de la fin de la guerre froide et il serait bien naïf et peu
lucide de n’y voir que l’émergence d’une conscience ou d’une bonté occidentale
que l’actualité quotidienne contredit en permanence.
Au-delà du constat, il faut donc bien s’interroger sur ce monde
de réparation, de repentance, de compassion, qui se surimpose avec une
exploitation violente des sujets et des acteurs dans toutes les sociétés en
voie de globalisation.
Faut-il chercher une faute commise en amont par un Occident
colonial, impérial et désormais érigé en « axe du bien » qui justifierait
l’acharnement humanitaire ou s’agit-il plus sommairement d’une bande dessinée
vertueuse produite par l’exploiteur dominant pour se purifier des souillures de
la suffisance brutale qui est la sienne ?
De telles questions sont pertinentes parce qu’elles sont
incongrues dans un univers de moralité suspecte qui se fait un devoir d’exhumer
les crimes anciens à défaut de s’attacher à les interdire au présent.
L’avalanche de droits abstraits dont les hommes ont hérité à la
fin du xxe siècle est-elle à la source de cette
pertinente entreprise de fouille archéologique des maux passés qui permettrait
alors de supporter l’ignominie du présent ? En d’autres termes, la purification
du mal passé n’est-elle pas la condition essentielle qui permet de ne pas se
révolter contre un monde actuel qui récuse le passé pour imposer le présent
comme inesquivable et incontournable au nom d’une logique univoque : les lois
du marché, nécessairement intangibles.
C’est aussi pour cela que notre vie sociale compense la perte
de communication et de relations sociales par une approche thérapeutique tous
azimuts. Les mutuelles font des publicités sur leurs « cellules psychologiques
» d’assistance aux victimes. Le soutien psychologique devient une thérapie
régulière, l’antidote contre la révolte contre le malheur, dangereuse pour la
société.
Pour les victimes lointaines (les autres), l’action humanitaire
apporte des rations de survie à défaut d’être en mesure d’apporter un réel
soutien. Quant à la psychologie, les habitants du Sud n’en sont pas là. Ils
n’auraient que des besoins matériels !
Cet univers de droits sans accès concrets à ces droits, ni
garanties de ces droits, démultiplie le nombre des victimes à la mesure de ses
aspirations formelles. Là où les rapports faisaient les droits, désormais les
droits orphelins de relations humaines s’auto-reproduisent et font des victimes
à la hauteur des revendications proclamées. Tout se passe comme si plus les
droits étaient affirmés, plus l’examen du réel révélerait de victimes.
Traumatisme, violence, soins, victimes, insécurité sont les
maîtres mots en Occident. Les thérapeutes participent à cette entreprise pour
le meilleur et pour le pire. L’exorcisme des crimes passés calme-t-il
réellement et durablement du mal présent ? Le scénario de blanchiment global
imposé par le capitalisme mondialisé mérite réflexion car il élude l’unique
question essentielle : comment éviter qu’il n’y ait des victimes, des actes et
des rapports qui font des victimes, et comment leur garder leur dignité et leur
liberté de sujets ? Soigner après coup, lorsque le sujet est brisé et
vulnérable, représente, en partie, un alibi qui maintient le statu quo de la
violence en la banalisant par la thérapie qui l’accompagne.
Ainsi l’exercice de réparation, avec ou sans repentance, cette
volonté de purifier par un rite de mémoire est spectaculaire autant
qu’inopérante car les acteurs des maux passés sont disparus et devenus
irresponsables. Cette pratique est symptomatique de l’idéologie occidentale
contemporaine qui s’érige en critère universel de moralité, sous prétexte de
globalisation.
L’acharnement réparateur et compassionnel appliqué aux victimes
occidentales de violences constitue le volet interne du système. Il permet
d’exorciser toute l’oppression de nos propres sociétés au nom d’un souci
d’autrui, d’une compassion, dont la vie quotidienne constitue le contre-exemple
parfait, à l’école, au travail, dans la rue. Le soutien ne devient une
nécessité que lorsque la vie devient un affront.
À l’usage des autres sociétés, pauvres et jugées « incorrectes
» à plus d’un titre, l’acharnement humanitaire se présente comme un sauvetage
(très sélectif) à grande échelle, contre des victimes exposées à la faim, à la
maladie, à la mort.
Sauvetage de quelques victimes ou spectacle du malheur des autres
?
À l’exportation, l’idéologie occidentale, c’est-à-dire les
représentations dominantes en Occident, dispose d’un arsenal conceptuel et d’un
équipement lourd destinés à parler du malheur des autres et à gérer les
victimes des catastrophes tant naturelles que politiques. Désormais d’ailleurs,
l’absence de démocratie s’analyse comme une insuffisance contre nature, tant la
démocratie occidentale est vécue comme l’unique forme de gouvernance «
moralement correcte » et finalement pensable par une opinion
programmée.
Le socle de l’idéologie humanitaire occidentale repose sur
l’affirmation de l’universalité des droits de l’homme. Que les hommes aspirent
à des droits est respectable. Qu’ils s’avèrent peu capables de les mettre en
œuvre sur des sujets de droits concrets devient problématique. Que
l’universalité de ces droits soit postulée et qu’elle serve alors d’alibi à des
ingérences où le politique se drape dans une serviette humanitaire passe les
bornes. C’est sur ce point, en particulier, que l’action humanitaire est
critiquée aujourd’hui. L’idéologie humanitaire s’est construite en France dans
l’antitotalitarisme des années 1980, avec pour protagonistes des médecins
légitimement révoltés par ce qu’ils voyaient, autant que politiquement
manipulés et candides oriflammes du néolibéralisme globalisateur qu’ils
commencent à critiquer, maintenant que l’humanitaire d’État les encercle, les
coiffe au poteau, les instrumentalise souvent, grâce au « droit d’ingérence »
qu’ils ont eux-mêmes inventés.
L’association des droits de l’homme affirmés universels et d’un
devoir d’ingérence transformé en droit de s’ingérer constitue le noyau dur,
opératoire, de l’idéologie humanitaire occidentale. Elle permet de découvrir,
sélectivement, des millions de victimes qui « attendraient du secours ». La
réalité est moins simple. Personne ne refuse ce qu’on lui donne mais personne
n’a demandé quoi que ce soit, sauf des chefs d’État ou des maffias locales qui
prélèvent 50 % et se servent de l’assistance étrangère dans le cadre de guerres
locales.
Si un relent de regret et de culpabilité flotte sur les
thérapies réparatrices que l’Occident s’auto-applique, le sauvetage humanitaire
se présente comme un commando plus positif, dépourvu de doutes. Sinon comment
pourrait-il motiver les donateurs privés qui n’envoient un chèque qu’à la
condition d’avoir la conviction d’une efficacité, fût-elle plus symbolique que
réelle ?
Les victimes sont en danger de mort et leur survie biologique
est le principal objectif à atteindre dans la médecine humanitaire des années
1990, vivier de l’idéologie humanitaire. L’acharnement n’est plus
compassionnel, ni même réellement thérapeutique, car sauver n’est pas soigner
et les sauvetages ne sont qu’immédiats. Empêcher la mort, prolonger la vie, ce
phantasme occidental d’éradication de la mort s’applique ici à des autres dont
le statut de victimes passives est accablant et accablé. Le sujet de l’action
humanitaire n’est pas un sujet individuel, psychique, personnel, un acteur.
C’est une victime anonyme, irresponsable, un objet de soins, même pas de
sollicitude car il est étranger par sa langue, son histoire, ses usages. C’est
pourquoi la « fraternité humanitaire » est parfaitement abstraite. Il s’agit
moins d’humanité que d’une assistance qui permet (involontairement souvent) de
confirmer les rapports de domination, de les reproduire, de les installer
durablement… et d’éviter toute révolte contre ces rapports iniques à coups de
perfusions ou de beurre de cacahuètes.
Précisons que si le parachutage du beurre de cacahuètes
(pourquoi pas du ketchup !) est passablement indécent, la perfusion est
réellement nécessaire. Mais le contexte demeure de domination, et il s’agit ici
d’affirmer aussi que les soins humanitaires, tout autant que les réparations à
usage interne, s’analysent dans un contexte politique, social, idéologique qui
ne dit jamais son nom car il fonctionne dans l’occultation idéologique, le
prétexte, le faux semblant, le trompe-l’œil. C’est au prix de cette occultation
que l’Occident peut se présenter comme « axe du bien » ou comme « entreprise
humanitaire de moralité » comme le dit, de façon critique, R. Brauman.
À force de sauvetages, de pompiers humanitaires, parfois
pyromanes sans le savoir, l’action humanitaire n’est plus aux yeux des «
malheureux habitants du Sud » que le dernier avatar de l’impérialisme, hier
colonial, ensuite néo-colonial, aujourd’hui humanitaire, c’est-à-dire moral. À
se demander quelle faute est celle de ces milliards d’hommes dont la morale
n’est pas occidentale ! Car il s’agit bien de domination et d’impérialisme
moral et les masques sont récemment tombés.
L’action humanitaire et l’idéologie qui la fonde constituent la
branche morale de la globalisation du monde par le capitalisme mondialisé. Elle
soulage la conscience coupable de l’exploiteur. Elle lui retourne de l’estime
de soi. Elle blanchit les exactions de l’exploitation économique et sociale.
Pour l’exploité d’Occident, elle lui permet de voir plus violenté que lui et
l’invite ainsi à ne pas se révolter.
Ces énormes gains idéologiques et symboliques font de
l’idéologie humanitaire un accessoire moral purificateur essentiel de la
globalisation marchande en cours. C’est l’Occident qui s’y réhabilite et sa
volonté de réhabiliter les pays du Sud sans leur demander leur avis est une
fiction, voire une escroquerie. Si le « développement » avait dû développer les
pays du Sud, cela se saurait et se verrait un peu.
Ainsi, le sauvetage et le malheur des autres sont
indissociables dans l’idéologie humanitaire. Ils livrent la clé du rapport de
domination caché derrière les rapports d’assistance non sollicités. La morale
devient alors l’alibi de l’oppression et la pseudo-générosité le fossoyeur de
l’altérité et de la parole d’autrui.
La domination morale globale
La globalisation a exacerbé la domination occidentale en termes
de modèles économiques, moraux, sanitaires qui s’imposent, de fait, au reste de
l’humanité réduite au statut de retardataire, sinon d’arriérée lorsqu’il s’agit
de normes.
Tout cela se déroule sur un théâtre où chacun est équipé de
droits qui autorisent à « s’en occuper », mais certainement pas à mettre en
œuvre ces droits à grande échelle tant les rapports d’exploitation sont durs,
violents, inégalitaires, peu respectueux de la dignité des personnes et des
autres sociétés où ces personnes sont supposées trouver leur dignité.
La globalisation, outre une exploitation résolue du monde, est
aussi une entreprise de légitimation morale de l’ordre occidental dont
l’idéologie humanitaire est le bras. Cela passe mal car les trois quarts de
l’humanité refusent encore cet ordre.
Mon propos n’est pas le produit d’un raisonnement idéologique
abstrait mais bien la morale de plusieurs décennies d’observations patientes de
situations concrètes de domination, en Asie, en Afrique, jusque dans les îles
du Pacifique… Partout l’homme blanc a apporté d’incontestables instruments de
progrès, malheureusement souvent présentés dans le cadre d’un rapport de
domination où même l’aide devient aliénante.
Des réactions de rejet, violentes, se profilent à l’horizon car
la domination globale, si elle n’est plus militaire, policière, est vécue comme
plus violente, plus négatrice de l’altérité, parce qu’elle est démultipliée et
multinationale, sans lieux et sans acteurs responsables des messages
émis.
Une véritable organisation internationale de la récupération de
l’estime de soi occidentale fonctionne. Elle s’appuie sur le
fmi et la Banque mondiale qui donnent
le credo économique et les minima sociaux qui en résultent. Les États y
apportent leur concours car ils y retrouvent une légitimité fragilisée par des
politiques-fictions spectaculaires, par une perte manifeste de pouvoir de
décision et de souveraineté, par leur incapacité à participer au concert des
nations autrement que dans un chant monophonique qui ennuie les électeurs tant
il est répétitif et monolithique.
À cette unification du monde, vécue comme largement
calamiteuse, les ong apportent, bon
gré mal gré, leur soutien. Leurs bailleurs multilatéraux les enferment dans des
problématiques technocratiques abstraites et inopérantes qui confient toujours
la solution des problèmes à des instances occidentales présumées détentrices
d’une vérité universelle, économique, politique, morale et humanitaire. Seul un
reliquat de décence interdit d’ajouter culturelle. Lorsque épisodiquement les
ong usent de leurs pouvoirs de
témoignages et de contestation, c’est avec plus de succès relatif au Nord qu’au
Sud, et grâce à des amplificateurs médiatiques dont les effets sont forts,
autant que fugaces, car le spectacle est permanent donc sans arbitrage final,
ni réelle solution.
Dans ce contexte contemporain, la domination morale exercée par
l’idéologie humanitaire occidentale est particulièrement perverse. En
s’appropriant la définition du bien et du mal, des milliards de « presque
mauvais » se retrouvent face au bon Occident d’une bande dessinée mortifère à
force de réductions et de réification marchandisées. Le politique, devenu
annexe de l’économie et de la morale, y perd sa légitimité, provoquant une
incantation citoyenne à la mesure de la perte des repères politiques.
La reconquête de l’altérité
La reconquête de l’altérité, de la dignité perdue, ne peut
passer durablement par le sacrifice de soi et l’assassinat d’autrui. Elle ne
peut durablement se réduire à des crimes collectifs en forme de revendications
légitimes dont l’issue est verrouillée par l’impérialisme économico-moral
contemporain.
L’asservissement des hommes par la consommation de biens et de
valeurs calibrés pour servir les intérêts marchands anonymes et irresponsables
n’a aucun avenir, sinon celui, à court terme, de la violence et de la terreur
partagée. Le droit à la sécurité dont le xxe siècle a produit la nécessité et la
fragilité suppose, peut-être, d’abord la sécurité des plus insécures parmi nous
: ceux dont les valeurs, les usages sont quotidiennement fustigés par un
traitement médiatique, démocratique, respectueux en apparence, mais finalement,
sous le verbe, fondamentalement exclusif et excluant. Le seul humanitaire qui
vaille n’est pas un traitement palliatif. C’est d’accorder aux autres la
liberté de vivre leur altérité avant qu’ils ne nous la jettent au visage, avec
leurs vies en bonus. Cette forme ultime de la protestation radicale signale une
telle oppression planétaire qu’il est grand temps d’ouvrir en Occident des
écoles de modestie se substituant à la curiosité malsaine, au dénigrement, à
cette monumentale méconnaissance qui, paradoxalement, culmine à l’heure des
communications en temps réel où s’échangent tant de clichés qui assassinent
l’altérité et font du monde un chaos d’émotions incontrôlées autant
qu’entretenues par les spectacles humanitaires.