2002
Sud/Nord
Humanitaire
Humanitaire
Une démarche pour améliorer la situation des enfants
handicapés
Speciosa Mukagatare
La mise en place des cercles de qualité dans les trois hôpitaux
de rééducation fonctionnelle du grand Alger s’inscrit dans un ensemble de
projets constituant le volet « santé mentale » du programme de Handicap
international en Algérie. Ce projet a été défini par Serge Baqué (qui était
chef de projet de ce volet « santé mentale ») sous le titre « Aider les enfants
à grandir malgré tout ».
L’hôpital est un lieu où l’enfant reçoit les soins, mais il
faut aussi qu’il soit un lieu qui permette à l’enfant de grandir, d’évoluer
psychiquement et intellectuellement malgré son handicap. C’est pourquoi Serge
Baqué, ayant été touché par la dure réalité du vécu des enfants en milieu
hospitalier, a imaginé une démarche appelée « cercles de qualité » susceptible
de générer des réalisations concrètes offrant à ces enfants de vivre leur vie
d’enfants et de grandir malgré leur handicap.
Chaque cercle de qualité est constitué d’un petit groupe de six
à huit professionnels de spécialités différentes, travaillant au sein d’un même
service. Ces professionnels se réunissent une heure et demie par semaine,
durant une période de trois mois environ, pour faire un diagnostic puis des
propositions sur la situation des enfants hospitalisés dans leur service
respectif.
De plus, cette démarche, qui est un processus participatif pour
les soignants, offre un espace d’échange et de confrontation entre les
professionnels de même spécialité et de spécialités différentes. Ce qui n’est
pas un moindre apport, vu l’absence de cadre de réflexion et d’échange pour les
professionnels hospitaliers.
Comme il s’agit de la qualité et donc d’une amélioration à
proposer, nous sommes partis dans nos réflexions d’une situation concrète d’un
enfant hospitalisé qu’un participant présentait au groupe. Et pour pouvoir
élargir et enrichir l’expérience de leur collègue par leurs observations, les
autres membres du groupe l’écoutaient tout en se demandant : « Que vivent ces
enfants dans cet hôpital ? Qu’est-ce qui va bien ? Qu’est-ce qui fonctionne
moins bien ? Qu’observons-nous de la vie de ces enfants, du point de vue
familial, socio-économique, culturel, scolaire, du loisir, de leurs centres
d’intérêt malgré leur handicap ? Que pouvons-nous envisager (personnellement et
ensemble) pour améliorer le vécu de ces enfants hospitalisés ? »
Ainsi, ces groupes « cercles de qualité » en sont arrivés à se
dire que l’on ne peut plus penser le séjour des enfants à l’hôpital sans mettre
en place des activités qui favorisent la croissance et qui les préparent à la
réinsertion familiale et sociale.
L’enfant handicapé dans la société algérienne
Dans la société algérienne, l’handicapé n’est pas bien accepté
par tous. Pour certaine mentalité, un malade handicapé, surtout si c’est un
enfant, n’est qu’une personne pitoyable !
Souvent, on observe deux attitudes extrêmes de la part des
adultes (et surtout des parents) à l’égard de l’enfant handicapé : soit la
surprotection étouffante, soit la tentation de l’abandonner aux institutions
hospitalières. Ces attitudes sont le masque d’une douleur profonde qui étouffe
toute tentative de spontanéité dans la relation avec l’enfant handicapé. D’où
la souffrance et l’isolement ressentis et vécus par les enfants handicapés et
leurs parents.
En effet, que faire avec un enfant handicapé moteur ou
polyhandicapé, comme certaines enfants imc, lorsqu’on habite au cinquième étage d’un
immeuble sans ascenseur ? La tentation est grande pour les parents d’abandonner
leur enfant à la charge de l’hôpital, surtout quand ils ont cinq ou six autres
enfants à charge.
L’émergence du mouvement associatif en Algérie a contribué à
sensibiliser la société algérienne à la situation difficile vécue par les
enfants handicapés et leur famille. Mais les moyens matériels et les
compétences humaines font cruellement défaut pour pouvoir offrir à ces enfants
des lieux de développement et de socialisation.
La situation de l’enfant handicapé dans le milieu
hospitalier
Parfois les professionnels hospitaliers ne voient que l’acte
thérapeutique, tandis que le côté humain qui assure la croissance et
l’épanouissement de l’enfant est laissé pour compte. Combien de fois avons-nous
entendu certains responsables hospitaliers qui avaient de fortes résistances à
ce projet « cercle de qualité » nous interpeller en disant : « La vocation de
l’hôpital est de soigner et non d’enseigner ou de créer des espaces d’animation
! » ?
Or, en dehors des heures et des jours de soins, ces enfants
n’ont que la télévision dans les blocs d’hospitalisation comme moyens de
distraction. Et il est très difficilement supportable de voir dans certains
établissements hospitaliers, le week-end, les enfants dans leurs chaises
roulantes déambuler dans les couloirs, longeant les murs.
S’il est bien vrai, comme le rappelle Etty Buzyn, que « priver
un enfant de jouer, c’est le priver de vivre, lui enlever une partie de
lui-même », alors non seulement manque à ces enfants hospitalisés un « univers
d’essai » indispensable à leur croissance, mais, plus encore, c’est leur ravir
le droit d’exister comme personne humaine.
Par ailleurs, nous pouvons entendre cette jeune adolescente
paraplégique qui réclame son droit à la pudeur en disant : « Il n’y a pas que
le médicament et les examens médicaux qui sont importants pour moi. J’ai besoin
aussi d’être écoutée. Par exemple, je ne supporte pas que ce soit un homme qui
vide ma vessie. Je préférerais que ce soit une femme qui me le fasse. Cela me
mettrait plus à l’aise. »
Ainsi, même si l’on sait malheureusement que, du point de vue
médical, on n’a plus rien à faire pour la majorité de ces enfants paraplégiques
pour les mettre debout hors de leurs chaises roulantes, les groupes « cercles
de qualité » ont proposé des pistes de projet à mettre en place pour aider ces
enfants à vivre leur vie d’enfant malgré tout.
Il est à remarquer que, dans ces trois hôpitaux de rééducation
fonctionnelle, et sans concertation, les trois groupes respectifs ont proposé
comme projet prioritaire l’ouverture de classes
pour l’enseignement des enfants hospitalisés. Car la scolarisation
reste le tremplin pour une réinsertion sociale. Et c’est ainsi que Saïd, âgé de
11 ans, devenu paraplégique suite à un accident de circulation, disait à son
infirmière : « Tata, j’aimerais avoir un livre pour étudier. Je suis handicapé
des jambes, mais dans ma tête, je suis bien… »
Parmi d’autres propositions faites par les groupes « cercles de
qualité », on peut noter par exemple « La lutte contre la rupture familiale ».
D’où l’importance de travail de concertation en équipe, pour mettre en place
dès l’entrée de l’enfant à l’hôpital des stratégies permettant de garder le
contact avec les parents, pour les soutenir et les encourager à visiter
l’enfant régulièrement. En effet, dans leurs observations, les soignants ont
constaté que le séjour prolongé à l’hôpital, loin de leur famille, engendre des
conséquences néfastes sur le psychisme de ces enfants et entrave même leur
prise en charge thérapeutique.
C’est le cas d’Ali, âgé de 12 ans, immobilisé dans une chaise
roulante depuis quatre ans, suite à une électrocution, et qui a été hospitalisé
à 200 km du domicile familial pour les soins de ses escarres. Ali refusait tout
contact avec les soignants, notamment l’entretien avec la psychologue, ainsi
que la nourriture en disant : « C’est ma mère que je veux, pourquoi ne
vient-elle pas me voir ? »
Au début, ces soignants, qui font face aux difficultés de
fonctionnement structurel et au manque de médicaments pour soulager leur
patient, trouvaient que parler de la scolarisation et des activités ludiques
était un luxe pour ces enfants hospitalisés.
Finalement, au fur et à mesure que nous avancions dans notre
réflexion, ils ont pris conscience que le jeu et la manipulation des jouets
améliorent les gestes et la coordination des mouvements déjà acquise pendant la
rééducation, tout en donnant aux enfants la joie de vivre et de se projeter
dans l’avenir malgré leur handicap. Et que ces moments de joie et de jeu
deviennent aussi source d’encouragement pour les soignants. Ainsi ce médecin
qui nous disait : « Quand je vois un enfant qui joue et qui rit, cela
m’encourage, même si je sais que je ne pourrai rien faire pour le guérir.
»
Transformations observées chez les soignants
Cette démarche « cercles de qualité » a suscité la créativité
chez les soignants. Durant les premières semaines de nos réunions « cercles de
qualité », plusieurs soignants n’arrêtaient pas de critiquer les responsables
de l’hôpital et de les accuser de ne rien faire pour améliorer leurs conditions
de travail et, par voie de conséquence, la situation des patients.
Mais, par la suite, des infirmières, au lieu d’attendre tout de
leurs responsables hiérarchiques, se sont organisées et ont pris l’initiative
d’aller demander à la direction du ministère de la Jeunesse et des Sports de
jeunes éducateurs pour assurer l’animation des enfants hospitalisés. Et quand
je leur ai demandé comment elles s’y étaient prises, elles me répondirent : «
Eh bien, nous avons informé le chef de service et nous y sommes allées. Quand
nous sommes ensemble et soutenues, nous pouvons faire beaucoup de choses. »
Elles étaient heureuses et fières et leur bonheur avait un impact perceptible
sur les patients et sur leurs collègues de service.
Cette démarche a permis la
connaissance et l’appréciation mutuelle tout en tissant des liens
entre ces professionnels de spécialités différentes (médecin, infirmière,
appareilleur, kinésithérapeute, psychologue…), qui se côtoient quotidiennement
au sein d’un même service sans vraiment échanger sur leur travail, du moins de
façon formelle.
Une psychologue qui, entendant son collègue appareilleur
souligner l’importance de créer dans le service hospitalier un milieu humain
qui offre des activités de loisirs et de socialisation aux enfants
hospitalisés, s’exclama en disant : « Je croyais que j’étais la seule ici à
l’hôpital à apporter ce souci de pouvoir offrir à nos jeunes patients un milieu
humainement chaleureux. »
Ou ce médecin qui, entendant une infirmière raconter la façon
dont elle s’est prise pour amener un enfant qui avait des escarres trop
infectées à accepter de se laisser soigner et de manger, lui déclara : « Je
n’ai pas honte de le dire, tu m’as appris quelque chose que je ne connaissais
pas ! Il serait vraiment enrichissant pour tout le service que tous les
professionnels intervenant auprès des mêmes patients puissent s’asseoir
ensemble pour échanger régulièrement ». (À ce sujet, il faut dire que, dans ces
milieux hospitaliers, les relations sont fortement hiérarchisées.)
Je peux citer encore l’exemple de cette infirmière qui, en
écoutant un médecin raconter avec beaucoup d’émotion le cas douloureux d’un
enfant hospitalisé, disait : « Je ne pouvais jamais imaginer docteur Kamel si
sensible à la situation des enfants qui souffrent ici à l’hôpital. Je ne le
voyais que comme quelqu’un qui passe en vitesse pour nous donner des ordres à
exécuter ! »
Cette démarche a été un lieu
d’apprentissage d’un engagement collectif responsable. Quand je leur
demandais ce qu’ils désireraient améliorer dans leur service pour accroître le
bien-être des enfants, certains soignants disaient : « Nous ne savons pas quoi
répondre, car c’est la première fois que quelqu’un nous pose une telle
question. Habituellement, nous exécutons les consignes des chefs et c’est tout
! »
Cette expérience a aidé les membres du groupe « cercles de
qualité » à opérer un changement de regard envers l’enfant handicapé et
vis-à-vis d’eux-mêmes comme soignants. Je me rappelle ce soignant qui nous
disait : « Ces échanges nous ont permis de mettre les noms sur les enfants
hospitalisés et de les regarder dans leur intégrité comme personne en
croissance, et non seulement à travers le soin. » Comme, par exemple, cette
expérience vécue par les membres du « cercle de qualité » lors du décès de
Tahar. Tahar, un enfant hospitalisé qui avait fait l’objet de nos échanges au
cours de nos réunions, est mort de façon inattendue. Tous les soignants du
groupe en étaient affectés, et nous avons pris du temps pour parler de Tahar,
de ce qu’il nous laissait comme souvenir. C’est alors qu’un des participants,
en affirmant les bienfaits de cet échange, nous dit : « C’est la première fois
que nous nous asseyons ensemble pour évoquer le souvenir d’un patient qui est
mort dans le service. D’habitude, quand un malade meurt, chacun le sait. Il en
souffre, mais il n’en parle à personne. »
Cet échange avait été une expérience forte pour ce groupe de
soignants qui connaissaient Tahar. Ensemble, ils ont décidé d’organiser la
célébration du quarantième jour de la mort de Tahar (comme le veut la tradition
en Algérie), pour aider les enfants hospitalisés à parler de leur copain mort,
de ce qu’ils se rappellaient de lui, de ce que sa mort leur avait fait vivre…
Et cette initiative a été appréciée par d’autres soignants du service qui
trouvaient que cette petite cérémonie avait apporté une ambiance plus humaine
dans le service.
Forts de cette expérience, ces soignants ont trouvé important
de canaliser les générosités en faveur des enfants hospitalisés (car les
Algériens sont vraiment généreux) pour en assurer une continuité et une
stabilité, en faisant remarquer : « On en a assez du conjoncturel : les choses
passagères, comme la journée des handicapés ou le jour de l’Aïd où l’on apporte
des cadeaux aux handicapés, pour les oublier le reste de l’année. On ne vit que
par occasion ! »
Cette démarche fut un
apprentissage à l’écoute mutuelle. Au cours de nos premières
réunions, tout le monde parlait à la fois. Personne n’écoutait ce que l’autre
disait. Même celui qui choisissait de fermer la bouche ne pouvait pas entendre
ce que l’autre disait, car, tout en se taisant, il poursuivait son discours
intérieurement. De fait, tous et chacun avaient un trop-plein de souffrance et
de frustration qu’ils voulaient verbaliser. Ce fut un grand défi pour moi
(comme animatrice) de les amener à se parler à tour de rôle et à s’écouter sans
discuter ni se contredire.
Mes défis comme animatrice des groupes « cercles de qualité
»
Mon rôle d’animatrice de ces groupes était de garantir le cadre
de travail en vue de susciter et de stimuler la participation active de chacun
et de permettre l’échange et l’écoute mutuelle, de façon que chaque membre du
groupe choisisse ce qui est important pour les enfants hospitalisés, même si
cela ne concernait pas directement sa spécialité.
Garantir ce cadre consistait aussi à ramener les membres du
groupe à l’objectif des « cercles de qualité » et donc à éviter de faire de cet
espace un lieu de plaintes et de revendications. Il était alors important de
construire l’engagement personnel de chacun pour que le travail d’équipe soit
possible.
D’où l’importance de la confidentialité pour construire la
confiance et permettre aux personnes de s’exprimer, mais aussi de la
transparence pour communiquer avec d’autres professionnels hospitaliers, afin
de pouvoir engager le plus de soignants possible dans ce projet. Il fallait y
tenir. Car ce cadre de travail était souvent attaqué par certains membres du
groupe frustrés ou voulant prendre le leadership du groupe.
En tant qu’animatrice, il m’était nécessaire d’avoir un lieu et
une personne compétente me permettant de relire ce que le découragement, les
émotions (frustrations, joie) des membres du groupe me faisaient vivre, pour
continuer à susciter la participation active de chacun et pouvoir durer malgré
les avalanches du moment. C’est le chef de projet « santé mentale » du
programme de Handicap international en Algérie qui, tout en cadrant le travail,
m’a accompagnée et aidée à percevoir l’engagement des personnes et les défis
relevés au fur et à mesure, malgré les difficultés. En effet, combien de fois
je me suis trouvée épuisée, après l’animation des réunions, où j’avais eu du
mal à contenir le trop-plein de frustration et de revendication des membres du
groupe et à les maintenir dans l’objectif de nos rencontres ? Il m’est arrivé
de me trouver prise dans les flots de leur découragement et de me surprendre en
train de me dire : « À quoi ça sert de forcer les personnes qui ne veulent pas
sortir ? »
Il y avait bien le risque de me voir investie par leur
découragement, comme celui de cet homme (travaillant dans l’hôpital depuis plus
de dix ans) qui m’a entretenue pendant une heure pour me dire : « J’ai tout
fait pour changer les choses ici. Vous ne pourrez rien faire. C’est leur
mentalité. D’ailleurs, j’ai parlé à ma femme, elle ne participera pas à vos
réunions ! » Or, cette femme (kinésithérapeute dans cet hôpital, depuis
longtemps, comme son mari) venait de me dire son intérêt à y participer. À
travers ce discours, cet homme voulait-il m’exprimer le mal qu’il avait à
accepter que d’autres réussissent là où lui-même semblait avoir échoué
?
Dans le fonctionnement de ces groupes « cercles de qualité »,
j’ai observé quelques paradoxes et contradictions qui sont source de bien des
tensions, notamment dans la construction d’un projet collectif, et en
particulier en milieu hospitalier. Par exemple, le fait de dire tout le mal de
l’autorité et en même temps d’attendre tout de lui. Ou le fait de regarder
toujours vers l’étranger (notamment vers la France) et de penser que
l’intéressant vient d’ailleurs, et d’être en réaction contre ce qui vient de
là.
On pourrait alors s’interroger, à juste titre, sur la présence
d’une personne étrangère travaillant dans l’humanitaire dans cette démarche. Ce
qui est en jeu dans ce processus d’engagement collectif, c’est l’apprentissage
à devenir des humains qui s’assument malgré tout. Et dans ce sens,
l’humanitaire a sa place dans ce projet.
Il est à remarquer que la même personne qui, au début de nos
rencontres, était frustrée et attaquait le cadre que je proposais en disant : «
Vous savez, les étrangers sont venus souvent nous voir et nous leur avons dit
nos besoins, et ils sont partis. Nous connaissons nos malades et leurs besoins,
vous n’avez rien à nous apprendre là-dessus… », à la fin, était heureuse de
cette expérience. Et elle souhaitait la voir élargie à tout le service, me
disant son espoir que leurs propositions de groupe soient réalisées car elles
étaient appuyées par Handicap international, extérieur aux structures de son
pays qui l’ont si souvent déçue : « Vous serez un détonateur… »
Ces soignants voyaient très bien que nous n’étions pas là pour
répondre, pour donner des solutions magiques à leurs attentes et aux promesses
données et non tenues par les autres. Nous étions là pour les appuyer, les
soutenir, tout en leur permettant de prendre leur responsabilité. Car,
finalement, la réalisation et la pérennité de ces projets leur
reviennent.
Par ailleurs, le fait d’être étrangère et animatrice de ces
groupes leur a permis d’accepter de décrire les observations dans les détails
et de faire l’apprentissage de l’écoute. Ainsi, lorsque quelqu’un du groupe
voulait couper la parole à l’autre en lui disant : « Tout le monde ici sait ce
que tu racontes », d’autres lui répondaient : « Mais elle (l’animatrice) ne
sait pas cela. » À la fin, certains s’étonnaient de voir qu’en écoutant l’autre
jusqu’au bout, ils enrichissaient leurs observations.
De plus, en travaillant avec des groupes de professionnels,
j’ai pu me rendre compte que, par moment, la différence entre ce qu’on veut
faire et ce qu’on peut faire n’était pas clairement identifiée et respectée. On
pouvait par exemple observer que lorsque ces personnes parlaient de choses,
elles pensaient que c’était déjà fait. D’où les lamentations qui accusent
l’autre (notamment l’autorité) et qui paralysent leur engagement ; quand elles
ne se laissent pas embarquer dans des situations de rivalité où l’autre est à
combattre et à vaincre au détriment du travail commun.
Nous avons pu apprécier les comptes rendus écrits de nos
réunions, sur lesquels nous revenions pour soutenir les prises de conscience et
nous maintenir dans notre objectif. Il était aussi important que ce soit moi,
étrangère à leur façon de fonctionner, qui rédige ces comptes rendus. En effet,
parfois, certains membres du groupe gênés par ce qu’ils avaient dit et le
voyant écrit sur le papier pouvaient dire : « Ce que tu as écrit là… » ; les
autres les reprenaient en disant : « Mais c’est toi qui l’as dit… tu l’as déjà
oublié… »
Et enfin, vu ce que l’Algérie n’a pas fini de traverser comme
terreur, négation de la vie et cataclysme, se lever chaque matin et se rendre à
son travail auprès de ses patients relève d’une grande capacité de résistance
et d’une force de persévérance dans la vie, malgré tout. Ainsi, il n’est que
justice que nous, les agents de l’humanitaire, nous soyons là avec les
Algériens dans ce moment présent.