Sud/Nord 2003/1
Sud/Nord
2003/1 (no 18)
200 pages
Editeur
I.S.B.N. 2749201462
DOI 10.3917/sn.018.0015
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Vous consultezNotes sur le terme et l’idée d’extermination

AuteurMichel Plon[*] [*] Michel Plon, psychanalyste, coauteur, avec Élisabeth Roudinesco,...
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du même auteur



C’est dans Actuelles sur la guerre et la mort[1] [1] S. Freud, Actuelles sur la guerre et la mort (1915), ocp,...
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, en 1915, la grande tuerie de masse est alors déjà bien engagée, que Freud utilise, sans doute pour la première fois, le terme Ausrottung traduit en français par ceux d’extermination en 1981 et d’extirpation en 1988. Il y a dans ce terme allemand, bien avant que son sens soit scellé à la tragédie de la Shoah, à l’entreprise nazie d’extermination des juifs, les idées de déracinement, d’arrachement, de suppression, d’anéantissement, inscrites dans la perspective d’une modalité définitive, totale, absolue qui exclut l’éventualité d’une second ou deuxième temps. Ausrottung, supprimer entièrement, sans retour, en quelque sorte, et selon l’expression commune, en finir une fois pour toutes. La solution finale.

2 Lorsque Freud emploie ce terme d’Ausrottung dans le texte à l’instant cité, c’est pour évoquer la possibilité d’une extermination, extirpation des mauvais penchants des hommes, de ces inclinations qui peuvent les conduire à commettre « des actes de cruauté, de perfidie, de trahison et de brutalité dont on aurait tenu la possibilité pour inconciliable avec leur niveau de civilisation » (1981, p. 15).

3 En fait, c’est dès le début de ces « considérations » que Freud fait le constat d’un véritable échec de la civilisation – constat que fait à son tour et bien plus récemment le sociologue Zygmunt Bauman[2] [2] Z. Bauman, Modernité et holocauste, Paris, La Fabrique,...
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lorsqu’il met en relation, contre les autres tentatives d’explication recourant à l’on ne sait quelle pathologie ou spécificité de l’histoire germanique, l’holocauste et notre modernité – et ce, non sans une pointe de fausse naïveté et d’ironie mélangées : « Des grandes nations de race blanche régnant sur le monde, auxquelles incombe la direction du genre humain […], de ces peuples-là, on avait attendu qu’ils fussent capables de résoudre par d’autres voies [que celles de la guerre] les dissensions et les conflits d’intérêts » (1981, p. 10). La désillusion que pouvait provoquer le déchaînement guerrier au regard de ces espoirs n’en était pas une, précise alors Freud quelques pages plus loin, car tout ce fracas, loin de signifier que les hommes étaient tombés très bas, témoigne au contraire de ce « qu’ils ne s’étaient absolument pas élevés aussi haut que nous l’avions pensé… » (1981, p. 21).

4 Freud s’est donc posé un instant la question de savoir s’il serait possible d’exterminer cette forme extrême de la tendance au mal chez l’homme que constitue son désir d’exterminer son prochain et loin de cultiver on ne sait quelle illusion, il a très vite répondu par la négative à ce questionnement, affirmant qu’« en vérité, il n’y a aucune “extermination” du mal » et que « la recherche psychologique » – dans un sens plus strict, la recherche psychanalytique – montre tout au contraire que l’essence la plus profonde de l’homme consiste en motions pulsionnelles qui sont de nature élémentaire, qui sont identiques chez tous les hommes et tendent à la satisfaction de certains besoins originels. « Ces motions pulsionnelles, ajoute-t-il, ne sont en soi ni bonnes ni mauvaises » (1981, p. 16)[3] [3] Il en va du pulsionnel, qui n’est ni bon ni mauvais, comme...
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.

5 Cette précision, outre qu’elle situe bien cet écrit et les réflexions théoriques qui le constituent dans le contexte de l’élaboration de la Métapsychologie et notamment du remaniement de la conceptualisation de ce pulsionnel et de son destin, de l’approfondissement de la réflexion sur le refoulement dont ce pulsionnel fait l’objet, donne son fondement à cet impossible : impossible d’exterminer le mal car il en va là d’une force qu’au demeurant ce terme de « mal » échoue à qualifier rigoureusement, d’une force pulsionnelle, ce pulsionnel qui « nous apparaît comme un concept frontière entre animique et somatique[4] [4] S. Freud, Pulsions et destin des pulsions, ocp, vol. XIII,...
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».

6 S’il est ainsi impossible d’exterminer chez l’homme son inclination à la cruauté et à la barbarie et par conséquent son souci d’exterminer d’autres humains par le fait que cette tendance est inhérente à son fonctionnement psychique, cela signifie que nous sommes confrontés à une aporie : impossible d’exterminer l’idée d’extermination puisque cette idée est elle-même de l’ordre d’un impossible, quelles que soient les horreurs et les atrocités auxquelles elle peut conduire lorsque l’on tente de passer outre à son caractère d’impossible.

7 Quel est donc ce pulsionnel à l’œuvre dans le retour constant de ces idées d’extermination, de purification qui sous-tendent les entreprises de génocides et d’ethnocides dont rien n’indique qu’elles soient sur le point de connaître une quelconque atténuation ?

8 Notons d’abord, à la hâte, que ces idées d’extermination, d’extirpation, de purification ont trouvé et trouvent toujours à se déployer sur deux terrains privilégiés. Le terrain de la médecine d’une part, que caractérisent ses louables soucis de protection de l’organisme et de préservation de celui-ci de toute forme de contamination par l’extermination recherchée – acharnée pourrait-on dire, avec en ligne de fond la perspective de l’acharnement thérapeutique, fantasme d’une extermination de la mort – des maladies et des agents qui peuvent les provoquer, soucis englobant la démarche hygiéniste en ses diverses facettes, elle-même susceptible de flirter, selon les conjonctures, avec celle plus redoutable de l’eugénisme. Le terrain de la politique d’autre part, qui peut venir s’articuler au précédent en constituant le cadre d’une mise en acte de cette perspective eugéniste et que l’on peut situer, à la manière de Clausewitz, en amont de la guerre, ou à l’inverse, sur un mode foucaldien, peu éloigné en l’occurrence de la perspective freudienne, en aval de la guerre, la guerre, quelle qu’en soit la forme, étant alors première et immanquablement marquée par le projet d’extermination considéré comme clé de la survie – faire en sorte que l’adversaire soit contraint, écrit Freud, « d’abandonner sa revendication ou son opposition […] ce qui est atteint de la façon la plus radicale lorsque la violence élimine l’adversaire de façon permanente, donc le met à mort ». Et Freud d’ajouter, dans cette lettre adressée à Einstein en 1933 : « […] la mise à mort de l’ennemi satisfait un penchant pulsionnel[5] [5] S. Freud, Pourquoi la guerre ? ocp, vol. XIX, Paris, puf,...
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. »

9 1933 : cela fait déjà plus de dix ans que Freud, quelque cinq ans après la publication d’Actuelles, a produit ce concept que sa qualification de « spéculation psychanalytique[6] [6] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920),...
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» en a autorisé plus d’un à contester, le concept de pulsion de mort.

10 C’est donc bien de ce côté, sur le versant de la pulsion de mort, qu’il y a lieu de repérer l’ancrage de cette idée impossible, mais récurrente, d’extermination que l’on retrouve à l’œuvre dans toute l’histoire de l’humanité. Sans en évoquer ici toutes les occurrences, on peut mentionner sa manifestation, des décennies durant, lorsque l’Église romaine déploie sa politique inquisitoriale marquée par son obsession d’éradiquer toute trace d’hérésie en Europe et en Amérique du Sud, usant pour cela de pratiques dont le sens ne laisse aucun doute, qu’il s’agisse du caractère purificateur du feu ou de la pratique de la torture, mise en jeu du corps du sujet dont on s’efforce d’extirper quelque chose qui serait de l’ordre du germe de l’hérésie, recherche du signifiant, puisque aussi bien les « aveux » ou autres confessions des suppliciés n’ont jamais pu satisfaire l’Inquisiteur et ses hommes de main. Par-delà le nazisme dont on a cru un temps qu’il avait atteint une butée indépassable en matière de tentative d’extermination, on sait que l’obsession exterminatrice a fait largement retour, que ce soit en Afrique ou dans l’ex-Yougoslavie pour ne citer que deux exemples parmi d’autres.

11 Ces brefs rappels, replacés dans une perspective théorique, conduisent à situer ce fantasme de l’extermination et la récurrence de sa mise en œuvre, dans ce champ que Lacan souhaitait voir appelé lacanien[7] [7] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse...
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, le champ de la jouissance. Sans entrer à présent dans les développements qu’appellerait ce concept de jouissance dont Erik Porge note qu’il constitue pour Lacan un « champ » parce qu’il n’y a pas de jouissance sexuelle identifiable comme telle mais une « variété de jouissances qui en tiennent lieu » et que ce champ de la jouissance touche ainsi « à quelque chose qui échappe à toute symbolisation[8] [8] E. Porge, Jacques Lacan : un psychanalyste. Parcours d’un...
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», il faut retenir le caractère inatteignable de son but déterminant la répétition du processus qui en constitue le cadre, le processus d’extermination en l’occurrence ; ça jouit et ça ne peut cesser puisque le but visé n’est jamais atteint, toujours du domaine du leurre, toujours seulement l’ombre leurrante de l’origine[9] [9] « Un mot d’esprit qu’on entend pour la deuxième fois,...
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. Processus en boucle, processus sans fin dont Lacan a donné la structure en recourant à l’image de la bande de Moebius.

12 L’une des caractéristiques de l’idée d’extermination et de sa mise en œuvre tient notamment à ceci, matérialisation tragique de l’aporie repérée précédemment, que cadre de ce processus sans fin qu’est la jouissance, elle se soutient de la recherche d’une fin : fin de telle maladie par l’éradication des agents microbiens ou viraux qui en sont la cause, fin de l’hérésie par élimination des hérétiques, fin du judaïsme, cause de tous les malheurs et menace pour la pureté de la race aryenne, par l’extermination du Juif. Cette recherche répétitive d’une fin impossible, attisée par la persistance d’un reste infini, non identifiable – l’objet a de Lacan – est simultanément, soubassement de l’idée de pureté, la recherche exaspérée, tout aussi infinie, de l’un ou du même : un seul peuple, une seule race. Recherche d’un au-delà de la mort, visée de la seconde mort[10] [10] Cf. les remarques de Françoise Josselin, « L’athéisme...
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, course interminable vers une maîtrise et une domination absolues dont Michel Foucault, dans sa mise en relief du bio-pouvoir, avait cerné l’emprise contemporaine.

13 Recherche de la fin et de l’un, la conjugaison signifiante conduit au fun anglais en son versant grotesque, celui que Chaplin dessine sans rature dans Le dictateur : son actualité n’est pas à démontrer.

 

Notes

[ *] Michel Plon, psychanalyste, coauteur, avec Élisabeth Roudinesco, du Dictionnaire de psychanalyse, membre de la revue Essaim (Paris).Retour

[ 1] S. Freud, Actuelles sur la guerre et la mort (1915), ocp, vol. XIII, Paris, puf, 1988, p. 125-155. Et, sous le titre, « Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort », dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 7-40. Nous renverrons par leurs dates de parution à chacune des deux traductions.Retour

[ 2] Z. Bauman, Modernité et holocauste, Paris, La Fabrique, 2002.Retour

[ 3] Il en va du pulsionnel, qui n’est ni bon ni mauvais, comme de la notion de « grand homme » : il ne vaut pas la peine, écrit Freud dans L’homme Moïse (Paris, Gallimard, 1986, p. 206), de chercher à son sujet « un contenu qui soit dépourvu d’ambiguïté […] nous ne nous intéressons pas tant à l’essence du grand homme qu’à la question de la manière dont il agit sur les hommes qui l’entourent ». De l’athéisme de Freud en ses conséquences théoriques que retrouvera Lacan.Retour

[ 4] S. Freud, Pulsions et destin des pulsions, ocp, vol. XIII, p. 167.Retour

[ 5] S. Freud, Pourquoi la guerre ? ocp, vol. XIX, Paris, puf, 1995, p. 70.Retour

[ 6] S. Freud, « Au-delà du principe de plaisir » (1920), dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 65.Retour

[ 7] J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse (1969-1970), Paris, Le Seuil, 1991, p. 93.Retour

[ 8] E. Porge, Jacques Lacan : un psychanalyste. Parcours d’un enseignement, Toulouse, érès, 2000, p. 238.Retour

[ 9] « Un mot d’esprit qu’on entend pour la deuxième fois, écrit Freud, n’aura presque plus d’effet, une représentation théâtrale n’arrive jamais plus à produire la seconde fois l’impression qu’elle avait laissée la première fois […] La nouveauté sera toujours la condition de la jouissance », « Au-delà du principe de plaisir », op. cit., p. 79.Retour

[ 10] Cf. les remarques de Françoise Josselin, « L’athéisme selon Lacan », dans 2001, Lacan dans le siècle, Colloque de Cerisy, Paris, Éditions du Champ lacanien, 2002, p. 147-153.Retour


POUR CITER CET ARTICLE

Michel Plon « Notes sur le terme et l'idée d'extermination », Sud/Nord 1/2003 (no 18), p. 15-19.
URL :
www.cairn.info/revue-sud-nord-2003-1-page-15.htm.
DOI : 10.3917/sn.018.0015.