2004
Sud/Nord
Éditorial
Michel Minard
Edmond Perrier
Entre le bouclage de ce vingtième numéro de
Sud/Nord et la rédaction de son
éditorial, le hasard a voulu que nous visitions ensemble le camp de
concentration du Struthof, seul camp d’extermination de l’Allemagne hitlérienne
en territoire français. Un autre rédacteur de Sud/Nord, Alain Castéra, nous accompagnait,
ainsi que son épouse.
Le temps était de circonstance : froid, brumeux, sinistre. Il y
avait assez peu de visiteurs (français et allemands), hormis de nombreux cars
scolaires amenant là des flots de lycéens silencieux. L’émotion qui nous
gagnait peu à peu, à la visite de ce haut lieu de l’horreur humaine, étreignait
aussi très visiblement les lycéens : certains d’entre eux, filles et garçons,
éclataient en sanglots à la vue des plus terribles instruments de la barbarie
nazie (chambre à gaz, four crématoire, salle d’expérimentation « médicale »,
cages exiguës d’emprisonnement, potence et crochets de pendaison), consolés
chaleureusement par leurs camarades moins bouleversés. Et la vue de ces lycéens
en pleurs nous toucha d’une autre émotion.
Le spectacle de ce camp dans ce qu’il avait de
plein (l’enceinte barbelée et
électrifiée, le portail d’entrée, les cellules jouxtant le crématoire et le
crématoire lui-même, les miradors, les reliques du musée) et dans ce qu’il
avait de vide (les immenses rectangles
tracés au cordeau des dix-sept blocs aujourd’hui disparus) nous ramenait sans
cesse à ce que, de tout temps, dans ce camp comme ailleurs, le
pouvoir de quelques hommes sur
d’autres hommes a produit de plus immonde : emprisonnement, avilissement,
esclavage, torture, meurtre, assassinat.
Mais le spectacle de ces jeunes gens troublés par ce qui nous
troublait, sensibles à ce à quoi nous étions sensibles, nous rasséréna : le
jour n’est pas encore arrivé où les hommes et les femmes renonceront à leur
liberté de faire et de penser, à leur liberté d’être, sous la botte de quelque
dictateur que ce soit.
Ce n’est pas la fin de l’histoire : elle continue dans ses
alternances de guerre et de paix, de richesse et de misère, d’aliénation et de
rebellion, d’avancées et de reculs, d’asservissement et de libération.