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S'inscrire Alertes e-mail - Sud/Nord Cairn.info respecte votre vie privéeDossier : Pouvoir et psychiatrie
Vous consultezIl était une fois la psychiatrie[*] [*] Ce texte a déjà été publié dans La...
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AuteurMichel Plon[**] [**] Michel Plon, psychanalyste (Paris). ...
suitedu même auteur
Ce dernier ouvrage de Michel Foucault concerne le cours qui précéda d’un an celui consacré aux
2 En réalité ni prolongement ni anachronisme mais bien plutôt déplacement, changement radical de perspective et mise en évidence d’un danger politique – et de ses composantes sociales et philosophiques – contre lequel il n’est d’autre attitude que la dénonciation des formes d’emprise des États et des institutions sur l’individu, et la conduite d’une guerre sans merci contre ces formes d’oppression.
3 L’histoire de la folie, exploration érudite et talentueuse des archives aidant, montrait comment la folie était devenue, de synonyme d’erreur, d’illusion et de déraison inscrite dans le socius qu’elle fut jusqu’à la fin de la Renaissance, objet d’un discours scientifique, maladie réclamant une considération singulière, errance mentale véhiculant de la dangerosité et, comme telle, devant être séparée du restant de la société dans des lieux d’enfermement, prisons, hôpitaux, hospices ou asiles, aptes à réaliser cet isolement, à protéger la population saine de ce désordre et à en opérer, plus éventuellement, sa guérison.
4 Dans ce cours de l’hiver 1973-1974, Foucault effectue donc un changement d’optique : l’histoire de la folie, son devenir et sa mise à l’écart ne sont plus considérés sous l’angle de l’évolution d’un savoir et l’objet du travail n’est plus tant la folie que les modalités mises en œuvre pour la constituer comme entité institutionnelle. Il s’agit de mettre en évidence le type de relation qui s’établit progressivement entre cette entité et le tout supposé soignant, de faire apparaître la matérialisation d’un système de pouvoir et de maîtrise qui se déploie autour et à propos du « malade » en termes de stratégie oppressive et de tactique contraignante, visant à un assujettissement de celui-ci qui en devient docile jusqu’à être le « fou », dépossédé de son identité et de son histoire. Usant d’un exemple jusque-là méconnu parce qu’occulté par celui, légendaire, de Philippe Pinel opérant le geste révolutionnaire de libérer les fous de leurs chaînes, Foucault met en valeur, pour s’en servir de paradigme, l’histoire du roi d’Angleterre Georges III, atteint de délire mélancolique et pour cela dépouillé de tout apparat royal, relégué loin de ses appartements, humilié et enfermé dans une chambre matelassée. Le roi, lui-même dans un état de saleté repoussante, en vient un jour à recouvrir son médecin qui lui rend visite d’immondices et autres ordures et excréments ; l’un des pages qui « garde » le roi surgit alors, renverse le corps royal pour le laver et l’habiller de propre avant de se retirer triomphant : à la souveraineté royale s’est substituée une forme nouvelle de domination anonyme fondée sur une réglementation qui n’a pas à faire état de sa légitimité ; pouvoir arbitraire sans limite qui passe par des techniques subtiles de domination du corps, des formes de coercition, de punition et d’abolition de toute dignité qui ne sont pas sans évoquer certains lieux modernes de détention dans lesquels la torture confine à la banalité.
Le pouvoir de « l’un » collectif
5 C’est donc cet axe du pouvoir, pouvoir qui pour s’exercer sur la maladie mentale n’en est pas moins porteur de visées sociales et politiques, qui constitue la ligne directrice que suit désormais Foucault. Il analyse ainsi la constitution, du point de vue de l’institution et du personnel dit « soignant », d’une psychiatrie qui, de Pinel à Charcot, comme en témoignent les exemples de « cure » donnés tout au long de ces leçons, notamment celle du 19 décembre 1973, s’organise moins sur le fondement d’un savoir sur la folie ayant quelque visée scientifique que sur un dispositif et des techniques à même de matérialiser jusque dans les moindres détails, le pouvoir de l’un collectif, représentant de l’ordre, sur l’autre, le malade, son corps et son esprit, qu’il ne s’agit pas d’écouter mais de dresser et re-dresser.
6 Mais si le corps devient ainsi l’objet de cette médecine aussi dominatrice qu’impérieuse, si ce corps que l’on peut dire mental et comme tel détaché de tout substrat neurologique est censé parler à la place du sujet, son discours ne va pas tarder à déranger ce bel ordonnancement : le corps de l’hystérique parle en effet, mais d’une chose – la génitalité, murmurera Charcot dans le cours d’une soirée, et le terme n’échappera pas au jeune Freud alors présent dans le salon parisien – imprévue, la sexualité et ses manifestations métaphoriques, la névrose à laquelle ne correspond aucune atteinte organique mais qui répond, pour ce qui concerne l’hystérique notamment, aux injonctions du médecin. S’ouvre alors l’ère que Foucault appelle de la dépsychiatrisation, produit de ce qu’il identifie comme deux formes nouvelles de domination visant à se substituer à cette psychiatrie qui dévoile par trop son pouvoir manipulateur et à la suppression des manifestations dérangeantes de la maladie, la « psychiatrie pharmacologique » d’une part et la psychanalyse d’autre part, vécue par Foucault dans le cadre de ce cours – il en a parfois été autrement – comme un pouvoir d’autant plus sournois que s’exerçant sur la base d’un contrat dont la seule règle est celle de la liberté discursive qui fonctionnerait comme un piège, puisque excluant la possibilité du registre de la tromperie. À l’époque de ce cours, Foucault ne voit d’autre issue pour une vraie liberté que l’antipsychiatrie, celle alors triomphante de Cooper, de Laing ou de Basaglia qui prônent une démédicalisation de la folie, la possibilité pour l’individu de suivre la logique de son errance jusqu’à son terme et une abolition de ce pouvoir médical plus fondé sur les idées de classer et de contrôler que sur celle de consoler.
7 Ce qui s’est passé dans le champ de la psychiatrie depuis ce cours n’a pas validé ces perspectives foucaldiennes : la désagrégation de la psychiatrie dynamique dans ses diverses composantes sous les assauts répétés des courants organicistes et de la « science » pharmacologique, la déroute de l’antipsychiatrie ont laissé à la seule psychanalyse la tâche d’écouter le sujet, de prendre en compte son dire, mais cette psychanalyse, de son côté, et l’actualité de cette fin d’année 2003 en atteste, peine à préserver son message de liberté. Cela étant, on se tromperait lourdement à ne lire Foucault que dans cette seule étroite perspective : à bien le suivre dans la dissection qu’il fait des mécanismes de l’emprise, on peut constater que son propos cette année-là, alors qu’il est en train de travailler sur le chantier de ce qui va devenir Surveiller et punir, conduit bien au-delà du pouvoir psychiatrique. Il concerne les formes modernes de pouvoir politique, la tentation panoptique qui guette jusqu’aux démocraties dites les plus avancées.
8 Ce que Michel Foucault cerne là, cinq années après le remue-ménage de Mai 68, c’est la montée en puissance de ce que nous commençons de connaître, ces dimensions, celles de l’expertise, du contrôle, de la régulation, ce souci croissant de combler dans tous les domaines d’activités les so called « vides juridiques », le souci sécuritaire conférant toujours plus de légitimité à ces pratiques qui concourent à donner un profil d’évidence ou de banalité à ce qui devrait avoir valeur d’exception.
9 En ce sens, et outre l’intérêt et l’actualité des archives qu’utilise Michel Foucault avec son art d’en faire ressortir les caractéristiques les plus secrètes, récits de cures asilaires et du raffinement des techniques utilisées, ce cours, qu’il donnait devant un public toujours plus nombreux au point qu’il avait fallu installer un second amphithéâtre, a parfois les allures d’une inquiète prophétie : comme l’écrit Jacques Lagrange, le problème auquel Foucault se consacre est bien, par-delà l’analyse du fonctionnement de telle ou telle institution, l’institution psychiatrique en l’occurrence, « de savoir comment une certaine technique de pouvoir, liée à des structures sociales et politiques, autorise “la rationalisation de la gestion de l’individu” ». Des directions de « ressources humaines » aux techniques modernes d’évaluation et d’expertise commandées par le souci de la rentabilité et de l’immédiateté, notre quotidien témoigne du caractère visionnaire de l’auteur de l’Archéologie du savoir : sa voix intransigeante fait aujourd’hui défaut pour donner à la défense des droits la vigueur dont elle aurait besoin.
Notes
[ **] Michel Plon, psychanalyste (Paris).
[ *] Ce texte a déjà été publié dans 
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Michel Plon « Il était une fois la psychiatrie », Sud/Nord 1/2005 (no 20), p. 97-100.
URL : www.cairn.info/revue-sud-nord-2005-1-page-97.htm.
DOI : 10.3917/sn.020.0097.




