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S'inscrire Alertes e-mail - Sud/Nord Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezÀ la recherche de l’homme musulman[**] [**] Cet article représente le résumé, forcément elliptique,...
suite
AuteurRobert Berthelier[*] [*] Robert Berthelier, psychiatre des hôpitaux, Etampes. ...
suitedu même auteur
Histoire d’une représentation
Depuis l’imagerie populaire (le soufflet du dey d’Alger à l’ambassadeur de France, la casquette du père Bugeaud, la prise de la smalah d’Abd el Kader…) jusqu’à nos jours, c’est une vieille et longue histoire, pleine de bruit et de fureur, qui perdure en liant l’Algérie et la France. Tout au long de la colonisation, de sa mise en place à la guerre d’indépendance, une littérature, savante ou profane, va tracer un portrait péjoratif de l’« indigène nord-africain » qui, par son existence même, fournira aux colons européens la justification de leur existence et de leur mainmise sur le pouvoir. Il s’agit là d’une constante des sciences humaines officielles, dans laquelle la psychiatrie, au même titre que les autres, a tenu sa partition, et qui tire son importance de ce qu’elle demeure vivante dans les stéréotypes populaires d’aujourd’hui qui stigmatisent l’homme maghrébin. Les textes qui ont présidé à l’élaboration de cette représentation sont actuellement ignorés, occultés ou oubliés comme si, à vouloir les gommer de nos mémoires, nous entrions dans un processus de réparation ou de déni de notre culpabilité. Le temps est cependant peut-être venu d’en tirer des leçons. C’est à cela que prétend ce (trop) bref essai.
Naissance des stéréotypes
2 En 1843, Moreau de Tours publie ses Recherches sur les aliénés en Orient [1][***] [***] Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie...
suite où se trouvent en germe les courants dominants de la représentation du musulman dans la littérature psychiatrique du siècle à venir. Quelques grands thèmes, qu’on retrouvera par la suite, y surgissent et s’y affirment :
- la rareté relative de l’aliénation, connotant la tolérance du milieu à la maladie mentale ;
- l’importance d’un climat uniformément chaud, source d’« un engourdissement habituel des fonctions du système nerveux, d’une demi-hébétude des fonctions intellectuelles, de la torpeur des puissances actives de l’être moral […] ». Nous trouvons ici « la clé de la constitution morale, des habitudes, des mœurs, des institutions politiques et religieuses de ceux qui les habitent ». Ainsi, le fatalisme, conséquence directe du climat, protège de l’aliénation mais, dans le même temps, rend compte de « la nature insouciante et apathique des Orientaux, de leur penchant à la mollesse, de l’aversion insurmontable qu’ils éprouvent pour toute fatigue du corps ou de l’esprit » ;
- l’influence néfaste de la civilisation, source de désordres nerveux ;
- la double polarité de la religion, à la fois protectrice par les interdits qu’elle édicte et cause d’aliénation par la posture qu’elle impose durant la prière : « De semblables exercices […] doivent donner lieu à un raptus de sang vers le cerveau dont l’effet immédiat est de produire la stupeur, les convulsions, en même temps que l’imagination exaltée outre mesure est jetée hors de ses gonds et s’abandonne à un véritable délire maniaque momentané […]. La répétition de ces exercices amène tôt ou tard une sorte d’état chronique et de folie permanente. La désorganisation des facultés morales est rapide et la démence ne se fait pas attendre. »
Le Dr J.M. Begue, dont je suis pourtant loin de partager toutes les conclusions, a pertinemment pointé, dans son mémoire pour le ces de psychiatrie [2], l’importance historique de ce texte, qui élabore une démarche type d’approche de l’individu :
3
– diagnostic étiologique : ici le climat, ailleurs la race, le système nerveux, le diencéphale, etc.
C’est une démarche médicale type qui va former la trame des travaux de psychiatrie algérienne, avec une définition de la mentalité orientale clairement tracée en miroir, en négatif, de l’occidentale (jouissance du corps, fatalisme, hébétude, apathie, insouciance) ».
4 Les écrits ultérieurs ne feront que reproduire, compléter parfois, les éléments contenus dans ce texte fondateur. Il en va ainsi de l’ouvrage du Dr Furnari, cité dans les Annales médico-psychologiques [3], qui ajoute aux conditions prophylactiques de l’aliénation mentale la faible densité des populations, mais confirme par ailleurs l’apport de Moreau de Tours. La thèse de Kocher [4], pour sa part, introduit une double notion :
- celle de race inférieure, à travers l’hypothèse d’une soudure plus précoce que chez l’Européen (race supérieure) des sutures crâniennes. Ici surgit un rapport entre l’infériorité du cerveau, prématurément comprimé, et celle de l’esprit, cependant qu’on y trouve aussi la clé de la puissance génésique surdéveloppée de l’arabe qui, s’« il a de l’animal les instincts, en prend aussi les habitudes » ;
- celle de criminalité : « L’Arabe est essentiellement voleur par habitude, par tempérament, parfois par besoin. On peut voir, dans le fort pourcentage de crimes de sang, peut-être une question de race. »
5 En 1873, l’inspecteur général Constans, intervenant à la Société médicopsychologique [5], mettra quant à lui l’accent sur l’extrême dangerosité des aliénés arabes, qu’on est obligé de traiter « comme des bêtes féroces ».
6 Résumons cette première étape : fatalisme, hébétude, délire religieux, infériorité intellectuelle, dangerosité, violence, férocité… D’ores et déjà, un cadre symptomatique, venant corréler au niveau pathologique les caractères normaux de la personnalité musulmane, est mis en place et nous en retrouverons la descendance. Entre-temps, cependant, il nous faut faire un détour par l’aliénisme métropolitain.
Une anthropologie culturelle en gestation
7 De 1845 à 1899, les aliénés algériens sont internés à l’asile de Marseille puis à Aix-en-Provence. De ce fait, jusqu’aux environs de la Première Guerre mondiale, les aliénistes métropolitains seront seuls à rencontrer et observer les malades mentaux musulmans originaires du Maghreb. Ils seront aussi les seuls, jusqu’en 1908, à écrire à leur propos.
8 En la matière, un important travail de Meilhon [6], ancien médecin-adjoint à l’asile d’Aix, ouvre le bal. Il y confirme la fréquence des perversions génésiques et de l’alcoolisme, pointe l’inexistence des tendances suicidaires chez les mélancoliques et la réalité de la dangerosité. Sur ce point, toutefois, il nuance notablement les propos de Constans en signalant qu’il n’est amené à rencontrer que « ceux-là seuls qui se sont montrés violents », refusant ainsi les généralisations hâtives. Néanmoins, cette dangerosité impulsive « est le signe d’un état d’infériorité cérébrale native, inhérent à la race et qui, chez nos malades du continent, ne se retrouve quelquefois que parmi les dégénérés les plus inférieurs ». Meilhon, en outre, signale que « le Coran […] est entre leurs mains un instrument de préservation sociale par les règles d’hygiène très salutaires qu’il contient ».
9 En dépit de ces connotations qu’on ne peut qualifier, de nos jours, autrement que de racistes, le travail de Meilhon rend par ailleurs un son étonnamment moderne quand il fait justice de l’influence pathogène du climat, et affirme que c’est dans les caractères propres de la culture qu’il faut chercher l’explication des spécificités de l’aliénation mentale chez les Arabes : « Les mœurs, les habitudes, l’éducation, le genre de vie, la civilisation en un mot, marquent d’une couleur particulière les déviations de l’état normal de nos facultés mentales ; dès lors, nous ne serons pas surpris de voir l’arabe délirer d’une tout autre manière que l’Européen ».
10 De même, l’explication de la rareté relative de la folie chez l’indigène doit être recherchée ailleurs que dans une caractéristique raciale (« c’est […] dans la civilisation de l’indigène que nous trouverons l’explication de son immunité relative en face de l’aliénation mentale ») ; et les « conséquences pratiques et thérapeutiques » sur lesquelles se clôt le mémoire représentent une critique pertinente et élaborée de la condition des aliénés algériens transférés en métropole. On y trouve dénoncés les modalités du transfert, le mépris de la singularité culturelle du sujet, l’isolement social et affectif, la transplantation forcée : « Si encore le médecin de l’asile pouvait gagner sa confiance et lui apporter quelque parole de consolation ; mais là encore, il se heurte à la différence des langues et, incompris, isolé, il s’abandonne sans mesure à ses divagations délirantes, et entre de plain-pied dans la chronicité. »
11 Ici se font jour des thèmes qui seront repris et exploités plus tard par l’ethnopsychiatrie : l’importance du cadre thérapeutique, la nécessité de ne pas couper l’individu de sa culture, la problématique de la communication, notamment, sont présentes, en dépit d’une ambiguïté naissant de la double référence à la race et à la culture.
12 Levet, lui aussi ancien médecin d’Aix, reprendra en 1909 l’argumentation de Meilhon [7] en l’enrichissant. On retrouve chez lui la dénonciation du surencombrement et de l’inadaptation de l’asile d’Aix, de l’organisation défectueuse de ces transferts de coloniaux, mais aussi la stigmatisation de trop fréquentes erreurs de diagnostic conduisant à l’internement abusif, en France, de patients qui auraient pu être traités sur place. De même, il met l’accent sur les difficultés de la communication linguistique et l’effet pathogène de la transplantation : « Ce sera un changement de vie complet, et la transition sera aussi brusque pour lui qu’elle le serait pour une Française pénétrant du jour au lendemain dans un de ces harems de nomades du désert, avec l’obligation d’y vivre désormais à l’arabe. »
13 Surtout, Levet reprend avec force la notion esquirolienne selon laquelle l’institution, de par sa structuration et les modes relationnels qu’elle permet, peut ou non être thérapeutique par elle-même, préfigurant ce qui deviendra beaucoup plus tard la psychothérapie institutionnelle. Cela l’amène à reprendre un article du médecin-major Boigey, publié en 1907 dans la Presse médicale [8], qui, à partir d’une critique de l’étrangeté des conditions proposées/imposées aux musulmans hospitalisés dans les établissements européens, propose la création « de grands hôpitaux indigènes dans lesquels le marabout, ayant sa place marquée au même titre que le médecin, amènera à celui-ci les malades au lieu de les lui enlever. Dès lors, l’hôpital deviendra non seulement un lieu d’assistance, mais un moyen de pacification excellent, fondé sur le respect des croyances d’un peuple dont la seule loi directrice est la loi religieuse ». Certes, le politique pointe ici le bout de l’oreille, avec le double souci de la soumission et de la pacification, mais ces propos n’en « sonnent » pas moins avec assez d’actualité. On verra toutefois plus loin que ce même Boigey s’est illustré bien autrement.
14 Enfin, il faut noter, dans le travail de Levet, la notion qu’il n’est pas de prise en charge possible de l’étranger sans un minimum d’information sur sa culture, et que le symptôme peut revêtir des masques d’origine culturelle auxquels il importe de ne pas se laisser prendre.
Émergence de la psychiatrie coloniale
15 Les aliénistes français, donc, ont jeté sur l’indigène nord-africain un regard somme toute plutôt compréhensif, et dans l’image qu’ils en donnent, transparaît même une certaine sympathie. Cependant, cette approche va très vite se voir supplantée par une autre, celle du colonialisme militant, dont un article de ce même Boigey va donner le coup d’envoi avec une violence haineuse assez insoutenable. Cette « Étude psychologique sur l’islam » [9], publiée en 1908, introduit pour la première fois une thématique proprement et entièrement raciste, et, ainsi, marque une césure dans le cours jusque-là assez calme des études relatives au musulman maghrébin.
16 D’emblée, l’auteur prend position en définissant « le type psychologique de l’islam » : « Les Occidentaux […] ont le plus travaillé, le plus produit, le plus lutté, le plus bâti, le plus orné, le plus perfectionné, le plus vécu […]. On peut déterminer leur type psychologique en disant qu’il est “actif”. […] les populations islamiques n’ont au contraire jamais produit aucun travail extraordinaire, bâti aucune capitale, construit aucune flotte, étudié à fond aucune science, embelli de manière durable aucun endroit de la terre […] l’islam résulte d’un ensemble d’instincts arrêtés dans leur expression naturelle par l’œuvre d’un imposteur génial qui est Mahomet […]. On détermine le type psychologique de l’islam en disant qu’il est “inactif”. »
17 Dès lors, le musulman est « une silhouette médiocre du prophète. C’est un homme incapable de naviguer, mais qui sait se servir de marins non musulmans […]. C’est un homme incapable de devenir un musicien de mérite […]. C’est un homme qui ignore la mécanique, les arts, l’astronomie, les mathématiques, car Mahomet les ignorait […]. C’est un homme qui ne peut subsister que dans des régions exceptionnellement chaudes et fertiles où le travail manuel, indispensable pour assurer la subsistance des hommes, soit réduit à un minimum […] ».
18 De là découlent directement « les états nerveux du musulman » : « Ses progrès [de l’islam] s’expliquent moins par la théologie que par la pathologie mentale […]. C’est en quelque sorte une véritable folie épidémique que les hordes coraniques ont propagée les armes à la main. Les premiers disciples du prophète furent des dégénérés et leurs doctrines, mises en pratique, ont provoqué de véritables lésions mentales chez ceux qui les ont suivis. En d’autres termes, Mahomet a implanté dans le cerveau des croyants un véritable état névropathique. Les manifestations de cet état sont les suivantes :
- L’existence, dans le territoire intellectuel de tout musulman, de véritables “points morts” où certaines impressions ne s’enregistrent jamais ;
- L’obsession ou, si l’on préfère, la folie des mots […] Il faut avoir vu, à la mosquée, les musulmans prononcer comme des hallucinés, pendant des heures et cent fois par minute, ces deux mots “Allah ! Illah !”, en balançant leurs têtes comme des bouées flottantes ondulant sur une invisible mer, pour se faire une idée de ce genre de folie. Au bout d’une heure de cet exercice, les plus sages sont devenus des délirants extatiques […] ;
- Le délire de tristesse […] ;
- La perversion de l’instinct sexuel qui marche de pair, chez le musulman, avec la perversion des sentiments et l’aberration du sens moral. Le musulman aime les jeunes enfants et il est frénétiquement pédéraste et masturbateur […] ;
- Les hallucinations visuelles et auditives qui font éclore dans les cerveaux des résolutions soudaines que rien ne faisait prévoir (crimes, attentats, etc.).
[…] en résumé, l’état mental de la majorité des croyants est un mélange de folies à doses variées, de délires enchevêtrés, masqués par une apparence de raison. Quant aux habitués des mosquées, ce sont des fous violents en état de somnolence. »
19 J’arrêterai là les citations et ne commenterai guère un texte qui se suffit à lui-même, sinon pour avancer ceci : en définitive, le processus colonial a généré une représentation de l’indigène nord-africain ni neutre ni innocente, mais au contraire idéologiquement marquée, qu’on voit se dessiner peu à peu dans l’ensemble des textes cités, à travers l’apparition de substantifs et de qualificatifs (dangerosité, férocité, dégénérescence, paresse, fatalisme, infériorité intellectuelle, perversions génétiques, impulsivité criminelle, pathogénicité de la religion…) que Boigey ne fait somme toute que reprendre, recollecter et ordonner d’une manière sans doute peu soutenable mais qui, à bien y regarder de près, n’a rien d’original. Qui plus est, il ne fait que cristalliser un certain nombre de courants, à l’œuvre dès 1843, qui, corrélés à sa situation personnelle, éclairent en partie la genèse d’un article qui fait figure de pamphlet :
- Boigey est médecin militaire et, à ce titre, participe probablement ou a participé à une pacification du Maghreb encore inachevée en 1908 ;
- nombre d’idées qu’il exprime sont dans l’air du temps, en anthropologie comme en médecine. On retrouve ainsi, pêle-mêle, la phrénologie reprise par Broca à la suite de Gall et de Spurzheim, un organicisme qui fait de la paralysie générale le paradigme de la maladie mentale, la théorie de la dégénérescence de Morel revivifiée par Magnan, le darwinisme social de Francis Galton… ;
- le véritable retournement des attitudes que représente apparemment ce texte renvoie en réalité à un processus similaire qui a affecté, à partir de 1880-1890, l’ensemble des sciences humaines, bien noté dans L’Algérie des anthropologues de P. Lucas et J. Vatin [10], qui témoigne de la naissance d’une littérature scientifique coloniale ;
- enfin, l’ensemble vient à l’appui d’un courant sociopolitique particulièrement agissant : le colonialisme, dont la légitimité ne saurait être mise en doute et dont toute cette élaboration « théorique » vient conforter la pertinence en affirmant avec force l’infériorité d’une race indigène autrefois conquérante et forte mais qui, tenue en lisière par l’islam, est désormais dégénérée et abâtardie.
Au confluent de ces chaînes de causalité, Boigey apparaît dès lors comme un simple témoin particulièrement engagé, et on comprend mieux que le très attachant et savoureux travail anthropologique du Dr Lemanski, consacré à la femme musulmane [11], s’inscrive dans une perspective franchement paternaliste, ou pourquoi le Dr V. Trenga, médecin généraliste et « Algérien de la troisième génération », conclut son essai sur L’âme arabo-berbère [12] par ce couplet d’un patriotisme vibrant : « […] tout en ne négligeant pas d’élever à nous les meilleures volontés d’islam, assurons-nous de la qualité supérieure de nos acquisitions nouvelles. Les musulmans néofrançais devront faire preuve, à l’égard de la France, d’un parfait loyalisme […] en face des éléments indigènes, maintenons à tout prix une race européenne forte, au génie prépondérant, à la puissance inattaquable, jalouse de ses droits et de ses devoirs […] ne nous laissons pas “africaniser”. À cette seule condition capitale, notre race conservera, pour un grand nombre de siècles à venir, son énergie, ses facultés créatrices et ordonnatrices, tout ce qui fait sa force et sa beauté ».
L’école d’Alger : l’édifice achevé
20 À l’aube de la Première Guerre mondiale, une certaine représentation de l’indigène nord-africain a ainsi vu ses principaux éléments se mettre en place. Il reste cependant, après l’article de Boigey, à en faire un tout cohérent et, surtout, à lui donner un statut scientifique reconnu. C’est ce à quoi va s’attacher l’école psychiatrique d’Alger, à travers les travaux de son fondateur, le Pr Antoine Porot, et de ses élèves.
21 Premier professeur de neuropsychiatrie de la faculté d’Alger, le Pr Porot publie, en 1918, ses « Notes de psychiatrie musulmane » [13]. Fondée sur de nombreuses et minutieuses observations cliniques, fruit d’une longue pratique en Tunisie puis en Algérie, la thèse qu’elles présentent est simple : hâbleur, menteur, voleur et fainéant, le Nord-Africain musulman se présente comme un débile hystérique, sujet à des impulsions homicides imprévisibles. Ce texte initial se signale en effet par un choix de qualificatifs qui pour l’essentiel renvoient, que cela plaise ou non, à l’article de Boigey : « Bloc informe de primitifs […] ignorants et crédules […] instincts primitifs […] indigences mentales […] crédulité et suggestibilité […] amoralité foncière […] vie affective réduite au minimum [qui] tourne dans le cercle restreint des instincts élémentaires […] une passivité, manifestation spontanée d’un tempérament souvent atone […] un entêtement tenace et insurmontable, bien différent de la psycho-plasticité mobile et polymorphe, parfois riche, du civilisé et de l’Européen […] un puérilisme mental ».
22 Toute cette argumentation, dont je ne peux donner ici qu’un aperçu, reprend des arguments et des idées présents chez Moreau de Tours, Furnari, Meilhon, Kocher ou Boigey, s’inscrivant ainsi dans leur continuité, tout en y introduisant ces cadres nouveaux et « modernes » que sont la débilité mentale et le puérilisme. Elle va être reprise en 1932, dans « L’impulsivité criminelle chez l’indigène algérien, ses facteurs » [14], article cosigné par A. Porot et D.C. Arrii, à partir de la thèse de ce dernier. C’est ce texte que je citerai plus longuement, dans la mesure où il reprend et précise les éléments contenus dans les « Notes » de 1918, en mettant en évidence « les éléments psychiques d’ordre constitutionnel » qui spécifient l’indigène nord-africain :
23
b) Crédulité et suggestibilité. Ce sont les corollaires obligés de la débilité mentale. L’indigène vit dans le passé, un passé peuplé de légendes élémentaires et de contes puérils ; c’est tout son bagage intellectuel. Mais ce puérilisme mental diffère profondément de celui de nos enfants […]. Nul appétit scientifique chez l’indigène ; absence de sens critique ; son esprit purement réceptif est bien fait pour la crédulité […].
c) Persévération. Entêtement. Rancune et esprit de vengeance. C’est un autre corollaire de l’étroitesse d’esprit. La force de persévération atteint un degré insoupçonnable chez l’indigène, pour qui le temps est sans valeur […]. Cette disposition d’esprit nous explique l’instinct de revendication si tenace chez l’indigène, qui se double d’ailleurs si souvent d’un sens utilitaire avisé […].
d) Faiblesse de la vie affective et morale. Bien que facilement impulsif sous certaines influences, l’indigène à l’état habituel est non seulement un calme, mais un atone […] seuls, les désordres de l’instinct peuvent traverser parfois ces caractères stagnants de quelque agitation accidentelle […] quand on réfléchit à la faiblesse des vibrations de la vie affective chez lui, on s’explique l’inexistence des valeurs morales, en dehors de quelques concepts imposés par la religion ou enracinés dans les instincts personnels […] l’armature morale qui impose ses réflexes de défense aux civilisés (fragile, mais présente tout de même chez eux) n’existe guère chez l’indigène. Ainsi s’explique la fréquence de certains crimes vraiment “monstrueux” dénotant une amoralité foncière inconcevable pour nos esprits européens. »
24 En conclusion, les auteurs établissent l’existence d’« une impulsivité criminelle constitutionnelle dont les facteurs sont : la débilité mentale foncière doublée de crédulité et suggestibilité […], les préoccupations d’ordre végétatif et instinctif qui l’emportent sur celles d’ordre affectif et intellectuel […], la faiblesse du sentiment social dans ses formes altruistes, le mépris de la vie humaine, la fragilité du sentiment familial ».
25 Dès lors, la position algéroise est fixée et, à travers une véritable confiscation du savoir qu’opère l’école d’Alger (jusqu’aux années 1950, elle sera pratiquement seule à s’exprimer sur le sujet), prend d’autant plus force de loi qu’elle s’appuie sur l’autorité d’un universitaire de renom. En 1935, au 39e congrès des aliénistes et neurologistes de langue française à Bruxelles, Antoine Porot, intervenant à la suite du rapport de van Bogaert sur l’hystérie [15], va lui donner le soubassement scientifique indiscutable qui lui manquait jusqu’alors : « […] je me rallie entièrement à l’interprétation du rapporteur sur les phénomènes hystériques : la libération des activités supérieures au profit d’activités plus primitives. J’en vois une preuve et une démonstration dans le caractère des manifestations pithiatiques chez les indigènes d’Afrique du Nord […]. L’indigène, gros débile mental, dont les activités supérieures et corticales sont peu évoluées, est surtout un être primitif dont la vie, essentiellement végétative et instinctive, est surtout réglée par son diencéphale. Le moindre choc psychique se traduit surtout par des démonstrations de type diencéphalique beaucoup plus que par des réactions psychomotrices complexes et différenciées ».
26 Le primitivisme des indigènes nord-africains, publié en 1939 avec Jean Sutter [16], va synthétiser tout cela et asseoir définitivement l’entreprise par une conception anthropologique de l’homme musulman : « Le primitivisme n’est pas un manque de maturité, un arrêt marqué dans le développement du psychisme individuel. Il est une condition sociale parvenue au terme de son évolution et adaptée de façon logique à une vie différente de la nôtre […] nous pensons même qu’il doit avoir son substratum dans une disposition particulière, sinon de l’architectonie, du moins de la hiérarchisation “dynamique” des centres nerveux. Nous avons d’ailleurs émis l’hypothèse qu’il pouvait s’agir d’une certaine fragilité des intégrations corticales, laissant libre jeu à la prédominance des fonctions diencéphaliques. »
27 Ce primitivisme constitutionnel rend compte des insuffisances de l’indigène et justifie du même coup l’appropriation du pouvoir par l’Européen : « Il semble que l’indigène ne puisse s’évader sans risque du primitivisme auquel le destinent sa race, son hérédité, sa constitution psychique : la “transplantation” l’oblige à adopter une façon de vivre et de penser différente de celle qui forme malgré tout la base de sa vie intellectuelle et qui se superpose à elle pour ainsi dire en porte à faux ; tôt ou tard se produit une rupture d’équilibre souvent irréparable […] par là […] s’explique sans doute l’esprit de revendication qui se manifeste trop souvent chez des sujets qui ont demandé à l’instruction une place sociale que leurs “facultés adaptatives” héréditaires ne leur permettent pas toujours de tenir de façon satisfaisante. »
28 Frantz Fanon, en 1961, commentera ainsi l’ensemble [17] : « L’Algérien n’a pas de cortex ou, pour être plus précis, la domination, comme chez les vertébrés inférieurs, est diencéphalique. Les fonctions corticales, si elles existent, sont très fragiles, pratiquement non intégrées dans une dynamique de l’existence […]. La réticence du colonisateur à confier une responsabilité à l’indigène n’est donc pas du racisme ou du paternalisme, mais tout simplement une appréciation scientifiquement fondée des possibilités biologiquement limitées du colonisé. »
29 Quoi qu’il en soit, l’édifice est achevé, parfait grâce à l’adjonction d’une conception scientifique de l’homme qui, purement organogéniste, est aussi irréprochablement physiologique. Le primitivisme, modalité évolutive arrivée à son terme d’une sous-variété de l’espèce humaine, fige – définitivement semble-t-il – le sujet maghrébin dans une irrémédiable altérité.
30 Monolithique et cohérente, cette représentation de l’indigène domine la psychiatrie algérienne, et les auteurs qui vont traiter du sujet ne feront que la reprendre, quitte à l’édulcorer parfois, comme Fribourg-Blanc dans un article de 1927 [18], qui se clôt sur l’évocation de l’infantilisme intellectuel et affectif des militaires musulmans.
31 En la matière, ce qui pose question n’est pas l’élaboration de cette thèse, mais plutôt sa permanence temporelle. Elaborée de 1908 à 1935, elle se retrouve en 1947 dans la thèse de Susini [19], en 1948 chez Bardenat [20], comme en 1960 sous la plume d’Henri Aubin qui, à l’article « Indigènes nord-africains » du Manuel alphabétique de psychiatrie [21], écrit : « Par manque de curiosité intellectuelle, la crédulité et la suggestibilité atteignent un degré très élevé […] le même fatalisme aggrave l’inappétence native des non civilisés pour le travail, leurs caprices, leur impulsivité […] on peut inférer que la mentalité des primitifs est surtout le reflet de son diencéphale, alors que la civilisation se mesure à l’affranchissement de ce domaine, à l’utilisation croissante du cerveau antérieur (télencéphalisation des processus psychiques). »
32 Quant à C.A. Pierson, sa « paléophrénie réactionnelle », datée de 1955 [22], ne fait que revêtir d’une nouvelle étiquette le déjà vieux flacon du primitivisme : « Dans le commentaire de nos observations sous leur angle psychologique, nous avons été amené à prononcer le nom de débilité mentale, tout en réprouvant l’usage de ce qualificatif impropre. En effet, ce terme situe le sujet dans l’échelle des déficits mentaux et ce n’est pas exactement celui qui convient à notre description. On ne peut strictement pas dire non plus oligophrénie, puérilisme, manque de développement critique. Dans des cas identiques, nous avons avancé le néologisme de “paléophrénie”, se rapportant à une ontologie moins évoluée et à une sensibilité qui s’est peu modifiée depuis le lointain ancêtre. »
33 Une telle longévité doit être soulignée et ne peut se comprendre que par un éclairage historique. Écrite quatre-vingts ans après la conquête de l’Algérie, la théorisation de l’école d’Alger justifie a posteriori le rapport de forces né de la colonisation et sa pérennisation. Ce faisant, elle s’inscrit dans le droit fil des sciences officielles, dont le but ultime est d’être la bonne conscience du colonialisme. La psychiatrie, ici, n’est qu’un des éléments de l’ensemble, et le psychiatre un représentant parmi d’autres de la société coloniale. En méconnaissant la réalité d’une culture d’emblée déniée et en taisant un fait colonial dont ils sont partie prenante, les psychiatres algérois ont apporté leur contribution à une imagerie officielle qui, donnant de la société musulmane une représentation figée, en quelque sorte intemporelle, se justifie à ses propres yeux comme au regard d’autrui. Pour avoir posé d’emblée que le colonisé n’est qu’un débile incapable d’initiative, un être inférieur quelque part à mi-chemin de l’anthropoïde et de l’homme, A. Porot a fourni au colonisateur sa justification et sa fin, et a défini l’Algérie comme un gigantesque institut médico-pédagogique, devenant du même coup l’alibi scientifique et moral de la colonisation. Incarnation du Progrès, du Bien, de la Morale, la société coloniale peut dès lors avoir bonne conscience, et aussi bien le psychiatre. Qu’il apparaisse du même coup comme l’une des cautions d’un ordre social caricaturalement fondé sur une relation dominant-dominé importe en réalité peu, car il en est partie prenante. Il est d’ailleurs probable qu’aucune autre formulation n’était possible dans le contexte de l’Algérie coloniale : les psychiatres algérois, issus de cette société au nom de laquelle ils témoignent, et porte-parole de son idéologie, ne pouvaient guère, me semble-t-il, élaborer une œuvre différente car, participant d’une problématique qu’ils avaient contribué à créer et à maintenir, il leur était sans doute impossible de prendre le moindre recul à son égard. La société coloniale, par définition figée, ne pouvait en tout état de cause pas tolérer un autre discours.
La contestation : Frantz Fanon
34 Face à l’hégémonie de l’école d’Alger, les voix contestataires ont été singulièrement rares. Seul un article du médecin-commandant Costedoat, professeur agrégé du Val-de-Grâce, est venu troubler, en 1934, l’ordre établi. Dans « Les troubles mentaux des indigènes musulmans de l’Afrique du Nord » [23], il dénie toute spécificité à la psychopathologie indigène en affirmant l’universalité des structures pathologiques au-delà des singularités symptomatiques ; il analyse les obstacles à la communication ; il affirme l’homologie des tableaux cliniques indigènes avec ceux des ruraux français ; il relativise le concept de débilité mentale et s’élève contre le postulat a priori d’une organisation cérébrale particulière du Nord-Africain. Et, pour finir, il reprend avec force la référence à la culture comme déterminante d’une symptomatologie dont, seule, elle livre la clé.
35 Unité de la maladie mentale, unité du psychisme humain et de son fonctionnement, diversité des traductions symptomatiques : à l’évidence, l’article de Costedoat, d’une étonnante modernité, s’attaque de front à la conceptualisation de l’école d’Alger qu’il réduit à néant. Il est sans doute venu trop tôt, et il s’inscrivait par trop à contre-courant des conceptions dominantes, ce qui l’a privé du retentissement qu’il aurait pu avoir. En la matière, la position de l’auteur lui permettait peut-être un regard distancié parce que extérieur, l’affranchissant d’un lien d’appartenance qui était aussi un lien d’allégeance. Ce travail va longtemps demeurer unique et il faudra attendre, entre 1952 et 1960, le véritable coup de force qu’a été la révolte de Frantz Fanon.
36 Je ne reviendrai pas sur l’histoire singulière de ce psychiatre atypique dont l’apport a marqué notre histoire politique autant sinon plus que notre pratique psychiatrique. Son œuvre, recherche désespérée d’une identité propre à travers le labyrinthe et les contradictions de sa double appartenance, connaît un point d’orgue, ce Peau noire, masques blancs qui aurait dû constituer sa thèse de doctorat [24]. Guadeloupéen, citoyen français issu d’un département à statut inégalitaire aux prises avec une entreprise de déculturation (ou d’assimilation forcée), il ne pouvait qu’entrer en résonance avec la cause de l’indépendance algérienne. Toute son œuvre porte la marque indélébile d’une double appartenance conflictuelle, qui l’amène à des prises de position proprement politiques en même temps qu’à opérer un changement radical de la représentation du Nord-Africain musulman au nom d’un abord dynamique (et non plus fixiste) de la personne et du groupe autochtones. Dans les textes qu’il a produits, et dont la plupart ont été diffusés par les éditions François Maspéro, deux travaux me semblent d’une particulière importance. Le premier, consacré au « syndrome nord-africain » [25], est d’abord paru dans la revue Esprit. Parlant du Maghrébin immigré, Fanon y stigmatise l’attitude du corps médical français devant le sujet migrant, attitude rejetante renvoyant à la problématique d’une incommunicabilité supposée. Il pointe, d’une manière à la fois pertinente et forte, dans un langage parfois poétique, le poids de présupposés, de stéréotypes, des idées reçues, directement issus des travaux de l’école d’Alger, dont témoigne par exemple la thèse du Dr Mugniery [26], soutenue en 1951 à Lyon. « La prostitution semble jouer un rôle important dans le milieu nord-africain […] elle découle du fort appétit sexuel qui est l’apanage de ces méridionaux au sang chaud […] sans doute peut-on montrer par des exemples multiples que les essais entrepris pour loger convenablement les Nord-Africains sont autant d’échecs. Il s’agit d’hommes jeunes pour la plupart (vingt-cinq à trente-cinq ans), avec de gros besoins sexuels, que les liens d’un mariage mixte ne peuvent fixer que temporairement, pour lesquels l’homosexualité est un penchant désastreux […]. Si l’on ne devait pas tenir compte de ces facteurs, on risquerait de s’exposer de plus en plus à des tentatives de viol dont les journaux nous citent des exemples constants. »
37 Cette thèse en témoigne : les stéréotypes établis par l’école d’Alger sont alors encore dominants dans l’image du Maghrébin. Et avec de bonnes raisons : le recensement des thèses de psychiatrie parues en France du début du xixe siècle à 1954 [27, 28] montre bien que les seuls travaux concernant les Nord-Africains musulmans ont été l’œuvre des psychiatres coloniaux et de leurs élèves, prouvant ainsi que ce n’est pas en vain que j’ai parlé à ce propos d’une « confiscation du savoir ».
38 Fanon, cependant, va au-delà de la simple contestation. Devenu médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida, il va cosigner, avec son élève J. Azoulay un texte fondamental [29] qui sera publié dans L’information psychiatrique en 1954. Il y pointe l’échec d’une tentative d’introduction des thérapeutiques institutionnelles, qu’il avait apprises à Saint-Alban auprès de Tosquelles, dans un service d’hommes musulmans, et en analyse les causes. Deux, en particulier, lui paraissent importantes :
- la mise en œuvre irréfléchie, par le psychiatre, d’une politique d’assimilation renvoyant à ce que l’Afrique du Nord est française ;
- l’ignorance ou, du moins, la non-prise en compte de la culture indigène dans ses singularités, qui aboutit au placage aveugle des techniques thérapeutiques issues de la civilisation occidentale à des sujets dont les références sont autres.
D’où la nécessité d’une « attitude révolutionnaire » qui demeurera le maître mot de son œuvre, et dont sa biographie témoigne amplement. Elle l’amènera à contester l’application du tat aux femmes musulmanes [30] et à dénoncer férocement les thèses de l’école d’Alger [31].
39 Ce faisant, Fanon s’est posé dans l’histoire de la psychiatrie algérienne comme l’antithèse d’Antoine Porot. À la violence institutionnelle du colonialisme, il oppose la lutte pour la libération. Là où l’école algéroise institue une figure paternelle toute-puissante, il appelle au meurtre du père. Sans doute outrancière, en tout cas passionnée, sa position marque cependant une césure et a aidé certains d’entre nous, à l’époque, à prendre conscience du fait que l’homme colonisé était aussi un homme aliéné, et qu’aucun soin n’était possible si cette dimension-là n’était pas prise en compte, non plus que la singularité de la culture autochtone.
40 En la matière, son œuvre psychiatrique apparaît d’abord politique, antithétique et complémentaire à la fois de celle d’Antoine Porot et de ses élèves, comme l’image révélée de la photographie est complémentaire de son négatif. À tout prendre, le combattant révolutionnaire lucide ou l’individu aliéné par une société oppressive qu’il décrit représentent une abstraction au même titre que le débile hystérique et criminel des psychiatres algérois. Dans l’un et l’autre cas, l’homme malade est en réalité objet et non sujet, argument pour une démonstration, réalité quotidienne devenue symbole et utilisée comme telle, et le colloque singulier n’est plus que le monologue du psychiatre portant témoignage d’une idéologie. Chez ces deux ennemis irréductibles, c’est bien d’un discours politique qu’il s’agit.
41 Cependant, pour importante qu’elle soit au plan idéologique, l’œuvre de Fanon s’inscrit hors des courants dominants de l’évolution des idées en psychiatrie, que nous allons retrouver. Météore fulgurant, cet Antillais en quête permanente d’identité est, au vrai, un accident historique singulier, dont le messianisme révolutionnaire constitue la réponse en miroir au colonialisme. Cela, pour autant, ne doit pas occulter ses mérites.
D’hier à aujourd’hui
42 Les tentations indépendantistes, comme le conflit avec un pouvoir colonial déniant l’égalité des droits aux indigènes, existaient de longue date en Algérie. En 1945, les émeutes de Sétif et de Guelma, noyées dans le sang et suivies d’une répression féroce, préludaient à la Toussaint 1954, date inaugurale de la lutte pour l’indépendance algérienne.
43 Cette guerre d’Algérie, entre autres bouleversements, va amener une modification du regard porté sur l’homme musulman. Le conflit colonial, s’il tend à figer la société dominante dans une position défensive de refus qui culminera, en 1961-1962, avec ce mouvement nihiliste que fut l’oas, entraîne aussi, inévitablement, à une réflexion sur la société et sur l’individu. Dès lors, le musulman acquiert droit à l’existence, et à travers la lutte armée menée par quelques-uns, c’est l’ensemble de la communauté qui devient interlocuteur. Du même coup, sa culture, jusque-là occultée, prend place dans une nouvelle échelle de valeurs au titre de référence fondamentale, non plus témoin anachronique d’un passé révolu mais réalité actuelle et vivante.
44 Cette évolution s’inscrit au premier chef dans la psychiatrie algéroise. Dans le même temps, elle connote le grand mouvement d’idées de l’après-guerre, avec l’irruption du culturalisme américain, la montée en puissance du freudisme et la découverte, par la psychiatrie française, de ses ambiguïtés et ses contradictions. C’est donc logiquement, parce qu’ils représentent une culture et reflètent ses préoccupations actuelles, que les psychiatres d’Alger introduisent une dimension culturelle, jusque-là absente, dans leurs travaux. En dépit des résurgences de références au « primitivisme » qui, peu à peu, s’avèrent obsolètes, les préoccupations sociologiques et anthropologiques modernes s’infiltrent et se répandent. On se souviendra d’ailleurs que c’est un psychiatre algérois, Y. Pélicier, qui présentera, en 1964, au 52e congrès de psychiatrie et neurologie de langue française, un rapport sur « L’intégration des données sociologiques à la psychiatrie clinique » [32] qui reste une référence. Qu’il s’agisse des « Aspects de la psychogenèse en milieu nord-africain » [33], des « Psychoses nuptiales chez des musulmans d’Algérie » [34] ou de « La crise pubertaire chez le musulman algérien » [35], le contraste avec les écrits antérieurs est net : la culture autochtone, désormais, prend place en tant que référence incontournable et analysable, et non plus seulement comme témoin d’un barbarisme persistant connotant l’infériorité du sujet autochtone.
45 Dans cette période charnière, au gré des circonstances politiques, on se trouve à une croisée de chemins :
- le 13 mai 1958, le putsch d’Alger aboutit à la création d’un Comité de salut public présidé par le général Massu ;
- le 4 juin 1958, sur le forum d’Alger, le général de Gaulle prononce son célèbre « Je vous ai compris » ;
- le 19 septembre 1958, le fln crée le gpra (gouvernement provisoire de la République algérienne) ;
- en 1959, pointe le « droit à l’autodétermination de l’Algérie », officialisé par le général de Gaulle en septembre de cette même année.
Durant ces quelques mois où la communauté européenne d’Algérie prend conscience de la fragilité de son statut et du « ras-le-bol » de la France métropolitaine face à une guerre qui ne veut toujours pas dire son nom, les psychiatres algérois confirment et complètent un virage amorcé vers 1950. Mais c’est aussi, dans le même temps, parce que se parachève une problématique intergénérationnelle :
- Antoine Porot représente une première génération, fondatrice ;
- ses « fils », dont le Pr Sutter est le porte-drapeau, ne peuvent renier leur père éponyme ; et c’est ainsi que, dans les « psychoses nuptiales », s’exhale un fort relent constitutionnaliste renvoyant au chef de la lignée. Ici, la représentation demeure ethnocentrée car l’analyse, implicitement, continue à renvoyer aux valeurs intangibles de la culture occidentale ;
- une troisième (dernière ?) génération, enfin, est représentée par M. Porot, G. Pascalis et surtout Y. Pélicier. C’est leur vision de l’homme et de la société qui s’imposera finalement, en 1959, avec la « crise pubertaire », et que conclura, en 1961, le texte d’Y. Pélicier : « Évolution et santé mentale en Algérie » [36].
On est ici au bout du chemin. Partie de « l’illustration en série de la débilité mentale », la psychiatrie algéroise aboutit finalement à un renversement dans sa représentation du Maghrébin, non plus cet être primitif à mi-chemin de l’anthropoïde et de l’homo sapiens, mais être de culture et, en tant que tel, réintégré dans une commune humanité. On est cependant tenté, devant ce renversement rapide, de dire « trop peu et trop tard », et de déplorer qu’il ait fallu les prémices de l’insurrection, puis son déclenchement, pour que les Français d’Algérie découvrent qu’ils n’étaient pas seuls au monde.
46 La suite, on la connaît et je ne m’y étendrai pas. Avec le conflit, les psychiatres métropolitains, et singulièrement les militaires, jettent un autre regard sur les « indigènes nord-africains ». Les articles de Brissot [37] ou de H. Collomb [38] en sont les témoins. Puis, l’indépendance algérienne venue, ce fut dans un premier temps un repli sur l’Hexagone dans lequel surnagent quelques contributions comme la mienne [39], celles de C. Bonnet [40] ou de B. Ridouh [41]. Et, depuis environ 1975, une efflorescence de contributions diverses dans lesquelles se mêlent le meilleur et le pire mais qui, toutes, témoignent d’une autre vision et d’une autre représentation du musulman maghrébin. Je me permettrai, sur tous ces points, de renvoyer à mon livre les lecteurs intéressés.
Autant en emporte l’histoire…
47 Je crois pertinent de débuter cette partie conclusive par des excuses au lecteur. J’ai dû résumer ici, dans un espace réduit, cent soixante-dix pages de texte, de citations et de commentaires, exercice éminemment périlleux qui ne pouvait guère aboutir qu’à ce que j’ai livré : un squelette privé de ce qui est sa substance vive, la remise en situation de cette petite histoire de la représentation de « l’indigène nord-africain » par rapport à l’histoire : sociale, politique, idéologique, médicale, psychiatrique enfin. On me pardonnera peut-être des affirmations elliptiques ou abruptes que je n’ai pu argumenter. J’espère simplement que ceux qui auront été intéressés par ce trop bref essai sauront se référer au moins aux textes intégraux qui figurent dans la bibliographie.
48 Un des « fils rouges » de mon travail aura été ce constat : si tant est qu’on veuille essayer de comprendre les attitudes actuelles des psychiatres – comme de ceux qui ne le sont pas – face au Nord-Africain musulman, de saisir l’origine des stéréotypes sur lesquels nous continuons à vivre collectivement, il n’est d’autre voie que la connaissance et la prise en compte du passé. En la matière, ces textes ignorés, oubliés, peut-être cachés, me semblent donner la clé d’une représentation toujours actuelle, qui n’est ni neutre ni innocente.
49 Le Dr Begue, dans son mémoire, m’a reproché (entre autres choses) d’avoir privilégié l’école psychiatrique d’Alger et d’en avoir fait le paradigme de la psychiatrie maghrébine. Pour autant que j’accepte cette observation, je ne m’en interroge pas moins quant aux autres références possibles : pour ce que j’en sais, et pour ce à quoi j’ai pu avoir accès, elle a seule occupé le champ qui m’a retenu. Une autre observation qui m’a été adressée est celle d’une lecture idéologique des textes. Celle-là, non seulement je l’assume, mais je la revendique. Il m’apparaît idéaliste de prétendre que, dans cette histoire, les psychiatres ont été neutres. Je tiens que notre spécialité, autant sinon plus que toute autre dans les sciences humaines, est tributaire des courants idéologiques qui traversent notre histoire culturelle. En cela, elle n’est pas une science et, nonobstant les efforts actuels pour fonder le psychisme sur la neurobiologie, elle ne le sera probablement jamais, tant il est vrai que ni l’appartenance culturelle ni l’histoire singulière du sujet ne sauraient se résumer à quelque câblage informatique que ce soit. Je ne nie nullement que ma lecture des textes cités soit surdéterminée par l’idéologie qui est mienne, mais j’aimerais que mes interlocuteurs et/ou contradicteurs fassent de leur côté l’effort de reconnaître que la leur n’est pas non plus innocente. J’atteste cependant que le travail effectué dans le texte intégral de mon livre a toujours tendu à replacer les travaux mis en cause dans le contexte historique global de leur époque, seule attitude permettant non pas de les excuser, mais de comprendre les conditions de leur élaboration. Il ne s’agit pas pour autant de les absoudre ; et je ne saurais suivre ni le Dr Begue quand il tente de prouver que les travaux de l’école d’Alger ont cherché en permanence à sortir de l’ethnocentrisme, ni le Pr Sutter lorsqu’il avance que le concept de primitivisme rejoint les travaux modernes sur la hiérarchisation des fonctions cérébrales [42].
50 Primitivisme comme paléophrénie amènent à un même constat : le musulman maghrébin, avec sa structure particulière, support de « capacités biologiquement limitées », représente une impasse évolutive, un rameau aberrant d’une espèce humaine dont le Blanc est l’expression la plus parfaite et la plus achevée. Par là, cette conceptualisation s’inscrit dans une lignée constitutionnaliste et héréditariste qui, « scientifiquement » parlant, va de la phrénologie et du darwinisme social à ces résurgences modernes qu’en sont les thèses sociobiologiques de Burt et Leysenck sur l’héritabilité du quotient intellectuel et qui, toujours, renvoie à une idéologie qu’on ne peut guère aujourd’hui qualifier que de raciste.
51 Il n’est pas sans intérêt non plus de noter que, dans le concert de sciences humaines officielles clairement marquées par l’idéologie colonialiste jusqu’aux années 1950, les fausses notes auront été l’œuvre de médecins du service de santé des armées : Costedoat entre les deux guerres mondiales, Brissot et Collomb ensuite, que leur extériorité par rapport à la société coloniale autorisait à un regard sinon neutre, du moins distancié. En cela, ils prolongeaient l’action des officiers des affaires indigènes, supprimés vers la fin du xixe siècle parce que, trop bons défenseurs de leurs administrés indigènes, ils s’opposaient à la mainmise des administrateurs civils et de la communauté européenne d’Algérie sur le pouvoir. Fanon, pour sa part, relevait d’une autre problématique, celle de la révolte du colonisé.
52 Un dernier mot. Ce travail risque de raviver chez certains des plaies non encore cicatrisées, car il est bien vrai que la « guerre sans nom » a laissé des traces. Outre les « rapatriés » d’Algérie, toute une génération – la mienne – en est restée marquée et en porte les stigmates. Cependant, ce n’est pas une raison pour mettre sous le boisseau toute cette portion de notre histoire nationale qui, aujourd’hui encore, conditionne notre appréhension des Maghrébins, immigrés ou non. Mieux vaut, me semble-t-il, au risque de la déformer, la remettre au jour en attendant le moment où, le temps ayant fait son œuvre et dispersé aux vents de l’oubli les cendres encore chaudes de notre épopée coloniale, nous pourrons enfin (ou nos descendants) jeter sur elle un regard un peu serein. Dans l’immédiat toutefois, sa (re)connaissance peut nous permettre de mieux prendre conscience des déterminants de notre attitude d’écoutants ou de thérapeutes, et ainsi nous donner les outils de notre pratique soignante.
Bibliographie
Bibliographie[****] [****] Abréviations : amp pour Annales médico-psychologiques...
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1 Moreau(de Tours). 1943. « Recherches sur les aliénés en Orient », amp, t. 1.
2 Begue, J.M. 1989. Un siècle de psychiatrie en Algérie (1830-1939), mémoire pour le ces de psychiatrie, faculté de médecine Saint-Antoine, ronéo, 254 p. + biblio.
3 Furnari. 1846. « Voyage médical dans l’Afrique septentrionale », amp, t. VIII.
4 Kocher, A. 1883-1884. De la criminalité chez les Arabes au point de vue de la pratique médico-judiciaire en Algérie, thèse de médecine, Lyon, n° 193.
5 Constans. 1873. « Discussion de la communication d’A. Voisin sur les aliénés en Algérie », amp, IX, p. 492.
6 Meilhon. 1986. « L’aliénation mentale chez les Arabes », amp, 8e série, t. I et II, janvier-novembre.
7 Levet. 1909. « L’assistance des aliénés algériens dans un asile métropolitain », amp, 9e série, t. IX, p. 45-67.
8 Boigey. 1907. « L’assistance hospitalière en milieu musulman », Presse médicale, 21 septembre.
9 Boigey. 1908. « Étude psychologique sur l’islam », amp, 9e série, t. VIII, octobre.
10 Lucas, P. ; Vtain, J. 1975. L’Algérie des anthropologues, Paris, Maspéro.
11 Lemanski. 1913. « Mœurs arabes. Scènes vécues », Paris, Albin Michel.
12 Trenga, V. 1913. L’âme arabo-berbère. Étude sociologique sur l’islam nord-africain, Alger, Homar.
13 Porot, A. 1918. « Notes de psychiatrie musulmane », amp, 10e série, t. IX, mai.
14 Porot, A. ; Arrii, C.D. 1932. « L’impulsivité criminelle chez l’indigène nord-africain. Ses facteurs », amp, 14e série, t. II, décembre.
15 Porot, A. 1935. « Discussion du rapport de van Bogaert sur l’hystérie », 39e congrès, Bruxelles.
16 Porot, A. ; Sutter, J. 1939. « Le primitivisme des indigènes nord-africains. Ses incidences en pathologie mentale », Sud médical et chirurgical, 15 avril.
17 Fanon, F. 1961. Les damnés de la terre, Paris, Maspéro.
18 Fribourg-Blanc, A. 1927. « L’état mental des indigènes de l’Afrique du Nord et leurs réactions psychopathiques », L’hygiène mentale, décembre.
19 Susini, R. 1947. Aspects cliniques de l’hystérie chez l’indigène nord-africain en milieu militaire, thèse, Alger.
20 Bardenat, C. 1948. « Criminalité et délinquance dans l’aliénation mentale chez les indigènes algériens », Hygiène mentale, 20e année, n° 8.
21 Aubin, H. 1960. « Psychopathologie de l’indigène algérien », dans A. Porot (dir. publ.), Manuel alphabétique de psychiatrie, Paris, puf, deuxième édition.
22 Pierson, C.A. 1955. « Paléophrénie réactionnelle. Physiopathologie de l’impulsion morbide en milieu nord-africain », Maroc médical, n° 360.
23 Costedoat. 1934. « Les troubles mentaux chez les militaires musulmans d’Afrique du Nord », Archives de médecine et de pharmacie militaires, août.
24 Fanon, F. 1956. Peau noire, masques blancs, Paris, Le Seuil, deuxième édition.
25 Fanon, F. 1952. « Le syndrome nord-africain », Esprit, février.
26 Mugniery, L. 1951. Thèse, Lyon (cité par Fanon, mais référence exacte non retrouvée).
27 "italique">Index général des thèses de psychiatrie parues en France du début du xixe siècle à 1934, d’après le recensement fait par Arnaud Terrisse (Sorbonne, 1982), éditions Specia, 1985.
28 Index général des thèses de psychiatrie publiées en langue française de 1934 à 1954, éditions Specia, 1988.
29 Fanon, F. ; Azoulay, J. 1975. « La socialthérapie dans un service d’hommes musulmans », Information psychiatrique, 51, 10.
30 Fanon, F. 1956. Le tat chez la femme musulmane, 54e congrès, Bordeaux.
31 Fanon, F. 1965. Pour la révolution africaine, Paris, Maspéro, Les cahiers libres.
32 Pélicier Y. 1964. « Intégration des données sociologiques à la psychiatrie clinique », 62e congrès, Marseille.
33 Sutter, J.M. 1949. « Quelques aspects de la psychogenèse en milieu nord-africain », Maroc médical, p. 215-216.
34 Sutter, J.M. ; Susini, R. ; Pélicier, Y. ; Pascalis, G. 1959. « Quelques observations de psychoses nuptiales chez des musulmans d’Algérie », amp, séance du 27 avril.
35 Sutter, J.M. ; Pélicier, Y. 1959. « La crise pubertaire chez le musulman algérien », 57e congrès, Tours.
36 Pélicier, Y. 1961. « Évolution sociale et santé mentale en Algérie », Hygiène mentale, 50.
37 Brissot, F. 1959. « Propos sur la mentalité des musulmans nord-africains », amp, I, p. 495-504.
38 Collomb, H. ; Robert, P. 1958. « Le thème d’homosexualité chez le Nord-Africain musulman », amp, séance du 24 février.
39 Berthelier, R. 1970. « Tentative d’approche socioculturelle de la psychopathologie nord-africaine », Psychopathologie africaine, n° 2.
40 Bonnet, C. 1970. « Réflexions sur l’influence du milieu traditionnel sur la structuration de la personnalité au Maroc », Revue de neuropsychiatrie infantile et d’hygiène mentale de l’enfance, n° 10-11.
41 Ridouh, B. ; Jarosz, L. ; Cadour, E. 1969. « Approche épidémiologique psychiatrique de la criminalité algérienne », Revue pratique de psychologie de la vie sociale et d’hygiène mentale de l’enfance, n° 3, p. 135-170.
42 Sutter, J.M. 1982. « Réponse à R. Berthelier », Psychopathologie africaine, XVIII, 1.
Notes
[ *] Robert Berthelier, psychiatre des hôpitaux, Etampes.
[ **] Cet article représente le résumé, forcément elliptique, d’un ouvrage récemment paru aux éditions L’Harmattan, sous le titre : L’homme maghrébin dans la littérature psychiatrique. Il a été publié dans le premier numéro de Sud/Nord en 1994.
[ ***] Les chiffres entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’article.
[ ****] Abréviations : amp pour Annales médico-psychologiques ; Ne congrès, pour les congrès de neurologie et de psychiatrie de langue française (comptes rendus publiés par Masson, Paris).
PLAN DE L'ARTICLE
- Histoire d’une représentation
- Naissance des stéréotypes
- Une anthropologie culturelle en gestation
- Émergence de la psychiatrie coloniale
- L’école d’Alger : l’édifice achevé
- La contestation : Frantz Fanon
- D’hier à aujourd’hui
- Autant en emporte l’histoire…
POUR CITER CET ARTICLE
Robert Berthelier « À la recherche de l'homme musulman », Sud/Nord 1/2007 (n° 22), p. 127-146.
URL : www.cairn.info/revue-sud-nord-2007-1-page-127.htm.
DOI : 10.3917/sn.022.0127.




