2007
Sud/Nord
Éditorial
Michel Minard
Edmond Perrier
En tête du premier numéro de la revue Sud/Nord, « Ordre, désordre, folie », un petit texte de Francis Jeanson tenait lieu de manifeste, en ce que précisément il manifestait en trois pages les intentions des fondateurs de la revue, condensées dans ce qu’il estimait « une double exigence : condamner la cynique mystification d’un prétendu dialogue Nord/Sud, et simultanément récuser toute lecture réductrice, unidimensionnelle, de l’actuelle fracture planétaire ». Il ajoutait plus loin : « S’étonnera-t-on que l’impulsion première soit parmi nous venue d’un petit groupe où dominaient des “psys” ? Profondément sensibles à la multidimensionnalité de toute crise humaine, et multipliant depuis des années les rencontres avec des chercheurs de culture différente, quelques professionnels du champ psychiatrique ont souhaité que leur propre refus de s’enfermer (aussi bien dans leur spécialité que dans leur appartenance à telle ou telle région du monde) trouve ici le moyen de déboucher sur de plus suivies et de plus vastes confrontations. Ce qui (soit dit en passant) me confirme assez bien dans mon intime conviction, selon laquelle il n’est pas aujourd’hui de plus concrets philosophes que des “psys” soucieux de s’interroger – et d’être interrogés – sur leurs propres démarches. »
S’il est un psychiatre qui a poussé jusqu’au bout le souci de s’interroger – et d’être interrogé – sur ses propres démarches, c’est bien Frantz Fanon dont nous savons hélas qu’il est absolument ignoré aujourd’hui par la très grande majorité des psychiatres (plus particulièrement des psychiatres français), formatés qu’ils sont par le rouleau compresseur des prétendues sciences pures et dures, les modes nord-américaines et l’immixtion croissante de l’industrie pharmaceutique souveraine dans leurs formations.
1961, 1981.
Vingt ans après, l’heure du bilan n’était-elle pas venue ? Le Mémorial international Frantz Fanon qui se tint à Fort-de-France du 31 mars au 1er avril 1982 eut pour fin d’introduire à cette question. Venus de la Caraïbe, des États-Unis, d’Europe, d’Afrique et du Japon, les analystes s’appliquèrent à mesurer leur champ problématique : psychiatrie, psychanalyse, philosophie, sociologie, littérature, politique. Complexe, protéiforme, l’Ĺ“uvre de Frantz Fanon s’est en effet prêtée à des lectures contrastées, voire divergentes. Réductrices ou totalisantes, celles-ci ont souvent méconnu l’unité contradictoire de sa pensée. « Présence et situation de Frantz Fanon », tel est le thème commun aux diverses contributions réunies dans le présent volume. Elles sont disparates. Mais à tout prendre, la difficulté d’ajuster le discours interprétatif à son objet pourrait-elle, ici, étonner ?
Frantz Fanon : auteur subversif, penseur d’avenir.
Roger Toumson, agrégé de lettres modernes, maître-assistant à l’
uer des lettres et sciences humaines, Université Antilles-Guyane, Mémorial international Frantz-Fanon.
Patrick Clervoy écrit, dans un ouvrage sur la psychiatrie en France
[1] : « Un psychiatre contemporain est connu et étudié dans plus de cinquante pays. Ses principaux ouvrages sont traduits dans toutes les langues. Sa vie a fait l’objet en l’an 2000 de deux biographies (l’une en français par Alice Cherki et l’autre en anglais par David Macey), d’un documentaire (Cheik Djemaï) et même d’un film (Isaac Julien). Et pourtant son pays est avare en hommages… Qu’a-t-il montré de si gênant ? »
Nous reprendrons à notre compte cette question : qu’a-t-il montré de si gênant ? Les textes qui suivent y répondront, chacun à sa manière. Certains d’entre eux anciens et peu connus, d’autres publiés plus récemment, et enfin de nombreux textes inédits – entre autres d’amis antillais et algériens – viennent s’entrecroiser avec des témoignages de ceux qui l’ont connu, pour dresser un portrait le plus fidèle possible de Fanon et manifester ce qu’il a de résolument actuel et exemplaire pour beaucoup de ceux qui gardent vivante la mémoire de cet homme illustre comme pour ceux qui ne le connaissent pas encore.
Homme illustre qui met bien en relief la stupidité abyssale des propos tenus récemment par un prix Nobel 1962, James Watson, le codécouvreur de la structure de l’adn avec François Crick, qui affirme après d’autres que « les Africains sont moins intelligents que les Occidentaux » et que les « gens qui ont des employés noirs découvrent que [l’égalité entre les Noirs et les Blancs] ce n’est pas vrai ».
[1]
Patrick Clervoy, Maurice Corcos,
Petits moments de l’histoire de la psychiatrie en France, Paris, Éd.
edk, 2005.