Revue sur le droit et la politique de la concurrence
Ed. de l’OCDE

I.S.B.N.
272 pages

p. 129 à 231
doi: en cours

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Concurrence et réglementation dans l'industrie pharmaceutique

Volume 4 2002/3

2002 Revue de l’OCDE sur le droit et la politique de la concurrence Concurrence et réglementation dans l’industrie pharmaceutique
Concurrence et réglementation dans l’industrie pharmaceutique

2. Note de référence

Darryl Biggar  [*]
 
1. Introduction
 
 
Très peu d’industries sont aussi profondément influencées par la réglementation que l’industrie pharmaceutique. La nature de la demande de médicaments, le type de médicaments introduits sur le marché et la nature de la concurrence sont tous au fil des ans marqués par la réglementation. Celle-ci vise trois grands objectifs :
  • rentabiliser la R-D afin d’assurer d’un flux continu de nouveaux médicaments ;
  • veiller à l’innocuité des médicaments ;
  • contrôler le volume et améliorer la qualité des dépenses en médicaments.
En raison des effets conjugués des objectifs de la réglementation, la nature de la concurrence n’est pas la même que dans d’autres industries. Du côté de l’offre, les aléas de la R-D et les coûts et délais des procédures d’autorisation font de la mise au point de nouveaux médicaments une activité risquée et coûteuse. Par contre, une fois introduits sur le marché, les nouveaux médicaments peuvent procurer des gains importants parce que les droits de propriété intellectuelle les mettent à l’abri de la concurrence. Du côté de la demande, l’omniprésence du régime d’assurance maladie coupe les consommateurs de la réalité du coût des médicaments qu’ils consomment. Ce sont les assureurs publics et privés qui, se substituant à eux, mettent en place toute une série de mécanismes pour contrôler le volume et la qualité de la consommation de médicaments. La nature de la concurrence dans l’industrie pharmaceutique dépend de l’interaction de ces effets du jeu de l’offre et de la demande.
Malgré une réglementation omniprésente, la concurrence n’est pas tout à fait absente de cette industrie. Elle est, par exemple, l’un des grands déterminants du développement de nouveaux médicaments et l’un des facteurs clés permettant de freiner la hausse des prix et des coûts de production des médicaments non brevetés. Mais le rôle que doit jouer la concurrence n’est pas toujours clair. Promouvoir la concurrence exige une approche globale. Il ne suffit pas toujours d’éliminer certaines contraintes ponctuelles pour améliorer le bien-être. Par exemple, en ce qui concerne les officines, l’élimination des obstacles à l’entrée de nouveaux venus sur un marché où les marges bénéficiaires des pharmacies sont garanties pourrait se traduire par une offre excédentaire de pharmaciens et entraîner le gaspillage de ressources économiques rares. Quant à l’abolition du contrôle des prix des médicaments vendus sur ordonnance, elle pourrait tout simplement faire augmenter les dépenses de médicaments sans se traduire par une amélioration de la santé ou de la concurrence entre les fabricants.
Le présent document brosse un tableau des principales caractéristiques de l’industrie pharmaceutique et de la réglementation qui contrôle et détermine le développement, la commercialisation, la prescription et la consommation de médicaments. Il cherche dans toute la mesure du possible à définir les secteurs où il serait possible d’introduire plus de concurrence. Plusieurs grandes questions y sont traitées, à savoir :
  • Dans la plupart des pays de l’OCDE, la progression des dépenses pharmaceutiques est plus apide que celle des dépenses de santé en général. C’est pourquoi la mise en place de mécanismes de maîtrise des dépenses pharmaceutiques est au cœur de l’action des pouvoirs publics. Les analyses comparatives montrent que les pays riches consomment plus de médicaments par habitant, mais que dans certains pays, comme la France, les États-Unis et le Japon, le niveau élevé du revenu national ne peut à lui seul expliquer que la consommation de produits pharmaceutiques y soit aussi forte.
  • L’industrie pharmaceutique est caractérisée par des investissements élevés en R-D et un flux constant d’innovations. La quasi-totalité de la R-D dans ce secteur est le fait de grandes entreprises multinationales. Elle est essentiellement financée sur les bénéfices découlant de l’exploitation des droits exclusifs accordés au titulaire d’un brevet pendant la durée de vie de celui-ci. Ces droits peuvent donner lieu à une position de force sur le marché et à de fortes marges. Nombreux ont été les pays qui ont cherché à prolonger la durée de vie des brevets dans l’industrie pharmaceutique, en partie à cause des coûts et des délais qu’occasionne l’obtention de l’autorisation de mise sur le marché. Beaucoup de pays ont en même temps mis en œuvre des politiques qui visaient à soutenir la concurrence de fabricants rivaux une fois le brevet arrivé à expiration.
  • Les sociétés pharmaceutiques axées sur la recherche opèrent dans un environnement caractérisé par des risques élevés, mais aussi par des possibilités de gains importantes. L’obtention de l’autorisation de mise sur le marché est un processus très long et très coûteux, qui prend environ huit ans et peut coûter des centaines de millions de dollars. Très rares sont les nouveaux composés chimiques qui sont autorisés à être mis sur le marché, et ceux qui obtiennent cette autorisation ne sont pas nombreux à percer. Par contre, lorsqu’il se vend bien, un médicament peut s’avérer très rentable. Les entreprises pharmaceutiques consacrent des sommes énormes à la promotion de leurs médicaments de marque déposée. Même si elles opèrent dans une industrie à forte intensité de recherche, elles dépensent plus en commercialisation qu’en R-D. Il existe un grand nombre de fabricants dans le secteur, mais le taux de concentration des entreprises sur le marché des médicaments destinés à traiter un certain état pathologique (les médicaments dits de « classe thérapeutique ») peut être très élevé.
  • En ce qui concerne les médicaments vendus sur ordonnance, la nature de la demande varie selon les règles, les institutions et les incitations mises en place par l’assureur pour contrôler et régir les décisions du fabricant, du consommateur, du médecin prescripteur et du pharmacien. Dans le domaine de la santé, les assureurs recourent à une série de mécanismes pour contrôler le volume et la qualité des dépenses pharmaceutiques. Aux États-Unis, ils achètent ces services de « gestion de soins pharmacothérapeutiques » auprès de sociétés indépendantes. Dans d’autres pays, ce sont souvent des organismes publics qui fournissent ces services. Le cas des États-Unis montre qu’il y a moyen de sous-traiter la fourniture de ces services dans le secteur privé, même dans les pays où l’assurance maladie relève de l’État.
  • Les mécanismes utilisés pour maîtriser les dépenses pharmaceutiques prennent notamment la forme de nomenclatures, de règles de remboursement, de mesures de contrôle visant les médecins et les pharmaciens, de programmes d’incitation et de contrôles des prix. Les nomenclatures sont simplement des listes de médicaments pris en charge par l’assureur qui précisent aussi les conditions auxquelles les frais sont remboursés. A l’exception de quelques compagnies d’assurance privées aux États-Unis, dans tous les pays de l’OCDE, les principaux assureurs se servent d’une forme ou d’une autre de nomenclature. La plupart des compagnies d’assurance dans les pays de l’OCDE cherchent aussi à influencer le comportement des médecins prescripteurs au moyen de lignes directrices et/ou de règles concernant la prescription de médicaments. Celles-ci reposent souvent sur la collecte et la diffusion d’informations sur le comportement de prescription des médecins.
  • La plupart des organismes d’assurance maladie dans les pays de l’OCDE mettent en œuvre également une politique de remboursement (sous forme de participation aux coûts, de droits ou de frais pour les médicaments) afin de freiner la demande de produits pharmaceutiques. Quelques pays seulement (surtout les organisations de soins de santé coordonnés (HMO) aux États-Unis et les systèmes de gestion de budgets au Royaume-Uni) ont mis sur pied des dispositifs qui visent directement à faire coïncider les incitations du médecin et de l’assureur. Dans le système britannique de gestion de budgets, les médecins locaux sont responsables de l’achat d’une série de services de santé pour le compte de leur clientèle. Le médecin est ainsi fortement encouragé à prescrire des produits pharmaceutiques de façon efficiente et efficace.
  • Tous les assureurs exercent une certaine forme de contrôle des prix des médicaments. Dans le cas des médicaments auxquels les produits génériques livrent une concurrence suffisante, il est courant que leur prix corresponde à celui du médicament d’une classe thérapeutique le moins coûteux. Parfois, celui-ci est choisi par appel d’offres. Dans le cas des médicaments pour lesquels il n’existe pas vraiment de substituts, il est plus difficile de réglementer les prix. Bon nombre de pays fondent directement les prix sur ceux en vigueur dans des pays voisins. D’autres pays s’efforcent de contrôler le bénéfice total du fabricant. De nombreux pays définissent les fourchettes à l’intérieur desquelles les prix une fois fixés peuvent varier dans le temps. Pour analyser dans le détail le prix qu’un assureur est disposé à payer pour un médicament, il faut effectuer une analyse pharmaco-économique des coûts et avantages du médicament en question.
  • Les coûts de maintien d’un réseau de distribution au détail sont un élément important du coût total des produits pharmaceutiques. Dans le cas des pays où le consommateur est complètement coupé de la réalité du coût des produits pharmaceutiques qu’il consomme, ou la participation aux coûts ne diffère pas d’une officine à l’autre, la concurrence entre pharmacies ne peut permettre d’assurer la fourniture efficiente et efficace de services de pharmacie. Il faut aussi dans ces pays réglementer les marges bénéficiaires des pharmaciens. Le coût des services de pharmacie varie d’une officine à l’autre et dans bon nombre de cas l’assureur ne possède pas nécessairement les données sur les coûts qui lui permettent de contrôler les marges bénéficiaires de façon efficiente. Il est donc possible que les pharmacies à faibles coûts ou à volume de ventes élevé perçoivent une rémunération excessive, ce qui incite les nouveaux venus à entrer en masse sur le marché, ou que les pharmacies à coûts élevés ou à volume de ventes faible ferment leurs portes, ce qui diminue la qualité des services dans certaines zones. Aussi est-il préférable d’adjuger par appel d’offres le droit de fournir des services de pharmacie, en particulier dans les zones où les coûts sont élevés ou les volumes de ventes faibles.
  • La plupart des pays ont mis en place des mesures qui encouragent directement la consommation de médicaments génériques moins coûteux. Ces mesures peuvent agir sur chacun des différents agents du marché pharmaceutique (médecins, pharmaciens, grossistes, consommateurs), comme celles visant à limiter le remboursement au produit d’une classe thérapeutique le plus économique, à exiger des médecins qu’ils prescrivent des médicaments génériques (c’est-à-dire en tenant compte de la substance active et non de la marque déposée du produit) ou à leur offrir des incitations économiques pour le faire, et à obliger les pharmaciens à offrir des médicaments bio-équivalents ou à leur accorder des stimulants économiques à cet effet. Lorsque le pourcentage de leurs marges bénéficiaires est réglementé, les pharmaciens sont incités à augmenter (et non à diminuer) le coût des médicaments. Dans ce cas, il faut modifier la méthode de calcul de la rémunération des pharmaciens si l’on veut promouvoir la consommation de médicaments génériques.
  • Les différences de prix entre les pays incitent les grossistes à effectuer des opérations d’arbitrage, c’est-à-dire à acheter des produits pharmaceutiques dans des pays à bas prix et à les vendre dans des pays à prix élevés. L’effet de ce « commerce parallèle » sur les prix dépend du type de réglementation des prix. Le commerce parallèle peut faire monter les prix dans les pays à bas prix (les fabricants seront moins disposés à accorder un rabais à un pays si un tel rabais compromet leurs prix de vente dans un autre pays) et les faire baisser dans les pays à prix élevés (s’il existe un mécanisme tenant compte des prix des importations parallèles dans le processus de réglementation des prix). La Commission européenne estime que le commerce parallèle est une force motrice de l’intégration des marchés [1] et, à plusieurs reprises, la Cour européenne de justice a statué en faveur du commerce parallèle. En Europe, le commerce parallèle des médicaments occupe une part de marché qui est petite, mais non négligeable. Ce type de commerce demeure très controversé.
  • L’existence d’une concurrence limitée et d’obstacles à l’entrée dans les marchés des produits pharmaceutiques et certains marchés de services de pharmacie donne lieu à l’exercice d’un pouvoir de marché et ouvre la voie à des comportements anticoncurrentiels. Les entreprises pharmaceutiques ont souvent fait l’objet de poursuites pour violation des législations antitrust, notamment pour formation de cartels, ententes sur les prix, certaines formes d’accords de ventes ou d’achats liés, arrangements d’exclusivité en matière de commercialisation et accords visant à retarder l’introduction de produits génériques sur le marché. Les pharmaciens, en particulier aux États-Unis, ont conclu des ententes collusoires pour majorer la tarification de leurs services. Il a été fait obstacle à de nombreux projets de fusion dans l’industrie pharmaceutique au motif qu’ils auraient eu pour résultat de réduire la concurrence entre les produits existants ou de freiner par la suite le rythme des innovations. Pour certains projets, on a fait valoir que les activités de R-D des parties envisageant une fusion se recoupaient et que les sociétés en cause étaient donc les seules susceptibles de mettre au point de nouveaux produits de certaines classes thérapeutiques. Souvent, les fusions ont été subordonnées à l’abandon de produits existants ou de produits en cours de développement.
 
2. L’industrie pharmaceutique
 
 
Dans cette section, nous exposerons les faits essentiels permettant de brosser un tableau général de la nature et du rôle de l’industrie pharmaceutique [2].
2.1. Le marché des produits pharmaceutiques fait partie du marché plus large de la santé dans les pays de l’OCDE
Les dépenses de produits pharmaceutiques représentent une part appréciable et croissante des dépenses totales de santé dans les pays de l’OCDE. Comme l’indique le graphique 1, dans la plupart des pays de l’OCDE, les dépenses pharmaceutiques comptent pour dix à 20 pour cent des dépenses totales de santé. Il existe par ailleurs une corrélation évidente entre la part des dépenses pharmaceutiques dans les dépenses totales de santé et le PIB par habitant. Dans les pays riches, la part des dépenses totales de santé allouée aux produits pharmaceutiques est légèrement plus faible, alors que dans les pays pauvres, elle est plus élevée.
Pendant les années 90, la croissance des dépenses totales de produits pharmaceutiques par habitant a été supérieure au taux d’inflation et elle a été plus rapide que la progression des dépenses totales de santé dans plusieurs pays de l’OCDE [3]. Dans 11 des 16 pays pour lesquels des données sont disponibles pour les années 90, la croissance des dépenses pharmaceutiques a dépassé celle des dépenses totales de santé (voir le graphique 2).
Comme, dans de nombreux pays, les dépenses pharmaceutiques relèvent de l’État (habituellement par l’intermédiaire d’un ou de plusieurs assureurs publics), leur croissance a souvent amené les responsables à mettre en place des mesures de maîtrise du volume et de la qualité de la consommation de produits pharmaceutiques [4]. Aux États-Unis, par exemple, au début des années 90, le président Clinton et plusieurs membres du Congrès ont proposé de réglementer les prix des produits pharmaceutiques. En fait, durant la session 1993-1994 du Congrès américain, trois projets de loi visant à contrôler les prix des médicaments vendus sur ordonnance ont été soumis à la Chambre des représentants [5].
Le fait que les taux de croissance des dépenses pharmaceutiques par habitant soient élevés n’est pas nécessairement inquiétant, car cela peut simplement témoigner d’un rééquilibrage efficient des dépenses totales de santé. A mesure que sont mis au point de nouveaux médicaments susceptibles de soigner des maladies que seules des interventions chirurgicales, par exemple, pouvaient auparavant traiter, il est en effet logique que se produise un tel rééquilibrage, les dépenses pharmaceutiques augmentant par rapport à celles affectées aux autres services de santé.
La croissance des dépenses pharmaceutiques par habitant suit celle du PIB par habitant. Lorsque le PIB par habitant augmente de 1 000 dollars des États-Unis, les dépenses pharmaceutiques par habitant s’accroissent de quatre dollars environ. Il existe quand même des différences assez marquées dans la consommation par habitant que ne peuvent expliquer les écarts de PIB. En particulier, la consommation de produits pharmaceutiques par habitant est très élevée en France, au Japon et aux Etats-Unis, alors qu’elle est relativement faible en Irlande, au Danemark et en Norvège.
La demande de produits pharmaceutiques est susceptible d’augmenter avec le vieillissement de la population de l’OCDE. On prévoit qu’entre 1990 et 2030, la population de 65 ans et plus devrait, en proportion de la population des 15 à 64 ans, passer de 20 à 40 pourcent dans la zone de l’OCDE [6]. Il en résultera une augmentation de la demande de services de santé en général, et de produits pharmaceutiques en particulier.
La majeure partie de la production totale de produits pharmaceutiques dans l’OCDE ( 79 pour cent) est le fait de six pays seulement – les États-Unis, le Japon, la France, l’Allemagne, l’Italie et le Royaume-Uni [7]. Dans son ensemble, l’UE est de loin le principal fabricant de produits pharmaceutiques.
Graphique 1.
Dépenses pharmaceutiques en pourcentage
IMGIMGDépenses pharmaceutiques en pourcentageIMGIMF
Éco-Santé OCDE, 1999.
Graphique 2.
Croissance des dépenses pharmaceutiques,
IMGIMGCroissance des dépenses pharmaceutiques,IMGIMF
Éco-santé OCDE, 1999.
Graphique 3.
Dépenses pharmaceutiques par habitant
IMGIMGDépenses pharmaceutiques par habitantIMGIMF
Éco-Santé OCDE, 1999.
Graphique 4.
Production pharmaceutique
IMGIMGProduction pharmaceutiqueIMGIMF
Éco-Santé OCDE, 1999 ; Jacobzone ( 2000).
2.2. Fabricants de produits pharmaceutiques
Au niveau international, un grand nombre d’entreprises fabriquent des produits pharmaceutiques. Il est possible de les répartir en deux catégories ou niveaux, selon le niveau de leurs investissements en R-D. D’après Klepper :
« La répartition des sociétés [pharmaceutiques] selon leur taille révèle un profil particulier que l’on retrouve dans tous les pays industrialisés. On constate d’abord la présence d’un nombre relativement faible d’entreprises internationales qui dominent les marchés des produits pharmaceutiques, puis de nombreuses petites sociétés qui approvisionnent surtout les marchés locaux ou nationaux. La centaine d’entreprises internationales provient principalement des États-Unis, d’Allemagne, de Suisse ou du
Royaume-Uni. Ce sont elles qui effectuent l’essentiel de la R-D dans l’industrie pharmaceutique mondiale et qui dominent le marché des médicaments vendus sur ordonnance.… Les petites sociétés font très peu de R-D, ce qui s’explique dans une large mesure par la technologie de la R-D et de la fabrication des produits pharmaceutiques. L’industrie pharmaceutique mondiale se caractérise donc par une structure à deux niveaux, où ce sont les entreprises internationales qui assument la R-D et qui, par conséquent, dominent le marché des médicaments vendus sur ordonnance et protégés par des brevets, tandis que les petites sociétés répondent aux besoins locaux ou concurrencent les nouveaux produits avec des médicaments génériques [8]. »
La nature de la concurrence dans cette industrie n’est pas la même pour les deux catégories d’entreprises. Les sociétés du second niveau détiennent moins de brevets et elles se consacrent principalement à la fabrication de médicaments « génériques » non brevetés ou de médicaments brevetés pour lesquels des licences leur ont été accordées [9]. La concurrence que se livrent ces entreprises est de type classique et s’exerce sur les prix, le rapport coût-efficacité et la qualité.
Par contre, les grandes sociétés pharmaceutiques axées sur la recherche investissent énormément en R-D, détiennent la majeure partie des brevets et peuvent souvent occuper une position de force sur le marché pendant la durée de vie de ces brevets. Pour ces entreprises, ce n’est pas sur les prix, mais plutôt sur la commercialisation et l’innovation que s’exerce surtout la concurrence. Celle-ci se fait sentir au niveau du développement de médicaments entièrement nouveaux qui permettent de traiter des pathologies tout à fait nouvelles, constituent une amélioration par rapport à des médicaments existants ou remplacement des médicaments brevetés déjà commercialisés [10].
On compte 23 sociétés pharmaceutiques parmi les 500 plus grandes entreprises mondiales (voir le tableau 1).

Tableau 1.
Les plus grandes sociétés pharmaceutiques du monde
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Tableau 1. Les plus grandes sociétés pharmaceutiques du monde Capitali- Chiffre sation Bénéfices Bénéfices/ d’affaires Nb. Fin Société Pays boursière Milliards fonds Milliards Salariés exercice Milliards $EU propres % $EU $EU Merck EU 152.1 26.9 5.2 34.7 57300 12/98 Johnson and Johnson EU 123.4 23.6 3.1 22.7 93100 12/98 Pfizer EU 118.8 13.5 1.9 22.5 46400 12/98 Bristol-Myers Squibb EU 118.0 18.2 3.1 37.0 54700 12/98 Roche Suisse 108.4 15.8 2.8 13.6 66707 12/98 Novartis Suisse 104.5 20.4 3.8 16.3 82449 12/98 Glaxo Wellcome R-U 100.7 13.1 3.0 49.8 54350 12/98 AstraZeneca R-U 71.3 9.1 1.2 34.1 34000 12/98 Smithkline Beecham R-U 69.6 13.2 1.1 19.9 58300 12/98 Eli Lilly EU 68.9 9.2 2.1 29.4 29800 12/98 Warner-Lambert EU 68.1 10.2 1.3 26.9 41000 12/98 Amgen EU 59.5 3.3 1.1 39.4 6400 12/99 Schering-Plough EU 55.9 9.2 2.1 52.7 26500 12/99 American Home Products EU 52.1 13.4 2.4 18.4 52984 12/98 Aventis France 44.7 13.6 0.8 12.1 65180 12/98 Takeda Chemical Ind. Japon 40.0 8.2 0.9 18.5 9139 3/99 Bayer* Allemagne 33.4 28.9 1.6 15.6 144881 12/98 Genentech EU 32.6 1.3 – 1.1 3883 12/99 BASF* Allemagne 31.1 28.5 1.7 12.6 106928 12/98 Sanofi-Synthelabo France 28.4 6.0 0.5 11.5 – 12/98 Pharmacia & Upjohn EU 22.6 6.9 0.7 11 30000 12/98 Immunex EU 14.8 0.5 0.04 17.9 1170 12/99 Akzo Nobel* Pays-Bas 14.4 12.9 0.6 17.4 79100 12/98 * L’astérisque désigne des sociétés que le Financial Times inclut dans l’industrie chimique. Source : Financial Times FT 500 ((( www. ft. com/ ft500/ ). 4 mai 2000.
Financial Times FT 500 ((( www. ft. com/ ft500/ ). 4 mai 2000.

2.3. Concentration horizontale et verticale dans l’industrie pharmaceutique
Ces dernières années, l’industrie pharmaceutique a été marquée une importante vague de fusions. Le mouvement de consolidation n’est d’ailleurs pas terminé. Depuis la compilation des données du tableau 1, Pfizer et Warner-Lambert [11], et Glaxo Wellcome et SmithKline Beecham ont annoncé leur fusion. Le tableau 2 énumère les grandes fusions horizontales qui ont eu lieu entre 1994 et 1999.
Au cours de la même période, plusieurs sociétés pharmaceutiques américaines se sont intégrées verticalement en sociétés de gestion de soins pharmacothérapeutiques (Pharmacy Benefit Managers ou PBM). Les PBM sont des entreprises qui négocient pour le compte des assureurs avec les fabricants de produits pharmaceutiques, les pharmaciens et les médecins prescripteurs afin de maîtriser les dépenses pharmaceutiques Les principales acquisitions de ce type ont été l’achat par Eli Lilly de PCS Health Systems, l’achat par Merck de Medco Containment, et l’achat par SmithKline Beecham de Diversified Pharmaceutical. En 1996, les sociétés pharmaceutiques américaines contrôlaient des entreprises PBM qui représentaient 71 pour cent de l’ensemble des ordonnances et plus de 53 pour cent des Américains couverts par un régime d’assurance. A l’extérieur des États-Unis, les fonctions des PBM sont assurées par des organismes publics, ce qui écarte pratiquement toute possibilité de consolidation verticale du même type dans les autres pays.

Tableau 2.
Fusions et acquisitions de grands fabricants
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Tableau 2. Fusions et acquisitions de grands fabricants de médicaments de marque déposée (1994-1997 ) Société pharmaceutique Société pharmaceutique Valeur de la transaction Date de la transaction Nouvelle entité n° 1 n° 2 (en dollars) 1994 Roche Holdings Ltd. Syntex Corporation Roche Holdings Ltd. 5.3 milliards 1994 Pfizer SmithKline Beecham Pfizer Animal Health 1.4 milliard 1994 American Home American Cyanamid American Home 9.7 milliards Products Products 1995 Bristol-Myers Squibb Calgon Vestal Bristol-Myers Squibb 261 millions Co. Laboratories Co. 1995 BASF Boots Pharma BASF 1.3 milliard 1995 Rhone-Poulenc Rorer Fisons Rhone-Poulenc Rorer 2.9 milliards 1995 Hoechst, A.G. Marion Merrill Dow, Hoechst Marion 7.1 milliards Inc. Rousell 1995 Pharmacia AB UpJohn Co. Pharmacia & Upjohn, 13 milliards Inc. 1995 Glaxo plc Wellcome plc Glaxo-Wellcome plc 14.1milliards 1996 Ciba-Geigy Ltd. Sandoz Ltd. Novartis AG 63 milliards 1997 Nycomed Amersham Nycomed Amersham $1.06 milliard plc 1997 Hoffmann-La Roche Boehringer MannheimHoffmann-La Roche 11 milliards 1998 Roche Holding Corange Ltd. Roche Holding 11 milliards 1999 Zeneca Group plc Astra AstraZeneca 1999 Hoechst Rhône-Poulenc Aventis 2000 Glaxo-Wellcome SmithKline Beecham Glaxo SmithKline 2000 Pfizer Warner-Lambert Pfizer Warner-Lambert Source : Levy ( 1999), tableau 2.8, données mises à jour à l’aide des données de la Commission
Levy ( 1999), tableau 2.8, données mises à jour à l’aide des données de la Commission fédérale du commerce (FTC) ( 1999) et d’informations journalistiques.

2.4. Dépenses de recherche et développement
La rentabilité des sociétés axées sur la recherche dépend entièrement de leur capacité de mettre sans cesse au point des entités chimiques ayant des propriétés chimiques supérieures et de commercialiser ces médicaments de manière profitable. Le processus de développement est coûteux et long, et les taux d’échec sont élevés.
Le processus de mise au point d’un nouveau médicament comprend plusieurs étapes. Les premières étapes consistent souvent à procéder au criblage à grande échelle de nombreuses molécules pour pouvoir sélectionner un composé ayant un potentiel thérapeutique [12]. Par la suite, des expériences sont effectuées sur des animaux vivants. Si le composé est prometteur, c’est à cette étape que la société déposera un brevet [13]. Une fois le produit breveté, le composé subit une série d’essais cliniques (sur l’être humain) [14]. Ces essais cliniques sont non seulement coûteux mais longs. Il peut s’écouler dix à 20 ans entre le début des travaux de recherche et la mise sur le marché, le délai moyen entre la synthèse initiale et l’autorisation finale étant d’une douzaine d’années. Selon un spécialiste de l’industrie, pour 10 000 produits pharmaceutiques brevetés, il n’y en a qu’une centaine environ qui subiront des essais cliniques et moins d’une dizaine qui atteindront en fait l’étape de la mise sur le marché [15].
Même les médicaments qui ont été autorisés ne se vendent pas nécessairement en quantités suffisantes sur le marché pour pouvoir être rentables. Mais les bénéfices que rapportent un ou deux médicaments qui connaissent un grand succès commercial peuvent être substantiels. Grabowski et Vernon ( 1992 b) estiment que seuls 20 pour cent des nouveaux médicaments sont rentables et que 75 pour cent des bénéfices des sociétés pharmaceutiques proviennent de la vente de dixpourcent de tous les médicaments existant sur le marché [16]. Une forte proportion du revenu total de nombreuses sociétés pharmaceutiques provient de la vente de quelques médicaments [17].
Le coût total de la mise au point et de l’approbation d’un nouveau médicament est de l’ordre de plusieurs centaines de millions de dollars. Grabowski et Vernon ( 1992b) estiment qu’aux début des années 80 le coût total de la R-D effectuée aux États-Unis atteignait 231 millions de dollars pour chaque nouveau produit introduit sur le marché. Mais il semble que la productivité de la R-D dans l’industrie pharmaceutique soit en baisse. Selon de plus récentes estimations, le chiffre correspondant serait de 350 millions de dollars en 1995 et de 500 millions en 2000 [18]. Des recherches empiriques indiquent que pour chaque nouveau médicament, les coûts nominaux de la R-D dans les sociétés pharmaceutiques sont passés en moyenne de 231 millions de dollars en 1987 à 359 millions en 1990.
Dans l’ensemble, la R-D dans l’industrie pharmaceutique représente un investissement très risqué. Un nouveau médicament peut échouer à n’importe quelle étape de la procédure d’autorisation. La plupart des quelques médicaments autorisés devront faire face à la concurrence de produits rivaux. « En raison de l’importance des coûts initiaux de la R-D, de la concurrence qui peut s’exercer au niveau des ventes finales, et de la durée de la période de développement, la R-D est plus risquée dans l’industrie pharmaceutique que dans d’autres secteurs [19]. »
2.5. Commercialisation et promotion
Une fois qu’un produit est mis sur le marché, les sociétés pharmaceutiques consacrent des sommes considérables à sa commercialisation et à sa promotion. Les grandes sociétés utilisent une force de vente importante qui a régulièrement des contacts directs avec les médecins prescripteurs et d’autres responsables du marché des produits pharmaceutiques. Les sommes affectées à la commercialisation sont élevées. « On estime que l’industrie [pharmaceutique américaine] dépense au moins cinq milliards de dollars par an en publicité et commercialisation – soit plus de 8 000 dollars par médecin aux États-Unis (Rennie, 1991). En fait, l’industrie pharmaceutique [américaine] dépense environ un milliard de dollars de plus en commercialisation et publicité qu’en recherche (Sénat des États-Unis, 1991) [20]. »
Les dépenses de commercialisation ne semblent pas vouloir diminuer. Au cours de la période 1973-1989, elles ont (en proportion du chiffre d’affaires) fortement progressé, les bénéfices (en proportion du chiffre d’affaires) augmentant eux aussi pendant la même période. Aux Etats-Unis, le nombre de représentants de commerce en produits pharmaceutiques s’est accru de 50 pour cent dans les années 80, malgré la croissance du nombre de HMO [21]. Ces dernières années, les sociétés pharmaceutiques aux États-Unis mènent de plus en plus de campagnes publicitaires directement auprès des consommateurs [22]. Comme l’indique le graphique 5, malgré l’importance fondamentale que revêt la R-D, en 1989, les dépenses de R-D étaient de moitié inférieures à celles de commercialisation. La fabrication ne représentait que 25 pour cent des coûts des sociétés pharmaceutiques.
Étant donné les coûts fixes considérables que représente la force de vente, les sociétés pharmaceutiques ne cherchent pas toujours à effectuer leur commercialisation elles-mêmes. Il est courant qu’elles fassent appel à l’expertise d’une autre entreprise dans ce domaine. Ce sera le cas en particulier des petites sociétés axées sur la recherche qui n’ont pas les moyens de posséder leur propre force de vente. Il est possible également que deux sociétés aient des forces de vente dans des régions différentes du globe. Elles pourront alors concluree des accords de « co-promotion », aux termes desquels elles conviendront toutes deux de produire et de vendre un médicament sous la même marque déposée, ou des accords de « co-commercialisation » en vertu desquels elles conviendront de produire et de commercialiser un médicament, mais sous des marques déposées différentes [23].
Les efforts de commercialisation ne ciblent pas uniquement les médecins et les consommateurs. Les sociétés pharmaceutiques ont également cherché à influencer les pharmaciens, allant dans certains jusqu’à les rémunérer pour qu’ils incitent les consommateurs à changer leurs habitudes de consommation de médicaments [24].
Graphique 5.
Ventilation des coûts dans l’industrie
IMGIMGVentilation des coûts dans l’industrieIMGIMF
Jacobzone ( 2000), graphique 10.
2.6. Rentabilité des sociétés pharmaceutiques axées sur la recherche
A en juger par les indicateurs traditionnels, l’industrie pharmaceutique dans son ensemble semble être systématiquement rentable. Pour 24 des 32 années qui se sont écoulées entre 1960 et 1991, elle s’est classée au premier ou au second rang des secteurs les plus rentables de l’économie américaine, selon le classement du magazine Fortune [25]. Au cours de cette période de 32 ans, le rendement des fonds propres a atteint en moyenne 18.4 pour cent dans l’industrie pharmaceutique comparativement à 11.9 pour cent pour les 500 premières sociétés industrielles [26]. Ces données concordent avec celles des analystes financiers, qui indiquent que les sociétés pharmaceutiques procurent à leurs actionnaires des rendements supérieurs à la moyenne [27]. On trouvera ci-dessous le classement des industries en 1998 selon le magazine Fortune.
Il est rare que la mesure de la rentabilité soit simple ou qu’elle ne suscite pas de controverses. Les mesures comptables sont susceptibles à surestimer la rentabilité réelle des sociétés pharmaceutiques car elles ne tiennent pas dûment compte de la nature des investissements en R-D et commercialisation qui constituent du capital. La R-D et les investissements commerciaux sont définis de manière incorrecte comme des « dépenses » plutôt que comme des éléments d’actif. De ce fait, le taux de rentabilité de l’actif est calculé en utilisant une base d’actif qui exclut de manière inappropriée le capital commercial et la R-D accumulée, qui sont intangibles. Les éléments comptables tendent à surévaluer le véritable taux de retour [28]. Corriger ces anomalies réduit les taux de retour affichés. Selon une étude du US Office of Technology Assessment, les taux de retour moyens sur investissement dépassaient les références de 2 ou 3 points de pourcentage en moyenne [29]. Selon une autre étude portant sur les industries américaines, le taux de retour comptable « ajusté » était de 13.3 pour cent pour les produits pharmaceutiques (contre 10.3 pour cent en moyenne pour 14 secteurs industriels) [30].
Graphique 6.
Rentabilité de divers secteurs, 1998
IMGIMGRentabilité de divers secteurs, 1998IMGIMF
2.7. Part de marché selon la classe thérapeutique
Dans l’industrie pharmaceutique, il est courant de regrouper les médicaments qui sont destinés à traiter le même état pathologique dans des « classes thérapeutiques ». Pour les consommateurs, les médicaments appartenant à une même classe thérapeutique sont (plus ou moins) des substituts. La classe thérapeutique est donc souvent utilisée comme indicateur du concept de marché de produits pertinent qu’on utilise dans le droit de la concurrence. Bien qu’il y ait un grand nombre de fabricants de produits pharmaceutiques et une profusion de produits pharmaceutiques, un produit peut représenter une forte part de marché sur un marché spécifique.
Les données sur les parts de marché par classe thérapeutique sont habituellement de nature exclusive et difficile à obtenir, mais Burstall (1985) a pu recueillir certains renseignements sur la concentration dans différentes classes thérapeutiques. Le tableau 3 illustre la part du produit le plus vendu et des cinq produits les plus vendus dans 12 classes thérapeutiques en France, en Allemagne et au Royaume-Uni, en 1982. Le taux de concentration est assez élevé dans plusieurs classes, quoique les groupes thérapeutiques indiqués dans le tableau portent sur plusieurs thérapies distinctes pour lesquelles les produits mentionnés ne se livrent peut-être pas concurrence. Il est donc probable que ces chiffres sous-estiment le pouvoir de marché d’une société pour une classe thérapeutique donnée. [31]
Levy ( 1999 ) a recueilli des données plus récentes. La part des quatre médicaments les plus vendus appartenant à huit classes thérapeutiques est indiquée au tableau 4. Dans ces huitclasses, la part de marché des quatre médicaments qui se vendent le mieux est supérieure à 80 pour cent. Dans plusieurs classes, deux médicaments ou plus sont fabriqués par la même société, de sorte que les chiffres indiqués sous-estiment le taux de concentration à quatre entreprises. Ces classes thérapeutiques ne coïncident pas nécessairement de près avec les marchés du point de vue de la concurrence [32].
On peut trouver davantage d’informations dans les contributions du Mexique de la Norvège et de l’Italie [33] sur les parts de marché dans des classes de médicaments. Comme dans d’autres industries, l’information sur les parts de marché doit être interprétée avec prudence. Une part de marché élevée à un moment donné ne signifie pas nécessairement un manque réel de concurrence si cette part de marché est rapidement érodée par de nouvelles entrées (qu’il s’agisse de nouveaux médicaments brevetés ou de médicaments génériques). Dans le secteur pharmaceutique, toute nouvelle entrée nécessite des tests sur une certaine période et une procédure d’autorisation (voir section ci-dessous). Il en résulte qu’il est possible d’avoir un aperçu des nouveaux entrants potentiels sur le court et le moyen terme. Dans ces conditions, une analyse complète de l’état de la concurrence sur le marché pharmaceutique nécessite à la fois une analyse des parts de marché existantes et des conséquences probables qu’aura l’arrivée de nouveaux produits actuellement en cours d’autorisation.

Tableau 3.
Concentration dans certaines classes thérapeutiques
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Tableau 3. Concentration dans certaines classes thérapeutiques Royaume-Uni Allemagne France C1 C5 C1 C5 C1 C5 Traitement cardiovasculaire : Agents myocardiques 35 80 20 67 25 60 Vasodilateurs périphériques 15 45 15 43 Agents bêta-bloquants 22 85 15 50 17 40 Hypotenseurs – – 25 60 33 60 Traitement antiulcéreux 70 – 68 – 80 – Psycholeptiques : Tranquillisants 26 80 26 68 26 70 Somnifères 24 86 21 70 Analgésiques 14 36 10 36 33 75 Antirhumatismaux à action systémique 18 65 20 50 20 60 Antibiotiques à action systémique 26 46 7 23 25 35 Antiasthmatiques 35 77 21 41 – – Diurétiques 25 69 33 70 32 79 Note : Données de 1982. C 1 = part de marché de la marque la plus vendue, C 5 = part de marché des cinq marques les plus vendues. Source : Burstall ( 1985).
Burstall ( 1985).


Tableau 4.
Parts des marques les plus vendues selon la classe
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Tableau 4. Parts des marques les plus vendues selon la classe de médicaments ( 1992) Classe de médicaments Marque et part Sous-total Inhibiteurs de l’enzyme de conversion Vasotec* Capoten Zestril Prinivil* 90.3 % 39.8 % 23.6 % 15.5 % 11.4 % Médicaments allergologiques Seldane* Seldane D* Hismanal Tavist 60.6 % 29.2 % 14.4 % 10.6 % 6.4 % Analgésiques Anapr.DS* Toradol* Florinal Dolobid 37.8 % 16.0 % 9.3 % 7.8 % 4.7 % Antibiotiques Ceclor Augmentin Cipro Biaxin 17.0 % 7.1 % 4.8 % 3.8 % 1.3 % Antianxiogènes Xanax Valium BuSpar Ativan 33.7 % 22.5 % 4.5 % 3.7 % 3.0 % Inhibiteurs calciques Procardia Cardizen Calan Veralan 80.4 % 32.1 % 26.6 % 17.7 % 4.0 % Hypocholestérolémiants Mevacor Lopid Questran* Pravachol* 91.4 % 43.5 % 27.4 % 11.1 % 9.4 % Antiulcéreux Zantac Tagamet Pepcid Axid 81.1 % 42.8 % 19.2 % 10.8 % 8.3 % * L’astérisque désigne des marques appartenant à la même société pharmaceutique. Les sous-totaux mesurent la concentration parmi les quatre marques les plus vendues de chaque catégorie et non pour les quatre premières sociétés pharmaceutiques. Ces catégories ne correspondent pas nécessairement à des marchés bien définis. Source : Levy ( 1999), tableau A. 11.
Levy ( 1999), tableau A. 11.

2.8. Résumé
Dans la plupart des pays de l’OCDE, la progression des dépenses pharmaceutiques est plus rapide que celle des dépenses de santé en général. C’est pourquoi la mise en place de mécanismes de maîtrise des dépenses pharmaceutiques est au cœur des objectifs des pouvoirs publics. Les analyses comparatives entre pays montrent que les pays riches consomment plus de médicaments par habitant, mais que dans certains pays, comme la France, les États-Unis et le Japon, le niveau élevé du revenu national ne peut à lui seul expliquer que la consommation de produits pharmaceutiques y soit aussi forte. Avec l’Allemagne, l’Italie et le R-U, ces pays sont aussi de grands producteurs de médicaments.
Les premières sociétés pharmaceutiques du monde sont des entreprises de grande envergure et très rentables. L’industrie pharmaceutique se classe régulièrement parmi les secteurs les plus rentables de l’économie mondiale. Les grandes sociétés pharmaceutiques axées sur la recherche exercent leurs activités dans un environnement très risqué, mais aussi caractérisé par des possibilités de gains importantes. Bien que le processus de sélection et de mise sur le marché des nouveaux médicaments soit coûteux, long et incertain, la rentabilité d’un médicament qui connaît un grand succès commercial peut être élevée. Les sociétés pharmaceutiques dépensent des sommes considérables pour promouvoir leurs médicaments de marque déposée. Même si elles opèrent dans une industrie à fort coefficient de recherche, elles dépensent plus en commercialisation qu’en R-D.
Le nombre de produits pharmaceutiques dont la mise sur le marché est autorisée est certes très élevé, mais le nombre de produits qui peuvent s’y substituer pour le traitement d’un état pathologique spécifique peut s’avérer limité. La concurrence à laquelle font effectivement face de nombreux médicaments dans leur classe thérapeutique est faible.
 
3. La réglementation de l’offre de médicaments
 
 
Après avoir présenté les principales caractéristiques de l’industrie pharmaceutique, nous examinerons maintenant les facteurs réglementaires qui agissent sur l’offre et la demande de produits pharmaceutiques.
3.1. Droits de propriété intellectuelle
Dans l’industrie pharmaceutique, la protection des droits de propriété intellectuelle est au cœur des investissements en R-D. En l’absence d’une telle protection, les marges bénéficiaires et les incitations à investir en R-D diminueraient [34]. « Il semblerait que 65 pour cent des produits pharmaceutiques n’auraient pu être lancés et 60 pour cent des médicaments n’auraient pas été mis au point sans protection adéquate via un brevet. [35] »
Il apparaît que les droits de propriété intellectuelle, sous forme de brevets et de marques de commerce, jouent un rôle relativement plus important dans l’industrie pharmaceutique que dans d’autres secteurs. Dans une étude portant sur plusieurs industries, le secteur pharmaceutique est classé au premier rang pour ce qui est de la dépendance à l’égard de la protection conférée par les brevets [36]. Il est possible que cela soit dû au fait que les brevets attachés aux médicaments vendus sur ordonnance renchérissent plus efficacement les coûts d’imitation que les brevets associés à d’autres produits [37].
L’utilité de la protection conférée par un brevet dépend de la durée de la période d’exclusivité. Bien que la durée de vie du brevet soit fixée en vertu des conventions internationales, à 20 ans à compter de la date à laquelle est déposée la demande de brevet, en pratique, à cause du délai qui s’écoule entre le brevetage et l’obtention de l’autorisation de commercialiser le produit, la « durée de vie effective » d’un brevet est bien inférieure à 20 ans. La durée de vie effective des brevets aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne a considérablement diminué entre 1960 et 1980 parce que des tests de plus en plus nombreux et de plus en plus coûteux ont été exigés. Aux États-Unis, elle se situait aux alentours de 15 ans en 1960, mais elle était tombée à moins de huit ans en 1980.
Face aux préoccupations suscitées par la diminution de la durée de vie utile des brevets, les États-Unis et l’UE ont adopté des mesures législatives spéciales pour prolonger la durée de vie des brevets pharmaceutiques. Aux États-Unis, la loi Waxman-Hatch a allongé de cinq ans au maximum la durée de la protection des médicaments par un brevet, mais elle a ramené aussi à 14 ans la période totale d’exclusivité à compter de l’autorisation de mise sur le marché. Dans l’UE, la durée de vie d’un brevet peut être prolongée de cinq ans au plus grâce à l’obtention d’un « certificat complémentaire de protection ».
Les brevets jouent un rôle clé dans la stimulation et la rétribution de la recherche et de l’innovation dans l’industrie pharmaceutique. Le rôle des droits de propriété intellectuelle dans la société industrielle moderne est tellement important qu’il est tenu pour acquis. Il est cependant utile de rappeler que la protection des produits pharmaceutiques par un brevet (tout comme la protection d’autres produits par des brevets) comporte à la fois des avantages et des inconvénients. Les principaux inconvénients sont son manque de souplesse en tant qu’instrument d’action des pouvoirs publics et le pouvoir de marché qu’elle confère. Ses principaux avantages sont son efficacité pour ce qui est de l’utilisation de l’information et le fait que la procédure de délivrance des brevets permet de faire connaître les innovations au public.
Sur le plan théorique, une politique de R-D qui serait idéale permettrait de procurer des gains suffisants pour toutes les innovations (et uniquement pour celles-là) dont la valeur totale pour l’économie serait supérieure au coût de la recherche et développement. Les brevets procurent de tels gains parce qu’ils accordent au titulaire de brevet une période d’exclusivité et lui permettent de s’attribuer une partie de la valeur que son innovation apporte à la société, quels que soient les coûts de développement de l’innovation. Cette période d’exclusivité n’est pas illimitée, parce que l’exclusivité crée en soi une inefficience – sous la forme d’un pouvoir de marché. Le problème est que la part de la valeur économique totale que peut obtenir le titulaire de brevet dépend des caractéristiques du marché, notamment de la capacité d’établir une discrimination par les prix, des politiques de fixation des prix et de remboursement de et la présence d’innovations concurrentes, et qu’elle n’a peut-être pas grand chose à voir avec le coût même de l’innovation. Dans certains cas, une légère amélioration peu coûteuse d’un brevet existant peut même conférer la même exclusivité que l’original. Enfin, tous les brevets ont la même durée, alors que les conséquences dommageables du pouvoir de marché varient, semble-t-il, d’un produit à l’autre [38].
Ce sont ces mêmes problèmes que l’on retrouve dans l’industrie pharmaceutique. L’entreprise qui met au point un produit pharmaceutique révolutionnaire ne peut pas nécessairement empêcher des concurrents de développer d’autres techniques pour traiter la même maladie, même si celles-ci peuvent être mises au point à un coût considérablement inférieur à celui de l’innovation originale. Par conséquent, aussi utile soit-elle, une innovation risque de ne pas voir le jour si l’innovateur estime qu’il ne pourra pas s’opposer à la mise au point de substituts. En revanche, une innovation majeure peut inciter la concurrence à entreprendre toute une série de recherches du même genre, pour trouver des améliorations ou des substituts à un médicament révolutionnaire, alors que du point de vue de la société dans son ensemble la valeur de ces recherches est négligeable [39].
En outre, la protection offerte par un brevet peut être démesurée par rapport au coût de l’innovation lorsque la concurrence pour la R-D est insuffisante. Par exemple, si cette concurrence n’est pas efficace, une entreprise peut être en mesure de décider de se faire délivrer un nouveau brevet au moment qu’elle juge approprié pour pouvoir étendre la protection accordée à un médicament existant. Récemment, un nouveau brevet américain a été accordé à SmithKline Beecham pour son antibiotique de marque déposée Augmentin. Juste avant l’expiration de la protection conférée par le brevet originel, SmithKline a présenté une autre demande de brevet portant sur d’autres éléments du médicament, dont un élément acide qui prévient la dégradation de la substance active que contient l’Augmentin. Le nouveau brevet accorde à la société une nouvelle période substantielle d’exclusivité sans d’importants travaux de recherche, voire aucun [40].
De la même manière, de nouvelles techniques ont permis aux fabricants de médicaments d’éliminer les substances non actives, et peut-être nocives, des médicaments existants, de manière à accroître ainsi l’efficacité des médicaments et à atténuer leurs effets secondaires. Il est possible de prolonger la période initiale d’exclusivité grâce au brevetage de nouvelles formes de médicaments. Les médicaments qui ont bénéficié de ces nouvelles techniques comprennent le Prozac Jr, une version de l’antidépresseur Prozac (dont les ventes pour 2000 sont estimées à 2.5 milliards de dollars), la Desloratadine, une version du Claritin, médicament anti-allergique ( 2.2 milliards de dollars), et le Nexium, une version du Losec, médicament contre les ulcères ( 6 milliards de dollars), fabriqué par Astra Zeneca [41].
En outre, comme on l’a indiqué, la protection que confère un brevet permet de fixer les prix à un niveau supérieur au coût marginal, introduisant de ce fait la distorsion économique classique due à l’exercice d’un pouvoir de marché. Les effets économiques de cette distorsion peuvent être importants. Ainsi, il pourrait arriver que le prix d’un produit pharmaceutique soit supérieur au coût de certains traitements de remplacement, ce qui obligerait les patients à supporter le coût, par exemple, d’une intervention chirurgicale ou à renoncer carrément à un traitement, alors que le rapport coût-efficacité du produit pharmaceutique (compte tenu de son coût marginal) dépasse celui de ces traitements de remplacement. De plus, l’existence d’un pouvoir de marché peut donner lieu à la mise en place de divers dispositifs verticaux en vue de réduire le plus possible les pertes de bien-être occasionnées par la fixation des prix à un niveau supérieur au coût marginal. Ces dispositifs peuvent aussi s’avérer en soi anticoncurrentiels.
La protection conférée par un brevet a pour principaux avantages d’être efficace du point de vue de l’information et de rendre publique l’information concernant l’innovation. Il est extrêmement difficile d’évaluer à l’avance la valeur économique et sociale de l’innovation. Pourtant, c’est l’innovateur lui-même qui est le mieux placé pour porter un tel jugement. La protection par un brevet conduit directement l’innovateur à se prononcer sur les avantages de son innovation. Le brevetage rend publics les informations concernant l’innovation, ce qui crée un fonds de connaissances sur lequel peuvent s’appuyer les autres entrepreneurs et qu’ils peuvent développer.
Les pouvoirs publics peuvent recourir à plusieurs mécanismes pour réduire certains inconvénients des brevets sans compromettre leurs avantages. Par exemple, en s’intéressant aux contrats d’achat entre les fabricants et les assureurs maladie nationaux, ils peuvent atténuer l’incidence négative de la fixation de prix au-dessus du coût marginal. Les assureurs nationaux peuvent proposer de verser un droit annuel fixe pour acheter un médicament de marque déposée à son coût marginal. Un tel droit permettrait de dédommager le fabricant pour son pouvoir de marché (et à le dédommager par conséquent de ses dépenses de R-D) tout en éliminant les effets de distorsion dus à la fixation des prix à un niveau supérieur au coût marginal. C’est le même objectif que peuvent viser les rabais sur volume ou les autres stratégies de fixation des prix adoptées par les PBM et les organismes publics d’achat de produits pharmaceutiques. Cet aspect est examiné plus en détail dans l’encadré ci-dessous.
3.2. Produits génériques
Une fois le brevet arrivé à expiration, son titulaire ne peut plus empêcher d’autres fabricants de produire et de distribuer des copies du médicament breveté. Les médicaments qui sont bio-équivalents à d’anciens médicaments brevetés portent le nom de « produits génériques ».
L’incidence des produits génériques sur la concurrence dépend de la nature de la demande de produits pharmaceutiques, laquelle dépend à son tour des mécanismes et des institutions qui réglementent cette demande (voir la section suivante). Les produits génériques peuvent avoir une forte incidence sur la concurrence, mais cette incidence dépend de la fidélité à la marque et de la sensibilité aux prix des consommateurs de produits pharmaceutiques. Le premier produit d’une nouvelle classe thérapeutique peut souvent, en raison de la protection de la marque de fabrique ou de commerce, susciter à l’égard d’une marque une grande fidélité que l’entrée de concurrents sur le marché n’affaiblit pas directement [42]. Contrairement aux brevets, les marques de fabrique ou de commerce n’ont pas de date d’expiration, de sorte qu’elles peuvent s’avérer très utiles pour maintenir un pouvoir de marché après l’expiration du brevet. A propos du marché américain, Levy fait observer : En raison de considérations telles que les avantages d’antériorité, la différenciation des produits et la fidélité à la marque, les premiers arrivants sur le marché ne sont pas confrontés à une forte concurrence sur les prix de la part de fournisseurs qui offrent par la suite d’autres traitements pharmaceutiques. [43] »
Certaines études ont en fait permis de constater que le prix d’un médicament de marque déposée peut augmenter (au lieu de baisser) après l’expiration d’un brevet, au moment où des produits génériques moins coûteux sont introduits sur le marché [44]. Il est possible que cela soit dû à l’existence de deux marchés distincts, l’un qui est sensible aux prix et avantage donc grandement les produits génériques concurrents, et l’autre qui est en grande partie insensible aux prix et se caractérise par la fidélité à la marque déjà implantée sur le marché. Une telle explication va aussi dans le même sens que le constat suivant : de nombreux fabricants de médicaments de marque déposée ont eux-mêmes décidé d’entrer dans le marché des produits génériques qui sont bio-équivalents à leurs propres marques.
Encadré 1. Existe-t-il d’autres mécanismes pour rentabiliser la R-D dans l’industrie pharmaceutique ?
Comme nous l’avons vu, la protection des produits pharmaceutiques par un brevet comporte certains inconvénients. Il s’agit d’un instrument plutôt rigide, pouvant entraîner certaines formes d’abus, qui introduit une distorsion dans les décisions économiques et qui est susceptible de donner lieu à diverses formes de comportement anticoncurrentiel. En outre, comme nous l’indiquerons plus loin, la quasi-totalité des pays ont mis en place des systèmes de contrôle des prix des produits pharmaceutiques. Ces contrôles peuvent nuire directement à l’objectif de rentabilisation satisfaisante de la R-D dans l’industrie pharmaceutique.
D’où la question de savoir s’il n’existe pas d’autres moyens efficaces de rentabiliser la R-D dans l’industrie pharmaceutique, par exemple en décernant des prix pour des contrats de recherche..
De nombreux pays de l’OCDE financent directement la recherche dans l’industrie pharmaceutique grâce à des subventions et à des contrats. Cela revient en fait à acheter directement la R-D, au lieu de la rétribuer indirectement en permettant à l’innovateur d’acquérir une partie de la valeur sociale qui en découle grâce au brevet qui lui est délivré. Bien sûr, l’efficacité de ce système dépend des incitations et des compétences des autorités chargées d’acheter la R-D. Une autre approche consiste à décerner un prix pour une innovation réussie répondant à des normes préétablies [1].
Une autre possibilité encore serait de préserver les droits conférés par un brevet, mais les pouvoirs publics ou un important assureur négocieraient avec le titulaire d’un brevet pour l’achat des droits attachés à celui-ci et la fabrication directe du médicament et sa distribution à son coût marginal. Cette façon de procéder permet à la fois d’éliminer la perte économique résultant de l’écart entre les prix et les coûts imputables à l’exercice du pouvoir de marché, et de réduire sensiblement les dépenses de commercialisation qui, ainsi que nous l’avons vu, sont elles-mêmes un élément appréciable du coût total des produits pharmaceutiques. Dans la mesure où le titulaire du brevet n’aurait pas l’obligation de vendre en dessous de la valeur actualisée du revenu futur retiré du brevet, l’incitation à innover serait pleinement préservée. Un système de ce type existe en Nouvelle-Zélande [2].
Par contre, il convient de relever quelques uns des inconvénients d’une telle approche. Premièrement, le titulaire du brevet aurait dans ce système peut d’incitation à se lancer dans des efforts de marketing. Le rôle de diffusion de l’information sur le médicament devrait être assumé par l’acquéreur des droits. Deuxièmement, cette politique peut aboutir à un remplacement inefficient de médicaments ne bénéficiant pas de ces mesures par des médicaments en bénéficiant. Troisièmement, il peut être difficile d’empêcher d’autres autorités publiques ou assureurs de tirer avantage de l’accès au médicament à bas prix en l’achetant au coût marginal auprès de sources approvisionnées par l’assureur qui a acquis les droits du brevet et en le vendant à des consommateurs à l’étranger. S’il n’est pas possible de faire obstacle à un tel « commerce parallèle », il faudrait que les assureurs des différents pays coordonnent leurs initiatives au niveau multilatéral. Il s’agit d’une question qui pourrait faire l’objet d’examens futurs.
Il est clair que les produits génériques, du moins dans les marchés où la consommation de médicaments est sensible aux prix, sont une source de concurrence très importante pour les médicaments de marque déposée. Les produits génériques se vendent habituellement 30 à 50 pourcent au-dessous du prix de leurs équivalents de marque et, aux Etats-Unis, il n’est pas rare qu’un produit générique occupe (en volume) une part de marché de 50 pour cent dans les douze mois suivant l’expiration d’un brevet [45]. Plusieurs pays ont pris des mesures pour faciliter la procédure d’autorisation des médicaments génériques ; elles consistent à adopter une procédure abrégée d’autorisation de mise sur le marché et à permettre aux fabricants de produits génériques de réaliser les essais destinés à établir la bio-équivalence de leurs produits avant l’expiration du brevet originel. Par exemple, les États-Unis ont mis en place une procédure abrégée d’autorisation des médicaments génériques avec l’adoption de la loi Waxman-Hatch de 1984 [46].
Par exemple, en vertu de la loi canadienne, les travaux de mise au point et d’essai des produits peuvent être effectués avant l’expiration du brevet [47]. Cette loi a été mise en cause par l’UE, qui la jugeait contraire aux dispositions de l’Accord de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) [48]. Dans cette affaire toutefois, un groupe spécial de l’OMC a confirmé la légitimité de la loi canadienne du fait que l’Accord sur les ADPIC prévoit des « exceptions limitées » aux droits exclusifs des titulaires de brevets, telles que la possibilité, pour une entreprise fabriquant des produits génériques d’effectuer des travaux de mise au point dans le but d’obtenir l’autorisation de mise sur le marché.
Les fabricants déjà positionnés sur le marché se donnent énormément de mal pour faire obstacle à l’entrée de nouveaux concurrents. L’une des stratégies mises en œuvre dans l’UE repose sur le fait qu’aux termes de la législation communautaire, les fabricants de produits génériques ne sont pas tenus de reprendre les nombreux essais cliniques nécessaires à l’obtention de l’autorisation initiale de mise sur le marché d’un nouveau médicament. Ils sont seulement obligés de démontrer la « bio-équivalence » de leurs produits avec le médicament de marque originel « de référence », dès lors que celui-ci est « commercialisé dans l’État membre concerné par la demande » [49]. De ce fait, certains fabricants ont décidé de retirer le princeps du marché peu avant l’expiration du brevet et de le remplacer par une version « nouvelle et améliorée ». Le fabricant de produits génériques risque alors de voir sa demande refusée au motif qu’il n’existe plus de produit de référence commercialisé avec lequel comparer le médicament générique. La société AstraZeneca a été accusée d’utiliser une telle stratégie pour protéger le précieux médicament qu’elle avait mis au point pour lutter contre les ulcères, le Losec [50]. L’UE prépare actuellement une ligne directrice pour clarifier la position des fabricants de produits génériques qui se trouvent dans cette situation [51].
Aux États-Unis, les sociétés établies sur le marché peuvent recourir à une autre stratégie. Aux termes de la réglementation américaine, le premier fabricant qui commercialise son produit générique bénéficie d’une période d’exclusivité de sixmois à compter de la date de lancement du médicament générique sur le marché. Cela offre la possibilité au fabricant déjà établi sur le marché de rétribuer directement le premier fabricant à se lancer dans la production d’un générique pour qu’il ne commercialise pas son produit. Les deux fabricants peuvent alors se partager les fruits de leur monopole sans craindre l’arrivée de nouveaux concurrents. La FTC a récemment engagé des poursuites contre Aventis et Abbott Laboratories, et contre les fabricants de produits génériques Andrx and Geneva Pharmaceuticals, en alléguant que les fabricants de médicaments de marque utilisaient justement cette stratégie.
3.3. La réglementation de la sécurité et de l’entrée sur le marché
Tous les pays de l’OCDE contrôlent l’introduction de nouveaux médicaments sur le marché, avec pour objectif premier d’assurer l’innocuité des médicaments. Dans certains cas, les sociétés pharmaceutiques doivent également faire approuver leurs procédés de fabrication et leur étiquetage [52]. La procédure d’autorisation de mise sur le marché peut-être extrêmement longue et coûteuse. En 1995, l’obtention de cette autorisation a représenté 55 pourcent des dépenses de R-D [53]. Le tableau ci-après indique les diverses étapes de la procédure d’autorisation des nouveaux médicaments aux États-Unis, ainsi que la durée moyenne de chacune d’elles.
Au cours des dernières décennies, le délai moyen de mise au point de nouveaux médicaments s’est considérablement allongé, en raison principalement de l’allongement des étapes des essais précliniques et cliniques. « L’accroissement des délais de mise au point clinique est en partie dû aux exigences réglementaires qui imposent des essais cliniques plus nombreux et plus étendus. Par exemple, pour chaque demande d’autorisation, le nombre d’essais cliniques est passé de 30 à la fin des années 70 à 60 au début des années 90, et le nombre de patients participant aux essais a plus que doublé au cours de la même période » [54].
L’augmentation du coût et de la durée de la procédure d’autorisation a des conséquences directes sur la nature de la R-D dans l’industrie pharmaceutique et sur l’intensité de la concurrence qui en découle au sein de chaque classe thérapeutique. Lorsque le coût de l’obtention des autorisations augmente, les concurrents ne sont pas incités à investir dans la R-D pour mettre au point un produit de substitution ou un succédané dont le rendement est moins intéressant et ils font plutôt porter leurs efforts de recherche sur la mise au point de médicaments novateurs ou considérés comme une découverte, dont la mise au point est plus coûteuse mais dont le rendement peut aussi être plus élevé [55]. D’où une limitation du nombre de produits de substitution dans chaque classe thérapeutique.

Tableau 5.
Étapes du processus d’approbation de la FDA
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Tableau 5. Étapes du processus d’approbation de la FDA Étape réglementaire Description Durée moyenne Demande d’expérimentation d’un nouveau Demande d’autorisation d’essais 30 jours médicament (IND) sur l’être humain Phase I Tests de sécurité 1 an Phase II Tests d’efficacité 2 ans Phase III Efficacité et réactions à long terme 3 ans Demande d’autorisation d’un nouveau Demande d’autorisation de mise 2.5 ans médicament sur le marché du nouveau médicament Phase IV Essais après commercialisation – Notes : La durée de l’évaluation de la demande de mise sur le marché d’un nouveau médicament équivaut au délai moyen d’autorisation des nouveaux médicaments au cours de la période 1990-1994. Source : Levy ( 1999) citant Beary ( 1996).
Levy ( 1999) citant Beary ( 1996).


Tableau 6.
Étapes de la procédure d’autorisation de la FDA
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Tableau 6. Étapes de la procédure d’autorisation de la FDA Évaluation des demandes Période Essais précliniques Essais cliniques Total de mise sur le marché Années 60 3.2 ans 2.5 ans 2.4 ans 8.1 ans Années 70 5.1 ans 4.4 ans 2.1 ans 11.6 ans Années 80 5.9 ans 5.5 ans 2.8 ans 14.2 ans 1990-1994 6.1 ans 6.1 ans 2.6 ans 14.8 ans Source : Levy ( 1999), tableau A. 6.
Levy ( 1999), tableau A. 6.

3.4. Résumé
Dans la présente section, nous avons cherché à décrire les principaux types de mesures réglementaires qui agissent sur l’offre de produits pharmaceutiques. Il s’agit essentiellement des droits de propriété intellectuelle et de la procédure d’autorisation de mises sur le marché. Bien que l’action des pouvoirs publics ait pour objectif fondamental de veiller à la rétribution de la R-D et à l’innocuité des médicaments mis sur le marché, ces deux types d’intervention réglementaire ont leurs inconvénients. La protection conférée par un brevet donne directement lieu à un pouvoir de marché, ce qui fausse les résultats économiques et peut susciter un comportement anticoncurrentiel. La procédure d’autorisation des médicaments est longue et coûteuse, ce qui peut orienter les efforts de R-D vers la mise au point de médicaments considérés comme une découverte et réduire ainsi l’intensité de la concurrence au sein de chaque classe thérapeutique.
 
4. La réglementation de la demande de médicaments
 
 
Après avoir considéré les types de mesures réglementaires qui influent sur l’entrée dans le marché des médicaments (les droits de propriété intellectuelle et la procédure d’autorisation de mise sur le marché), nous examinerons maintenant de quelle manière les mesures réglementaires agissent sur la demande de médicaments.
Il importe d’emblée d’établir une distinction entre les médicaments vendus sur ordonnance et les médicaments en vente libre. Les médicaments en vente libre ne sont (généralement) pas remboursés ou subventionnés par les régimes d’assurance maladie – le consommateur doit assumer le coût total de ses choix. Le marché des médicaments en vente libre fonctionne de manière similaire aux marchés des nombreux autres biens de consommation de marque. D’après les données rassemblées par l’OCDE [56], la part des médicaments en vente libre sur le marché des médicaments varie entre huit pour cent en Espagne et 50 pourcent en Australie (voir le tableau A. 1 de l’annexe).
Le marché des médicaments sur ordonnance est très différent. Comme c’est le cas pour de nombreux autres services de santé, le choix du produit à consommer n’est (généralement) pas fait par le consommateur final ; la décision est prise par un expert bien informé – habituellement le médecin traitant. En outre, dans la plupart des cas, une fraction substantielle du prix du médicament n’est payée ni par le consommateur ni par le médecin prescripteur, mais par un organisme d’assurance maladie. Cette séparation des rôles – ceux du consommateur, du décideur et du payeur – influe de façon radicale sur la demande de produits pharmaceutiques et elle est à l’origine des mécanismes réglementaires, contractuels et financiers très développés qui ont été mis en place pour maîtriser la demande dans le secteur pharmaceutique (et dans le secteur de la santé de façon plus générale).
4.1. Effet de l’assurance sur la demande de produits pharmaceutiques
L’effet de l’assurance maladie sur la demande de produits pharmaceutiques (et d’autres services de santé) ressort le plus clairement dans le cas extrême où les consommateurs sont couverts à 100 pour cent. Dans ce cas, le consommateur jouit des bienfaits thérapeutiques du médicament sans avoir à en assumer (directement) le coût. Si tous les consommateurs étaient couverts à 100 pour cent, ce seraient seulement les meilleurs médicaments de chaque classe thérapeutique qui seraient consommés, quels que soient leur prix et celui des produits de remplacement. Les autres médicaments, même s’ils n’étaient que légèrement moins efficaces ou s’ils avaient des effets secondaires légèrement plus prononcés, ne seraient pas une option et ce, quelle que soit la différence de prix. Les sociétés pharmaceutiques seraient très fortement incitées à effectuer des investissements considérables pour obtenir ne serait-ce que de très faibles améliorations par rapport à des médicaments existants. Celles qui perceraient sur le marché pourraient s’attendre à avoir des marges substantielles et à faire face à une demande importante et inélastique.
Les consommateurs n’auraient aucune raison d’opter pour des médicaments moins connus ou des produits génériques. Le marché des médicaments génériques serait petit, voire inexistant, ce qui permettrait aux titulaires de brevets de tirer des rentes appréciables longtemps après l’expiration du brevet original. Compte tenu du rôle capital joué par le médecin traitant dans la consommation de produits pharmaceutiques, les sociétés pharmaceutiques dépenseraient des sommes énormes pour s’attirer leur fidélité et pour agir sur leurs habitudes de prescription. Même s’ils jouent un rôle plus limité, les pharmaciens seraient également ciblés par les sociétés pharmaceutiques. Les consommateurs serait peu tentés de rechercher les distributeurs de produits pharmaceutiques les plus efficaces, ce qui permettrait aux pharmaciens et aux autres intervenants de la filière pharmaceutique de générer des rentes excessives.
Enfin, s’il n’a aucune incitation à se restreindre, l’utilisateur consommerait une quantité élevée et inefficiente de médicaments et serait ainsi amené à continuer d’en consommer jusqu’à ce que l’avantage marginal des derniers médicaments consommés tombe en deçà de leur coût marginal.
Nous pouvons opposer cette situation à celle, hypothétique, où les consommateurs sont parfaitement informés des prix et des caractéristiques thérapeutiques des médicaments et se comportent comme si c’était eux qui payaient les médicaments. Dans ce cas, le consommateur serait incité à prendre soigneusement en compte les bienfaits d’un médicament par rapport à son coût, tant en les comparant à d’autres médicaments concurrents qu’à d’autres thérapies concurrentes. Dans un tel marché, il peut exister de nombreux médicaments au sein d’une même classe thérapeutique, leurs critères de différenciation étant leur efficacité et leur prix.
Les consommateurs ne tarderaient pas à se tourner vers des produits génériques bio-équivalents. Le prix des médicaments de marque déposée non brevetés ne pourrait être supérieur à leur coût marginal de production. Pour autant qu’ils participent au processus, les médecins prescripteurs seraient extrêmement sensibles aux différences de coûts entre des traitements pharmaceutiques concurrents. De fortes pressions seraient exercées sur les pharmaciens et les autres intervenants de la filière pharmaceutique pour qu’ils réduisent le plus possible leurs coûts et offrent toute la gamme de services que demandent les consommateurs. La consommation de médicaments serait limitée jusqu’à ce que l’avantage marginal des derniers médicaments achetés soit égal à leur coût marginal.
4.2. Adaptation de l’assurance maladie aux effets qu’elle a sur la demande
Il ressort clairement de ces situations hypothétiques que l’assurance maladie peut avoir un effet marqué de distorsion sur le marché des produits pharmaceutiques [57]. Pour neutraliser cet effet, les assureurs mettent en place des mécanismes réglementaires, contractuels et financiers qui réduisent la quantité et les prix des médicaments et qui améliorent l’efficacité des divers médicaments consommés.
Dans certains cas, l’assureur lui-même applique de telles mesures au marché des produits pharmaceutiques, mais pas toujours. Les assureurs se procurent souvent ces services auprès d’organismes indépendants. Aux États-Unis, il s’agit des sociétés de gestion de soins pharmacothérapeutiques (Pharmacy Benefit Managers ou PBM). Celles-ci s’efforcent de contrôler les dépenses de médicaments (sans compromettre leurs effets sur la santé) par des nomenclatures, des lignes directrices concernant la prescription de médicaments, la négociation des prix des médicaments avec les fournisseurs et (souvent) la création d’un réseau de pharmacies. Grâce aux technologies de l’information, les PBM sont en mesure de contrôler les achats de produits pharmaceutiques, de veiller au remplacement par des produits génériques et de s’assurer du respect des lignes directrices concernant la prescription de médicaments.
En dehors des États-Unis, bon nombre d’États ont choisi de créer des organismes spécialisés de gestion des médicaments qui assument une ou plusieurs des fonctions des PBM américains, telles que l’établissement de la nomenclature nationale, la négociation de dispositifs de contrôle des prix ou l’évaluation du rapport coût-efficacité des nouveaux médicaments. A titre d’exemple, mentionnons le Conseil d’examen du prix des médicaments brevetés au Canada et Pharmac en Nouvelle-Zélande.
Dans de nombreux pays de l’OCDE, il serait possible d’améliorer la concurrence dans la prestation des services de gestion de soins pharmacothérapeutiques si la fourniture de ceux-ci était sous-traitée, c’est-à-dire si des organismes privés et non publics étaient responsables de l’exécution et du fonctionnement des diverses techniques de gestion de la demande dont il sera question ci-après. La procédure d’appel d’offres permettrait de s’assurer que la société retenue est déterminée à maintenir les coûts le plus bas possible et à rechercher de nouvelles techniques de surveillance et de maîtrise des dépenses pharmaceutiques. Les clauses du contrat seraient complexes et devraient spécifier la densité requise du réseau de pharmacies, le niveau acceptable de la participation aux coûts, les normes de santé souhaitées et les moyens d’intégration des services pharmaceutiques à la prestation des autres services de santé. Il n’en reste pas moins qu’à en juger par la pratique que suivent les assureurs privés aux États-Unis, il est possible de procéder ainsi par appel d’offres. Il s’agit en effet de l’une des rares situations où il y aurait moyen de confier à des organismes privés recherchant la maximisation de leu