2002
Revue de l’OCDE sur le droit et la politique de la concurrence
Le secteur des télécommunications en Russie
Darryl Biggar
[*]
L’industrie des télécommunications russe est par certains côtés
un véritable paradoxe. Certains de ces segments sont hautement
concurrentiels (le nombre d’opérateurs sur le marché se chiffre en milliers)
mais, d’un autre côté, le régime réglementaire en vigueur se révèle
insuffisant, notamment pour assurer l’accès aux installations essentielles, et
le marché longue distance est dominé par la compagnie Rostelecom. Au
printemps 2001, des experts des pays de l’OCDE ont rencontré de hauts
responsables russes pour examiner avec eux les enseignements tirés de la
réforme réglementaire du secteur des télécommunications. Les échanges de
vues ont porté sur la réforme tarifaire, le service universel et l’obligation
d’accès aux services non concurrentiels. En Russie, le prix des services de
communications locales par réseau fixe a toujours été très faible, d’où une
offre insuffisante et d’importantes subventions croisées émanant des services
longue distance. Ces subventions sont érodées par l’arrivée de nouveaux
opérateurs sur le marché, ce qui conduit les opérateurs locaux à ne plus être
en mesure d’étendre le réseau pour répondre à la demande. Comme dans d’
autres branches de l’économie russe, il apparaît indispensable de rééquilibrer
les tarifs, tout en mettant en place des programmes pour garantir l’accès aux
services de télécommunications dans les régions les plus isolées. La
concurrence pourrait être renforcée et élargie aux services non concurrentiels
restants, notamment aux boucles locales, en instaurant un système d’accès
plus solide et plus performant.
Le secteur russe des télécommunications traverse actuellement une
période de transition. Le régime réglementaire actuel, qui est en vigueur
depuis 1992, a permis de développer la concurrence et a favorisé
l’apparition de nombreux nouvelles entreprises sur le marché mais
comporte un certain nombre de défauts. Le canevas d’un nouveau régime
de réglementation des télécommunications a été approuvé (tel qu’il est
décrit dans le document intitulé « Concept for the Development of the
Market for Telecommunications Services in the Russian Federation »). A
notre avis, ce projet de réforme jette des bases solides pour l’avenir du
marché russe des télécommunications et permettra d’harmoniser le
régime réglementaire russe avec les meilleures pratiques internationales
ayant cours dans le secteur.
Dans le présent article, nous expliquons comment nous percevons
les principaux problèmes et indiquons quelques orientations de réforme,
dont bon nombre ont déjà été prises en compte dans le projet précité.
Notre appréciation de la situation actuelle dans le secteur russe des
télécommunications est la suivante :
- Sur le marché des services de télécommunications fixes locales, on
compte 93 opérateurs « traditionnels » et environ 2 700 « nouveaux »
opérateurs. Ces derniers détiennent globalement une part de marché
d’environ 15 % (pour la boucle locale), bien que celle-ci soit beaucoup
plus importante dans des villes comme Moscou et Saint-Pétersbourg
(où elle dépasse 50 pour cent). Les nouveaux opérateurs privilégient les
gros clients professionnels, auxquels on peut penser qu’ils offrent un
service de meilleure qualité et plus cher.
- Les opérateurs traditionnels desservent les entreprises plus petites et
les abonnés résidentiels. La plupart d’entre eux sont de petite taille, et
seulement trois comptent plus d’un million d’abonnés.
- Les prix du service téléphonique fixe local fourni par les opérateurs
traditionnels sont bas (principales caractéristiques : communications
locales non tarifées à la durée, pas de différence de tarifs entre les
abonnés résidentiels et professionnels, ni entre les heures de pointe et
les heures creuses). Malgré une contribution du service longue distance
aux recettes des opérateurs locaux (subventions croisées), les recettes
provenant des services locaux sont probablement insuffisantes pour
couvrir les coûts de prestation. Il s’ensuit que les opérateurs
traditionnels investissent relativement peu dans leur réseau local et
que la liste d’attente pour obtenir une ligne téléphonique est très
longue.
- Le marché longue distance est dominé par la société Rostelecom, qui
détient un monopole de droit sur les services longue distance. Malgré ce
monopole, d’autres sociétés ont fait leur entrée sur ce marché, où leur
part atteint environ 30 %. D’après ce que nous savons, les opérateurs
traditionnels sont tenus d’acheminer leur trafic longue distance par
l’intermédiaire de Rostelecom. Les tarifs longue distance pratiqués par
Rostelecom ont été maintenus élevés en partie en raison de la nécessité
de fournir des recettes aux opérateurs de services locaux. Les nouveaux
opérateurs sur le marché ne sont pas handicapés par l’obligation de
subventionner les services téléphoniques locaux
[1] et peuvent par
conséquent pratiquer des prix plus bas que Rostelecom et porter
préjudice aux subventions croisées.
- Le marché des services mobiles est concurrentiel et se compose de
plusieurs acteurs dans chaque secteur géographique. Nous ne savons
pas précisément quelle est la proportion d’opérateurs de services
mobiles d’envergure nationale ni le nombre d’opérateurs présents sur
chaque marché géographique, mais on compte en Russie environ
3 millions d’abonnés au service téléphonique mobile. Nous ne nous
sommes pas penchés sur les mécanismes d’attribution des fréquences
en Russie ni la question de savoir si l’accès aux fréquences constitue un
obstacle à l’entrée sur le marché.
Il nous semble que pour que la Russie développe un secteur des
télécommunications dynamique et concurrentiel, trois questions
interdépendantes doivent être prises en compte : réglementation des tarifs,
universalité du service et réglementation de l’accès.
Ces questions sont liées pour la raison suivante. Depuis toujours, les
prix du service téléphonique local en Russie ont été maintenus bas,
notamment pour faciliter la pénétration du service téléphonique dans un
pays où le revenu par habitant était plus bas qu’en Europe occidentale. Les
pertes occasionnées par la pratique de bas tarifs pour le service local ont
été financées en partie par l’augmentation des tarifs des autres services
téléphoniques, notamment longue distance et international. Ces tarifs
plus élevés ont alors été protégés par un monopole de droit, mais ils ont
incité les opérateurs à construire leurs propres installations longue
distance, en dépit du monopole, et à contourner entièrement le réseau
local, pour se raccorder directement à leur propre équipement PBX. Cette
pratique a exercé une pression à la baisse sur les tarifs longue distance et
a affaibli les recettes que les opérateurs locaux reçoivent des opérateurs
longue distance. Les opérateurs locaux ont ainsi vu entamer leur
rentabilité et n’ont plus été en mesure d’entretenir le réseau existant ou
d’en assurer l’expansion pour faire face à la demande.
L’une des solutions à ce problème, si cela était possible, serait de faire
plus rigoureusement – et efficacement – respecter le monopole sur les
services longue distance. Le subventionnement croisé entre le service
longue distance et le service local pourrait être préservé, ce qui
encouragerait l’entrée sur le marché et l’investissement dans le réseau
local.
Cependant, pour de nombreuses raisons que l’on connaît bien, les
monopoles ne sont pas souhaitables. C’est pourquoi une meilleure
solution serait d’autoriser la concurrence dans les services longue
distance et de permettre aux opérateurs locaux de percevoir une
redevance d’interconnexion élevée pour l’établissement et la terminaison
des communications sur leur réseau. De cette façon, les subventions
croisées des services longue distance vers les services locaux seraient
préservées sans que la concurrence dans les services locaux ne soit
sacrifiée.
Néanmoins, cette stratégie n’est pas non plus sans poser de
problème. En effet, des redevances d’interconnexion élevées encouragent
les gros utilisateurs de services longue distance à contourner entièrement
le réseau local et à se raccorder directement au réseau longue distance,
afin de se soustraire aux redevances d’interconnexion (c’est du reste ce
qui semble déjà se produire). En théorie, ce scénario pourrait être évité en
rendant le contournement illégal. Dans la pratique, les opérateurs locaux
se verraient accorder un monopole sur toutes les liaisons à destination et
en provenance des utilisateurs finaux, mais le problème serait alors qu’on
renforcerait les monopoles des opérateurs locaux. Dans le secteur des
télécommunications, où la distinction entre les services qui sont des
monopoles naturels et ceux qui sont concurrentiels n’est pas clairement
établie, il n’est pas souhaitable d’imposer un monopole de droit.
Il serait beaucoup plus avisé d’aborder séparément le problème des
subventions croisées et celui des tarifs d’accès. On peut pour cela
envisager la création d’un fonds auquel tous les opérateurs de
télécommunications seraient tenus de contribuer. La contribution de
chacun serait calculée selon une formule préétablie (par exemple un
pourcentage des recettes ou une redevance par minute d’appel). Ce fonds
serait ensuite utilisé pour subventionner les services téléphoniques
locaux. Il pourrait bien sûr servir également à financer d’autres objectifs
liés à l’universalité du service, par exemple améliorer la pénétration dans
les zones rurales ou assurer le raccordement des écoles. Ce fonds ne
devrait pas seulement être accessible aux opérateurs locaux existants
mais également à tout opérateur local prêt à fournir le service aux clients
résidentiels et aux petits clients professionnels. En fait, les opérateurs
locaux devraient concourir pour les subventions, celles-ci devant être
octroyées au fournisseur de services le moins-disant. Dans les régions
éloignées et rurales, c’est l’entreprise la plus efficace qui serait choisie aux
termes d’un processus d’adjudication dans le cadre duquel les opérateurs
indiqueraient la subvention la plus basse dont ils auraient besoin pour
fournir le service téléphonique local dans une région donnée. Cette
stratégie est utilisée pour assurer le service universel dans certains pays
en développement.
L’ampleur des subventions croisées nécessaires (et, partant, celle des
problèmes déjà évoqués) dépend bien sûr des pertes subies par les
opérateurs de service téléphonique local. La taille de ces pertes pourrait
être réduite par ce que l’on appelle le « rééquilibrage », c’est-à-dire le
processus qui consiste à augmenter les tarifs du service téléphonique
local de façon à permettre à l’opérateur de mieux couvrir ses coûts.
Cependant, les tarifs ne doivent pas nécessairement être augmentés pour
tous les clients. Ainsi, s’il est accordé une certaine souplesse aux
opérateurs locaux dans leur politique tarifaire, ils pourraient accroître
leurs revenus en proposant des systèmes de tarification novateurs, par
exemple des plans qui permettent d’appliquer des tarifs différents pour
les abonnés résidentiels et professionnels, une tarification différenciée
pour les heures de pointe et les heures creuses ainsi que des tarifs
modulés en fonction du nombre de minutes de communication gratuite.
En ce qui concerne la politique tarifaire et les subventions croisées,
nous vous encourageons à envisager les possibilités suivantes :
- Adopter dans la mesure du possible de nouveaux plans tarifaires pour
le service téléphonique local, qui permettent aux opérateurs de mieux
couvrir leurs coûts. Ces plans pourraient comprendre une tarification
différenciée pour les abonnés résidentiels et professionnels, pour les
périodes de pointe et les périodes creuses et selon le nombre de
minutes de communication gratuite. La réglementation tarifaire ne
devrait pas limiter la possibilité pour les opérateurs d’offrir de nouvelles
options tarifaires.
- Procéder au rééquilibrage des tarifs – opération qui consiste à autoriser
une augmentation des tarifs téléphoniques locaux pour établir un
meilleur équilibre entre l’offre et la demande.
- Créer un fonds auquel tous les opérateurs de télécommunications
seraient tenus de contribuer, qui servirait à compenser tout manque à
gagner des opérateurs de télécommunications locales (qu’il s’agisse des
opérateurs « traditionnels » ou des « nouveaux » opérateurs).
Selon une opinion largement répandue, l’instrument le plus
important pour instaurer la concurrence dans le secteur des
télécommunications est l’établissement d’un régime réglementant l’accès
et les accords d’interconnexion. Nous croyons savoir qu’il n’existe
actuellement qu’un régime limité et informel encadrant l’accès et
l’interconnexion. A notre avis, il est essentiel, pour que la concurrence se
développe à long terme, de mettre en place un cadre officiel assurant un
accès non discriminatoire et à bref délai.
Même si un pays de l’OCDE (la Nouvelle-Zélande) s’en remet presque
exclusivement au droit de la concurrence pour assurer l’accès au secteur
des télécommunications, il s’agit là d’une approche qui ne correspond pas
au consensus international en matière de meilleure pratique. On estime
plutôt, compte tenu de la nécessité de pouvoir réagir à bref délai, du
caractère particulier des modalités d’accès dans le secteur des
télécommunications et de la nécessité de déterminer les tarifs d’accès
réglementés au préalable plutôt qu’à posteriori, qu’il faut dans ce secteur
non pas s’en remettre au droit général de la concurrence, mais opter pour
une approche sectorielle (bien que cette approche puisse être intégrée à
l’application du droit général de la concurrence, comme c’est le cas en
Australie).
Les pays de l’OCDE ont pu constater que les différends sur les
questions d’accès et d’interconnexion sont fréquents et font l’objet de
vigoureuses contestations. Même en Russie, les négociations
d’interconnexion s’accompagnent d’un nombre considérable de
différends, d’infractions à la législation russe et d’actions discriminatoires
à l’égard de certains opérateurs
[2]. Il est par conséquent essentiel de
disposer d’un mécanisme qui permette de résoudre les différends sur les
questions d’accès rapidement et dans un sens qui favorise la concurrence.
Nous sommes d’avis qu’un régime d’accès bien conçu imposerait à
tous les opérateurs de réseaux l’obligation de négocier de bonne foi l’accès
et l’interconnexion. En outre, certains opérateurs (désignés par l’autorité
de régulation) devraient être soumis à d’autres exigences. L’autorité de
régulation devrait notamment être habilitée à arbitrer les différends en
matière d’interconnexion et à imposer des tarifs d’accès établis d’après
les coûts.
La mise en place d’un régime d’accès en bonne et due forme
n’implique pas la minoration ou la disparition du rôle de l’autorité de
régulation dans ce secteur. Au contraire, l’application active des règles de
la concurrence est essentielle pour éviter la collusion entre opérateurs de
télécommunications, pour contrôler les fusions et concentrations ainsi
que l’abus de position dominante (y compris la fixation de tarifs
d’éviction) et pour servir de soutien au régime d’accès, c’est-à-dire assurer
l’accès aux installations essentielles qui ne sont pas directement
couvertes par le régime d’accès.
Actuellement, il existe un solide consensus international sur
l’utilisation du « coût marginal prospectif à long terme » comme base de
détermination des tarifs d’accès. Tout en reconnaissant que cette
méthode présente un certain intérêt, il importe de ne pas perdre de vue
que sur le plan de la théorie économique, ses fondements sont fragiles. En
effet, l’expérience récente des pays de l’OCDE a montré que les questions
d’accès sont souvent complexes et peuvent avoir sur la concurrence un
impact qui est difficile à prévoir.
S’agissant de la réglementation de l’accès et de l’interconnexion,
nous recommandons :
- La mise en place d’un cadre juridique officiel pour régir
l’interconnexion, qui imposerait l’obligation à tous les opérateurs
d’accorder l’accès et l’interconnexion, et à certains opérateurs de les
accorder à des tarifs non discriminatoires et basés sur les coûts.
- L’établissement d’un mécanisme pour résoudre les différends relatifs à
l’accès et à l’interconnexion à bref délai et dans un sens qui favorise la
concurrence.
Les conférenciers du séminaire ont mis en évidence un certain
nombre d’autres questions qui pourraient se poser sur le marché russe,
bien qu’elles ne soient pas encore d’actualité. Par exemple, de nombreux
pays de l’OCDE se sont penchés sur la question de savoir pourquoi les
tarifs des appels aboutissant à des réseaux mobiles étaient demeurés
élevés. Cette réflexion a souvent débouché sur l’instauration d’un
contrôle réglementaire des tarifs de terminaison sur les réseaux mobiles.
Une autre question importante est celle de savoir si les opérateurs
des services téléphoniques locaux doivent être tenus d’accorder l’accès à
la « boucle locale ». Cette mesure est de plus en plus utilisée dans les pays
de l’OCDE pour promouvoir la mise à niveau de la boucle locale, en
particulier à l’aide de l’ADSL. Bien que ces questions ne soient pas, selon
nous, de première importance, peut-être devront-elles être examinées en
Russie à moyen terme.
Outre les points évoqués ci-dessus, de nombreuses autres actions des
pouvoirs publics peuvent concrètement renforcer le degré de concurrence
dans le secteur des télécommunications, notamment la portabilité du
numéro, l’accès aux réseaux (sur les terrains public et privé) et la
disponibilité des fréquences. Dans de nombreux pays, en effet, les
possibilités de concurrence dans le secteur des télécommunications
mobiles sont à l’évidence limitées uniquement par les fréquences
disponibles. Nous encourageons vivement à mettre à la disposition des
opérateurs de télécommunications un spectre aussi large que possible. A
notre avis, les pouvoirs publics ne devraient en règle générale pas
restreindre l’usage de ces fréquences, que les opérateurs devraient être
autorisés à utiliser pour créer le plus de valeur possible. Cependant, ce
principe est toujours soumis à certaines réserves. Ainsi, les titulaires de
licences ne devraient pas être capables de conserver des fréquences à
l’écart du marché pour limiter le développement de la concurrence. En
outre, les pouvoirs publics peuvent avoir l’occasion d’aider le marché à
choisir la norme technologique à adopter et de contribuer à la libération
des bandes de fréquence pour faciliter l’adoption d’une nouvelle
technologie.
L’expérience de la libéralisation du secteur des télécommunications
dans les pays de l’OCDE a maintes fois démontré l’utilité de la
libéralisation et de la concurrence pour améliorer les possibilités d’entrée
sur le marché, faire baisser les tarifs et stimuler l’innovation. Les
télécommunications constituent aujourd’hui l’un des secteurs les plus
dynamiques dans les pays de l’OCDE et un élément moteur essentiel de
l’évolution vers ce que l’on appelle « l’économie du numérique » ou
« l’économie du savoir ».
Il y a maintenant plusieurs années que le secteur des
télécommunications est privatisé en Russie. On y trouve un grand nombre
d’opérateurs, dont beaucoup font état d’une solide expérience.
Nous sommes d’avis que la Russie est aujourd’hui bien placée pour
mettre en place un cadre réglementaire adapté au secteur des
télécommunications, qui facilitera sa croissance et son intégration au
reste de l’Europe.
[*]
Darryl Biggar est membre de la Division de la concurrence de l’OCDE.
[1]
Concept for the Development of the Market for Telecommunications Services in
the Russian Federation, section 4.2, partie 3.
[2]
Concept for the Development of the Market for Telecommunications Services in
the Russian Federation, section 6.1.