2003
Terrains & Travaux
La carrière d’un « fondateur » du coaching (entretien)
Scarlett Salman
Le « coaching » est un terme à la mode en ce début de XXIe siècle. On le trouve bien sûr dans la littérature managériale
[1], mais aussi dans les magazines féminins, les hebdomadaires d’actualité politique et économique, et jusque dans les grands quotidiens nationaux. Les librairies lui consacrent leur devanture. Dans le monde du conseil en entreprise (le
consulting), l’utilisation du terme est foisonnante : nombreux sont les consultants qui se proclament « coachs ». Les formations au coaching se développent dans une sorte d’euphorie. Une association créée en 1997, la Société Française de Coaching, compte aujourd’hui près de 400 adhérents. On nous dit que cette pratique nous vient des États-Unis, où elle y est connue et reconnue depuis fort longtemps comme un des atouts de la performance pour les entreprises qui veulent durer.
[2] Un engouement certain accompagne la création du marché du coaching, qui se développe véritablement en France à partir de 1995-1996.
[3] Le « coaching » en entreprise fait sa première apparition dans la presse française à la fin des années 1980
[4], mais n’accède à une certaine visibilité qu’au milieu des années 1990.
[5] L’engouement et l’effet de mode battent leur plein en 2000-2002.
[6] Le mot est introduit en 1987 dans le Petit Robert, pour désigner la « démarche d’accompagnement personnalisé d’un dirigeant, d’une équipe, visant à atteindre le meilleur niveau de réussite professionnelle et d’épanouissement ». La définition qu’en donne la Société Française de Coaching est plus conforme au vocabulaire employé par les acteurs : un « accompagnement de personnes ou d’équipes pour le développement de leurs potentiels et de leurs savoir-faire dans le cadre d’objectifs professionnels ».
J’ai mené une enquête à la fois qualitative et quantitative pour rendre compte du développement du coaching dans les grandes entreprises françaises.
[7] J’ai cherché à comprendre comment le coaching est parvenu à s’imposer comme une pratique nouvelle et légitime dans le champ particulier du conseil. Mon propos s’est centré autour de l’étude de la « professionnalisation » du coaching, en suivant une démarche inspirée par Everett Hughes :
« Je commençais l’étude [des promoteurs immobiliers] en pensant apporter une réponse à la question usuelle : “Ces hommes sont-ils des professionnels ?” C’était une fausse question, car le concept de “profession” dans notre société n’est pas tant un terme descriptif qu’un jugement de valeur et de prestige. (…) De toute façon, dans notre société, ceux qui exercent un métier cherchent souvent à l’élever dans la hiérarchie professionnelle en le transformant en “profession”. Je ne décrirai pas ici le processus, mais j’indiquerai seulement que, dans mes propres recherches, je suis passé de la fausse question : “Est-ce que tel métier est une profession ?” aux questions plus fondamentales : “Dans quelles circonstances les membres d’un métier essaient-ils de transformer celui-ci en profession ?” et “Quelles étapes franchissent-ils pour se rapprocher du modèle valorisé de la profession ?” » (Hughes, 1996).
Dans cette perspective, l’étude de la manière dont les individus se sont constitués en groupe professionnel (occupational group), comment ils sont devenus des « coachs », s’est fondée sur l’observation des carrières (careers) des individus qui sont devenus coachs.
J’ai donc choisi de présenter ici la carrière de Laurent V., fondateur et président du premier cabinet de formation au coaching (1989),
Transformance, considéré par la presse comme le « pape » du coaching et comme son introducteur en France.
[8] Je m’appuie sur un entretien réalisé avec lui, au cours duquel il raconte l’histoire du coaching et « naturalise » son émergence, en en faisant le prolongement logique et naturel de sa carrière professionnelle, en parlant de «
synthèse » et en accentuant son rôle dans l’invention de cette nouvelle pratique. Son discours s’inscrit dans une certaine concurrence entre les « fondateurs », qui deviendra ensuite une concurrence entre « mondes » de coachs, perceptible dans la manière dont chacun s’arroge la paternité de l’invention du coaching.
[9]
Everett Hughes invite à prendre au sérieux la trajectoire biographique des individus et à la considérer comme constituante de la dynamique du groupe professionnel. Selon lui, la personne elle-même est la mieux placée pour décrire et analyser son travail. J’essaierai de montrer dans un premier temps comment l’histoire personnelle et professionnelle de l’interviewé se confond dans son discours avec celle du coaching, faisant de celui-ci le sens de sa vie. Cet entremêlement des deux niveaux appelle une interprétation ambiguë : d’une part, il révèle le phénomène d’accomplissement de soi dans le travail décrit par Hughes dans « Le travail et le soi » (1996). L’identité personnelle est subsumée dans l’identité professionnelle : « Le métier d’un homme est l’une des composantes les plus importantes de son identité sociale, de son moi et même de son destin dans son unique existence. Le choix d’un métier est presque aussi irrévocable que le choix d’un conjoint. » D’autre part, il se rattache au phénomène d’« illusion biographique » mis en évidence par Pierre Bourdieu (1994). La présentation de soi est aussi une production de soi : par la confusion entre son histoire personnelle et l’histoire du coaching, l’interviewé se met en scène comme « fondateur » et naturalise ainsi l’émergence du coaching.
« Toute biographie est l’étude monographique d’une carrière » affirme Hughes (1996 ; p. 177). Ainsi, en étudiant la subjectivité biographique d’un individu, on accède à la compréhension du processus qui l’a conduit à ce qu’il fait. De même, en étudiant les trajectoires biographiques (
careers) des membres d’un groupe, elles-mêmes influencées par les interactions existant entre eux et l’environnement, on parvient à saisir et à expliquer la dynamique de ce groupe professionnel. L’étude de la trajectoire de Laurent V. nous montre comment sa vie, c’est-à-dire cet ensemble d’interactions et de bifurcations, de
turning points pour reprendre l’expression de Hughes, a décidé du coaching. Les éléments biographiques de sa trajectoire sociale ont contribué à la construction et à l’imposition du coaching comme nouvelle profession. J’analyserai dans un deuxième temps les
turning points de sa carrière, qui progresse par conversion de ressources d’un monde à l’autre, démontrant un art de la « transmutation des capitaux »
[10] qui fait de lui un acteur décisif de l’histoire du coaching.
Dans le même temps, l’individu profite de ce mouvement historique, dont il n’est qu’un acteur. « Il est évident, et l’on doit en tenir compte, que le destin d’une personne ne tient pas seulement à des caractéristiques – talents, intelligence, caractère – qui peuvent être cultivées de diverses manières, mais qu’il dépend également du fait d’être né à un moment donné de l’histoire » précise Hughes (1996 ; p. 185). Je fais l’hypothèse que la carrière de Laurent V. et l’invention du coaching s’inscrivent dans la dynamique de récupération de la « critique artiste » par le capitalisme, théorisée par Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le Nouvel esprit du capitalisme (1999). Ce mouvement historique s’incarne dans la trajectoire individuelle de Laurent V. qui vaut pour exemple : il explique la réussite professionnelle de ce dernier et le succès du coaching, mais il est lui-même construit par cette trajectoire qui contribue à sa dynamique.
Entretien avec Laurent V., coach
Je reproduis ici deux extraits qui se recoupent pour illustrer la carrière de Laurent V. Le premier, plus long, est tiré d’un entretien réalisé à son cabinet, début mars 2002. Il s’agit du début de l’entretien, où je demande à Laurent V. de me parler de son parcours professionnel. Je suis reçue dans son bureau, composé de trois fauteuils en cuir et d’un paper-board, la table de bureau étant reléguée face au mur. Le tout ressemble davantage à un bureau de psychothérapeute qu’à celui d’un cadre d’entreprise. J’avais rencontré Laurent V. à une conférence de présentation de sa formation, qu’il donne tous les trois mois environ en vue d’une éventuelle inscription. En effet, le cabinet qu’il a fondé et qu’il préside, a, comme la plupart des cabinets de coaching, une double fonction : d’une part, il propose du coaching aux entreprises (c’est ce qu’on appelle l’accompagnement « intra-entreprise ») ; d’autre part, il exerce une activité de formation dite « inter-entreprise », c’est-à-dire qu’il forme des individus au coaching.
Le deuxième extrait, très court, est issu d’une prise de notes lors du séminaire de formation au coaching pour cadres dirigeants, intitulé « Dirigeant-ressource », auquel m’a conviée Laurent V. fin mai 2002. Le séminaire Dirigeant-ressource est une formation d’un jour et demi ; il s’adresse à des cadres dirigeants qui veulent se former au coaching, ou au moins intégrer dans leurs pratiques l’approche de Laurent V. C’est lui-même qui animait le séminaire, composé de 14 participants, moi y compris. Au début, nous avons tous été invités à nous présenter brièvement – en moins de trois minutes par personne – et Laurent V. s’est lui aussi prêté au jeu. C’est cette brève présentation que je reproduis ici.
Sc : J’aimerais connaître votre parcours professionnel.
LV : On va faire la version courte.
HEC et le monde du théâtre
[11]
En gros, j’ai fait HEC, puis une business school américaine, du côté de Chicago. Puis j’ai travaillé dans le cinéma, j’aurais voulu être cinéaste en fait ; lors de mon service, je l’ai fait au cinéma des armées. Après j’ai travaillé dans le cinéma publicitaire jusqu’en… Je suis sorti fin avril 68, vous voyez la période ! Oui, je venais de finir mon service. Bonne période pour trouver un job. Et après j’ai fait du théâtre, j’ai travaillé un peu dans l’audiovisuel, j’ai fait des études de comédien, tout en travaillant parallèlement dans la banque.
« Ça m’a réveillé ma vie spirituelle »
Et à partir de ça, j’ai découvert le travail corporel du comédien, respiration, relaxation… Le lien entre le corps et l’esprit. Et j’ai voulu pratiquer le yoga, alors j’ai pratiqué le yoga pendant un an, deux ans…, et notamment avec un moine hindouiste français. Et du coup, ça m’a réveillé ma vie spirituelle. Des lectures… la fréquentation de sages hindous à Paris… J’ai passé deux ans dans un monastère bénédictin. Mais ça n’était pas pour deux ans, c’était pour le restant de mes jours, je ne savais pas où aller exactement, j’étais en recherche… Je suis allé ensuite avec un maître hindou, en Hollande, j’ai vécu un an et demi… Une personne qui m’a marqué est le père Verlin, qui donne des conférences de Carême à Notre-Dame. Mais quelque chose me gênait. Pourtant j’allais devenir, j’étais brahmane
[12], tout, tête rasée…j’allais devenir moine (…) [incompréhensible] Mais je ne pouvais renoncer à l’insigne chrétienne. Je suis revenu du monastère, j’étais un peu déboussolé…
La découverte du « travail thérapeutique »
Sc : Vous aviez quel âge à ce moment-là ?
LV : J’avais 31 ans, déjà. C’était déjà pas mal, j’avais un peu d’expérience. Je cherchais… J’ai rencontré… à ce moment-là, j’ai rencontré par des gens de ma famille, des approches de psychologie humaniste, Carl Rogers
[13], etc. Et je me souvenais, à HEC, j’avais un ami qui avait créé en 1971 le CDPH, Centre de développement du potentiel humain. On était en 1973. Et là, j’ai commencé la
Gestalt
[14], les analyses verticales, horizontales… Mais j’étais un peu « névrosé » : avec un père Polytechnicien, une famille très rigide, mystique, c’était difficile d’arriver à trouver son identité, et puis j’avais fait une démarche tout à fait fondamentale… C’est là que j’ai découvert le travail thérapeutique que, jusqu’à présent, j’imaginais réservé à des gens qui étaient malades. Je voulais remettre de l’ordre dans ma vie.
Alors parallèlement, je me suis remis à la vie professionnelle. J’ai commencé un travail de thérapie, de formation. Je me suis investi sur ces deux pôles : d’un côté, le travail personnel, et le thérapeute. Au départ, j’étais client, puis je suis rapidement devenu thérapeute. À l’époque, c’était très nouveau en France… l’Analyse transactionnelle
[15] (l’AT), mais pas seulement… J’ai créé en 1975, avec un ami, l’Institut français d’Analyse transactionnelle, qui compte maintenant une petite centaine de personnes en France. Je me suis formé auprès des meilleurs spécialistes de la
Gestalt, il y en a quelques-uns en France, de la Bio… J’ai mis quinze ans pour devenir un maître d’Analyse transactionnelle.
Et parallèlement, je travaillais à introduire ces approches-là dans le management.
Sc : En tant qu’indépendant ?
LV : Oui, pendant quelques mois, j’étais indépendant, puis j’ai intégré un cabinet de RH
[16], j’étais consultant auprès de l’IDRA. J’étais spécialisé dans l’OD
[17], ce qu’on appelle l’
Organizational development. Je me suis spécialisé là-dedans, j’ai eu de gros chantiers (plusieurs centaines de personnes). Alors j’ai fait le pôle organisation d’un côté, et le pôle individuel, thérapie…
Sc : Mais la thérapie, c’était quel genre ?
LV : Analyse transactionnelle principalement, mais en intégrant des approches de psychologie humaniste, [suivent des noms de techniques inconnues]
Sc : Je ne connais pas tout cela. Vous avez parlé tout à l’heure de la « Bio » ?
LV : Oui, Pierrakos, qui est un des fondateurs de la Bioénergie avec Alexander Lowen ; ce sont des disciples de Wilhelm Reich
[18], vous avez entendu parler de Reich ? C’est un disciple de Freud, qui a créé le concept d’analyse verticale, il parle du corps, des tensions du corps…
Sc : D’accord. Et vous êtes devenu thérapeute dès que vous avez commencé l’analyse transactionnelle ?
LV : J’ai mis deux ans pour commencer… Puis je suis devenu thérapeute dans le cadre du CDPH, j’y suis rentré en 75, 76, et suis devenu codirecteur.
« On est là pour faire que les acteurs se rencontrent et trouvent ensemble la solution »
Alors, à partir de ce moment-là, j’ai travaillé à intégrer l’Analyse transactionnelle au management. J’ai écrit des bouquins, il y en a trois, là, qui circulent…
Sc : Oui, je connais…
LV : Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que c’est un best-seller. Marrant, hein ? Il est sorti en 1979, et a été vendu à plus de 50 000 exemplaires… Il a beaucoup introduit l’AT en France. Malheureusement, il n’a pas toujours été bien compris, les gens l’ont utilisé comme une technique extérieure…
Sur le plan de l’entreprise, je travaillais beaucoup avec le concept de l’OD.
Sc : En France ?
LV : Oui, j’ai toujours travaillé avec ça depuis 1974, c’est-à-dire une conception de l’entreprise où on n’a pas la solution, alors que souvent les experts ont la solution. On est là pour faire que les acteurs se rencontrent et trouvent ensemble la solution. On fait se rencontrer les groupes, on travaille beaucoup en géométrie variable, en transverse, on fait s’exprimer… Alors ce sont des approches développées à Harvard… Elles privilégient beaucoup l’émotionnel, le « quotient émotionnel ». Alors maintenant, on parle beaucoup de l’entreprise émotionnelle ; en AT, on parle non pas de l’adulte, mais de l’enfant.
Donc j’étais un peu un pionnier dans ce domaine-là. Ce qui fait que j’ai écrit d’autres livres. Et puis, en 81, je faisais partie de l’association européenne de l’AT, l’AEAT, et en 1982, j’en suis devenu le président. J’ai notamment milité au niveau européen. C’était surtout un travail de promotion de ces approches, je me déplaçais partout, je faisais des séminaires, à Hambourg, à Francfort… jusqu’en 1985. C’était très
« successful », j’avais en même temps des groupes didactiques à Paris et en Europe, j’avais deux, trois groupes de thérapie à Paris, et je travaillais la moitié de mon temps en entreprise. Jusqu’en 1984-85, vous connaissez le concept de
burn out
[19] ? L’épuisement,
burn out. C’est très précis dans nos approches. Et là, je me suis recentré sur l’entreprise, pour me rééquilibrer, j’avais trop de boulot.
« Passer de la psychologie à la psychosociologie à la sociologie »
C’est à partir de 86, 87, 88 que j’ai notamment travaillé pour Rank Xerox. Ils voulaient instaurer un programme de « qualité totale ». Et j’ai accompagné une vingtaine d’animateurs qualité, en tant que coach externe. C’est là que j’ai fait la synthèse, et que j’ai écrit mon bouquin,
Les Responsables porteurs de sens. J’ai fait la synthèse entre quatre, cinq niveaux : la systémique, l’approche qualité, le travail de groupe, les concepts d’AT, de Gestalt, et d’
OD… ; la personne dans un groupe, le groupe dans un système et le système dans un environnement : c’est passer de la psychologie à la psychosociologie à la sociologie. Des sauts épistémologiques : Crozier, Sainsaulieu, et l’approche
OD, que je commençais à bien maîtriser, Shine, Bennis, Argyris, Tannenbaum. Cela a donné ma synthèse, et ce bouquin, que j’ai sorti comme un package, que j’ai sorti en 88, 89.
[20]
La question était : « Comment souder une équipe ? ». C’est là que j’ai commencé à parler de coach.
L’influence américaine
Comme je baignais dans les milieux américains – j’avais été formé par les Américains, de façon très intense – j’allais trois, quatre fois par an aux États-Unis. J’ai fait des stages dans les prisons…
Sc : Où est-ce que vous vous formiez aux États-Unis ?
LV : C’est compliqué. Dans une école, fondée par des thérapeutes qui travaillaient dans les prisons : ça s’appelle Esklaepion, c’est du grec, mais je ne me souviens plus de ce que ça signifie. C’est l’école de Martin Groder. Martin Groder, il a fait la synthèse entre les approches de traitement des drogués et les techniques pures d’Analyse transactionnelle. Il est célèbre dans les prisons d’Arkansas… C’est pour vous dire, j’avais fait beaucoup de choses différentes, quoi.
Sc : Et le mot « coaching », alors ?
LV : Il est emprunté à la littérature anglo-saxonne. Si vous voulez, dans les milieux artistiques et sportifs anglo-saxons, c’était quelque chose de déjà bien implanté, même si ça existait en France dans les milieux artistiques, par exemple un acteur de théâtre. Le coaching a émergé dans les années 80, 90. Le travail de groupe, de créativité, de communication, comment aider les gens au changement, aider un patron à mieux fonctionner avec son équipe…
Alors, à partir de ça, en 88, 89, j’ai créé Transformance. J’ai travaillé plus ou moins en réseau. Et surtout j’ai créé en 89 la formation CTB, Coaching & Team-building. Elle durait vingt jours, ce n’était pas un gadget. Au début, elle rassemblait 15 à 20 personnes, aujourd’hui, ils sont toujours 45 personnes par groupe. Ca coûte assez cher, 45 à 50 000 F… J’ai formé plus de 400 coachs, quoi, rien que dans cette formation… Actuellement, j’ai 140 personnes en formation.
Du coup, ça m’a donné une notoriété, parce que personne ne s’y est mis avant 1995 seulement. À la SFCoach, les trois cadres ont été formés par moi. Et, parallèlement, j’ai fait beaucoup d’interventions en entreprises : je fais assez peu du coaching pur, je mêle coaching et
team-buiding
[21]… Je vois le dirigeant seul, je vois son équipe, on crée une charte de management, une vision, on la déploie… Ça peut toucher 25 000 personnes, comme chez Auchan. Quand on travaillait à la Caisse des Dépôts, on a travaillé avec le top-100, mais ça concernait 350 dirigeants. Pareil avec Renault. Il y a du coaching individuel, du
shadow-consulting
[22] aussi… Je vois le dirigeant, le patron, le responsable d’un grand projet, il vient me parler mais n’en parle à personne…
[L’entretien se prolonge une heure encore, sur le coaching à proprement parler.]
Notes : présentation de Laurent V. lors du séminaire Dirigeant-ressource, après que tous les participants (essentiellement des dirigeants, c’est-à-dire des directeurs commerciaux, industriels, des DRH…) se soient présentés personnellement.
Le coaching comme « synthèse »
« J’ai 59 ans et je n’arrive pas à le croire. Je suis divorcé depuis 5 ans, j’ai été marié 5, 6 ans seulement, ça n’a pas été une réussite. Je suis actuellement à une période très particulière de ma vie : c’est un peu l’aboutissement de trois voies. La première voie, c’est une vie en entreprise pas tout à fait classique. Je n’étais jamais tout à fait à l’aise, je suis un contrarié (mon père était un X-Mines, alors vous comprenez…) Après l’âge de trente ans, j’ai retrouvé ma vocation première, la psychologie. Je suis toujours resté dans le monde de l’entreprise comme consultant. Je suis devenu thérapeute et didacticien ; je suis resté thérapeute pendant 22 ans, j’ai arrêté il y a quatre ans, les voies se gênaient les unes les autres. Et enfin, au cÅ“ur de tout cela, il y a la dimension spirituelle. Ma famille est une famille catholique. J’ai passé deux ans dans un monastère peu avant trente ans. J’ai été brahmane, mais je suis revenu chez les catholiques. J’anime depuis quelques années des séminaires avec des moines. J’ai toujours essayé d’intégrer ces trois dimensions. Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être assez cohérent avec tout cela. Le coaching est une façon d’unifier un peu tout cela, depuis treize ans que je l’ai introduit en France.
Ce que j’attends – je reprends mon rôle d’animateur, je ne parle plus en tant que Laurent V. – j’aimerais concocter un peu ces expériences. J’ai coaché une cinquantaine de dirigeants. Le but était d’aider ces dirigeants à devenir des hommes-ressources… »
Quand l’histoire d’un individu se confond avec celle d’une profession
À lire l’entretien de Laurent V. sur son parcours professionnel, on se rend compte qu’il connaît bien son histoire. Contrairement à la plupart des interviewés, qui datent en général mal les événements de leur passé, il situe parfaitement l’âge qu’il avait à certains moments de sa vie (31 ans lors de son retour de son périple spirituel) ainsi que les années (avril 1968, 1973, 1974, 1975, date de création de l’Institut français de l’AT, 1976, 1979, date de parution de son livre sur l’AT, 1981-82, 1985-86, 1988-89) : la liste est impressionnante. Cette précision dans la datation indique une familiarité avec le discours sur soi et sur son histoire. On peut supposer que l’interviewé est amené à raconter de multiples fois son parcours professionnel. D’ailleurs, il précise d’emblée : « On va faire la version courte », comme s’il existait diverses « versions » de la même vie, à moduler suivant la situation de communication. Son discours se déroule de lui-même (mes questions sont rares et visent uniquement à faire préciser certains termes : « thérapie », « Bio »…). On peut remarquer que ma question initiale portait sur son « parcours professionnel » et que la réponse s’est largement organisée d’elle-même sur le thème : « Comment je suis arrivé au coaching », mêlant parcours professionnel et parcours personnel.
D’une manière générale, Laurent V. démontre une capacité dans le discours à mélanger son histoire personnelle et l’histoire du coaching. Son histoire personnelle commence avant celle du coaching à proprement parler, mais tout se passe comme si cette première histoire était aussi une généalogie ou une genèse du coaching, comme si le coaching était en gestation dans cette première histoire. Cette impression est confirmée par l’usage du mot « synthèse » qui revient plusieurs fois dans le premier extrait – « c’est là que j’ai fait la synthèse et que j’ai écrit mon bouquin », « j’ai fait la synthèse entre quatre, cinq niveaux… », « cela a donné ma synthèse » – et dans le deuxième extrait de manière plus explicite encore : « Je suis actuellement à une période très particulière de ma vie : c’est un peu l’aboutissement de trois voies. […] J’ai toujours essayé d’intégrer ces trois dimensions. Le coaching est une façon d’unifier un peu tout cela. » Dans l’histoire telle qu’il nous la raconte, il semble que Laurent V. ait fait de sa vie une nouvelle profession, et non l’inverse.
Le mélange du niveau de la biographie personnelle et de l’introduction du coaching participe à légitimer la position de l’interviewé dans le champ de cette nouvelle discipline. En racontant l’histoire du coaching comme avènement d’une approche intégrative, et en la liant si étroitement à sa vie, l’interviewé se pose comme l’inventeur légitime de cette approche – puisque le coaching est venu comme une « synthèse » de sa propre existence, justifiant et donnant sens après coup aux divers événements de son parcours. Le cours de la vie, même heurtée, donne une naturalité à cette représentation. C’est ce que Pierre Bourdieu appelle « l’illusion biographique » (1994). Le discours de l’interviewé sur son parcours professionnel, cette « version courte », n’est pas qu’une « présentation de soi », mais participe aussi d’une « production de soi » pour reprendre les termes de Bourdieu. L’interviewé se produit dans une biographie héroïsée, dont l’apogée est l’avènement et le développement du coaching.
Le caractère charismatique des chantres du coaching joue en faveur de la propagation de cette nouvelle discipline, surtout au début. La diversité – on parle de «
richesse » – des expériences, l’apparente facilité avec laquelle l’individu accède à des positions dominantes (on peut relever plusieurs points du parcours où, de simple adhérent ou client, Laurent V. devient directeur des institutions qu’il fréquente), la multitude des références savantes, en même temps que le caractère heurté de ce parcours, qui lui confère de la sincérité, donc de l’authenticité, contribuent à la production d’un
personnage étonnant et charismatique. La narration de cette histoire héroïsée fait partie de la présentation, c’est-à-dire de la production du personnage de coach.
[23]
La carrière d’un coach, ou l’art de la transmutation des capitaux
Je tente ici de reconstruire la trajectoire de Laurent V. comme une succession de
placements et de
déplacements dans l’espace social.
[24] La trajectoire de l’interviewé peut se lire comme la carrière d’un individu qui, parti d’HEC, épouse le destin de la « critique artiste », son « exigence spirituelle », son désir de créativité et de libération, avant de réinvestir le champ de l’entreprise en position de force. Partant de la conception bourdieusienne de l’espace social structuré en champs, je m’intéresse aux différentes ressources mobilisables et mobilisées par l’agent. Les points de rupture de son parcours constituent des reconversions de ressources d’un champ à l’autre.
Le début de la « carrière » de l’interviewé le positionne avantageusement dans le champ économique : fils d’un Polytechnicien, il est élève d’HEC, la plus prestigieuse des écoles de commerce, et part faire un MBA
[25] aux États-Unis (alors qu’il se dit « autodidacte »). Le premier
turning point intervient en 1968 («
fin avril 68 », précise-t-il). Il ne quitte pas le monde de l’entreprise (il travaille dans la banque) mais s’intéresse à celui de l’art : cinéma, théâtre. Apparemment novice dans ce domaine, il utilise ses compétences de commercial pour s’y intégrer et s’occupe du «
cinéma publicitaire ». Du monde de l’art, il passe à celui de la religion, sa nouvelle compétence de «
travail corporel du comédien » étant réinvestie dans la méditation (sa « recherche spirituelle » passe par les monastères, davantage que par les églises ; attrait pour les spiritualités orientales).
Le deuxième turning point – plus net, et souligné par l’interviewé lui-même – marque l’échec d’une voie qui serait exclusivement spirituelle, et le retour au bercail familial. C’est par sa famille et par son école de commerce qu’il accède à l’enseignement de la psychologie. Les réseaux constituent tout au long de son parcours une de ses principales ressources. L’expression de sa « critique artiste » se poursuit alors dans un cadre institutionnel valorisé par les membres de son groupe social (famille, pairs d’HEC…). La pression du groupe social est soulignée dans le discours par le terme « névrosé », et la description d’une famille « rigide ». Le recours à un ami d’HEC, la référence précise à l’institution « CDPH », sigle prononcé comme un mot ordinaire, comme une institution connue, reconnue, assoient la légitimité sociale de la voie de la psychologie.
La suite du parcours marque l’amorce de la carrière de Laurent V., et illustre sa capacité à acquérir rapidement une position dominante dans un domaine au sein duquel il était pourtant novice, à transformer une compétence en ressource d’une activité économique. De client de psychothérapie, il devient «
rapidement » lui-même thérapeute au sein du CDPH, dont il devient presque simultanément co-directeur
[26] ; si l’on suit les dates qu’il indique, en 1973 il
commence l’Analyse Transactionnelle (AT) en même temps que la
Gestalt et en 1975, il
fonde l’Institut Français d’Analyse Transactionnelle. En 1979, il
publie en collaboration avec deux autres personnes un ouvrage sur les applications de l’AT à l’entreprise, qui devient une référence («
best-seller vendu à plus de 50 000 exemplaires »). En 1982, il devient
président de l’Association européenne d’AT.
[27] L’ascension est rapide et révèle une capacité à
valoriser ses compétences en ressources.
L’interviewé se construit une carrière en valorisant successivement les différentes ressources, suivant le monde autour duquel il gravite, et en les convertissant en un même capital symbolique. La publication d’ouvrages lui assure la stabilité ainsi que la visibilité de son capital culturel ; l’adhésion, systématiquement transformée en direction, à des institutions déjà existantes ou qu’il fonde lui-même, crée et pérennise les réseaux, assurant le capital social. Enfin, la conversion des compétences en ressources d’une activité économique tend à accroître le capital économique. Encore faut-il que ces multiples ressources soient dotées d’un certain pouvoir symbolique. L’interviewé est très attentif à citer des références précises en psychologie (Pierrakos, Lowen, Reich, «
le burn out
c’est très précis dans nos approches ») comme en sociologie des organisations (Crozier, Sainsaulieu, Argyris…). Le discours savant vise à asseoir la légitimité du capital culturel, surtout chez un individu qui se dit « autodidacte » et qui doit compenser dans le domaine de l’entreprise le caractère un peu trop « original » (c’est-à-dire non conforme aux attentes des entreprises) de son parcours. Le diplôme d’HEC, l’allusion, même en négatif, au père Polytechnicien
[28], la validation par le marché (le «
best-seller ») renforcent la légitimité de l’individu dans le monde économique. Il se montre attentif à s’associer à des institutions, à la fois dans le discours et dans la réalité objective de son parcours : parcours et discours sont ponctués des noms précis des institutions qu’il fonde, dont il devient président, pour lesquelles il a travaillé (le CDPH, l’IDRA, l’Institut français d’Analyse transactionnelle, l’AEAT, Transformance ; il parvient même à s’arroger une paternité concernant la SFCoach – dont il ne fait pas partie – en déclarant «
À la SFCoach, les trois cadres ont été formés par moi »). Les multiples références à de grandes entreprises à la fin de l’entretien (Rank Xerox, Auchan, la Caisse des Dépôts, Renault…), à la prestigieuse institution d’Harvard, sont autant de certifications implicites, de recommandations. L’interviewé
fait référence à de nombreuses institutions et, du même coup,
se les donne pour références.
La carrière de Laurent V. est paradoxalement celle d’un « déclassé » par rapport à son groupe d’origine. L’interviewé a réussi à « minimiser » les effets de ce « déclassement » en le retournant son avantage : il parvient à valoriser au sein du monde de l’entreprise son itinéraire de « développement personnel » (parcours « spirituel » et psychothérapie). Il s’agit d’un double mouvement : d’une part, la valorisation de son capital familial (père Polytechnicien, HEC, connaissances par sa famille…) – que n’avaient probablement pas ses pairs dans le monde du « développement personnel » – lui permet d’accéder rapidement à une position dominante dans ce même domaine. Simultanément, son itinéraire atypique l’éloigne dans un premier temps de son groupe d’origine, mais lui permet de revenir doté d’une position originale dans l’entreprise. C’est à ce deuxième mouvement (comment un « déclassé » parvient–il à accéder à une position dominante dans son monde d’origine, le monde de l’entreprise ?) que je voudrais apporter un éclairage dans la partie suivante.
À l’interface du développement personnel et de l’entreprise : la récupération de la critique artiste par le capitalisme, un exemple individuel
Le coaching, un produit de marketing
Laurent V. se présente et se produit tout à la fois comme l’inventeur du coaching, ou tout au moins comme l’introducteur du coaching en France (deuxième extrait). Le passage où il raconte comment il a « fait [sa] synthèse » est particulièrement fourni en références théoriques, tant en psychologie qu’en sociologie des organisations. La publication de son ouvrage, Les Responsables porteurs de sens, constitue une étape cruciale dans la « théorisation » de cette nouvelle activité de coaching. Et pourtant, le vocabulaire utilisé par l’interviewé pour décrire cette « invention » n’a rien du champ sémantique du théoricien, du penseur d’une nouvelle approche théorique. Il parle de « package », de « best-seller », qu’il « a sorti » et qui « s’est vendu à plus de 50 000 exemplaires ». Il commente sa formation – « ce n’était pas un gadget » – par l’usage d’un terme plus familier du monde de la formation en entreprise que du monde de la recherche. Son « invention » est immédiatement décrite en termes commerciaux, et les chiffres donnés à la fin de l’extrait sur le nombre de participants à la formation et son coût, évoquent l’aspect « rendement ». L’expression « personne ne s’y est mis avant 1995 » est aussi révélatrice : elle consacre le coaching comme un marché et une mode, et l’« inventeur » du coaching est celui qui le lance sur le marché avant les autres. Nous sommes dans l’ordre du marketing, avec le lancement d’un nouveau produit et la création d’un marché. Le mot « package » évoque les produits dérivés, le « package » étant un ensemble de produits, susceptibles de se décliner à l’infini (les cassettes, les CD-ROM, les plaquettes…).
À l’interface du développement personnel et de l’entreprise…
La position de Laurent V. dans le monde économique ne l’oblige aucunement à renoncer à l’expression de son « exigence spirituelle ». En effet, l’interviewé continue de garder une activité dans le monde religieux, de par ses liens avec le monastère de Ganagobie dans les Alpes de Haute-Provence.
[29] Mais la position qu’acquiert l’agent dans le monde religieux se fait d’abord sous son identité d’acteur économique
[30] et non plus, comme lors de sa « recherche spirituelle », sous une identité plus strictement religieuse. Au contraire, Ganagobie devient une ressource mobilisable et mobilisée pour renforcer à la fois sa légitimité et sa position particulière (à l’interface du monde de l’entreprise et de celui du « développement personnel ») dans le monde économique.
La récupération de la « critique artiste » par le capitalisme
On observe alors au niveau individuel le processus général de récupération de la « critique artiste » par le capitalisme décrit par Luc Boltanski et Ève Chiapello dans
Le Nouvel esprit du capitalisme. Il s’agit ici d’individus qui récupèrent, sciemment et parce qu’ils y ont intérêt, l’aspiration à une libération. Dans cette problématique, le « retour » à l’entreprise
[31] de Laurent V. n’est en aucun cas un « amendement », mais est au contraire l’aboutissement, l’expression de la critique artiste (et sa récupération) dans le « nouvel esprit du capitalisme ». La trajectoire de l’interviewé est la carrière d’un individu qui,
du fait qu’il épouse les thèmes portés par la critique artiste
[32] et qu’il en
fait une profession, peut se positionner avantageusement dans le monde des entreprises. L’expression et la récupération de la critique artiste offrent à la fin des années 80, par la dynamique de la constitution d’un nouvel esprit du capitalisme, d’importants débouchés, à condition de réinterpréter les aspirations de la critique artiste en des termes débarrassés de toute référence subversive à une critique sociale. Il se crée là une
opportunité dans laquelle s’engouffre Laurent V., qui développe le coaching à cette époque (entre 1987 et le début des années 90). Cette incorporation de la critique artiste dans le capitalisme est plus ou moins inconsciente chez les acteurs. Le désir de libération, d’autonomie, de convivialité, de recherche d’un sens, d’une vision, sont d’abord portés par la critique artiste du mouvement de 68, comme le montrent Boltanski et Chiapello. L’emploi de la notion de «
névrose » dont parle Laurent V. exprime bien cette volonté de «
délivrance du désir opprimé d’être quelqu’un d’autre » qui définit selon les auteurs le désir de libération
générique, désir d’émancipation et d’autoréalisation des individus, plus facilement récupérable et récupéré par le capitalisme que la libération
spécifique.
[33] Parmi les références qu’il cite, on trouve Wilhelm Reich, considéré par le mouvement libertaire comme un des théoriciens du lien entre génitalité entravée et capitalisme (approche liant sexologie et politique).
[34] Mais la reprise des thèmes de mai 68 dans le néo-management
[35] illustre précisément cette récupération selon Boltanski et Chiapello : en effet, les thèmes sont « récupérés » au sens où ils sont débarrassés de toute référence à la critique du capitalisme, contrairement à leur utilisation par le mouvement de Mai.
[36] La référence, dans les deux extraits, à sa « névrose » qu’il attribue à son père « Polytechnicien » est significative de cette récupération : elle permet de connoter négativement, donc positivement dans le monde de l’art, ce qui s’avère être une ressource dans le monde de l’entreprise.
La trajectoire de Laurent V. est idéal-typique de ce mouvement d’incorporation de la critique artiste par le capitalisme. C’est précisément cette trajectoire qui lui assure – et assure au coaching – le succès au milieu des années 90.
Le coaching s’est développé sous l’impulsion d’individus qui sont parvenus à imposer leur « juridiction spécifique » – pour reprendre les termes d’Abbott (1988) – au sein du marché du conseil, en jouant de la conversion de différentes ressources d’un monde à l’autre. Ces « fondateurs » se sont dotés d’un certain « charisme » qui a joué en leur faveur dans l’introduction du coaching dans les entreprises. Rappelons-nous que le premier article qui paraît dans
Le Monde sur le coaching est le portrait d’un coach, décrit comme un « passeur », un « personnage énigmatique ».
[37] L’histoire de Laurent V. telle qu’il nous la raconte est héroïsée, il paraît être lui aussi un personnage hors du commun. Le « personnage » du coach se dote, par contamination, du charisme de ses « fondateurs ». Toute la difficulté par la suite, dans la constitution de la
profession de coach, est alors la transférabilité et la stabilisation des compétences. Si le coach est un personnage charismatique (c’est-à-dire un être exceptionnel), comment transmettre ce charisme à d’autres, comment le professionnaliser ? Les coachs répondront d’une double manière à ce problème, qui se pose dès la « naissance » du coaching. Le charisme permet de distinguer le coach du simple consultant, et de lui conférer du prestige. Mais les coachs, pour asseoir leur légitimité, doivent à tout prix se débarrasser de l’image du « gourou » qui ne manque pas de leur être associée. Ils entretiennent des relations conflictuelles avec le charisme, et Laurent V. est autant critiqué que vénéré pour ce qui fait précisément sa renommée.
La rationalisation et la stabilisation des compétences se sont opérées à la fois par les instituts de formation créés par les « fondateurs » et par les livres qu’ils ont écrits. Des « manuels » de coaching sont disponibles dans le commerce, qui décrivent les principaux modèles et techniques mobilisés lors de la prestation. Mais ce sont les formations qui assurent le plus profondément cette transmission : elles visent à la « fabrication » du coach, par des exercices de travail sur soi qui ont pour objectif explicite la transformation de soi. Dans la formation de Laurent V., un prérequis indispensable est de suivre ou d’avoir suivi une psychothérapie. La Société Française de Coaching exige de ses membres qu’ils attestent d’un « accompagnement ». Ces exigences d’un travail sur soi participent de la formation de l’identité professionnelle, de la « fabrication » du coach : c’est ce travail sur soi qui assure la transmission de « compétences » non directement rationalisables. Là encore, comme l’a montré Hughes dans son étude sur les médecins (1958), plus que de compétences à transmettre, il s’agit bien de la « fabrication » d’une identité professionnelle indispensable à la constitution du métier de coach.
Enfin, les tentatives de « professionnalisation » de certains acteurs ont contribué à prendre de la distance avec le « charisme » des fondateurs. Les entreprises mettent en place des critères, et se méfient de tout coach qui semble plus soucieux de « développement personnel » que de rentabilité économique. C’est en tout cas ce qui ressort des entretiens réalisés avec les directeurs des ressources humaines de grandes entreprises proposant du coaching à leurs cadres. Un certain cynisme semble même poindre, comme à cette conférence à l’École Supérieure de Commerce de Paris, où un coach a affirmé sans détour que le « développement personnel » était recherché simplement parce qu’on pensait aujourd’hui qu’il était un gage de réussite de l’entreprise…
·
ABBOTT (A.), 1988. The System of Professions. An Essay on the Division of Expert Labor, University of Chicago Press, Chicago.
·
BOLTANSKI (L.), CHIAPELLO (E.), 1999. Le Nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, Paris.
·
BOURDIEU (P.), 1994. « L’illusion biographique ». In : Raisons pratiques, Seuil, Paris.
·
DUBOST (J.), 1987. L’Intervention psychosociologique, PUF, Paris.
·
HUGHES (E.), 1958. Men and Their Work, Free Press, Glencoe.
·
HUGHES (E.), 1996. Le Regard sociologique. Essais choisis, trad. fr., Éditions de l’EHESS, Paris.
·
LORIOL (M.), 2000. Le Temps de la fatigue. La gestion du mal-être au travail, Anthropos, Paris.
[1]
La « littérature managériale » désigne les revues et ouvrages dits de management, destinés aux consultants, aux directions des ressources humaines et aux cadres, et traitant des questions relatives à l’organisation des entreprises.
[2]
Je fais ici référence à la « bible » du management,
Built to Last de J. Collins et J. Porras, 1996, traduit en français en 1997,
Bâties pour durer, avec un sous-titre évocateur : « Les entreprises visionnaires ont-elles un secret ? ».
[3]
Le premier cabinet de coaching est fondé en 1989, mais il reste isolé jusqu’au milieu des années 90. C’est seulement entre 1995 et 1996 que le marché se développe : le catalogue de formation de la Cegos, important cabinet de conseil, proposait deux stages (très courts) de formation au coaching en 1995, et elle en propose huit en 1996. Le Dôjô, cabinet spécialisé dans le développement personnel et professionnel, ouvre une formation au coaching en 1996. La Société Française de Coaching (SFCoach), organisme qui se donne pour but de « promouvoir le métier du coaching », est créée en 1997.
[4]
C’est dans une presse spécialisée, le newsmagazine
Challenges, que l’on trouve dès septembre 1988 un article intitulé « Les managers ont besoin de “coach” ! ».
[5]
Le premier article explicitement consacré au coaching par le journal
Le Monde date de décembre 1995. En 1996, deux articles paraissent dans ce même journal, qui ne se limitent plus à la présentation du coaching mais tentent une mise en perspective, l’un sur « la démocratisation du coaching », l’autre sur la critique du rapprochement entre sport et coaching de managers.
[6]
Le Monde (surtout ses suppléments hebdomadaires comme
Le Monde économie,
Le Monde interactif) consacrent, entre la fin 1999 et le début 2002, une dizaine d’articles au coaching, lui prêtant d’ailleurs des significations diverses. Le premier numéro (octobre 2001) du mensuel d’actualité socio-économique
Le Monde Initiatives, met le coaching à la une. Sans prétendre à l’exhaustivité, rappelons que
Le Nouvel Observateur,
Le Figaro,
l’Usine nouvelle, et le magazine
Psycho, ont consacré au moins une de leurs pages au coaching depuis le début 2002.
[7]
J’ai réalisé plusieurs entretiens avec des coachs occupant une position plutôt dominante dans le monde du coaching, avec des directeurs de ressources humaines mettant en place le coaching dans leurs entreprises, et avec des cadres « coachés » dans leur travail. J’ai participé à un séminaire de formation au coaching pour cadres dirigeants. Mon enquête s’est également appuyée sur une conférence donnée par des coachs de différents cabinets dans une école de commerce, sur de multiples discussions informelles avec une coach en formation et sur des lectures d’ouvrages de coaching. J’ai conçu et envoyé un questionnaire d’une quarantaine de questions aux membres de la SFCoach, avec un retour de 116 réponses. Le dépouillement des données n’a malheureusement pas pu donner lieu à un traitement statistique lors de la rédaction du mémoire, faute de temps.
[8]
L’expression « pape du coaching » pour désigner Laurent V. est maintes fois employée par les acteurs eux-mêmes. On la trouve notamment dans
Le Monde Initiatives, octobre 2001. On peut également lire dans
92 Express, septembre 2000 : Laurent V., « unanimement reconnu comme l’homme qui a introduit le “coaching” en France depuis une douzaine d’années avec toutes les résistances qu’on imagine à surmonter ». Le premier article paru sur le sujet, en septembre 1988 dans
Challenges (mentionné plus haut), est un entretien avec Laurent V.
[9]
Bernard Hévin, fondateur et président d’un autre cabinet de coaching, dit avoir été contraint de forger un nouveau modèle théorique qu’il a appelé « coaching » : « Donc il a fallu inventer un nouveau modèle, et donc une nouvelle profession, tout simplement ! ». On retrouve cette personnalisation et cette appropriation de l’invention du coaching chez un autre « fondateur » comme Daniel Cohen, président du cabinet Mediator International, auquel
Le Monde avait consacré son premier véritable article sur le coaching. L’histoire des débuts du coaching est toujours racontée d’une manière un peu héroïque, les « fondateurs » se désignant chacun comme des « pionniers » : présentant le coaching en préface au livre de François Caby,
Le Coaching, Daniel Cohen parle d’ « une approche que nous étions quelques rares pionniers à développer en entreprise, dès la fin des années 1980, malgré le scepticisme ambiant. »
[10]
Selon l’expression que m’a suggérée J.-S. Beuscart.
[11]
Pour dynamiser la lecture et faciliter ensuite l’analyse, j’ai choisi d’insérer des titres à ma retranscription, qui font saillir les
turning points de la trajectoire de l’interviewé.
[12]
Membre de la caste sacerdotale, la première des quatre grandes castes traditionnelles de l’Inde. L’affirmation de l’interviewé suscite alors une interrogation : peut-on
devenir brahmane ?
[13]
Carl Rogers, psychosociologue nord-américain, est le théoricien de la « non-directivité » et de la « dynamique de groupe ». Il fait partie de « l’école lewinienne après Lewin », c’est-à-dire de la deuxième génération de la psychosociologie nord-américaine. Influent au
National Training Laboratory in Group Developpement créé dans la mouvance de Lewin dans l’immédiat après-guerre, Rogers a également engagé des recherches dans le cadre du « Counselling center » de Chicago, unité rattachée au département de psychiatrie de l’université de la ville. Il publie en 1947
Counselling and Psychotherapy.
[14]
La
Gestalt est la psychologie de la forme, courant de psychologie du début du siècle. Kurt Lewin, un des fondateurs de la psychosociologie, transposa la
Gestalt à l’étude des phénomènes sociaux, permettant le développement de tout un courant de la psychologie sociale.
[15]
L’Analyse transactionnelle est une méthode d’analyse de psychothérapie, fondée sur la division en trois « états du moi » (« moi enfant », « moi adulte », « moi parent »). Selon J. Dubost (1987), il s’agit d’une « vulgarisation de la théorie freudienne ».
[16]
Un cabinet de Ressources Humaines.
[17]
Dans les années soixante aux États-Unis et au Canada, se diffuse la notion de Développement organisationnel (DO) ou «
Organizational development » (OD). Les praticiens du DO sont Peter Drucker, figure connue comme gourou du management, R. Blake et J. Mouton, Herzberg.
[18]
Wilhelm Reich (1897-1957) est un psychanalyste membre de la Société Psychanalytique de Vienne de Freud dans les années 1920. Il tente ensuite de lier les approches de Freud et de Marx avant de développer sa théorie de l’« orgone », énergie vitale libérée au moment de l’orgasme, à laquelle est consacré l’ensemble de ses travaux.
[19]
Le «
burn out » est une notion issue de la psychopathologie du travail. Dans son étude sur l’évolution de la notion de « fatigue » au travail, Marc Loriol (2000) montre que le concept de «
burn out » est employé pour désigner la « mauvaise fatigue », en opposition à la « bonne fatigue » liée par exemple à l’exercice physique. Le «
burn out » est utilisé par les infirmières pour exprimer le malaise de leur condition professionnelle. Ce concept introduit une lecture psychologique des situations de travail.
[20]
Il s’agit d’un système de cassettes audio et d’un manuel.
[21]
Le «
team-building » désigne le coaching d’équipe. Cette technique s’inscrit dans la filiation de la dynamique de groupe.
[22]
Le «
shadow-consulting » est, littéralement, du « conseil dans l’ombre ». Comme le définit ensuite l’interviewé, il s’agit d’un accompagnement strictement confidentiel du directeur général d’une entreprise, à contenu essentiellement stratégique.
[23]
Il est tout à fait révélateur que le premier article consacré dans
Le Monde au coaching, en décembre 1995, soit le
portrait d’un coach, Daniel Cohen. L’attention se focalise moins sur l’activité que sur l’homme. Le titre de l’article, « Les gens ne voient pas l’autre rive, je suis le passeur », est lui aussi révélateur : c’est le personnage du coach, son caractère un peu mystérieux, charismatique, qui retient l’attention, devant
l’activité de coaching assez peu développée dans l’article.
[24]
« Essayer de comprendre une vie comme une série unique et à soi suffisante d’événements successifs sans autre lien que l’association à un “sujet” dont la constance n’est sans doute que celle d’un nom propre, est à peu près aussi absurde que d’essayer de rendre raison d’un trajet dans le métro sans prendre en compte la structure du réseau, c’est-à-dire la matrice des relations objectives entre les différentes stations. », Pierre Bourdieu,
op. cit., p. 88.
[25]
Master of Business Administration : diplôme américain prestigieux, dans le domaine des études de gestion ; correspond à un niveau de DESS (Bac+5).
[26]
«
Je suis devenu thérapeute dans le cadre du CDPH, j’y suis rentré en 75, 76, et suis devenu codirecteur. »
[27]
Les différents éléments de la biographie de Laurent V. sont vérifiables dans ses publications.
[28]
L’interviewé rapproche, dans les deux extraits, sa « névrose » de son père « Polytechnicien », ce qui connote négativement – donc positivement dans le monde de l’art – une ressource (habitus et capital social) dans le monde de l’entreprise.
[29]
Il y anime le « Centre Entreprises » du monastère, en collaboration avec des chefs d’entreprise, des consultants et des moines. Il faudrait ici se livrer à une analyse fine du rôle que joue la référence au monastère de Ganagobie dans la légitimation symbolique du coaching auprès des entreprises (au travers de certains cercles de dirigeants). La problématique de Boltanski et Chiapello trouverait certainement dans ce monastère une illustration de la justification « éthique » des pratiques du management. Il serait également intéressant de reprendre l’étude des rapports entre champ économique et champ religieux, « le prieur du monastère de Ganagobie estimant qu’il doit être en excédent, un peu comme ces “charities” américaines qui font du business », comme me l’a précisé un coach.
[30]
Dans la présentation des membres de l’Unité de recherche du centre de Ganagobie, Laurent V. est présenté comme le « président de Transformance », son cabinet de conseil. Source : site Web de Ganagobie.
[31]
« Retour » qui n’en est pas exactement un dans le cas de Laurent V. : il n’a jamais vraiment quitté le monde de l’entreprise sauf pendant la période de « recherche spirituelle ».
[32]
On peut citer le désir d’autonomie, d’initiative, de créativité, plus généralement de libération…
[33]
« Les deux sens de “libération” sur lesquels joue sa récupération par le capitalisme », in « À l’épreuve de la critique artiste », Boltanski et Chiapello,
op. cit., pp. 521-528.
[34]
De même, dans la bibliographie indicative donnée par un autre institut de formation au coaching, on trouve le
Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, un des « manifestes » du situationnisme en 1968.
[35]
Ce que j’appelle, avec Luc Boltanski et Ève Chiapello, le « néomanagement », est l’ensemble des doctrines et des notions parues dans la littérature managériale depuis le début des années 90.
[36]
« Ainsi, les qualités qui, dans ce nouvel esprit, sont des gages de réussite – l’autonomie, la spontanéité, la mobilité, la capacité rhizomatique, la pluricompétence, la convivialité, l’ouverture aux autres et aux nouveautés, la disponibilité, la créativité, l’intuition visionnaire, la sensibilité aux différences, l’écoute par rapport au vécu et l’accueil des expériences multiples, l’attrait pour l’informel et la recherche de contacts interpersonnels – sont directement empruntées au répertoire de Mai 68. Mais ces thèmes, associés dans les textes du mouvement de mai à une critique radicale du capitalisme (notamment à la critique de l’exploitation) et à l’annonce de sa fin imminente, se trouvent dans la littérature du néomanagement, en quelque sorte autonomisés, constitués en objectifs valant pour eux-mêmes et mis au service des forces dont ils entendaient hâter la destruction. », Luc Boltanski et Ève Chiapello,
op. cit., p. 150.
[37]
«
J’ai été frappé par l’intensité de sa présence » dit de lui un collègue interrogé par la journaliste, qui ajoute «
Daniel Cohen est un homme qui, manifestement, ne laisse pas indifférent. »,
Le Monde Initiatives, 5/12/95.