2003
Terrains & Travaux
Introduction à « La sociologie économique des entreprises et des entrepreneurs » de Mark Granovetter
Ashveen Peerbaye
Pierre-Paul Zalio
Auteur majeur de la « nouvelle sociologie économique »
[1], notamment par sa contribution aux théories des « liens faibles »
[2] et de « l’encastrement » des actions économiques
[3], Mark Granovetter nous propose, à partir d’une analyse secondaire d’enquêtes conduites à Java, à Bali, aux Philippines, en Thaïlande, en Afrique de l’Est et aux États-Unis, une théorie des conditions de l’action entrepreneuriale.
[4] Les entrepreneurs dont il s’agit ici sont plus volontiers boutiquiers, patrons pêcheurs ou marchands que dirigeants de grandes organisations managériales. Ils offrent cependant à Granovetter le cadre comparatif d’une interrogation sur le bon niveau d’encastrement (ni atomisation individualiste des agents, ni sur-socialisation dans des réseaux générateurs de coûteuses obligations), et sur le type de structures sociales propres à favoriser leurs activités économiques. Le principal résultat de ce texte est une théorie du découplage des communautés d’entrepreneurs comme théorie alternative aux « théories traditionnelles du développement » et comme clé de compréhension de la réussite de certaines entreprises issues de communautés ethniques minoritaires (notamment les Chinois d’Outre-mer). La démonstration repose sur une comparaison méthodique de différents contextes par laquelle, pas à pas, Granovetter détermine les facteurs sociaux favorables aux entreprises.
Cette théorie de l’action entrepreneuriale s’appuie sur l’étude de petites entreprises, dans des économies dites « en développement ». En cela, elle s’inscrit dans un courant de recherches sur les entrepreneurs ethniques et plus généralement sur le « capitalisme pauvre » (
poor capitalism)
[5] dont une des originalités est d’avoir inversé les hypothèses de fragilité et de domination de ces formes d’activités économiques pour s’intéresser
a contrario aux facteurs de succès de petites entreprises privées issus des « minorités ethniques ».
[6] Initialement publié par A. Portes, auteur représentatif de ce courant d’analyse
[7], ce texte retourne ainsi la thèse convenue de la fragilité économique des ces minorités.
[8] Son objet est de construire un cadre théorique général permettant de comprendre pourquoi
certaines communautés ethniques, dans
certaines conditions peuvent donner naissance à des empires économiques d’une prospérité florissante. Sans doute faut-il davantage parler « d’affaires » que d’entreprises (nous avons hésité sur le terme dans le texte) du fait de la diversité des activités décrites, et parce qu’il s’agit souvent, selon l’expression de Geertz, cité par Granovetter, d’ « entrepreneurs sans entreprise », où l’activité tient moins à l’existence de firmes instituées juridiquement et bureaucratisées qu’à celle d’un type de « structure sociale » favorable à l’entrepreneur. Il s’agit donc, en récusant toute démarche culturaliste
[9], de considérer ces « entrepreneurs pauvres » – dont les succès sont parfois macroéconomiquement méconnus, et qui appartiennent à des minorités ethniques ou migrantes – comme des capitalistes comme les autres.
[10]
Mais l’objet de Granovetter n’est pas d’en rester à des considérations singulières sur l’activité entrepreneuriale de quelques minorités ethniques en Indonésie ou aux Philippines. À partir de la comparaison d’une grande variété de sources secondaires, il vise, on l’a dit, une théorie générale de l’action entrepreneuriale par l’identification « d’affinités électives » (Weber) entre certaines configurations sociales et le développement de l’activité économique. Ainsi, la dynamique couplage/découplage qui caractériserait certaines minorités ethniques permet d’expliquer leur réussite économique. En cela la démarche est wébérienne : la recherche d’une généralité des types idéaux – d’autant moins univoques qu’ils sont ajustés à la réalité singulière du terrain qu’ils décrivent – justifie les longs développements érudits pour construire la théorie au terme d’une comparaison dont la chaîne s’allonge toujours davantage à mesure que s’améliore, en un type idéal donné, l’ajustement significatif. Chez Granovetter le passage est parfois un peu abrupt, et il faut admettre, d’une proposition l’autre, que le boutiquier chinois membre d’une bangsa, ou le membre d’un groupe de parenté philippin présent dans le staff d’une pêcherie, sont finalement tous deux des entrepreneurs. S’il est parfois raisonnable de ne pas être trop wébérien, un des motifs de ces short cuts théorico-comparatifs est peut-être le souci de retraduire sans trop de délai les notions ad hoc des descriptions ethnographiques dans le lexique univoque d’une sociologie économique capable de s’opposer, par sa théorisation propre, aux modèles de l’économie standard. Un tel souci d’efficacité théorique justifie sans doute un peu de violence faite à des contextes par ailleurs judicieusement comparés, quand sont convoquées, sans précaution excessive, les notions de structures sociales, de capital social, de groupes de parenté, etc.
Ainsi, par exemple, les notions de clientélisme ou d’ « économie morale » fonctionnent dans le texte à la fois comme des concepts sociologiques généraux, et comme des notions qui ne prennent sens que dans un contexte précis : celui de l’activité économique des communautés de la diaspora chinoise. Dans cette dernière perspective, qui est celle des relations de l’univers culturel chinois avec le capitalisme, la question générale des relations sociales (en chinois,
guanxi) prend un autre sens. Weber soulignait qu’en Chine « les particularités fondamentales de la “disposition d’esprit” (
Gesinnung), en l’occurrence de la prise de position pratique à l’égard du monde, ont contribué fortement, elles aussi, en agissant selon leur logique intrinsèque, à entraver le capitalisme (…) »
[11] Ces dispositions d’esprit chinoises se caractérisent selon Weber par une absence de relation éthique avec le monde divin, et une volonté de s’adapter au monde : la voie du salut n’est pas, contrairement au calvinisme, de changer le monde pour le rendre conforme à un idéal religieux, mais de se confondre au monde tel qu’il est. D’où l’importance dans l’espace culturel chinois de la parenté et des traditions. Weber souligne ainsi : « Le contenu des devoirs d’un Chinois confucéen se définissait toujours et partout par une piété à l’égard de personnes concrètes, vivantes ou mortes, que les différents ordres avaient placées dans sa proximité (…). Cette limite personnaliste à l’objectivation a sans doute revêtu, comme limite à la rationalisation objectivante, une importance notable pour la mentalité économique : sa tendance constante a été de lier intérieurement l’individu aux membres et aux alliés de sa parentèle ; à des personnes en tous cas, et non à des tâches objectives (à des “entreprises”). »
[12]
Si, paradoxalement, sur la base d’un même constat, les conséquences paraissent s’inverser sous la plume de Granovetter, c’est moins que Weber s’est trompé que parce que ces dispositions spécifiques sont mobilisables autrement. Ainsi, la notion d’ « économie morale », utilisée dans le texte de Granovetter renvoie à une norme de réciprocité : « Dans les sociétés paysannes non encore pénétrées par les clivages de classe, ces relations prennent généralement la forme de liens patrons/clients. Le patron est supposé protéger ses clients et satisfaire leurs besoins matériels ; réciproquement, les clients lui doivent travail et fidélité. »
[13] Autrement dit, le résultat général de Granovetter – l’avantage des communautés minoritaires dans un contexte donné – peut-il vraiment être dissocié des conditions qui lui donne sens ? Les relations sociales et les pratiques de réciprocité réactivent, dans des contextes de communautés minoritaires, la valorisation chinoise traditionnelle des groupes de parenté et des formes de compartimentation, sociale et géographique, de la société chinoise. L’efficacité propre des communautés de la diaspora chinoise tient donc autant à des propriétés théorisables en généralité (le découplage) qu’à la permanence de certaines formes de réciprocité contrôlée qui peuvent prendre la forme d’atouts économiques quand s’opère, dans
certains contextes, une redéfinition de
certains traits de la tradition. De ce point de vue, on comprend qu’outre son résultat propre, ce texte constitue aussi une remarquable illustration de ce qu’est la recherche comparative de mécanismes sociologiques généraux en sociologie économique.
[1]
Voir Philippe Steiner,
La Sociologie économique, Paris, La Découverte, 1999 et Richard Swedberg,
Une Histoire de la sociologie économique, Paris, Desclée de Brouwer, 1994. Pour résumer très brièvement le programme de sociologie économique de Mark Granovetter, on peut dire qu’il s’organise autour de trois propositions principales. 1°) Contrairement à ce que considère la théorie économique standard, les actions humaines, notamment économiques, ne sont pas sous-socialisées et atomisées, les institutions étant socialement construites. 2°) Elles ne sont pas non plus sur-socialisées, mais encastrées dans des réseaux de relations personnelles. 3°) Sur le marché, la poursuite d’objectifs économiques par les acteurs s’accompagne généralement de la poursuite d’objectifs non économiques, tels que la sociabilité, la reconnaissance sociale, le statut et le pouvoir.
[2]
Voir Mark Granovetter, “The Strength of Weak Ties”,
American Journal of Sociology, 78, 1973, traduit dans
Le Marché autrement, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
[3]
Voir Mark Granovetter, “Economic Action and Social Structure: the Problem of Embeddedness”,
American Journal of Sociology, 91, 1985.
[4]
Ce texte a été initialement publié dans A. Portes (éd.),
The Economic Sociology of Immigration, New York, Russel Sage Foundation, 1995, pp. 128-165.
[5]
Voir par exemple, Jean-François Bayart (dir.),
La Réinvention du capitalisme, Paris, Karthala, 1994.
[6]
Longtemps concentrées sur les stratégies d’accumulation du capital comme conditions de la croissance, les analyses du développement se sont en partie déplacées, depuis une quinzaine d’années, vers l’étude des petites entreprises, des formes familiales d’entraide, du micro-crédit, etc. La thématique de la « bonne gouvernance » (utilisée notamment par la Banque Mondiale) y fait écho et signale le passage d’analyses fondées sur les contraintes liées à la culture d’une part, et sur les inégalités d’accès aux ressources (notamment financières) d’autre part, à des analyses des conditions organisationnelles d’usage des ressources existantes propres à favoriser le dynamisme des entreprises privées.
[7]
Alejandro Portes, « La mondialisation par le bas, l’émergence des communautés transnationales »,
Actes de la recherche en sciences sociales, 129, 1999, pp. 15-25.
[8]
Sur cette perspective : Roger Waldinger, “The Other Side of Embeddedness. A Case Study of the Interplay of Economy and Ethnicity”,
Ethnic and Racial Studies, 18, 1979.
[9]
En termes de mentalités économiques plus ou moins compatibles avec le capitalisme…
[10]
Quelques travaux français dans cette perspective : Alain Tarrius,
Les Fourmis d’Europe. Migrants riches, migrants pauvres, Paris, L’harmattan, 1992 ;
Arabes de France dans l’économie mondiale souterraine, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1995 ; Michel Peraldi (dir.),
Cabas et containers. Activités marchandes informelles et réseaux migrants transfrontaliers, Paris, Maisonneuve & Larose, 2001.
[11]
Max Weber, « Résultat : confucianisme et puritanisme », in
Confucianisme et taoïsme, traduction de Catherine Colliot-Thélène et Jean-Pierre Grossein, Paris, Gallimard, 2000, p. 339.
[12]
Max Weber,
op.cit., pp. 322-323.
[13]
James Scott,
The Moral Economy of the Peasant, Rebellion and Subsistence in Southeast Asia, Yale UP, 1976, pp.168-170.