2003
Terrains & Travaux
Enquêter sur l’activité économique (avant-propos)
Gilles Bastin
Pierre-Paul Zalio
L’économie et la sociologie, s
Å“urs rivales et ennemies dans notre moderne parentèle des sciences sociales, seraient-elles sur le chemin des retrouvailles ? Les signes récents de lassitude émis par certains économistes à l’égard de la stratégie d’isolement longtemps adoptée dans cette discipline semblent en effet pouvoir aujourd’hui trouver un écho favorable dans le développement d’une « nouvelle » sociologie économique (NES – pour
new economic sociology), à la fois plus revendicatrice que son aînée et plus informée de l’état de la réflexion en économie. Ceci s’atteste par un développement récent de la sociologie économique, particulièrement visible en France avec le travail d’importation de la NES développée aux États-Unis.
[1] La singularité de la conjoncture française s’explique aussi par la redécouverte d’une tradition durkheimienne de sociologie économique, la raréfaction du dialogue entre économistes et sociologues consécutive au repli scientiste de l’économie en France sur la modélisation et le « paradigme » néoclassique, et enfin par le développement de nombreuses recherches, dans des champs disciplinaires existants (sociologie des réseaux, du travail, de l’entreprise, sociologie et anthropologie urbaines, etc.), portant sur des faits économiques étudiés sociologiquement comme tels.
Le temps des stratégies sociologiques de réduction, de contournement ou d’englobement de l’économie semble donc révolu. Même la métaphore de « l’encastrement », dominante aujourd’hui, n’a pas la force d’une machine de guerre anti-économiciste, et peut se prêter sans dommages à des jeux étonnants où il devient difficile de savoir qui encastre quoi. Le nouvel espace pacifié dans lequel la sociologie est conviée à venir rencontrer l’économie est ouvert à l’enquête : une enquête sur ce qu’à la suite de Weber on pourrait appeler « l’activité économique ».
La poursuite de l’activité économique, notait Weber, est affaire de
désirs et ces désirs sont comblés par des
initiatives qui, lorsqu’elles acquièrent une certaine continuité et une certaine organisation se muent en
entreprises.
[2] C’est en comprenant la construction sociale de ces désirs, et en décrivant les formes de ces initiatives ou de ces entreprises, que la sociologie économique se donne les moyens de voir l’activité économique comme une activité sociale. Les textes que nous avons réunis dans ce numéro se placent tous dans cet espace de l’activité économique, dans lequel le désir et l’entreprise sont comme des marqueurs du social et des outils pour mieux comprendre le sens de ce qui est observé économiquement.
La sociologie de l’activité économique, plus que toutes les autres sociologies, suppose une discussion sur les méthodes des sciences sociales. Cela apparaît clairement dans le cas de Weber et Simiand analysé par Gilles Bastin et Pierre-Paul Zalio. Forcée qu’elle est de se positionner par rapport à la théorie économique, la sociologie de l’activité économique trouve dans l’indexation de sa réflexion sur des terrains d’enquête les moyens de son développement. En même temps qu’elle est sociologie de l’activité économique, cette sociologie est aussi une réflexion sur les modes d’enquête pertinents pour la comprendre. Le format de terrains & travaux est donc particulièrement adapté à la publication de travaux soucieux de l’emboîtement des matériaux récoltés et de leur confrontation avec des cadres généraux d’analyse économique.
Parfois, c’est au cÅ“ur même de l’activité économique que se déroule l’enquête, quand l’objet de l’analyse – le deal dans le texte d’Étienne Nouguez – est ce moment où tous les possibles sociaux de l’engagement dans l’économie (souterraine dans ce cas) – réseaux, carrières, réputations, etc. – se donnent à voir autour d’une négociation et d’un échange. Même quand les échanges sont « pris » dans des dispositifs inspirés à la puissance publique par la théorie économique (le marché d’intérêt national de Rungis), ils dépendent des engagements des acteurs du marché, comme le montre l’entretien d’Antoine Bernard de Raymond avec un grossiste de fruits et légumes.
Le passage à l’euro offre à Xavier Pons l’opportunité d’analyser les compétences cognitives mobilisées dans les transactions monétaires les plus quotidiennes, et de reconstituer, dans la lignée de Simiand, une sociologie de la mémoire des prix. Scarlett Salman propose quant à elle de suivre la biographie d’un coach d’entreprise. Dans le récit que ce dernier fait de son propre parcours – qui est en même temps et indissociablement celui de la profession qu’il a contribué à fonder – se révèlent d’une part les raccourcis saisissants qui relient parfois le désir et l’entreprise et, d’autre part, les enjeux actuels d’une redéfinition des compétences légitimement mobilisables pour intervenir – en praticien – dans l’activité économique.
Comme dans le numéro précédent, nous publions dans ce volume une traduction inédite. Il s’agit d’un texte de Mark Granovetter, souvent cité, sur la sociologie économique des entrepreneurs. Nous inaugurons d’autre part, avec le texte du groupe MESURE une rubrique « chantier », ouverte à des recherches collectives en cours. Enfin, la note de Thibaut de Saint Pol sur l’utilisation des données statistiques secondaires est une occasion de revenir sur les usages raisonnés du chiffre par le sociologue.
[1]
Diffusion des textes de Mark Granovetter, Harrison Whyte, Ronald Burt, etc. par l’intermédiaire, notamment, des travaux de Philippe Steiner, et des
surveys publiés par Richard Swedberg.
[2]
WEBER (M.), 1971,
Économie et Société, Plon, Paris, chapitre. II, §1 (« Concept de l’activité économique »), p. 62.