2003
Terrains & Travaux
Sociologie économique début de siècle : l’impossible troisième voie entre histoire et théorie économique (note critique
[*])
Gilles Bastin
Pierre-Paul Zalio
De nombreuses histoires de la sociologie économique ont été écrites ces dernières années
[1] qui témoignent toutes d’un effort conscient de construction de la sociologie économique comme secteur disciplinaire (mise en ordre d’une tradition sociologique, constitution – et exportation – d’un montage d’auteurs, création d’un espace de débat scientifique, publications de
surveys et de manuels). Comme toute entreprise scientifique, le travail de construction d’une tradition est indissociable d’une stratégie de légitimation où la recherche de « pères fondateurs »
[2] a pour fonction (certes non exclusive) de construire de la continuité là où il y a souvent discontinuité. Dans le cas de la « nouvelle » sociologie économique (NSE), dont le développement actuel capitalise en partie sur la crise (intellectuelle et politique) de l’économie théorique néo-classique, le retour sur la tradition est d’autant plus opportun qu’il permet de se placer sous la protection d’auteurs qui – parce qu’ils étaient aux premières loges pour observer les premiers pas de la théorie marginaliste – osèrent proposer, chacun à sa manière, un dépassement de cette théorie par les sciences sociales.
[3]
Sans prétendre ici à la qualité d’historien de la sociologie économique, notre propos est, à partir de textes de Weber, Durkheim et Simiand et de quelques études récentes sur ces auteurs, de réfléchir aux processus de constitution de deux traditions de sociologie économique qui se présentent aussi comme deux modalités possibles d’un entre-deux entre histoire et théorie économique. La sociologie se constitue au début du siècle simultanément en France et en Allemagne alors que s’institutionnalisent, parfois au prix de crises théoriques fortes, les disciplines (pas encore constituées comme telles) des sciences sociales. Ainsi la sociologie économique (le terme apparaît dans les traditions durkheimienne — par l’existence d’une section de
l’Année sociologique — et wébérienne — avec la
sozialökonomie du
Grundriss puis le terme de
Wirtschaftssoziologie
[4]) répond à une crise de l’économie politique, ou du moins s’en nourrit.
Encore convient-il de distinguer des stratégies différentes à l’Å“uvre chez ces auteurs pour contourner les obstacles dressés sur le chemin de cette sociologie économique capable de dialoguer avec l’économie théorique et de la dépasser. On essaiera en effet de montrer que, de part et d’autre du Rhin, le problème n’est pas envisagé du tout de la même manière et que ce qui relie ces deux « traditions » sociologiques en train de s’élaborer dans la confrontation au marginalisme, c’est finalement essentiellement leur échec respectif qui pourrait les faire compter, toutes deux, au nombre des « traditions avortées » de Randall Collins.
La sociologie durkheimienne face à l’économie politique : de la critique morale à la posture méthodologique
« Pour simplifier les choses les économistes ont artificiellement appauvri [les faits réels]. Non seulement ils ont fait abstraction de toutes les circonstances de temps, de lieux, de pays pour imaginer le type abstrait de l’homme en général, mais dans ce type idéal même ils ont négligé tout ce qui ne se rapportait pas à la vie strictement individuelle, si bien que d’abstractions en abstractions il ne leur est plus resté en main que le triste portrait de l’égoïste en soi. »
[5]
La confrontation à l’économie politique est une des origines du projet sociologique de Durkheim, élaboré
contre une conception utilitariste (et individualiste) des sciences sociales. En cela il a pensé sa sociologie comme une critique de l’économie politique de son temps. Si Durkheim s’est progressivement détourné des questions juridiques et économiques
[6] pour se tourner vers les questions religieuses, la sociologie économique a conservé une place forte dans le programme durkheimien, grâce notamment à François Simiand. La constitution de la sociologie économique française, référée à la situation de l’économie politique en France vis-à-vis des débats étrangers (notamment le
Methodenstreit), et comparée à la situation prévalant en Allemagne autour de Max Weber, permet d’avancer quelques explications de son absence de postérité ou, du moins, de l’éclipse qu’elle devait connaître jusqu’aux années récentes.
Le projet d’une discipline nouvelle, la sociologie, n’est pas advenu d’un bloc à Durkheim. Des questions morales et politiques initiales qui animent le jeune philosophe (comment fonder scientifiquement une morale commune compatible avec l’avènement de l’individualisme ?) à l’élaboration d’un programme scientifique nouveau (fonder la sociologie comme science positive des m
Å“urs, puis comme science de l’intégration et des institutions), il y a tout un cheminement
[7] où la discussion critique de l’utilitarisme de Stuart Mill, de l’évolutionnisme de Spencer, de même que la lecture de l’école historique allemande servent de point d’appui. Les comptes rendus que Durkheim publie au retour de son voyage en Allemagne en 1887 sont, sur ce point, très éclairants.
[8] De la lecture des économistes de l’école historique, Gustav Schmoller et Adolf Wagner, Durkheim retient quelques-uns des thèmes de sa future sociologie : critique de l’individualisme et de l’utilitarisme, nécessité d’étudier la société comme un tout ne se réduisant pas à la somme de ses parties, etc. La critique de l’utilitarisme conduit Durkheim à porter le fer contre l’individualisme des économistes libéraux : « Pour l’école de Manchester l’économie politique consiste dans la satisfaction des besoins de l’individu et spécialement de ses besoins matériels. L’individu se trouve donc être, dans cette conception, la fin unique des relations économiques. (…) En d’autres termes, les grandes lois économiques seraient exactement les mêmes quand même il n’y aurait jamais eu au monde ni nations, ni États ; elles supposent seulement que des individus sont en présence qui échangent leurs produits. On voit qu’au fond les économistes libéraux sont des disciples inconscients de Rousseau qu’ils renient à tort. »
[9] À l’inverse, la vertu de l’école historique est, selon Durkheim, de mettre l’accent sur la dimension morale de l’économie : « Pour rendre intelligible une parfaite intimité de l’économie politique et de la morale, il ne suffit pas de faire voir par quelques exemples que les événements ont un contrecoup en morale ; car tout se tient dans le monde et il n’y a rien d’étonnant que deux parties de la réalité réagissent l’une sur l’autre. Mais il faut prouver que ces deux ordres de faits, tout en étant distincts, sont pourtant de même nature. »
[10]
Autrement dit, pour sortir d’une posture morale, Durkheim propose une critique méthodologique de l’individualisme propre à établir le caractère moral des faits économiques. D’une part, les économistes libéraux font la promotion de l’égoïsme au détriment des valeurs collectives et de l’affirmation d’une personne constituée par intériorisation individuelle des idéaux collectifs
[11] ; d’autre part ils s’appuient sur une conception abstraite de l’individu (l’
homo Å“conomicus), sur laquelle Durkheim concentre sa critique : « Une abstraction consiste à isoler une partie de la réalité, non à la faire disparaître. Or celle que nos économistes font d’ordinaire a précisément pour effet de faire évanouir l’objet même de l’économie politique telle que l’entendent les socialistes de la chaire : cet objet, c’est la fonction économique de l’organisme social. Pour les réfuter, il faudrait démontrer que cette fonction collective n’est rien qu’une collection d’individus. Or c’est une proposition que l’on a souvent posée comme un axiome, mais dont on n’a jamais fait la démonstration. »
[12]
Cette critique des excès de l’abstraction dans la démarche économique, fruit d’un processus de suppression des coordonnées historiques et sociales des individus concrets est un thème sur lequel Durkheim revient régulièrement. Ainsi, dans les
Règles de la méthode sociologique où, à propos de la loi de l’offre et de la demande et des conceptions politiques de l’économie (étatisme ou libéralisme), Durkheim affirme que l’économie politique, en s’appuyant sur le modèle abstrait d’un
homo Å“conomicus égoïste, ne se donne pas les moyens empiriques de vérifier ses assertions.
[13] Le versant méthodologique de l’argument moral c’est que, chez les économistes libéraux, les lois économiques ne sont pas produites par induction, par l’observation de société donnée, mais ne font que dépendre d’une définition abstraite de l’individu.
Dans cette entreprise de construction de la sociologie comme critique de l’économie politique, on peut distinguer deux démarches. La première est une réflexion sur la nature institutionnelle des faits économiques, la seconde porte sur l’homogénéité entre les faits moraux (le droit, les m
Å“urs sociales) et les faits économiques entendus comme des représentations. La première démarche est illustrée dans
De la division du travail social (1893), où Durkheim démontre, contre le contractualisme, la fonction économique des institutions. Alors que la généralisation des relations contractuelles interindividuelles pourrait conduire à prendre acte de la réalisation historique de l’
homo Å“conomicus – par une privatisation croissante des relations sociales et un effacement de l’État et des institutions collectives – Durkheim souligne, d’abord avec le droit domestique régissant le mariage et l’adoption
[14], puis avec les droits commercial et du travail, que la multiplication des contrats et des obligations juridiques que se consentent les personnes vont de pair avec la garantie contraignante que leur apporte l’État. On a retenu la formule célèbre – « tout n’est pas contractuel dans le contrat » – qui signifie que les individus qui coopèrent en se liant par des contrats se créent mutuellement des obligations qui dépassent les clauses juridiques.
[15] Contre l’argument de la main invisible et d’un l’ajustement lié à la loi de l’offre et de la demande, Durkheim oppose la variété des expériences sociales (résultat d’une individualisation croissante des personnes) qui nous interdit, à chaque transaction de « recommencer les tâtonnements ».
[16] Parce que l’on ne saurait en chaque contrat redéfinir l’ordre social et prévoir la variété des circonstances possibles, c’est le droit garanti par l’État qui condense la pluralité des expériences sociales
[17], et qui constitue ainsi la main bien visible des institutions sur l’action des individus. Parce que l’existence même de l’individualité est indissociable de la dimension coopérative et contraignante du travail
[18], la société ne peut se dissoudre dans le marché en se contentant d’assurer l’exécution passive des contrats, mais se doit, par l’intermédiaire de l’État, d’en déterminer les conditions d’exécution et d’exercer une fonction régulatrice.
La seconde démarche, plus tardive et moins clairement affirmée par Durkheim, consiste à inscrire l’étude des faits économiques, considérés par rapport au droit, à la religion ou à la morale, comme des faits essentiellement objectifs, dans le champ d’étude des représentations sociales. L’objectivité des faits économiques par rapport aux autres faits sociaux posait en effet le problème de leur place dans le schéma causal durkheimien. Dans un débat qui l’oppose en 1908 à l’économiste libéral Paul Leroy-Beaulieu, Durkheim défend l’idée que les faits économiques sont, eux aussi, des « faits d’opinion » (
i.e. des représentations sociales). À défaut, il faudrait les considérer dans un rapport de détermination vis-à-vis des autres faits sociaux et « le seul concevable, c’est que ces réalités extérieures, objectives, presque physiques, qu’étudie l’économiste soient considérées comme la base et le support de toutes les autres. De là la théorie du matérialisme économique qui fait de la vie économique la substructure de toute la vie sociale. La science économique exercerait au milieu des autres disciplines sociologiques une véritable hégémonie. »
[19] En somme, bâtir une sociologie économique en considérant les faits économiques comme des représentations est le moyen de « montrer
un côté des phénomènes économiques par où ils sont homogènes aux faits moraux, juridiques ou religieux : car c’est à cette condition qu’il était possible d’apercevoir les rapports des sciences correspondantes. »
[20] C’est sur cette base que François Simiand entreprend de constituer une sociologie économique spécifiquement durkheimienne.
Ni économie mathématique, ni régression monographique : la construction d’un programme de sociologie économique
Alors que s’affirme son projet scientifique, Durkheim adopte une stratégie de construction de la sociologie à partir de la recension critique de tout ce qui se fait en sciences sociales. Cette vaste entreprise est le fruit d’une équipe rassemblée, à partir de 1895, autour de
L’Année sociologique. La notion de sociologie économique y apparaît comme telle dans la section qui lui est consacrée. Cette 5
e section est prise en charge par trois collaborateurs principaux : Maurice Halbwachs, François Simiand et Célestin Bouglé. L’optique critique de leurs articles doit être référée au contexte dans lequel tente de s’institutionnaliser la sociologie durkheimienne. Durkheim était convaincu de la nécessité d’inscrire la sociologie à l’université
[21], et il fit le choix du champ universitaire qu’il maîtrisait le mieux et qui, de surcroît, offrait le plus de chaires disponibles : la philosophie. Cette inscription universitaire eut des conséquences durables sur la sociologie française, qui renvoient à la carte des savoirs de l’époque. Dans l’opposition entre les facultés de lettres et celles de sciences et droit, la sociologie se trouvait en opposition avec toutes les disciplines qui codifient des pratiques (le droit, mais aussi l’économie). Au sein même des facultés de lettres, l’inscription de la nouvelle discipline positive aux côtés des disciplines spéculatives (la philosophie) l’opposait également à toutes les disciplines littéraires qui récusaient les ambitions des savoirs généraux et synthétiques, notamment à l’histoire. C’est dans ce système d’oppositions que s’éclairent les polémiques scientifiques où, à l’occasion des recensions critiques de
l’Année sociologique notamment, prennent part ses collaborateurs comme François Simiand.
Ce dernier est, avec Maurice Halbwachs, le plus économiste des durkheimiens. Bien que philosophes de formation, ils ont tous deux soutenu des thèses de droit (c’est-à-dire d’économie politique) et ont écrit les grands ouvrages de sociologie économique de l’école durkheimienne.
[22] Si la contribution d’Halbwachs n’est pas minime, qu’il s’agisse de son étude du marché foncier (référée aux besoins sociaux)
[23] ou de sa révision des lois d’Engel (référée aux traits, morphologiquement fondés, d’une culture ouvrière)
[24], c’est Simiand qui, outre ses nombreuses contributions à la 5
e section de
L’Année sociologique, a spécifié la singularité de la sociologie économique. En effet, dans l’acception la plus générale, la sociologie économique est une simple déclinaison du programme sociologique.
[25] Mais Simiand, en étudiant des faits économiques (il soutient en 1904 un doctorat en droit sur « Le salaire et les ouvriers des mines de charbon en France »), et en étant un spécialiste des méthodes statistiques, se trouve dans une position clé pour lire les économistes de son temps et réfléchir à la place de la sociologie économique face à la science économique.
Au fond, la question des rapports de l’économie à la sociologie n’est pas très différente de celle des rapports entre la sociologie et l’histoire
[26], Simiand partageant avec Durkheim la conviction que la sociologie a vocation à constituer
la science sociale synthétique, fédérant en autant de sous-secteurs les autres disciplines étudiant le monde social (histoire, géographie, ethnologie, économie, etc.). Ainsi envisagée, la sociologie butait sur l’immensité d’une littérature par rapport à laquelle il fallait sans cesse se positionner.
[27] L’Année sociologique étant par nature une entreprise de classification, un des efforts de Simiand fut de faire de cette contrainte éditoriale un atout pour élaborer sa conception de la sociologie économique : d’un côté recenser et critiquer la littérature économique existante (critique de l’économie mathématique, recension et critique des travaux de l’école historique)
[28], de l’autre élaborer une classification qui soit le c
Å“ur d’une conception originale de la sociologie économique.
[29] Les prémisses de cette conception originale sont, de ce fait, difficiles à dissocier des rapports possibles (encore à définir) entre les différentes disciplines relevant des sciences sociales.
Dans le cadre théorique
topique de Durkheim
[30], deux questions se posaient. La première était celle du statut des faits économiques dans le schéma causal durkheimien (notamment par rapport à la morphologie), cette question engageant le rapport entre le schéma durkheimien et celui du matérialisme historique. On en trouve clairement la trace dès la première livraison de
L’Année sociologique : « Quelle conception de principe est essentielle à la science économique en tant que science sociale ? Est-elle la science primitive et fondamentale, la vie économique étant le substrat et la condition de toute vie sociale, ou est-elle dépendante de la science sociale générale, ou même en quel sens et à quelles conditions est-elle une science sociale. »
[31]
La deuxième question qui se posait était celle de la méthode pour étudier les faits économiques (était-elle spécifique ?) ; question posée à un moment où le rapport de force entre les écoles d’économie politique n’a pas tranché : « La méthode sociologique en économie, dès qu’elle ne se borne plus à éclairer du point de vue social les problèmes généraux et théoriques, rencontre des difficultés considérables à organiser l’étude scientifique de la matière concrète qui lui est offerte, très complexe, indéfiniment diverse et infiniment variée. (…) Quel principe d’abstraction suivre ? Les pratiques actuelles, plus ou moins raisonnées, divergent beaucoup à cet égard. Le succès n’a pas encore favorisé l’une d’elles pour que les autres soient à éliminer ; il est possible que plusieurs systèmes doivent coexister, et même se superposer et se combiner pour exprimer cette réalité convenablement. »
[32]
Face à la diversité des recherches dont il devait rendre compte – économistes libéraux français, économistes autrichiens (Eugen Böhm Bawerk, Schumpeter), anglais (Marshall), économie mathématique (Vilfredo Pareto, Irving Fisher, Stanley Jevons)
[33] – Simiand choisit d’utiliser la méthode sociologique comme un levier : mise en question du rapport de l’économie à des
faits observés empiriquement et considérés à ce titre comme des choses ; explication de ces faits recherchée
dans d’autres faits. Une telle démarche récusait les présupposés de l’économie politique sur deux points centraux : premièrement la théorie économique est bâtie sur une abstraction à travers la figure de l’
homo Å“conomicus dont l’absence d’indexation historique ou d’inscription sociale est telle qu’on ne peut rien en tirer ; deuxièmement cette théorie est, en dépit de ses dénégations, totalement isolée vis-à-vis des faits et fondée sur un formalisme vain, à l’opposé des démarches inductives prônées par la sociologie.
Ce sont là des critiques sur lesquelles Simiand revient sans relâche, en particulier quand les économistes, tel Irving Fisher cherchant à « vérifier » la théorie quantitative de la monnaie dans
The Purchasing Power of Money, convoquent
quelques faits : « M. I. Fisher (…) estime [qu’] on doit se déclarer satisfait si le faits se montrent à quelques degrés compatibles avec la théorie. (…) Mais ou bien la théorie se suffit, et les faits ne prouvent rien, ni pour ni contre elle ; ou bien elle ne se suffit pas, et elle a besoin avant d’être tenue pour vraie, d’être montrée conforme aux faits et non pas seulement compatible avec eux. »
[34]
Dénoncer le « scandale méthodologique »
« Tout cet appareil mathématique et ces systèmes d’équations “ fabuleux ” ne doivent pas, par eux-mêmes, nous en imposer. »
[35]
Cette critique s’amplifie quand il s’agit de s’interroger sur la validité de l’économie mathématique à travers une critique des ouvrages de Vilfredo Pareto (le
Manuel d’économie politique, traduit en 1907), de Stanley Jevons (
La Théorie de l’économie politique, traduit en 1909) et d’Alfred Marshall (les deux volumes des
Principes d’économie politique, traduits en 1906 et 1909).
[36] Se référant à la préface que le mathématicien Paul Painlevé
[37] consacre à Jevons, Simiand s’interroge sur le type de mathématique qui peut convenir à l’économie politique (mathématique parfaite de l’astronomie, quantification de « phénomènes enchevêtrés » en physique et en chimie et, plus imparfait encore, la mise en évidence de lois numériques, c’est-à-dire de régularités statistiques). Il conclut que « le type statistique est la seule forme mathématique qui puisse lui convenir. »
[38]
Reste qu’il faut alors définir quelles seront les « grandeurs mesurables ». Simiand revient donc sur la question de la valeur en sortant cette vieille question des débats théoriques ou métaphysiques de la science économique pour la rabattre sur celle d’un programme empirique : la valeur est d’abord un
fait. En tant que représentation psychologique des quantités, elle peut être étudiée objectivement : « Il n’est pas contesté (et par les économistes mathématiciens encore moins que les autres) qu’il s’agit surtout de saisir et d’étudier cette valeur
dans l’échange. Or l’échange implique des faits matériels, où il se traduit, et qui sont évidemment susceptibles de constatation objective : s’il n’a pas été constaté par des observateurs dignes de foi, avec toutes les précautions requises pour une bonne observation, que, par exemple, tel jour, en tel lieu, Pierre a échangé avec Paul cinq livres de pain contre un franc, le fait qu’en ce jour et ce lieu, pour les esprits de Pierre et de Paul,
en tant qu’ils procédaient à cet échange, l’unité de pain a valu 1/5 de l’unité de monnaie (…), est un fait à la fois aussi quantitatif et aussi objectif que peut l’être la constatation faite par un chimiste, bon observateur, procédant avec toutes le précautions requises, que tel volume de gaz a pesé tant de grammes, et que par la suite sa densité a été de tant. (…) Ainsi la valeur économique des choses pour n’être point une propriété intrinsèque des choses, pour être essentiellement une relation existant pour un esprit, ou des esprits, ne laisse pas de nous apparaître comme une notion objective, quantitative, mesurable. Mais pour qu’un phénomène donne matière à une connaissance de science, ce c’est pas assez qu’il soit objectivement, quantitativement observable en lui-même : il faut encore qu’il puisse être objectivement, et si possible quantitativement, étudié dans ses relations avec d’autres phénomènes qui le déterminent, ou avec des phénomènes qu’il détermine. (…) [La critique] vaut non seulement contre Jevons, mais contre toute l’économie mathématique antérieure ou ultérieure. »
[39]
Ce faisant, Simiand sort la querelle contre l’économie mathématique de la question du langage de description : le problème n’est pas tant d’user d’un langage formel, volontairement distinct du langage naturel, mais de conduire, sous ce prétexte, des expérimentations artificielles, à base d’intuitions et qui ne sont pas fondées sur des observations empiriques : « Ce n’est pas faire une objection radicale à l’économie dite mathématique que de lui demander quelle est la proposition établie par elle qui n’ait pas été ou ne puisse être établie et formulée par l’économie en langage ordinaire. Car la puissance de déduire est assurément beaucoup plus grande et la déduction plus précise, plus commode peut-être et plus sûre en langage mathématique (du moins pour les esprits auxquels il est familier) qu’en langage ordinaire. (…) Ce n’est pas non plus à la légitimité en elle-même de la méthode jusqu’ici suivie ou tentée par l’économie mathématique qu’il nous paraît y avoir lieu de s’attaquer : c’est à son succès. Pour arriver à comprendre des phénomènes complexes et échappant à l’expérimentation artificielle, il est certainement légitime de chercher à partir de propositions abstraites simples, soit tirées de quelques faits plus ou moins rigoureusement observés, et généralisés provisoirement par hypothèse, soit tirés d’hypothèses faites d’intuitions, à l’essai, ou même arbitrairement, et d’en déduire par dérivation successive, et complication systématique croissante, les phénomènes qui paraissent devoir en découler. »
[40]
Si, comme il le souligne plus loin, « la valeur d’une science ne dépend ni uniquement ni surtout de l’exactitude et de la puissance des déductions qu’elle opère ; elle dépend essentiellement de la valeur des prémisses d’un côté et de la valeur des conséquences de l’autre, »
[41] on doit s’interroger sur la validité d’une science qui avoue elle-même être incapable de prévoir les faits – « M. Pareto le reconnaît en un passage notable : après avoir établi ce qu’il considère comme une théorie générale de l’équilibre, il ajoute qu’ “ elle n’a nullement pour but d’arriver à un calcul numérique des prix ” »
[42] – et qui prêche l’apriorisme – « C’est Jevons même qui le reconnaît ingénument : après avoir énoncé la proposition maîtresse “ clé de voûte de la théorie de l’échange ”, il ajoute, “ le lecteur… verra, je le crois, qu’elle [cette proposition] est nécessairement
vraie si les principes de la nature humaine ont été correctement exposés dans les pages précédentes ” » (ici c’est Simiand qui souligne la citation de Jevons).
En somme Simiand dénonce une science qui professe volontiers l’empirisme – il cite Pareto
[43] et Marshall
[44] – mais sans jamais soumettre ses théories à « une constatation méthodique des faits », se contentant de quelques vérifications
ad hoc
[45] voire s’en dispensant tout à fait : « Ce que nous notons en ce moment, c’est que les économistes mathématiciens n’hésitent pas à donner valeur de science à leurs constructions hypothétiques avant qu’elles ne soient contrôlées par les faits, sans qu’elles le soient, et même alors qu’elles sont contredites par au moins une partie des faits. »
[46]
Une fois constaté ce « scandale méthodologique », il reste à Simiand à discuter du statut de l’hypothèse rationnelle. Une fois écarté l’argument de l’existence d’une psychologie rationnelle, peut-on admettre que l’abstraction rationnelle ait une valeur méthodologique ? « Il reste évidemment,
comme un pis-aller, que l’esprit rationnel essaie, par des hypothèses plus ou moins arbitraires, plus ou moins artificielles, d’imaginer, concernant la quantification économique et l’échange des choses, un jeu de phénomènes abstraitement définis, relativement simples, qui nous représenterait en quelque sorte une vie économique intelligible. »
[47]
Simiand veut bien admettre l’hypothèse méthodologique d’une action rationnelle, mais il ne confère à cette hypothèse aucun privilège méthodologique particulier (il est sur ce point, à l’opposé de la position wébérienne). Sauf, ajoute-t-il, à considérer que cette hypothèse repose sur celle d’une convergence historiquement observable entre l’action sociale et l’action rationnelle. En somme, soit la construction rationnelle des économistes est un idéal abstrait en soi, et on ne sort pas de l’abstraction, soit – et ceci est intéressant pour la comparaison avec Weber – elle est considérée comme un idéal dont la réalisation historique est à l’
Å“uvre : « Elle [la construction rationnelle] est [alors] considérée comme un idéal, non réalisé sans doute et même non pleinement réalisable, mais sous-jacent à réalité concrète, exprimant un système virtuel sur lequel l’actuel se modèle de plus en plus (…), et elle est dans ce cas, assujettie à la condition de s’accorder, dans son principe, avec ce qui paraît être l’essence même de la réalité considérée et a comme loi de progrès que cet accord tende à devenir de plus en plus étroit et complet. »
[48] Au-delà d’une tonalité évolutionniste qui ne surprend pas chez un durkheimien, on voit que Simiand n’est pas loin de suggérer que ce programme de travail (comparaison systématique de l’écart, de l’adéquation, entre un modèle rationnel et la réalité) soit un vrai programme sociologique, mais c’est là un programme empirique que l’économie ne se propose pas de prendre en charge.
De l’économie empirique à la sociologie économique
« Même aussi intégrale que possible en chaque pays, trop souvent, [la méthode comparative] est condamnée à procéder en coexistence seulement : or, même à dates différentes, et
a fortiori, en dates semblables, des faits pris dans des sociétés différentes ne constituent qu’une constatation en coexistence. »
[49]
Si Simiand s’écarte d’un tel programme, c’est qu’il y a selon lui, un autre accès à la compréhension des phénomènes économiques. Est-ce à dire que cet accès passe, à l’inverse de l’économie mathématique, par l’étude historique ou ethnographique de la vie économique, par ce qu’il appelle parfois l’économie empirique ? La réponse est négative et cela transparaît nettement dans la position qu’il prend,
a contrario, vis-à-vis des travaux de l’école historique. Tout devrait rapprocher l’école historique de la perspective adoptée par Simiand. Pourtant Steiner montre bien que dans les nombreux comptes rendus que Simiand consacre à l’école historique (à Schmoller, à Bücher, etc.), c’est l’excès d’accumulation de données empiriques qui est critiquée ainsi que l’imprécision des concepts. L’accumulation monographique y est jugée stérile, et Simiand s’interroge sur la capacité de l’école historique à dépasser le stade de l’accumulation de faits et de monographies sur des industries et des secteurs très divers : « Par les publications antérieures, des résultats avaient été obtenus. D’abord elles avaient rassemblé une énorme quantité de faits se rapportant aux industries les plus diverses et à l’univers entier. Puis les phénomènes avaient été analysés ; parmi beaucoup d’expositions pures et sèches, on avait vu des ouvrages dont les auteurs se préoccupaient d’atteindre les éléments et les facteurs économiques. Enfin, ces éléments et ces facteurs avaient été classés par la réflexion méthodique de quelques théoriciens. Arrivée à ce point, l’étude devait faire un effort pour le dépasser ; elle y est encore bornée, attendant un travail d’explication et de doctrine. »
[50]
Même l’ouvrage le plus théorique de Gustave Schmoller (les deux volumes du
Grundriss der Allgemeinen Volkswirtschaftlehre) dont Simiand fait, en 1900 puis en 1904, la recension critique
[51] n’échappe pas à cette critique. Certes, Simiand y loue la conception de l’économie (l’économie nationale conçue comme « un tout réel ») propre à l’école historique – qui conduit à étudier « la constitution sociale de l’économie », et donc à rechercher dans toutes les dimensions du social et à mobiliser toutes les disciplines des sciences sociales – mais non sans y déceler le risque de se perdre dans la multiplicité des spécialisations disciplinaires : « Il est sans doute nécessaire que la science économique tienne compte des autres catégories de phénomènes sociaux dans leur interdépendance avec les phénomènes économiques. Il est nécessaire aussi qu’elle connaisse les éléments des autres sciences telles que l’ethnographie, l’anthropologie, la démographie, la technologie, dont les objets propres intéressent très directement, sur beaucoup de points, les recherches économiques. Mais le cours qui nous est présenté ne se contente pas de signaler ces dépendances et relations nécessaires : sous forme résumée, il semble vouloir, doctrinalement, traiter ces disciplines en elles-mêmes et en exposer les résultats pour eux-mêmes. Et l’on ne peut que se demander si vraiment l’enseignement d’une science doit essayer d’incorporer en lui l’enseignement de toutes les connaissances que cette science, pour être bien traitée, suppose ou appelle ; et l’on ne peut que constater, pour chacune des disciplines annexes ou préparatoires ainsi assimilées, que le maître économiste, même prodigieusement érudit en d’autres domaines que le sien, est toujours, dans chacun de ces domaines étrangers, inégal aux auteurs compétents, et en retard ou en lacune sur un certain nombre de points. »
[52]
Pour donner sens à l’hétérogénéité des données empiriques inhérente à l’économie, il faut aussi rechercher une « cohérence [qui] demande une classification, une formation de séries. »
[53] Quatre ans plus tard, à l’occasion de la recension du deuxième volume, Simiand prend la mesure de la capacité de Schmoller à dépasser l’accumulation érudite : « Ayant, par réaction contre l’idéologie vaine des économistes d’alors, consacré d’abord une longue partie de sa carrière à des travaux historiques et à des recherches spéciales, il n’a jamais perdu de vue le but synthétique de généralisation et de théorie, théorie vraiment scientifique cette fois, où toutes les élaborations de faits particuliers devaient tendre. »
[54] Mais sa déception se lit en conclusion : « Ce traité est un monument scientifique qui inspire le respect, et il n’est pas douteux qu’on y ait longtemps et très utilement recours. Nous croyons cependant que, s’il a tout à fait rompu les cadres traditionnels, il n’a pas constitué un nouvel arrangement des matières à l’abri de toute critique. »
[55]
En somme Simiand fonde son programme de sociologie économique sur une double critique méthodologique : une critique de l’économie mathématique (excès d’abstraction) et une critique de l’école historique (excès d’empirisme sans concepts). Entre les deux, se dessine la place d’une sociologie économique, critique des prénotions, se donnant comme objet des
problèmes (et non des entreprises ou des secteurs à monographier), saisissables par l’observation rigoureuse de régularités (des prix, des salaires, etc.). D’où l’utilité des mathématiques, ou plutôt des statistiques car « au c
Å“ur même des théories essentielles, si la valeur est bien une grandeur mesurable et mesurée par le prix, les données à considérer seront des données numériques de masse. (…) C’est le seul moyen d’atteindre d’abord les phénomènes collectifs qui sont la condition des phénomènes individuels. »
[56] Comme pour l’histoire positive, à laquelle il reprochait de se perdre dans un long travail de vérification des sources de faits événementiels au détriment de la mise en perspective de régularités historiques
[57], Simiand pense que le temps est compté et que s’il faut hiérarchiser les tâches de l’économie (ici pensée au sein de l’entreprise sociologique), autant se consacrer prioritairement à l’établissement et au traitement de données sérielles, indicatrices de régularités.
De la statistique économique à la sociologie des catégories économiques
Est-ce à dire que la sociologie économique est pour Simiand une simple démarche statistique d’établissement de séries ? Non, parce qu’il n’assimile jamais la sociologie économique à la statistique économique. Tout chez Simiand est affaire de nuance, il s’en explique donc longuement dans
Le Salaire, l’évolution sociale et la monnaie (1932)
[58] : il s’évertue à y distinguer l’économie empirique de l’histoire économique, et les statistiques économiques de la sociologie économique. Cette dernière vise, au-delà de l’établissement de la
significativité statistique, une causalité sociologique – ce qui suppose de tester toutes les liaisons pertinentes entre les variables : « Dominés par la technique des mesures de corrélation et la supériorité de leur expression mathématique, nombre de travaux de statistique économique s’en servent et s’en contentent pour déceler, tirer, sérier les liaisons à reconnaître ou à retenir pour l’interprétation. Il nous paraît, au contraire, essentiel de bien remarquer que ces procédés ni ne nous mesurent, ni même ne nous indiquent par eux-mêmes sûrement si une relation est, dans la sériation effective des antécédents aux conséquents, plus proche qu’une autre du fait étudié, ni quelle est la nature de la dépendance, ni si elle suffit ou se suffit, ou en admet ou en appelle d’autres encore en juxtaposition, en complément, en substitution possible. (…) Il importe de procéder à une recherche systématique de toutes les liaisons à soupçonner et à une revue sélective les étudiant toutes tour à tour, selon les procédés respectivement appropriés à chacune (qui ne sont pas tous forcément statistiques), avant d’être en droit de donner à l’une d’elles (même douée du plus haut coefficient de corrélation) une valeur et une place définies et un sens assuré. »
[59]
Plus encore, la finalité de la sociologie économique est de mettre ces analyses statistiques (entre autres méthodes) au service d’une étude visant à expliquer les faits économiques par des dispositions psychologiques proprement sociales de nature à expliquer, par exemple, l’établissement de la valeur dans l’échange et, au-delà de la loi de l’offre et de la demande, la formation des prix et du salaire, etc. Dans
Le Salaire, l’évolution sociale et la monnaie Simiand revient sur un choix qui singularise fortement la sociologie économique par rapport au programme sociologique durkheimien : celui d’étudier, à propos du salaire, non pas une institution selon une méthode qu’on peut dire génétique, mais des représentations collectives saisies dans l’état économique le plus actuel : « Un caractère de l’étude que nous nous sommes proposée ici est, – si nous reprenons la distinction et le vocabulaire correspondant que nous avons déjà présenté ailleurs, – d’être une
étude non pas d’une institution, mais d’un phénomène proprement fonctionnel. (…) C’est directement cet ordre spécial de valeur économique qu’est le salaire : et dans cet objet, ce n’est pas l’institution ou l’ensemble des institutions impliquées par lui que nous considérons au juste, c’est essentiellement avant tout, et pour lui-même, l’élément fonctionnel qu’il est ; ce n’est pas le salariat, c’est bien et en soi le salaire. »
[60]
La raison invoquée est que le fait étudié – le salaire – présente la double caractéristique d’être de nature psychologique autant que morphologique. Si l’aspect morphologique (caractéristique d’une institution) a une objectivité forte, la dimension psychologique du salaire (et plus largement de la valeur) s’atteste dans sa dimension quantitative. Dans l’étude de faits de « représentation », la série est un garde-fou : « comme garantie contre le subjectivisme, cet ordre de faits [le salaire] offre la sécurité d’être saisi par des nombres. ». Cet argument distingue la sociologie économique prônée par Simiand du programme sociologique d’étude des institutions illustrées par Durkheim dans son étude des institutions scolaires ou religieuses.
[61] Dans cette dernière perspective, l’institution est étudiée soit à partir de sa manifestation la plus élémentaire (car la plus simple), soit dans l’étude sociohistorique des moments de germination de l’institution. La perspective de Simiand, s’agissant de faits économiques, est toute différente : « Dans l’étude d’un phénomène ou
d’un ensemble de phénomènes à
développement historique, ou à
développement organique, on arrive plus tôt aux résultats explicateurs les plus accessibles et les plus sûrs, en étudiant l’état formé avant l’état naissant, l’état adulte avant l’état embryonnaire. (…) Nous devons profiter de l’abstraction toute faite que nous présente la réalité et chercher, d’abord, à étudier ce fait-là où il s’offre à nous le plus nu, pourrait-on dire, le plus pur, le plus dégagé de tous éléments autres et de tous liens avec d’autres, c’est-à-dire dans nos sociétés occidentales contemporaines. »
[62]
Il s’agit là d’une palinodie sérieuse de la méthode durkheimienne
[63] : il faut étudier les faits économiques les plus modernes, là où il se voit les plus nus.
[64] Finalement, la sociologie économique de Simiand est une tentative d’explication des phénomènes économiques par la recherche, dans une multitude de séries de données, des dispositions psychologiques (au sens d’une psychologie sociale) qui fondent ces phénomènes dans la vie sociale la plus contemporaine : « Trouver, comme facteurs proprement explicatifs, tout un jeu bien déterminé de dispositions psychologiques des hommes ou plutôt des catégories d’hommes concernés, mais d’une psychologie essentiellement sociale, qui (…) se caractérise en propre par rapport à des ensembles sociaux, se conditionne et se détermine par des éléments de gain, d’effort, de situation et de variation relatives, qui ne prennent soit valeur soit même existence que dans et par un cadre social. Remonter des dépendances immédiates, pour comprendre plus complètement le fait étudié, aux dépendances médiates : (…) c’est [trouver] l’ensemble des faits monétaires et de tout ce qui s’y lie et s’en explique dans le système du fonctionnement économique du type le plus évolué, et tenu pour le plus progressif ; viser enfin à libérer le plus possible, de conditions initiales aperçues d’abord d’un caractère relativement “événementiel”, le système de relations ainsi trouvé en explication immédiate et médiate : – et réussir finalement à apercevoir une régularité, une réalisation, une reproduction possible qui présentent un ensemble véritablement rationnel, mais dans le plan social, et seulement dans le plan social ici encore, et alors en lui d’une valeur généralisable possible, interprétative du passé et du présent et ouverte au terme sur l’avenir. »
[65]
Une tradition avortée ?
L’histoire de l’entreprise de François Simiand pour imposer sa sociologie économique aux économistes est-elle celle d’un échec ?
[66] On ne peut risquer, en guise de réponse, que quelques hypothèses. Au fond pour les économistes, la proposition que fait Simiand est à la fois inacceptable et dérisoire. Inacceptable parce que – pas plus que les historiens – les économistes ne sauraient se ranger sous l’égide des sociologues. Or Simiand plaide pour la dépendance de la science économique vis-à-vis de la sociologie. Cela signifie que pour être une science sociale, il lui faut être en mesure de référer les faits économiques
à d’autres faits sociaux, ce qui signifie premièrement de considérer les faits économiques sous l’angle des représentations sociales (ou des dispositions psychologiques socialement constituées), et deuxièmement de conduire les investigations empiriques (données en série) propres à les identifier. En plus de se soumettre, l’économie doit admettre que ni l’économie mathématique, ni l’école historique, ni l’économie politique libérale ne satisfont aux exigences d’un tel programme de recherche.
Dérisoire ensuite, et sans doute pour deux séries de raison. Tout d’abord, sur le plan institutionnel (ou académique), la démarche de Simiand était affaiblie par la place marginale des durkheimiens au sein de l’université française, et par la crise de la sociologie durkheimienne dans les années 1930 – marques d’un échec dans l’entreprise d’institutionnalisation de la sociologie.
[67] Simiand est perçu par les économistes comme un homme seul. Schumpeter, embarrassé pour classer Simiand, le présente comme un isolé : « Bien qu’il ne dût rien à l’influence allemande – s’il faut trouver une source à son
Å“uvre dans le passé, cette source est Comte – ses vues sur la théorie traditionnelle, que sa
théorie expérimentale [en fr.] devait remplacer, et les arguments qu’il a élevés contre elle (châteaux spéculatifs en Espagne et autres) étaient à peu près ceux de Schmoller. Mais à ce jour aucun groupe ne s’est rallié à sa bannière. »
[68] Rist et Gide ne disent pas autre chose quand, parlant des positions de Simiand (sur la monnaie) par rapport aux autres économistes, ils notent qu’il occupe « une position qu’il est presque seul jusqu’ici à occuper, et qui confère à sa doctrine une originalité marquée et à sa personnalité intellectuelle une sorte d’isolement austère qu’il a volontairement accentué par un style dont la rudesse déconcerte souvent le lecteur. »
[69]
Sur le plan des résultats, la démarche de Simiand semble sans doute disproportionnée aux économistes. La sociologie économique – classification des faits économiques, statistique de la vie économique comme connaissance empirique des lois économiques, sociologie des prix, des salaires, des cycles, des déséquilibres (comme série de données et comme représentation collective) – est un bien long détour pour arriver à un résultat jugé au mieux admirable sur le plan méthodologique
[70], au pire décevant. « En somme, notent Rist et Gide, c’est à une vérification nouvelle de la théorie quantitative de la monnaie que les recherches de Simiand ont abouti. »
[71]
Le point fort de Simiand – la critique méthodologique sans concession de l’économie mathématique comme de l’école historique – n’est pas entendu des économistes, probablement parce que cette critique se fait, pour des raisons théoriques, en marge des débats théoriques du
Methodenstreit.
[72] De surcroît, les économistes français sont déjà globalement hostiles à l’économie mathématique, le marginalisme ne parvenant à s’imposer en France que très tardivement et difficilement.
[73] La critique de l’abstraction des méthodes économiques est donc déjà pleinement partagée par nombre d’économistes, même les plus libéraux. Paul Leroy-Beaulieu note ainsi à propos de la théorie néoclassique : « C’est une pure chimère, une vraie duperie. (…) Elle n’a aucun fondement scientifique ni aucune application pratique. C’est un pur jeu d’esprit qui ressemble à la recherche des martingales à la roulette de Monaco. »
[74]
Sa sociologie des dimensions fonctionnelles des phénomènes économiques les plus actuels (position méthodologiquement inverse de celle de Durkheim), en dépit de son originalité, n’ouvrait pas la voie à la réconciliation de la sociologie avec les modèles théoriques de l’économie. À la différence d’une perspective wébérienne, les dispositions économiques sont saisies par Simiand comme des dispositions
collectives, issues des groupes sociaux et identifiables dans la corrélation de
séries de faits. Est-ce à dire qu’entre les années 1930 et la redécouverte récente de Simiand par des socio-économistes soucieux de rappeler l’existence d’une tradition ancienne (Philippe Steiner notamment, dans une perspective d’histoire de la sociologie économique) il n’y a aucune continuité ? Il en est une, du moins, qui échappe à la sociologie et passe par l’influence exercée par Simiand sur les historiens de l’école des Annales, notamment Marc Bloch.
[75] Nous ramène-t-elle à l’économie ? Steiner défend cette thèse
[76], que corrobore l’intérêt réciproque entre Fernand Braudel et Robert Boyer.
[77] Ces hypothèses de continuité mériteraient peut-être d’être creusées avec les méthodes même qu’aurait recommandées Simiand, celles d’études prosopographique ou socio-historique des liens entre chercheurs ou objets de recherches, qui dessinent les lignages, réels ou imaginaires, d’une tradition française de sociologie économique.
La sociologie économique wébérienne, ou comment mettre la théorie de l’utilité marginale sur ses pieds et la faire marcher
Les échanges intellectuels entre Weber et les durkheimiens furent minces, et la sociologie économique n’échappe – malheureusement – pas à la règle.
[78] Il serait donc vain de chercher à établir aujourd’hui un dialogue qui n’a pas réellement eu lieu en son temps. Par ailleurs, s’il fallait aller vers une telle discussion, on peut se demander si le champ de la sociologie économique serait le plus approprié : le terme est encore d’un usage problématique dans la tradition durkheimienne, alors que chez Weber il pourrait servir à illustrer toute l’
œuvre.
Mais le parallèle s’impose au moins sur un point entre Weber et Simiand : le rapport entretenu par ces deux sociologues à l’égard de la théorie économique de leur temps, et notamment du marginalisme, est très étroit et s’apparente à une espèce de confrontation fondatrice. La question de la modélisation économique du comportement individuel est en effet au cÅ“ur des problèmes formulés par la sociologie économique naissante, et ni Weber ni Simiand ne cherchent à esquiver cette question. Comme on vient de le voir, face à la prétention de l’économie théorique à reformuler les lois du comportement des individus, c’est au socle méthodologique durkheimien que Simiand peut s’adosser pour revendiquer une posture autonome – et même englobante – de définition du « fait social économique » par la série statistique et les représentations, échappant par là, à sa façon, à l’opposition stérile du fait historique et du modèle mathématique.
Dans le cas de Weber, cette opposition est au cÅ“ur d’une réflexion, elle aussi pour partie méthodologique, dont tout l’enjeu est paradoxalement de s’approcher de la modélisation mathématique des économistes théoriques et de l’instrumentaliser pour faire retour sur le fait historique singulier, et y « individualiser » le concept théorique, c’est-à-dire l’indexer sur un contexte donné. Weber tente en quelque sorte, dans les premières années du siècle, d’utiliser les travaux des économistes théoriciens pour les mettre au service des historiens de l’économie. Ce mouvement, inédit depuis la stabilisation du front établi par le Methodenstreit des années 1880 entre économistes historiques (allemands) et théoriciens (autrichiens), vise clairement à dégager entre ces lignes un espace pour la sociologie économique.
Le plus grand économiste (… autrichien) d’Allemagne ?
La formation universitaire de Max Weber fait de lui, jusqu’à la soutenance de ses deux thèses qui abordent, d’un point de vue juridique, le problème du développement capitaliste sous l’angle du droit commercial
[79], un juriste et un historien. Pourtant dès 1882 il a eu l’occasion de suivre à Heidelberg les cours d’économie dispensés par Karl Knies, une figure éminente de l’École historique allemande d’économie politique (
Nationalökonomie). À partir des années 1890 et jusqu’à sa mort (le terme de sociologue n’apparaît dans sa bouche que très tardivement), c’est comme économiste que Weber s’est défini et dans cet espace qu’il a fait carrière, occupant tour à tour une chaire d’économie et de finance (
Nationalökonomie und Finanzwissenschaft) à Freiburg en 1894, et à Heidelberg en remplacement de Knies en 1896.
[80] Ce positionnement disciplinaire de Weber a été décrit par H. Bruhns, qui renvoie notamment à Gerhart von Schulze-Gaevernitz qui qualifiait Weber de « plus grand économiste allemand » dans une nécrologie de 1923.
[81]
Il n’est pas sans intérêt de se poser la question du type de figure que le terme d’économiste pouvait évoquer dans l’Allemagne des années 1870 à 1920, et par là de faire retour sur le
Methodenstreit. À en croire Joseph Schumpeter – dont l’obsession de la professionnalisation de l’économie anime comme un thème souterrain toute son
Histoire économique – l’état de l’économie universitaire était alors « déplorable » dans ce pays. Si l’on excepte les marxistes, alors concentrés sur la question du « révisionnisme » de Bernstein, la plupart des enseignants de cette discipline sont alors soit membres de l’École historique, soit défenseurs du cadre théorique classique et imperméable à la révolution en cours au même moment en Grande-Bretagne, en Suisse et en Autriche. Schumpeter résume la situation en citant une boutade alors en vogue : « L’économie, qu’est-ce que c’est ? Ah ! oui je sais… vous êtes économiste si vous mesurez les logements d’ouvriers et si vous dites qu’ils sont trop petits. »
[82]
Dans un texte de 1843, souvent considéré comme le « programme » de l’École historique allemande d’économie politique
[83], Roscher affirme notamment que la « méthode historique » permettra de renouveler l’économie comme elle l’avait déjà fait pour l’analyse du droit, sur le modèle de l’École historique allemande du droit. Dans ce texte, Roscher définit l’économie comme
« la doctrine des lois du développement de l’économie d’une Nation », et rejette la conception « chrématistique » de la
political economy anglaise. Il ancre durablement cette discipline dans la tradition historique dont l’ambition est, plus que d’expliquer le comportement individuel guidé par l’appât du gain, de produire des représentations de l’histoire économique en termes de « stades », ou de « cycles », de développement.
Mais c’est la figure de Schmoller qui domine le paysage intellectuel de l’économie allemande au moment où Weber y fait son apparition. Professeur à Berlin et véritable chef d’École, c’est lui qui a défini le canon méthodologique de cette économie historique autour de l’exercice monographique (la monographie qu’il a consacrée aux drapiers et tisserands de Strasbourg est le modèle du type de travaux réalisés par les auteurs se reconnaissant dans cette école). Cette méthode repose sur le rejet de l’analyse dite « isolante » des phénomènes économiques (celle que pratiquent les économistes comme Carl Menger, et qui consiste à traiter les phénomènes économiques séparément des phénomènes politiques, religieux, sociologiques…) et sur celui des généralisations sommaires qui guettent le chercheur qui n’aurait pas accumulé assez de faits avant de chercher des lois de l’économie. D’une certaine façon, Schmoller manifestait à l’égard du fait historico-économique une confiance certaine (le fait historique parle de lui-même), symétrique de la défiance éprouvée à l’égard des pseudo-lois mises en évidence par les économistes autrichiens à la même époque. L’antagonisme méthodologique se doublait alors d’une méfiance politique des historicistes pour la plupart actifs dans le cadre du
Verein für Sozialpolitik à l’égard du libéralisme.
[84]
Les positions respectives de l’économie historique et de l’économie théorique peuvent donc paraître figées au moment où Weber entre en scène. Celui-ci s’efforce pourtant de les remettre en cause en se faisant le défenseur en Allemagne de la position autrichienne. Cette posture apparaît très clairement dans le plan de cours de 1898 qui nous est connu sous le titre
« Grundriss zu den Vorlesungen über Allgemeine (“ theoretische ”) Nationalökonomie ». Il laisse peu de doutes sur les priorités qui sont alors celles de Weber (attestées par ailleurs par un effort de lectures très intense dont Marianne Weber a rendu compte
[85]). Il est en effet divisé en six « livres » qui font la part belle aux mécanismes théoriques face au déroulement de l’histoire économique : 1/ Les fondements conceptuels de l’économie ; 2/ Les fondements naturels de l’économie ; 3/ Les fondements historiques de l’économie ; 4/ Étapes dans le développement de la théorie économique ; 5/ Analyse théorique de l’économie de marché moderne ; 6/ Développement et analyse des idées sociales et économiques. C’est dans ce cours que Weber définit la démarche de l’économie abstraite comme une démarche méthodologique consistant à « argumenter à partir d’un homme
irréel, analogue à un modèle mathématique » (
analog einer mathematischen Idealfigur).
L’importance de ce cours n’est pas à négliger. Derrière l’affichage très clair d’une priorité donnée aux « fondements conceptuels » de l’économie et à « l’économie de marché moderne », s’y lit aussi une ambition de totalisation que l’on pourrait dire « réflexive », puisqu’elle dépasse largement l’opposition entre théorie et faits économique. Weber semble en effet se proposer dans ce cours de soumettre la théorie économique elle-même au regard historique (livre 4) et d’analyser ce qu’il appelle les « idées sociales et économiques ». On a là une première indication de ce que Weber, toujours préoccupé d’histoire économique (il donne en même temps des conférences à Mannheim sur le développement économique), cherche un moyen de comprendre ensemble les faits et les doctrines. Contextualiser la théorie économique en en faisant l’histoire est sans doute une première voie possible vers une nouvelle prise en compte des deux ordres de réalité. De même que traiter des « idées sociales et économiques », c’est sans doute pour Weber ouvrir une brèche dans le mur qui sépare faits et théories en prenant comme objet des idées à vocation pratique (dont on sait l’importance par exemple dans la problématique des relations entre doctrines religieuses et développement du capitalisme). Ces deux processus de « circulation » entre les domaines respectifs de l’histoire et de la théorie sont bien illustrés par deux formules que l’on trouve dans le premier livre du cours. La première énonce que « la théorie abstraite procède du type occidental moderne de l’homme et de son agir économique (seines Wirtschaftens) » et la deuxième que « l’attitude économique (das Wirtschaften) est inculquée à l’homme au terme d’un processus millénaire d’adaptation (Anpassungsprozess). »
On en est cependant réduit à spéculer sur le contenu de ce cours et la subtilité présumée de ces trajets à double sens que semble esquisser Weber entre les deux s
Å“urs ennemies de l’économie. Les contemporains de Weber ont manifestement vu dans ce cours un pas marqué, à sens unique, vers la position autrichienne. Weber, en faisant certes lire à ses étudiants de Heidelberg Roscher, Knies et Schmoller, mais aussi Menger, Marshall, Jevons et Walras, fait d’une certaine façon scandale dans le paysage de l’économie allemande. Il assume en effet une partie du « scandale méthodologique » pour reprendre l’expression de Simiand. La « trahison » n’échappe d’ailleurs pas à la presse étudiante de la ville, qui stigmatise cet autrichien déguisé qui leur a été servi sous l’étiquette d’économiste historique.
[86]
On retrouve la même ambition de totalisation réflexive dans cette entreprise éditoriale sans précédent (et sans postérité) qu’est le Grundriss der Sozialökonomik ébauché par Weber à partir de 1908. La préparation du Grundriss illustre en effet cette recherche wébérienne d’une nouvelle « ligne de pente » entre faits et théories économiques. Pour Weber il s’agissait de remplacer le manuel classique de Gustav Schönberg (Handbuch der Politischen Ökonomie, 1882). Celui-ci était divisé en sections thématiques alors que le projet de Weber est de centrer le Grundriss sur le problème du capitalisme moderne, et d’articuler les chapitres théoriques autour de cette problématique. Dans le premier volume, Weber avait confié la présentation de l’histoire économique à Bücher, celle de l’histoire de la pensée économique à Schumpeter (c’est l’origine de son Histoire de l’analyse économique) et la présentation de la théorie économique à Friedrich von Wieser. Le problème était bien alors de réussir la contextualisation de la théorie économique, comme en atteste une lettre de Weber à son éditeur Siebeck : « la question centrale c’est de savoir comment introduire la théorie économique. Si c’est bien fait, tout se mettra en place proprement » (26 décembre 1908).
C’est manifestement parce que cette mise en relation de la théorie économique avec l’histoire économique ne satisfaisait pas Weber que celui-ci abandonna le projet collectif pour augmenter petit à petit l’ampleur de sa propre contribution à cet ouvrage (contribution qui est donc à l’origine de
Économie et société). Il semble en effet que Bücher ait proposé une conceptualisation en étapes historiques trop historienne (qui poussa Weber à présenter sa vision des relations entre groupes sociaux et économie)
[87] et que Wieser ait quant à lui été trop économiste et donc à nouveau pas assez sociologue (sa contribution – cas similaire à celle de Schumpeter – sera considérée comme un apport autonome à l’économie marginaliste
[88]).
L’échec de cette stratégie est donc patent. Le Grundriss et le cours de 1898 laissent à peine entrevoir un chemin possible entre les deux positions, historiciste et théoriciste. Pour avoir une idée plus claire de ce chemin, il faut faire le détour par d’autres textes de Weber.
Type idéal et « modèle mathématique » des économistes : convergences de méthodes
On peut aller un peu plus loin dans l’analyse de l’usage fait par Weber de ses lectures de théorie économique, marginaliste notamment. Weber trouve dans celle-ci un modèle pour le raisonnement sociologique et une matrice très féconde pour ses réflexions méthodologiques. Là où un Simiand veut subordonner la théorie économique à la sociologie, Weber propose de renouveler les procédures sociologiques d’élaboration de concepts (Begriffsbildung) en s’inspirant de l’exemple économique.
La question de la conceptualisation est cruciale dans le débat méthodologique qui s’engage en Allemagne, du fait de Weber, dans les premières années du siècle. Et cette question ne peut pas être détachée de son contexte (comme tend à le faire accroire la publication de textes très conjoncturels sous l’appellation à prétention épistémologique d’Essais sur la théorie de la science), c’est-à-dire d’une discussion vive sur les concepts utilisés par les historiens quand ils traitent d’économie et sur l’homo Å“conomicus comme modèle de raisonnement idéal-typique.
La position bien connue de Weber consiste à revendiquer, sous l’appellation de « rapport aux valeurs », une forme de contrôle typologique sur les concepts et le vocabulaire de la description historique, contrôle qui est seul susceptible de permettre d’échapper aux jugements de valeurs. La « modélisation » proposée par les économistes est de ce point de vue très positive pour Weber. La construction de l’idéal-type est en effet assimilée dans
« Die ‘Objektivität’ sozialwissenschaftlicher und sozialpolitischer Erkenntnis » (1904) au travail de typification réussi par l’économie marginaliste. La modélisation s’apparente à un travail salutaire de « clarification » du réel à partir d’un point de vue qui permet de le comprendre.
[89] Il est donc nécessaire pour Weber de produire des modèles du comportement économique, sous peine de rester prisonnier de concepts non contrôlés ou de la multiplicité des faits historiques.
[90]
De ce point de vue, la démarche des économistes doit être imitée pour Weber. Mais de ce point de vue seulement parce que le souci de l’autonomie axiologique de la modélisation du réel conduit Weber à affirmer la nécessaire relativité historique des concepts économiques. Cette position explique les querelles engagées par Weber au Congrès du
Verein für Sozialpolitik de Vienne en 1909 contre les historicistes soupçonnés de manipuler sans les contrôler des concepts économiques comme celui de « productivité », qui sont considérés comme de purs instruments de description alors qu’ils supposent tout un rapport aux valeurs et indexent le raisonnement sur un contexte capitaliste. Weber cherche à relativiser les concepts économiques et à remettre en cause l’idée qu’ils pourraient être utilisés sans considérations de contexte historique ou politique.
[91]
On trouve aussi une illustration de ce souci de contextualisation des concepts dans l’introduction aux
Agrarverhältnisse im Altertum où Weber refuse d’appliquer des concepts modernes à l’Antiquité. L’idée finalement c’est que toute théorie économique est relative : le chapitre 1 des
Agrarverhältnisse s’intitule « Introduction. Contribution à la théorie économique
du monde des États antiques » (nous soulignons).
[92]
Du coup, l’économie théorique elle-même ne peut pas échapper à la relativisation historique et Weber, dans le texte de 1904, la critique pour sa capacité à se laisser réduire à une simple technique, comme la médecine clinique par exemple, et donc à tendre vers le « monisme naturaliste » : « elle
forma obstacle à la prise de conscience du caractère
problématique du point de vue qu’elle présupposait comme évident ».
[93] Les remarques de Weber à l’égard du concept de valeur (« cet enfant de douleurs de l’économie politique ») sont connues. Si Weber s’est donc bien « déplacé » vers l’économie théorique, allant même jusqu’à vouloir en importer la méthode dans les sciences sociales, c’était donc avec sur son dos le bagage minimum de l’historiciste : le souci de la contextualisation historique. Cette position a d’ailleurs été analysée par les économistes autrichiens (Mises en particulier) comme une forme de frilosité typique des tenants de l’École historique à l’égard de la formulation d’une théorie générale de l’action humaine.
[94]
Ces entrechats wébériens dans le
no man’s land qui séparait vers 1900 historicistes et théoricistes peuvent paraître bien étranges. On les comprend mieux si l’on considère le texte que Weber a consacré à la théorie de l’utilité marginale elle-même. Ce qui y apparaît, c’est que – comment pourrait-il en être autrement ? – Weber s’était d’une certaine façon construit une représentation toute personnelle de cette théorie qui effectivement l’éloignait définitivement de la position historiciste sans pour autant lui faire gagner celle des théoricistes.
[95]
Cette représentation apparaît clairement dans un texte de 1908 intitulé « La théorie de l’utilité marginale et la loi psychophysique fondamentale »
[96] qui répond à un livre de Lujo Brentano sur l’évolution des théories de la valeur, dans lequel celui-ci faisait reposer la théorie de l’utilité marginale sur les lois de la psychologie et notamment sur les découvertes des psychophysiciens concernant les sensations ressenties à la suite d’un stimulus externe comme par exemple une augmentation de poids dans la paume de la main. La loi de Weber-Fechner
[97] énonce notamment le principe selon lequel pour que la sensation croisse arithmétiquement, il est nécessaire que l’excitation croisse, elle, de façon géométrique. L’analogie de ce principe avec les énoncés des marginalistes est frappante. Mais Weber s’efforce de rejeter l’imputation des caractéristiques de l’
homo Å“conomicus à la psychophysique et affirme notamment que la satisfaction des besoins économiques, dès lors que l’on entre dans le détail historique des choses, présente un caractère complexe qui interdit de tout ramener à la même courbe et à la même psychologie (« mais
si l’on réfléchit à la progression de la “satisfaction” au moyen de vases de Tiffany, de papier toilette, de cervelas, d’éditions de classiques, de prostituées, d’assistance médicale ou cléricale, etc., la courbe logarithmique de la “loi psychophysique fondamentale” apparaît tout à fait problématique en tant qu’analogie. »
[98]). Cela ne signifie pas pour Weber que la théorie marginaliste n’est pas fondée, mais que son fondement est conventionnel : « Pour la théorie économique, il
suffit complètement que nous puissions nous
représenter de façon théorique, sur la base des faits de l’expérience quotidienne que nous avons mentionnés – des faits très triviaux, mais incontestables – une majorité d’hommes, dont chacun alloue d’une façon strictement “rationnelle” les “provisions de biens” et les “forces de travail” qui sont à sa disposition de manière purement factuelle ou par la protection d’un “ordre juridique”, avec pour fin unique et exclusive d’atteindre par des voies pacifiques un “optimum” de satisfaction de ses “besoins”
divers et concurrents. »
[99]
On peut donc approcher la position de Weber en disant qu’elle repose sur une conception conventionnaliste de la théorie de l’utilité marginale
[100], c’est-à-dire à la fois sur un choix méthodologique « irréel » (mais utile parce que clarificateur) et sur un fondement pragmatique, qui constitue en propre l’apport majeur de la
Grenznutzlehre à la sociologie économique wébérienne (l’ « expérience quotidienne » est plusieurs fois mobilisée dans le texte). Le concept économique (marginaliste) entretient en effet pour Weber avec les faits historiques – en plus de sa vertu méthodologique – une relation souterraine bien plus profonde, une relation d’indexation sur le contexte du capitalisme moderne. Pour reprendre une expression wébérienne, on pourrait dire que les concepts des marginalistes sont en « affinité » avec le capitalisme moderne et que c’est pour cette raison qu’ils intéressent Weber.
[101]
Comment le concept s’individualise et entre en affinité avec l’histoire
Le « malentendu » avec les économistes historicistes et avec les théoricistes prend son origine dans la double nature de l’idéal-type : à la fois construction irréelle et descripteur historique. Si l’on prend au sérieux l’idée selon laquelle les concepts marginalistes sont des idéaux-types potentiels, il faut donc essayer de comprendre en quoi ils permettent de donner à un ensemble de faits une « signification »
[102], c’est-à-dire une individualité historique, au sens où Weber emploie ce terme dans ses textes méthodologiques. Le réel continu du fait historique est transformé en une série discrète d’ « individus historiques » (
historische(n) Individuen) par la force de la typification conceptuelle.
C’est le « capitalisme moderne », notamment sous la plume de Sombart, qui acquiert le plus clairement, dans la tradition wébérienne, cette « individualité historique ».
[103] La méthode vient bien de Weber comme le remarque O. Hintze : « Ce mode de pensée permet d’établir une relation très fructueuse entre l’histoire et la systématisation, entre les approches théorique et empirique. Cette relation qui n’apparaît que dans cette nouvelle édition, met enfin un terme à la vieille querelle entre les courants “théorique” et “historique” de l’économie. Elle n’est pas le mélange des deux modes de pensée, car un tel mélange est rigoureusement banni comme source de confusion et d’erreur. L’entreprise consiste ici à décomposer puis à reconstruire rationnellement, c’est-à-dire conceptuellement, un ensemble complexe de phénomènes, afin de dégager l’idéal-type sous-jacent. À ce mode de pensée théorique s’associe une démarche historique et empirique, qui montre si, et dans quelle mesure, les processus observés dans la réalité correspondent à l’image de l’idéal-type, et comment cette concordance apparaît. La théorie et l’histoire économique sont ainsi étroitement associées, mais sans interférence abusive. C’est la méthode que Sombart a apprise de Max Weber, et qui peut être utilisée avantageusement dans les disciplines dans lesquelles des concepts théoriques fondamentaux doivent être reliés à des évolutions historiques établies empiriquement (…). Le capitalisme est donc à la fois un système économique à construire théoriquement et une époque historique à explorer empiriquement. »
[104]
Conférer une « individualité » à un phénomène économique, ce n’est donc pas pour Weber l’expliquer par des
motifs individuels mais le construire théoriquement selon la méthode idéal-typique et par là se donner les moyens de le décrire historiquement.
[105] L’individualisation est donc construction d’un rapport entre concept et fait. Mais chez Weber, elle ne peut pas uniquement se jouer à l’échelle de la « période » ou du « système » ; elle doit s’appuyer sur la description de tous les dispositifs qui permettent la médiation entre ces deux niveaux. Autrement dit, le concept marginaliste trouve aussi à s’individualiser dans l’action économique quotidienne et l’ethos économique des acteurs.
Cette individualisation de l’économie de marché décrite par les marginalistes dans un
ethos économique susceptible d’analyse sociologique est à l’
Å“uvre chez Weber dès la rédaction de
l’Éthique protestante… (EPEC), sur un mode assez discret (quoiqu’omniprésent), que les traductions françaises de cette
Å“uvre ont jusqu’à présent bien du mal à rendre. Le concept qui joue ici un rôle central est celui de
Gesinnung dont la portée a été décrite par J.‑P. Grossein dans les textes qu’il a consacrés à la façon dont a été traduite l’EPEC et plus singulièrement à la disparition dans ces traductions du monde lexical élaboré par Weber autour de la thématique de la « conduite de vie » (
Lebensführung) du puritain et de la « disposition d’esprit » (
Gesinnung) qui l’anime.
[106] Certes, le terme de
Gesinnung n’apparaît qu’à une quinzaine de reprises dans les deux articles de 1904-1905, mais il joue un rôle décisif dans la définition de l’ « esprit » (
Geist) capitaliste qui est lui omniprésent dans le texte (mais que la traduction française a omis de placer entre guillemets comme avait fait Weber
[107]). Il en va ainsi du fameux passage dans lequel est défini cet « esprit » capitaliste : alors que le texte allemand précise que cet esprit est une
Gesinnung et oriente donc vers la compréhension des dispositions pragmatiques à agir économiquement
[108], le texte français néglige la différence entre les deux termes dans le cas de la traduction Plon
[109], ou bien propose (dans la traduction Flammarion) le terme de « mentalité », qui perd tout contenu pratique et oriente vers le monde des idées plus que vers celui de la pratique quotidienne.
[110] Or, c’est bien d’une pragmatique de la conduite de vie quotidienne dont il est question pour Weber, et la traduction proposée par Jean-Pierre Grossein laisse peu de doutes à ce sujet : « Si, néanmoins, nous employons ici provisoirement, le terme “esprit du capitalisme” pour désigner une disposition d’esprit – telle que l’éclaire l’exemple de Benjamin Franklin – consistant à rechercher systématiquement et dans le cadre d’une profession le gain pour le gain, c’est pour la raison historique que cette disposition d’esprit a trouvé dans l’entreprise capitaliste sa forme la plus adéquate, tandis que l’entreprise capitaliste, de son côté, a trouvé dans cette disposition l’énergie mentale la plus adéquate. »
[111]
Comme le dit J.-P. Grossein, on n’a pas affaire avec l’EPEC à une histoire des idées, et encore moins à une histoire des doctrines religieuses, mais bel et bien à l’analyse d’un ensemble de dispositions éthiques et psychologiques (le besoin de la certitude du salut), prescrivant des comportements quotidiens qui peuvent éventuellement entrer en conflit avec la doctrine, et à un ensemble de dispositifs sociaux de contrôle et d’encadrement des pratiques, par exemple par la nécessité dans le dispositif sectaire d’une « affirmation sociale de soi ».
[112] Ce qui intéresse en effet Weber, c’est « la capacité et de la disposition des hommes à adopter des formes déterminées d’une
conduite de vie caractérisée par un rationalisme pratique. »
[113]
C’est en ce sens que Weber se revendique de la psychologie et se démarque d’une analyse purement logique ou casuistique de l’action individuelle : « (…) le processus empirico-historique qui se déroule dans la tête des hommes doit être compris en règle générale comme un processus qui est conditionné psychologiquement et non pas logiquement. »
[114] C’est ce point de vue qui explique notamment les fameux « paradoxes » de l’analyse wébérienne (la doctrine calviniste méprisant la richesse mais conduisant à son accumulation ; la
common law anglaise interdisant la codification du droit mais favorisant le développement du capitalisme…). Si le terme d’ « esprit capitaliste » peut référer à une « mentalité économique » construite comme une économie générale et subjective des motifs de l’action et analysable comme un corpus idéologique, celui de
Gesinnung (ou mieux de
Wirtschaftsgesinnung comme dit Weber da