2003
Terrains & Travaux
Au-delà des lectures sociologiques et psychiatriques de l’exclusion ?
À propos des Naufragés de Patrick Declerck (note critique)
Édouard Gardella
Les études sur l’exclusion, réapparues comme centre d’intérêt social et scientifique dans les années 1960, ont très souvent oscillé entre une lecture psychiatrique fondée sur l’inadaptation mentale de ces populations marginalisées, et une lecture sociologique centrée sur le mécanisme de la société marginalisant des victimes innocentes. Le projet de l’approche ethnographique de ces populations est de dépasser cette alternative, en allant sur le terrain les côtoyer et les observer. Le travail de P. Declerck s’inscrit dans cette lignée commencée à la fin des années 1940 par le psychologue A. Vexliard, et poursuivie récemment par l’ethnologue P. Gaboriau, la sociologue P. Pichon ou le journaliste H. Prolongeau.
[1] Les résultats de ces recherches ne convergent pas pour autant. Si les premiers ont essayé de typologiser leur population, P. Declerck soulève les limites d’une rationalisation de celle-ci. Peut-on tout étudier de manière sociologique ? N’y a-t-il pas une limite à l’exploration ethnographique pour rendre intelligible des expériences humaines ? Le domaine de l’exclusion apparaît comme un terrain privilégié de cette problématique limite, dans la mesure où les populations marginalisées sont présentées comme altérité radicale par la plupart des chercheurs étudiant le sujet. C’est tout le sens et la force rhétorique de l’introduction de Declerck intitulée « Une écriture du néant ? », qui pose d’emblée l’impossibilité de penser dans des cadres sociographiques le monde des « clochards ».
[2]
Une méthode est pourtant revendiquée : celle de l’ « ethnologie psychanalytique » de Georges Devereux.
[3] Elle consiste dans cet ouvrage essentiellement en une ethnographie des dortoirs du centre d’hébergement de Nanterre dans les années 1982-1985, puis en des « consultations psychanalytiques » à la Mission France de Médecins du Monde, où Patrick Declerck est psychanalyste, et en tant que consultant au Centre d’accueil et de soins hospitaliers de Nanterre de 1987 à 1997. Durant cette période, il effectue ces consultations avec des « clochards », dans le cadre d’une cellule d’écoute de ces populations fondée par le docteur P. Henry. La mise en
Å“uvre de cette méthode et la retranscription des données empiriques permettent-elles, à partir d’une problématique centrée sur les idées de « désocialisation » et de « néant », de comprendre et d’accepter les « clochards » ? Une tension transparaît d’emblée entre la dimension ethnographique du projet (la compréhension d’une situation sociale) et sa dimension éthique (l’acceptation de singularités individuelles). L’acceptation de l’altérité n’entraîne pas nécessairement la compréhension de sa situation sociale. C’est donc à travers cette tension permanente dans l’ouvrage de Declerck que nous allons en faire une lecture critique.
Une structure binaire de l’ouvrage emblématique de ce double projet
La première partie intitulée « Routes », se présente sous la forme d’un « voyage initiatique », ce que Declerck nomme en introduction « le cheminement de [sa] conscience », avec le projet de faire voir de l’intérieur le monde des clochards de Paris, et par là même de le faire accepter tel qu’il est. Le récit, effectué à la première personne, commence par une présentation générale, estimant leur nombre à près de 15 000 et axant leur vie autour de la solitude, de la violence et de l’alcool. L’auteur retranscrit ensuite certaines observations qu’il a faites au cours de l’hiver 1985 dans un centre d’hébergement d’urgence (Quai de la Gare, à Bercy) et dans le dortoir de la Maison de Nanterre, qu’il a pu pénétrer en se faisant passer pour un clochard lors du ramassage par la BAPSA (Brigade d’assistance aux personnes sans abri).
Le « voyage » se poursuit par des extraits d’entretiens cliniques que Declerck a effectués lors de « consultations psychanalytiques ». La parole de ces clochards apparaît comme un flot vide de sens, dans lequel des caractéristiques récurrentes émergent pourtant : contradictions et confusion, volonté de présenter ses péripéties comme de banales mésaventures, sentiment d’impuissance face aux aléas de la vie, notamment la perte de l’emploi, le départ de l’épouse et le début de l’alcoolisme. Ces discours contribuent à renforcer l’impression de désordre régnant dans le monde des clochards, qui se déploie au fil de chapitres sans lien apparent entre eux.
Ce passage empirique est suivi d’une seconde partie intitulée « Cartes » visant à faire comprendre qui sont ces personnes arrivées à l’état de « désocialisation » décrit dans la première partie. Le premier chapitre, intitulé « Une folle ataraxie » (p. 285), cherche ainsi à dépasser les « réductionnismes » sociologique et psychiatrique par l’établissement d’une « causalité circulaire ». La clochardisation résulte du jeu entre conditions socio-économiques et mécanismes inconscients. La thèse de Declerck est en effet que les clochards sont des « fous de l’exclusion » (p. 289) : l’exclusion est si pathogène « qu’elle va jusqu’à altérer les sujets dans leur intériorité psychique même », dont le mécanisme devient un processus d’intériorisation et de reproduction perpétuelle de cette exclusion (p. 289).
Cette thèse, contrairement aux réductionnismes psychiatrique et sociologique (trop focalisés sur le concept d’exclusion
[4]), vise à penser la clochardisation comme projet, pour lui donner un sens propre. Declerck présente ainsi le clochard comme une personne aux structures psychiques fragilisées par des « dysfonctionnements précoces de l’enfance » (troubles du sommeil, scolarité rapidement problématique), une « accumulation de traumatismes physiques et psychiques » (accidents, maladies, délinquance, violences, décès, incestes…) et des complications « d’alcoolo tabagisme » (p. 301). Ce sujet rencontre alors des difficultés à assumer sa vie professionnelle et familiale, dont la rupture l’entraînerait dans un détournement inconscient du réel (il devient un « sujet vide », p. 299), ce qui expliquerait la perte récurrente de ses papiers, son absence d’hygiène et les nombreuses maladies qu’il peut contracter. Il entre ainsi dans un état de « désocialisation »
[5], ce qui implique que « l’essentiel du sens ne se trouve pas dans ce qu’ils disent, mais dans ce qu’ils font » (p. 305).
Le second chapitre de cette seconde partie, intitulé « De la charité hystérique à la fonction asilaire » (p. 319), propose une critique du fonctionnement des institutions d’assistance actuelles et la défense d’une nouvelle « fonction asilaire ». La relation entre les clochards et les institutions de réinsertion se fait selon l’auteur sur le mode de la « charité hystérique », dans la mesure où elle est fondée sur un arbitraire et néfaste « pacte identificatoire » entre le « soignant » (l’agent de la réinsertion) et le « soigné » (le clochard). Le premier, ayant peur du second, cherche par tous les moyens à le « normaliser », c’est-à-dire à le faire travailler. Cette compulsion de la normalité, appelée « normopathie », est structurellement reliée à la société démocratique institutionnalisée actuelle
[6] réduisant comme une peau de chagrin la singularité du sujet. Le soignant projette alors sur le soigné ses propres peurs ainsi que ses propres aspirations (p. 335), ce qui implique nécessairement une inadéquation des mesures prises aux réels besoins du soigné, qui n’a jamais été vraiment inséré.
C’est dans cette mesure que Declerck applique la grille d’analyse psychanalytique de la relation transfert et contre-transfert, que malheureusement les agents de réinsertion ne maîtrisent pas. Ainsi s’explique que leur relation avec les clochards « désocialisés » se termine très souvent par un profond rejet de ceux-ci, délaissés à leur folie. Les soignants ne comprennent pas suffisamment que ces populations ne relèvent pas de l’urgence (ce à quoi renvoie l’idée de « Samu social »), mais de la chronicité. Declerck insiste sur le fait que leur état pathologique est irréversible.
[7] Le clochard, contrairement à ce qu’il dit, ne désire pas travailler, mais « ses besoins fondamentaux […] relèvent, avant tout, de l’ordre du maternage asilaire » (p. 358).
L’ « espace transitionnel de soins » constituerait le cadre conceptuel d’un système institutionnel, renouveau de la « fonction asilaire », dans lequel ces populations seraient suivies pour pouvoir supporter le mieux possible leur état, analogue à celui d’un psychotique : « comme la psychose, la grande désocialisation se maintient, se gère et s’accompagne au cours de la vie et jusqu’à la mort » (p. 361-362). Les clochards pourraient ainsi être libres de vivre comme ils l’entendent, sans être nécessairement remis au travail.
[8] Cette dimension utopique repose sur une éthique de la « neutralité bienveillante » du psychanalyste, capable de comprendre l’inconscient des clochards.
On saisit ainsi le mouvement global de l’ouvrage : à partir de son travail empirique, l’auteur déduit un constat clinique : ces clochards « désocialisés » ne peuvent pas être normalisés. D’où une critique radicale : dans le cadre de la société démocratique actuelle, les plans de réinsertion ne leur sont pas adaptés. L’institution qui leur conviendrait serait alors la fonction asilaire fondée sur le cadre conceptuel d’ « espace transitionnel de soins ».
Face à une telle analyse clinique, il semble légitime de se pencher de plus près sur la définition théorique et la délimitation statistique de l’objet concerné, dans la mesure où tout désocialisé est, pour l’auteur, analogue à un psychotique. Alors, de qui parle-t-on ? L’auteur mêle en effet à ce propos deux types de discours : d’un côté, il méprise les taxinomies
[9], ce qui tend à subsumer, sous le cadre analytique proposé, des populations aussi différentes que les SDF, les « clochards, exclus, nouveaux pauvres, marginaux, mendiants. » (p. 21) ; d’un autre côté, il définit son objet d’étude comme étant la population « désocialisée » (p. 294). Ce qui ne lui permet pas pour autant de préciser son domaine d’étude. La généralisation de cette attention aux « manifestations » de « grande désocialisation » s’étend en effet à l’ensemble des populations « en amont des populations marginales ou clochardisées ». Le comportement « masochiste » menant à la « désocialisation » se retrouverait « peu ou prou » dans « l’éventail des populations exclues » (p. 294). On voit donc s’opérer un glissement vers une généralisation abusive, dans la mesure où, dans l’Annexe III située en fin d’ouvrage (dont le titre est « Epidémiologie médicale et psychiatrique »), Declerck précise à partir de l’étude qu’il a effectuée avec D. Chappey-Manouk et P. Henry en 1988 que 23% de la population consultée dans le cadre de la cellule d’écoute de Nanterre était supposée psychotique.
[10]
Le problème théorique de l’analyse qui peut rendre compte de ce glissement implicite réside dans le fait que le structurel et le collectif, comme le singulier et l’individuel, renvoient à des catégories analytiques portant sur des sujets psychiques. Le discours psychanalytique aurait dévoilé les structures de toutes subjectivités, donc de tous les sujets, donc des sujets réunis ensemble. Cette application de catégories individuelles sur des phénomènes sociaux conduit ainsi l’auteur à un non-sens sociologique quand il définit théoriquement son objet par le terme « désocialisation » : le sociologue est justement censé étudier les relations s’instaurant entre un groupe et des individus, et non un état psychologique fixe. Ceci revient à effacer l’approche sociologique, et non à la dépasser. Ce qui est d’autant plus surprenant que le terme a été utilisé et précisé par A. Vexliard dans son ouvrage classique
[11], où il présente cette « désocialisation » comme un processus de quatre phases, sans déterminisme, ce qui lui permet de délimiter son objet selon le contexte. L’approche statique semble donc inhérente à la définition théorique de l’objet étudié.
Declerck critique pourtant lui-même les ambiguïtés de la notion d’exclusion, qui désigne à la fois un processus et un état (p. 290). Mais comment utilise-t-il cette critique ? D’une part, en employant quatre pages plus loin ce terme dans la définition même de son objet qu’est « la grande désocialisation », d’autre part, en menant une analyse entièrement statique sur des cas cliniques. Il contribue alors à figer l’image d’un clochard comme épave dérivant sans aucune volonté à travers un système d’assistance qui ne ferait qu’aggraver son sort.
Cette focalisation statique sur des critères psychologiques permet à Declerck de se débarrasser de toute attention sur les comportements conscients d’adaptation à des règles ou à des normes. Ceux-ci sont « désocialisés » dans une analyse d’emblée orientée vers des mécanismes inconscients, donc structurels, donc statiques, c’est-à-dire indépendants de caractéristiques spatiotemporelles singulières. À force de reléguer l’analyse explicative au niveau de l’inconscient, Declerck sort de toute analyse ethnographique, ce qui laisse suggérer que la « causalité circulaire » sans déterminisme n’est finalement qu’une pétition de principe. La conclusion ramène en effet les clochards à un état analogue à celui des grands psychotiques (du diagnostic à la prise en charge), rapprochant ainsi sa thèse de l’approche psychiatrique. Ce « diagnostic » se renforce de l’idée que le clochard est considéré comme impossible à réinsérer, car n’ayant jamais été véritablement inséré. Ce qui minore toute dynamique dans l’identité du clochard.
[12]
La définition théorique de l’objet rend finalement problématique la délimitation du public susceptible de relever du diagnostic de « grand désocialisé ». On peut alors montrer que cette absence de précision des coordonnées spatio-temporelles se retrouve dans la méthode employée par l’auteur.
Le statut des données empiriques
Deux méthodes principales sont utilisées dans l’ouvrage : l’observation ethnographique et la « consultation psychanalytique ». Le problème fondamental qui ressort est le flou entourant la retranscription des données empiriques recueillies. La tendance à l’élargissement rapide des observations se retrouve dans la réduction du monde du « désocialisé » à quelques traits caricaturaux. Declerck infère abusivement des conclusions sur le mode de vie fondé sur le vol et la crasse, à partir de ses analyses des centres d’hébergement et des récits des clochards dans la cellule d’écoute. On peut ainsi remarquer l’emploi problématique du pronom impersonnel « on » aux pages 27 et 28 : « La vie dans la rue ? On mendie. On boit. On s’engueule. On se bat. On se calme. On reboit. On dort. On recommence. Par-dessus tout, on s’ennuie. La toile de fond est l’alcool. » La généralisation est à peine masquée : de qui parle-t-il à travers ce « on » ? Si on garde en tête le fait que son objet se définit psychologiquement, comment fait-il pour les reconnaître dans la rue ? Il semble que l’indice utilisé systématiquement ait été l’alcoolisme. Or, non seulement il ne le dit pas, mais on voit à quel point l’objet était, non pas construit
a priori, mais défini avec les prénotions les plus éculées.
[13]
Plus fondamentalement, l’absence d’objectivation des observations se manifeste dans le vocabulaire utilisé, emprunté sans précaution au sens commun sur la question.
[14] Les adjectifs employés pour décrire l’environnement du clochard (terrifiant, horrible…) sont empreints de biais subjectivistes peu explicités comme tels. Ainsi, il les admire « de ne plus croire en rien d’autre, au fond, qu’au néant et à la mort » (p. 15). Le récit ne donne ainsi pas à voir un monde indigène, mais il force plutôt la compassion fondée sur une anthropologie entièrement négative, « une vie qui, par ailleurs, se décline tout en carence » (p. 26). L’étrangeté n’est jamais saisie comme telle, elle est au contraire réintégrée dans un langage surdéterminé. La spécificité du monde des clochards se dérobe face à la subjectivité omniprésente de l’auteur. Declerck ne fait en fin de compte que le contraire de ce qu’il prétend vouloir faire : en allant dans le sens des prénotions les plus courantes sur les clochards, il les rend totalement dépourvus d’identité.
[15]
Cette imprécision dans les données observées se retrouve dans l’exposé des extraits de consultations psychanalytiques. Ceux-ci ne font presque jamais l’objet d’une explicitation critique du choix que l’auteur a fait parmi les nombreuses consultations qu’il a dû effectuer à Nanterre. Or il fonde ses conclusions sur ces extraits (il fait référence à ceux-ci dans la seconde partie pour exemplifier ses thèses). Selon quels critères sont-ils représentatifs ? Devant ce manque de précision, les commentaires qui parsèment les extraits peuvent apparaître
ad hoc pour confirmer le néant que désire montrer Declerck. Plus fondamentalement, il n’y a aucun moyen de contrôler le mode de recueil des entretiens, puisque ni les questions posées, ni la grille d’entretien de l’auteur n’apparaissent. Mais le plus gênant est l’absence de véritable réflexivité critique sur le lieu et le moment dans lesquels sont recueillies ces paroles. A. Vexliard mettait déjà en garde contre les biais qui existent lorsque les propos des clochards étaient recueillis dans des centres d’hébergement.
[16] Dans le cas de Declerck, il s’agit de surcroît de « consultations psychanalytiques », dont le transfert est une dimension fondamentale, mais qui ne correspond pas au juste milieu que doit trouver le sociologue entre distance et proximité.
Le « clochard » : essence ou processus ?
L’absence d’objet nettement délimité, corrélée à une méthode ethnographique peu rigoureuse, contribue en fin de compte à donner l’impression que Declerck a voulu saisir « l’essence » intérieure de toute personne en état de clochardise. L’analyse est en effet, on l’a vu, complètement statique et décontextualisée. Ce qui diffère profondément avec une approche sociologique des processus, que ce soit l’entrée dans l’état de clochard ou le parcours dans cet état : les ouvrages de Damon
[17] pensent une « carrière » du clochard, ce qui laisse ouverte la pensée de la sortie de la clochardisation et envisagent la mendicité comme « bricolage », qui laisse une part de rationalité à ces acteurs, stratégies illustrées par les pages sur la mendicité de Gaboriau.
[18] Il apparaît par contraste que chez Declerck, on croit comprendre le clochard en le considérant comme un malade mental, qui ne sait pas véritablement ce qu’il fait
[19], ce qui conduit plus à l’accepter qu’à comprendre sa situation sociale. L’entrée dans l’état de clochard n’est pas non plus pensée par Declerck, qui éternise cet état en suggérant qu’il touche des personnes qu’il considère comme n’ayant jamais été véritablement intégrées, alors qu’il serait par exemple possible de penser l’entrée dans la clochardise par la dégradation des réseaux, et de leurs fondements en termes de justifications se rapportant à diverses cités.
[20]
Ces comparaisons mettent en perspective l’analyse essentialiste de Declerck en recontextualisant son objet d’étude et ses conclusions dans des typologies résultant d’études empiriques sur le sujet. Il ne s’agit pas de nier qu’une partie de la population des clochards peut avoir des problèmes psychologiques. Mais on ne peut en aucun cas en conclure une causalité, puisque les autres études, comme celles de Gaboriau et Vexliard montrent que si dans la plupart des cas les marginaux ont hérité de milieux familiaux perturbés, ils n’ont pas nécessairement les caractéristiques que leur donne de manière systématique Declerck. Son étude ne semble même concerner qu’un type parmi d’autres de cette population clochardisée.
[21] On peut alors considérer les conclusions de Declerck comme heuristiques, mais seulement pour des études concernant la frange pathologique des populations clochardisées.
On peut donc rester sceptique devant la circularité du raisonnement, dans la mesure où le récit ethnographique, lacunaire, semblait orienter le lecteur vers l’acquiescement de la conclusion, comme si celle-ci avait structuré l’observation
a priori. Reste que la première partie de cet ouvrage fait prendre conscience au lecteur des difficultés pratiques insoupçonnées du mode de vie clochardisé, et fait « sentir » la souffrance qui peut habiter ces populations que l’on côtoie au quotidien. Si on restreint la généralisation, et si on met sur le mode du possible (et non du positif) ce qui est suggéré, la dimension romanesque se joint à la dimension ethnographique pour faire apercevoir par bribes furtifs, tels des « tropismes », une condition d’existence inimaginable sans ce genre d’ouvrage, qui publicise des expériences limites cachées. Ce qui rend en partie convaincante l’argumentation dénonçant des logiques d’assistance ne prenant en compte ni les réels problèmes logistiques (manque de place, de lits, d’écoute, de surveillance) ni,
a fortiori, les réelles possibilités d’une frange de cette population clochardisée, pas nécessairement prête à travailler rapidement sur un mode régulier.
[22]
Mais l’un des aspects qui peut gêner le lecteur, est que derrière ce qui se veut un constat se profile un discours normatif. Or, dans la mesure où on ne sait même pas de qui, précisément, Declerck parle, ce genre de traitement clinique ne pourrait s’appliquer que sur l’avis du psychanalyste, qui s’arroge ainsi le pouvoir par le savoir monopolisé. Ce flou, revendiqué comme une grandeur d’âme dans l’introduction, apparaît bien dangereux en fin de parcours, dans la mesure où c’est bel et bien le lien social dans son ensemble qui est remis en cause…
Le militantisme éthique prenant finalement le pas sur la dimension véritablement compréhensive, on peut conclure avec J. Damon qu’avec ce type d’ouvrage « la question SDF devient un problème qui ne s’analyse pas en termes d’inégalités sociales, mais en termes de morbidité et de catégorie singulière. »
[23]
[1]
P. Declerck,
Les Naufragés (Plon, coll. Terre humaine, Paris, 2001) ; A. Vexliard,
Le Clochard. Étude de psychologie sociale (Desclée de Brouwer, Paris, 1957) ; P. Gaboriau,
Clochard (Julliard, Paris, 1993) ; P. Pichon, « La manche, une activité routinière »,
Les Annales de la recherche urbaine, n° 57-58, 1992 ; H. Prolongeau,
Sans domicile fixe (Hachette, coll. « Pluriel », Paris, 1993).
[2]
« Comment faire de la science avec rien ou presque ? […] J’aurais pu m’attacher à décrire par le menu détail les échanges micro économiques, la géographie des déplacements. J’aurais pu soigneusement dresser des listes d’objets personnels… C’était là, au début, ce que j’envisageais de faire. Face à l’anomie ambiante, je n’y suis pas parvenu. » (p. 14).
[3]
G. Devereux,
Ethnopsychanalyse complémentariste (Flammarion, Paris, 1972).
[4]
« Concept sociologiquement douteux que l’exclusion, car enfin qu’est-ce que la marge ou l’envers de la société, sinon encore la société ? L’exclusion, en désignant à la fois l’état et la cause, assigne du même coup aux personnes dites “exclues” un statut passif de victimes innocentes qui s’accompagne nécessairement d’une négation de la transgression et d’une absolution de la culpabilité. » (p. 291). Il faut rappeler cependant que ce concept a aussi été discuté en sociologie. Dans la mouvance de la définition relativiste des pauvres donnée par G. Simmel, H. Becker, dans
Outsiders, a ouvert le débat en analysant de manière interactionniste (et non plus positiviste) la déviance.
[5]
« J’entends par désocialisation un ensemble de comportements et de mécanismes psychiques par lesquels le sujet se détourne du réel et de ses vicissitudes pour chercher une satisfaction, ou –
a minima – un apaisement, dans un aménagement du pire. La désocialisation constitue, en ce sens, le versant psychopathologique de l’exclusion sociale. » (p. 294).
[6]
Declerck la définit comme « cette volonté totalitaire inconsciente de réduire les différences des hommes (que sont leurs souffrances et leur dignité) à l’inquiétant taylorisme d’une production de masse de citoyens que plus rien ne distinguerait les uns des autres. » (p. 323)
[7]
Ce que, selon lui, la psychiatrie actuelle, imprégnée de volonté technique d’efficacité, accepte de plus en plus mal : « Ces derniers [les psychiatres] rêvent de s’élever au-dessus de la banale et désespérante gestion de l’irréversible et du chronique […] Il n’est, en revanche, plus de lieux où l’on puisse être fou. » (p. 342).
[8]
Declerck insiste clairement sur la radicalité d’une telle proposition : « Un tel changement de perspective entraîne des bouleversements profonds, dont le premier, et non le moindre, est l’acception politique du principe de la légitimité de dispenser une aide médico-sociale sans contrepartie et sans autre objectif que l’amélioration des conditions d’existence des bénéficiaires tels qu’ils sont. Il ne s’agit plus ici de donner pour faire changer l’autre, mais uniquement de donner pour répondre à ses besoins propres. L’enjeu, ici, n’est rien moins que celui d’une redéfinition du contrat social et de la suspension du désir (et du besoin) de la société à vouloir normaliser ses membres. » (p. 363).
[9]
Il me semble que la plus grande imprécision revendiquée se trouve dès la page 12 : « Je les appelle “clochards” parce qu’il faut bien leur donner un nom […] Mais s’il en est besoin d’autres, SDF, sans abri, routards ou grands exclus feront tout aussi bien l’affaire. Il est à ce propos des querelles d’écoles. D’aucuns voudraient instaurer de subtils distinguos, hiérarchiser, ranger, botaniser. Combattre enfin à l’aide de spécieuses catégories, la sourde et angoissante anomie de ce milieu […] Qu’il suffise de savoir que le clochard, c’est toujours l’autre et jamais soi. »
[10]
Le sous-titre de l’ouvrage est quand même « Avec les clochards de Paris », ce qui laisse entendre que Declerck mène une analyse valant pour l’ensemble de cette population.
[11]
A. Vexliard,
Le clochard. Étude de psychologie sociale (Desclée de Brouwer, Paris, 1957). Je me suis appuyé sur la présentation de cette
Å“uvre faite par L. Mucchielli (« Clochards et sans abri : actualité de l’
Å“uvre d’Alexandre Vexliard »,
Revue française de sociologie, vol. 39, n° 1, 1998, pp. 105-138).
[12]
Cette conception statique de l’identité apparaît aux antipodes des conclusions que Vexliard retirait de son travail : « La personnalité peut être définie comme une tendance persistante à réaliser certaines formes et qualités d’ajustement. Ce sont les situations conflictuelles, dissociatives, qui indiquent le moment où l’homme doit trouver un mode nouveau d’adaptation. » (cf. Vexliard,
ibid, p. 241).
[13]
Il les expose d’ailleurs dès le début : « Les clochards, dans leur immense majorité, sont gravement alcooliques. Cet alcoolisme est bien antérieur à leur clochardisation et en est l’une des causes majeures. » (p. 27). Il présente ainsi l’alcoolisme comme déterminant dans l’ordre des causes, sans aucune autre explication. L’absence de précision de la méthode d’observation révèle en définitive les présupposés implicites qui ont guidé le travail de terrain.
[14]
Si on peut difficilement comparer les conditions d’étude de Declerck avec celles de Gaboriau (ce dernier a étudié un groupe de clochard dans le seizième arrondissement de Paris), la méthode employée par l’ethnologue pour limiter certains des biais subjectivistes a été de reprendre et d’apprendre le «langage » utilisé par le groupe étudié.
[15]
On dirait alors que, confronté à un monde très difficile à vivre, il a eu besoin de raconter son expérience. Ce qu’il ne nie pas. Mais il faut en tirer toutes les conséquences : cet ouvrage ne répond pas aux critères qu’on aurait pu attendre de travaux ethnographiques, il ressemble à un témoignage. D’autant plus qu’à aucun moment, Declerck ne cite pour comparaison avec ses observations les analyses faites par les ouvrages sociologiques ou ethnographiques qu’il cite dans sa bibliographie. Rien ne permet de contrôler ses affirmations. Ce faisant, il se refuse à la méthode consistant à réutiliser des conclusions partielles sur des terrains proches de l’objet étudié mais délimités, pour pouvoir par induction ou abduction, monter en généralité par le raisonnement comparatif. Ce qui rend par là même problématique une éventuelle réutilisation de son étude.
[16]
L. Mucchielli reprend ainsi ce texte : « Les rencontres réalisées dans un cadre institutionnel (tel centre d’hébergement) induisent chez les individus un certain rôle ou du moins certaines attitudes qui se traduisent par des réponses “souvent conventionnelles, tendues, surveillées […], les récits manquaient de spontanéité”. […] C’est pourquoi Vexliard réalisera les observations “les plus nombreuses et les plus fécondes” dans un contexte “libre” : dans la rue ou dans l’arrière-salle d’un café. »
[17]
Dans
Vagabondage et mendicité (Flammarion, coll. Dominos, Paris, 1998) et
La question SDF (PUF, coll. « Le lien social », Paris, 2003), il distingue trois moments de l’adaptation des SDF à l’espace public : la fragilisation, la routinisation et la sédentarisation.
[18]
Dans la section 12 de son ouvrage, Gaboriau (
op. cit.) met en parallèle les stratégies de mendicité et l’activité du « petit commerçant ».
[19]
La dernière étude en date sur les SDF,
La question SDF de J. Damon, se positionne explicitement à l’opposé de cette manière d’aborder ces populations, à partir d’une lecture boudonnienne du postulat méthodologique weberien selon lequel le travail doit se fonder sur l’existence de bonnes raisons et sur la rationalité des acteurs.
[20]
À ce titre, l’ouvrage de P. Geslot,
Une Analyse économique des processus d’exclusion (L’Harmattan, Paris, 1997) mêle dans son analyse les apports de la sociologie économique des réseaux de M. Callon et de la sociologie de la « justification » par des « cités » de L. Boltanski et L. Thévenot.
[21]
Si on reprend la typologie établie par A. Vexliard, les populations dont rend compte Declerck relèveraient du troisième type, caractérisé par de « grandes déficiences psychologiques » ; le premier type étant « le vagabondage d’origine sociale » et le deuxième « la dominance relative des problèmes individuels ».
[22]
La force de cette dénonciation de la logique d’assistance comme cercle vicieux n’en est qu’augmentée quand on voit qu’elle corrobore les analyses faites par Serge Paugam (
La Disqualification sociale, coll. Quadrige, 2
e édition, Paris, 2002).
[23]
J. Damon,
op. cit., p. 148.