Terrains & travaux
ENS Cachan

I.S.B.N.sans
200 pages

p. 3 à 6
doi: en cours

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n° 5 2003/2

2003 Terrains & Travaux

Urbanité(s) (avant-propos)

Jean-Samuel Beuscart Ashveen Peerbaye
URBANITÉ n. f. – 1370 ; lat. urbanitas, de urbanus « de la ville, qui a les qualités de l’homme de la ville ». Politesse où entre beaucoup d’affabilité naturelle et d’usage du monde. [1]
Depuis Simmel et le développement de ses analyses des mentalités urbaines par la première école de Chicago (Park, 1925 ; Wirth, 1938), la ville fait figure en sociologie de paradigme de la sociabilité moderne. Au fort degré de contrôle social des communautés traditionnelles, productrices d’identités assignées peu négociables, l’urbanisation substitue la possibilité d’appartenir à des communautés multiples, dotées d’une force de contrainte moindre. En même temps qu’elle favorise la différenciation, la ville suscite chez ses habitants des dispositions au jeu entre les différentes appartenances. Ceux-ci accordent ainsi une importance croissante à leur individualité : l’individu moderne, qui se pense comme unique, est selon Simmel le produit de cette multiplicité des communautés d’appartenance des individus : « plus la variété de groupes qui se rencontrent en nous est grande, plus le moi prend nettement conscience de son unité » (Simmel, 1999 [1908], p. 416).
En même temps qu’une gamme plus large d’identités, la ville produit de nouvelles échelles de distance entre les individus. Elle offre de multiples manières d’être proches : les membres d’une communauté d’émigrés originaires d’un même pays, d’un groupe d’intérêt professionnel ou d’une confrérie religieuse sont liés par des attachements particuliers, selon des degrés de proximité divers, qu’il n’est jamais possible d’assimiler au lien social très contraignant du monde rural. La ville est aussi le lieu de nouvelles manières d’être distant : l’ « urbanité » désigne d’ailleurs cette qualité de l’homme de la ville, « d’affabilité naturelle et d’usage du monde », qui enveloppe ses contacts avec des inconnus. Park théorisait sous le terme de « réserve » ce droit à la méfiance affable envers les sollicitations multiples qu’estiment détenir les habitants des grandes métropoles. Simmel, dans ses « digressions sur l’étranger », décrit « cette combinaison de proximité et de distance, qui confère à l’étranger son caractère d’objectivité » : l’étranger devient alors cette figure de l’autre avec laquelle « nous n’avons en commun que certaines caractéristiques, plus générales, alors qu’avec des personnes auxquelles nous sommes liés de manière organique le rapport est fondé sur une communauté de différences spécifiques et non de traits purement généraux. En fait, toute relation personnelle se conforme à ce schéma d’une manière ou d’une autre et suivant des modalités diverses. » (Simmel, 1984 [1908], p. 56).
Ces « manières » et « modalités diverses » de combiner distance et proximité ont, depuis Simmel, fait l’objet de nombreuses formes d’investigation par les sociologues, et bénéficié de l’apport de nombreux courants et méthodes de recherches, que l’on ne saurait énumérer ici, mais que le lecteur retrouvera au fil des contributions. De la sociologie urbaine à celle de la famille, en passant par l’analyse des réseaux et les grandes enquêtes sur la sociabilité, la sociologie a progressé dans la compréhension des modalités par lesquelles l’individu contemporain se partage entre divers univers de sociabilité, plus ou moins denses socialement, plus ou moins choisis, et se construit dans leurs intersections. En outre, les questionnements originels ont été rejoints par ceux issus d’autres disciplines (psychologie et économie en particulier), portant notamment sur les modes d’apprentissage : les communautés auxquelles appartiennent les individus (entreprises, « collèges invisibles » de chercheurs dans une discipline, groupes et associations de passionnés…) sont aussi des lieux d’apprentissages de savoirs et de pratiques, plus ou moins formalisées selon les cas. Le développement de la notion de « communauté de pratiques » [2] témoigne de la place prise par la dimension cognitive dans ce champ de recherche.
Dans la tradition de terrains & travaux, les textes que nous présentons ici ont en commun de rechercher des modes d’investigation et de restitution à même de saisir des objets tels que des proximités/distances, des socialisations/apprentissages, des constructions identitaires faites d’attachements à des groupes. Ils mettent en scène des individus qui participent à des groupes, y réalisent des apprentissages, contribuent à leurs productions, et défendent des identités collectives, tout en refusant de s’y laisser enfermer. Ces travaux cherchent également à caractériser la socialisation à l’Å“uvre dans de tels groupes, et de préciser ses enjeux. Ils sont en même temps attentifs à ne pas perdre de vue l’inscription de ces groupes dans les espaces de la ville. Dans la continuité de Simmel, ils s’efforcent de décrire des façons d’être à la fois proche et distant dans un univers urbain, et illustrent ce paradoxe à propos d’objets contemporains, comme les journaux intimes en ligne étudiés par Matthieu Paldacci – où la distance absolue côtoie une intimité « abstraite », – ou encore ces « rolleurs du dimanche » observés par Florent Papin – où une proximité physique intense se combine à une densité morale quasi nulle.
Le degré de cohésion est plus fort chez les tagueurs qu’observe Frédéric Vagneron à Ivry, ce qui lui permet de mettre en évidence l’existence d’une communauté de pratiques, dont la structure demeure malgré tout très lâche. Ce travail fait écho à un article de Richard Lachmann sur le graffiti à New York – dont nous présentons ici une traduction inédite – qui analyse la dissolution des liens sociaux entre auteurs de graffiti, ce qui finit par être source de faiblesse et de perte d’identité. Ces enjeux identitaires se manifestent également quand il s’agit pour les acteurs de la danse hip-hop de négocier avec ceux de l’action publique (ici, un directeur d’opéra), comme le montre Loïc Lafargue dans son enquête sur l’action culturelle à l’Opéra de Bordeaux.
Un travail d’archives sur le tatouage dans les prisons au dix-neuvième siècle est l’occasion pour Marie Parenteau-Denoël d’appréhender les constructions identitaires en analysant les formes de stigmatisation dont les prisonniers tatoués font l’objet, et en montrant la relation établie entre la pratique du tatouage et les qualités supposées du prisonnier tatoué (« primitif », délinquant, criminel-né) dans le discours médical et péri-carcéral.
Quand, au fil du temps, les groupes informels se délitent, et qu’il n’est plus possible de faire partie d’un groupe générateur d’une identité positive, alors on se tourne vers des formes de sociabilité par défaut, comme les clubs de troisième âge. C’est ce que tendent à démontrer les résultats de Delphine Desmulier, Marieke Polfliet, Jacques-Benoît Rauscher dans leur enquête sur la sociabilité des retraités. Autre analyse par l’extrême : celle d’Édouard Gardella, dont la note critique s’attache au regard porté sur le monde « désocialisé » des « clochards » parisiens par les lectures sociologiques, psychanalytiques et psychiatriques de l’exclusion.
Enfin, Olivier Le Noé clôt ce numéro en renouvelant, enquête à l’appui, l’ « imagination bibliographique », et fait d’un vieil exercice de style (la bibliographie) un nouveau style d’exercice sociologique.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  PARK (R.), 1925. « La ville ». In : GRAFMEYER (Y.), JOSEPH (I.), 1984 (traduction et présentation). L’École de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Aubier, Paris.
·  SIMMEL (G.), 1908. « Digressions sur l’étranger ». In : GRAFMEYER (Y.), JOSEPH (I.), 1984 (traduction et présentation). L’École de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Aubier, Paris.
·  SIMMEL (G.), 1999 [1908]. Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, PUF, Paris.
·  WIRTH (L.), 1938. « Le phénomène urbain comme mode de vie ». In : GRAFMEYER (Y.), JOSEPH (I.), 1984 (traduction et présentation). L’École de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, Aubier, Paris.
 
NOTES
 
[1]Le Petit Robert. Dictionnaire de la langue française.
[2]Voir par exemple COHENDET (P.), CREPLET (F.), DUPOUET (O.), 2000. “Interactions between epistemic communities and communities of practice as a mechanism of creation and diffusion of knowledge”, in DELLI D. et al. (eds.) Interaction and Market Structure: Essays on Heterogeneity in Economics, Springer-Verlag, Berlin.
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[1]
Le Petit Robert. Dictionnaire de la langue française. Suite de la note...
[2]
Voir par exemple COHENDET (P.), CREPLET (F.), DUPOUET (O.),...
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