2003
Terrains & Travaux
Les rollers ou la métamorphose de la chaussée (observation)
Florent Papin
Redécouverte au milieu des années 1990, la pratique du roller connaît depuis un succès croissant qui s’atteste dans le spectacle quotidien des rues de Paris. Les rollers ont investi l’espace urbain avec une constance et une durée qui outrepassent largement le simple effet de mode. En s’imposant comme mode de locomotion à part entière, le roller a instillé une nouvelle technicité de déplacement apte à transformer l’ordre urbain. En effet, qu’ils soient routiniers ou exceptionnels, effectués en groupe ou de manière isolée, les déplacements à rollers créent une interaction nouvelle entre le citadin et l’espace dans lequel il évolue. En faisant de chaque support terrestre un espace possible d’évolution, le roller brouille la distribution spatiale de la ville et transgresse les règles traditionnelles de déplacement urbain. Cette transgression a pour corollaire l’introduction d’un nouveau rythme, affranchi des régulations imposées par les flux croisés de piétons et d’automobilistes. Dès lors, « l’horloge et le feu de signalisation » qui, aux yeux de Louis Wirth, « symbolisent la base de notre ordre social dans le monde urbain »
[1], changent de signification. Ainsi, en contribuant à décloisonner le temps et l’espace de la ville, la pratique du roller change les termes du rapport que le citadin entretient avec son environnement.
Le roller façonne-t-il une nouvelle urbanité ? L’observation des randonnées de roller organisées tous les dimanches dans les rues de Paris constitue une bonne entrée pour répondre à cette question. Entre les personnes qui sillonnent quotidiennement les rues et trottoirs de Paris, et celles qui participent aux randonnées encadrées du dimanche, réputées familiales et accessibles, la différence se joue à plusieurs niveaux. Sur le plan sportif tout d’abord : la pratique autonome valorise l’effort, les techniques de glisse, les figures, alors que la pratique encadrée privilégie l’aspect « promenade ». Dans le rapport à autrui ensuite : le premier type de pratique manifeste une volonté d’indépendance, de liberté (par la transgression des règles de circulation notamment), tandis que la participation aux randonnées répond à la quête d’un esprit de groupe, de sociabilité collective. Dans le rapport au milieu urbain enfin : si la ville constitue un site exceptionnel pour une pratique sportive qui ne rechigne jamais à l’acrobatie, elle est davantage objet de contemplation ou de redécouverte pour les personnes qui prennent part à la randonnée. Porter l’attention sur les randonnées dominicales, c’est donc être en mesure de saisir les signes les plus notables de cette nouvelle urbanité, l’effet de nombre les manifestant en outre avec plus d’évidence.
C’est ce à quoi je me suis attelé pendant quatre week-ends, du 11 novembre au 9 décembre 2001, par la participation (le 25 novembre et le 2 décembre) et par le suivi à pied, posté à différents endroits du parcours (11 novembre et 9 décembre). L’intérêt d’observer la randonnée depuis le bord de la chaussée m’a été indirectement et involontairement confirmé par les propos d’une participante qui, au cours de la randonnée, dit à son amie : « La prochaine fois, on se mettra sur le bord, parce que de l’intérieur, c’est bête, on voit rien. » Une observation externe permet en outre d’apprécier la géographie interne de la randonnée, son occupation de l’espace ou encore son encadrement. Si une telle posture ne requiert aucune implication de la part de l’observant, le suivi à rollers supposait en revanche l’accord de l’association « Roller&Coquillages », qui supervise la manifestation. Cet accord m’était d’autant plus indispensable que je souhaitais interroger un membre de l’association. Le contact s’établit progressivement au sein du magasin « Nomades », où l’association tient une permanence chaque dimanche avant le départ de la randonnée. Ma présentation fut l’objet de réactions diverses : si certains membres firent preuve d’enthousiasme, la vice-présidente marqua plus de retenue, exigeant une demande écrite précise et s’enquérant de mon niveau en roller ; les autres membres étaient beaucoup plus optimistes quant aux difficultés techniques de la randonnée. L’autorisation de suivre la randonnée me fut cependant octroyée sans difficultés. Je chaussai donc les patins et me laissai happer par le flot de patineurs qui irriguent chaque dimanche les rues de Paris.
La randonnée à rollers : une liberté encadrée
La randonnée du dimanche draine en moyenne 8 000 personnes, avec des écarts considérables d’affluence selon la saison ou les conditions météorologiques. Il n’est pas rare de voir jusqu’à 12 000 participants en période estivale. Mais des milliers de personne prennent malgré tout part à la balade en hiver. L’ampleur de cette fréquentation suppose donc un encadrement important, qui constitue la véritable ossature de la randonnée. La responsabilité de cet encadrement incombe officiellement à « Rollers&Coquillages ». Fondée en 1997, l’association a pour but de promouvoir et de sécuriser la pratique du roller en milieu urbain. « Rollers&Coquillages » veille ainsi au bon déroulement de la randonnée et à la sécurisation du parcours. L’association a pour cela constitué une équipe spéciale, le « staff », composé d’une trentaine de personnes (le nombre est variable suivant les semaines). Les « staffeurs », caractérisés par leurs tee-shirts jaunes, sont omniprésents, remontant constamment la foule des patineurs et lui impulsent sa dynamique. Ils sont épaulés dans leur tâche par une brigade à rollers de la Préfecture de Police de Paris, chargée de veiller au bon déroulement de ce type de manifestation. Par ailleurs, des bénévoles de l’Ordre de Malte suivent également la randonnée afin de dispenser les premiers secours et évacuer les éventuels blessés. La taille de cet encadrement confère ainsi une dimension événementielle à la randonnée, renforcée par le spectacle du passage de milliers de personnes dont certaines n’hésitent pas à donner de la voix (sifflements, hurlements, invectives…)
Si l’effervescence qui accompagne le déroulement de la randonnée dissimule la réalité des contraintes que fait peser l’encadrement, celui-ci obéit néanmoins à un fonctionnement bien huilé, au sein duquel chacun a un rôle spécifique. La précision de la répartition des tâches peut se lire dans la physionomie du staff. Les staffeurs sont en effet répartis en sept équipes aux rôles nettement différenciés : les « éclaireurs » précèdent le groupe et ouvrent la voie en compagnie des motos ou mobylettes de la police ; les « lièvres », répartis en cordon, sont à la tête de la randonnée et lui impulsent son rythme ; les « avant-gauche » et les « avant-droit » sont chargés de bloquer carrefours et passages piétons et ainsi de relayer les policiers qui s’y étaient positionnés ; les « arrière-gauche » et les « arrière-droit » prennent le relais des « avant » ; les « tortues », enfin, ferment la marche et apportent leur aide aux patineurs en difficulté, au moment des descentes principalement. Chaque équipe dispose d’un ou deux « talkies » grâce auxquels un contact permanent est maintenu : entre les membres du staff ; entre le staff et les policiers ; et entre le staff et les secouristes de l’Ordre de Malte. Cet ensemble de dispositions, par le mouvement qu’elles supposent, animent considérablement la randonnée et consacrent l’omniprésence visuelle des staffeurs. Elles contribuent par ailleurs à mettre en scène le déroulement de la randonnée : aux alentours de 14h30, alors que le trottoir du magasin « Nomades » regorge de patineurs parés au départ, les deux fourgonnettes véhiculant la brigade à rollers, accompagnées de l’ambulance des secouristes de l’Ordre de Malte, bloquent le haut du boulevard Bourdon. Des milliers de personnes investissent alors le bitume, et chaque membre du staff rejoint le poste qui lui a été attribué. Les motos ou mobylettes positionnées en tête de cortège s’élancent et bloquent les premières artères adjacentes, ensuite relayées par les staffeurs. La même procédure se répétera tout au long de la randonnée. Les milliers de patineurs se retrouvent ainsi sous la coupe d’un encadrement qui, en réglant le rythme (lequel a tendance à freiner les patineurs de l’avant et à exercer une pression sur ceux de l’arrière) et en décidant de la marche de la randonnée (régulièrement stoppée pour se reposer), laisse peu de place à une spontanéité d’ensemble. Par ailleurs, la présence de policiers confère à la randonnée une dimension officielle qui souligne le caractère réglé de la randonnée.
Pourtant, en dépit de la discipline visible d’une organisation qui pourrait aller à l’encontre des valeurs d’indépendance souvent associées à la pratique du roller, l’intérieur de la randonnée demeure un espace très ouvert au sein duquel se déploie une vaste gamme de pratiques.
Un espace ouvert à une pluralité de pratiques
L’encadrement de la randonnée pourrait laisser croire à une homogénéité des pratiques de glisse. Les limites physiques de la randonnée étant clairement définies par la position des « lièvres » et des « tortues », la mobilité monolithique du groupe s’appuierait sur des conduites semblables, se contentant de suivre le mouvement d’ensemble.
Pourtant, observer la randonnée, c’est lire toute une spatialisation des pratiques, une géographie interne qui réfère largement à une hétérogénéité de pratiques. Dès le départ, alors que les fourgonnettes et le staff se mettent en place, les rollers investissent le boulevard en fonction de leur assurance et de leur familiarité au milieu. Les débutants, aisément reconnaissables à leur démarche vacillante et surtout à la quantité de protections dont ils sont affublés, se positionnent timidement sur la route, dans un périmètre étroit dont le magasin « Nomades » constitue le centre (on y établit souvent ses premiers contacts avec le monde du roller quelques minutes avant le départ, par la location des patins et des protections indispensables). Les voitures stationnées sur le bord apportent souvent un secours réconfortant après les premiers déséquilibres engendrés par la prise de contact avec l’espace dégagé de la route. En revanche les habitués (démarche désinvolte, absence de freins sur les patins, protège-poignets pour seule protection et qui souvent arrivent avec les patins déjà aux pieds) ne tardent pas à glisser à l’avant, vers les « lièvres ». La préparation au départ scelle donc une répartition spatiale des participants, que viendra sanctionner les contraintes d’endurance. Lorsque la randonnée se met en marche, une interface se crée entre le groupe de l’avant et celui de l’arrière. Cette zone-tampon permet tout d’abord aux rollers stationnés sur les trottoirs de s’insérer dans la randonnée ; mais elle permet surtout aux virtuoses du patin de bénéficier d’un large espace pour laisser libre-cours à leur fantaisie (grand écart, avancée sur un seul patin, progression dos tourné). La structure de la randonnée n’évolue guère au cours du parcours, même si l’étalement du groupe rend cette répartition moins visible. Par ailleurs, en dépit de l’effacement de la zone-tampon qui offrait un espace assez dégagé, les virtuoses du patin n’arrêtent pas pour autant leurs exercices de style, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes de sécurité : déstabilisations, queues de poisson, passages in extremis… Ainsi les slalomeurs font l’objet de remarques (non adressées directement) assez réprobatrices. Certains les qualifient de « fauves ». Au milieu d’une discussion dans un groupe, au cours de la grande pause : « Y a plein de gens qui ont l’air fatigués; ils sont pas encore habitués au roller… – Ouais, et puis la peur de tomber, ça fatigue nerveusement. Moi, ça va, j’ai pas peur de tomber ; par contre ceux qui me font vraiment peur, c’est les mecs qui font n’importe quoi, qui te passent devant sans prévenir… »
La randonnée semble en effet produire un espace affranchi de contraintes. Chaque participant est libre de circuler comme bon lui semble. Il est à cet égard frappant que les policiers eux-mêmes se livrent à certaines divagations au milieu de la foule. Cette absence apparente de codes de circulation s’explique en partie par le bouleversement des repères connus et intégrés dans le cadre du déplacement automobile. La représentation que l’on se fait de l’espace à rollers est très éloignée de celle qui façonne l’Å“il de l’usager du système routier (automobiliste, mais aussi piéton, cycliste…) Si l’espace de la randonnée n’a plus pour référentiel les limites de la chaussée, il s’inscrit néanmoins dans un référentiel à la fois plus évident et plus complexe : les limites mouvantes du groupe lui-même. Quand les déplacements traditionnels sont régis par le code de la route, le déplacement du groupe obéit, lui, à la seule nécessité de ne pas freiner la randonnée. Sur la base d’un tel impératif se mettent alors en place des codes de circulation spécifiques à la randonnée. Le principal d’entre eux, qui est très vite adopté par l’ensemble des participants, consiste à lever les bras à l’approche d’un obstacle (trou dans la chaussée, câble), pour signaler une chute, ou encore pour indiquer un ralentissement (généralement au moment des pauses qui émaillent le parcours). La randonnée se dote ainsi d’un langage propre que l’on apprend très vite à manier. Les staffeurs rappellent d’ailleurs parfois sa signification : « On lève les bras pour signaler un danger ! » Mais c’est surtout l’activité de ces derniers qui introduit les codes de déplacement censés régir la randonnée. La balade est ainsi ponctuée de « On serre à droite les rollers ! », annonciateurs du passage d’un groupe de staffeurs. Des invectives sont également souvent lancées à l’adresse des rollers empruntant les trottoirs. La randonnée forme donc un espace codifié, qui réalise la synthèse entre codes spécifiques au groupe de patineurs et codes de déplacement traditionnels. La réaction des patineurs face aux couloirs de bus est en cela symptomatique de cette codification pragmatique : lorsque ces couloirs ont pour seule matérialisation une peinture au sol, les patineurs les empruntent au même titre que le reste de la chaussée. En revanche, lorsque ces mêmes couloirs sont nettement matérialisés par des bordures en béton (rue de Rivoli par exemple), les patineurs les empruntent beaucoup moins naturellement. Alors que la voie traditionnellement réservée aux automobilistes est encombrée de patineurs, les couloirs de bus sont nettement plus fluides. La forte visibilité des bordures de séparation replace les patineurs en situation d’usagers traditionnels de la chaussée, dans la mesure où des marques fortes de régulation routière revêtent à nouveau une signification à leurs yeux. C’est ainsi que parmi les personnes qui empruntent les couloirs de bus séparés, les débutants sont très peu nombreux : dans l’espace perturbant de la randonnée, où les règles traditionnelles n’ont plus cours, les novices ou les personnes peu assurées réagissent spontanément comme ils auraient réagi en tant qu’usagers classiques.
Si la randonnée reste un espace ouvert tant au niveau des pratiques du roller que des règles à suivre, elle l’est également du point de vue technique. Le parcours se cantonne au strict suivi de la route : il n’y a donc jamais d’obstacles (du type trottoirs) à surmonter. Par ailleurs, les difficultés que représentent une descente ou un passage sur des pavés sont annoncées par le staff, chargé par la même occasion de prendre en charge les patineurs en difficulté. L’aspect sportif n’est donc pas valorisé, ou alors sur le mode de la plaisanterie. Ainsi, à la fin d’une descente, un staffeur est souvent là pour lancer à la foule : « Alors, elle vous a plu cette descente ? » Ou bien, au cours d’une montée : « Allez les rollers, on pousse sur les patins ! »; « J’vous trouve bien poussifs ! » En se fixant comme objectif de faire découvrir le patin au plus grand nombre de personnes possibles, l’association « Rollers&Coquillages » se doit de réduire les imprévus et les risques, et donc d’assurer à la randonnée un rythme qui lui confère une image de balade tranquille. Cette image est d’autant plus importante pour la randonnée qu’elle lui permet de revendiquer une identité spécifique par rapport à la randonnée organisée tous les vendredi soirs par une autre association, « Paris-Rollers ». La randonnée du vendredi est en effet réputée sportive, et les deux associations ne visent pas les mêmes objectifs. La comparaison avec la randonnée du vendredi est souvent présente. Un couple trentenaire qui participe pour la première fois à la randonnée interroge un ami à propos du rythme de progression. Celui-ci leur explique que le rythme du jour est plus soutenu qu’en été car le nombre de participants est moindre. Puis il en vient à parler de la randonnée du vendredi qu’il apprécie beaucoup moins : « Celle-là, c’est tranquille, alors que les autres, le vendredi, c’est des bourrins ! [il mime alors un patineur en lançant ses bras alternativement en avant et en arrière.] » Les deux randonnées ne sont cependant pas exclusives l’une de l’autre, bien au contraire. De nombreux patineurs participent aux deux (et notamment des staffeurs), avouant y chercher des choses différentes. Jörg, un Allemand originaire de Berlin m’affirme qu’il préfère la randonnée du vendredi, « plus exigeante », mais qu’il participe quand même à celle du dimanche pour « voir la ville » (il réside et travaille en banlieue). Un staffeur me dit quant à lui que la randonnée du dimanche est appréciable pour sa convivialité et son caractère « tranquille ».
Une sociabilité faible et cloisonnée
La randonnée en roller, comme activité collective, est la source d’une sociabilité spécifique qui peut s’appréhender selon la séquence de la randonnée : pendant les instants qui précèdent le départ ; pendant la marche du groupe ; enfin, pendant les pauses organisées toutes les 20 minutes environ.
C’est paradoxalement à la marge de la randonnée que l’on peut le plus facilement observer les pratiques de sociabilité. L’arrivée des participants informe en effet assez bien sur la nature des relations qui se nouent à l’intérieur de la randonnée. En fait, deux grandes attitudes sont observables au cours de la préparation au départ : une attitude socialisante et une attitude individualiste. La première est le fait des initiés, et notamment des staffeurs qui, à l’intérieur comme à l’extérieur du magasin, sont constamment sollicités et sollicitent eux-mêmes les nouveaux venus, collègues ou connaissances. L’arrivée des habitués est saluée de remarques lancées tout haut, d’empoignades et de bises. Outre les membres du staff, les habitués se reconnaissent facilement par leur démarche assurée, par leur manière souvent acrobatique d’arriver, par l’absence d’équipements et parfois par une tenue vestimentaire loufoque : c’est en partie grâce à leur tenue que j’ai pu repérer certains de ces habitués, munis de bérets ; ou ayant accroché des peluches à leurs patins. Par ailleurs, ce type de personnage arrive seul, déjà chaussé de ses patins. Ce noyau dur se matérialise, au seuil du magasin, par la formation d’un groupe effervescent que reconstitue en permanence l’arrivée de nouvelles connaissances. À côté de ces attitudes qui témoignent d’une forte implication dans la sociabilité du groupe, la plus grande masse des rollers reste isolée. Au fur et à mesure que l’heure du départ approche, une guirlande de rollers s’étend toujours plus loin le long du trottoir. Cette guirlande est composée d’individus seuls, qui guettent parfois l’arrivée de proches, et de petits groupes de deux ou trois personnes. Ceux arrivés ensemble, à pied ou à rollers, restent entre elles jusqu’au départ, poursuivant leurs conversations et prêtant peu attention au reste des participants. Cet individualisme permet, au milieu de la foule des participants, de ne pas marquer sa présence, autrement que physiquement, sans être marginalisé. La sociabilité qui se déploie avant le départ est donc une sociabilité parcellisée, portée par des groupes préalablement constitués. Les familles, dont souvent un seul des parents est présent, généralement munies de l’attirail complet de protection, restent dans les proches alentours du magasin, visiblement rassurées par la présence des policiers (stationnés devant le magasin) et par celle des staffeurs sur lesquels leurs yeux se posent au moindre passage. Les regards et les gestes un peu maladroits (on tente avec difficultés de repositionner une coudière mal installée) témoignent d’une anxiété certaine qu’accroît le flot continu de patineurs qui se déverse devant le magasin, parmi lesquels des slalomeurs déjà à l’Å“uvre.
Si cette configuration se maintient dans les premières minutes de la randonnée, elle se délite progressivement, les groupes présentant généralement une mixité de niveaux (de nombreux patineurs, visiblement novices, sont là sur l’invitation d’amis qui ont déjà participé à la randonnée et ont donc une certaine expérience de la glisse). La marche de la randonnée va donc conduire à un étalement des participants par le brouillage des groupes de départ. Des paires d’un même niveau se constituent alors souvent et roulent ensemble. Cette rupture des sociabilités pré-construites pourrait donner lieu à la constitution de nouvelles relations, mais la nature de la sociabilité qui s’exprime pendant la marche de la randonnée se révèle assez pauvre. Certes des conversations entre inconnus s’engagent parfois. On s’enquiert de la provenance de l’autre, de son activité. Une jeune femme allemande entame même une conversation sur l’Europe avec un jeune Français. Mais ce genre de conversations restent rares et sont principalement le fait d’individus seuls, presque toujours de sexes opposés. L’atomisation de la randonnée ne permet guère de tirer de conclusions quant à sa fonction de marché relationnel. Les conditions d’évolution se prêtent mal aux exercices de séduction : les démarches souvent un peu gauches ne mettent guère le corps en valeur, et les conversations sont difficiles à tenir, par l’attention constante à l’environnement que requiert la volonté de ne pas tomber. Ici le moyen d’exprimer explicitement son désir est de faire parler ses patins : la seule tentative explicite de séduction à laquelle j’assistai fut celle d’un patineur trentenaire de talent qui, alternant retournements et tournoiements, que la simple fermeture de son sac ne justifiait pas, resta une bonne minute devant une jeune femme en la regardant avec insistance dès qu’il roulait le dos tourné à la marche ; devant l’impassibilité de la fille, il finit par s’en aller. Les conditions de la randonnée compliquent par ailleurs le flux de ces interactions inédites : le rythme différencié des rollers, la relative concentration exigée par la promiscuité avec les autres patineurs, réduisent la disponibilité mutuelle des participants. Cette disponibilité n’est pas plus grande chez les rollers qui présentent un bon niveau technique. Les habitués se connaissent généralement, se saluent mais ne patinent pas ensemble. Ces initiés sont donc souvent seuls. Ils rejoignent parfois d’autres bons rollers de leur proche connaissance, avec qui ils s’amusent quelques instants (on fait souvent mine de se masser le dos) ; mais ils s’en détachent presque aussitôt pour continuer leurs pérégrinations solitaires. Les relations se limitent donc essentiellement à celles établies antérieurement ; même entre connaissances, les conversations sont réduites, pour des raisons identiques à celles qui compliquent les prises de contact.
Les petites pauses, tout comme la grande, pourraient être l’occasion de nouer des liens avec d’autres participants, les conditions de rencontre y étant plus favorables. Mais les pauses sont mises à profit pour recréer les groupes que la randonnée avait scindés. Les arrêts de la randonnée donnent ainsi lieu à des appels puissants destinés à signaler sa présence à un ou plusieurs compagnons distancés. Le portable se révèle aussi très utile pour procéder à ce genre de regroupements. Une fois la jonction effectuée, on raconte les sensations éprouvées, on évoque souvent en riant les risques de chute, les patineurs d’expérience s’amusent des difficultés rencontrées par leurs amis novices. Les formes de sociabilité qui s’étaient déployées avant le départ sont ainsi recomposées. Les groupes restent repliés sur eux-mêmes, posture que matérialise une ébauche de disposition en cercle. Les individus isolés gardent également leur posture antérieure, attentiste. Les contacts ne dépassent souvent pas le stade du sourire. Et les rares échanges entre inconnus se réduisent généralement à des prêts de bouteilles ou de nourriture. Les seules conversations auxquelles j’ai assisté avaient été entamées sur fond de réprimande. À deux reprises, des propos furent échangés autour de la cigarette. Après qu’un participant en eut allumé une, un autre lui signala le désagrément que la fumée lui causait, tout en arguant du fait que c’était pour son « bien » : « Non, je ne vais pas vous faire la morale. Vous êtes là pour passer une bonne après-midi, moi aussi. Je trouve juste que c’est dommage… » La discussion s’engage alors sur des chemins pseudo-scientifiques : « On n’a pas beaucoup roulé, les bronches ne sont pas encore dilatées – Mais si, dès que tu commences une activité sportive, les bronches se dilatent vachement… » Au-delà de l’anecdote, ce genre de conversations souligne l’intérêt porté à la randonnée en terme d’hygiène sportive, qui lui confère une dimension éco-urbaine, éclairante sur le nouveau rapport à la ville dont elle est porteuse.
La lutte pour l’appropriation de l’espace urbain
Si la recherche de sociabilités nouvelles n’est pas le trait principal de la randonnée du dimanche, elle introduit en revanche un rapport nouveau à la ville, qui se joue tant au niveau du décloisonnement de l’espace que du rapport aux autres usagers.
La place qu’occupe la ville au sein de la randonnée déborde la simple fonction de cadre ou de support physique. Les considérations esthétiques sont évidemment présentes, et comme me le signifiait Jörg, l’un des principaux avantages de la randonnée tient à ce qu’on peut y contempler la ville sous des angles inédits. Mais la ville est plus qu’un patrimoine que la participation à la balade permet de découvrir : elle est un environnement actif avec lequel la randonnée entre, à divers degrés, en perpétuelle interaction. Cette interaction va se jouer dans la réactivité à la configuration de l’espace et dans le rapport aux autres usagers de la ville que sont piétons et automobilistes.
L’espace officiellement attribué à la randonnée est celui de la chaussée, dans les limites de laquelle les patineurs doivent strictement se cantonner. D’où l’attention fréquente des staffeurs au respect de cette règle et leurs injonctions régulières aux patineurs qui s’en affranchissent. Mais en dépit des recommandations des staffeurs, les frontières imposées à la randonnée sont en permanence rompues par des patineurs témoignant d’une grande maîtrise de la discipline. Les trottoirs sont ainsi fréquemment investis, et font office de troisième voie. Ils servent notamment de zones de dégagement qui permettent aux rollers de regagner les premières places de la randonnée plus rapidement. Mais les trottoirs ne sont pas qu’un gain de temps qui éviteraient aux patineurs de slalomer au milieu de la foule ou d’être freinés par d’autres participants. Ils sont également de formidables terrains d’évolution qui requièrent la mise en application de ses compétences techniques. Le trottoir est en effet un parcours semé d’embûches, où l’on doit composer avec les bouches d’égouts, les poteaux, les rigoles et surtout les piétons. Les bords de route ne sont pas seulement mis à profit pour le déplacement proprement dit : ils servent également à réaliser des exercices d’acrobatie. C’est ainsi que les bancs publics reçoivent souvent, sur leurs hauteurs, la visite de paires de rollers. Les barrières en fonte fixées sur certains trottoirs donnent également lieu à ce type d’exercices. Un roller s’est même une fois juché sur un muret étroit séparant un parking souterrain de la route, et y a glissé sur toute la longueur. Toutes ces acrobaties ne sont pas seulement révélatrices de la valorisation d’un rapport particulier à la glisse, à savoir un rapport extrême communément rangé sous la désignation de « free-style » ; elles indiquent également une volonté de s’approprier l’espace urbain dans son intégralité. Le fait que cette appropriation se déroule en marge d’une randonnée confère une plus grande impunité à ces pratiques, habituellement interprétées comme des violations de l’espace urbain susceptibles de mettre en danger la sécurité des piétons. Les voltigeurs et autres slalomeurs profitent donc de la caution implicite de la foule des rollers pour s’adonner plus légitimement à des pratiques qui les placent habituellement en porte-à-faux avec les autres usagers de l’espace urbain. Cette appropriation de l’espace se déploie également à l’intérieur des frontières officielles de la randonnée. Les bordures des couloirs de bus servent ainsi souvent de support à diverses acrobaties (sauts, glissades sur une roue…) La rue de Rivoli est particulièrement intéressante pour les acrobates car elle permet d’alterner les supports : on passe ainsi des bordures de bus aux barrières des trottoirs, puis on se réinsère brusquement dans la foule des rollers, avant de retourner sur le trottoir où l’on slalome entre les piétons. Bien évidemment, ces pratiques sont minoritaires; mais la masse des rollers n’en procède pas moins à une appropriation de la ville, qui s’incarne dans le rapport que la randonnée entretient avec automobilistes et piétons.
En évoluant sur le terrain traditionnellement dévolu aux engins motorisés, la randonnée se place en concurrence directe avec les voitures. Le passage de la randonnée au niveau de grands axes bloqués pour l’occasion s’accompagne d’un tonnerre de klaxons, qui sont rarement le fait des voitures les plus proches du groupe. La mauvaise visibilité des rollers pour les voitures plus éloignées explique en partie ces réactions d’impatience (la couleur jaune des tee-shirts du staff servant notamment à améliorer cette visibilité). La réaction des patineurs face à l’hostilité des automobilistes est alors immédiate : la masse des rollers couvre de ses sifflets et de ses hurlements le grondement des voitures. Les automobilistes sont ainsi défiés, et la réponse des rollers vient signifier que la route n’est pas un espace exclusif. Cherchant à minimiser tous les risques que pourrait engendrer un trop grand énervement des automobilistes, les staffeurs bloquant la circulation restent généralement impassibles, encourageant parfois même les participants à ne pas « traîner ». Les membres du staff expérimentent d’ailleurs depuis peu un système de communication à l’attention des automobilistes (et des piétons), qui consiste à distribuer des tracts dans lesquels est expliquée la manière dont la randonnée se déroule ; la légalité de l’événement y est également précisée, et l’adresse des sites Internet de l’association et de la préfecture sont fournis afin d’y consulter le parcours de la randonnée (déposé à la préfecture en début de semaine). Mais ces précautions n’empêchent pas certains staffeurs d’encourager la foule des rollers à protester et faire du bruit, et parfois de faire de grands gestes à destination des automobilistes, afin de leur signifier la vanité de tels comportements.
Cette volonté de partage de l’espace est sans nul doute le plus visible dans les moments qui suivent le départ de la randonnée : alors que le groupe est déjà parti depuis quelques minutes mais que les gyrophares des estafettes sont encore nettement visibles dans la descente du boulevard Bourdon, une quantité non-négligeable de rollers arrive des alentours du magasin et s’en va rejoindre la randonnée. Les rollers empruntent alors la chaussée, rouverte aux voitures et prennent un plaisir visible à slalomer entre elles et à les dépasser, ou à rouler à leurs côtés sans accélérer. Leur présence prolongée au milieu des voitures affirme ainsi leur volonté de s’approprier l’espace aussi légitimement que les automobilistes. Cette légitimité est d’autant plus grande que les voitures peuvent déduire de la présence lointaine de gyrophares la tenue d’un événement, qui les ralentit par ailleurs. Ce phénomène est d’autant plus significatif que même s’il y a de vrais retardataires, certains de ces patineurs étaient déjà présents au moment du départ officiel et ont manifestement pris leur temps avant de partir, continuant des conversations engagées avec d’autres patineurs de leur trempe.
Paradoxalement, la situation de concurrence qu’engendre la présence des rollers n’affecte pas uniquement les voitures : le rapport avec les piétons peut à bien des égards se révéler problématique. La conflictualité, exprimée par des signes de mécontentement ostentatoire, peut être suscitée par la présence de rollers sur le trottoir. Elle se déploie en particulier au niveau des passages piétons, que les staffeurs bloquent au même titre que les axes de circulation automobile. L’étalement de la randonnée provoque des réactions d’impatience qui donnent parfois lieu à des tentatives de traversée. Les staffeurs n’ont pourtant pas oublié de prendre en compte les piétons dans leurs efforts de communication : dans le cadre de l’expérimentation menée par le staff, des tracts spécifiques leur sont distribués, insistant notamment sur les dangers auxquels ils s’exposeraient et exposeraient les rollers en cas de traversée (le tract précise ainsi que le poids d’un patineur lancé à 20 km/h est multiplié par trois) ; de plus, à l’arrière, un staffeur muni d’un haut-parleur s’adresse aux piétons en leur demandant de ne pas traverser tout de suite et en les remerciant pour leur patience. En dépit de toutes ces précautions, des piétons s’aventurent malgré tout à traverser, souvent par provocation, pour montrer qu’ils n’entendent pas tolérer un substitut de circulation auquel ils devraient une fois de plus se plier. Du fait de l’immédiateté du danger que représentent de telles traversées, les réactions des rollers (staffeurs inclus) sont souvent violentes on n’hésite pas à insulter le fautif, qui réplique alors verbalement. Un staffeur lancera même à une jeune femme qui venait de traverser la randonnée : « Mignonne, mais rien dans le crâne ! » Le piéton est donc en situation de concurrence directe avec les rollers : si ceux-ci s’approprient massivement un espace qui leur est habituellement refusé, il n’y a pas de raison pour que cela se fasse au détriment des piétons qui ont eux aussi à souffrir quotidiennement de l’appropriation monopolistique de l’espace par les voitures. Cependant, la grande masse des piétons ne montre aucun signe d’agacement, et exprime au contraire son amusement et sa curiosité (par des questions posées aux staffeurs en faction). Les touristes, indéniablement les plus compréhensifs, profitent du passage de la randonnée pour ramener un souvenir de plus de Paris : caméscopes et appareils photo sont dégainés et captent le passage…
L’observation de la randonnée révèle donc tout d’abord une vaste gamme de pratiques qui met côte à côte des patineurs qui, au vu de leur hétérogénéité de niveau, ne semblaient pas avoir vocation à se rencontrer. La présence de patineurs de très haut niveau au milieu de débutants témoigne de l’ouverture d’un milieu qui ne place pas la compétence technique comme fondement de son identité ni comme référentiel de légitimité de pratique. Tous d’un très bon niveau, les membres de l’association « Rollers&Coquillages » auraient pu faire du roller un domaine réservé à quelques initiés, dans lequel on pénétrerait après avoir fait la preuve de ses compétences techniques ; or, l’association a toujours
Å“uvré à l’ouverture de ce milieu, en invitant sans distinction de niveau toute personne désireuse de parcourir les rues de Paris de manière alternative. Les enjeux du roller se situent donc au-delà de la valorisation du seul fait sportif. La randonnée, incarnant cette ouverture par la réunion qu’elle opère entre différents niveaux de pratiques, dévoile alors les principaux ressorts de la démarche des rollers : il s’agit avant tout de se réapproprier un espace urbain au sein duquel les modes de déplacements traditionnels semblent régner sans partage. La randonnée façonne finalement un nouveau rapport à la ville, en proposant au patineur d’évoluer dans un espace qui rompt les cadres de déplacement traditionnels. Cette rupture produit alors une interaction nouvelle du citadin avec son milieu, tant au niveau de l’inscription dans l’espace que du rapport aux autres usagers. En offrant une nouvelle technicité de déplacement, le roller agit sur l’espace urbain et en brouille la distribution traditionnelle. La randonnée circule dans la ville et entraîne celle-ci dans son sillage. Enfin, le nombre important de participants et les conditions de progression favorisent l’individualisation des pratiques de sociabilité, qui se cantonnent à des groupes très restreints d’individus, au détriment d’un espace de contacts nouveaux. On ne chausse donc pas ses rollers à finalité de rencontre. À la différence des scènes sociales, comme le bal ou les « soirées », qui institutionnalisent le contact
[2], la participation à la randonnée n’est pas organisée comme un rituel d’interaction. L’omniprésence du staff, qui matérialise la dimension collective de la randonnée, définit en fait un cadre global de sociabilité au sein duquel la seule participation à la randonnée permet de se sentir intégré. On peut ainsi rester un individu isolé tout en ayant le sentiment d’appartenir fugacement à un groupe, que sa forte visibilité rend très concret aux yeux de ses membres. En cela, les randonnées à rollers des dimanches parisiens illustrent une des figures de l’urbanité contemporaine.
[1]
Louis Wirth, « Le phénomène urbain comme mode de vie », in
L’École de Chicago. Naissance de l’écologie urbaine, traduction et présentation par Y. Grafmeyer et I. Joseph, Éditions Aubier Montaigne, Paris, 1984.
[2]
Voir les développements proposés par Michel Bozon et François Héran dans leur article «Naissance du lien amoureux : les lieux et les rites»,
Autrement, n° 105, mars 1989, p. 62-78.