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Les relations entre germains affins (enquête)AuteurNicolas Jonas du même auteur
Introduction
Les travaux en sociologie de la parenté présentent le plus souvent deux caractéristiques communes. Tout d’abord, ces travaux sont relativement récents. L’analyse de la parenté était, d’une part, un domaine réservé traditionnellement à l’ethnologie et, d’autre part, son étude était davantage tournée vers les populations rurales. C’est ainsi qu’à l’analyse de la parenté, longtemps déconsidérée par les sociologues, ces derniers préféraient celle de la famille (Déchaux 2001). Par ailleurs, ces mêmes travaux ont, pour la plupart, une approche restrictive de leur objet, accordant une grande part à l’axe de filiation directe (parents/enfants) ou alternée (grands-parents/petits-enfants).
2 Dernièrement, des efforts ont été accomplis pour élargir les recherches à d’autres catégories de parents, particulièrement aux germains à l’âge adulte (Crenner, Dechaux, Herpin, 2000). Mais ces études se limitent aux consanguins (surtout les consanguins primaires : père, mère, frère, sœur, fils, fille) en passant sous silence l’ensemble des alliés (ou affins), c’est-à-dire l’ensemble de la parenté nouée à travers une union.
3 L’analyse de l’alliance reste, en effet, le parent pauvre de la sociologie de la famille et de la parenté. Elle a été à peine abordée à travers le lien entre belles-mères et belles-filles (Lemarchand, 1999). Ce désintérêt relatif ne s’explique pas seulement par la mainmise de l’ethnologie sur ces questions. Il provient également d’un obstacle d’ordre culturel. Si, dans nos sociétés occidentales, l’alliance est dévaluée c’est parce que « les relations d’affinité sont passagères, mon beau-frère est un oncle (parent consanguin) pour mes enfants » (Dumont, 1971). Un allié devient un consanguin pour les membres de la génération suivante.
4 Le manque de considération des sociologues pour cette question est d’autant plus regrettable qu’avec les divorces, les recompositions familiales et le débat engagé sur les unions homosexuelles, l’alliance connaît de profondes modifications dans notre société. Elle peut apparaître comme un moyen des plus pertinents pour comprendre le phénomène majeur de la parenté occidentale : la tendance à l’orientation matrilatérale des relations de parenté. Résultat déjà classique dans les études anglo-saxonnes (Bott, 1957), notamment dans le cas des monographies en milieu ouvrier (Willmott et Young, 1983), la matrilatéralité traduit le penchant des couples à favoriser, selon plusieurs dimensions (affection, soutien domestique, proximité géographique…), la parenté de la femme par rapport à celle de l’homme. Quelques rares études quantitatives tentent de mesurer ce phénomène (Kellerhals, Lévy et Widmer, 2004). En France, seule l’enquête Permanente sur les Conditions de Vie des ménages (PCV) de l’Insee d’octobre 1997 peut nous apporter des informations récentes. Par exemple, 56 % des hommes en couple voient autant ou plus souvent leur belle-mère que leur mère contre 47 % des femmes. Si ce déséquilibre est un fait établi pour une large partie des familles occidentales, ses conséquences sociales n’ont pour le moment pas encore fait l’objet d’étude approfondie. C’est à ce souci que le présent article se propose d’apporter une contribution, en prenant en compte les relations entre beaux-frères et/ou belles-sœurs (que l’on nommera « germains affins »).
5 Après quelques précisions de vocabulaire et une présentation succincte de l’enquête, nous verrons que les femmes occupent une place centrale dans les relations entre germains affins. Nous montrerons alors que l’inclination matrilatérale qui en découle exige de nombreux ajustements pour éviter l’apparition de conflits et de déséquilibres trop prononcés dans l’organisation des échanges.
Préalables méthodologiques
Définitions
6 Qui sont les germains affins ? Que peut-on comprendre sous cette notion, qui lie deux termes apparemment contradictoires, la « germanité » (traditionnellement rattachée à la consanguinité) et « l’affinité » (qui caractérise habituellement l’ensemble des alliés) ?
7 Cette notion est un « raccourci » qui regroupe les beaux-frères et les belles-sœurs d’ego, comprenant ici, et dans la famille occidentale en général, l’ensemble des oncles et des tantes des éventuels enfants d’ego. Cette définition est pour le moins arbitraire dans le système de parenté que nous connaissons : le système cognatique à parentèle[1] [1] Le caractère cognatique (ou indifférencié) d’une filiation...
suite où le réseau égocentré de relations familiales est, a priori, sans frontières définies. Mais elle offre au moins deux avantages. Elle permet de réduire le nombre de personnes concernées par ce lien et elle semble correspondre à un horizon familial raisonnable, c’est-à-dire réellement vécu. Pour parodier la typologie de Morgan, le terme de germain affin est un « terme classificatoire » (Ghasarian, 1996), c’est-à-dire un terme qui assimile des catégories différentes de parents (conjoints des germains, germains des conjoints…) Cependant la germanité affine dissimule trois ordres de liens que notre vocabulaire ne permet pas de saisir de façon concise. Nous utiliserons donc des « termes descriptifs », c’est-à-dire des termes qui explicitent plus précisément les liens de parenté (encadré 1).
Les alliés qualifiés de germains affins se composent de trois groupes différents :
- les germains affins du premier ordre : les conjoints des frères et sœurs d’ego.
- les germains affins du deuxième ordre : les frères et sœurs du conjoint d’ego.
- les germains affins du troisième ordre : les conjoints de ces derniers.
Matériau et méthode
8 L’enquête s’appuie sur des entretiens menés auprès de quatorze individus, répartis à part égale entre hommes et femmes[2] [2] Ces entretiens ont été réalisés entre février et septembre...
suite. Ils ont été recrutés selon deux critères : être un adulte indépendant et avoir au moins un germain affin. Les caractéristiques sociodémographiques des personnes interrogées sont très variables comme le montre l’encadré 2.
Caractéristiques de l’échantillon :
- 7 hommes et 7 femmes
- 6 mariages, 5 unions libres, 3 célibats
- Age : de 24 à 59 ans
- Nombre d’enfants : de 0 à 5
- Nombre de germains et position d’ego dans la fratrie très variables
9 Il était primordial de faire varier l’institutionnalisation de l’union, parce que, comme le souligne Clotilde Lemarchant : « Compte tenu de l’évolution des formes matrimoniales, il est nécessaire d’inclure au même titre [personnes] mariées et [personnes] vivant en union libre » (Lemarchant, 1999). De plus, le choix de trois célibataires n’est pas anodin. De cette façon, nous nous concentrons sur les relations d’ego avec ses germains affins du premier ordre sans qu’il y ait l’influence du conjoint d’ego. Enfin, la sélection des individus ne répond à aucun impératif de représentativité. Il s’agissait simplement de faire varier, le plus possible, les configurations familiales.
10 Les entretiens se sont déroulés en deux étapes. La première consistait, avec l’aide du sujet, à représenter graphiquement les parents, les germains, et les conjoints des germains, en y ajoutant leur prénom (par commodité), leur âge, leur profession et leur lieu de résidence. Nous faisions de même pour le conjoint d’ego. De cette façon, nous pouvions évoquer pendant l’entretien les membres de la famille consanguine et affine de la personne en ayant recours aux prénoms, ce qui facilitait la transition vers une discussion plus souple et plus intime. La seconde étape était le passage au questionnaire.
11 Ces entretiens approfondis ont permis d’établir avec une grande précision les propriétés des familles et des belles-familles des 14 personnes interrogées, soit un total de 25 configurations familiales (puisque trois individus sont célibataires). Ce travail tente également d’accorder le plus de soin aux « mots » utilisés par les personnes interrogées. De cette façon il est possible de réserver « une grande importance aux interprétations que, dans la pratique, les gens donnent comme explication à leur comportement » (Becker, 1970).
Les femmes au centre du réseau
12 Si les échanges entre germains affins sont assez diversifiés, ils sont surtout remarquables par leur forte spécialisation sexuée. En particulier, l’importance accordée aux compétences relationnelles de la femme permet de mieux comprendre la matrilatéralité.
Les échanges : une forte spécialisation sexuée
13 Les services rendus entre germains affins sont très divers et peuvent être classés en trois catégories selon leur support : les services matériels (cadeaux, prêts d’objets, et plus rarement de l’argent), immatériels (services domestiques, garde des enfants, bricolage, aide au déménagement) ou affectifs (soutien moral, conseils). Bien que les quatorze entretiens ne permettent pas de quantifier précisément le volume de ces échanges, ils nous éclairent sur leur nature. Le premier constat porte sur la forte spécialisation sexuée des services donnés et rendus.
14 Les hommes sont d’abord sollicités par leurs germains affins pour des tâches manuelles. Les services entre beaux-frères, par exemple, concernent avant tout le bricolage et la main-d’œuvre en cas de déménagement. Cette entraide concernant les tâches physiques importantes révèle autant une forte intégration qu’une solidarité a minima entre beaux-frères. Ce qui signifie que la présence de tels services ne préjuge pas, à première vue, de la force du lien entre germains affins ; elle correspond plutôt à une situation partagée dans de nombreuses familles. On pourrait prendre comme exemple ce que nous déclare Antoine[3] [3] Les prénoms ont été modifiés. ...
suite (55 ans, imprimeur à Vire) à propos de son germain affin du troisième ordre. Lorsqu’on lui demande si Alain lui a déjà rendu des services : « Oui, oh ben oui puisqu’il voyait bien que je déménageais, tout ça. Que j’avais plusieurs déménagements : l’imprimerie, tout ça. Et pour ça il m’a aidé. Quand je me suis installé déjà il m’avait aidé. » Cet extrait est caractéristique des échanges de service entre germains affins masculins, se prêtant main forte dans des cas exceptionnels, sous la seule condition que les liens ne soient pas rompus. Ce qui signifie que même lorsque les relations entre beaux-frères sont tendues, ils continuent le plus souvent à se prêter main forte pour des tâches physiques très spécifiques (comme un déménagement).
15 Il s’agit, ensuite, surtout lorsque le donataire est une femme célibataire, d’une aide normalement remplie par le conjoint. C’est ce que nous rapporte par exemple Jacques (50 ans, professeur de musique habitant Esches) lorsqu’il évoque les activités étiquetées comme masculines qu’il effectue pour rendre service à Josiane, la sœur de sa femme (célibataire au moment de l’épisode relaté) :
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17 Cette aide est transitoire et doit, normalement, s’estomper avec l’arrivée d’un conjoint. C’est ce que nous précise Jacques un peu plus loin :
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19 Le pôle féminin, lui, se construit autour des aides ménagères et domestiques. En cas de maladie de l’un des membres de la famille, notamment, une femme peut aller chez sa belle-sœur pour la seconder dans le ménage, pour l’aider à la cuisine ou encore réaliser des achats alimentaires. On retrouve cette tendance dans le témoignage de Catherine (58 ans, institutrice en retraite habitant Vaudry) à propos des services qu’elle rend à Gisèle, la femme de son frère Georges : « Ben je ne sais pas moi, si elle a besoin que je lui rapporte un paquet de farine [Rires]. Si tu veux, je me suis donné aussi un but. J’y vais, je prends deux litres de lait toutes les semaines. » Un peu plus loin encore, évoquant l’aide qu’elle a pu apporter suite à la longue hospitalisation de son frère : « Et ben tu vois, par exemple, quand mon frère… quand il est rentré chez lui, j’ai fait la soupe pendant six mois. »
20 Un tel exemple n’est pas isolé si on le compare à l’aide mutuelle que peuvent s’apporter deux sœurs dans la gestion de la sphère domestique. Cette alliance des femmes dans l’aide ménagère est un résultat classique en sociologie en ce qui concerne les collatéraux proches d’ego (les sœurs et les épouses des frères), souvent réunis autour de la mère (Young et Willmott, 1983).
21 Cependant, si ego est une femme, cette aide n’est proposée généralement qu’aux épouses des germains d’ego (c’est-à-dire à ses germains affins du premier ordre). On peut souligner l’impression qu’a ego de ne pas être payé en retour pour ce genre de service. Mais comme le note encore Catherine : « Heu, moi je ne compte pas [les services] pour mon frère parce que, c’est vrai, il compte beaucoup pour moi… Je veux dire, je ne compte pas ma peine, si tu veux, ou le travail pour mon frère. » À lire ce témoignage, on se rend bien compte qu’il est difficile de démêler ce qui relève réellement de la germanité ou de la germanité affine dans ces entraides, et c’est, pour partie, cet emboîtement qui permet de comprendre pourquoi cette asymétrie dans les services ménagers n’est pas dénoncée par Catherine qui veut préserver une bonne entente avec son frère.
22 Au-delà de la spécialisation sexuée des services rendus, on voit surtout apparaître une différenciation sexuée des donataires. Les femmes ont plus tendance à proposer leur aide à leurs germains affins du premier ordre, alors que les hommes semblent plus tournés vers ceux des deuxième et troisième ordres. Les quatorze entretiens dessinent ce qu’on pourrait appeler une préférence structurale sexuellement clivée. C’est-à-dire que selon le sexe du donateur, les donataires occupent des positions différentes dans la parenté : les hommes favorisent davantage leurs germains affins qui se rattachent à la famille de leur épouse et les femmes aident plus volontiers ceux qui se rattachent à leur propre famille (schéma 1).

Préférences du couple selon la position des donataires
Préférences du couple selon la position des donataires
Le kinkeeping
23 Ces préférences structurales sexuellement clivées s’expliquent et se renforcent par compétences relationnelles traditionnellement exigées de la femme dans les relations de parenté. Ces compétences s’expriment à travers leur position de kinkeeper. Le kinkeeping (Rosenthal, 1985) peut se définir comme l’entretien des relations de parenté par le souci de favoriser les rencontres et de maintenir les liens avec les membres de la famille. Prenons, par exemple, la pratique de l’échange de cadeaux.
24 Les cadeaux entre germains affins restent en grande partie une affaire de femmes. Même s’il existe des cas où un homme peut trouver l’idée d’un cadeau pour son affin masculin, la tendance est plutôt à la seule compétence de l’épouse en ce domaine. Muriel (28 ans, caissière à Beauvais) par exemple affirme : « Généralement c’est moi qui lui trouve des idées. » Lorsqu’elles n’ont pas le temps, ou pas suffisamment de « connivence » (Catherine) avec le germain affin, elles ont recours au conjoint de celui-ci, qui fournit alors les informations nécessaires. C’est le cas par exemple de Nadège (27 ans, ingénieur de recherche à Caen) à qui je demande si elle sait quoi offrir à son beau-frère « Heu, non. Donc je passe par ma sœur pour avoir une idée. » Il s’agit non seulement de ne pas se tromper (pour lui faire plaisir) mais aussi de trouver un cadeau qui pourrait être apprécié également par le conjoint. C’est ce que semble nous expliquer Louise (32 ans, enseignante à Méru) en disant : « Ouais, quand j’ai une idée comme ça mais ce n’est pas toujours évident. Je me rappelle, le premier cadeau que je lui avais fait… Bon j’avais décidé comme ça, quoi. Je lui ai offert une écharpe. Mais tu vois, là, bon, c’est plus… Maintenant je demande à ma sœur. »
25 Les femmes ont bien conscience que leur affin masculin ne fournit, en revanche, aucun effort pour elles. Lorsqu’on demande plus loin à Nadège si elle sait si Éric, le conjoint de sa sœur (donc son beau-frère du premier ordre), a déjà pris l’initiative d’un cadeau pour elle, elle répond tout simplement : « Je ne pense pas. » Mais les hommes ne cachent pas cette inactivité de leur part ou, pour parler plus justement, leur incompétence. C’est notamment la position d’Antoine, qui reconnaît qu’il n’a jamais d’idée de cadeaux et avoue donc : « Non, c’est Martine. Toujours. » Un tel résultat n’est pas surprenant et confirme l’idée que l’entretien des relations de famille échoit (et pas seulement pour les cadeaux) à la femme. C’est, pour reprendre une expression de François de Singly, une question « d’orchestration conjugale » (de Singly, 1987).
26 Les femmes sont donc tout de même, mais à un degré moindre que dans leur famille, tenues de réactiver et d’entretenir les liens familiaux du couple avec la parenté de l’homme. Voilà une nouvelle version du kinkeeping féminin qui fait d’elles les véritables garantes de l’unité familiale, puisqu’elles sont la clef de voûte des relations avec les deux lignées. Finalement, leur apport relativement faible en matière de service matériel ou manuel est compensé par un investissement, moins centré sur leurs savoirs professionnels, mais beaucoup plus demandeur en temps et en qualités humaines. Cet investissement familial, même s’il existe avec la lignée du conjoint (les germains affins de deuxième et troisième ordres), est bien plus affirmé avec sa propre lignée (les germains affins du premier ordre)
L’orientation latérale des relations de parenté
27 Il résulte de cette position de kinkeeping une tendance à la matrilatéralité, c’est-à-dire un penchant à favoriser quantitativement ou qualitativement les relations avec les germains et les conjoints des germains de la femme plutôt qu’avec ceux de l’homme. L’homme, par contre, semble adopter un comportement plus suiveur vis-à-vis de son épouse. Il est donc enclin à se tourner plus spécialement vers les germains de son épouse (germains affins du deuxième ordre) et leur conjoints (germains affins du troisième ordre). Les onze individus en couple interrogés laissent apparaître très nettement ce type de comportement. Quel que soit le critère retenu (fréquence des rencontres, nombre et variété des services rendus, fréquence des contacts téléphoniques, investissement affectif…), tous les couples de l’échantillon sont plus impliqués vis-à-vis des germains et des conjoints des germains de la femme, au détriment des germains et des conjoints des germains de l’homme.
28 L’explication de cette forte tendance féminine à s’investir davantage dans les relations de sa lignée est complexe. Il faut tout d’abord souligner que la socialisation des hommes et des femmes est fortement différenciée, notamment dans les milieux populaires. Alors qu’on encourage les garçons à prendre leur autonomie de manière précoce, il est mal perçu que les jeunes filles s’éloignent trop fortement du domicile parental (Bozon, Villeneuve-Gokalp, 1994). Les contacts qu’elles entretiennent avec le monde extérieur sont donc moins nombreux et les membres de leur parenté restent, tout au long de leur vie, leurs principales fréquentations. En outre, les femmes étant plus vulnérables que les hommes en cas de séparation et de perte d’emploi, elles reconnaissent l’irremplaçable source de soutien que pourrait constituer leur famille d’origine face aux coups durs : c’est sur cette dernière qu’elles pourront compter pour les aider moralement et financièrement. La famille d’origine représente pour ces femmes un véritable « filet de sécurité » (Le Pape, 2005).
29 Cependant, la matrilatéralité ne doit pas se comprendre comme un invariant structural, mais plutôt comme une tendance statistique (Déchaux, 2005). Ici comme ailleurs, les individus disposent potentiellement d’une grande marge de manœuvre. Les relations de parenté font autant intervenir les calculs stratégiques et l’émotion que le devoir intériorisé. Il s’agit donc avant tout d’un effet de composition découlant de ce rôle de kinkeeping féminin.
30 Mais on peut se demander comment cette inégalité de traitement entre les lignées peut être acceptée dans un système cognatique à parentèle, qui encourage l’indifférenciation entre parenté masculine et utérine. Ou, pour poser la question autrement : par quels processus se dissimule et se naturalise cette orientation inégale au point qu’elle devienne acceptable pour chacun ?
Les conséquences de la matrilatéralité
31 Le fait d’apparaître trop enthousiaste, ou, à l’inverse, trop réticent à s’engager dans une logique d’échange avec ses germains affins peut conduire à des situations conflictuelles, non seulement entre beaux-frères et belles-sœurs, mais aussi au sein même du couple.
L’affirmation d’une relation élective
32 Un investissement trop important d’une belle-sœur peut favoriser l’apparition de déséquilibres durables entre donataires et donateurs[4] [4] Échange doit s’entendre ici au sens que Mauss donne au...
suite, ce qui est le plus souvent intolérable au sein d’un groupe de collatéraux. Comme l’avait déjà noté Marcel Mauss à propos du don/contre-don (Mauss, 1923-1924), la pratique des échanges entre parents alliés suppose une obligation plus ou moins forte de réciprocité. Dans une moindre mesure que pour le potlach des tribus nord-américaines, les prestations entre germains affins relèvent par moments de cette logique agonistique (i.e., de lutte). Lorsqu’il n’y a pas réciprocité dans l’échange, c’est-à-dire lorsqu’un individu donne ou reçoit trop, l’égalité de statut qui prévaut entre collatéraux est rompue. Jacques, au sujet des interventions répétées de Francine, sa belle-sœur du premier ordre, est dur : « Elle critiquait. Francine, la façon dont elle agit, c’est la bonne façon d’agir et il faut que tout le monde fasse comme ça. Elle semble détenir la vérité. Et ça, bon, ça fatigue. » On retrouve bien ici l’idée que l’échange inégal produit une situation qui n’est pas admissible dans la mesure où il induit une hiérarchie. Ce sous-entendu est relevé de façon implicite par toutes les personnes interrogées. On pourrait encore prendre l’exemple de Michelle (55 ans, psychologue à Paris) à propos de sa belle-sœur du deuxième ordre : « elle aurait volontiers géré la vie de tout le monde. Bon, moi, je n’étais pas spécialement sa petite sœur. On était à peu près du même âge mais elle aurait imaginé très bien de gérer ce qui lui semblait le plus important : mes goûts… Comme s’il fallait que je rentre dans ses critères. » Cette revendication d’un refus de supériorité de son allié collatéral est très nette. Sur la question des goûts, surtout, qui exprime autant la personne que son milieu d’origine, les personnes interrogées refusent toute vision déplacée ou malveillante.
33 C’est l’affirmation d’un « principe d’égalité » (Déchaux, Herpin, Crenner, 2000) qui domine au contraire. Ce principe est dérivé de l’égalité qui prévaut au sein d’une fratrie[5] [5] L’égalité entre germains consanguins est due à l’éducation...
suite. Entre collatéraux chacun doit pouvoir se comparer à l’autre, au moins statutairement[6] [6] Cette nécessité de pouvoir se comparer à autrui, c’est-à-dire...
suite. C’est ce que nous rappelle notamment Philippe (59 ans, agent d’encadrement à Caen), lorsqu’il qualifie ainsi Jacqueline, sa belle-sœur du premier ordre : « Une personne très autoritaire. […] Alors ça, ça me plaît pas. » Un peu plus loin, il précise : « Ah, c’est gênant, c’est gênant, c’est gênant parce qu’on vous commande ; moi je ne suis pas d’accord. » Il est logique de retrouver en opposition à ce type de comportement l’idée d’un lien affin plus ouvert où le dialogue et l’échange de points de vue sont appréciés, revendiqués, recherchés. François (26 ans, ingénieur militaire habitant Ginchen), par exemple, est très clair sur ce point. Il oppose dans la même phrase ces deux comportements en tentant d’expliquer la cause générale des tensions qui l’opposent à Christophe, son germain affin du premier ordre. Il déclare : « Je pense qu’il aime bien gouverner et il n’aime pas discuter. » Tout ici fait donc penser que la relation de germanité affine met idéalement aux prises des individus aux positions statutaires équivalentes : c’est-à-dire que cette relation doit se construire autour d’un principe d’égalité. Mais comment ce principe d’égalité mis à mal par la matrilatéralité peut-il se restaurer ? Par quels moyens les conflits peuvent-ils être désamorcés ?
Le recours à la plaisanterie
34 L’utilisation de la plaisanterie est la pratique la plus souvent citée. Les quatorze personnes questionnées déclarent soit y avoir recours avec leurs affins, soit en être l’objet de la part de leurs affins. Mais une forte division sexuée apparaît. Les sept hommes y ont recours contre seulement deux femmes, et les femmes en sont plus souvent la cible.
35 Le but principal de l’humour dans les relations affines est de ménager les susceptibilités. C’est une façon de rappeler la règle en faisant référence aux sujets qui divisent. C’est le cas des sujets de blagues récurrents entre Louise et Arnaud : « Lui, il est plutôt de droite et moi plutôt de gauche. On se chambre facilement là-dessus, quoi ». Il n’est d’ailleurs pas bien vu qu’un affin n’ait pas le sens de l’humour ou qu’il ne soit « pas drôle » (Marc, 34, professeur à Blecquencourt à propos de Geneviève, sa belle-sœur du premier ordre). Refuser l’humour, c’est être suspecté de remettre en cause la proximité entre germains affins. Mais justement, comme ce sont les domaines les plus sensibles qui sont abordés, les risques de malentendus sont fréquents. Jacques nous explique par exemple que l’humour avec sa belle-sœur du deuxième ordre, Josiane, a donné lieu à « deux, trois petits accrocs ». Ces dérapages peuvent déboucher sur des réactions assez vives : « Je me rappelle qu’une fois elle m’a dit “ouais, bon, tu me fais chier”, un truc comme ça. Je lui ai répondu assez vertement aussi de mon côté » (Jacques). Plusieurs personnes interrogées, par peur justement que la plaisanterie ne soit qu’une façon détournée de déverser leur rancœur, refusent d’y avoir recours (Michelle, Catherine).
36 Cependant, son usage est tellement répandu qu’on peut se demander si elle ne constitue pas un aspect essentiel des liens de germanité affine, de sorte que l’on puisse parler de « parenté à plaisanterie » (Mauss, 1928). Cette parenté est un mode de relation familiale intermédiaire entre la « parenté à étiquette » (Mauss, 1928), qui induit des comportements très rigides et codifiés, et l’absence de normes de comportement. Pour reprendre Marcel Mauss, il s’agit d’un « droit de grossièreté » qui « procure une détente à cette constante étiquette qui empêche les rapports aisés et sans gêne avec tous les parents proches. » La division sexuée des utilisateurs et des destinataires de la plaisanterie observée dans les entretiens est d’ailleurs très similaire aux règles qui régissent le « poroporo » aux îles Banks (la parenté à plaisanterie décrite par Rivers) : les sœurs de la femme peuvent en être l’objet, mais pas la femme du frère. Sans revenir sur la signification de cette distribution structurale de la parenté à plaisanterie, on peut s’interroger sur le rôle de l’humour dans les relations entre germains affins.
37 Tout d’abord, il procure une détente en cas de conflit. Ensuite, il entretient le sentiment de proximité entre affins. La pratique récurrente de la blague donne un côté informel aux interactions et permet d’entretenir des sujets de connivence. Philippe, par exemple, affirme qu’avec la sœur de sa femme, Renée, il n’hésite pas à utiliser sans cesse le même ressort humoristique : « Quand je peux rendre la pareille à Renée, oui. Alors il y a une anecdote de foot. Une anecdote de foot. Il y avait un joueur, je ne sais pas si tu en as entendu parlé, Gravelaine. Gravelaine, il était à Caen. Alors là, si tu veux, on s’envoie des petites vannes. [Rires], alors ça, c’est une anecdote, tu vois. » Enfin, ce sens de l’humour permet d’éclaircir la position structurale de chacun en établissant une forme d’équivalence statutaire. L’humour permet de placer sur le même plan deux individus qui ne savent pas comment classer leur interlocuteur, ou qui se retrouvent classés du fait des déséquilibres dans les échanges. Marc, par exemple, n’a aucun sujet de discussion ni aucun point commun avec Mireille, sa belle-sœur du premier ordre. Pour éviter la gêne, les deux font en sorte de pratiquer l’humour. Marc dit de sa relation avec Mireille : « on a un rapport uniquement comique » et quand je lui demande ce qu’il entend par là : « Et ben, on se taquine, tout le temps, on se taquine tout le temps. » L’humour participe donc pleinement à rétablir la « bonne distance » mise à mal par le déséquilibre des échanges.
Le couple face aux affins
38 Le traitement inégal des deux lignées peut non seulement produire des situations conflictuelles entre germains affins, mais être également l’objet de tensions au sein du couple, l’un des conjoints étant éloigné du soutien de sa propre parenté. Le fait qu’il existe un biais matrilatéral fort dans les liens de germanité affine ne nous dit effectivement pas comment cette orientation latérale est vécue et négociée au sein du couple. Pour répondre à cette question on peut, pour reprendre la typologie de Jean-Hugues Déchaux, regrouper les couples en deux groupes : les couples homothétiques et les couples non homothétiques (Déchaux, 2005). L’homothétie est un indicateur qualitatif permettant de matérialiser l’accord (homothétique) ou le désaccord (non homothétique) des deux membres d’un couple sur l’orientation latérale de leurs relations familiales.
39 Dans notre corpus d’entretiens, les onze personnes vivant en union (institutionnalisée ou non) appartiennent à des couples homothétiques qui partagent le biais matrilatéral des liens de germanité affine. L’accord entre les deux membres du couple sur ce biais matrilatéral se retrouve dans les discours par la volonté de naturaliser le traitement inégal réservé aux deux lignées. Les explications les plus souvent fournies mettent en avant l’affection ou la proximité des modes de vie entre ego et ses alliés. Les femmes, en particulier, insistent sur le fait que leur conjoint ne subit pas cette distribution inégale. Béatrice (45 ans, institutrice à Méru), par exemple, indique : « Pierre, ça j’avoue que c’est un amour parce qu’il a toujours accepté, quoi. » Mais elle précise rapidement que l’acceptation de son mari s’explique par l’affection que lui a réservé sa belle-famille : « Mais Pierre, si tu veux, il a… Quand il a connu mes parents il a eu une famille, si tu veux, je pense. »
40 Cette concordance des choix familiaux ne doit pourtant pas dissimuler que le biais matrilatéral n’est pas absolu. Un certain nombre d’échanges existent avec la branche patrilinéaire de la parenté. Cependant, la symétrie des rencontres entre les deux branches semble moins « nécessaire » pour les liens avec les germains affins que pour les liens avec les beaux-parents. Le biais matrilatéral est plus facilement accepté par les deux membres du couple.
41 Les rencontres avec les germains et les germains affins du premier ordre de l’homme du couple font plus souvent l’objet d’une négociation entre les conjoints. C’est notamment le cas dans le couple de Muriel. Lorsque je lui demande : « Quand tu dois aller voir la famille de Dominique, c’est une négociation avec Dominique ? », elle répond aussitôt : « Ben oui, hein ». Lorsqu’il n’y a pas de conflit avec ces membres de la fratrie et de la fratrie par alliance, la négociation concerne surtout les occasions pour lesquelles les parents du mari sont également présents. Ce sont ces situations que Muriel vit le plus mal : « Non, avec ses deux frères, ça va. Bon, on parle de tout, de rien donc on rigole bien donc ça va. Mais avec ses parents, à chaque fois ça finit en… pff, ils sont lourds, quoi. Donc je dis c’est bon, quoi. On s’ennuie quand ils sont là. »
42 Inversement, les rencontres avec les germains ou les germains affins du premier ordre de la femme semblent faire moins l’objet d’une négociation. Celles-ci paraissent naturellement liées au biais matrilatéral des relations de parenté. Pour un homme, voir ses beaux-parents, c’est voir naturellement ses beaux-frères et belles-sœurs des deuxième et troisième ordres. C’est en tout cas la façon dont Antoine voit les choses. En règle générale, dans son couple, il n’y pas d’arbitrage systématique dans les visites des germains affins selon les deux branches de la parenté. Il l’explique ainsi : « Oh ben non, non. Parce que si tu veux le lien c’est mamie Odette, hein. » C’est parce qu’il voit Odette qu’il est amené à voir, notamment, Marie-Line et Alain : « Par exemple si on va voir mamie Odette, bon ben moi je vais aller voir Alain en me promenant. Je vais aller rentrer chez lui et leur dire bonjour, quand ils sont là. Mais je ne veux pas les déranger non plus systématiquement. »
43 S’il y a un conflit au sein de la fratrie ou de la fratrie par alliance, les négociations sont beaucoup plus âpres. Lorsque Béatrice acceptait de passer le jour de l’an avec Christian (son beau-frère du deuxième ordre) et Francine (sa belle-sœur du troisième ordre), elle demandait à Pierre que cette rencontre ne dure pas plus de vingt-quatre heures. En échange, ils devaient passer Noël dans la famille de Béatrice. Lorsque le conflit concerne autant les deux membres du couple, ce genre de négociation est accepté, même si le biais latéral est aussi prononcé. Béatrice a d’ailleurs bien conscience du sacrifice de son mari. L’autre solution, la plus communément acceptée, consiste à laisser son conjoint aller seul voir son germain et son germain affin du premier ordre. Cette pratique semble surtout convenir aux femmes. On retrouve ces exemples dans les déclarations de Michelle, de Catherine et de Philippe à propos de l’attitude de sa femme Gisèle. Ces femmes affirment en général « ne pas vouloir casser le lien » (Michelle) entre leur conjoint et sa belle-famille, et même encourager leur mari à « aller voir sa famille » (Catherine).
Conclusion
44 Une réflexion portant sur les prestations échangées entre alliés permet d’aborder sous un jour nouveau l’organisation des solidarités au sein de la parenté, regroupant dans une même dynamique les parents consanguins et les parents affins. En particulier, l’analyse des liens entre beaux-frères/belles-sœurs montre que la forte spécialisation sexuée des aides apportées à la belle-famille et l’encouragement au kinkeeping féminin dessinent, au niveau agrégé, une tendance à l’orientation matrilatérale des relations de parenté. Cette tendance, qui est le soubassement des inégalités observées dans les échanges au sein de l’économie cachée de la parenté entre les deux lignées, fait apparaître une définition de la famille différente entre les hommes et les femmes. Les femmes semblent intégrer plus volontiers leurs germains affins du premier ordre que ceux des deuxième et troisième ordres à l’intérieur des frontières de leur parentèle. Les hommes, comme le montre la forte homothétie conjugale des quatorze personnes interrogées, adoptent un comportement plus suiveur et proposent ainsi une définition moins précise des frontières de leur parentèle.
Bibliographie
RÉFÉRENCES
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Notes
[ 1] Le caractère cognatique (ou indifférencié) d’une filiation traduit le fait que la parenté est transmise indifféremment par le père ou par la mère, au contraire des filiations unilinéaires (matrilinéaire ou patrilinéaire). Par ailleurs, une parentèle regroupe l’ensemble des individus (affins ou consanguins) qu’un individu reconnaît comme parents et se distingue donc des groupes de filiation (descent groups) traditionnels, dans lesquels l’appartenance découle d’une référence à un ancêtre commun. Ces deux termes caractérisant les sociétés occidentales contemporaines, nous parlons de système cognatique à parentèle.
[ 2] Ces entretiens ont été réalisés entre février et septembre 2004 dans le cadre d’un mémoire de DEA, rédigé sous la direction de Jean-Hugues Déchaux et Nicolas Herpin, à l’Observatoire Sociologique du Changement, OSC (FNSP-CNRS, Paris).
[ 3] Les prénoms ont été modifiés.
[ 4] Échange doit s’entendre ici au sens que Mauss donne au terme de « prestations totales », qui comprennent les fréquentations, les services, les cadeaux mais aussi les discussions et les conseils.
[ 5] L’égalité entre germains consanguins est due à l’éducation donnée par les parents. Idéalement, les parents ne doivent pas favoriser un de leurs enfants plus qu’un autre. On peut mettre en parallèle cette caractéristique des familles contemporaines avec le déclin des règles d’héritage qui favorisaient l’aîné. C’est pour cette raison notamment que Cumming et Schneider (1961) font du lien de germanité le lien de famille archétype de la modernité.
[ 6] Cette nécessité de pouvoir se comparer à autrui, c’est-à-dire de pouvoir se mettre en pensée à sa place et de pouvoir s’exprimer d’égal à égal, est un trait caractéristique des situations où aucune hiérarchie de fait n’est acceptée (de Tocqueville, 1981). De la même façon, pour les germains affins, la revendication la plus souvent rencontrée n’est pas celle d’être en tout point identique à son allié, mais simplement celle d’être considéré comme un égal à son allié.
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- Préalables méthodologiques
- Les femmes au centre du réseau
- Les conséquences de la matrilatéralité
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Nicolas Jonas « Beaux-frères, belles-sœurs », Terrains & travaux 1/2006 (n° 10), p. 36-55.
URL : www.cairn.info/revue-terrains-et-travaux-2006-1-page-36.htm.






