2001
THÉRAPIE FAMILIALE
Systémique : limited or unlimited company ?
Bernard Fourez
[*]
Bernard Fourez Metsijsdreef 42 B-3090 Overijse
En replaçant le courant systémique dans le
contexte de la sociologie contemporaine, l’auteur propose un questionnement et une réflexion sur certains
discours et pratiques systémiques. Il essaie de préciser leurs pertinences et leurs limites voire leurs dangers. L’auteur élaborera de la sorte quelques critiques et amènera l’idée que la systémique et la thérapie
familiale reflètent plutôt des caractéristiques féminines. Mots-clés :
Emergence, Culture, Société, Limites, Féminin.
The autor takes the systemic current in the
context of the contemporaneous sociology and proposes questions and considerations about different discourses and practices. He tries to define pertinences and limits or even dangers. The autor will elaborate
some critics and propose the idea that family therapy is feminine.Keywords :
Emergence, Culture, Society, Limits, Feminine.
Al remplazar la corriente sistemica en el
contexto de sociologia contemporánea, el autor propone un cuestionamento, y una reflexión sobre ciertos
discursos y practicas sistemicas. Intenta precisar sus pertinencias y sus límites, sus peligros. El autor elabora de esta manera algunas críticas y trae la idea que la sistemica y la terapía familiar evoquen más bien
características femininas.Palabras claves :
Cultura, Sociedad, Límites, Características femininas.
Ma clinique et ma pratique de formateur m’ont toujours amené à me poser des
questions et à formuler des critiques par rapport à la pensée systémique d’une part,
son décours et son devenir d’autre part.
Dans cet article, je me propose de parcourir quelques-unes de ces questions ou
remises en questions. Pour ce faire, je prendrai pour source de réflexion des mots,
des touches ou accents de discours, des façons de concevoir et de parler que j’ai pu
glaner dans certains écrits, et surtout dans ce qui constituerait l’ambiance systémique éprouvée lors de discussions entre systémiciens, lors de congrès et colloques,
dans des séances cliniques….
Tous ces éléments relevant à la fois du digital (les vocables utilisés) et de l’analogique (le ton, l’enthousiasme, les fractions théoriques non dites ou complètement
éludées) constituent un humus extrêmement riche en informations pour observer,
relever et étudier comment parle un courant théorique au travers d’un praticien qui
l’incarne et qui l’énonce. Ceci vaut pour tous les courants théoriques bien entendu.
Nous pouvons alors élaborer des hypothèses concernant les croyances traversant le
discours et donc le champ théorique, croyances dans lesquelles et au nom desquelles le praticien ou formateur s’exprime et qui façonneront une éthique particulière. Je reprends ici les notions d’E. Dessoy à savoir les trois foyers (ambiance,
éthique, croyance) organisateurs du milieu humain, en m’attachant à un milieu particulier, celui des systémiciens.
J’aurais pu appeler cet article « Dans les paddocks de la systémique » en analogie
avec les milieux du sport automobile où les rumeurs qui y prennent naissance
(notion de qualité émergente propre aux systèmes) sont révélatrices des tendances et
des enjeux de la saison présente et de la suivante. En effet il est important à mon
sens de s’intéresser à ce que j’ai depuis longtemps nommé les « rumeurs théoriques ». J’ai souvent pu les entendre dans les milieux de l’aide et constater qu’elles
façonnent des modes d’intervention et des positionnements rigides qui ne sont plus
jamais remis en question et qui deviennent une culture d’intervention. C’est un phénomène bien connu sous le nom d’effet social d’un message qui peut parfois
déconstruire le message initial ou amener des effets pervers. Un exemple de cela
peut se percevoir à propos du refoulement dont la « rumeur théorique » a tronqué le
message initial : ce qui constitue la névrose n’est nullement le fait de refouler mais
l’échec du refoulement, ce qui peut laisser croire que le refoulement est mauvais ou
pathologique en soi. Cette dérive amorce des pratiques crispées sur le « il faut tout
se dire » dans la transparence béate et absolue quoi qu’il en soit.
Je tenterai ainsi de m’interroger sur les croyances en amont des théorisations
systémiques et j’envisagerai les impacts possibles sur les mentalités en aval. Je proposerai donc une contextualisation de la systémique.
Pour terminer, j’aborderai une réflexion sur le genre – masculin ou féminin – de
certains paradigmes et ponctuations de la systémique.
Quand la systémique se raconte
En 1991, au Congrès organisé à Lyon par la revue Thérapie Familiale, C. Sluszki
nous retrace l’histoire de la systémique en faisant défiler les différentes étapes de
celle-ci : communication, systèmes fermés, systèmes ouverts, cybernétique 1, cybernétique 2, auto-organisation, constructivisme… pour nous annoncer l’avènement du
nouveau venu : le paradigme narratif. Ce récit de l’histoire de la systémique que l’on
a d’ailleurs maintes fois réentendu par la suite, m’a toujours interpellé quant à sa
façon de mettre à la suite les unes des autres des étapes dont la raison du saut de l’une
à l’autre semble plus ou moins obscure. Quelles ont été les situations cliniques dans
les champs psychologique, psychiatrique, d’intervention sociale, ou éducative…pour
lesquelles tel ou tel modèle s’est avéré pertinent et jusqu’où ? A l’inverse, pour
quelles autres situations le modèle s’est-il montré impertinent, ce qui a justifié le passage à un autre modèle ? Qu’a permis ce nouveau modèle avant d’être complété par
un suivant, voire même radicalement modifié ? Je parle bien ici de pertinence d’intervention et non d’enthousiasme du clinicien pour un nouveau jouet; en effet, un
modèle théorique ne serait-il qu’un objet de mode ou pourrait-il précisément concerner un type d’intervention ou un champ clinique spécifiques ? Ou bien, un modèle
s’avère-t-il un mode d’intervention accordé à une anthropologie particulière relative
au contexte historique dans lequel il a pris naissance ?
Je développerai ce propos plus loin.
Ce type de démarche qui s’inscrit dans une définition des choses et forcément
dans une division – toute définition divise et sépare – semble susciter l’allergie chez
beaucoup de systémiciens, à mon sens car la séparation, la division, met en question
une croyance qui traverse la systémique; en effet, vu qu’elle s’inscrit dans une visée
globalisante, la systémique pourrait-elle être en conflit de loyauté si elle se mettait à
diviser ou à trop définir ? La tendance à l’indistinction entre la partie et le tout dans
laquelle s’inscrit le credo de la deuxième cybernétique l’invite-t-elle à amenuiser le
souci de la définition selon le type d’intervention ou selon le champ éducatif, pédagogique, organisationnel, social, psychothérapeutique, sociothérapeutique ? Je suis
convaincu pourtant que ce type de questionnement ne met nullement en péril la pensée systémique vu que précisément il aiguiserait le repérage des contextes dans
leurs différences. Cependant, il impliquera tôt ou tard de questionner la nature de la
pensée systémique ou d’une pratique systémique et là pourrait se pointer un paradoxe : définir la systémique dans sa nature, elle qui instigue à une pensée et une
vision du monde non selon la nature des éléments mais selon le fait de la mise en
relation des éléments.
Contingentée au sein de ces paradigmes et de ces croyances, la systémique ne
peut dès lors que très peu se baliser ou se limiter. Risque-t-elle alors d’être condamnée à un déroulement selon les faits, selon l’événement, qui la ferait voguer d’adhésion en adhésion, d’adaptation en adaptation – gentiment qualifiée de créatrice – et
de la sorte rester fidèle à son éthique fondatrice, à savoir une éthique de changement
[1] ?
La question du sens ou plus précisément de ce qui symbolise la systémique a
toujours été la question centrale qui a nourri ma recherche à son propos, recherche
qui m’a suscité maintes fois l’image du sombre labyrinthe « minotauréen ». Quel
pourrait être un fil d’Ariane ?
Au nom de quoi la systémique énonce-t-elle ses théories et ses propos, ou
qu’est-ce qui pourrait contextualiser le décours de la pensée systémique et de
ses différentes émergences théoriques ?
En questionnant la sociologie et en me fiant à ma conviction que l’essence de la
systémique prend ses racines dans le social, quelques bribes de réponses sont progressivement apparues. Peut-être, la systémique flotterait-elle, surferait-elle sur les
vagues de l’évolution récente de la mentalité contemporaine occidentale.
En d’autres termes, le décours de la pensée systémique mime-t-il la contemporanéité – ce qui est intéressant –, sans toutefois l’énoncer – ce qui est dommage –? Vu
comme cela, nous pourrions relier certaines étapes aux récentes évolutions socio-logiques.
Ainsi donc, la thérapie familiale acquiert de l’importance dans le courant des
années 1950-1960 lorsque la place de la famille a repris un essor dans le contexte de
l’après-guerre.
Dans les années 60, période des « Teenagers » où l’enjeu sociologique semblait
être la libération des adolescents, la thérapie familiale s’est associée à l’antipsychiatrie avec un fort accent porté à la question du pouvoir d’une part, à la contestation en
préparation d’autre part, et à un certain blâme des familles dont l’homéostasie pouvait freiner l’émancipation des jeunes. En même temps, le souci égalitaire présent
dans les sociétés installant la démocratie transpirait dans les théories qui affichaient
une éthique de redistribution : la souffrance du patient identifié se doit d’être répartie sur l’ensemble du système afin d’aider l’individu à s’en sortir. L’éthique de redistribution était dans l’air occidental du fait de l’apogée d’une chance économique et
culturelle pour tous, liée à l’installation des réalités démocratiques et de l’état providence. Les années 1965-1975 sont, d’ailleurs, très clairement, le moment de la
redistribution économique avec une chance économique pour presque tous.
Les années 1975-1985 connaîtront les écrits tels que Changements, paradoxes et
psychothérapie ainsi qu’une hyper-abondante littérature sur le phénomène de la
crise; n’étions-nous pas précisément à cette époque dans la crise économique
consécutive au choc pétrolier de 1973 qui nous contraignait à porter de l’intérêt à
tout ce qui pouvait relever de la crise d’une part et des changements qu’il convenait
d’entrevoir d’autre part ?
La grande mouvance de l’autonomie liquide peu à peu les croyances religieuses
et les attentes du « grand soir » et permet le sacre de l’individualisme; nous sommes
alors dans les années 1980–1990. A ce moment, la systémique est prête à connaître
la mise en place du constructivisme – véritable cerise sur le gâteau du relativisme –
dans lequel l’hypersubjectivisme et le culte de la singularité semblent être le maître
mot et où l’on pense de plus en plus histoire singulière et de moins en moins histoire
collective. La possibilité de se penser collectivement s’étiole progressivement. On
peut d’ailleurs se demander ce que le constructivisme, dans sa radicalité, est venu
faire dans la systémique, tellement incluse dans le social.
La liquidation des idéologies a-t-elle organisé dès lors le repli identitaire sur
l’histoire singulière et son récit, et permis de la sorte l’épanouissement du narratif ?
Tout cela aboutit à ce que les sociologues décrivent pour le début des années 90 :
l’avènement de la post-modernité, c’est-à-dire, une mosaïque sociale d’assemblage
d’individus juxtaposés et négociant leur co-existence. Le « co », déjà présent dans
les travaux de G. Bateson avec le concept de co-évolution peut ainsi se mettre à
fleurir intensément. La systémique y souscrit et s’inscrit dès lors dans la post-modernité, non sans enthousiasme; le réseau devenu le nouveau mode d’être
ensemble prend ainsi de la vigueur en même temps que l’internet et les GSM l’indiquent dans la vie du contemporain.
Fin des années 90, l’écologie bat son plein, la question de l’éthique se fait de
plus en plus entendre dans la société, avec notamment l’éthique de la responsabilité
et du citoyen. Là encore la systémique y souscrit et elle reprend, dans son jargon,
l’éthique de la responsabilité alors que la question de l’éthique n’avait jamais été
très abondamment développée jusqu’ici. Enfin, la virtualisation des repères collectifs, liée à la mondialisation, amorce un regain d’intérêt pour la famille et le repli sur
celle-ci, dernier bastion d’un collectif représentable. Cela permet à la famille de
devenir compétente et non plus
La famille, comment en réchapper
[2]. Il en est de
même, pour la fratrie : le paradigme de la ressource devient la nouvelle émergence.
Très récemment, les questions de l’intergénérationnel et de la transmission semblent revenir en force. L’importance accordée aux théories déjà anciennes de I. BoszormenyiNagy souligne le regain d’intérêt pour les notions de filiation et de transmission. Ces deux dimensions semblent pourtant s’éteindre de plus en plus dans un
monde qui ne se caractérise que par sa vitesse évolutive; on ne parle jamais autant
d’une chose que quand elle tend à disparaître.
Ainsi, donc, à partir de ce type de contextualisation, la vision des modèles successifs m’amènerait à énoncer la question suivante : « En quoi nos théories et nos
pratiques d’intervention, émergence en phase avec une sociologie contemporaine permettent-elles de mieux nous représenter les maladies ou les dysfonctionnements psychologiques et psychosociaux, eux-mêmes émergence du
contexte sociétal ? Et en quoi nos nouveaux outils d’intervention nous procu-rent-ils une meilleure rencontre avec nos clients ou patients car ces outils
seraient précisément en phase avec leur mode d’être sociologique ?»
Prenons un exemple : les approches théoriques concernant les adolescents
ont été très fortement basées sur la différenciation et les stades de vie, au
début de la systémique. Sans doute, les adolescents que nous voyions à
l’époque suscitaient ce type de théorie. Par contre, aujourd’hui, nous voyons
aussi un autre type de problématique adolescentaire qui semble nous montrer
non pas une difficulté à sortir de la famille mais à y être, tout simplement.
Cela voudrait dire que bon nombre d’adolescents nous arrivent actuellement
avec un tableau traduisant bien plus le « manque » de famille – c’est-à-dire une raréfaction des échanges et des apports au sein même des familles – que le « trop » de
famille. Ces tableaux cliniques évoquent les situations de vécu d’indifférence théorisées de façon intéressante par J.P. Mugnier. A ce moment, le paradigme du « co »,
qui est exclusivement social, devient intéressant dans ces situations-là pour tenter de
réactiver dans une sphère plus privée ou plus sécurisante des patterns relationnels et
d’échanges sociaux fondamentaux pour l’élaboration d’un humain.
En effet, la famille est de plus en plus traversée par le sociétal, qu’il s’agisse des
fax, GSM, TV, internet ou intervenants sociaux et éducatifs de toutes sortes constituant ce que l’on nomme le tiers social. La place du familial devient bien moins fondatrice dans le développement de l’enfant et de l’adolescent qui semblent de ce fait
devenir de plus en plus tôt un citoyen; on voit, à ce titre, se développer des débats
politiques entre des enfants et les politiciens.
Tout cela a donc bien changé depuis l’époque de Freud où la famille nucléaire
était la plus répandue et la plus à son apogée, ce qui a nourri et engendré la théorisation du développement de l’enfant à partir de la seule expérience familiale. Tout cela
a bien changé, à notre époque où le modèle familial dominant semble quitter celui
du nucléaire qui est le modèle d’une sociologie bourgeoise pour devenir celui de la
famille recomposée. Ce dernier figure très clairement cet élargissement au social et
s’avère de la sorte beaucoup plus en phase avec la notion de réseau.
Bien sûr, il existe encore des malades du « trop » de famille mais il existe beaucoup de malades du « trop peu » de famille. Il est évident qu’au sein d’un système
sociétal, les vitesses d’évolution sociologique sont différentes d’une famille à
l’autre et il est donc irréel de penser que les métamorphoses des sous-systèmes se
déroulent au même moment de l’Histoire et de la même manière pour tous.
En conclusion, tout ceci voudrait dire que nos nouveaux points de vue, nos nouvelles théories pourraient être vues comme des émergences suscitées dans la rencontre d’êtres humains évoluant dans des glissements anthropologiques et qui
seraient d’une part en accord avec cette évolution et nous permettraient, d’autre
part, d’intervenir au sein de cette anthropologie. Dès lors, nous ne sommes plus
dans une succession morcelée de théories de tout poil se juxtaposant les unes aux
autres sur la ligne du temps.
Si l’on en reste au récit de juxtaposition, c’est comme si la systémique se déclinait hors contexte et hors circularité, ce qui pourrait constituer un sacrilège pour les
systémiciens ou du moins un formidable paradoxe. Enfin, cela montre que parler de
système n’a aucun sens si le mot système n’est pas qualifié : système moderne, système post-moderne, système patriarcal, matriarcal, social, familial… Idem pour
l’éthique. On entend de plus en plus souvent prononcer la phrase : « Ce n’est pas
éthique » ou « C’est éthique ». De quelle éthique s’agit-il, éthique égalitaire, éthique
commerciale, éthique de responsabilité ?…
Qualifier implique de diviser et donc de pouvoir limiter les pertinences et les
visions du monde : cela permettrait d’envisager une systémique de type « Limited
Company ».
Je me propose maintenant d’aborder la seconde partie de cet article qui consiste
à passer en revue divers concepts devenus très à la mode dans le jargon et dans la
pensée systémique et d’en étudier l’intérêt et les limites voire les dangers ou leur
côté pervers dès lors qu’ils se radicalisent ou se généralisent sans discussion, interrogation ou remise en question.
I. La co-construction : intérêts, limites et dangers
La particule du « co » est de plus en plus présente dans les bouches et écrits des
systémiciens qui semblent s’en gargariser avec moult délectation. Le « co » indique
et révèle le partage et la réciprocité; à ce titre il rejoint la croyance égalitaire fondatrice de la systémique et l’éthique de partenariat.
Quels sont les champs dans lesquels cette éthique humaniste trouve sa pertinence, quels sont les champs où elle n’est pas toujours tenable ni souhaitable, quels
sont les moments d’une intervention où elle n’est pas praticable ? Voici quelques
questions à se poser.
Par ailleurs, un autre point m’interpelle à son propos : le mot co-construction est
le plus souvent émis sans autre qualificatif. Alors que le mot « construction » est
d’habitude suivi d’un substantif ou d’un adjectif, (construction d’une maison
construction scientifique…) le mot « co-construction » semble se suffire à lui-même. S’il en est ainsi, il invite à ne pas préciser au nom de quoi la co-construction
s’inscrit et nous met sur la piste du seul fait relationnel des deux constructeurs sans
donner de chance au niveau de la représentation ou de la symbolisation qui l’une et
l’autre vont bien au-delà de la relation.
Non qualifiée, la co-construction semble donc ne se déployer que dans le seul fait
relationnel; là réside indubitablement sa force mais aussi sa limite : en effet, comment
peut-elle faire accéder à des niveaux plus inscrits dans la verticalité, comme le symbolique ou la transcendance qui sont éminemment constitutifs de l’âme humaine ? A ce
point-ci, nous percevons très nettement la limite du paradigme systémique, dans le
sens où il ponctue une vision de l’homme limitée au champ de la relation qui n’est
qu’une fraction collant de très près au concret du fait humain. La capacité à décoller
du strict événement humain me semble trop maigre dans la pensée systémique.
Que faisons-nous avec des modèles peu enclins à susciter les niveaux de la
représentation et de la symbolisation, niveaux qui sont fondateurs de la capacité à se
constituer une intériorité et de là une capacité à penser. Sans intériorité, sans pensée,
il devient difficile voire impossible notamment de pouvoir affronter un moment de
solitude. Or, nous constatons qu’une caractéristique de l’être contemporain occidental consiste en sa fragilité face à la solitude, liée en partie à mon sens à son déficit de
pensée. Ne supportant pas un moment de solitude, rejoint-il dès lors un réseau qui
aménagera son incapacité d’être seul ?
D’où une question fondamentale à mon sens : face à un contemporain incapable
de connaître ou de vivre un moment de solitude, sommes-nous enclins à le mettre en
réseau ou allons-nous travailler avec lui la construction d’une intériorité pour qu’il
puisse vivre sa solitude ? Cette question rejaillit de façon circulaire d’ailleurs sur nos
propositions de settings d’intervention : un setting collectif favorise-t-il l’intériorité
ou invite-t-il plus, du fait de la mise en interactivité, à favoriser l’expressivité, vecteur inverse de celui de l’intériorité ?
Je crains que le réseau, dans l’infinitude qui le caractérise, ne soit pas capable de
créer des représentations et d’amorcer un accès au symbolique. En effet, la finitude
est une condition nécessaire pour construire une démarche vers le symbolique.
Et, dans l’autre sens, je reprendrais une question que j’ai déjà soulevée ailleurs
[3] :
cette propension que nous avons à proposer des
settings collectifs pourrait-elle nous
être dictée par le déficit d’intériorité dont témoignent les contemporains que nous
rencontrons dans nos pratiques ?
L’on peut, en revenant à ce concept de co-construction, mieux saisir la différence des champs d’action entre la psychanalyse et la systémique : on pourrait dire
que là où l’analyste dans sa pratique se souciera de toujours plus de symbolique, le
systémicien se souciera toujours plus du relationnel. Quelle place donne-t-on en
systémique à la sphère du symbolique ou à la sphère spirituelle par exemple, qui
sont des dimensions fondamentales de l’être humain ? V. Satir avait cependant décrit
le «mandala du soi » et faisait figurer le spirituel en tant que besoin; il est étonnant
que cela n’ait pas eu de développement postérieur.
Contextualisons maintenant la pratique du « co » dans la culture contemporaine.
S’il est un excellent outil de relation sociale horizontale et s’il permet de sortir de
l’inhibition propre à une position d’écrasement ou de marginalisation, il n’invite pas
ou trop peu à une verticalité. Que faisons-nous alors dans un contexte sociétal de
plus en plus dépouillé de verticalité et de plus en plus gagné par l’horizontal ?
Comme intervenants ou thérapeutes systémiciens, sommes-nous ouvrants ou fai-sons-nous plus de la même chose ? A quels moments de l’existence des contemporains que nous aidons, la vision écourtée de l’humain que nous proposons s’avère-t-elle féconde (probablement dans les situations de désidentité sociale, de vécu de
marginalisation ou d’indifférence) et à quels moments cette vision peut-elle résonner avec la limitation du monde ambiant et donc ne rien permettre de neuf ?
II. Le paradigme de la ressource : intérêts et limites
Ce paradigme empreint de respect invite clairement à une grande subtilité sur le
plan clinique et opérationnel; il est de plus extrêmement humain ou humaniste.
Convient-il pour autant d’en faire un paradigme passe-partout tel qu’on sent qu’il le
devient dans le discours des systémiciens ? Je voudrais porter un regard interrogateur sur ce paradigme s’il est poussé à l’extrême; autrement dit, à quel type d’effet
pervers pourrait-il conduire s’il se radicalise ?
Pourrait-il contenir un doux déni de la situation de l’altérité ?
En effet, il peut faire entrevoir l’élision de l’autre différent de moi, qui va
m’apporter quelque chose de neuf, quelque chose que je n’ai pas. Dans le paradigme
de la ressource, la relation semble se définir selon le fait que l’un n’est que le
contexte qui fera émerger la potentialité salvatrice déjà préexistante en l’autre ce qui,
à nouveau, s’inscrit dans un positionnement relationnel strictement égalitaire. Ce
type de relation ne s’inscrit donc pas dans une transaction complémentaire, avec une
position haute et une position basse, qui instaure le double phénomène du don et de la
réception, rappelant la « balance donner-recevoir », phénomène ancestral éprouvé de
tous temps par l’être humain dans ses échanges sociaux et retransmis notamment par
I. Boszormenyi-Nagy. Complémentarité ne signifie pas complémentarité rigide.
La radicalisation du paradigme de la ressource sous-entendrait-elle qu’une relation complémentaire soit devenue inacceptable ? Autrement dit, s’avère-t-il possible
d’accepter un apport de quelque chose que je n’ai pas, qui vient d’ailleurs, de ce qui
n’est pas moi et donc de ce qui institue l’altérité ?
Recevoir quelque chose qui n’est pas en moi et que je vais dès lors pouvoir intérioriser (cf. plus haut ) constitue un phénomène très différent de celui qui consiste à
me trouver en présence de l’autre, lui-même créant un contexte qui va faire émerger
(extériorisation) une ressource latente préexistante en moi. Paradoxalement, pour-rait-il y avoir dans le paradigme de la ressource un fantasme de toute-puissance dans
le sens où j’ai tout en moi et il me suffit d’accoucher ?
Le paradigme de la ressource mettrait alors l’accent sur le vecteur « femelle déjà
fécondée » et moins sur l’articulation des vecteurs « mâle et femelle », c’est-à-dire,
l’apport d’un élément extérieur qui vient féconder l’intérieur afin d’élaborer ensuite
grâce au temps de la gestation nécessaire, ce qui deviendra l’émergence, la production à « accoucher ».
La croyance au paradigme de la ressource, dans sa radicalisation, dans sa vision
de compétence incluse pourrait ainsi véhiculer ou plutôt résonner avec la culture
occidentale actuelle du « tout en soi » et, de cette manière, accentuer le rapport à soi,
l’adhérence à soi (M. Gauchet) tellement typique du contemporain qui semble devenir allergique à toute forme de complémentarité.
Enfin pourrait-il contenir dans ce même ordre d’idée ce que je nommerais une tentation ou un « ubris »ovipare qui institue l’humain comme ayant tout en lui, ce qui nous
ramène au thème de l’horizontalité auto-référentielle propre à l’orgueil occidental.
Je ne voudrais certainement pas détruire ce paradigme que j’utilise régulièrement. Il constitue une toile de fond d’une pratique et correspond à un but que l’on
poursuit, à savoir de réactiver les compétences éteintes ou latentes de nos clients. De
la sorte, il correspond à une vision du monde typiquement contemporaine. Il
convient cependant à mon sens d’en ventiler la pertinence. Car il n’en reste pas
moins qu’il y a aussi les outils que le thérapeute ou l’intervenant utilise dans ses
entretiens ou séances. Ces outils ne constituent pas alors les ressources du client
mais celles du thérapeute que le paradigme de la ressource aurait tendance à annuler.
Enfin, si ce paradigme possède de sérieux atouts, notamment dans la réappropriation identitaire de nos clients, il convient d’en limiter la pertinence, à propos de
certains champs; je pense aux contextes éducatifs et d’apprentissage qui se doivent
de connaître la relation complémentaire (C. Curonici et P. Mc Cullogh) ainsi que
ceux de la psychothérapie d’enfants, de certains adolescents, des personnalités oblatives, ou du narcissique contemporain, toutes personnes qui pourraient pâtir d’une
accentuation de l’adhérence à soi et de la tentation ovipare.
Notre époque se caractérise notamment par la dissolution de plus en plus nette de
la frontière entre le privé et le public, piliers de la pensée moderne. On peut en effet
très clairement observer ce double mouvement de dissolution : la place du sociétal
dans les familles, la présence de plus en plus importante du tiers social, l’informatique capable de tout connaître des mouvements de vos biens s’associent à un mouvement inverse qui lui, est amorcé par les individus et qu’on nomme la culture de
l’intime. Cette dernière s’exprime largement sur les ondes dans les talk show et
autres reality show.
Ces deux mouvements « co-détruisent » la distinction du public et du privé.
La systémique dont la pratique thérapeutique travaille notamment avec l’émergence émotionnelle publiée au sein d’un groupe peut très clairement résonner avec
la culture ambiante de l’« éructation » de l’intime dont nous affublent les médias. Si
la systémique exporte la cohérence propre au champ psychothérapeutique vers
d’autres champs sans se soucier du contexte dans lequel elle se dépose, cela produit
de véritables catastrophes, de la même manière qu’à une certaine époque, la psychanalyse a envahi de ses paradigmes des champs qui n’en relevaient pas. Je pense au champ
social où la notion de transfert – relevant de la personnalité psycho-familiale et n’ayant
de pertinence que dans la mesure où il est analysé ou questionné – a été confondue avec
l’empathie, – relevant de la personnalité psycho-sociale et donc relative au champ
social basal – organisant de ce fait des confusions notoires du champ d’intervention.
Dans les paddocks et coulisses de la systémique, j’ai entendu le vocable de
« groupe émotionnel ».
Défini de la sorte, à quel type de groupe social appartiendrait-il ? Quel sens ou
quelle signification ce type de groupe peut-il revêtir ? Peut-il faire naître le risque de
confondre la socialisation qu’occasionne le phénomène groupal avec la « régression
de la vie en société » que l’émotionnel pour l’émotionnel peut engendrer comme le
décrit M. Bowen ? Ce dernier insiste sur la nécessité de l’articulation entre le pôle
émotionnel et le pôle intellectuel afin d’éviter l’indifférenciation organisée par le
seul pôle émotionnel.
A ce titre un exemple. Lors d’une consultation, une patiente m’interpelle en
me demandant ce qu’est la systémique. Elle venait d’assister à une formation
qualifiée de systémique au sein de son entreprise. L’animateur tient le discours qu’il est bon que l’émotionnel s’exprime dans le travail et invite les
participants à parler des expériences émotionnelles qu’ils ont vécues dans
leur famille. Chacun s’exprime. Une personne relate un fait familial douloureux et s’effondre. Le « formateur » fait alors part d’une expérience similaire
dans son propre vécu familial. L’émotion devient de plus en plus importante
chez la participante, les autres étant très interloqués et ne saisissant nullement ce qui est en train de se dérouler.
Ce type de situation, loin d’être unique à mon sens, est un bel exemple de confusion de contexte et d’effet pervers de la culture de l’émotion qui peut aller à
l’encontre de ce qui serait pertinent dans ce type de milieu.
[4] C. Dejours, au sein de
ses interventions dans le secteur marchand, prône la réintroduction du « pathique »
dans le travail. Le « pathique » est ce que le travailleur
éprouve dans l’exercice de sa
profession, c’est-à-dire les difficultés et résistances qu’il rencontre dans l’accomplissement des tâches prescrites ainsi que dans le fait de vivre avec d’autres.
Ce pathique est bien sûr du registre du sentir tout comme l’émotionnel mais il
n’est pas le « pathos » au sens courant du terme et il concerne strictement la sphère
du travail et non la sphère du privé. Si l’expérience de ce groupe de « formation »
fait coïncider l’émotionnel avec la sphère privée, ne risque-t-elle pas de faire passer
le message que l’émotionnel ou le pathique n’a son nid que dans la sphère familiale
et privée. Comme si l’émotionnel n’existait pas au niveau d’une sphère plus
publique, à savoir celle du travail. Si c’est le cas, cette « formation » ne s’inscrit pas
dans la réintroduction du pathique et pourrait, en ne reléguant l’émotionnel que dans
la sphère privée, être au service d’un système qui déconnecte le travailleur de son
humus humain, au sein-même de son milieu de travail. Ce qui est précisément le
propre du système marchand néo-libéral actuel qui achemine vers nos cabinets de
consultation bon nombre de dépressifs.
Le groupe doit être manié avec une énorme prudence car tout groupe implique à
mon sens qu’il ait un niveau de représentation collective. Il en fait alors un phénomène reliant au niveau d’un lien instituantet créant de ce fait l’appartenance et pas uniquement un vécu d’appartenance éprouvé au seul niveau relationnel. Ainsi donc qu’est
un groupe émotionnel ? Il s’avèrerait dangereux que les modes d’être élaborés par
l’outil groupal utilisé dans le contexte de groupes déclarés thérapeutiques ne s’exportent tout d’un coup dans la culture sociale – c’est-à-dire, hors contexte thérapeutique –
et y créent des dérives. Les déchets déposés dans le social par les « psy » sont déjà bien
nombreux à notre époque et leurs effets pervers ont déjà causé suffisamment de dégâts.
La difficulté notoire de bon nombre de nos contemporains à pouvoir se penser collectivement pourrait en effet être amplifiée par des pratiques sociales pouvant engendrer un
affaissement des représentations collectives au profit des émergences individualisées.
La même question se doit d’être posée à propos d’un groupe de génogramme : à
quel type de structure sociale correspond-il ? Qu’occasionne comme type de représentation et donc de pensée collective, ce type de groupe s’il consiste en une collection de témoignages d’histoires singulières qui ne peuvent devenir un fait collectif
reliant, capable de construire une représentation collective ayant une potentialité de
« reliance-lien » au sens évoqué plus haut ? Cela n’a rien à voir avec un groupe de
travail, un groupe politique…; en bref, qu’est-ce qui institue un groupe de génogramme, et de là à quel type d’anthropologie groupale peut-il correspondre ?
La question se doit à mon sens d’être aussi posée concernant les groupes de récit
de vie et des pratiques narratives groupales; si les récits de vie n’en restent qu’à un
récit purement subjectif, ces groupes peuvent-ils créer un quelconque lien ? Pour-raient-ils ne réduire le phénomène du groupe qu’à une juxtaposition de singularités ?
Ils devraient à mon sens se dérouler d’une manière différente si l’on souhaite que le
potentiel du phénomène groupal puisse rejoindre les hauteurs de la sphère collective et
inviter à rejoindre le symbolique. Par exemple, on pourrait donner l’injonction d’un
récit qui relaterait les étapes de vie comme traversées de repères symboliques : quels
ont été à l’occasion de ces étapes de la vie privée et de la vie publique, les valeurs, les
thèmes culturels traversés et célébrés ?Je verrais dans cette tentative de« désubjectivisation » quelque chose d’infiniment plus humble, – donc de plus humain – d’une part
et d’infiniment plus reliant d’autre part, car les thèmes symboliques sont partageables,
les histoires singulières le sont forcément moins si ce n’est au seul niveau émotionnel,
avec les dérives décrites par M. Bowen, si seules les émotions guident nos actes.
Enfin, contextualisés dans notre époque, ces groupes permettraient de la sorte au
contemporain de faire une expérience nouvelle, à mon sens, ouvrante, qui consisterait
à moins « adhérer » à lui-même et à sa petite histoire singulière.
IV.Personnalité psycho-familiale, personnalité psycho-sociale
Avec ce qui vient d’être décrit, je voudrais revenir sur deux notions évoquées
plus haut et que j’emprunte à G. Mendel.
Mendel, psychanalyste ayant de plus une très longue et riche expérience des
groupes et des milieux de travail, fait remarquer que les paradigmes et la pratique de
la psychanalyse ne permettent de connaître chez l’individu que ce qui relève de sa
personnalité psycho-familiale, mais que très peu d’éléments permettent de le
connaître dans sa personnalité psycho-sociale. La ponctuation « Thérapie Familiale »
extrêmement intense dans le champ de la systémique pourrait-elle nous conduire à un
constat identique à celui de Mendel concernant la psychanalyse ? Cela pourrait-il
nous conduire si nous n’opérons pas ce genre de division à croire que le social fonctionne comme une famille ? Mendel a d’ailleurs écrit un livre dont le titre est éloquent : La Société n’est pas une famille. Je reste en effet très étonné de constater que
la majorité des centres de formation systémique font coïncider systémique avec thérapie familiale et je suis très surpris de voir de plus en plus de travailleurs sociaux systémiciens ne faire qu’un travail dont les repères sont essentiellement familialistes et
non sociaux; les questions posées à propos des groupes dans le paragraphe précédent
pourraient trouver réponse grâce aux deux concepts mentionnés ci-dessus.
Cette division me semble d’autant plus importante du fait que le social et le
sociétal sont de plus en plus présents au sein même de l’édifice familial et que si
nous voulons mieux comprendre bon nombre de tableaux psychopathologiques
véhiculés par nos patients que certains nomment « nouvelles pathologies », c’est
moins à mon sens en piochant le familial que l’on y parviendra mais en questionnant
le socio-psychologique et donc le sociétal.
Dans notre tâche de formateur, par exemple, il me semble important d’exercer
une vigilance extrême par rapport à la culture que nous véhiculons. Système veut-il
dire automatiquement famille ? Si c’est le cas nous risquons de répandre la famille
comme culture. Or, la famille ne peut devenir une culture car la famille, de tout
temps a été un milieu qui prépare à l’entrée et à la participation à la société et donc à
la culture. Une culture constituée du seul fait familial serait l’absence de culture. Si
un travail social ou un travail s’inscrivant dans un groupe autre que familial est
imprégné voire envahi d’une culture essentiellement ou exclusivement familialiste,
ne tombe-t-on pas dans ce que l’on pourrait nommer un « inceste culturel »? La
question se doit d’être en tout cas amenée.
Un fait illustre bien le familial comme culture. Dans un groupe de formation
j’amène la question suivante à une assistante sociale : « Quelle était l’ambiance
idéologique que tu as perçue dans l’école d’assistants sociaux où tu as étudié à
l’époque et comment cette idéologie a-t-elle influencé ou structuré la façon dont
tu vois ton travail et dont tu mènes tes interventions ?» Question éminemment
systémique mais pas familialiste, à laquelle je demandais de réfléchir pour la
prochaine séance de formation. Sa réponse a été la suivante :« Je ne comprends
pas ta question et je n’ai pas pu y répondre. Par contre tu m’aurais questionné
sur ce qui dans ma famille d’origine a fait que je suis devenue assistante
sociale, j’aurais pu te répondre. » Ceci montre bien que la culture psycho-fami-lialiste trop appuyée dans certains milieux débouche sur des obturations mentales regrettables avec des risques de décontextualisation du travail.
V. Sciences affectives et constellations affectives
Sciences affectives, voici un autre vocable glané dans les paddocks. Il était utilisé en lieu et place du vocable « Sciences humaines ». Il semble traduire le rétrécissement de l’humain au seul champ de l’affectif, de l’émotionnel. Comme stipulé
plus haut, quelle place dès lors pour le Symbolique ou le Spirituel notamment, et
quelle voie royale pour une « régression de la vie en société »?
La constellation affective est un nouveau mot utilisé pour nommer les familles
recomposées. N’y a-t-il pas un danger de réduire le phénomène de la famille à une
constellation d’une part, et à sa seule facette affective d’autre part ? Quelle représentation collective peut amorcer une constellation ? Tout comme le réseau, très probablement aucune.
VI. La systémique progresse-t-elle ou se dédifférencie-t-elle ?
L’arrivée du paradigme narratif dans le champ de la systémique m’a beaucoup
interpellé, dans le sens où il était annoncé comme le nouvel œuf de Colomb. Il y a là
quelque chose d’irritant, et je l’ai déjà mentionné dans d’autres écrits. En effet le
récit de la systémique tel qu’indiqué plus haut fait débuter l’histoire de cette dernière en éludant une période antérieure à celle-ci : la psychanalyse. Or le travail avec
le récit est précisément une pratique qui a toujours existé dans la psychanalyse et
dans les psychothérapies connexes. Qui dans sa formation en psychologie ou en
psychiatrie n’a pas été spontanément formé à la technique du récit que l’on questionnait ou interprétait, ouvrant de la sorte à une autre vision des choses et permettant à l’individu de se réapproprier son histoire ? Je n’ai jamais compris comment la
systémique a osé reprendre à son compte comme une innovation ce mode d’intervention. Naïveté, amnésie, ou orgueil de la culture autopoiétique quand il s’agit précisément d’hétéropoièse ?
Alors le paradigme narratif est-il une évolution, un retour aux sources, une
régression ou tout simplement une dédifférenciation ?
Dans un tel contexte, va-t-on s’acheminer vers d’autres dédifférenciations ? va-t-on
promouvoir le « conversationnel »? c’est-à-dire ce qui se passe dans tout lieu social
depuis des millénaires, de l’agora au bistrot contemporain qui s’appellera sans doute
« co-conversationnel » et très probablement d’ici quelques années, participera-t-on à
une nouvelle découverte de l’« E-CO-UT », E, pour émergence ou émotion, au
choix, CO, pour le « co » bien-entendu, et le UT particule latine signifiant « pour » et
indiquant le désir ?
Comme en témoignent les néologismes « co-construction » (qui ne m’a jamais
paru rien d’autre que l’échange social au sens de partage tel que les humains l’ont
expérimenté depuis la nuit des temps), et « constructionnisme » qui ne me semblent
pas éloignés de la démarche épistémologique, le chic de la systémique résiderait en
sa capacité de nommer avec des concepts nouveaux et interpellants, le produit de
ses dédifférenciations successives.
VII. Petit essai sur le sexe de la thérapie familiale
Dans ma pratique, dans l’étude de certains paradigmes fondateurs de la pensée
systémique, dans les a priori et les croyances baignant les théorisations, et surtout,
en observant et en ressentant l’ambiance d’une séance ainsi que le climat des
échanges entre systémiciens, il m’a toujours semblé que le sexe de la thérapie familiale se baladait beaucoup plus près des archétypes féminin et maternel que masculin ou paternel.
Pour développer le propos, il convient de se remémorer les notions d’archétypes
féminin et masculin. Si le féminin se caractérise par l’accueil, le fait d’être proche,
le souci d’égalité, le relationnel, c’est-à-dire tout ce qui touche à la proximité, le
masculin sera, lui du côté de ce qui distingue, s’éloigne, se détache, tels la pensée,
l’esprit, la raison et la spiritualité. L’archétype maternel recouvre l’encerclement,
l’englobement, la totalité, le même et l’indistinct, l’archétype paternel s’inscrit dans
la séparation et la différence, c’est-à-dire, ce qui crée du distinct.
- a) Relevons à présent ce qui tient plus du féminin et du maternel :
- la thérapie familiale, comme la systémique, procède d’une vision du monde
globalisante et rejoindrait de ce fait le maternel;
- l’abolition de la séparation entre la partie et le tout va très nettement dans
cette même direction;
- le fait que les théories systémiques ne sont nullement rapportées au sexe ou au
genre, indiquerait une sérieuse tendance à l’indistinct (archétype maternel);
- la vision du monde selon le « tout est relationnel »s’avère typiquement féminine;
- l’éthique égalitaire et de redistribution également;
- le setting collectif dans son accueil rejoint la totalité;
- les concepts de totalité, sommativité, touchent bien évidemment ces mêmes
sphères;
- ainsi que tout simplement la place donnée à l’enfant et à la famille dans la
pratique;
- par ailleurs, il y a quelques années, s’était déroulé à Bruxelles un congrès
organisé par une école de formation, intitulé très justement « La place des
pères en thérapie familiale ». Aurait-on imaginé un congrès qui aurait pu
s’intituler « La place des mères en thérapie familiale »?
- enfin, dans les années 1980-90, le féminisme s’est montré présent dans le
courant systémique, plus à mon sens que dans le courant psychanalytique ou
comportementaliste.
- b) Que pourrait-on maintenant relever de ce qui serait de l’ordre du masculin au
sein de ces pratiques ?
- les approches structurales;
- les sous-systèmes;
- les frontières;
- les tâches et prescriptions (reprochées très nettement par les constructivistes);
- les mythes familiaux;
- la question des croyances (E. Dessoy);
- la différenciation du soi (M. Bowen).
De façon générale, il me semble percevoir beaucoup plus de féminin dans ce
mouvement : la réticence à sérier les champs, comme je l’ai maintes fois précisé
dans cet article, la faible préoccupation symbolique, la tendance à l’indistinction
public-privé, l’accueil soucieux de proximité et de connotation positive.
Comparons maintenant la thérapie familiale à la psychanalyse. Il me semble que
cette dernière s’inscrit beaucoup plus nettement dans le masculin : logos nettement
plus développé, théories sexuées, place du symbolique, distinction très nette entre le
public et le privé dans le setting d’intervention, le divan qui permet de décoller du
réel pour laisser libre cours à l’imaginaire, climat d’accueil moins spontanément
chaleureux maximalisant d’emblée une certaine distance ainsi qu’une maximalisation de la distinction des positions.
Il est intéressant de comparer ces deux mouvements psychothérapeutiques en les
replaçant dans leur contexte historique. Freud a développé ses théories dans le
contexte où la science moderne « diviseuse » décrit la nature des choses et l’énergie,
et à une époque où la scène culturelle, encore exclusivement masculine, développe
un modèle et une pratique plus empreints de masculin. La thérapie familiale, qui
prend naissance dans la seconde moitié du XXe siècle, à un moment où le féminin
commence à s’inscrire dans le culturel, va produire une vision des choses, selon
moi, plus inscrite dans le féminin, quoiqu’en dise le courant systémique féministe
des années 80.
Dans les conférences, congrès et colloques, les systémiciens affectionnent particulièrement de s’exprimer par une mise en scène ou un jeu de rôle, ce qui est cohérent
avec les théorisations ayant trait au relationnel. Il s’inscrit donc dans le niveau de la
présentation et est en accord avec le souci de porter le regard sur ce qui se montre plus
que sur l’essence des choses. Les analystes, quant à eux s’expriment avec un très net
penchant pour le discours, lequel se détache de la concrétude et rejoint dans le champ
de la condition humaine et du symbolique.
Pour terminer cet article, je serai fidèle à mon inscription dans le mouvement systémique en relatant un dernier double paradoxe concernant toujours la comparaison
entre la psychanalyse et la systémique observée lors de conférences ou de colloques.
Alors que la psychanalyse s’inscrit dans la ponctuation du sujet désirant et singulier,
les discours des psychanalystes sont très stéréotypés et ne cessent de relater un savoir
commun; je pourrais dire de façon très caricaturale : il n’y a rien qui ressemble plus
au discours d’un psychanalyste que le discours d’un autre psychanalyste.
Quant au systémicien, vu que son ancrage prend racine dans le social, l’on s’attendrait à ce qu’il fasse part d’une pensée ou d’une pratique collective, et l’on constate
qu’il se montre beaucoup plus enclin à parler de son propre style d’intervention.
Si les premiers se positionnent très clairement du côté de la filiation et de la transmission d’une théorie, avec le piège du dogmatisme sclérosant (observable et
observé), les seconds se positionnent du côté d’une authenticité créatrice dans la pratique avec le piège du narcissisme et de l’adhérence à soi (observables et observés).
·
Ausloos G. (1995): La compétence des familles, Toulouse, Eres-Relations.
·
Bowen M. (1984): La différenciation du soi, Paris, ESF.
·
Curonici C. et Mc Cullogh P. (1997): Psychologues et enseignants, Bruxelles, De Boeck.
·
Dejours C. (1998): Souffrance en France, Paris, Points.
·
Demunck J. (1992): L’état social dépassé, La revue nouvelle, 5.
·
Dessoy E. (1993): Le milieu humain I : De l’intérêt du concept en psychothérapie institutionnelle et en
approche systémique, Thérapie Familiale, Genève, XIV, 4,311-330.
·
Fourez B. (1998): « Docteur, je manque de confiance en moi », Cahiers de psychologie clinique, LouvainlaNeuve, De Boeck, X, 173-196.
·
Gauchet M. (1998): La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard.
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Mendel G. (1993): La société n’est pas une famille, Paris, La découverte.
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Mugnier J.-P. (1996): Les stratégies de l’indifférence, Conférence donnée à Bruxelles.
·
Sfez L. (1988): Critique de la communication, Paris, Le Seuil.
·
Tilmans-Ostyn E., Meynckens-Fourez M. (sous la direction de), (1999): Les ressources de la fratrie, Toulouse, Erès-Relations.
·
Waternaux B. (1998): Editorial – Systémique : chronique d’une mort annoncée ? Et pourtant…, Thérapie
Familiale, Genève, XIX, 4,301-308.
[*]
Psychiatre, psychothérapeute, formateur à l’approche systémique et à la thérapie familiale au Centre
Chapelle-aux-Champs, U.C.L., Clos Chapelle-aux-Champs, B.1200 Bruxelles.
[1]
Le changement est notre outil thérapeutique et nous le mettons en œuvre pour permettre à nos patients
ou clients de sortir de leur souffrance ou dysfonctionnement et de se réinscrire de la sorte dans la
santé : il ne conviendrait nullement de commencer à croire ou de répandre le fait que la santé réside
dans le changement. Il s’agirait d’une regrettable rumeur théorique ou d’une propagande pour une culture incapable d’assurer une stabilité.
[2]
Titre d’un livre rédigé par Robin Skynner et John Cleese, aux éditions Eshel, Paris, 1987.
[3]
Fourez B., « Liberté, égalité, fraternité », 1
er
chap. du livre :
Les ressources de la fratrie.
[4]
M. Selvini-Palazzoli nous rappelle que « la confusion des contextes engendre la confusion des communications ».