Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
104 pages

p. 103 à 103
doi: en cours

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Volume 22 2001/2

2001 THÉRAPIE FAMILIALE

Systémique : limited or unlimited company ?

Bernard Fourez  [*] Bernard Fourez Metsijsdreef 42 B-3090 Overijse
En replaçant le courant systémique dans le contexte de la sociologie contemporaine, l’auteur propose un questionnement et une réflexion sur certains discours et pratiques systémiques. Il essaie de préciser leurs pertinences et leurs limites voire leurs dangers. L’auteur élaborera de la sorte quelques critiques et amènera l’idée que la systémique et la thérapie familiale reflètent plutôt des caractéristiques féminines. Mots-clés : Emergence, Culture, Société, Limites, Féminin. The autor takes the systemic current in the context of the contemporaneous sociology and proposes questions and considerations about different discourses and practices. He tries to define pertinences and limits or even dangers. The autor will elaborate some critics and propose the idea that family therapy is feminine.Keywords : Emergence, Culture, Society, Limits, Feminine. Al remplazar la corriente sistemica en el contexto de sociologia contemporánea, el autor propone un cuestionamento, y una reflexión sobre ciertos discursos y practicas sistemicas. Intenta precisar sus pertinencias y sus límites, sus peligros. El autor elabora de esta manera algunas críticas y trae la idea que la sistemica y la terapía familiar evoquen más bien características femininas.Palabras claves : Cultura, Sociedad, Límites, Características femininas.
Ma clinique et ma pratique de formateur m’ont toujours amené à me poser des questions et à formuler des critiques par rapport à la pensée systémique d’une part, son décours et son devenir d’autre part.
Dans cet article, je me propose de parcourir quelques-unes de ces questions ou remises en questions. Pour ce faire, je prendrai pour source de réflexion des mots, des touches ou accents de discours, des façons de concevoir et de parler que j’ai pu glaner dans certains écrits, et surtout dans ce qui constituerait l’ambiance systémique éprouvée lors de discussions entre systémiciens, lors de congrès et colloques, dans des séances cliniques….
Tous ces éléments relevant à la fois du digital (les vocables utilisés) et de l’analogique (le ton, l’enthousiasme, les fractions théoriques non dites ou complètement éludées) constituent un humus extrêmement riche en informations pour observer, relever et étudier comment parle un courant théorique au travers d’un praticien qui l’incarne et qui l’énonce. Ceci vaut pour tous les courants théoriques bien entendu. Nous pouvons alors élaborer des hypothèses concernant les croyances traversant le discours et donc le champ théorique, croyances dans lesquelles et au nom desquelles le praticien ou formateur s’exprime et qui façonneront une éthique particulière. Je reprends ici les notions d’E. Dessoy à savoir les trois foyers (ambiance, éthique, croyance) organisateurs du milieu humain, en m’attachant à un milieu particulier, celui des systémiciens.
J’aurais pu appeler cet article « Dans les paddocks de la systémique » en analogie avec les milieux du sport automobile où les rumeurs qui y prennent naissance (notion de qualité émergente propre aux systèmes) sont révélatrices des tendances et des enjeux de la saison présente et de la suivante. En effet il est important à mon sens de s’intéresser à ce que j’ai depuis longtemps nommé les « rumeurs théoriques ». J’ai souvent pu les entendre dans les milieux de l’aide et constater qu’elles façonnent des modes d’intervention et des positionnements rigides qui ne sont plus jamais remis en question et qui deviennent une culture d’intervention. C’est un phénomène bien connu sous le nom d’effet social d’un message qui peut parfois déconstruire le message initial ou amener des effets pervers. Un exemple de cela peut se percevoir à propos du refoulement dont la « rumeur théorique » a tronqué le message initial : ce qui constitue la névrose n’est nullement le fait de refouler mais l’échec du refoulement, ce qui peut laisser croire que le refoulement est mauvais ou pathologique en soi. Cette dérive amorce des pratiques crispées sur le « il faut tout se dire » dans la transparence béate et absolue quoi qu’il en soit.
Je tenterai ainsi de m’interroger sur les croyances en amont des théorisations systémiques et j’envisagerai les impacts possibles sur les mentalités en aval. Je proposerai donc une contextualisation de la systémique.
Pour terminer, j’aborderai une réflexion sur le genre – masculin ou féminin – de certains paradigmes et ponctuations de la systémique.
 
Quand la systémique se raconte
 
 
En 1991, au Congrès organisé à Lyon par la revue Thérapie Familiale, C. Sluszki nous retrace l’histoire de la systémique en faisant défiler les différentes étapes de celle-ci : communication, systèmes fermés, systèmes ouverts, cybernétique 1, cybernétique 2, auto-organisation, constructivisme… pour nous annoncer l’avènement du nouveau venu : le paradigme narratif. Ce récit de l’histoire de la systémique que l’on a d’ailleurs maintes fois réentendu par la suite, m’a toujours interpellé quant à sa façon de mettre à la suite les unes des autres des étapes dont la raison du saut de l’une à l’autre semble plus ou moins obscure. Quelles ont été les situations cliniques dans les champs psychologique, psychiatrique, d’intervention sociale, ou éducative…pour lesquelles tel ou tel modèle s’est avéré pertinent et jusqu’où ? A l’inverse, pour quelles autres situations le modèle s’est-il montré impertinent, ce qui a justifié le passage à un autre modèle ? Qu’a permis ce nouveau modèle avant d’être complété par un suivant, voire même radicalement modifié ? Je parle bien ici de pertinence d’intervention et non d’enthousiasme du clinicien pour un nouveau jouet; en effet, un modèle théorique ne serait-il qu’un objet de mode ou pourrait-il précisément concerner un type d’intervention ou un champ clinique spécifiques ? Ou bien, un modèle s’avère-t-il un mode d’intervention accordé à une anthropologie particulière relative au contexte historique dans lequel il a pris naissance ?
Je développerai ce propos plus loin.
Ce type de démarche qui s’inscrit dans une définition des choses et forcément dans une division – toute définition divise et sépare – semble susciter l’allergie chez beaucoup de systémiciens, à mon sens car la séparation, la division, met en question une croyance qui traverse la systémique; en effet, vu qu’elle s’inscrit dans une visée globalisante, la systémique pourrait-elle être en conflit de loyauté si elle se mettait à diviser ou à trop définir ? La tendance à l’indistinction entre la partie et le tout dans laquelle s’inscrit le credo de la deuxième cybernétique l’invite-t-elle à amenuiser le souci de la définition selon le type d’intervention ou selon le champ éducatif, pédagogique, organisationnel, social, psychothérapeutique, sociothérapeutique ? Je suis convaincu pourtant que ce type de questionnement ne met nullement en péril la pensée systémique vu que précisément il aiguiserait le repérage des contextes dans leurs différences. Cependant, il impliquera tôt ou tard de questionner la nature de la pensée systémique ou d’une pratique systémique et là pourrait se pointer un paradoxe : définir la systémique dans sa nature, elle qui instigue à une pensée et une vision du monde non selon la nature des éléments mais selon le fait de la mise en relation des éléments.
Contingentée au sein de ces paradigmes et de ces croyances, la systémique ne peut dès lors que très peu se baliser ou se limiter. Risque-t-elle alors d’être condamnée à un déroulement selon les faits, selon l’événement, qui la ferait voguer d’adhésion en adhésion, d’adaptation en adaptation – gentiment qualifiée de créatrice – et de la sorte rester fidèle à son éthique fondatrice, à savoir une éthique de changement [1] ?
La question du sens ou plus précisément de ce qui symbolise la systémique a toujours été la question centrale qui a nourri ma recherche à son propos, recherche qui m’a suscité maintes fois l’image du sombre labyrinthe « minotauréen ». Quel pourrait être un fil d’Ariane ?
Au nom de quoi la systémique énonce-t-elle ses théories et ses propos, ou qu’est-ce qui pourrait contextualiser le décours de la pensée systémique et de ses différentes émergences théoriques ?
En questionnant la sociologie et en me fiant à ma conviction que l’essence de la systémique prend ses racines dans le social, quelques bribes de réponses sont progressivement apparues. Peut-être, la systémique flotterait-elle, surferait-elle sur les vagues de l’évolution récente de la mentalité contemporaine occidentale.
En d’autres termes, le décours de la pensée systémique mime-t-il la contemporanéité – ce qui est intéressant –, sans toutefois l’énoncer – ce qui est dommage –? Vu comme cela, nous pourrions relier certaines étapes aux récentes évolutions socio-logiques.
Ainsi donc, la thérapie familiale acquiert de l’importance dans le courant des années 1950-1960 lorsque la place de la famille a repris un essor dans le contexte de l’après-guerre.
Dans les années 60, période des « Teenagers » où l’enjeu sociologique semblait être la libération des adolescents, la thérapie familiale s’est associée à l’antipsychiatrie avec un fort accent porté à la question du pouvoir d’une part, à la contestation en préparation d’autre part, et à un certain blâme des familles dont l’homéostasie pouvait freiner l’émancipation des jeunes. En même temps, le souci égalitaire présent dans les sociétés installant la démocratie transpirait dans les théories qui affichaient une éthique de redistribution : la souffrance du patient identifié se doit d’être répartie sur l’ensemble du système afin d’aider l’individu à s’en sortir. L’éthique de redistribution était dans l’air occidental du fait de l’apogée d’une chance économique et culturelle pour tous, liée à l’installation des réalités démocratiques et de l’état providence. Les années 1965-1975 sont, d’ailleurs, très clairement, le moment de la redistribution économique avec une chance économique pour presque tous.
Les années 1975-1985 connaîtront les écrits tels que Changements, paradoxes et psychothérapie ainsi qu’une hyper-abondante littérature sur le phénomène de la crise; n’étions-nous pas précisément à cette époque dans la crise économique consécutive au choc pétrolier de 1973 qui nous contraignait à porter de l’intérêt à tout ce qui pouvait relever de la crise d’une part et des changements qu’il convenait d’entrevoir d’autre part ?
La grande mouvance de l’autonomie liquide peu à peu les croyances religieuses et les attentes du « grand soir » et permet le sacre de l’individualisme; nous sommes alors dans les années 1980–1990. A ce moment, la systémique est prête à connaître la mise en place du constructivisme – véritable cerise sur le gâteau du relativisme – dans lequel l’hypersubjectivisme et le culte de la singularité semblent être le maître mot et où l’on pense de plus en plus histoire singulière et de moins en moins histoire collective. La possibilité de se penser collectivement s’étiole progressivement. On peut d’ailleurs se demander ce que le constructivisme, dans sa radicalité, est venu faire dans la systémique, tellement incluse dans le social.
La liquidation des idéologies a-t-elle organisé dès lors le repli identitaire sur l’histoire singulière et son récit, et permis de la sorte l’épanouissement du narratif ?
Tout cela aboutit à ce que les sociologues décrivent pour le début des années 90 : l’avènement de la post-modernité, c’est-à-dire, une mosaïque sociale d’assemblage d’individus juxtaposés et négociant leur co-existence. Le « co », déjà présent dans les travaux de G. Bateson avec le concept de co-évolution peut ainsi se mettre à fleurir intensément. La systémique y souscrit et s’inscrit dès lors dans la post-modernité, non sans enthousiasme; le réseau devenu le nouveau mode d’être ensemble prend ainsi de la vigueur en même temps que l’internet et les GSM l’indiquent dans la vie du contemporain.
Fin des années 90, l’écologie bat son plein, la question de l’éthique se fait de plus en plus entendre dans la société, avec notamment l’éthique de la responsabilité et du citoyen. Là encore la systémique y souscrit et elle reprend, dans son jargon, l’éthique de la responsabilité alors que la question de l’éthique n’avait jamais été très abondamment développée jusqu’ici. Enfin, la virtualisation des repères collectifs, liée à la mondialisation, amorce un regain d’intérêt pour la famille et le repli sur celle-ci, dernier bastion d’un collectif représentable. Cela permet à la famille de devenir compétente et non plus La famille, comment en réchapper [2]. Il en est de même, pour la fratrie : le paradigme de la ressource devient la nouvelle émergence.
Très récemment, les questions de l’intergénérationnel et de la transmission semblent revenir en force. L’importance accordée aux théories déjà anciennes de I. BoszormenyiNagy souligne le regain d’intérêt pour les notions de filiation et de transmission. Ces deux dimensions semblent pourtant s’éteindre de plus en plus dans un monde qui ne se caractérise que par sa vitesse évolutive; on ne parle jamais autant d’une chose que quand elle tend à disparaître.
Ainsi, donc, à partir de ce type de contextualisation, la vision des modèles successifs m’amènerait à énoncer la question suivante : « En quoi nos théories et nos pratiques d’intervention, émergence en phase avec une sociologie contemporaine permettent-elles de mieux nous représenter les maladies ou les dysfonctionnements psychologiques et psychosociaux, eux-mêmes émergence du contexte sociétal ? Et en quoi nos nouveaux outils d’intervention nous procu-rent-ils une meilleure rencontre avec nos clients ou patients car ces outils seraient précisément en phase avec leur mode d’être sociologique ?»
Prenons un exemple : les approches théoriques concernant les adolescents ont été très fortement basées sur la différenciation et les stades de vie, au début de la systémique. Sans doute, les adolescents que nous voyions à l’époque suscitaient ce type de théorie. Par contre, aujourd’hui, nous voyons aussi un autre type de problématique adolescentaire qui semble nous montrer non pas une difficulté à sortir de la famille mais à y être, tout simplement.
Cela voudrait dire que bon nombre d’adolescents nous arrivent actuellement avec un tableau traduisant bien plus le « manque » de famille – c’est-à-dire une raréfaction des échanges et des apports au sein même des familles – que le « trop » de famille. Ces tableaux cliniques évoquent les situations de vécu d’indifférence théorisées de façon intéressante par J.P. Mugnier. A ce moment, le paradigme du « co », qui est exclusivement social, devient intéressant dans ces situations-là pour tenter de réactiver dans une sphère plus privée ou plus sécurisante des patterns relationnels et d’échanges sociaux fondamentaux pour l’élaboration d’un humain.
En effet, la famille est de plus en plus traversée par le sociétal, qu’il s’agisse des fax, GSM, TV, internet ou intervenants sociaux et éducatifs de toutes sortes constituant ce que l’on nomme le tiers social. La place du familial devient bien moins fondatrice dans le développement de l’enfant et de l’adolescent qui semblent de ce fait devenir de plus en plus tôt un citoyen; on voit, à ce titre, se développer des débats politiques entre des enfants et les politiciens.
Tout cela a donc bien changé depuis l’époque de Freud où la famille nucléaire était la plus répandue et la plus à son apogée, ce qui a nourri et engendré la théorisation du développement de l’enfant à partir de la seule expérience familiale. Tout cela a bien changé, à notre époque où le modèle familial dominant semble quitter celui du nucléaire qui est le modèle d’une sociologie bourgeoise pour devenir celui de la famille recomposée. Ce dernier figure très clairement cet élargissement au social et s’avère de la sorte beaucoup plus en phase avec la notion de réseau.
Bien sûr, il existe encore des malades du « trop » de famille mais il existe beaucoup de malades du « trop peu » de famille. Il est évident qu’au sein d’un système sociétal, les vitesses d’évolution sociologique sont différentes d’une famille à l’autre et il est donc irréel de penser que les métamorphoses des sous-systèmes se déroulent au même moment de l’Histoire et de la même manière pour tous.
En conclusion, tout ceci voudrait dire que nos nouveaux points de vue, nos nouvelles théories pourraient être vues comme des émergences suscitées dans la rencontre d’êtres humains évoluant dans des glissements anthropologiques et qui seraient d’une part en accord avec cette évolution et nous permettraient, d’autre part, d’intervenir au sein de cette anthropologie. Dès lors, nous ne sommes plus dans une succession morcelée de théories de tout poil se juxtaposant les unes aux autres sur la ligne du temps.
Si l’on en reste au récit de juxtaposition, c’est comme si la systémique se déclinait hors contexte et hors circularité, ce qui pourrait constituer un sacrilège pour les systémiciens ou du moins un formidable paradoxe. Enfin, cela montre que parler de système n’a aucun sens si le mot système n’est pas qualifié : système moderne, système post-moderne, système patriarcal, matriarcal, social, familial… Idem pour l’éthique. On entend de plus en plus souvent prononcer la phrase : « Ce n’est pas éthique » ou « C’est éthique ». De quelle éthique s’agit-il, éthique égalitaire, éthique commerciale, éthique de responsabilité ?…
Qualifier implique de diviser et donc de pouvoir limiter les pertinences et les visions du monde : cela permettrait d’envisager une systémique de type « Limited Company ».
Je me propose maintenant d’aborder la seconde partie de cet article qui consiste à passer en revue divers concepts devenus très à la mode dans le jargon et dans la pensée systémique et d’en étudier l’intérêt et les limites voire les dangers ou leur côté pervers dès lors qu’ils se radicalisent ou se généralisent sans discussion, interrogation ou remise en question.
 
I. La co-construction : intérêts, limites et dangers
 
 
La particule du « co » est de plus en plus présente dans les bouches et écrits des systémiciens qui semblent s’en gargariser avec moult délectation. Le « co » indique et révèle le partage et la réciprocité; à ce titre il rejoint la croyance égalitaire fondatrice de la systémique et l’éthique de partenariat.
Quels sont les champs dans lesquels cette éthique humaniste trouve sa pertinence, quels sont les champs où elle n’est pas toujours tenable ni souhaitable, quels sont les moments d’une intervention où elle n’est pas praticable ? Voici quelques questions à se poser.
Par ailleurs, un autre point m’interpelle à son propos : le mot co-construction est le plus souvent émis sans autre qualificatif. Alors que le mot « construction » est d’habitude suivi d’un substantif ou d’un adjectif, (construction d’une maison construction scientifique…) le mot « co-construction » semble se suffire à lui-même. S’il en est ainsi, il invite à ne pas préciser au nom de quoi la co-construction s’inscrit et nous met sur la piste du seul fait relationnel des deux constructeurs sans donner de chance au niveau de la représentation ou de la symbolisation qui l’une et l’autre vont bien au-delà de la relation.
Non qualifiée, la co-construction semble donc ne se déployer que dans le seul fait relationnel; là réside indubitablement sa force mais aussi sa limite : en effet, comment peut-elle faire accéder à des niveaux plus inscrits dans la verticalité, comme le symbolique ou la transcendance qui sont éminemment constitutifs de l’âme humaine ? A ce point-ci, nous percevons très nettement la limite du paradigme systémique, dans le sens où il ponctue une vision de l’homme limitée au champ de la relation qui n’est qu’une fraction collant de très près au concret du fait humain. La capacité à décoller du strict événement humain me semble trop maigre dans la pensée systémique.
Que faisons-nous avec des modèles peu enclins à susciter les niveaux de la représentation et de la symbolisation, niveaux qui sont fondateurs de la capacité à se constituer une intériorité et de là une capacité à penser. Sans intériorité, sans pensée, il devient difficile voire impossible notamment de pouvoir affronter un moment de solitude. Or, nous constatons qu’une caractéristique de l’être contemporain occidental consiste en sa fragilité face à la solitude, liée en partie à mon sens à son déficit de pensée. Ne supportant pas un moment de solitude, rejoint-il dès lors un réseau qui aménagera son incapacité d’être seul ?
D’où une question fondamentale à mon sens : face à un contemporain incapable de connaître ou de vivre un moment de solitude, sommes-nous enclins à le mettre en réseau ou allons-nous travailler avec lui la construction d’une intériorité pour qu’il puisse vivre sa solitude ? Cette question rejaillit de façon circulaire d’ailleurs sur nos propositions de settings d’intervention : un setting collectif favorise-t-il l’intériorité ou invite-t-il plus, du fait de la mise en interactivité, à favoriser l’expressivité, vecteur inverse de celui de l’intériorité ?
Je crains que le réseau, dans l’infinitude qui le caractérise, ne soit pas capable de créer des représentations et d’amorcer un accès au symbolique. En effet, la finitude est une condition nécessaire pour construire une démarche vers le symbolique.
Et, dans l’autre sens, je reprendrais une question que j’ai déjà soulevée ailleurs [3] : cette propension que nous avons à proposer des settings collectifs pourrait-elle nous être dictée par le déficit d’intériorité dont témoignent les contemporains que nous rencontrons dans nos pratiques ?
L’on peut, en revenant à ce concept de co-construction, mieux saisir la différence des champs d’action entre la psychanalyse et la systémique : on pourrait dire que là où l’analyste dans sa pratique se souciera de toujours plus de symbolique, le systémicien se souciera toujours plus du relationnel. Quelle place donne-t-on en systémique à la sphère du symbolique ou à la sphère spirituelle par exemple, qui sont des dimensions fondamentales de l’être humain ? V. Satir avait cependant décrit le «mandala du soi » et faisait figurer le spirituel en tant que besoin; il est étonnant que cela n’ait pas eu de développement postérieur.
Contextualisons maintenant la pratique du « co » dans la culture contemporaine. S’il est un excellent outil de relation sociale horizontale et s’il permet de sortir de l’inhibition propre à une position d’écrasement ou de marginalisation, il n’invite pas ou trop peu à une verticalité. Que faisons-nous alors dans un contexte sociétal de plus en plus dépouillé de verticalité et de plus en plus gagné par l’horizontal ? Comme intervenants ou thérapeutes systémiciens, sommes-nous ouvrants ou fai-sons-nous plus de la même chose ? A quels moments de l’existence des contemporains que nous aidons, la vision écourtée de l’humain que nous proposons s’avère-t-elle féconde (probablement dans les situations de désidentité sociale, de vécu de marginalisation ou d’indifférence) et à quels moments cette vision peut-elle résonner avec la limitation du monde ambiant et donc ne rien permettre de neuf ?
 
II. Le paradigme de la ressource : intérêts et limites
 
 
Ce paradigme empreint de respect invite clairement à une grande subtilité sur le plan clinique et opérationnel; il est de plus extrêmement humain ou humaniste. Convient-il pour autant d’en faire un paradigme passe-partout tel qu’on sent qu’il le devient dans le discours des systémiciens ? Je voudrais porter un regard interrogateur sur ce paradigme s’il est poussé à l’extrême; autrement dit, à quel type d’effet pervers pourrait-il conduire s’il se radicalise ?
Pourrait-il contenir un doux déni de la situation de l’altérité ?
En effet, il peut faire entrevoir l’élision de l’autre différent de moi, qui va m’apporter quelque chose de neuf, quelque chose que je n’ai pas. Dans le paradigme de la ressource, la relation semble se définir selon le fait que l’un n’est que le contexte qui fera émerger la potentialité salvatrice déjà préexistante en l’autre ce qui, à nouveau, s’inscrit dans un positionnement relationnel strictement égalitaire. Ce type de relation ne s’inscrit donc pas dans une transaction complémentaire, avec une position haute et une position basse, qui instaure le double phénomène du don et de la réception, rappelant la « balance donner-recevoir », phénomène ancestral éprouvé de tous temps par l’être humain dans ses échanges sociaux et retransmis notamment par I. Boszormenyi-Nagy. Complémentarité ne signifie pas complémentarité rigide.
La radicalisation du paradigme de la ressource sous-entendrait-elle qu’une relation complémentaire soit devenue inacceptable ? Autrement dit, s’avère-t-il possible d’accepter un apport de quelque chose que je n’ai pas, qui vient d’ailleurs, de ce qui n’est pas moi et donc de ce qui institue l’altérité ?
Recevoir quelque chose qui n’est pas en moi et que je vais dès lors pouvoir intérioriser (cf. plus haut ) constitue un phénomène très différent de celui qui consiste à me trouver en présence de l’autre, lui-même créant un contexte qui va faire émerger (extériorisation) une ressource latente préexistante en moi. Paradoxalement, pour-rait-il y avoir dans le paradigme de la ressource un fantasme de toute-puissance dans le sens où j’ai tout en moi et il me suffit d’accoucher ?
Le paradigme de la ressource mettrait alors l’accent sur le vecteur « femelle déjà fécondée » et moins sur l’articulation des vecteurs « mâle et femelle », c’est-à-dire, l’apport d’un élément extérieur qui vient féconder l’intérieur afin d’élaborer ensuite grâce au temps de la gestation nécessaire, ce qui deviendra l’émergence, la production à « accoucher ».
La croyance au paradigme de la ressource, dans sa radicalisation, dans sa vision de compétence incluse pourrait ainsi véhiculer ou plutôt résonner avec la culture occidentale actuelle du « tout en soi » et, de cette manière, accentuer le rapport à soi, l’adhérence à soi (M. Gauchet) tellement typique du contemporain qui semble devenir allergique à toute forme de complémentarité.
Enfin pourrait-il contenir dans ce même ordre d’idée ce que je nommerais une tentation ou un « ubris »ovipare qui institue l’humain comme ayant tout en lui, ce qui nous ramène au thème de l’horizontalité auto-référentielle propre à l’orgueil occidental.
Je ne voudrais certainement pas détruire ce paradigme que j’utilise régulièrement. Il constitue une toile de fond d’une pratique et correspond à un but que l’on poursuit, à savoir de réactiver les compétences éteintes ou latentes de nos clients. De la sorte, il correspond à une vision du monde typiquement contemporaine. Il convient cependant à mon sens d’en ventiler la pertinence. Car il n’en reste pas moins qu’il y a aussi les outils que le thérapeute ou l’intervenant utilise dans ses entretiens ou séances. Ces outils ne constituent pas alors les ressources du client mais celles du thérapeute que le paradigme de la ressource aurait tendance à annuler.
Enfin, si ce paradigme possède de sérieux atouts, notamment dans la réappropriation identitaire de nos clients, il convient d’en limiter la pertinence, à propos de certains champs; je pense aux contextes éducatifs et d’apprentissage qui se doivent de connaître la relation complémentaire (C. Curonici et P. Mc Cullogh) ainsi que ceux de la psychothérapie d’enfants, de certains adolescents, des personnalités oblatives, ou du narcissique contemporain, toutes personnes qui pourraient pâtir d’une accentuation de l’adhérence à soi et de la tentation ovipare.
 
III.Groupe émotionnel
 
 
Notre époque se caractérise notamment par la dissolution de plus en plus nette de la frontière entre le privé et le public, piliers de la pensée moderne. On peut en effet très clairement observer ce double mouvement de dissolution : la place du sociétal dans les familles, la présence de plus en plus importante du tiers social, l’informatique capable de tout connaître des mouvements de vos biens s’associent à un mouvement inverse qui lui, est amorcé par les individus et qu’on nomme la culture de l’intime. Cette dernière s’exprime largement sur les ondes dans les talk show et autres reality show.
Ces deux mouvements « co-détruisent » la distinction du public et du privé.
La systémique dont la pratique thérapeutique travaille notamment avec l’émergence émotionnelle publiée au sein d’un groupe peut très clairement résonner avec la culture ambiante de l’« éructation » de l’intime dont nous affublent les médias. Si la systémique exporte la cohérence propre au champ psychothérapeutique vers d’autres champs sans se soucier du contexte dans lequel elle se dépose, cela produit de véritables catastrophes, de la même manière qu’à une certaine époque, la psychanalyse a envahi de ses paradigmes des champs qui n’en relevaient pas. Je pense au champ social où la notion de transfert – relevant de la personnalité psycho-familiale et n’ayant de pertinence que dans la mesure où il est analysé ou questionné – a été confondue avec l’empathie, – relevant de la personnalité psycho-sociale et donc relative au champ social basal – organisant de ce fait des confusions notoires du champ d’intervention.
Dans les paddocks et coulisses de la systémique, j’ai entendu le vocable de « groupe émotionnel ».
Défini de la sorte, à quel type de groupe social appartiendrait-il ? Quel sens ou quelle signification ce type de groupe peut-il revêtir ? Peut-il faire naître le risque de confondre la socialisation qu’occasionne le phénomène groupal avec la « régression de la vie en société » que l’émotionnel pour l’émotionnel peut engendrer comme le décrit M. Bowen ? Ce dernier insiste sur la nécessité de l’articulation entre le pôle émotionnel et le pôle intellectuel afin d’éviter l’indifférenciation organisée par le seul pôle émotionnel.
A ce titre un exemple. Lors d’une consultation, une patiente m’interpelle en me demandant ce qu’est la systémique. Elle venait d’assister à une formation qualifiée de systémique au sein de son entreprise. L’animateur tient le discours qu’il est bon que l’émotionnel s’exprime dans le travail et invite les participants à parler des expériences émotionnelles qu’ils ont vécues dans leur famille. Chacun s’exprime. Une personne relate un fait familial douloureux et s’effondre. Le « formateur » fait alors part d’une expérience similaire dans son propre vécu familial. L’émotion devient de plus en plus importante chez la participante, les autres étant très interloqués et ne saisissant nullement ce qui est en train de se dérouler.
Ce type de situation, loin d’être unique à mon sens, est un bel exemple de confusion de contexte et d’effet pervers de la culture de l’émotion qui peut aller à l’encontre de ce qui serait pertinent dans ce type de milieu. [4] C. Dejours, au sein de ses interventions dans le secteur marchand, prône la réintroduction du « pathique » dans le travail. Le « pathique » est ce que le travailleur éprouve dans l’exercice de sa profession, c’est-à-dire les difficultés et résistances qu’il rencontre dans l’accomplissement des tâches prescrites ainsi que dans le fait de vivre avec d’autres.
Ce pathique est bien sûr du registre du sentir tout comme l’émotionnel mais il n’est pas le « pathos » au sens courant du terme et il concerne strictement la sphère du travail et non la sphère du privé. Si l’expérience de ce groupe de « formation » fait coïncider l’émotionnel avec la sphère privée, ne risque-t-elle pas de faire passer le message que l’émotionnel ou le pathique n’a son nid que dans la sphère familiale et privée. Comme si l’émotionnel n’existait pas au niveau d’une sphère plus publique, à savoir celle du travail. Si c’est le cas, cette « formation » ne s’inscrit pas dans la réintroduction du pathique et pourrait, en ne reléguant l’émotionnel que dans la sphère privée, être au service d’un système qui déconnecte le travailleur de son humus humain, au sein-même de son milieu de travail. Ce qui est précisément le propre du système marchand néo-libéral actuel qui achemine vers nos cabinets de consultation bon nombre de dépressifs.
Le groupe doit être manié avec une énorme prudence car tout groupe implique à mon sens qu’il ait un niveau de représentation collective. Il en fait alors un phénomène reliant au niveau d’un lien instituantet créant de ce fait l’appartenance et pas uniquement un vécu d’appartenance éprouvé au seul niveau relationnel. Ainsi donc qu’est un groupe émotionnel ? Il s’avèrerait dangereux que les modes d’être élaborés par l’outil groupal utilisé dans le contexte de groupes déclarés thérapeutiques ne s’exportent tout d’un coup dans la culture sociale – c’est-à-dire, hors contexte thérapeutique – et y créent des dérives. Les déchets déposés dans le social par les « psy » sont déjà bien nombreux à notre époque et leurs effets pervers ont déjà causé suffisamment de dégâts. La difficulté notoire de bon nombre de nos contemporains à pouvoir se penser collectivement pourrait en effet être amplifiée par des pratiques sociales pouvant engendrer un affaissement des représentations collectives au profit des émergences individualisées.
La même question se doit d’être posée à propos d’un groupe de génogramme : à quel type de structure sociale correspond-il ? Qu’occasionne comme type de représentation et donc de pensée collective, ce type de groupe s’il consiste en une collection de témoignages d’histoires singulières qui ne peuvent devenir un fait collectif reliant, capable de construire une représentation collective ayant une potentialité de « reliance-lien » au sens évoqué plus haut ? Cela n’a rien à voir avec un groupe de travail, un groupe politique…; en bref, qu’est-ce qui institue un groupe de génogramme, et de là à quel type d’anthropologie groupale peut-il correspondre ?
La question se doit à mon sens d’être aussi posée concernant les groupes de récit de vie et des pratiques narratives groupales; si les récits de vie n’en restent qu’à un récit purement subjectif, ces groupes peuvent-ils créer un quelconque lien ? Pour-raient-ils ne réduire le phénomène du groupe qu’à une juxtaposition de singularités ? Ils devraient à mon sens se dérouler d’une manière différente si l’on souhaite que le potentiel du phénomène groupal puisse rejoindre les hauteurs de la sphère collective et inviter à rejoindre le symbolique. Par exemple, on pourrait donner l’injonction d’un récit qui relaterait les étapes de vie comme traversées de repères symboliques : quels ont été à l’occasion de ces étapes de la vie privée et de la vie publique, les valeurs, les thèmes culturels traversés et célébrés ?Je verrais dans cette tentative de« désubjectivisation » quelque chose d’infiniment plus humble, – donc de plus humain – d’une part et d’infiniment plus reliant d’autre part, car les thèmes symboliques sont partageables, les histoires singulières le sont forcément moins si ce n’est au seul niveau émotionnel, avec les dérives décrites par M. Bowen, si seules les émotions guident nos actes. Enfin, contextualisés dans notre époque, ces groupes permettraient de la sorte au contemporain de faire une expérience nouvelle, à mon sens, ouvrante, qui consisterait à moins « adhérer » à lui-même et à sa petite histoire singulière.
 
IV.Personnalité psycho-familiale, personnalité psycho-sociale
 
 
Avec ce qui vient d’être décrit, je voudrais revenir sur deux notions évoquées plus haut et que j’emprunte à G. Mendel.
Mendel, psychanalyste ayant de plus une très longue et riche expérience des groupes et des milieux de travail, fait remarquer que les paradigmes et la pratique de la psychanalyse ne permettent de connaître chez l’individu que ce qui relève de sa personnalité psycho-familiale, mais que très peu d’éléments permettent de le connaître dans sa personnalité psycho-sociale. La ponctuation « Thérapie Familiale » extrêmement intense dans le champ de la systémique pourrait-elle nous conduire à un constat identique à celui de Mendel concernant la psychanalyse ? Cela pourrait-il nous conduire si nous n’opérons pas ce genre de division à croire que le social fonctionne comme une famille ? Mendel a d’ailleurs écrit un livre dont le titre est éloquent : La Société n’est pas une famille. Je reste en effet très étonné de constater que la majorité des centres de formation systémique font coïncider systémique avec thérapie familiale et je suis très surpris de voir de plus en plus de travailleurs sociaux systémiciens ne faire qu’un travail dont les repères sont essentiellement familialistes et non sociaux; les questions posées à propos des groupes dans le paragraphe précédent pourraient trouver réponse grâce aux deux concepts mentionnés ci-dessus.
Cette division me semble d’autant plus importante du fait que le social et le sociétal sont de plus en plus présents au sein même de l’édifice familial et que si nous voulons mieux comprendre bon nombre de tableaux psychopathologiques véhiculés par nos patients que certains nomment « nouvelles pathologies », c’est moins à mon sens en piochant le familial que l’on y parviendra mais en questionnant le socio-psychologique et donc le sociétal.
Dans notre tâche de formateur, par exemple, il me semble important d’exercer une vigilance extrême par rapport à la culture que nous véhiculons. Système veut-il dire automatiquement famille ? Si c’est le cas nous risquons de répandre la famille comme culture. Or, la famille ne peut devenir une culture car la famille, de tout temps a été un milieu qui prépare à l’entrée et à la participation à la société et donc à la culture. Une culture constituée du seul fait familial serait l’absence de culture. Si un travail social ou un travail s’inscrivant dans un groupe autre que familial est imprégné voire envahi d’une culture essentiellement ou exclusivement familialiste, ne tombe-t-on pas dans ce que l’on pourrait nommer un « inceste culturel »? La question se doit d’être en tout cas amenée.
Un fait illustre bien le familial comme culture. Dans un groupe de formation j’amène la question suivante à une assistante sociale : « Quelle était l’ambiance idéologique que tu as perçue dans l’école d’assistants sociaux où tu as étudié à l’époque et comment cette idéologie a-t-elle influencé ou structuré la façon dont tu vois ton travail et dont tu mènes tes interventions ?» Question éminemment systémique mais pas familialiste, à laquelle je demandais de réfléchir pour la prochaine séance de formation. Sa réponse a été la suivante :« Je ne comprends pas ta question et je n’ai pas pu y répondre. Par contre tu m’aurais questionné sur ce qui dans ma famille d’origine a fait que je suis devenue assistante sociale, j’aurais pu te répondre. » Ceci montre bien que la culture psycho-fami-lialiste trop appuyée dans certains milieux débouche sur des obturations mentales regrettables avec des risques de décontextualisation du travail.
 
V. Sciences affectives et constellations affectives
 
 
Sciences affectives, voici un autre vocable glané dans les paddocks. Il était utilisé en lieu et place du vocable « Sciences humaines ». Il semble traduire le rétrécissement de l’humain au seul champ de l’affectif, de l’émotionnel. Comme stipulé plus haut, quelle place dès lors pour le Symbolique ou le Spirituel notamment, et quelle voie royale pour une « régression de la vie en société »?
La constellation affective est un nouveau mot utilisé pour nommer les familles recomposées. N’y a-t-il pas un danger de réduire le phénomène de la famille à une constellation d’une part, et à sa seule facette affective d’autre part ? Quelle représentation collective peut amorcer une constellation ? Tout comme le réseau, très probablement aucune.
 
VI. La systémique progresse-t-elle ou se dédifférencie-t-elle ?
 
 
L’arrivée du paradigme narratif dans le champ de la systémique m’a beaucoup interpellé, dans le sens où il était annoncé comme le nouvel œuf de Colomb. Il y a là quelque chose d’irritant, et je l’ai déjà mentionné dans d’autres écrits. En effet le récit de la systémique tel qu’indiqué plus haut fait débuter l’histoire de cette dernière en éludant une période antérieure à celle-ci : la psychanalyse. Or le travail avec le récit est précisément une pratique qui a toujours existé dans la psychanalyse et dans les psychothérapies connexes. Qui dans sa formation en psychologie ou en psychiatrie n’a pas été spontanément formé à la technique du récit que l’on questionnait ou interprétait, ouvrant de la sorte à une autre vision des choses et permettant à l’individu de se réapproprier son histoire ? Je n’ai jamais compris comment la systémique a osé reprendre à son compte comme une innovation ce mode d’intervention. Naïveté, amnésie, ou orgueil de la culture autopoiétique quand il s’agit précisément d’hétéropoièse ?
Alors le paradigme narratif est-il une évolution, un retour aux sources, une régression ou tout simplement une dédifférenciation ?
Dans un tel contexte, va-t-on s’acheminer vers d’autres dédifférenciations ? va-t-on promouvoir le « conversationnel »? c’est-à-dire ce qui se passe dans tout lieu social depuis des millénaires, de l’agora au bistrot contemporain qui s’appellera sans doute « co-conversationnel » et très probablement d’ici quelques années, participera-t-on à une nouvelle découverte de l’« E-CO-UT », E, pour émergence ou émotion, au choix, CO, pour le « co » bien-entendu, et le UT particule latine signifiant « pour » et indiquant le désir ?
Comme en témoignent les néologismes « co-construction » (qui ne m’a jamais paru rien d’autre que l’échange social au sens de partage tel que les humains l’ont expérimenté depuis la nuit des temps), et « constructionnisme » qui ne me semblent pas éloignés de la démarche épistémologique, le chic de la systémique résiderait en sa capacité de nommer avec des concepts nouveaux et interpellants, le produit de ses dédifférenciations successives.
 
VII. Petit essai sur le sexe de la thérapie familiale
 
 
Dans ma pratique, dans l’étude de certains paradigmes fondateurs de la pensée systémique, dans les a priori et les croyances baignant les théorisations, et surtout, en observant et en ressentant l’ambiance d’une séance ainsi que le climat des échanges entre systémiciens, il m’a toujours semblé que le sexe de la thérapie familiale se baladait beaucoup plus près des archétypes féminin et maternel que masculin ou paternel.
Pour développer le propos, il convient de se remémorer les notions d’archétypes féminin et masculin. Si le féminin se caractérise par l’accueil, le fait d’être proche, le souci d’égalité, le relationnel, c’est-à-dire tout ce qui touche à la proximité, le masculin sera, lui du côté de ce qui distingue, s’éloigne, se détache, tels la pensée, l’esprit, la raison et la spiritualité. L’archétype maternel recouvre l’encerclement, l’englobement, la totalité, le même et l’indistinct, l’archétype paternel s’inscrit dans la séparation et la différence, c’est-à-dire, ce qui crée du distinct.
  1. a) Relevons à présent ce qui tient plus du féminin et du maternel :
    • la thérapie familiale, comme la systémique, procède d’une vision du monde globalisante et rejoindrait de ce fait le maternel;
    • l’abolition de la séparation entre la partie et le tout va très nettement dans cette même direction;
    • le fait que les théories systémiques ne sont nullement rapportées au sexe ou au genre, indiquerait une sérieuse tendance à l’indistinct (archétype maternel);
    • la vision du monde selon le « tout est relationnel »s’avère typiquement féminine;
    • l’éthique égalitaire et de redistribution également;
    • le setting collectif dans son accueil rejoint la totalité;
    • les concepts de totalité, sommativité, touchent bien évidemment ces mêmes sphères;
    • ainsi que tout simplement la place donnée à l’enfant et à la famille dans la pratique;
    • par ailleurs, il y a quelques années, s’était déroulé à Bruxelles un congrès organisé par une école de formation, intitulé très justement « La place des pères en thérapie familiale ». Aurait-on imaginé un congrès qui aurait pu s’intituler « La place des mères en thérapie familiale »?
    • enfin, dans les années 1980-90, le féminisme s’est montré présent dans le courant systémique, plus à mon sens que dans le courant psychanalytique ou comportementaliste.
  2. b) Que pourrait-on maintenant relever de ce qui serait de l’ordre du masculin au sein de ces pratiques ?
    • les approches structurales;
    • les sous-systèmes;
    • les frontières;
    • les tâches et prescriptions (reprochées très nettement par les constructivistes);
    • les mythes familiaux;
    • la question des croyances (E. Dessoy);
    • la différenciation du soi (M. Bowen).
De façon générale, il me semble percevoir beaucoup plus de féminin dans ce mouvement : la réticence à sérier les champs, comme je l’ai maintes fois précisé dans cet article, la faible préoccupation symbolique, la tendance à l’indistinction public-privé, l’accueil soucieux de proximité et de connotation positive.
Comparons maintenant la thérapie familiale à la psychanalyse. Il me semble que cette dernière s’inscrit beaucoup plus nettement dans le masculin : logos nettement plus développé, théories sexuées, place du symbolique, distinction très nette entre le public et le privé dans le setting d’intervention, le divan qui permet de décoller du réel pour laisser libre cours à l’imaginaire, climat d’accueil moins spontanément chaleureux maximalisant d’emblée une certaine distance ainsi qu’une maximalisation de la distinction des positions.
Il est intéressant de comparer ces deux mouvements psychothérapeutiques en les replaçant dans leur contexte historique. Freud a développé ses théories dans le contexte où la science moderne « diviseuse » décrit la nature des choses et l’énergie, et à une époque où la scène culturelle, encore exclusivement masculine, développe un modèle et une pratique plus empreints de masculin. La thérapie familiale, qui prend naissance dans la seconde moitié du XXe siècle, à un moment où le féminin commence à s’inscrire dans le culturel, va produire une vision des choses, selon moi, plus inscrite dans le féminin, quoiqu’en dise le courant systémique féministe des années 80.
Dans les conférences, congrès et colloques, les systémiciens affectionnent particulièrement de s’exprimer par une mise en scène ou un jeu de rôle, ce qui est cohérent avec les théorisations ayant trait au relationnel. Il s’inscrit donc dans le niveau de la présentation et est en accord avec le souci de porter le regard sur ce qui se montre plus que sur l’essence des choses. Les analystes, quant à eux s’expriment avec un très net penchant pour le discours, lequel se détache de la concrétude et rejoint dans le champ de la condition humaine et du symbolique.
Pour terminer cet article, je serai fidèle à mon inscription dans le mouvement systémique en relatant un dernier double paradoxe concernant toujours la comparaison entre la psychanalyse et la systémique observée lors de conférences ou de colloques. Alors que la psychanalyse s’inscrit dans la ponctuation du sujet désirant et singulier, les discours des psychanalystes sont très stéréotypés et ne cessent de relater un savoir commun; je pourrais dire de façon très caricaturale : il n’y a rien qui ressemble plus au discours d’un psychanalyste que le discours d’un autre psychanalyste.
Quant au systémicien, vu que son ancrage prend racine dans le social, l’on s’attendrait à ce qu’il fasse part d’une pensée ou d’une pratique collective, et l’on constate qu’il se montre beaucoup plus enclin à parler de son propre style d’intervention.
Si les premiers se positionnent très clairement du côté de la filiation et de la transmission d’une théorie, avec le piège du dogmatisme sclérosant (observable et observé), les seconds se positionnent du côté d’une authenticité créatrice dans la pratique avec le piège du narcissisme et de l’adhérence à soi (observables et observés).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Ausloos G. (1995): La compétence des familles, Toulouse, Eres-Relations.
·  Bowen M. (1984): La différenciation du soi, Paris, ESF.
·  Curonici C. et Mc Cullogh P. (1997): Psychologues et enseignants, Bruxelles, De Boeck.
·  Dejours C. (1998): Souffrance en France, Paris, Points.
·  Demunck J. (1992): L’état social dépassé, La revue nouvelle, 5.
·  Dessoy E. (1993): Le milieu humain I : De l’intérêt du concept en psychothérapie institutionnelle et en approche systémique, Thérapie Familiale, Genève, XIV, 4,311-330.
·  Fourez B. (1998): « Docteur, je manque de confiance en moi », Cahiers de psychologie clinique, LouvainlaNeuve, De Boeck, X, 173-196.
·  Gauchet M. (1998): La religion dans la démocratie, Paris, Gallimard.
·  Mendel G. (1993): La société n’est pas une famille, Paris, La découverte.
·  Mugnier J.-P. (1996): Les stratégies de l’indifférence, Conférence donnée à Bruxelles.
·  Sfez L. (1988): Critique de la communication, Paris, Le Seuil.
·  Tilmans-Ostyn E., Meynckens-Fourez M. (sous la direction de), (1999): Les ressources de la fratrie, Toulouse, Erès-Relations.
·  Waternaux B. (1998): Editorial – Systémique : chronique d’une mort annoncée ? Et pourtant…, Thérapie Familiale, Genève, XIX, 4,301-308.
 
NOTES
 
[*]Psychiatre, psychothérapeute, formateur à l’approche systémique et à la thérapie familiale au Centre Chapelle-aux-Champs, U.C.L., Clos Chapelle-aux-Champs, B.1200 Bruxelles.
[1]Le changement est notre outil thérapeutique et nous le mettons en œuvre pour permettre à nos patients ou clients de sortir de leur souffrance ou dysfonctionnement et de se réinscrire de la sorte dans la santé : il ne conviendrait nullement de commencer à croire ou de répandre le fait que la santé réside dans le changement. Il s’agirait d’une regrettable rumeur théorique ou d’une propagande pour une culture incapable d’assurer une stabilité.
[2]Titre d’un livre rédigé par Robin Skynner et John Cleese, aux éditions Eshel, Paris, 1987.
[3]Fourez B., « Liberté, égalité, fraternité », 1er chap. du livre : Les ressources de la fratrie.
[4]M. Selvini-Palazzoli nous rappelle que « la confusion des contextes engendre la confusion des communications ».
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