2001
THÉRAPIE FAMILIALE
Composer avec l’idée de famille
Recomposition familiale : risque ou banalité ?
Anne-Marie Garnier
[*]
C.M.P. Immeuble Cergy-Pôles rue du Lendemain F-95800 Cergy le Haut
Francesca Mosca
[**]
Le travail avec
les familles recomposées amène à réfléchir sur les représentations implicites que nous avons de la famille,
et à rechercher, en gardant l’enfant au centre des préoccupations du système thérapeutique, une nouvelle
manière d’articuler les rôles des adultes en fonction des besoins des enfants. Des cas tirés d’une pratique
de C.M.P. illustrent cette réflexion.Mots-clés :
Familles recomposées, Enfant, Pédopsychiatrie, Evolution de la famille.
Working with
recomposed families leads us to reconsider our assumptions about what constitutes a family. While still
focusing on the child, we are encouraged to reassess the role of adults according to the needs of the child.
Specific cases that we have come across in a Children’s mental health Center will illustrate this paper.Keywords :
Recomposed families, Child, Children Psychiatry, Family evolution.
El trabajo realizado con las famílias recompuestas nos conduce a una reflexión sobre nuestras representaciónes implicitas de la família. Nos lleva tambien a buscar una nueva manera de articular los papeles de los adultos en
función de las necesidades del niño, manteniendo a éste en el centro de las preocupaciónes del sistema
terapeútico. Esta reflexión es ilustrada por medio de casos extraidos de una práctica en Centro Medico-Psicologico.Palabras claves :
Familias recompuestas, Psiquiatría infantil, Evolución de la família.
L’expression « famille recomposée » appartient désormais au lexique de base de
chacun, et pas seulement à celui des professionnels de la vie relationnelle. Nous
souhaitons, dans cet article qui est une reprise d’une intervention à un colloque
[1],
l’interroger, à la fois dans ce qu’il peut charrier dans notre imaginaire, dans la clinique qui lui est rattachée et dans les questions qu’il soulève concernant notre définition de la famille.
Notre hypothèse, en effet, est que ces familles dites recomposées nous conduisent à composer, voire à recomposer, nos représentations de la famille.
Familles recomposées... voilà un terme peu poétique et qui nous évoque un appareillage compliqué, artificiel pour désigner une réalité très répandue dans notre société.
Certes, ce ne sont là que des associations personnelles, mais qui viennent sans doute,
au moins en partie, de l’univers des contes de notre enfance, dans lesquels se trouvait
souvent la figure du père resté veuf et se remariant avec une femme qui, à l’égard des
enfants du premier mariage, se comportait en marâtre. Souvenez-vous de Blanche-Neige et de Cruella, si jalouse qu’elle voulait la tuer pour ne pas avoir à souffrir de la
comparaison entre sa beauté et celle de sa belle-fille... Et que dire de la marâtre de
Cendrillon, qui n’a d’yeux que pour ses filles et maltraite la pauvre Cendrillon ? Dans
les contes, il n’y a souvent rien de bon à attendre pour les enfants d’un remariage du
père quand la mère n’est plus là, et certainement pas une deuxième maman.
Il nous semble que, sur les familles recomposées, pèse le soupçon d’être plus
pathogènes que d’autres ou tout du moins plus « à risque ». D’ailleurs, le fait même
que des journées d’études leur soient consacrées va dans ce sens. Pourquoi les thérapeutes familiaux s’y intéresseraient-ils sinon ? Organise-t-on des colloques sur les
familles dont les mères travaillent ? Non, sans doute parce qu’il s’agit là d’une situation qui a été relativement intégrée dans les normes sociales.
Nous n’en sommes pas tout à fait là en ce qui concerne la « recomposition »
familiale, qui pousse à une redéfinition du rapport entre conjugalité et parentalité.
Les risques supposés de la « recomposition » sont ceux de la dilution des rôles
parentaux et de la reviviscence du danger incestueux. Dans ces familles où se sont
créés de nouveaux couples à partir du couple initial, et où les enfants partagent la
vie avec des adultes qui ne sont pas leurs parents, beaux-pères ou belles-mères,
l’exposition à la séduction abusive des adultes serait plus importante que dans la
famille nucléaire, confer les allégations d’abus sexuels concernant les nouveaux
conjoints de la mère ou des membres de leur famille.
Selon la sociologue Irène Théry, il existe actuellement un profond désarroi
autour des mutations concernant l’interdit sexuel : ce qu’elle appelle la fascination
contemporaine pour la transgression serait à mettre en relation avec le flou concernant la norme. En effet, toute la complexe réglementation du mariage, se situant au
croisement du droit romain, du droit germanique et du droit canon, qui a longtemps
organisé les alliances autour de nombreuses prohibitions, n’existe plus.
Un fait divers tiré de la chronique récente en est une bonne illustration : le
mariage de Woody Allen avec sa belle-fille n’a pas rencontré d’obstacles juridiques,
alors qu’il s’agit là d’une union typiquement incestueuse, au sens notamment où l’a
définie Françoise Héritier lorsque le même homme a une relation sexuelle avec la
mère et la fille, annulant ainsi la différence des générations.
Du côté de la clinique (les petits arrangements avec l’idée de famille)
Dans le champ de la clinique, depuis toujours, l’étude des situations pathologiques nous aide à penser le « normal ». À l’inverse, notre approche des situations
que nous rencontrons dans les consultations est sans doute, plus peut-être que nous
le pensons ou que nous le souhaitons, influencée par nos propres références à la
norme. Dans la situation qui est la nôtre, celle d’un inter-secteur de psychiatrie de
l’enfant et de l’adolescent où nous recevons, en tant que pédopsychiatre et psycho-logue, un nombre assez important d’enfants issus de familles dites recomposées,
nous avons tenté de réfléchir, dans l’après-coup, aux « petits arrangements » que les
familles et nous-mêmes faisions avec l’idée de famille...
En voici quelques exemples cliniques.
Amandine, 4 ans 1/2, par exemple, nous est adressée parce que, dit la mère au
téléphone à la secrétaire : « Son père la perturbe. N’est pas bien du tout. Fait une
sorte de dépression ». Je reçois donc Amandine, une jolie petite fille souriante, au
bon contact, vive et intéressée par ce qu’il y a autour d’elle, et sa mère, jeune femme
que je trouve attentive et chaleureuse vis-à-vis de sa fille. Elle s’est séparée du père
d’Amandine quand celle-ci n’avait que quelques mois et vit avec son ami actuel
depuis qu’Amandine a eu un an. Les relations entre les parents d’Amandine ont toujours été conflictuelles, notamment au sujet de la garde de leur fille. Cependant,
Amandine voyait très régulièrement son père, ce qui n’est plus le cas au moment de
la consultation, car elle a déménagé à 600 km de la ville où elle habitait auparavant,
avec sa mère et l’ami de celle-ci, et qu’elle voit désormais son père au rythme d’un
week-end par mois, plus les vacances scolaires. Le déménagement est dû à la mutation professionnelle de l’ami de la mère. Et Amandine pleure... Elle a pleuré cinq
jours de suite, nous a dit la mère, quand elle est revenue du premier week-end chez
son père, elle pleure même après en pensant à lui, elle pleure, dira-t-elle, parce que
son père pleure et qu’il lui a dit qu’il a « le cœur brisé ». Et en plus, quand Amandine
pleure, sa maman pleure aussi de la voir si malheureuse...
Plus tard, Amandine me dira : « Tu vois, il y a un problème, quand je vois mon
papa, je ne vois pas ma maman, et quand je vois ma maman, je ne vois pas mon
papa. »
Le déménagement a également ravivé la mauvaise entente entre la mère et
l’amie du père ainsi qu’entre le père et l’ami de la mère. Qui plus est, la mère
d’Amandine est enceinte d’une autre petite fille, ce qui sera très difficile à supporter
pour Amandine. Sa naissance sera l’occasion d’une recrudescence des symptômes
dépressifs d’Amandine, d’autant que ce bébé, qui ne fait « que pleurer » et qui a
« tout le temps faim », elle, « elle a de la chance puisqu’elle a son papa et sa maman
avec elle... »
La perte de la relation de grande proximité avec le père est d’autant plus difficile
à accepter que quand elle va le voir, c’est une succession de visites à toute la famille
paternelle avec toute l’intensité des retrouvailles accompagnées de force cadeaux,
embrassades, suivies tout de suite après des séparations et des larmes qui vont
avec... Et le père pense pis que pendre de la mère : si elle a pris sa fille avec elle, « ce
n’est pas parce qu’elle veut s’en occuper, mais pour toucher les allocations…. » me
dira-t-il au téléphone.
Je finis par demander à l’ami de la mère de venir, et il me dira son embarras : il ne
veut absolument pas remplacer le père d’Amandine, et en même temps il sent bien
qu’il a un rôle éducatif à jouer, qu’il ne s’autorise pas vraiment à exercer, pensant
qu’il devrait plutôt être un copain pour Amandine. La mère saisira alors l’occasion
pour dire qu’il n’a pas l’âge requis pour ce rôle et qu’elle attend autre chose de lui. Il
est alors finalement question de la légitimité de la fonction paternelle que cet homme
pourrait endosser, le dégageant de la position exclusive de « copain de maman » et
dégageant Amandine d’une partie de sa solitude.
Elvire est une petite fille de 11 ans qui est amenée par son père en consultation
pour des troubles relationnels qui se manifestent en particulier à l’école : elle a beaucoup de difficultés de contact avec les autres enfants, est toujours « dans les jupons
de la maîtresse », semble absente, ne répond pas toujours quand on l’interroge en
classe. À ceci, le père ajoute qu’elle a des « manies »: elle ferme et ouvre les portes
de façon itérative, éteint et allume la lumière plusieurs fois de suite, a souvent
besoin de vérifier qu’elle a bien entendu, en se faisant répéter par exemple des dialogues de la télévision, et a la fâcheuse habitude de caresser des objets.
Elvire habite avec son père, la deuxième femme de celui-ci, les enfants qu’elle a
eus d’un premier lit et les enfants issus de leur couple.
Les parents d’Elvire se sont séparés quand elle avait 4 ans et Elvire a vécu avec
sa mère jusqu’à ses 8 ans, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’un juge la confie à son père, du
fait de l’appartenance de sa mère à une secte, dixit le père.
Selon le père, les troubles de sa fille seraient en relation directe avec un maternage excessif de sa mère et avec ce que sa mère lui aurait fait vivre au sein de la
secte. Toujours selon lui, sa mère a certainement joué un rôle néfaste pour le développement d’Elvire et le joue peut-être encore, puisque Elvire la retrouve un weekend par mois dans la ville où elle habite désormais, qui se situe à plusieurs centaines
de km du lieu de résidence du père.
Quand je reçois Elvire seule, elle me dit qu’elle rêve d’être avec ses deux
parents, et qu’elle voudrait pouvoir voler pour retrouver sa mère.
Au cours de la prise en charge, je rencontre à plusieurs reprises la belle-mère
d’Elvire, qui d’ailleurs rejette violemment ce terme : « belle-mère, quelle horreur !!»
Cette dame se plaint beaucoup du comportement accaparant d’Elvire par rapport à
son père, et du fait qu’elle ne respecte pas leur intimité, ainsi que du comportement
hyper-protecteur de la grand-mère paternelle d’Elvire par rapport à elle. Elle aussi
me dit, devant Elvire, qu’elle pense que sa mère la « détruit ». Malgré la violence de
ses propos, elle se montre une belle-mère plutôt dévouée et soucieuse des problèmes
d’Elvire, et c’est elle qui l’accompagne très régulièrement à ses séances.
J’aurai également à plusieurs reprises un contact téléphonique avec la mère
d’Elvire, qui me fera un récit plutôt inquiétant de la petite enfance de sa fille. En
effet, Elvire, enfant très désirée, a eu toutes sortes de problèmes somatiques depuis
sa naissance jusqu’à ses 4 ans. Elle a marché tard, parlé tard, et a eu beaucoup de
mal à se séparer de sa mère pour aller à l’école. Elle a eu également un sommeil très
perturbé, avec de nombreux réveils nocturnes jusqu’à ses 4 ans.
Je n’irai pas plus loin dans l’histoire d’Elvire, si ce n’est pour dire qu’il semble
assez évident que même si elle souffre de ne pas arriver à trouver une place dans la
recomposition de sa famille, son malaise a débuté bien avant la recomposition.
Finalement, c’est un peu grâce à la présence de la belle-mère qu’il a été possible de
se mobiliser autour de la souffrance d’Elvire.
Peut-être est-ce pour cela que le conte de Peau d’Ane a eu, dans le traitement de
cette petite fille, une résonance particulière : Peau d’Ane, souvenez-vous, a été sauvée de l’attitude incestueuse de son père grâce à sa marraine, qui, après avoir remis
les générations à leur place, a pu épouser cet homme égaré par le deuil au début du
conte...
Sonia a 6 ans quand elle consulte pour la première fois, parce qu’elle n’apprend
pas du tout à lire en CP. Elle a deux frères plus grands, de 11 et 9 ans, Yoann et
Quentin. Sa mère a quitté son père, il y a deux ans, après avoir mené joyeuse vie.
Quentin était suivi en orthophonie à l’époque, et le souvenir demeure dans l’équipe
de la sympathie accordée à ce père, malheureux et subissant l’inconduite de sa
femme, jolie et immature.
Elle a fini par partir en laissant les enfants, et monsieur vit maintenant avec
Lucie, que je ne connaîtrai que par son surnom, Lulu. Lulu attend un bébé. Ce sera
un garçon, que ses parents appelleront Mathias.
Sonia a des séances d’orthophonie, elle ne progresse pas du tout. Par contre, elle
apprend à son père et à Lulu que le frère de Lulu a commis des attouchements
sexuels sur Sonia, Yoann et Quentin. Cataclysme. Je rencontre Sonia avec ses frères
pour une brève mise en paroles et une proposition de soins, qui reste sans suite. Le
frère de Lulu est jugé, va en prison, le couple tient bon dans la tourmente, mais ce ne
sont pas des bavards.
Comme Sonia sèche toujours sur lecture et écriture, je lui propose une psycho-thérapie, ce qui me conduit à jongler entre la place de consultant et celle de thérapeute. L’orthophoniste qui la suit l’intègre dans un groupe de lecture et un groupe
marionnette lui est encore proposé. Voilà une fillette qui sait susciter l’attachement.
Elle s’occupe énormément de Mathias, joue avec lui. Peu à peu, elle apprend à lire.
Lulu, qui assure les trois accompagnements par semaine, attend les progrès avec
impatience.
À cette époque, Sonia se plaint de son beau-père. Il a des attitudes très inconvenantes avec elle il lui crache dessus parfois, la chatouille, lui pince les fesses … Le
père de Sonia prend un avocat, le droit d’hébergement se réduit puis s’exerce à la
demande de Sonia. Sa mère déménage assez loin. Sonia ne la voit presque plus.
Sonia a beaucoup travaillé en thérapie sur un accident arrivé quand elle était très
petite, quatre ans peut-être. Elle était tombée dans une eau peu profonde, avait perdu
connaissance, son père l’avait sortie de l’eau et réanimée. Sa mère, prévenue, ne
s’était pas déplacée de son travail alors que sa fille avait failli mourir.
Sonia a arrêté sa thérapie; durant les derniers mois, Lulu en avait eu assez des
accompagnements et avait passé le relais à son mari. Ils sont venus tous les deux
clore la prise en charge. Ils sont contents pour Sonia qui suit son chemin à l’école.
Elle continue à s’occuper de son petit demi-frère et a trouvé là l’occasion de renforcer la famille, de nouer une très bonne relation avec Lulu, et d’approcher de près, en
s’y identifiant, une relation mère-enfant de bonne qualité, ce qui lui a beaucoup
apporté.
Notre travail thérapeutique s’est appuyé uniquement sur le père de Sonia et sa
nouvelle compagne. Les pédopsychiatres sont pourtant très attentifs à rencontrer les
deux parents des enfants qu’ils suivent, mais aucune des nombreuses personnes qui
se sont occupés de Sonia dans l’équipe n’a cherché à voir sa mère. Une séance a
réuni le père de Sonia, ses trois enfants et Lulu au moment de la révélation des
attouchements sexuels. Ceci a peut-être, de manière analogique, soutenu cette nouvelle famille au moment où elle était très ébranlée. Par la suite, j’ai préféré travailler
sur les représentations que Sonia avait de sa mère, sans les confronter à la réalité.
Peut-être ai-je ainsi évité de me trouver engagée dans un système trop complexe, où
les conflits de loyauté auraient été difficiles à éluder.
Cette deuxième expérience familiale positive a été une chance pour tous. Lulu est
fière d’elle et de ses beaux-enfants. Les fastidieux accompagnements au C.M.P. ont,
entre autres, servi à prouver son dévouement, Sonia sait qu’elle peut compter sur elle.
Les évènements dramatiques ont été surmontés ensemble. Les aspects incestueux de
la dynamique de la famille de Lulu n’ont pas été travaillés, mais Lulu a su se montrer
loyale à la famille nouvellement formée et à ses beaux-parents, quoiqu’il lui en ait
coûté. Elle a acquis là une légitimité forte par rapport à ses beaux-enfants, et peut-être a-t-elle aussi joué un rôle difficile mais important au sein de sa propre famille.
La mère de Sonia avait laissé de la place pour investir quelqu’un d’autre. Sonia a
su profiter de ce qu’apportait Lulu, qui a « fait son boulot » sans en rajouter, et sans
critiquer à l’excès la mère de Sonia. Le nouvel enfant du couple a cimenté la famille,
comme c’est souvent le cas, et Lulu et le père de Sonia ont su se soutenir, et se passer
le relais quand c’était nécessaire. La mère de Sonia a été moins heureuse dans son
deuxième choix conjugal, pour ce que nous en avons su. Mais ceci n’a pas entraîné
de fixation conflictuelle, juste un recours à la loi quand les bornes ont été dépassées.
À ce jour, la recomposition a été une chance pour tous les enfants, Mathias compris.
Qui aurait parié sur cette famille au moment de la révélation des abus sexuels ?
Comment traiter les familles recomposées ?
Nous avons choisi ces trois cas cliniques, entre autres, parce qu’il s’agissait de
consultations « tout venant », où étaient mises en avant des difficultés de séparation,
de relation, d’apprentissage, somme toute très fréquemment rencontrées dans notre
pratique. Notre réponse a d’ailleurs puisé, elle aussi, dans les outils traditionnels du
C.M.P. : consultation thérapeutique, psychothérapie, orthophonie, groupe avec
médiation…
La recomposition familiale prend une importance variable selon les cas, mais il
est certain que c’est un des éléments contextuels qui nourrissent nos hypothèses
autour des symptômes présentés par l’enfant. Au travers des effets de la recomposition, se perçoivent aussi ceux de la ou des séparations qui l’ont précédée. Nos interventions, par le choix des personnes reçues, ensemble ou non, renvoient quelque
chose à la famille. Recevoir le nouveau couple valide et légitime, en quelque sorte,
la nouvelle configuration familiale. Cette demande de reconnaissance est souvent
un des aspects qui ont motivé la consultation.
En même temps, comme l’enfant, nous tissons des liens dans ce système complexe, sans forcément de schéma préconçu. Dégager l’enfant de cette fonction difficile peut d’ailleurs être un temps important du travail thérapeutique.
Nous nous retrouvons ainsi dans la situation paradoxale d’être à la fois en position haute, comme on l’attend des psys qui disent ce qui est bon ou non pour
l’enfant, ce qui se fait, et en position basse, tâtonnant pour trouver notre place dans
un système complexe et prenant ce qui se présente pour « faire du lien » (une des
expressions les plus fréquentes de notre langue de bois).
Pour faire la place à cette réalité nouvelle, nous devons, comme nos patients
l’ont fait, composer avec l’idée de famille, relativiser la famille nucléaire, souveraine dans sa simplicité, et qui, bien qu’assez récente dans sa conception actuelle,
nous paraît avoir existé de toute éternité, parce qu’elle est notre référence et notre
mythe.
Nous n’avons pas encore de code, de recommandations bien définies. Nous participons à leur élaboration, à leur théorisation, sûrement un peu a posteriori. Le sentiment d’inconfort, de confusion qui règne parfois a sans doute accompagné
d’autres évolutions sociales, ainsi que le sombre cortège de prédictions pessimistes
qui va souvent de pair avec la nouveauté.
À travers ces cas cliniques, nous avons essayé d’explorer plusieurs aspects des
familles recomposées, et de prendre de la distance avec deux images opposées, la
« bonne » famille recomposée, tribu moderne idéale, et celle de la famille recomposée par nécessité matérielle, au gré d’unions successives entre des partenaires aussi
instables que dépendants.
En tout état de cause, la famille recomposée, pour inhabituelle et compliquée
qu’elle puisse être, soutient honorablement la comparaison avec ses alternatives, la
famille conflictuelle et/ou lieu de sacrifice des parents, et la famille monoparentale.
Quelle famille implicite pour les systémiciens ?
Nos hésitations, ce sentiment de travailler sur un terrain non encore balisé par
l’usage, nous ont conduites à nous interroger sur la définition de la famille à l’œuvre
dans le champ de la thérapie systémique : sur quelle définition de la famille
s’appuient les systémiciens ? C’est un sujet peu débattu, faisant rarement l’objet
d’articles.
Nous avons tous travaillé sur ce qu’est une famille normale, une famille « saine »,
selon la belle expression que choisit Pierre Fontaine dans son article résumé dans le
Dictionnaire Clinique des Thérapies Familiales Systémiques. Mais qu’est-ce au juste
qu’une famille ? Pas d’article « famille » dans le dictionnaire cité. La chose est implicite, supposée connue. La nature du lien familial, sa spécificité par rapport à d’autres
liens, reste peu étudiée par les systémiciens. Cet implicite ouvre le champ du mythe.
L’idée même de famille semble se passer de définition. On pourrait en reconstituer
une image au travers d’un bon nombre de textes. La famille qui ne mérite pas qu’on
la définisse paraît se composer le plus souvent de deux parents, un papa qui travaille,
une maman qui ne travaille pas forcément mais qui occupe une place prépondérante
dans les soins aux enfants, et deux ou trois enfants. Une sorte de famille nucléaire
type. La famille élargie est peu présente et les familles monoparentales ou recomposées restent pointées comme des configurations un peu particulières.
Or, toutes les études historiques sur l’évolution de la famille montrent que,
comme l’aurait dit Alexandre Vialatte, la famille remonte à la plus haute Antiquité;
mais aussi qu’elle a adopté des configurations variables, et que des configurations
proches pouvaient recouvrir selon les époques des liens de nature très différente. La
famille est une structure sociale en constante évolution, et notre famille « implicite »
mérite d’être reliée à un contexte culturel et historique précis.
La famille mythique de la thérapie familiale n’est pas très éloignée de celle qui a
présidé à la naissance des concepts de la psychanalyse d’enfants, elle est peut-être un
peu plus tardive. Elle semble ancrée dans la famille nucléaire des années 60 en Europe
et aux Etats-Unis. Dans ce type de famille, les parents ont contracté un mariage
d’amour, ils ont eu peu d’enfants. La transmission des biens, du nom, l’alliance entre
deux familles, sont des notions qui s’effacent, au profit de celles d’amour et de bonheur, mais l’engagement que représente le mariage est encore très fort. L’accent est
mis sur l’importance des liens affectifs entre parents et enfants. Les grands-parents
sont rarement présents au domicile, et l’apport éducatif que reçoivent les enfants au
sein de la famille repose presque exclusivement sur les parents. L’énorme importance
que prend leur rôle dans le développement psychique des enfants est très liée à la relative solitude des parents, dans cette famille nucléaire réduite.
Mais cependant que se développaient des travaux s’appuyant implicitement sur
cette idée de famille, le modèle était bousculé par la montée en force de l’union
libre, des séparations et divorces, des familles monoparentales et recomposées dans
le tissu social.
Peut-être la persistance du modèle mythique tient-elle à sa simplicité, peut être
aussi est-il niché au creux des théories systémiques comme un idéal un peu enfantin,
nostalgie d’un âge d’or rassurant devant l’éclatement actuel. Cette nostalgie, nous la
partageons souvent avec les enfants que nous recevons, qui regrettent presque invariablement que leurs parents soient séparés.
Comment aborder les familles recomposées sans les mesurer à l’aune de la
famille nucléaire ? La clinique s’accommode de tâtonnements, mais avec quels
concepts réfléchir, par exemple, à l’articulation des rôles du père et du concubin de
la mère ?
La systémique : une conception moderne des relations familiales
Nous avons essayé, pour rester dans le berceau théorique accueillant de la systémique, de remonter à ce qui nous paraissait central dans ce champ, où la famille est
définie comme un système humain particulier par la durée et la force des liens qui y
règnent, et le fait que ce système en génère d’autres du même type.
Au cœur de la systémique, fonctionne comme un ancrage puissant l’idée que les
relations, les échanges entre personnes appartenant à un même groupe, familial ou
non, ne fonctionnent pas bien s’ils se font au détriment d’une personne du groupe.
La notion de patient désigné illustre cette idée. Un système qui survit par l’effondrement d’un de ses membres est pointé comme dysfonctionnel.
Cette approche théorique pose comme possible et souhaitable la recherche de
modes relationnels respectueux de chacun des membres du système. Elle présuppose un droit égal de chacun à un certain épanouissement relationnel. Elle prône un
certain partage des ennuis dans sa version première cybernétique, et postule l’existence de solutions gagnants-gagnants dans la seconde. Au-delà de la description
simpliste que nous en donnons, il nous paraît que cette manière d’envisager les relations s’accompagne d’une grande force d’indignation devant les dégâts commis « au
nom du système », bien perceptible dans les écrits de Gregory Bateson ou de Mara
Selvini, d’un souci d’équité très développé par exemple par Boszormenyi-Nagy,
ainsi que d’une grande confiance dans la force des liens humains, que pourraient
illustrer Virginia Satir ou Carl Whitaker.
Cette idée d’une qualité possible des échanges dans la famille, sur un modèle
juste sans être égalitaire, est synchrone de la montée du féminisme, et de la notion
de droits des enfants. On s’est peu à peu éloigné d’un modèle de relations hiérarchisé strictement entre les parents, et d’un modèle éducatif où la coercition tenait
une place importante et l’obéissance était le premier devoir des enfants.
Cette évolution vers une famille « démocratique » est récente. Pour mémoire,
nous rappelons que ce n’est que depuis 70 qu’a disparu du droit français la notion de
chef de famille, et qu’avant 65, une femme mariée ne pouvait travailler ou ouvrir un
compte bancaire qu’avec l’autorisation de son mari. Le développement des préoccupations autour de la maltraitance des enfants est un autre aspect de cette évolution
globale des conceptions des relations familiales.
La systémique a représenté un outil de choix, confortant l’idée de famille tout en
permettant d’accompagner et de penser cette évolution, et d’aider les familles à traverser leurs bouleversements intimes, inscrits dans ces grandes évolutions sociales.
En effet, elle laisse beaucoup de liberté quant à la répartition des rôles et des
tâches, et, de fait, les systémiciens se sont peu aventurés à décrire des modèles de bon
père, de bonne mère etc.… L’approche familiale peut être utilisée dans des configurations très traditionnelles, pourvu que chacun y trouve son compte. Mais elle permet
aussi de soutenir et d’aider à faire évoluer des configurations familiales originales.
Cette souplesse est équilibrée par l’affirmation normative de la notion de cycle de
vie, qui illustre l’idée qu’une famille est fonctionnelle quand elle permet aux enfants
élevés en son sein de devenir assez autonomes pour fonder une famille à leur tour.
Enfin, cette théorie situe les familles « suffisamment bonnes » entre les deux
extrêmes de l’effondrement figé autour de la psychose, et de l’explosion chaotique
des familles de délinquants ou de toxicomanes. La famille, comme la forêt de cèdres
de Bateson, recherche des optima et non des maxima. Elle s’équilibre dans un
« juste milieu », à la fois vague, raisonnable et humaniste.
Familles recomposées, recomposition des rôles parentaux
Revenons aux familles recomposées. Elles nous ont fait questionner nos représentations de la famille, mais le cœur de l’approche systémique, qui reste « aspécifique »,
peut bien sûr servir d’appui pour travailler avec elles.
Il nous semble même qu’une des richesses de cette approche est dans la rencontre entre un modèle relationnel à la fois généreux et aspécifique, et des représentations vivantes, celles, théoriques et personnelles, des thérapeutes, celles de la
famille – tandis qu’une sorte de bon sens pragmatique et clinique soutient l’articulation entre ces deux niveaux et la force d’efficacité de ce travail.
Reste que nous tâtonnons encore à la recherche du setting adapté à chaque configuration familiale. Qui faut-il voir ? Dans quel ordre ? Qui peut-on réunir dans la
même séance ? Nous n’avons pas encore de normes bien arrêtées pour organiser les
séances ou définir le rôle de chacun. Nous ne sommes pas les seules. Si les livres de
savoir-vivre, dans leur exubérante précision, donnent toutes les clefs pour placer à la
même table un général, un évêque et une académicienne, ils sont encore très discrets
sur l’ordonnancement du mariage, par exemple, quand chaque futur conjoint a des
parents séparés et ayant reformé un nouveau couple.
Le droit ne nous aide guère non plus, car à ses yeux, la famille recomposée n’en
est pas une. La famille est définie par le mariage et la filiation. Des modifications
récentes ont intégré la parentalité des concubins. Mais il n’existe aucun lien entre le
concubin d’une personne et les enfants de celle-ci s’il n’en est pas le père ou la
mère. L’adoption simple, particularité du droit français, qui pourrait permettre
d’inscrire légalement la parentalité qu’exercent les nouveaux concubins des parents,
est très rarement utilisée dans ce but.
Il y a pourtant bien des enfants à élever, et qui centrent ces systèmes complexes.
Travaillant dans un service de pédopsychiatrie, nous plaçons toujours les enfants au
centre des soins, et nous tenons compte des adultes parce qu’ils s’occupent de ces
enfants. Quand les adultes, parents ou autres, souhaitent être pris en compte d’une
manière plus globale, nous les adressons ailleurs. Par contre, nous travaillons volontiers avec les adultes autour de l’enfant, pour les aider à s’articuler entre eux et à
trouver la bonne distance avec les enfants.
Devant cette optique, notre approche des familles recomposées est centrée
autour de ce qui est nécessaire à un enfant pour grandir. Un enfant a besoin de beaucoup d’échanges affectifs et de valorisation de ses capacités de développement. Il a
aussi besoin d’un nom, et d’être rattaché à deux lignées, maternelle et paternelle, au
sens du droit, mais aussi d’une inscription dans une mémoire et une histoire. Il a
besoin de géniteurs biologiques, sans qui il n’existerait pas, et aussi de responsables
légaux, et encore de personnes qui l’éduquent pour qu’il puisse s’inscrire dans des
relations sociales et professionnelles. Il a besoin d’une aide et d’un accompagnement dans la vie quotidienne, et aussi d’argent.
Si dans la famille nucléaire, les deux parents pourvoient à tout, la famille recomposée amène effectivement une recomposition des rôles entre les parents et leurs
concubins ou époux. Ainsi, un père divorcé continuera à inscrire ses enfants dans
une lignée, à faire le lien avec cousins et grands-parents, à être le support de la
mémoire des premiers âges et de l’origine de ses enfants. Il continuera à servir de
support identificatoire et à assumer leur responsabilité légale, en n’ayant plus qu’une
place réduite dans leur quotidien, avec parfois du mal à garder un contact proche.
Valoriser en séances un rôle de témoin du développement de ses enfants, de soutien
plus serein parce que plus à distance, peut l’aider à vivre moins douloureusement la
perte d’une proximité guère compatible avec la plupart des jugements de garde.
Pointer ce qu’il continue à apporter à ses enfants peut l’aider à garder le contact
avec eux.
Le nouveau concubin de la mère pourra avoir un rôle éducatif et d’accompagnement auprès des enfants, participer financièrement à leur entretien, sans aucune responsabilité légale à leur endroit, et ce qu’il leur apportera s’ajoutera à ce que continue, ou pas, à leur apporter leur père. Mais il pourra à tout moment récuser cet
engagement.
Plus largement, la cohérence du système global au regard de l’enfant peut être
un guide aussi : les fonctions de chacun sont-elles reconnues ? S’équilibrent-elles ?
Ou existe-t-il une compétition féroce pour certaines d’entre elles ? On pense par
exemple aux avalanches de cadeaux dont bénéficient certains enfants privés, du fait
des alternances de week-end, de moments de calme et de jeux avec leurs copains.
Il est parfois demandé à certains des fonctions contradictoires. Difficile pour les
pères de s’intéresser à fond aux devoirs quand ils voient leurs enfants tous les quinze
jours. Difficile pour les concubins d’assumer parfois une très grande part des soins,
une autorité auprès des enfants, sans aucune reconnaissance légale. Difficile pour les
mères de concilier le rôle de responsabilité du père, et l’intimité qui les lie à leur
deuxième conjoint dans les prises de décisions importantes concernant les enfants.
Les enfants, enfin, ont besoin d’une sorte d’enveloppe de cohérence qui les
entoure et les protège. La haine entre les adultes, les attaques permanentes, mettent
à mal cette enveloppe. Il est souvent utile dans ces systèmes de poser les désaccords
comme une donnée de base : les parents ont forcément des désaccords, sinon ils ne
se seraient pas séparés. Les éventuels nouveaux conjoints ont noué un lien avec une
personne appartenant à un système où les désaccords sont une donnée essentielle.
Ils sont souvent pris dans ces désaccords malgré eux. Il ne s’agira donc pas de
mettre les gens d’accord, mais de les accompagner pour organiser l’éducation des
enfants avec ces désaccords, mais sans trop de conflits.
Ce travail autour des désaccords parfois féconds par les complémentarités qui
les sous-tendent, et la déconstruction des rôles parentaux traditionnels pour
construire une nouvelle organisation qui satisfasse les besoins de l’enfant, nous sont
des outils utiles pour accompagner les familles recomposées qui viennent nous
consulter. Ils nous permettent d’aider les familles dans leur recherche d’un équilibre
qu’elles doivent souvent inventer sans modèle de référence.
Il s’agit de composer avec les rôles et l’idée de famille que chacun porte en lui.
Peut-être le « re » des familles recomposées est-il de trop, et parler de familles composées suffirait-il. Composées, comme le passé composé, un temps qui met à
l’œuvre un verbe et un auxiliaire, un temps bien pratique, plus facile à utiliser, finalement, que le passé dit simple. Composées aussi comme l’est une œuvre musicale,
avec plusieurs adultes-compositeurs au travail.
·
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85-94.
·
Benoit J.C., Malarewicz J.A., Beaujean J., Colas Y., Kannas S. (1998): Dictionnaire clinique des thérapies familiales systémiques. ESF, Paris.
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[*]
Pédopsychiatre.
[**]
Psychologue
C.M.P., Immeuble Cergy-Pôles, 2, rue du Lendemain, F-95800 Cergy le haut.
[1]
« Avec les familles recomposées », Journée de la Fédération d’Associations de Thérapie Systémique et
Familiale, 25 mars 2000, Rouen.