2001
THÉRAPIE FAMILIALE
Les dispositifs d’urgence psychiatrique et de crise en France
M. Robin
EPS Charcot – ERIC , Av. Marc Laurent F-78375 Plaisir Cedex
F. Pochard
J.-f. Ampelas
S. Kannas
M. Bronchard
F. Mauriac
F. Bisson
S. Meppen
N. Pastour
[*]
Depuis plusieurs années, il
existe un développement des services d’urgence psychiatrique et de crise, avec des objectifs et un fonctionnement très divers d’un site à l’autre. Après avoir décrit les différents dispositifs existant en France,
cet article présente une unité particulière, ERIC, qui propose des interventions à domicile ainsi qu’un suivi
de crise au-delà de l’urgence. Deux cas cliniques illustrent ce travail. Les avantages de cette unité sont
essentiellement sa capacité d’adaptation à des situations très diverses, son acceptabilité par les patients,
leurs familles et le réseau primaire, l’offre d’une réelle alternative à l’hospitalisation psychiatrique, et le
champ d’expérimentation et de formation qu’elle constitue. Les difficultés rencontrées sont notamment
l’émergence du « burn-out» des professionnels et le risque de violence. A partir de cette expérience, nous
proposons un modèle général d’organisation des services d’urgence psychiatrique.Mots-clés :
Urgence psychiatrique, Crise, Services de soins, Traitement à domicile.
For several years, there has been an
increasing number of emergency psychiatric services. Their purposes and ways of working can be very different from one to another. This article describes in first place the different existing units in France and in
second place a particular one, ERIC, which intervenes at patient’s home and offers a crisis support beyond
emergency. Two case reports illustrate this work. The advantages of this unit are essentially its capacity to
cope with a large variety of situations, acceptability by patients, their families and their primary networks,
possibility of a real alternative to psychiatric hospitalization and the experimentation and training field it
offers. The difficulties the professionals are confronted to are particularly the burnout syndrome and the risk
of violence. From this experience, we propose a model of emergency psychiatric unit organization.Keywords :
Emergency psychiatry, Crisis, Mental health services, Home treatment.
Desde varios años van
desarollándose servicios de urgencia psiquiatrica y de crisis que funcionan y apuntan metas diferentemente de un lugar al otro. Despues de describir esos distíntos díspositivos cómo existen en Francia, exhibe
éste artículo una unidad particular-ERIC- cual propone intervenciónes a domicílio tal cómo el seguimiento de crisis más allá de la urgencia. Dos casos clínicos ilustran éste trabajo. Las ventajas de aquella
unidad son esencialmente: su capacidad de adaptación a situaciónes muy diversas, su aceptabilidad de
parte de los pacientes, de sus famílias cómo de la red primaria , el ofrecer de una alternativa real al hospitalización psiquiatrica, y al ámbito de experimentación y de formación que constituye sí misna. Las dificuldades que se encuentran son especialmente la salida del « burn-out» de los profesionales y el riesgo de
la violencia. A partir de aquella experiencia, proponemos un modelo general de organización de los servicios de urgencia psiquiatrica.Palabras claves :
Urgencia psiquiatrica, Crisis, Servicios de asistencia, Tratamiento a domicilio.
La nécessité de prendre en charge l’accueil et le traitement des urgences psychiatriques a progressivement émergé dans la seconde moitié du XXe siècle. En
témoigne la mise en place progressive de dispositifs très divers : familles d’accueil,
services d’écoute téléphonique, centres d’accueil et de crise, équipes mobiles...
(Pochard et al., 1999). Une structure d’urgence psychiatrique est un outil intégré au
sein d’un réseau de partenaires, offrant une variété de soins adaptés aux situations
rencontrées, dans lesquels l’hospitalisation classique est une des orientations possibles, mais non exclusive. Dans ce réseau, nous trouvons en amont et en aval de
l’urgence : les travailleurs sociaux, la police, les pompiers, les médecins généralistes, les psychiatres libéraux, les patients, leurs familles, les hôpitaux généraux, les
centres de consultation psychiatrique publics, les hôpitaux psychiatriques, les
centres d’hébergements spécialisés ou pas, la Justice… L’idée selon laquelle un
accès précoce aux soins spécialisés améliore le pronostic de certains patients a également contribué à faire de la prise en charge des urgences une nécessité de santé
publique (McGorry et al., 1996).
L’émergence de dispositifs d’urgence repose aussi paradoxalement sur la chronicité hospitalière en psychiatrie. La politique asilaire, longtemps marquée par le
recours prioritaire à l’hospitalisation, a généré des processus qui conduisent à la
répétition ou au maintien d’hospitalisations psychiatriques, pour des patients dont la
dimension aiguë des symptômes psychiatriques initiaux a disparu. La prévention de
logiques d’expulsion (Pochard et al., 1997) du malade mental vers l’hôpital repose
en partie sur la disponibilité de structures d’urgence, permettant à la fois un accès
précoce aux soins et la mise en place de prises en charges alternatives à l’hospitalisation. Le développement du dispositif de soins psychiatriques en France, basé sur
la sectorisation et les moyens qui y sont attachés, n’a pas permis de mettre en place
des réponses adaptées, malgré des textes législatifs très clairs comme la circulaire
Veil du 15 juin 1979. Cette situation est la conséquence de facteurs à la fois idéologiques et pratiques : citons la réticence de certains psychiatres à considérer l’urgence
en psychiatrie comme relevant de leur domaine, l’absence de formation qui conduit
paradoxalement les professionnels les plus jeunes et les moins expérimentés en première ligne, la prévalence a priori trop faible des situations de crise par secteur pour
développer isolément une réponse structurée, une pratique thérapeutique encore très
centrée sur l’institution hospitalière qui dispose souvent des moyens les plus importants, malgré une politique affichée de « recentrage » du cœur du secteur sur les
Centres Médico-Psychologiques (CMP)... Ajoutons un modèle rigidement psycho-dynamique qui met l’accent sur la demande, quitte à attendre qu’elle soit parfaitement structurée, plus que sur l’offre. Si un effort important en terme de disponibilité
des CMP est indéniable (élargissement des horaires d’ouverture, mise à disposition
d’accueil d’urgence, etc.), la disparité des réponses ne permet pas une mesure globale du phénomène.
En amont de la crise, si les médecins généralistes sont dans leur pratique rarement confrontés aux urgences psychiatriques (M. Robin et al.,), ils se plaignent
d’un manque de formation et de soutien de la part des psychiatres, notamment
publics (Aubert, 1993). Leur contexte d’intervention, marqué par l’isolement face à
une situation inconnue et potentiellement violente, rend l’orientation vers les
urgences hospitalières ou le placement en hospitalisation spécialisée fréquente. Or,
la plupart des patients ayant été reçus aux urgences pour un motif psychiatrique
n’iront pas consulter un psychiatre au décours de la crise (De Clercq, 1997). En cas
d’indication d’une évaluation ou d’un suivi par un psychiatre, le médecin se trouve
à devoir choisir entre deux extrêmes : hospitaliser en psychiatrie ou alors renoncer
de façon quasi certaine au contact du patient avec des soins spécialisés. De même
que les médecins, tous ceux qui sont confrontés à l’urgence psychiatrique attendent
des psychiatres une plus grande implication dans ce domaine. Notamment les
familles de malades qui font de l’assistance en cas de crise une de leurs priorités
(UNAFAM).
Les professionnels doivent par ailleurs intégrer une évolution sociale et culturelle de la relation médecin malade, dans laquelle l’information, la compréhension
et la satisfaction des acteurs (patient, famille, correspondants médicaux) sont des
éléments majeurs.
II. Réponses et dispositifs actuels
De nombreuses réponses locales sont proposées. Quelques grandes tendances
peuvent être dégagées : centres d’accueil et de crise, organisation d’une réponse
psychiatrique dans les services d’accueil des urgences... L’expérience originale
d’ERIC (Equipe Rapide d’Intervention de Crise) associant mobilité, urgence et
post-urgence sera développée plus en détail. Nous ne parlerons pas des CMP ni des
psychiatres libéraux dont certains s’organisent pour être plus disponibles à certains
moments de la journée. Cela est certes utile, mais ne constitue pas un dispositif
structuré orienté vers l’urgence et la crise.
1. Grandes tendances
Depuis une vingtaine d’années, l’orientation des politiques locales de secteur se
fait vers l’extra-hospitalier et vers le déplacement des moyens issus de l’hospitalisation psychiatrique dans les hôpitaux généraux. Cette démarche s’inscrit dans une
logique de mise à disposition de structures plus proches, plus souples, et de moindre
taille. Ainsi, de plus en plus de secteurs participent à des dispositifs spécifiques de
l’urgence et de la crise. L’émergence des Centres d’Accueil et de Crise (CAC), unités disposant d’une dizaine de lits, fonctionnant 24h/24, pour une durée d’hospitalisation brève (entre 24 et 72 heures) est l’une des fortes tendances depuis quelques
années (Martinez, 1992). Les CAC peuvent être situés dans la cité (Paris, Lyon), ou
au sein de l’hôpital général (Lille). L’intégration d’un psychiatre de garde ou
d’astreinte dans les services d’urgence des hôpitaux généraux est devenue la norme
dans le cadre beaucoup plus large de la réorganisation des urgences, le traitement
spécialisé des urgences psychiatriques faisant partie du plateau technique exigé
dans les SAU (Décret de mai 1995). Dans ce cadre, des initiatives ont été prises,
comme l’ouverture d’unité d’accueil médico-psychologique (lits-porte spécifiques
pour la psychiatrie au service d’accueil et de traitement des urgences). Nous citerons également la participation d’infirmiers psychiatriques aux soins mobiles préhospitaliers (SAMU de Poitiers). D’autres alternatives créatives ont été proposées :
prises en charges familiales brèves de quelques semaines, (Poissy, Argenteuil), proposition de consultations sans lit d’hospitalisation spécifiques (Rennes). En pratique, la mise en place d’une structure d’accueil et de traitement des urgences psychiatriques passe, dans la majorité des cas, par la mise en commun de moyens par
plusieurs secteurs, et donc par une négociation institutionnelle.
La psychiatrie libérale s’est de son côté organisée dans certaines grandes villes
sous forme de structures dont la réponse se limite à l’urgence (SOS psychiatrie). Il
s’agit cependant d’interventions généralement coûteuses (dépassement d’honoraires), dont la finalité, comme dans la plupart des services d’urgence, se limite au
tri et à l’orientation des patients.
La prise en charge de victimes de catastrophes collectives a été récemment
l’objet de préoccupations majeures. Créées au lendemain de l’attentat du 25 juillet
1995, des cellules d’urgence médico-psychologiques régionales (CUMP) ont été
officiellement instituées par l’arrêté et la circulaire du 28 mai 1997 (Crocq, 1998),
avec parfois un échelon départemental structuré. Ce dispositif a pour objectif de
dépêcher rapidement une aide spécialisée (psychiatres, psychologues, infirmiers)
sur les lieux d’une catastrophe exceptionnelle ayant généré un grand nombre de victimes ou d’impliqués. Sur le terrain, les CUMP ont une organisation très hétérogène
qui dépend beaucoup des relations entre les différents acteurs (psychiatres, SAMU,
pompiers), et ce d’autant plus qu’elles ont essentiellement recours au volontariat,
voire au bénévolat. Contrairement à leur vocation initiale, elles sont de plus en plus
sollicitées pour des événements traumatiques à l’échelle individuelle ou dans des
micro-collectivités (hold-up, incendies, suicide, viol…), du fait de l’absence de
réponse organisée dans ce domaine. Elles ont donc favorisé l’expression d’un
besoin mais n’ont souvent pas les moyens d’y répondre. De plus, les CUMP mettent
exclusivement l’accent sur la prise en charge immédiate des victimes. Or, plus
l’événement traumatique est proche d’une communauté déjà constituée, plus ses
répercussions à moyen et long terme vont être importantes et justifient la possibilité
d’un recours ultérieur. Cela montre la nécessité de structurer un dispositif d’aval
destiné aux victimes, clairement identifié, articulé aux services d’urgences psychiatriques traditionnels, prenant également en compte les besoins médico-légaux, judiciaires, associatifs et sociaux.
L’organisation des soins et des réponses aux urgences psychiatriques relève
donc de politiques locales, adaptées aux contextes géographiques et à l’histoire de
l’organisation des soins. De même, la formation et la sensibilisation des secteurs de
psychiatrie à l’urgence dépendent plus de leur initiative, que d’une politique générale de santé publique qui en est restée au stade de l’intention. La modification profonde du fonctionnement institutionnel, inévitable lorsque les urgences deviennent
une priorité de service, est sans doute responsable du caractère encore marginal des
initiatives. Cependant, l’évaluation des réponses, par la mise en place d’études
d’impact, promet de voir se développer ces initiatives.
2. Equipe ERIC
La caractéristique d’ERIC (Equipe Rapide d’Intervention de Crise) est d’offrir, à
partir des situations d’urgence, une intervention rapide, sur le lieu même de
l’urgence, en collaboration avec les proches du patient, ainsi qu’un suivi de crise de
quelques semaines. Ce suivi peut avoir plusieurs finalités. Il permet l’instauration à
domicile de soins d’une qualité comparable à celle de l’hôpital et constitue ainsi une
alternative à l’hospitalisation psychiatrique pour des pathologies sévères. Il réalise
une transition entre le moment de l’urgence et l’instauration d’un suivi psychiatrique, ce qui devrait favoriser l’entrée dans le dispositif spécialisé pour les patients
non suivis, et permettre pour les autres, la poursuite des soins avec des professionnels qui étaient indisponibles, débordés ou rejetés, au moment de l’urgence. Enfin,
le suivi de crise est parfois suffisant, notamment en l’absence de pathologie psychiatrique.
2.1. Moyens, organisation et fonctionnement d’ERIC
Sur l’initiative du Dr Kannas et de son équipe (secteur 78G11), ERIC a été créé
en janvier 1994 à partir d’une réflexion sur la chronicité hospitalière (Wiewiorka et
Kannas, 1989), en s’inspirant d’expériences nord-américaines dans les domaines de
l’urgence psychiatrique à domicile (Everstine et al. 1977,1993) et de l’alternative à
l’hospitalisation (Langsley et al., 1971,1965, Pittman, 1987).
Quatre-vingt pour cent des moyens nécessaires au fonctionnement ont été initialement issus du regroupement de son hospitalisation avec celle d’un autre secteur de
psychiatrie adulte (78G14, Dr Dejonghe). Actuellement, ERIC intervient sur 4 secteurs (300 000 habitants), participe par convention à l’organisation d’une réponse au
sein du service d’urgence de l’hôpital général de Rambouillet ainsi qu’à la prison de
Bois-d’Arcy, et doit s’élargir prochainement au secteur 78G15 (Dr Marcel, Institut
Marcel Rivière à La Verrière).
Basée à l’hôpital Charcot (Plaisir), l’équipe est composée de 3,5 équivalents
temps plein (ETP) de psychiatres, d’une psychologue, d’un cadre et de 17 infirmiers. L’équipe d’urgence (un psychiatre et un infirmier) est disponible 24
heures/24,7 jours/7, avec la possibilité de rencontrer les patients sur le lieu de la
crise ou dans les locaux d’ERIC. L’accès au service est réservé aux professionnels,
les appels du public étant régulés par le SAMU-Centre 15. A l’issue de l’intervention d’urgence, une prise en charge de crise peut être organisée en post-urgence sous
la forme d’entretiens médicaux, de visites infirmières (en binôme), d’appels téléphoniques. La durée maximum du suivi est de 1 mois. ERIC ne dispose pas de lits,
mais peut indiquer un traitement hospitalier dont il garde la responsabilité durant 48
heures dans le pavillon d’hospitalisation du secteur (lits-porte). Si l’hospitalisation
se poursuit au-delà, le relais est pris par l’équipe intra-hospitalière ordinaire du service. Dans le cas contraire, un suivi de post-urgence est organisé à domicile. Pendant la période de suivi, l’équipe d’urgence est disponible directement par téléphone
pour réintervenir en tant que de besoin.
Les durées maximales de prise en charge (48 heures en lit-porte, un mois pour la
post-urgence) sont généralement respectées; elles sont adaptées à chaque situation.
L’intervention d’ERIC est organisée de façon à permettre aux professionnels préalablement impliqués de poursuivre leur prise en charge au-delà de la crise, et d’orienter des patients vers d’autres structures sectorielles ou non. Elle s’inscrit dans une
politique de soins large, centrée sur le secteur dont ERIC est un maillon, en relation
avec l’ensemble du réseau confronté à l’urgence et aux soins de longue durée.
2.2. Expérience pratique
L’objectif principal d’ERIC était, lors de sa création, l’évitement de l’hospitalisation psychiatrique, afin de diminuer le risque d’apprentissage d’une solution univoque en cas de crise, c’est-à-dire la chronicité. L’étude d’impact que nous avons
menée montre qu’il est effectivement possible d’offrir une alternative à l’hospitalisation alors même que celle-ci est explicitement demandée (environ 1 fois sur 2), et
que ce résultat se maintient au moins deux ans après l’intervention initiale. Le travail thérapeutique s’appuie sur l’entourage des patients, notamment leurs familles,
et nous n’avons rencontré que très peu de ruptures de suivi et encore moins de refus
de participation. Mais les interventions d’ERIC touchent bien plus que les patients
susceptibles d’être hospitalisés. L’équipe rencontre une population qui n’a pas
recours au dispositif de soins publics, alors même qu’il existe chez certains des
troubles psychiatriques évoluant depuis plusieurs années. Elle est de plus en plus
sollicitée pour prendre en charge des victimes de catastrophes ou d’agression, ou
encore pour réaliser des expertises psychiatriques dans les commissariats. ERIC
constitue donc un dispositif d’assistance en cas d’urgence et de crise, y compris à la
frontière du champ exclusivement sanitaire.
Au plan de l’organisation, l’intérêt d’une équipe mobile est de pouvoir intervenir
dans des contextes très divers (hôpital, domicile, foyers, lieu de travail, service des
urgences, établissement pénitentiaire…). Cela permet de trouver l’équilibre nécessaire entre activité et disponibilité. En pratique, cet équilibre est quasiment atteint
avec aujourd’hui environ 3 premières interventions d’urgence par jour, d’une durée
respective d’environ 2 heures, ce qui génère le double d’activité en post-urgence. La
possibilité d’un suivi de crise au-delà de l’urgence est par ailleurs indispensable si
on veut offrir une réponse graduée, et sortir du dilemme en tout ou rien, entre hospitalisation psychiatrique et absence de soins spécialisés.
Les difficultés rencontrées sont essentiellement de deux ordres. D’une part l’effet
de « burn-out », notamment pour les médecins. Les situations de crise se caractérisent
par l’importance des tensions entre les différents protagonistes, les professionnels
étant immédiatement plongés dans des relations critiques dont il leur faut percevoir
très rapidement les enjeux, au risque sinon d’être malmenés. L’intensité de ce travail,
associé à la mobilisation nécessairement imprévisible et chaotique imposée par les
demandes, peuvent conduire à des stratégies d’évitement préjudiciables. Cela a
conduit à une organisation où les plus exposés n’interviennent qu’à temps partiel.
L’autre difficulté est le caractère menaçant, voire potentiellement dangereux, de certaines situations. Si les agressions réelles sont rares dans notre expérience (1/1000),
elles peuvent être sérieuses et/ou traumatisantes. Des règles de fonctionnement ont
donc été mises en place afin de détecter les situations à risque, de prévoir dans ce cas
des modalités d’intervention spécifiques, et de soutenir ceux qui ont été victimes.
Lors de la création d’ERIC, aucune formation spécifique n’a été imposée aux
professionnels. Les participants au projet avaient néanmoins, pour la plupart, une
expérience de plusieurs années de travail d’inspiration systémique avec le Dr Kannas. A l’usage, le service constitue un formidable lieu d’expérimentation et de formation pour tous, le travail de crise permettant d’apprécier rapidement le résultat,
favorable ou non, des interventions réalisées. Des supervisions extérieures pour
l’équipe, ainsi que des formations individuelles complémentaires, ont aidé les professionnels à valoriser l’expérience acquise sur le terrain. De plus, il a été indispensable d’institutionnaliser des espaces de réflexion et d’élaboration clinique, le flux
des situations risquant sinon d’absorber les intervenants dans l’agir.
2.3 Illustrations cliniques
Cas clinique n° 1
Chantal V. est une femme de 54 ans, adressée à notre équipe par son médecin
généraliste pour menace de suicide dans un contexte dépressif.
Ce médecin avait été contacté par Pierre, l’ami de Chantal, qui lui signalait que
sa compagne était triste, qu’elle exprimait des idées de mort, qu’elle s’alcoolisait de
manière excessive et ne s’alimentait presque pas. Le médecin constatant lors d’une
consultation l’état physique et psychique très dégradé de sa patiente a alors pris
contact avec notre équipe. Nous avons convenu avec lui, avec l’accord de la
patiente, d’organiser dès le lendemain matin un entretien à son cabinet, en sa présence et celle de son ami.
Lors du premier entretien, nous avons été immédiatement frappés par la maigreur de Mme V. et le peu de soin porté à son apparence. Son ami nous exposa la
situation de la manière suivante. Selon lui, les difficultés de sa compagne dataient
de l’époque où son précédent ami l’avait quittée, deux ans auparavant. Depuis,
Chantal n’avait plus de goût aux choses qu’elle aimait auparavant, exprimait le désir
de disparaître, s’était mise à boire. C’était dans ce contexte que leur liaison était née,
sans relations physiques cependant, comme ils s’étaient, de concert, empressés de
nous le préciser. Chantal confirma cet énoncé. Elle avait été mariée pendant plusieurs années, union dont étaient nés deux garçons, aujourd’hui âgés de 23 et 26 ans.
Au bout d’une dizaine d’années de vie commune, elle eut une aventure sentimentale
et quitta le domicile conjugal. Cette liaison tourna court au bout de quelques mois et
Chantal retourna vivre chez son mari. Les relations avec ses enfants étaient devenues alors extrêmement tendues, le plus jeune d’entre eux ne lui pardonnant apparemment pas d’être partie du foyer. Elle eut ensuite une nouvelle liaison et quitta
cette fois définitivement son mari. Mais l’homme qu’elle avait rencontré rompit
cette relation peu après, et depuis, elle n’avait de cesse de penser à lui et de se
demander avec angoisse pour quelle raison il l’avait quittée.
Nous avons constaté que Chantal ne pouvait envisager d’être aidée ouvertement,
cela lui paraissait impossible : « Je n’en vaux pas la peine et, de toutes façons, personne ne m’a jamais aidée ». Elle se montrait insensible aux encouragements et aux
tentatives de réassurance du médecin généraliste, et très opposée à sa proposition
d’hospitalisation. Pierre exprima d’emblée son refus d’envisager une hospitalisation
sous contrainte. Constatant cela, nous avons alors préféré ne pas lui proposer une
aide qu’elle aurait refusée, mais simplement une présence auprès d’elle pendant les
jours qui lui restaient à vivre, Chantal ayant fixé la date de son décès dix jours plus
tard, lors d’une intervention chirurgicale programmée dont elle était convaincue
qu’elle ne reviendrait pas. Nous avons pris cette conviction au pied de la lettre et
proposé un accompagnement tant de la patiente que de son ami. Celui-ci, contrairement à Chantal, était très demandeur de soutien, attendant des professionnels leurs
conseils pour traiter la dépression et la dépendance alcoolique de son amie. Nous
avons émis l’hypothèse qu’aider Pierre pourrait avoir comme effet d’aider indirectement Chantal, permettant ainsi à celle-ci qu’une distance rassurante soit maintenue entre elle et notre équipe. De plus, cela permettait de limiter le risque d’escalade
avec Pierre dans sa propre logique d’assistance. Afin qu’il puisse être présent auprès
d’elle, nous lui avons prescrit un arrêt de travail de quelques jours, ce qu’il accepta
sans problème. Nous avons fixé un rendez-vous avec elle et son ami quelques jours
plus tard et organisé entre-temps une visite à domicile par deux infirmières.
Nous avons centré l’entretien suivant sur l’aide à fournir à Pierre. Celui-ci se
disait « prêt à tout pour sauver Chantal ». Chantal était toujours aussi repliée et triste,
ne parlant presque pas. Dans le but de mobiliser le maximum de ressources, nous
avons délibérément amplifié l’aspect dramatique de la situation en demandant à
Chantal comment elle comptait vivre ses derniers jours de vie et comment nous pouvions l’accompagner jusqu’à la mort. Elle ne répondit pas, visiblement émue. Nous
lui avons alors proposé de prévenir sa famille afin qu’ils soient informés de la gravité de son état, ce qu’elle refusa dans un premier temps mais finit par accepter. Elle
accepta également que nous lui prescrivions un traitement antidépresseur, ce produit
lui étant présenté comme pouvant atténuer sa tristesse et son angoisse pour les jours
à venir. L’atmosphère était pesante et nous étions tous très émus.
Les visites infirmières organisées les jours suivants, quasi quotidiennes, furent
difficiles du fait de l’accueil que la patiente réservait à l’équipe. Elle recevait parfois
les infirmières sur le perron ou refusait de les voir, restant couchée dans son lit.
Nous avons constaté lors de l’entretien suivant que Chantal s’opposait moins à
l’idée d’être aidée. Nous lui avons explicitement proposé notre soutien et elle
l’accepta. Nous avons souligné à quel point Pierre devait se sentir soulagé
d’entendre cela, n’étant plus la seule personne dont Chantal acceptait l’aide. Celle-ci pouvait donc être proposée au couple et non plus seulement à Pierre. Chantal
nous paraissait plus détendue et souriante, bien que les idées de mort soient toujours
présentes.
Le jour de l’intervention chirurgicale, elle ne se présenta pas à l’hôpital. Elle ne
vint pas non plus à l’entretien prévu trois jours après dans notre service. Pierre vint
seul. Il nous informa que Chantal désirait « tout laisser tomber », qu’elle avait eu
peur de l’intervention, qu’elle recommençait à déclarer que personne ne pouvait
l’aider. Nous avons continué à soutenir Pierre, nous inquiétant de sa résistance psychologique du fait de ce qu’il vivait. Il tenta de nous rassurer en nous expliquant
qu’il voulait « la sauver », qu’il était « sans limites ». A ce propos, nous l’avons
encouragé à se fixer des limites et tenté de le mettre en garde contre les risques qu’il
prenait par rapport à son employeur si nous prolongions son arrêt de travail. Le fait
de se fixer ces limites avait également pour but qu’il « économise » l’énergie qu’il
déployait pour aider Chantal, afin de ne pas s’affaiblir lui-même. Nous avons
ensuite clarifié nos propres limites, en insistant sur le fait que nous ne pourrions pas
l’aider si elle s’y opposait et s’il maintenait son refus de faire une demande d’hospitalisation. Nous avons pris la décision de ne pas reconduire les visites infirmières,
de ne pas prolonger l’arrêt de travail de Pierre et proposé un rendez-vous quelques
jours plus tard.
Chantal était présente à ce rendez-vous, accompagnée de Pierre. Elle s’excusa de
son absence à l’entretien précédent, confirmant ce que nous avait expliqué Pierre
quant à son désir de rompre le suivi. Nous lui avons présenté les difficultés que nous
avions à envisager la suite de la prise en charge devant ses absences aux entretiens
et sa réticence à recevoir les infirmiers. Quand nous avons précisé nos limites, la
patiente se mit à pleurer et nous lança : « Alors, vous m’abandonnez ?». Nous avons
alors réfléchi ensemble sur le thème de la rupture et de l’abandon. Comment exprimer nos limites en termes de durée d’intervention, celle-ci ne peut excéder un mois,
et en termes d’implication, sans que cela soit pour autant vécu comme un abandon ?
La suite de l’entretien a porté sur la perspective de la fin de notre prise en charge et
nous l’avons amenée à réfléchir sur la possibilité que la fin programmée de notre
intervention soit vue comme le début d’un soutien à plus long terme, et non comme
un abandon. Ce soutien n’étant possible que par l’équipe de secteur, la patiente
exprima sa réticence à rencontrer un nouveau psychiatre qui ne saurait « certainement pas l’écouter ». Nous avons enfin exploré le réseau familial et insisté pour que
celui-ci puisse être mobilisé. Chantal accepta que nous contactions ses fils et sa
sœur.
Son fils cadet, joint par téléphone, exprima ses difficultés à aider sa mère mais se
montra proche d’elle et désireux de la soutenir. Il proposa de la recevoir chez lui pour
le week-end suivant, ce qui put se faire. Chantal fut très heureuse ces quelques jours
puisqu’elle eut la possibilité de voir sa petite-fille, décrite comme son « rayon de
soleil ». Par contre, la sœur de Chantal, jointe aussi par téléphone, refusa de faire quoi
que ce soit pour l’aider car Chantal l’avait plusieurs fois rejetée violemment. Elle ne
voulait pas essuyer un nouvel affront. Même en insistant sur la gravité de la situation
et sur le risque de mort que courait Chantal, elle ne souhaita pas s’impliquer.
Nous avons par la suite abordé la question d’être ou ne pas être crue, la patiente
mettant régulièrement en avant sa souffrance de ne pas être prise au sérieux par sa
famille. Nous avons souligné à quel point cela la pousse à une escalade dans les
menaces suicidaires pour être enfin entendue, cette escalade constituant finalement
un danger pour sa vie et cela la plaçant inévitablement en position de victime.
La suite nous a montré à quel point son désir d’être entendue ne pouvait passer
que par une mise en jeu de sa vie. Quelques jours plus tard, Chantal était admise aux
Urgences d’un hôpital voisin, pour tentative de suicide par pendaison. La patiente
refusa l’hospitalisation qui lui était proposée et Pierre refusa de faire une demande
d’hospitalisation sous contrainte. Au rendez-vous suivant, après de longues minutes
de mutisme, Chantal nous expliqua que son geste avait été en partie motivé par le
fait qu’elle ne se sentait pas crue par nous. Après lui avoir demandé ce qu’il eut fallu
faire pour lui montrer que nous avions bien pris la mesure de son désir de mort, elle
nous répondit qu’il fallait que nous appelions son ancien mari et son fils cadet pour
leur demander de venir. Nous avons exprimé nos réserves sur ce souhait et l’avons
mise en garde contre le risque d’avoir à faire face à une grande déception, mais nous
avons décidé de faire comme elle nous le demandait, estimant que la situation était
si grave qu’il fallait alerter immédiatement l’entourage familial. Chacune des personnes jointes refusa catégoriquement de s’investir, le fils cadet nous disant notamment : « le coup de la pendaison, elle nous l’a déjà fait ! Ce n’est vraiment pas la
peine de m’appeler », avant de raccrocher… Chantal semblait abattue après ces
appels infructueux. Nous lui avons exprimé le fait que nous ressentions ce qu’elle
pouvait vivre, que nous vivions aussi un sentiment d’abandon par sa famille, que
nous nous sentions seuls dans la prise en charge.
Paradoxalement, Chantal nous apparut plus souriante et détendue à l’entretien
suivant. Elle semblait avoir intégré que sa famille ne se mobiliserait pas pour elle,
son discours était plus ancré dans la réalité, moins idéaliste. Pierre évoqua son histoire personnelle, proche de celle de Chantal puisqu’il avait vécu un abandon. En
effet, sa mère avait quitté le domicile conjugal quand il avait 10 ans. Il ne l’a plus
revue pendant une dizaine d’années avant de reprendre contact avec elle, contact
suivi d’une nouvelle rupture. Nous avons souligné les points communs dans leurs
histoires respectives puisque Chantal avait elle-même été abandonnée par son père
quand elle était enfant.
Au bout d’un mois, arrivés au terme de notre prise en charge de crise, nous leur
avons annoncé que le prochain entretien serait le dernier, ce qu’ils savaient. Le
relais avait été préparé depuis plusieurs entretiens : Pierre avait appelé le Centre
Médico-Psychologique de son secteur et avait pris un rendez-vous pour Chantal
avec un psychiatre.
Au dernier entretien, Pierre était seul… Chantal lui aurait dit qu’elle se sentait
abandonnée et que nous ne pouvions l’aider. Nous avons exprimé à Pierre que nous
avions atteint nos limites, que nous ne pouvions prolonger notre prise en charge et
que désormais Chantal avait besoin d’être soutenue sur une plus longue période,
qu’il fallait se donner le temps qu’elle noue une relation de confiance avec le nouveau psychiatre. Nous avons à nouveau insisté sur le fait que Pierre se fixe des
limites dans l’aide à apporter à Chantal, qu’il ne fallait en aucun cas qu’il quitte son
travail pour rester auprès de Chantal car, sans travail, il risquait d’être fragilisé et de
ne plus pouvoir aider du tout son amie. Nous nous sommes séparés sur ce constat un
peu frustrant que nous n’avions pas su véritablement aider Chantal. Celle-ci se
manifesta cependant quelques heures après cet entretien pour s’excuser par téléphone de ne pas être venue, qu’elle ne s’en était pas sentie le courage.
Par la suite, après plusieurs contacts téléphoniques, déjà établis lors de notre
prise en charge, avec le psychiatre du CMP, nous avons appris que Chantal ne s’était
pas présentée au premier entretien avec lui. Cependant, Pierre avait rappelé pour
prendre un nouveau rendez-vous auquel elle s’était rendue. Nous savons depuis que,
malgré quelques rendez-vous manqués, elle vient régulièrement aux entretiens avec
son psychiatre. Un nouveau traitement par anxiolytique et antidépresseur a pu être
initié. Son psychiatre a pu noter une amélioration de l’humeur et relever que Chantal n’est plus autant dans une position d’attente par rapport à sa famille.
Cas clinique n°2
Sylvie S. a été adressée par son médecin généraliste qui constatait, lors d’une
consultation, l’aggravation d’un syndrome dépressif apparu 3 mois auparavant, dans
les suites d’un premier accouchement.
Le jour même, nous avons organisé un entretien avec la patiente et son mari dans
nos locaux. Elle présentait tous les signes d’un syndrome dépressif majeur avec
anhédonie, troubles du sommeil et de l’appétit, sentiment de dévalorisation. Le
médecin généraliste lui avait prescrit depuis trois semaines un traitement antidépresseur (1 comprimé par jour de paroxétine). Il s’agissait du premier épisode dépressif.
Elle venait de passer quelques jours chez ses parents et si elle s’était sentie entourée
et soutenue, elle exprimait aussi sa culpabilité de devoir les solliciter. Le mari était
très en retrait pendant l’entretien, exprimant son incompréhension de ce que vivait
son épouse. Nous avons envisagé avec eux la possibilité de mettre en place une prise
en charge de crise à domicile. Nous avons demandé au mari s’il lui paraissait envisageable de s’arrêter quelques jours pour la soutenir dans les tâches quotidiennes,
notamment le fait de s’occuper de leur fils. Cela lui semblait difficile du fait de ses
obligations professionnelles et il refusa de bénéficier d’un arrêt de travail. Nous
avons alors proposé de rencontrer très rapidement les parents de la patiente pour évaluer avec eux la situation et chercher ce qu’ils pourraient faire pour soutenir leur fille.
Nous avons également augmenté la posologie du traitement antidépresseur.
L’entretien suivant s’est déroulé au domicile des parents, en leur présence, celle de
la patiente et de sa sœur aînée, Karine. Sylvie nous expliqua d’emblée qu’elle avait
souhaité que sa sœur soit associée à l’entretien. La relation à cette sœur, de 10 ans son
aînée, nous apparut très importante. Sylvie idéalisait visiblement Karine, vue comme
celle qui avait su prendre son indépendance, « couper le cordon ombilical ». Nous
avons exprimé notre surprise en constatant que Karine habitait à 500 m du domicile
des parents, dans le même village et que cela était contradictoire avec ce que Sylvie
venait de nous dire. La patiente exprima ensuite devant sa sœur à quel point elle souffrait du manque de communication entre elles, qu’elle ressentait douloureusement le
fait que Karine n’ait apparemment eu aucune difficulté à la suite de ses 2 grossesses.
Ce sentiment fut renforcé par les propos de la mère qui estimait que Karine n’avait
jamais posé de problèmes alors que Sylvie avait toujours été « une enfant très sensible ». Karine, visiblement surprise et très émue, exposa alors les difficultés qu’elle
avait rencontrées à la naissance de ses enfants et tenta de montrer qu’elle n’était pas
aussi parfaite que sa sœur le croyait. Le père ne disait rien, estimant que seule son
épouse pouvait comprendre les problèmes de ses filles puisqu’elle s’en était plus
occupée que lui. Nous avons pu constater lors de cet entretien que Sylvie avait beaucoup de mal à demander explicitement de l’aide, expliquant que rester chez ses
parents quelques jours pourrait les fatiguer et que cela était contradictoire avec son
désir de « prendre son envol ». Avant de terminer l’entretien, nous avons encouragé
Karine à soutenir sa sœur en étant présente auprès d’elle dans les jours qui allaient
suivre. La mère de la patiente était d’accord pour s’occuper du bébé. Le mari, restant
au domicile conjugal, avait, selon la famille, le projet de passer tous les jours chez ses
beaux-parents. Nous avons planifié plusieurs visites infirmières à domicile jusqu’au
prochain entretien médical.
Lors des visites infirmières, la mère de Sylvie a pu parler de son expérience de
mère et des difficultés qu’elle avait rencontrées, ce qui put rassurer Sylvie. Les
sœurs se rapprochèrent dans les jours suivants, échangeant beaucoup sur leur passé
commun.
A l’entretien médical suivant, en présence des parents, nous avons beaucoup
soutenu ceux-ci dans leurs efforts pour aider leur fille, en valorisant leur implication
et en les rassurant sur leur incompréhension par rapport à la dépression de leur fille.
Cet entretien fut l’occasion d’évoquer les difficultés de Sylvie à être encore la
« petite fille » de ses parents et être mère en même temps. Ce fut aussi pour elle
l’occasion d’exprimer sa colère vis-à-vis de ses parents concernant certains aspects
du passé, colère qu’elle ne s’était jamais autorisée à montrer. Nous avons valorisé
l’expression de cette colère en nous assurant que les parents pouvaient le supporter.
Sylvie put aussi exprimer sa colère envers son mari, absent à l’entretien, à propos du
choix récent d’un nouveau lieu de vie.
La suite de la prise en charge de crise a consisté en plusieurs entretiens en présence du mari et des parents. Nous avons pu vérifier la constance du soutien matériel et affectif apporté par les parents. Nous avons pu également noter un assouplissement des positions de Sylvie : elle acceptait mieux d’être aidée et de se donner du
temps pour aller mieux, elle parvenait à concevoir qu’elle n’était pas une fille et une
mère parfaite. L’époux de Sylvie se montrait plus soutenant et compréhensif qu’en
début de prise en charge. Il faut souligner que Sylvie lui permettait enfin de prendre
une place qu’elle ne lui accordait pas jusque-là dans les taches ménagères. Le
couple avait pu rediscuter des décisions récentes qu’ils avaient prises. L’humeur de
Sylvie s’est progressivement améliorée, elle se montrait beaucoup moins angoissée.
Elle put peu à peu s’occuper de son fils. Elle accepta l’idée de reprendre le travail
uniquement quand elle s’y sentirait prête.
Au bout d’un mois de prise en charge, Sylvie allait beaucoup mieux. Elle avait
pris contact avec le CMP de son secteur et avait un rendez-vous prévu avec un psychiatre. Nous nous sommes mis en contact avec ce psychiatre, lui avons transmis un
résumé de notre intervention, tout comme au médecin généraliste, et avons clôturé
la prise en charge de crise.
Commentaires
Le premier cas clinique illustre l’intensité d’une intervention de crise, et à quel
point les tensions qui agitent les protagonistes peuvent converger vers les professionnels, ceci étant renforcé par la concentration sur un mois de l’ensemble des
entretiens. A travers les aléas du suivi, on voit que les tentatives d’alliance – y compris sur un mode paradoxal – et d’offre de soin sont contemporaines de l’élargissement des règles de fonctionnement de la patiente et son ami au système thérapeutique : escalade relationnelle pouvant aller jusqu’à la menace de mort, dimension
abandonnique expiatoire, processus fusionnel dans lequel l’accent est mis exclusivement sur les besoins de l’autre. Et comme souvent dans les situations d’urgence et
de crise, certains aspects sont essentiellement montrés : la patiente le rejet, l’ami son
impuissance, les professionnels leur investissement, avec le partage de la position
dépressive comme facteur d’alliance, ces dimensions étant en partie communes à
tous. Cette situation illustre bien le paradoxe de certaines demandes en urgences. La
volonté d’assistance et de protection des professionnels peut les conduire à entrer
dans un « jeu relationnel » préexistant dont les limites étaient atteintes ! La difficulté
du travail de crise est de rester proche des personnes sans pour autant protéger le
jeu, d’attaquer la relation tout en maintenant un espace d’alliance, et ce dans un
tempo qui pousse à agir et être agi, plus qu’à réfléchir et choisir.
Dans notre expérience, la crise est une relation d’escalade à durée limitée dans
laquelle le professionnel gagne à se préoccuper de sa « survie », condition préalable
sans laquelle son savoir-faire thérapeutique ne pourra de toute façon s’exprimer. Par
survie, nous entendons les conditions minimums qui permettent de travailler,
notamment le sentiment d’exister dans la relation avec le patient ou ses proches. Il
s’agit de se sentir respecté et reconnu, y compris ses limites, de manière à ce qu’il
soit possible de s’engager dans une relation thérapeutique orientée vers la recherche
du choix et du changement, plutôt que du contrôle ou de l’abandon. La possibilité de
prolonger l’urgence par un suivi de crise aide le professionnel à se donner le temps
de la réflexion, voire de l’expérience thérapeutique. Il n’est plus tenu de répondre
dans l’instant de la demande. Cela l’implique davantage dans un processus de soin
tout en ouvrant l’éventail des réponses.
Le deuxième cas clinique montre comment la mobilisation familiale (et des
proches en général) constitue un facteur d’abaissement des tensions, même si elle
n’est pas souhaitée par la patiente. De plus, si l’un des enjeux est la prise en compte
de ses difficultés par le mari, les professionnels vont délibérément ne pas entrer
dans une escalade avec lui. Son implication progressive va être obtenue à travers
l’instauration d’une logique générale de partage du fardeau, sans désignation d’un
bouc émissaire. Cela aurait été le cas pour la patiente avec le choix d’une stratégie
thérapeutique exclusivement centrée sur elle et le traitement médical, ou pour le
mari si l’intervention s’était limitée à exiger un arrêt de son travail. Dans cet
exemple, les professionnels ne revendiquent ni ne tentent d’obtenir un changement
structurel de la famille. Ils mettent en place une réponse thérapeutique qui va
conduire à ce que chacun soit concerné par le problème. Il y a une recherche des ressources de la famille et un soutien de ce que chacun accepte d’apporter. L’assouplissement est obtenu par la mise en évidence des enjeux familiaux (modification de
l’équilibre familial, obligation d’être à la hauteur, ne pas parler des faiblesses…),
sans volonté de les « traiter » à tout prix.
Dans les deux situations, on voit l’intérêt de la mobilité des professionnels : possibilité d’entretiens au cabinet du médecin généraliste, chez les parents de la
patiente, à son domicile, dans les locaux de l’unité. Si cette particularité est rarement indispensable, elle contribue largement à flexibiliser la relation thérapeutique.
D’autre part, les visites infirmières à domicile permettent la démultiplication de
l’impact des entretiens, la vérification des consignes, et sont une source d’informations sur la situation. A l’issue de l’intervention de crise, le relais thérapeutique est
toujours une étape délicate. Les contacts entre l’équipe de crise et l’équipe ou le
professionnel chargé du suivi doivent être effectifs et visibles, l’idéal étant la réalisation d’un entretien commun.
3. Mise en place d’un dispositif : pratiques, contraintes et avantages
La mise en place d’une structure d’urgence nécessite une réflexion en amont afin
d’évaluer les besoins sur le territoire d’intervention envisagé. Les variations de
moyens structurels, historiques et géographiques sont à prendre en compte. Ainsi, la
composante mobile est moins nécessaire dans un territoire urbain disposant d’un
pôle d’attraction fort qui concentre l’ensemble des flux de patients (hôpital général
disposant d’un psychiatre aux urgences et d’un service d’hospitalisation psychiatrique). La mobilité donne cependant une souplesse et une capacité d’adaptation qui
permet au service de remplir plusieurs missions. Dans une zone à faible densité de
population, l’urgence et la post-urgence, plus souple, peuvent être mis en place à
partir de l’hôpital ou du CMP si ce dernier oriente ses moyens dans ce sens.
La disponibilité et l’utilisation d’une structure d’urgence doivent bénéficier
d’une régulation cohérente : en deçà d’un certain seuil d’activité, elle risquerait
d’être sous-employée, et au-delà, l’augmentation du nombre d’interventions ferait
apparaître le risque de perte de disponibilité et des délais trop importants.
Un service d’urgence psychiatrique est nécessairement articulé au sein d’un
réseau médical et social. L’information par des visites, avant même la mise en place
du groupe d’urgence, permet d’initier les relations fonctionnelles ultérieures. Cette
information doit être poursuivie afin d’étendre et de réactualiser le réseau. Cet aspect
détermine un recrutement cohérent et adapté de patients, ainsi que des interventions
précoces, et donc un meilleur équilibre entre réseau primaire et réseau spécialisé.
Les références théoriques sous-jacentes influencent l’organisation des structures. Les interventions d’ERIC, comme celles de nombreux centres d’urgence, sont
des interventions de crise de durée brève, reposant sur la théorie systémique. Cette
référence semble la plus adaptée dès lors qu’elle n’est pas exclusive (la prescription
de psychotropes est bien entendu une pratique courante, tout comme l’orientation
vers des structures de références théoriques différentes). Il n’y a pas de préalable ou
de contre-indication à la prise en charge familiale ou systémique des urgences,
l’entourage étant considéré comme un pourvoyeur de solutions plus que de problèmes. L’implication des professionnels dans le projet est seule garante de sa créativité, de son adaptation et de sa souplesse, indispensables dans les situations
d’urgences en psychiatrie.
Cependant, bien plus que les théories de références, c’est la finalité du travail
d’urgence et de crise qu’il faut définir. Selon nous, les objectifs principaux d’un dispositif d’urgence psychiatrique à l’hôpital général devraient être (Kannas et al., 1998):
- détecter et évaluer les troubles psychiatriques, y compris dans les pathologies
mixtes, ce qui suppose une bonne articulation avec le MCO (Médecine Chirurgie
Obstétrique), les filières alcool et toxicomanie;
- initier précocement le traitement;
- réaliser, en cas d’orientation, le circuit le plus court possible pour le patient;
- faciliter l’entrée, si nécessaire, des nouveaux patients dans le dispositif psychiatrique ou médical, et ce dans les meilleures conditions;
- participer et coopérer à la politique de désinstitutionnalisation du secteur psychiatrique en offrant une réponse graduée qui permette la mise en place d’alternatives
à l’hospitalisation psychiatrique en général, pour les patients connus comme pour
les patients nouveaux;
- être partie prenante d’une politique de prise en charge et de prévention du suicide, dont les urgences psychiatriques ne sont qu’un maillon.
Le site d’urgence psychiatrique, situé au sein du service des urgences, doit être
aisément accessible et identifiable (« hot-line »), articulé entre le dispositif psychiatrique public et celui de l’hôpital général. Le modèle le plus fréquemment rencontré
est celui de la mise à disposition, par les secteurs psychiatriques, de la zone sanitaire
concernée, de personnels médicaux et paramédicaux intervenant sous la responsabilité du chef de service des urgences de l’hôpital général. L’objectif recherché est de
faciliter le rapprochement opérationnel entre l’hôpital général et l’hôpital psychiatrique, partout où cela est possible, par le métissage des personnels et des structures
afin d’éviter d’une part l’appropriation de l’activité d’urgence psychiatrique au seul
profit de l’hôpital général, au détriment de la vision globale de la filière psychiatrique, et d’autre part d’inciter fortement le secteur psychiatrique à y participer.
Cette coordination ne nous paraît pas exclure les acteurs privés.
Le travail de base ne peut se limiter à l’urgence psychiatrique proprement dite,
c’est-à-dire au tri et à l’orientation, mais doit permettre de mettre en place un travail
de crise sur une durée brève tant sur le plan hospitalier (lits d’hospitalisation de
durée brève – 24 à 72 heures – y compris sous contrainte) que sous forme de consultations de post-urgence sur le même site.
La possibilité, même partielle, d’intervenir en dehors de l’hôpital, dans la communauté (mobilité), peut représenter un facteur puissant d’articulation avec le
Centre-15, les médecins généralistes et le réseau social de façon à coordonner un
réseau pré-hospitalier et hospitalier d’urgence psychiatrique.
La constitution d’un réseau, la motivation des professionnels, et la mise en place
d’un dispositif souple adapté à la situation locale en terme d’infrastructures médicales et sociales sont les fondations d’un système de prise en charge des urgences.
La variabilité des approches proposées doit être recherchée dans les contextes historiques et géographiques, et traduit l’absence de réponse univoque. L’évaluation des
pratiques et la formation des professionnels restent des enjeux encore trop peu développés en France.
·
Aubert J.P. (1993): Le généraliste et l’urgence « psy » ou « comment s’en débarrasser ?», La Revue du Praticien, Médecine Générale, 236,7,38-40.
·
Crocq L. (1998): Les cellules d’urgence médico-psychologiques; Medico-psychological emergency
celles, Act Med Int Psychiatrie, 213,3831-3833.
·
De Clercq M. (1997): Urgences psychiatriques et interventions de crise, De Boeck Université, Bruxelles.
·
Everstine D.S., Badin A.M., Everstine L. (1977): Emergency psychology : a mobile service for police crisis calls, Family Process, 16 (3), 281-292.
·
Everstine D.S., Everstine L. (1993): People in crisis, Brunner/Mazel, New York; trad. fr. : Des gens en
crise. L’intervention psychologique d’urgence, Hommes & Perspectives, Marseille.
·
Kannas S., Robin M., Pochard F., Mauriac F., Waddington A., Regel I., Devynck C., Noirot M.N., Abillon
A.F. (1998): Etude d’impact d’un service mobile d’urgence médico-psychologique sectorisé comme
alternative au traitement des urgences psychiatriques, Rapport de recherche CNAMTS – INSERM.
·
Langsley D., Machotka P., Flomenhaft K. (1971): Avoiding mental admissions : a follow-up study, American Journal of Ppsychiatry, 127,10,1391-1394.
·
Langsley D., Pittman F.S., Machotka P., Flomenhaft K. (1965): Family Crisis Therapy-results and implications, Family Process, 7,2,145-158.
·
McGorry P.D., Edwards J., Mihalopoulos C., Harrigan S.M., Jackson H.J. (1996): EPPIC : an evolving
system of early detection and optimal management, Schizophr Bull, 22,2,305-326.
·
Martinez J. (1992): Les urgences psychiatriques à Paris (rapport confié par le Ministère des Affaires
Sociales), DDASS de Paris.
·
Pittman F.S. (1987): Turning points – Treating Families in transition and crisis, New York, Norton &
Company.
·
Pochard F., Robin M., Devynck C., Bellivier F., Kannas S. (1999): Alternative à l’hospitalisation et situation de crise, Annales Médico-Psychologique, 157,20-26.
·
Pochard F., Robin M., Mauriac F., Kannas S. (1997): Hospital admission : an anthropological view using
mimetic and systemic theories, European Psychiatry, 12,324.
·
Robin M., Waddington A., Pochard F., Regel I., Mauriac F., Devynck C., Kannas S. (1999): Enquête de
satisfaction auprès des utilisateurs d’un service d’urgence psychiatrique : l’avis des professionnels,
L’Encéphale, XXV (3), 195-200.
·
Wieviorka S., Kannas S. (1989): Approche systémique et chronicité à l’hôpital psychiatrique, L’Evolution
Psychiatrique, 54,3,1-20.
[*]
EPS Charcot - ERIC, F-78375 Plaisir cedex.