Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
104 pages

p. 153 à 168
doi: en cours

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Volume 22 2001/2

2001 THÉRAPIE FAMILIALE

Soutenir la bientraitance des familles en exil

Rencontre d’un destin, destin d’une rencontre

J. Barudy  [*] Centre ExilAv. Brugmann, 43 1060 Bruxelles Belgique J.-y. Crappe  [**] Centre ExilAv. Brugmann, 43 1060 Bruxelles Belgique A.-p. Marquebreucq  [***] Centre ExilAv. Brugmann, 43 1060 Bruxelles Belgique
Le Centre Exil – centre médico-psycho-social – propose de soutenir la bientraitance des familles en exil. Dans ce cadre, l’équipe du programme enfants-familles a comme objectif de soutenir les ressources que mobilisent ces familles en exil pour rester bientraitantes et permettre à leurs enfants de grandir et de se développer. La bientraitance est le résultat de la mobilisation des ressources communautaires et des compétences parentales en vue de répondre aux besoins de l’enfant, en considérant aussi les ressources résilientes de toutes les personnes impliquées dans le processus. Notre action porte sur différents plans: le traitement des conséquences individuelles du traumatisme chez les enfants et les adultes, aux niveaux médical, psychologique et social; la reconstruction des liens et du tissu familial, communautaire et social; le soutien des familles dans leur processus d’adaptation en Belgique. Ce travail se réalise au sein d’espaces très variés: la consultation, les groupes de parole et d’entraide, les ateliers créatifs et les stages résidentiels.Mots-clés : Bientraitance, Attachement, Espaces de thérapies alternatives, Ressources des familles, Rencontres interculturelles. The Exil Centre – medico-psycho-social center – proposes to support the « Well-treating» of families in exile. In this framework, the staff of the programme for children and their families aims at supporting the resources by these families mobilize to remain « well-treating» and to permit their children to grow up and develop themselves. « Well-treating» is the result of the mobilisation of the community’s resources and the parental competences in view to answer to child’s need, taking also into consideration the resilience resources of all the persons taking part in the process. Our work consists in: treating the individual consequences of the traumatism on medical, psychological and social levels; reconstructing the binds at family, social and community levels, sustaining the families in their adaptation process in Belgium. This work takes place in various spaces: consultations, talking and self-help groups, creative workshop and residential activities. Keywords : Well-treating, Attachment, Family resources, Intercultural meetings. El centro Exil – centro medicopsicosocial para exiliados – desarrolla en el marco de sus actividades un programa para promover el buen trato al interior de la familias. Esto a través de un modelo que considera el « Buen trato » cómo el resuldado de la articulacion de los recursos de parenta-lidad existentes en la familias exiliadas con los recursos que la comunidad pone al servicio de estas para promover el bienestar infantil. Nuestra accion gira sobre diferentes planos: el tratamiento de consequencias individuales del traumatismo a nivel medical, psicológico y social ; la reconstruccion de lazos y redes familiares, comunitarias y sociales ; el apoyo de la familias en el proceso de adaptacion en belgica. Este trabajo se realizado en diferentes espacios: la consultacion, grupos de encuentro, los talleres creativos y colonia de vacaciones.Palabras claves : Buen Trato, Apego, Recursos de las familias, Encuentro intercultural.
 
Introduction
 
 
Voici 25 ans qu’au centre Exil en Belgique, des professionnels accompagnent des femmes, des hommes et des enfants exilés qui ont été victimes d’une ou de plusieurs formes de violence organisée [1].
Les personnes qui nous consultent sont originaires de plus ou moins 40 pays différents et souffrent pour la plupart de traumatismes liés à la guerre, au terrorisme d’Etat, à la répression politique, aux génocides, aux viols systématiques,… A cette souffrance s’ajoute celle de l’exil : déracinement, isolement et précarité sociale vécus dans notre pays.
Nous sommes, comme professionnels de la santé, témoins de la souffrance de ces personnes, mais aussi de leur force et de leur créativité pour surmonter cette souffrance.
Actuellement, l’équipe d’Exil est constituée de médecins généralistes, psychiatres, psychothérapeutes, travailleurs sociaux, éducateurs, animateurs,… qui constituent un système interculturel et interdisciplinaire.
L’équipe offre aux personnes qui nous consultent des soins médicopsychosociaux enracinés dans une pratique communautaire et interculturelle basée sur une compréhension systémique de leur souffrance et sur des interventions en réseau.
Le centre Exil, ancien C.O.L.A.T. (Collectif Latino-américain de Travail Psycho-social) a été créé il y a 25 ans par des professionnels de la santé latino-américains, survivants de la répression politique et de la torture. Un de ses fondateurs, le Docteur Jorge Barudy, en est le directeur.
La pratique dont nous allons témoigner à travers cet article se réalise au sein d’un programme spécifique pour les enfants et leur famille et s’est élaborée dans le cadre d’une recherche-action commanditée par le Fonds H. Houtman de l’O.N.E. (Office de la Naissance et de l’Enfance). La finalité de ce programme est de soutenir la bientraitance des enfants au sein de familles particulièrement éprouvées par la violence et la barbarie humaines.
La bientraitance d’un enfant n’est jamais un cadeau ou l’effet de la chance ou de la malchance. Au contraire, elle est une production humaine jamais purement individuelle ni uniquement familiale mais bien le résultat de l’effort de l’ensemble d’une société.
Barudy J. (1997)
 
La bientraitance : un changement de regard
 
 
Soutenir la bientraitance a d’abord consisté pour nous en l’adoption d’un regard différent sur la famille. Un regard qui, au-delà des failles et des manquements de la famille, cherche et trouve souvent les ressources de celle-ci.
Ce regard nous semble particulièrement important quand nous sommes en face de cultures différentes, donc de normes, d’habitudes, de représentations différentes de l’éducation, du bien-être de l’enfant,…
Ce regard, c’est d’abord un regard « curieux », curieux d’apprendre et curieux de comprendre.
Cette attitude suppose bien sûr d’accepter, et même de favoriser une curiosité réciproque de la part de la famille à notre égard : une curiosité concernant nos représentations, nos pratiques, nos croyances…
Nous avons tenté de donner du concept de bientraitance une définition dynamique, en adoptant la formule suivante:
La bientraitance est le résultat de la mobilisation des ressources communautaires et des compétences parentales en vue de répondre aux besoins de l’enfant, en considérant aussi les ressources résilientes de toutes les personnes impliquées dans le processus.
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Tous les éléments en présence sont en interaction : si les besoins de l’enfant augmentent, les compétences parentales et les ressources communautaires doivent se mobiliser pour y répondre. De même, les perturbations ou les mauvais traitements de la société ou des parents ont pour effet d’augmenter et de modifier les besoins de l’enfant.
Les ressources communautaires correspondent à l’obligation que toute société ou communauté a d’offrir les meilleures conditions de vie possibles à sa progéniture, considérant celle-ci comme la continuité de l’espèce humaine.
Le mauvais traitement peut venir de facteurs communautaires ou sociétaires qui sont parfois tellement perturbants que des compétences parentales, mêmes saines, ne sont plus capables de répondre adéquatement aux besoins de l’enfant.
La résilience est un concept étudié récemment par différents auteurs dont B. Cyrulnik (1998 et 1999). Elle est définie par les capacités et les ressources permettant le maintien d’un processus normal de développement malgré des conditions de vie difficiles.
Nous devons insister sur l’aspect dynamique et évolutif des compétences parentales en rapport avec les besoins de l’enfant : elles doivent évoluer en fonction de l’âge de l’enfant et de l’adaptation au milieu. On peut reconnaître la valeur adaptative, signe de résilience, d’un mode relationnel, par exemple fusionnel, dans une famille frappée par la guerre pour une période de transition; mais la capacité à passer à un autre mode adapté aux besoins de l’enfant et aux caractéristiques du nouveau milieu d’accueil est indispensable pour éviter une rigidification. On peut également introduire ici l’idée que la bientraitance doit toujours se baser sur le respect de l’enfant comme sujet, avec des droits et des besoins qui lui sont propres.
Dans notre travail, nous tentons d’agir sur les quatre éléments en présence dans notre formule : les besoins de l’enfant, les compétences parentales, les facteurs communautaires et les capacités de résilience – grâce aux consultations familiales et individuelles, au travail en réseau de professionnels et au travail communautaire.
La notion de résilience a cependant un statut particulier dans notre formule, car elle est intrinsèquement liée aux autres variables : elle permet donc le lien entre elles. Notre travail part toujours de la demande singulière que chacun nous adresse.
Il se réalise au sein d’espaces très variés : dans le cadre des consultations, des groupes de paroles, des ateliers pour les enfants, ainsi qu’au domicile des familles ou lors d’activités réalisées avec celles-ci à l’extérieur du centre.
Ce travail se réalise au travers de conversations visant l’échange des représentations de chacun sur les besoins de l’enfant, les habitudes en matière de soins et d’éducation et la participation de l’entourage aux soins et à l’éducation de l’enfant. Nous portons également une attention particulière à la qualité de l’attachement entre parents et enfants.
Nous mettons en lien perturbation de l’attachement et traumatisme psychique. En effet, un important facteur protecteur pour l’enfant dans des situations de ruptures et de traumatismes est la capacité pour le parent d’assurer, malgré les circonstances, sa fonction de contenant psychique pour l’enfant.
Les ressources dues aux expériences de vie du parent influencent donc sa capacité à assumer sa fonction parentale de façon bientraitante, surtout dans les situations extrêmes. A ces ressources s’ajoute le soutien qu’il trouve dans son tissu familial et communautaire.
D’autre part, les caractéristiques singulières de chaque enfant orientent ses besoins et marquent la relation d’attachement, influençant à leur tour « l’équation » dans son ensemble.
 
Une approche médico-psychosociale intégrée de la santé de l’enfant
 
 
Traiter les conséquences du traumatisme de la violence organisée nous conduit à nous positionner comme « soignants » à l’interface entre l’individu et le champ social.
En effet, une particularité de la population infantile avec laquelle nous travaillons est la multiplication des ruptures qui se prolongent dans le temps :
  1. La rupture de l’enveloppe personnelle de l’enfant (physique et psychique), avec la souffrance consécutive au traumatisme des événements vécus dans le pays d’origine (guerre, génocide, persécution religieuse, ethnique, politique, …); souffrance vécue dans l’effraction du corps propre et de l’enveloppe psychique (coups, blessures, carences de toute sorte,…).
  2. L’éclatement du tissu social (tissu familial et tissu communautaire), qui renforce la souffrance du traumatisme des enfants et des adultes en les privant du cadre social qui protège et permet l’élaboration des différents contenus de l’expérience traumatique (perte, douleur, impuissance,…).
  3. La rupture liée à l’exil, et la grande précarité sociale dans laquelle ces enfants et leurs familles sont amenés à survivre dans notre pays (dégradation des conditions d’accueil, injustice face à la demande de reconnaissance du statut de réfugié, absence de politique de protection des enfants, absence des droits les plus élémentaires à la santé, à l’éducation, au logement, …). Tout cela amène à un risque de marginalisation et d’isolement social qui aggrave encore la situation des jeunes enfants.
Notre action porte sur ces différents plans :
  • le traitement des conséquences individuelles du traumatisme (chez les enfants et les adultes), aux niveaux médical, psychologique et social;
  • la reconstruction des liens et du tissu familial et social;
  • le soutien des familles dans leur processus d’adaptation en Belgique.
 
L’accompagnement des familles
 
 
Nous sommes co-chercheurs, avec chaque famille, de ce que chacune a mis en place pour survivre et s’adapter, de ce qui a freiné ou entravé ce processus, de ce qui manque ou a manqué pour le faciliter, de ce qui pourrait être fait pour l’améliorer,…
Nous proposons un temps à ces familles pour mettre en mots l’écart entre le pays d’origine et le pays d’accueil concernant les représentations de l’enfant et de la parentalité.
Un objectif de ce travail de mise en conversation est de soutenir une plasticité structurelle qui permette de conserver certaines choses et d’en remplacer d’autres par de plus adéquates. Pour l’enfant, cela soutient aussi toute la richesse d’une double « appartenance » et non la rivalité entre deux modèles différents qui s’affrontent et s’annulent. Cela correspond au concept d’« intégration critique » développé par nos travaux (Barudy J. 1989).
Ces espaces de rencontre entre professionnels et familles sont donc conçus comme des espaces culturels transitionnels, dans lesquels le rôle des interprètes, comme médiateurs sociaux, est très important.
Au sein de ces espaces, le travail d’élaboration porte essentiellement sur les liens : liens entre la mère et son enfant, liens entre les membres de la famille, présents ou absents, liens avec la communauté d’appartenance et la communauté d’accueil, liens entre l’histoire passée et le vécu actuel,…
Un premier temps consiste à accompagner les différents membres de la famille dans l’« ici et maintenant »: c’est la porte d’entrée de notre intervention. Nous nous attachons à accueillir la demande explicite, souvent portée par les parents et en particulier par la mère, avec sa charge implicite de souffrance et de non-dit; et à répondre à la première de façon parfois très concrète.
La plupart du temps, l’assistant social et la psychologue reçoivent conjointement la famille lors d’une première rencontre, afin de faire l’analyse de la demande et d’entreprendre le processus de co-construction de l’intervention avec la famille.
Ces deux niveaux de travail (psychothérapie et travail social) se renvoient bien sûr l’un à l’autre : ils se nourrissent l’un de l’autre, se facilitent l’un l’autre.
En effet, de meilleures conditions de vie pour les familles renforcent le sentiment de sécurité et permettent ainsi de s’autoriser à s’arrêter pour parler de ce qu’on a vécu. Se confronter au passé, a fortiori quand ce passé est douloureux, voire catastrophique, peut également être très dangereux s’il n’y a pas, dans la situation présente et concrète, un minimum de sécurité. De là découle le sens thérapeutique du travail social : dans l’essai de co-construire avec les adultes de la famille une stabilité sociale qui pourrait servir de contexte pour élaborer le vécu traumatique; un contexte qui serait capable de contenir l’horreur et de permettre de la mettre en parole.
Cependant, pouvoir bénéficier d’un espace psychothérapeutique, d’un espace de parole en présence d’un tiers, permet également de voir plus clair dans ce que l’on vit et de se donner le temps de réfléchir ses choix, de renforcer le sentiment de diriger sa vie.
Dans la gestion de notre travail, nous restons donc très attentifs à respecter les priorités des personnes que nous soutenons.
Ce travail se réalise dans le cadre des consultations mais également dans des espaces de groupe.
 
Des espaces de thérapies alternatives pour les parents et les enfants
 
 
Un espace privilégié pour réaliser notre objectif de « reliaison » est l’espace du groupe. En effet, c’est au sein du groupe que le sentiment d’appartenance peut se reconstruire, que les liens de solidarité peuvent se renouer, que la personne peut trouver un étayage, un soutien qui lui permettra de nommer certaines choses avec moins de honte. C’est l’expérience commune que le groupe partage qui permet à chacun de ses membres de mettre des mots et du sens sur sa propre expérience sans se sentir détruit. C’est là aussi que l’individu peut exprimer sa révolte et retrouver un sentiment de force dans l’émotion partagée.
L’espace de thérapie en groupe est très complémentaire de l’espace plus intime offert par la thérapie individuelle. Le groupe permet de « mettre à jour » des émotions et des représentations qui seront reprises, réappropriée par la personne dans un espace singulier.
Si le groupe est une incitation à parler, il peut être parfois aussi une incitation à se taire : le silence est alors une trace de ce qui doit être oublié.
La limite du travail en groupe réside dans les risques de reproduction de la violence : le travail des thérapeutes consiste alors à tenter de favoriser une prise de conscience de cette reproduction par les membres du groupes, prise de conscience qu’ils sont alors encore « agis » par cette violence.
Voici les différents groupes que propose notre programme de soutien de la bientraitance :
  1. Les groupes de paroles pour mères de jeunes enfants. Lors du travail de consultations individuelles ou familiales avec nos patientes, nous relevons différentes questions qui peuvent trouver une réponse dans un échange plus large : comment élever les enfants en l’absence du père et de la famille élargie ? – comment soigner, nourrir, éduquer les enfants dans un pays étranger ? – comment les autres femmes s’en sortent-elles ?…
  2. Le thème principal de ces rencontres pourrait s’intituler « mères ici, mères là-bas ».
  3. Ces échanges de paroles sont toujours situés dans un entre-deux, une dialectique permanente entre « chez moi » et « ici », entre le connu et l’étrange, avant et aujourd’hui,…
  4. Nous ne voulons pas faire l’inventaire des particularités culturelles évoquées ainsi par les femmes : le but est de mettre en mouvement un échange dans l’espoir que s’intègrent des pratiques différentes et peut-être complémentaires. Ce cadre favorise des dynamiques d’échanges et de solidarité.
  5. Les ateliers ludiques et créatifs pour les enfants. Les ateliers permettent d’offrir aux enfants des espaces de rencontre, de détente et d’expression créative où ils peuvent vivre leur singularité sans se sentir isolés dans leur problématique d’enfants réfugiés.
  6. Une tâche importante est réservée aux animateurs qui doivent se concentrer sur les expériences individuelles de l’enfant en lui offrant un climat de respect, d’authenticité et d’empathie.
  7. Nous concevons ces activités comme des espaces de prévention et de thérapie alternative, complémentaires à la thérapie individuelle ou familiale des enfants, au sein desquels les enfants expriment à travers le jeu leurs souffrances, leurs questions et leurs espoirs. Il importe de redonner au jeu sa juste place pour des enfants qui ont été bien souvent « adultifiés » en raison des expériences vécues et des responsabilités qu’ils sont amenés à prendre très précocement.
  8. De plus, ces espaces sont des lieux privilégiés d’observation grâce auxquels les professionnels ont la possibilité de détecter précocement les éventuels troubles du développement de ces enfants particulièrement fragilisés.
  9. Ces activités s’inscrivent également dans le cadre plus vaste de notre travail communautaire : la participation des parents et des membres de la communauté exilée y est stimulée et permet de reconnaître et de renforcer les ressources de cette communauté.
  10. Les stages résidentiels pour les familles mono-parentales : Ces séjours se situent dans la continuité des ateliers pour enfants et des groupes de paroles pour les mères. Ils permettent de renforcer les liens de solidarité ébauchés entre elles dans ces groupes, grâce au partage des activités de la vie quotidienne et au dépaysement offert ainsi à ces femmes et à leurs enfants, qui vivent très souvent dans la pauvreté et l’isolement. Ces séjours sont également des occasions pour les thérapeutes de faire un travail intensif avec ces familles, en partant des situations de la vie quotidienne et en utilisant l’étayage du groupe, véritable petite communauté. Ils offrent également la possibilité d’observer les enfants au quotidien et de détecter d’éventuels troubles plus graves afin de les traiter le plus précocement possible.
  11. Ces stages résidentiels permettent de renforcer la relation entre les professionnels et les enfants et donnent l’occasion de nouvelles interactions, en lien avec le travail engagé précédemment avec l’enfant et sa famille.
 
Madame O. et ses enfants : illustration d’un processus thérapeutique
 
 
Nous avons choisi de vous présenter une situation clinique représentative de notre travail, tant par l’histoire de la famille que par le type d’intervention mis en place. Nous devons cependant souligner la singularité de chaque rencontre avec les membres de ces familles qui expriment des vécus différents et mettent en place des stratégies et des mécanismes de défense et de reconstruction chaque fois uniques.
La demande
Madame O. a été référée au centre Exil par l’assistante sociale du centre d’accueil où elle était hébergée avec ses 3 enfants que nous nommerons Anabelle (6 ans), Adella (4 ans) et Délia (6 mois). La première demande était une demande de consultation médicale : Madame se plaignait de douleurs variées qui ont très vite été mises en rapport avec les sévices qu’elle a subis dans son pays d’origine. Le médecin qui l’a reçue a perçu une grande souffrance psychique post-traumatique, ainsi que des inquiétudes liées à ses enfants, mais aussi à sa situation administrative, et à son isolement social.
Notre collègue médecin a donc proposé à sa patiente de commencer avec nous un travail psychosocial.
L’histoire
Dès la première rencontre, Madame O. nous raconte son histoire. Elle a fui son pays suite à une série de menaces et de persécutions qui se sont étalées sur plusieurs mois et qui étaient liées directement aux activités et à l’engagement politique de son mari.
Elle a été battue et torturée en présence de sa fille aînée, alors âgée de 5 ans, qui fut témoin de ses souffrances, mais aussi victime directe de sévices (coups, brûlures de cigarettes,…).
Elle a été ensuite emprisonnée, battue et violée.
Elle s’est retrouvée enceinte dans ce contexte, avec l’angoisse liée au doute concernant la paternité de son enfant.
A sa sortie de prison, elle n’a pas pu revoir son mari, qui avait fui et se cachait. Elle a donc pris le chemin de l’exil, enceinte et avec ses 2 enfants.
C’est dans cet état de souffrance et de dénuement qu’elle est arrivée en Belgique et qu’elle a eu à affronter la complexité de la vie quotidienne : démarches administratives, procédure de demande d’asile, isolement, recherche d’un logement, d’une école pour les enfants, suivi médical de sa grossesse,…
Lorsque nos patients nous font part de leur histoire, ils nous donnent accès à une expérience très intime, qui est celle de leur confrontation avec la mort et des réactions qui ont été les leurs dans ces situations extrêmes. Le moins que nous puissions faire, c’est de reconnaître cette parole comme un don, en remerciant la personne pour la confiance qu’elle nous manifeste et pour l’expérience qu’elle nous transmet. Cette reconnaissance contient la reconnaissance de l’autre comme humain. Ceci nous semble de première importance dans ces situations où c’est l’humanité même de la personne qui a fait l’objet d’une tentative de destruction de la part de l’agresseur.
Les différents temps de la prise en charge
Dès le début du travail d’accompagnement psychosocial, Madame O. a investi cet espace pour nous parler de ses préoccupations et nous demander de l’aide. C’est à partir de cet espace que s’est organisé peu à peu notre travail de co-construction.
L’assistant social a accompagné Madame dans des démarches diverses : recherche d’une école et d’un logement, problèmes administratifs,….
La psychothérapeute a proposé un espace différencié d’élaboration de ses relations avec ses enfants, auquel l’assistant social a d’ailleurs participé.
Madame O. a d’emblée très bien investi cet espace, elle s’est autorisée peu à peu à mettre des mots sur son ambivalence à l’égard de ses enfants, sur ses moments de désespoir, sur son sentiment de culpabilité.
Dans notre modèle thérapeutique appliqué à cette situation, nous avons distingué les moments suivants :
1. Le travail sur l’attachement
Pour évaluer l’attachement mère-enfant, nous nous inspirons du modèle de Bowlby (1978) et des expérience d’Ainsworth et Bell (1989), sans cependant reproduire leurs procédures d’observation.
Par attachement nous entendons des conduites (sourires, agrippement,....), des sentiments (sécurité, angoisse,...) et des représentations mentales (souvenir de la relation, attentes, conscience de soi et de l’autre,...).
Ce que nous observons donc, c’est aussi et surtout un discours et des émotions entre les parents et les enfants.
a) Soutenir le processus d’attachement entre la mère et son bébé (Délia, âgée de 6 mois au début de notre intervention).
Il apparaissait d’emblée que ce processus était fragilisé par la situation de la mère (souffrance psychique et physique, rupture de contexte,…), ainsi que par les circonstances de la conception de ce dernier enfant (violence, doute concernant la paternité,…).
Madame O. a pu nous faire part de la peur qui l’a accompagnée toute sa grossesse que l’enfant ne soit mort in utero ou qu’il naisse handicapé.
L’accouchement fût très long et vécu dans l’angoisse (« J’ai accouché la peur au ventre »). Cependant, la naissance d’une petite fille en bonne santé a commencé à la rassurer.
La mère s’est mise ensuite à rechercher de façon obsédante des signes pouvant la rassurer sur la paternité de Délia (recherche de ressemblances physiques avec ses autres enfants).
Peu à peu, elle a réussi à « contenir » son angoisse grâce au soutien médical (calcul des dates,…) et au soutien psychologique.
Elle a pu parler de son ambivalence à l’égard de cet enfant et de sa peur de ne pas être capable de l’aimer.
Délia a assisté à certaines consultations en présence de sa mère.
Il nous semble que le premier bénéfice de la consultation pour l’enfant est qu’il expérimente un espace où la parole de sa mère est accueillie et écoutée, où ses émotions peuvent trouver un contenant.
Peu à peu, on observe que l’enfant se détend, commence à explorer l’espace de jeu, puis adresse des regards, des sourires...
Si c’est le cadre de la consultation qui permet la parole et la contention de l’angoisse, c’est bien la mère elle-même qui permet à l’enfant de se détendre et de « s’engager » dans la rencontre.
Dans ce cas où l’histoire et le contexte difficiles ont renforcé le risque de rupture, l’intervention thérapeutique a consisté à permettre le tissage d’un lien entre la mère et l’enfant, qui peuvent ainsi se retrouver dans un espace intermédiaire sécurisant. La continuité des séances a pour but de permettre la prévention du vécu d’abandon et de la rupture du lien.
b) Soigner la relation entre Madame O. et sa fille aînée Anabelle
Au bout de quelques temps, Madame O. a commencé à nous parler de ses difficultés relationnelles avec sa fille aînée Anabelle, âgée de 6 ans. Cette enfant est celle qui avait assisté à la maltraitance de sa mère et avait été elle-même agressée par la police.
Elle avait d’emblée manifesté son inquiétude à son sujet. L’enfant présentait des symptômes qui ont attiré notre attention : cauchemars (crie dans son sommeil), chute importante du niveau scolaire, difficulté de concentration, inquiétudes, peurs, agressivité…
Dans une période particulièrement précaire (problèmes administratifs, problèmes de logement, important manque d’argent,…), Madame O. nous a avoué avoir des idées de maltraitance à l’égard de sa fille : s’imagine la brutaliser, la frapper, …
Elle nous avoue également l’avoir maltraitée physiquement (coups) et psychologiquement (menace d’abandon, …).
La mère et l’enfant nous semblaient fonctionner « en miroir »: « Quand je suis nerveuse, elle l’est aussi. Cela m’énerve encore plus et j’ai du mal de me contrôler ».
Lors d’une consultation, l’enfant nous a demandé : « Pourquoi je suis nerveuse ?»
Cette question nous a permis une ébauche de travail de différenciation entre cette mère et son enfant.
Madame O. et sa fille ont été témoins de la violence infligée à l’autre. L’impact de ce type de torture est particulièrement ravageur.
Pour l’enfant, cette expérience l’introduit dans un monde changé, différent, dans lequel les adultes sont dangereux, violents, sans limites. Dans ce cas, les agresseurs étaient des policiers, censés avoir un rôle de protection, de représentation de la loi.
La mère est « détruite » dans sa fonction de protection, de contention psychique, car elle est elle-même mise, en face de son enfant, dans une situation où elle est débordée par l’angoisse et la douleur. La souffrance de la mère est bien sûr décuplée par la présence de son enfant comme témoin et comme victime innocente. Les bourreaux le savent très bien.
Nous pouvons constater un sentiment de culpabilité insurmontable chez la mère. Nous avons observé cette culpabilité chez l’enfant également, culpabilité mêlée de rancœur à l’égard de cette mère qui a été incapable de la protéger et lui a « infligé » l’image de sa propre « destruction ».
La violence que nous avons observée ensuite dans le rapport mère-enfant, nous semble une des séquelles de ce traumatisme.
Quand elles se retrouvent l’une en face de l’autre, mère et fille sont comme « prises » par cette violence, « livrées » à elle.
Nous faisons l’hypothèse que la rupture de contexte conduit à une perturbation de la relation d’attachement.
Par rupture de contexte nous entendons une situation dans laquelle les repères et les codes permettant de donner un sens au monde environnant, et en particulier aux interactions sociales, sont changés, rendant la situation indécodable.
Ce qui a provoqué cette « rupture de contexte » dans ce cas est à la fois la violence vécue dans le pays d’origine (intrusion brutale et inattendue des policiers, coups, torture,…) ainsi que l’exil et ses conséquences(fuite, pertes des repères et des liens,…).
Notre intervention a consisté à soutenir les capacités d’empathie de Madame O. à l’égard de sa fille.
Le déni de la souffrance de l’enfant est une façon pour le parent de se protéger en imaginant que l’enfant a été protégé de la souffrance par son jeune âge. Nous constatons souvent que l’adulte a besoin d’aller mieux lui-même pour pouvoir accepter de reconnaître les signes de souffrance de l’enfant.
L’accès à la souffrance est « gelé » pendant les crises extrêmes, tant l’accès de l’adulte à sa propre souffrance que son accès à celle de l’enfant. Dans ces situations, les besoins normaux de l’enfant ne peuvent être pris en compte, sa façon de s’exprimer ne peut être entendue car l’adulte est « débordé », émotionnellement et physiquement par ce qu’il subit. Nous avons souvent constaté qu’à ces moments, le parent ressent la présence et la personne de l’enfant comme un poids difficile à supporter, qu’il lui arrive d’en vouloir à l’enfant et même de projeter sur lui des sentiments très négatifs.
Ce mécanisme de déni de la souffrance de l’enfant s’accompagne du fait que celle-ci est souvent invisible (Barudy J., 1997): il mange, il dort, il joue,…
Les parents disent (et espèrent): « Il a oublié ». Soutenir que l’enfant, même très jeune, a une mémoire propre des événements provoque souvent des réactions d’angoisse chez les parents.
Nous avons proposé à Madame O. un espace d’expression de sa souffrance dans le but de lui permettre de « décontaminer » sa relation avec Anabelle, de différencier son vécu de femme de celui de sa petite fille et à partir de là, de lui permettre d’accepter qu’une part de cette souffrance était commune et une autre singulière à chacune. Elle a pu se permettre d’accepter qu’Anabelle avait souffert elle aussi et que la violence qui s’exprimait entre elles n’était pas sans rapport avec la violence qu’elles avaient vécue en commun et qui pourtant les séparait, les rendait inaccessibles l’une à l’autre. Elle a pu se permettre d’utiliser l’espace thérapeutique pour mettre en parole plutôt qu’en acte sa violence à l’égard de sa fille.
2. Le tiers protecteur
Nous avons fait l’hypothèse que l’absence de tiers protecteur est un des facteurs qui déclenchait les escalades de violence et la maltraitance dans cette dyade mère-enfant.
Ceci nous a conduits à nous demander quelle fut la place de ce tiers au moment des événements violents vécus au pays.
  • La « société », représentée par les policiers, a bien sûr failli à sa fonction de protection de ses membres en agressant violemment cette famille.
  • La « communauté », c’est-à-dire le groupe d’appartenance que s’était constitué la famille (collègues, voisins, parents d’élèves,…) avait une fonction de protection par la solidarité entre ses membres, et en particulier dans le groupe des femmes. Cependant, cette solidarité n’a pu s’exercer, la répression étant trop violente.
  • La famille élargie, du côté maternel, n’a pas pu jouer de rôle protecteur étant donné son absence. En effet, Madame O. avait quitté son pays d’origine lors de son mariage et le couple avait fondé une famille dans le pays d’origine du mari.
  • Madame O. était donc dans une situation de migration. Du côté paternel, la mère a reçu le soutien du frère de son mari qui l’a aidée à organiser sa fuite.
  • Le père était médecin. C’est son engagement comme soignant auprès des groupes minoritaires qui a provoqué la répression à l’égard de sa famille. Il est décrit par Madame comme un bon père, ayant bien investi ses enfants, notamment dans son rôle de « soignant ». L’image que Madame O. nous donne du couple qu’elle formait avec lui est une image positive. Après une période de « résistance », durant laquelle il tentait de protéger sa famille en cachant, même à son épouse, la nature exacte de ses activités, il a été amené à se cacher lui-même.
  • C’est à ce moment que Madame a commencé à être menacée. Le déroulement des événements a été tel que Monsieur a dû fuir sans avoir revu sa famille, qui a ainsi perdu le contact avec lui.
Pour les enfants, la disparition du père a coïncidé avec l’effondrement de leur univers par les menaces et la violence de la part de ceux qui cherchaient leur père. Ils ont vécu sa disparition comme un abandon.
Notre action a, entre autre, visé à introduire un tiers protecteur « de substitution » dans cette famille.
En tant que professionnels, nous sommes en place de témoins de la souffrance, de l’injustice et de la violence. Nous sommes donc à la place du tiers qui ne peut rester indifférent, qui ne peut que s’engager contre l’injustice subie et reconnaître la cause violente de la souffrance infligée.
Dans ce cas, nous étions également témoins directs de la violence intra-familiale.
Dans différents espaces de notre travail et en particulier dans le cadre des ateliers pour enfants et lors des activités résidentielles, nous avons pu observer « en direct » les interactions mère-enfants.
Il nous est apparu clairement que les escalades de violence entre Madame O. et sa fille aînée étaient en lien avec les difficultés contextuelles rencontrées par la famille : problèmes administratifs, conflits avec le propriétaire du logement, perte d’un document très important pour sa procédure,…. Il a été possible de mettre des mots sur la violence que nous observions, souvent dans « l’après-coup », en particulier lors d’échanges informels entre un professionnel et la patiente. Ces échanges informels étaient « réintroduits » et travaillés dans le cadre de la psychothérapie (avec la mère seule, ainsi qu’en séance familiale).
Nous avons partagé avec Madame O. notre hypothèse selon laquelle la violence sociale et administrative qu’elle subissait elle-même avait un impact direct sur ses interactions avec ses enfants, et en particulier avec sa fille aînée.
Elle nous a fait part de ses attentes à l’égard d’Anabelle : elle doit la seconder dans son rôle de mère, la soutenir, la remplacer quand elle doit s’absenter, comprendre qu’elle ne peut pas se comporter comme une enfant…
Grâce à la relation de confiance qui avait pu s’instaurer au sein des différents espaces proposés, Madame O. a pu accepter nos hypothèses et faire appel à nous en cas de difficultés.
Lors des ateliers pour les enfants et du stage résidentiel, Madame O. a pris une place de co-animation : ses qualités d’« éducatrice » nous sont apparues à travers ses interactions avec d’autres enfants que les siens et nous avons pu les reconnaître. Nous pensons que cela a été bénéfique pour elle dans la mesure où elle a pu se vivre alors comme adéquate et compétente avec les enfants.
Nous avons également été touchés par ses capacités à créer des liens solidaires avec d’autres femmes. Dans le groupe de parole pour les mères de jeunes enfants, elle s’est montrée également très soutenante pour les autres femmes, capable de les écouter et de les encourager. Elle a occupé une fonction dynamisante dans le groupe, faisant également le lien entre les participantes.
Nous avons pu reconnaître là encore ses ressources et occuper une place de tiers bienveillant.
3. L’accès aux enfants
Pour les différentes raisons que nous avons déjà abordées plus haut (déni de la souffrance de l’enfant par l’adulte, apparente « normalité » des réactions de l’enfant, intensité de l’impact du traumatisme,…), il n’est pas aisé d’avoir accès à la souffrance de l’enfant.
Cette difficulté est renforcée par le fait que la souffrance de l’adulte prend souvent toute la place : ses outils pour l’exprimer sont différents de ceux de l’enfant. Cela implique souvent que sa souffrance est plus facilement entendue par les autres adultes que sont les thérapeutes et les intervenants sociaux.
Nous sommes convaincus qu’il est essentiel de s’affilier d’abord aux parents et de construire avec eux notre intervention dans la famille.
Des parents qui vont mieux retrouvent leur empathie à l’égard de leurs enfants, créent de meilleurs liens d’attachement avec eux et développent de meilleures compétences parentales.
Néanmoins, nous ne pouvons pas attendre que les parents aillent mieux pour avoir accès enfin à la souffrance de leurs enfants.
L’affiliation que nous créons avec les parents dès le début du travail nous permet d’offrir à leurs enfants un soutien et des espaces d’expression et de symbolisation.
Nous allons nous pencher sur la façon dont Anabelle, sa cadette Adella et la petite Délia ont investi les espaces de thérapie que nous proposons.
Le cadre de ces activités thérapeutiques alternatives (ateliers et stages) nous a permis de confirmer nos hypothèses sur le fonctionnement de la fratrie : la parentifi-cation de l’aînée, qui est souvent amenée à prendre en charge les plus jeunes et qui s’inquiète beaucoup pour sa mère; la seconde, qui se protège dans une attitude de retrait et d’inhibition; et la benjamine, qui reçoit très peu de limites structurantes, est freinée dans ses velléités d’autonomie et peu stimulée.
Lors du stage résidentiel pour les familles et des ateliers pour les enfants, les deux aînées ont pu vivre des expériences dans des groupes d’enfants de leur âge : jeux de piste, activités sportives, ateliers créatifs, discussions organisées autour de thèmes,... Elles se sont naturellement retrouvées dans des sous-groupes différents et ont ainsi pu se différencier. En même temps, la présence des autres enfants fonctionnait comme tiers et leur a permis de se rapprocher.
Madame O. était bien intégrée dans le groupe des femmes, au sein duquel elle avait même une place importante (décisions, organisation,…) ce qui lui permettait de se décentrer de ses enfants et de les laisser investir de nouvelles activités et de nouvelles relations.
La plus jeune gravitait toujours autour d’elle, mais avec un éventail plus large d’interactions et de stimulations à sa disposition : la mère, comme rassurée par le cadre du groupe, laissait beaucoup plus d’autonomie à Délia. Le groupe fonctionnait en effet comme un cadre sécurisant pour les jeunes enfants, dont beaucoup de membres, adultes ou grands enfants, se partageaient la responsabilité.
Ce cadre a permis aux enfants de renforcer leurs liens avec nous et nous a donné de nombreuses occasions d’interactions très riches avec eux.
En voici un exemple, entre Anabelle et la psychothérapeute :
A.- « Est-ce qu’on voit encore ma cicatrice ?»
Psy.- « Moi, je ne vois plus rien, mais peut-être que tu as gardé une trace de tout ça dans ton cœur ?»
A.- « Tu sais, je n’ai pas oublié ce qu’ils ont fait. Je n’oublierai jamais ! J’ai encore peur des policiers. Pourquoi ils ont fait ça ? (…) Plus tard, moi je ne voudrais jamais faire ce métier, je les déteste…. »
Psy.- « Qu’est-ce que tu voudrais faire plus tard ?»
A.- « Moi, je voudrais bien être docteur ou bien hôtesse de l’air. »
La question de la cicatrice renvoie à celle de la mémoire, à l’impossibilité d’oublier.
Pour Madame O., il est encore extrêmement difficile d’entendre la souffrance d’Anabelle. Cependant, on voit qu’Anabelle provoque ici elle-même une occasion d’évoquer la violence qu’elle a subie. C’est à ce moment qu’il nous est apparu opportun de proposer à Anabelle d’avoir son propre espace de parole et de symbolisation de sa souffrance dans le cadre d’une thérapie individuelle.
La question « Pourquoi ils ont fait ça ?» est une recherche de sens adressée à un adulte bienveillant. C’est un signe de confiance de la part de l’enfant… mais comment y répondre ? Cette question nous renvoie en tant qu’adulte à notre propre impuissance face à la violence et l’injustice, ainsi qu’à notre angoisse face à l’inhumanité de l’être humain. Elle suscite la colère face au constat que le contexte socio-politique n’apporte pas de réponse et de réparation à beaucoup d’enfants traumatisés par la guerre, le terrorisme, la violence des adultes… De plus la non-reconnaissance de leur statut de victime par les autorités du pays d’accueil renforce l’injustice et la colère.
La capacité d’Anabelle à se projeter dans l’avenir est un signe encourageant. Elle choisit une profession de réparation (médecin), qui est aussi celle de son père. L’autre profession (hôtesse de l’air) renvoie peut-être à la fuite en avion (hors du pays d’origine, mais peut-être aussi hors de sa famille, de ses difficultés actuelles ?).
Adella, quant à elle, nous a souvent étonnés par sa capacité à se rendre invisible, à se faire oublier.
Madame O. raconte que si Adella a échappé aux policiers, c’est parce que « c’était une petite fille très sage, très calme, qui ne disait rien, qui ne pleurait jamais…».
En effet, lors de l’intrusion de la police, Adella était dans une pièce reculée de la maison et le fait qu’elle ne se soit pas manifestée l’a probablement « protégée ».
Nous avons mis cela en lien avec ce retrait, cette forme d’inhibition que nous observons chez cette enfant.
Ce désengagement ne lui permet-il pas de se protéger de son environnement, tout en percevant les stimulations à travers une sorte de filtre ?
Elle est « celle qui n’a rien vu car elle a su se rendre invisible ». Cependant, elle a certainement ressenti la violence et les menaces que la famille a vécues pendant une période assez longue. Elle entend sa mère et sa sœur parler de certaines choses, elle voit sa mère pleurer,.... Peut-elle se permettre de parler, de poser des questions ?
Actuellement en tout cas, il nous semble que non.
Il nous est encore difficile de savoir si Adella est figée dans ce mécanisme ou s’il s’agit d’un fonctionnement transitoire, adaptatif.
Nous pensons qu’il existe dans cette famille, une croyance implicite qui donne à chacun sa place en rapport avec son vécu supposé du traumatisme :
  • La mère est celle qui a souffert le plus et qui peut se permettre d’exprimer cette souffrance, y compris de façon violente.
  • Anabelle est celle qui a été témoin de la souffrance de sa mère, elle a pour mission de la soutenir, y compris en absorbant une part de cette violence. Elle a néanmoins le droit d’exprimer sa souffrance.
  • Adella est celle qui n’a rien vu et qui ne peut pas se plaindre. « Elle n’a pas de problème. »
  • Délia est « celle qui n’était pas née à l’époque » et qui est vécue comme une partie de la famille non touchée par le traumatisme. Comme tous les enfants nés dans un pays d’accueil après l’exil, nous supposons qu’elle a une fonction particulière, même si nous ne savons pas encore laquelle.
Cependant, nous ne voulons pas réduire cette famille à ce fonctionnement : les ressources sur lesquelles notre travail s’appuie prennent leur source dans l’histoire qui a précédé la tragédie.
4. Ressources de la famille
Une des ressources essentielles qui rend possible notre travail réside dans le fait que Madame O. ne justifie jamais sa maltraitance. Au contraire, elle nous en a parlé comme de quelque chose qui la faisait souffrir et qui la dépassait. Elle a toujours été en alliance avec nous dans l’objectif d’améliorer ses relations avec ses enfants et d’être plus forte pour les soutenir et les protéger.
Nous supposons que le fonctionnement de la famille était suffisamment sain avant le désastre, tant les rapports entre mari et femme que les relations entre les parents et les enfants.
Nous pensons également qu’elle a eu elle-même des parents « suffisamment bons »: elle a évoqué parfois avec nous une enfance heureuse, et en particulier des liens très chaleureux avec son père, décrit comme autoritaire mais juste.
De plus, sa capacité à demander de l’aide, à se mettre en lien et à faire confiance à l’équipe et aux autres mères a grandement facilité le travail avec la famille.
Elle partage également avec nous la croyance selon laquelle la solidarité est une réponse humaine à la violence, que la vie et l’amour sont plus forts que la destruction et la haine. Elle a été capable de se mobiliser pour soutenir d’autres femmes en difficulté, et a elle-même bénéficié de leur solidarité.
Madame O. avait déjà une expérience de l’exil : elle vient d’une famille multi-culturelle, dont beaucoup de membres étaient eux-mêmes des migrants. Elle avait elle-même quitté son pays pour suivre son mari loin du lieu et de la culture dans laquelle elle avait été élevée. Nous pensons que cela a favorisé ses capacités d’adaptation, même si nous ne perdons pas de vue que cela a pu aussi la fragiliser.
De plus, son origine sociale, son niveau de formation, la maîtrise de plusieurs langues (dont le français), le fait qu’elle exerçait une profession ont sans doute grandement facilité son intégration dans notre pays.
Quant aux ressources des enfants, nous nous appuyons sur les capacités de verbalisation d’Anabelle, sur la relation de confiance qu’elle a instaurée avec nous et sur ses possibilités de se projeter dans l’avenir.
Nous pensons que sa propre violence est également un signe de sa vitalité, de son désir de vivre, ainsi qu’une tentative de se protéger de sa mère.
Adella, quant à elle, est une petite fille qui a le don de susciter la sympathie, d’induire chez les adultes des réactions de douceur, l’envie de la prendre en charge et de la materner. Son attitude de retrait est une façon de se protéger des stimulations trop fortes ou de l’agressivité.
Elles nous semblent toutes deux avoir la capacité de s’adapter facilement à une autre culture, peut-être en raison, entre autres, de leur propre expérience d’enfants issus d’un couple mixte.
 
Conclusions
 
 
Dans notre rencontre avec les familles exilées, nous sommes très souvent touchés par les forces de résistance qui leur permettent, malgré la souffrance, non seulement de survivre, mais encore de continuer à produire des comportements altruistes, comme c’est le cas pour les soins, la protection et l’éducation des enfants.
Le travail que nous réalisons avec ces familles vise toujours la restauration ou le soutien des capacités d’empathie du parent. Ces capacités sont bien souvent altérées par les séquelles du traumatisme et la dépression. L’empathie est cependant essentielle dans l’instauration et le maintien d’un attachement sain.
Notre travail nous permet d’observer à quel point l’attachement, quand il est suffisamment sain, sert de base à des expériences de bientraitrance. La qualité de l’attachement est un indice de bientraitance, tout autant que sa principale ressource.
Un risque important lié à l’exil est la rupture de la transmission culturelle; c’est pourquoi notre action privilégie cette transmission, grâce notamment au travail communautaire réalisé au sein des groupes.
Les croyances jouent également un rôle important dans la production et la conservation de la bientraitance. La plupart des parents qui participent à notre programme ont des systèmes de croyance qui, même s’ils diffèrent des nôtres, servent de base pour assurer des comportements bientraitants à l’égard des enfants.
Quand ce n’est pas le cas, nous pensons que seul un dialogue interculturel basé sur des conversations qui facilitent des liens émotionnels positifs permet la co-construction de nouvelles croyances plus adaptées.
Par ailleurs, notre travail nous permet d’observer à quel point la bientraitance est dépendante du contexte et des conditions de vie des familles.
Si un projet a la prétention de faciliter des dynamiques bientraitantes, il se doit d’inclure dans ses actions tous les moyens possibles pour améliorer les conditions de vie de ces familles. De plus, il convient de tout faire pour reconstruire autour de ces familles un tissu social.
De nos interventions résulte évidemment que les professionnels constituent un des axes de la reconstruction du tissu humain nécessaire pour le bien-être des parents et la bientraitance des enfants.
Nous incorporons dans notre action le paradigme encore incomplet de la résilience humaine, en observant que cette capacité à résister aux adversités est surtout liée à des expériences d’attachement sécurisant et à l’appartenance à des relations familiales et communautaires saines et solidaires.
Pour une part importante des familles suivies par notre programme, un accompagnement tel que celui que nous leur offrons est suffisant pour leur permettre de se rééquilibrer et assurer la bientraitance des enfants.
Cependant, pour certaines d’entre elles (environ 6%), nous éprouvons de grosses difficultés à soutenir une évolution favorable et avons besoin d’interventions à plus long terme avec le soutien d’organismes de protection des enfants.
Nous pointons souvent dans l’histoire de ces parents un lourd vécu de maltraitance ou d’abandon dans leur propre enfance.
Pour finir, nous voulons dire que l’apport le plus riche de notre travail est l’humanité qui se dégage de ces familles et la manière dont elles nous accordent leur confiance et ouvrent un accès généreux à leur souffrance ainsi qu’à la façon, chaque fois singulière et créative, dont elles tentent de la surmonter.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Ainsworth M.D.S. (1989): « Attachment Beyond Infancy », American Psychologist, 44,709-716.
·  Barudy J. (1997): La douleur invisible de l’enfant, Toulouse, Erès Relations.
·  Barudy J. (1989) « L’utilisation de l’approche systémique lors de thérapie avec des familles de réfugiés politiques », Thérapie Familiale, Genève, 10-1,15-31.
·  Barudy J. (1987): « La valeur thérapeutique de la solidarité et de l’espoir », Réfugiés, les traumatismes de l’exil, Bruxelles, Ed. Brylant.
·  Bowlby J. (1978): L’attachement, in Attachement et perte, t.1, Paris, PUF.
·  Cyrulnik B. et coll. (1998): Ces enfants qui tiennent le coup, Revigny-sur-Ornain, Hommes et Perspectives.
·  Cyrulnik B. (1999) Un merveilleux malheur, Odile Jacob.
·  Maqueda F. et coll. (1999): Traumatisme de guerre. Actualités cliniques et humanitaires, RevignysurOrnain, Hommes et Perspectives.
·  Tilmans-Ostyn E. (1995): « La thérapie familiale face à la transmission intergénérationnelle de traumatismes », Thérapie Familiale, Genève, 16-2,163-183.
 
NOTES
 
[*]Neuropsychiatre, thérapeute familial, formateur en thérapie systémique, consultant et superviseur de programmes de prévention et de traitement de la maltraitance des enfants en Belgique, Espagne et Amérique Latine.
[**]Assistant social, co-responsable du Programme Enfants-Familles.
[***]Psychologue clinicienne, psychothérapeute, co-responsable du Programme Enfants-Familles.
[1]Le concept de violence organisée a été établi en 1986 par l’Organisation Mondiale de la Santé et se réfère à toutes les situations où des personnes appartenant à un groupe font du mal à des personnes appartenant à un autre groupe en se basant sur un système de croyances qui légitimise ou mystifie le geste de violence. La répression politique, religieuse, sexuelle,… rentrent dans cette définition. Les conséquences de cette violence sont, entre autres, ses actes génocidaires, l’épuration ethnique, le viol des femmes, la torture, la mutilation sexuelle des femmes, la disparition des personnes,… toutes manifestations extrêmes de violation des droits humains.
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