2001
THÉRAPIE FAMILIALE
Les interactions dans le contexte scolaire : les voies possibles du changement
[*]
Pierre Kahn
[**]
Via alla Cartiera 8 CH-6952 Canobbio
L’auteur propose une méthode d’intervention dans le contexte d’une classe d’école. En particulier, il explique un parcours possible pour libérer de liens relationnels dysfonctionnels des enfants en situation de grande solitude, de même que des pseudo-leaders, ceci en favorisant des échanges horizontaux entre les élèves
eux-mêmes. A travers la présentation d’un cas clinique, il est possible de percevoir concrètement l’utilisation et l’efficacité de cette méthode. Mots-clés :
Relations, Ecole, Enfants en difficulté, Intervention.
In this article,
the author proposes a method for intervening within a school class. In particular, he suggests how to liberate isolated children, or feigned leaders, from ungratifying and confined interaction patterns by promoting more horizontal bonds between classmates. The author describes a case example which practically
clarifies the use and the effectiveness of the intervention method.Keywords :
Relationships, School, Troubled children, Intervention.
El autor propone un
método de intervención en el contexto de una clase escolar. En particular, explica un recorrido posible
para liberar a los niños que sen encuentran en una gran soledad, lo mismo que a los pseudo-líderes, de los
nexos relacionales disfuncionales, favoreciendo intercambios horizontales entre los propios alumnos. A
través de la presentación de un caso clínico es posible percibir concretamente la utilización y la eficacia
de este método.Palabras claves :
Palabras-clave Relaciones, Escuela, Niños con problemas, Intervencion.
Un jour de mars 1993, naît l’idée d’une intervention relationnelle dans un
micro-système artificiel : une classe d’école. Lors d’un après-midi pluvieux, plutôt
triste, je travaille en séance individuelle avec Paola, une enfant de dix ans que je
suis en thérapie depuis quatre mois. En début de séance, Paola évoque quelques
progrès dans ses performances scolaires ainsi qu’une relative diminution des facéties parfois malveillantes que ses camarades de classe lui infligent. Puis, progressivement, elle laisse apparaître toute sa tristesse et sa souffrance à propos de sa situation au sein de son école, situation qui semble devenue intenable pour elle.
Les signaux de détresse lancés par Paola
Au cours de l’automne 1992, alors que Paola fréquente la 4e primaire, sa maîtresse ainsi que l’enseignant de soutien pédagogique perçoivent son désarroi et me
l’adressent après en avoir parlé à ses parents. Paola a de la peine à suivre le programme scolaire, elle semble passablement bloquée et paraît très peu sûre d’elle-même. Les enseignants sont convaincus de ses potentialités intellectuelles étant
donné que jusqu’en 3e primaire elle ne présentait aucune difficulté sérieuse, hormis
une certaine lenteur.
Aujourd’hui, Paola baisse les bras face à n’importe quel obstacle, si petit soit-il,
elle ne s’exprime pas devant ses camarades, même lorsque sa maîtresse l’interroge
personnellement. Elle commence même à refuser de se rendre en classe. Les enseignants pensent à une phobie scolaire et s’en inquiètent. La maîtresse est particulièrement préoccupée par l’attitude de la classe à l’égard de Paola : les enfants se
moquent de son poids, ce qui la marginalise chaque jour davantage.
Très souvent lorsqu’elle rentre de l’école, Paola pleure dans sa chambre et
exprime une grande tristesse lorsqu’elle parle à sa mère. Parfois le matin elle veut
rester à la maison et se plaint de maux de tête ou de douleurs au ventre. Ses parents
relèvent que son manque d’assurance est général et qu’il ne se limite pas au
domaine scolaire : Paola doute de ses moyens et, par dessus tout, ne parvient pas à
comprendre pourquoi ses camarades la rejettent. Elle n’accepte pas l’opinion de sa
mère selon laquelle elle serait rejetée à cause de son poids; en effet, des camarades
à qui elle a osé poser la question lui ont répondu qu’il n’en était rien.
Lorsque Paola demande à ses copains de pouvoir jouer avec eux lors des récréations, elle se heurte à leur refus et finit très souvent par devoir les observer tristement de son banc.
L’impuissance et la souffrance de cette fillette sont à leur comble lorsqu’elle
s’interroge sur les vraies raisons de cette mise à l’écart et qu’elle ne trouve aucune
explication plausible. Face à l’impasse de cette fillette, j’éprouve le sentiment désagréable de me trouver dans une sorte de labyrinthe. Quel chemin prendre pour
l’aider ? Par quel symptôme commencer ? Faut-il gérer les symptômes l’un après
l’autre ? Y a-t-il un symptôme principal qui détermine l’apparition des autres ?
(Kahn, 1993). La situation est si complexe qu’elle finit par me conduire à deux
réflexions qui seront décisives pour la suite. D’une part, je considère insuffisant de
travailler avec Paola dans un setting individuel avec la collaboration des enseignants
et des parents à l’arrière-plan; en effet, l’effort de cette fillette pour éviter de sombrer
me paraît aller au delà de ses forces. D’autre part, j’acquiers la conviction que ma
démarche doit dorénavant aider Paola à sortir de sa solitude relationnelle. Ma décision est de centrer tous mes efforts sur le contexte même qui met Paola en état de
détresse : sa classe d’école. Il reste cependant à trouver l’intervention appropriée.
Laissons quelques instants de côté l’histoire de Paola et sa souffrance pour analyser brièvement quelques travaux relatifs à ce contexte particulier.
Depuis la publication du Magicien sans magie (Mara Selvini Palazzoli et coll.,
1976), plusieurs spécialistes, en particulier des psychologues, se sont penchés sur
les dynamiques relationnelles à l’intérieur du contexte scolaire. Leur attention s’est
également dirigée sur les interactions entre les intervenants scolaires et les professionnels de la santé.
Certains auteurs, partant des expériences de Mara Selvini Palazzoli et de ses
collaborateurs, ont réfléchi au rôle joué par le psychologue ou par le consultant
externe dans la redéfinition du problème énoncé par l’enseignant (Onnis, 1987;
Cespa et Onnis, 1994). D’autres ont étudié les différentes formes de collaboration
possibles entre l’enseignant et le psychologue pour aider l’enfant en difficulté, sans
nécessairement définir ce dernier comme « le problème qu’il faut absolument
résoudre » (Evéquoz, 1988; Lovey et Nanchen, 1994; Nanchen, 1986; Evéquoz,
1984). Deux auteurs ont plus particulièrement dirigé leur attention sur le contexte
de la classe : G. Evéquoz (Evéquoz, 1990,1994) et Patricia Mc Culloch (Mc
Culloch, 1994).
G. Evéquoz a insisté sur le fait que la classe est un système artificiel dont l’histoire est plus courte que celle d’un système naturel. Comme elle est fondée sur une
structure hiérarchique à deux niveaux (celui de l’enseignant et celui des élèves), on
constate deux genres d’interactions : les verticales, entre l’enseignant et ses élèves,
les horizontales, entre les élèves eux-mêmes. L’enseignant est censé en assumer la
fonction de pilotage.
L’organisation de la classe peut entrer en crise lorsque les acteurs du système
assument (consciemment ou inconsciemment) un rôle différent de celui qui leur
revient : c’est le cas par exemple lorsque l’enseignant n’est plus en mesure de piloter la classe à travers la hiérarchie verticale. Une autre situation possible, qui
d’ailleurs nous intéresse particulièrement dans cet article, est celle où un ou plusieurs élèves assument un rôle particulier dans la classe : l’enfant isolé, l’enfant-problème, le clown, le pseudo-leader.
Patricia Mc Culloch a eu le mérite d’étudier plus particulièrement les interactions
horizontales entre élèves en en soulignant l’énorme potentialité pour tout le systèmeclasse. En assumant un certain contrôle sur la classe, que Patricia Mc Culloch préfère
définir comme une position d’encadrement, l’enseignant favorise l’échange entre
pairs. La méthode qu’elle a développée et qui a été en partie intégrée dans la
démarche que j’utilise depuis plusieurs années, donne la possibilité à l’élève défini
comme problématique d’exprimer son malaise devant ses camarades. Ce modèle
d’intervention amène le groupe-classe à prendre conscience de cette souffrance et à
la reconnaître. Pour Patricia Mc Culloch, il est très important qu’un enfant ou un
adolescent soit reconnu par ses pairs dans son vécu personnel; elle formule l’hypothèse que si l’élève en question obtient ce statut, il n’a plus besoin de dissimuler
son problème ou d’en avoir honte. Au contraire, il peut dorénavant libérer des énergies mobilisées jusque-là à des fins d’auto-protection et les mettre au service du
travail scolaire.
L’intervention dans le contexte de la classe
Après ce rapide historique, je souhaite entrer dans le vif du sujet et décrire ma
méthodologie d’intervention dans le contexte d’une classe d’école.
a) L’utilité d’une telle intervention
J’ai parlé plus haut de Paola, fillette de dix ans, qui présentait plusieurs symptômes et une profonde tristesse. Dans mon hypothèse initiale, la souffrance de
Paola était liée à sa mise à l’écart de la part de ses camarades de classe. C’est
l’importante souffrance de cette enfant qui m’avait conduit à imaginer ce type
d’intervention et à l’utiliser dans d’autres cas semblables, qui tous avaient en commun de concerner des enfants souffrant d’importantes difficultés relationnelles
avec leurs camarades de classe.
Il est clair que dans toutes les classes et dans tous les systèmes humains, naturels
ou artificiels, il est possible d’observer des difficultés relationnelles, des conflits et
des mises à l’écart. L’aspect déterminant pour décider s’il est pertinent ou non d’utiliser cette méthode est pour moi l’existence d’une souffrance particulièrement aiguë
chez l’enfant. Par la suite, en observant et en analysant le comportement perturbateur des élèves « clowns » (ou pitres) ainsi que des pseudo-leaders dans certaines
classes, il m’est apparu utile d’appliquer la même méthode pour leur cas.
C’est une observation rapportée par une maîtresse, avec qui je collaborais à propos d’un enfant en difficulté, qui a déclenché chez moi l’idée d’élargir le champ
d’application de la méthode à un autre type d’enfant. Quelle ne fut pas la surprise
de l’enseignante lorsqu’un autre élève que celui pour lequel nous collaborions,
Andrea, connu comme un pseudo-leader parfois agressif et provocateur, se mit à
parler spontanément devant ses camarades en se mettant ouvertement en question.
Je reviendrai plus loin sur l’auto-signalement spontané de certains élèves pendant
les discussions en classe, résultat non attendu de la méthode.
Pourquoi avoir étendu l’emploi de cette intervention aux pseudo-leaders ? Je l’ai
fait lorsque j’ai compris que le pseudo-leader occupe le revers de la médaille sur
laquelle figure l’enfant souffrant de mise à l’écart ! Le pseudo-leader vit une souffrance semblable à celle de l’enfant rejeté par ses pairs mais avec deux différences
essentielles : d’une part, il parvient à masquer sa souffrance et, de l’autre, il joue un
rôle qui lui évite une mise à l’écart complète.
Pour tirer le maximum de profit de sa différence, l’élève « clown » (le pseudo-leader également) doit s’investir massivement dans son rôle, quasiment sans répit.
Il a dès lors en commun avec l’enfant marginalisé de poser des problèmes à l’enseignant, en exigeant de lui une attention particulière et beaucoup de temps au détriment des autres élèves. Ce statut particulier alimente peu à peu des jalousies à
l’intérieur de la classe.
Il est important de relever que mon intervention ne porte ses fruits auprès des
pseudo-leaders que si l’on parvient progressivement à abattre le mur d’indifférence
qu’ils ont construit pour masquer leur souffrance.
b) La méthodologie utilisée et les étapes suivies
L’intervention en classe ne peut avoir lieu qu’après y avoir préparé les parents,
l’enfant et l’enseignant. Il en sera question plus loin. Elle repose en fait sur les
épaules de l’enseignant et comprend trois étapes.
Première discussion en classe
L’enseignant a la responsabilité de choisir le moment qui lui paraît le plus propice pour organiser une discussion avec l’ensemble de la classe. Il justifie cette discussion, parfois inhabituelle pour les enfants, en partant d’une observation : il a
remarqué que certains élèves sont particulièrement seuls au milieu de leurs camarades, parfois ils se mettent eux-mêmes à l’écart. Cette situation le préoccupe car il
aimerait que sa classe constitue un groupe uni et solidaire où chacun se sente à
l’aise et heureux d’être avec les autres. Il demande ensuite aux élèves lequel parmi
eux se reconnaît dans cette inconfortable position : généralement mon patient,
dûment préparé, peut alors s’auto-signaler.
Après avoir recueilli le signalement de l’enfant en difficulté, l’enseignant doit
gérer trois moments différents :
-
Les comportements qui dérangent les autres
- Les camarades s’expriment ouvertement à propos de l’agacement causé par les
attitudes, les comportements et les verbalisations de l’élève auto-signalé.
-
Les comportements de rechange
- Dans un deuxième temps, les mêmes élèves qui se sont exprimés d’une manière
négative envers leur camarade sont invités à lui proposer des attitudes et des
comportements différents, ceux-là même qu’ils adopteraient s’ils étaient à sa
place.
-
Les tâches
« L’enfant-problème » reçoit la tâche de mettre en pratique pendant deux ou trois
semaines un ou plusieurs conseils émanant de ses pairs. Ceux-ci, de leur côté,
doivent observer et noter de quelle façon il met en pratique ces propositions.
- D’autre part, chacun d’eux a la charge de rapporter à l’occasion de la prochaine
discussion en classe au moins une observation positive concernant cet élève.
Deuxième discussion en classe
Généralement ce deuxième échange se déroule deux ou trois semaines plus
tard. L’enseignant reprend la discussion en partant des tâches qu’il avait données à
ses élèves.
L’enfant-problème exprime dans un premier temps son vécu ainsi que les difficultés rencontrées dans l’accomplissement de sa tâche. Ensuite, il décrit les éventuels changements qu’il pense avoir accomplis et/ou ceux de ses camarades.
Ces derniers rapportent leurs observations concernant les efforts fournis par leur
collègue. L’enseignant a la possibilité d’ajouter ses propres observations, ce qui
peut contribuer à consolider les changements positifs en cours.
Troisième discussion en classe
Ce troisième échange n’est pas établi de manière précise dans le temps : il
dépend d’un accord entre l’enseignant et l’expert en fonction des changements qui
se sont déjà produits et de ceux encore possibles. Il constitue un moment de bilan
concernant les divers événements vécus par la classe durant l’expérience. C’est à
l’occasion de cette troisième discussion qu’un nouvel élément peut apparaître :
d’autres élèves, pas nécessairement suivis par des cliniciens, en viennent parfois à
utiliser ce moment d’échange pour s’auto-signaler et pour demander que le groupe
se penche également sur leur situation ! Je reviendrai sur cette constatation plutôt
intéressante dans la discussion des résultats.
c) Les buts de l’intervention
Les buts visés par cette méthode d’intervention peuvent se répartir en trois catégories : les buts individuels concernant la modification du statut de l’enfant mis à
l’écart ou de celui qui n’est intégré qu’en apparence; les buts se rapportant au
groupe; les buts pour l’enseignant.
Les buts individuels
L’enfant en difficulté est évidemment l’élément déterminant pour décider
d’engager la démarche. Aussi bien l’élève mis à l’écart que le pseudo-leader ne se
rendent pas compte que leurs comportements dérangent leurs congénères, ce qui a
souvent pour effet qu’ils se trouvent progressivement marginalisés. Les remarques
formulées par les élèves de la classe à propos de leur vécu ont valeur de métacommunications : elles sont pour l’élève auto-signalé l’occasion d’une prise de
conscience quant à l’effet que provoquent chez autrui les stratégies qu’il utilise. La
plupart du temps, ces enfants disposent de compétences relationnelles réduites,
conséquence souvent logique d’expériences négatives passées. Ce sont des sujets
qui ont connu des positions extrêmes : pour les uns l’isolement, dans le but de se
protéger; pour les autres des comportements collants ou agressifs, dans le but
d’obtenir à tout prix l’amitié ou l’estime de leurs camarades.
Les difficultés de ces élèves apparaissent déjà au niveau de l’école enfantine,
bien qu’avec des conséquences moins évidentes. Dès l’école primaire, généralement les problèmes augmentent : les années de souffrance s’additionnent et le rendement scolaire médiocre souligne toujours plus le malaise relationnel. On peut
dire que ces élèves utilisent la majeure partie de leurs énergies à rechercher des
relations positives avec leurs pairs au détriment de celles qu’ils devraient investir
dans les apprentissages scolaires.
Dans l’issue du problème, le groupe-classe joue un rôle très important : non seulement il souligne les aspects peu fonctionnels de l’élève en question, lui permettant de réaliser une prise de conscience, mais il propose également des comportements de remplacement qui peuvent l’aider dans son parcours vers le changement.
La classe, qui dans un premier temps met cruellement en évidence les lacunes de
l’enfant en difficulté, devient dans un deuxième temps un système protecteur et privilégié pour expérimenter de nouveaux comportements.
Si notre élève parvient, même partiellement, à mettre en pratique les suggestions de ses camarades, il peut dans un temps relativement court trouver une
meilleure place dans sa classe. En fait, il peut dorénavant abandonner sa position
hiérarchique haute (bien que marginale) pour se situer de manière horizontale au
sein du groupe des pairs.
Les buts pour le groupe
Par cette méthode d’intervention, le groupe-classe se trouve directement
concerné et finit par jouer un rôle central dans le processus de changement. Activé
par l’enseignant, il modifie sa position initiale d’observateur, de spectateur, voire
d’acteur négatif, en prenant la place d’un « souffleur de théâtre », capable de proposer de nouvelles options à l’enfant-problème ou simplement de les renforcer.
Lorsque les camarades acceptent le nouveau mandat qui leur est attribué par
l’enseignant et construisent de nouvelles modalités relationnelles avec l’enfant en
difficulté, ils expérimentent l’importance de l’axe horizontal au sein de la classe.
Les relations horizontales deviennent un complément indispensable aux relations
verticales (de l’enseignant envers les élèves et vice-versa), introduisant une complexité nouvelle qui permet de sortir de l’impasse. En effet, souvent avant d’utiliser
notre intervention, l’enseignant a tenté par tous les moyens à sa disposition de
modifier les relations au sein du groupe-classe avec l’option de le rendre le plus
homogène possible. La plupart du temps, ces stratégies ne produisent pas l’effet
positif recherché. Au contraire, elles tendent à générer des jalousies en raison de
l’intérêt accru que l’enseignant porte à certains élèves (attentions particulières,
temps prolongé consacré à un enfant, etc.).
L’utilisation de ce type d’intervention, lequel a pour effet de créer un cadre protégé où les échanges entre les élèves augmentent de manière significative, m’a également conforté dans l’idée que la classe peut devenir un contexte privilégié favorisant l’échange et l’expression des émotions. D’ordinaire, ces dernières y sont
toujours présentes mais souvent camouflées ou étouffées. Le système-classe est un
contexte où les individualités s’affirment souvent sur le mode de la compétition.
Les sentiments et les problèmes sont alors niés ou s’expriment par le canal du comportement. On a parfois l’impression que dans le contexte scolaire, les sentiments
et les émotions doivent être maintenus sous contrôle strict, au point qu’on en vient
à les considérer quasiment comme des éléments « hors contexte ». La discussion
que je propose à l’enseignant permet au contraire la verbalisation et l’acceptation
du vécu de chacun.
On peut se demander si les acteurs qui pilotent le système scolaire au niveau de
notre société sont réellement conscients qu’en travaillant avec les élèves sur les
sentiments et les émotions ils pourraient favoriser l’émergence de nouveaux
apprentissages sans pour autant délaisser les savoirs traditionnels. L’élève qui
apprend à mieux cohabiter avec ses camarades augmente dans le même temps sa
capacité d’évaluer ses potentialités et ses limites, de même que celles des autres. Il
peut ainsi mieux accepter les différences au lieu de les combattre, ce qui constitue
un gain appréciable en termes de compétence relationnelle. De mon point de vue,
ce genre d’apprentissage peut revêtir une importance plus grande que celle que l’on
attribue habituellement aux branches scolaires traditionnelles.
Les buts pour l’enseignant
L’enseignant est confronté à une impasse et parfois les stratégies qu’il a utilisées pour en sortir finissent par alimenter le problème lui-même (ex : la jalousie de
certains élèves). A l’inverse, si on sait l’activer, le groupe-classe peut devenir un
partenaire très utile pour le maître puisqu’il est capable d’inventer et de suggérer
des stratégies de « problem-solving ». Il est intéressant de mentionner que la quasi
totalité des enseignants avec lesquels j’ai travaillé en utilisant cette méthode
d’intervention ont déclaré que cette démarche avait été utile non seulement aux
enfants pour lesquels elle a été imaginée, mais également pour l’ensemble du
groupe-classe.
Un des résultats surprenants de cette intervention, que je n’avais pas du tout
imaginé au départ, a été que d’autres enfants en difficulté dans la classe ont spontanément demandé à leur enseignant de répéter l’intervention à leur intention pour
pouvoir exprimer à leur tour un malaise ou une souffrance. A mon avis, ce phénomène résulte de ce que les enfants ont pu constater de leurs propres yeux les bénéfices directs qu’en avait retirés l’enfant-problème.
d) La population concernée
Généralement j’utilise cette méthode d’intervention avec des enfants de huit,
neuf ou dix ans. Ce choix résulte de deux considérations : l’une relative aux enfants
eux-mêmes, l’autre au rôle joué par l’enseignant. On peut en effet se demander
pourquoi ce genre d’intervention ne pourrait pas être utilisée également avec des
enfants plus jeunes. J’ai mentionné plus haut que le motif principal du choix de
cette intervention était lié à l’intensité de la souffrance vécue par l’enfant et à son
désir de la réduire.
Selon mon expérience, l’enfant plus jeune peut certes percevoir un malaise relationnel mais il se trouve en difficulté importante lorsqu’il doit clairement tenter d’y
apporter une réponse. En ce qui concerne le groupe-classe, celui-ci doit comporter
des élèves capables d’observer correctement les interactions, de relever les dysfonctionnements d’un enfant et/ou du groupe, de saisir les changements que
l’enfant-problème tente de mettre à exécution.
Le rôle joué par l’enseignant à travers sa fonction de pilotage est naturellement
déterminant pour la création d’un climat de classe favorisant la discussion. Par la
suite, le maître devra observer attentivement les éventuels changements individuels
et de groupe. Ces observations auront lieu soit durant les périodes où il dirige la
classe pendant les cours, soit dans les moments libres (activités libres en classe,
récréations). Généralement mon partenaire privilégié pour la mise en place de
l’intervention dans le contexte scolaire est le maître principal (ou titulaire) puisqu’il
détient un rôle central et que les élèves passent la plupart du temps avec lui.
Comment agir lorsque les enseignants sont plus nombreux, notamment au
niveau secondaire ? L’enseignant principal (ou titulaire) reste-t-il l’interlocuteur
privilégié ? Quel rôle jouent les autres enseignants ? Une collaboration est-elle possible entre le maître principal et ses collègues autour d’un but qui apparemment a
peu de rapport avec l’enseignement ? Personnellement, j’ai eu l’occasion d’expérimenter un certain nombre de fois cette méthode dans les classes du niveau secondaire et ceci avec des résultats positifs. Naturellement, pour atteindre ce but, il est
nécessaire de créer un bon climat de collaboration au sein du conseil de classe.
Tous les enseignants, si possible, doivent être convaincus de la démarche et prêts à
la soutenir car il est nécessaire qu’ils puissent collaborer avec le titulaire de la
classe en lui apportant leurs observations. Le travail avec un seul enseignant paraît
évidemment plus simple. Néanmoins, celui qui s’effectue au sein d’un conseil de
classe du secondaire peut devenir très intéressant en raison de la pluralité des points
de vue dans l’observation des dynamiques relationnelles.
e) La durée de l’intervention
Tout considéré, cette intervention se déroule sur une période d’un mois et demi.
Ce laps de temps comprend la première discussion entre l’enseignant et ses élèves,
au cours de laquelle est analysé le problème, ainsi que les deux autres moments
d’échange en classe pendant lesquels sont recueillis des feed-back sur les éventuels
changements intervenus. En théorie, cette démarche pourrait être prolongée par
d’autres échanges au sein de la classe, mais à mon avis ceux-ci ne sont pas franchement nécessaires. En effet, si l’intervention obtient un certain succès, les résultats
sont observables dans un laps de temps relativement court; une quatrième ou cinquième discussion (situation expérimentée pour deux enfants) permettent seulement de compléter ou d’affiner des observations déjà présentes.
f) Le rôle joué par l’enseignant
Généralement, je propose à l’enseignant de piloter lui-même l’intervention dans
sa classe. Etant donné qu’il fait partie intégrante du système-classe, dans lequel il
joue un rôle influent, et qu’il jouit de la confiance de ses élèves, une intervention
effectuée par lui-même apparaît plus naturelle aux yeux des enfants, même si elle
se distingue des activités scolaires habituelles. L’éventuel intervenant externe, bien
que plus expérimenté dans ce genre de tâche, est lui complètement étranger au
groupe-classe. L’unique contre-indication à cette option est la situation où l’enseignant ne se sent pas prêt à assumer un rôle qui lui paraît trop différent de celui qu’il
joue d’habitude.
Il m’est arrivé d’avoir dû prendre la place de l’enseignant pour la raison indiquée
ci-dessus; je me suis alors rendu compte que les résultats obtenus étaient d’une qualité inférieure à ceux récoltés lorsque l’intervention est dirigée par le maître de classe.
En effet, seul l’enseignant peut jouer le rôle d’observateur des comportements des
élèves et recueillir d’éventuels feed-back verbaux et non-verbaux entre une discussion et l’autre. Je pense aux heures d’enseignement mais surtout aux moments libres
et aux récréations durant lesquels l’enseignant peut observer les dynamiques relationnelles et « lire » les messages analogiques entre les élèves. En général, ces messages ne se trouvent pas dans les récits que les élèves font lors des discussions de
classe. On imagine sans peine que ce matériel ne pourra jamais être recueilli par un
expert se situant à l’extérieur du contexte scolaire, aussi capable soit-il.
Je relève enfin l’importance qu’il y a que l’enseignant ait préalablement
informé l’autorité scolaire de l’intervention projetée et obtenu son autorisation, ceci
notamment pour se prémunir d’éventuelles réactions négatives de la part de certains parents.
g) Le rôle joué par le psychologue ou par l’expert
Après avoir décrit la position centrale qui est celle de l’enseignant, analysons
maintenant le rôle du psychologue. Première démarche : le psychologue, à partir
des données cliniques en sa possession, évalue la pertinence de mettre en place une
telle intervention (la nature du problème de l’enfant, son degré de souffrance, la
probabilité d’obtenir des changements, etc.). Ensuite, l’expert devra préparer
l’enfant en lui expliquant le déroulement des différentes étapes de l’expérience.
Plus particulièrement, il le préparera à s’auto-signaler devant ses camarades en
exprimant son malaise et surtout à « encaisser » les remarques et critiques de leur
part. Il faut savoir que l’étape la plus difficile pour lui est le moment où sont énu-mérés les comportements et les attitudes que le groupe ne peut pas accepter et qui
ont pour effet de le marginaliser. Dûment préparé, l’enfant doit encore donner son
accord. Selon mon expérience, les enfants qui présentaient un haut niveau de souffrance au sein de la classe l’ont tous fait.
L’enseignant qui, comme je l’ai décrit précédemment, est souvent peu habitué à
gérer ce genre de situation, doit également être préparé et mis en confiance par le
spécialiste. Le maître de classe a souvent des doutes quant à sa capacité de piloter
une expérience aussi peu habituelle pour lui. Il est dès lors nécessaire que l’intervenant se donne un temps suffisant pour entendre son inquiétude et répondre aux
questions posées.
Après la première discussion en classe, il faut prévoir des moments d’échanges,
mêmes téléphoniques, entre le spécialiste et le maître de classe. Dans ce cadre, ce
dernier pourra exposer son vécu, ses doutes et les premières observations
recueillies en dehors de sa classe. Le psychologue donnera sa propre lecture des
événements et proposera des stratégies pour soutenir ou amplifier les changements
survenus. Parallèlement, il recevra l’enfant et entendra sa perception de la discussion en classe et l’existence d’éventuels bénéfices pour lui.
Durant tout le déroulement de l’expérience, il est indispensable de connaître
l’évolution de l’enfant dans le cadre de sa famille. A cet effet, le psychologue va
rencontrer ses parents, d’une part pour les informer de ce qui se passe dans le
contexte scolaire et d’autre part pour bénéficier d’informations sur ce qui est
observé ou raconté à la maison.
Jusqu’ici, cette méthode d’intervention a été utilisée avec dix enfants, ainsi
répartis :
- 7 filles, 3 garçons;
- 9 enfants fréquentant l’école primaire (6-10 ans), 1 l’école secondaire (dès 11 ans);
- 9 enfants (7 filles et 2 garçons) étaient suivis par un psychologue qui les préparait à l’intervention, un ne l’était pas.
Il est utile de donner quelques précisions concernant l’enfant qui fréquentait
l’école secondaire : étant donné que sa situation individuelle et familiale ne permettait pas l’instauration d’une démarche clairement thérapeutique, il a été décidé
d’utiliser cette méthode d’intervention après plusieurs discussions avec le maître
principal et ses collègues du conseil de classe. Cette démarche était perçue par eux
comme une tentative ultime, voire désespérée, d’aider l’enfant dont les risques
d’expulsion de la part de l’école, en raison de la pression de certains parents,
étaient très élevés.
Par ailleurs :
- 8 enfants (7 filles et 1 garçon) étaient considérés comme des élèves isolés / marginalisés;
- 2 enfants (des garçons) pouvaient être définis comme des clowns / pseudo-lea-ders;
- les 10 élèves, au moment de l’intervention, présentaient des difficultés scolaires
plus ou moins accentuées qui préoccupaient leurs enseignants.
Analysons maintenant le vécu des différents acteurs avant, pendant et après la
mise en place de l’intervention dans le système-classe.
a) Les enfants-problème
Quasiment tous les enfants parviennent à s’auto-signaler au moment de la première discussion en classe. Certains parmi eux arrivent même à verbaliser leur
malaise. Cependant, la plupart entendent avec difficulté les critiques énoncées à
leur endroit par leurs camarades, même s’ils parviennent plus ou moins bien à les
accepter par la suite.
Les élèves de la classe proposent de nombreuses stratégies comportementales
de rechange et généralement l’enfant en difficulté en choisit une ou deux, trois au
maximum, qu’il va essayer de mettre en pratique dans les semaines qui suivent. En
général, l’enfant-problème se concentre sur sa tâche, mais il passe parfois un certain laps de temps à observer la réaction de ses camarades. Si c’est le cas, il ne va
manquer, lors de la deuxième discussion en classe, de relever d’éventuelles erreurs
dans la tâche qui lui a été suggérée ou des difficultés que ses camarades lui causent,
par exemple, durant les récréations. Lorsque les premiers changements commencent à être visibles et reconnus, les enfants-problèmes manifestent de la joie : essentiellement, celle de se sentir enfin un élément du groupe à part entière.
b) Les enseignants
Les enseignants ont souvent des hésitations au moment où l’intervention leur est
proposée : très probablement, ils craignent de ne pas être à la hauteur d’une telle
tâche. Par contre, une fois qu’ils ont été préparés et rassurés quant à la démarche à
suivre, ils décrivent leur vécu des différentes étapes de l’expérience de manière très
positive. Généralement, ils appliquent avec rigueur le projet et les étapes discutés au
préalable. Lorsque surviennent des événements qui n’ont pas été prévus, quasiment
toujours ils trouvent avec pertinence les solutions de rechange. A mon avis, leur
expérience pédagogique est a priori un atout majeur pour créer un cadre d’échanges
approprié, notamment pour évaluer, par exemple, la longueur des discussions; la
longueur de l’intervention de chaque élève pendant les discussions, etc.
Les observations rapportées par les enseignants concernant la dynamique du
groupe-classe pendant et après l’intervention ont été pour moi étonnantes. En particulier, la grande implication des élèves durant des discussions souvent peu habituelles pour eux; l’attention de tous, y compris de la part des élèves qui présentent
généralement un faible taux d’attention; la perspicacité et la précision des
remarques formulées, la créativité dont les élèves faisaient preuve lorsqu’il s’agissait de proposer de nouvelles stratégies à l’enfant en difficulté; la continuité de leur
implication tout au long des différentes phases du processus.
A la fin de l’expérience, les enseignants ont généralement évoqué leur satisfaction d’avoir pu mener à bien un tel processus ainsi que la découverte d’un élément
insoupçonné : les ressources que recèlent les dynamiques horizontales entre les
élèves; en particulier, les énormes potentialités liées à l’entraide que ces derniers
peuvent développer au sein du groupe-classe. Certains ont évoqué la possibilité de
faire travailler les élèves en sous-groupes, y compris dans les situations didactiques.
c) Le groupe-classe
L’attitude générale des divers groupes-classe face à cette intervention a également été très positive. Les élèves qui n’ont pas l’habitude d’exprimer des vécus personnels, si ce n’est dans une relation duelle, ont démontré lors de ces discussions de
bonnes capacités ainsi qu’un certain plaisir à extérioriser leurs sentiments. Les
membres du groupe n’ont pas épargné l’enfant-problème de leurs critiques mais ils
ont également toujours su lui suggérer des comportements de rechange. Surprise de
taille pour moi : cinq élèves non suivis d’un point de vue thérapeutique se sont autosignalés. Certains l’ont fait pendant les discussions, d’autres ont demandé à l’enseignant principal d’organiser de nouveaux moments d’échange pour pouvoir exprimer leur malaise et recevoir ensuite l’aide des camarades ! Cette requête spontanée
mérite cependant réflexion : comment s’expliquer que des élèves, non soutenus par
un thérapeute, prennent ainsi le risque d’exposer leur malaise en public ? Cela est
certainement le résultat du sentiment de sécurité que procure le groupe-classe
lorsqu’il s’active solidairement à la recherche de solutions positives pour chacun
des siens, groupe par ailleurs piloté par un adulte qui maîtrise bien la situation.
Après avoir décrit les vécus principaux des différents acteurs en présence, analysons maintenant les changements obtenus par cette méthode.
a) Les enfants-problème
Pour la plupart des enfants-problème, le vécu concernant l’appartenance au
groupe s’est modifié déjà au cours des dix premiers jours qui suivaient la première
discussion en classe. Les conseils suggérés par les camarades ont toujours été mis
en pratique. Pour une fillette, il a été nécessaire de conduire trois discussions en
classe avant de percevoir des progrès relationnels : après la première étape, sa situation avait même empiré. La plupart du temps, ces enfants parviennent par ce moyen
à sortir de leur isolement relationnel, ils recherchent plus fréquemment des copains
pour jouer et sont à leur tour davantage demandés par certains camarades. En bref,
ils retrouvent le plaisir de se rendre à l’école et de partager des moments avec les
autres. Par ailleurs, ces élèves commencent à mieux percevoir leur comportement
et à analyser les effets de ce dernier sur les réponses qui proviennent de leurs pairs.
Ils sont presque toujours surpris de pouvoir se trouver au centre de l’attention après
d’interminables périodes d’isolement, ou bien, si nous pensons au clown ou au
pseudo-leader, de l’être selon des modalités plus appropriées et appréciées par
l’ensemble du groupe. Concernant le rendement scolaire de ces élèves, je dois
constater qu’il ne se modifie pas aussi rapidement que les enseignants l’espèrent.
Pour ma part, je pense que ces enfants ont prioritairement besoin d’être libérés de
leur prison relationnelle pour pouvoir ensuite investir leur énergie dans les apprentissages scolaires. Dans toutes les situations que j’ai pu analyser, les progrès scolaires ont mis passablement de temps à apparaître, mais il s’agit ici d’un processus
plus complexe, relevant aussi d’autres variables telles que les capacités individuelles, la maturité de l’élève, les stimulations reçues, etc.
b) Les enseignants
Les enseignants ont pu observer, après l’expérience, un groupe plus compact,
homogène et solidaire. Cette intervention a favorisé l’entraide même dans les
tâches scolaires : certains travaux peuvent être effectués par de petits groupes
d’élèves avec de bons résultats. La compétition entre élèves a diminué et l’enfant
en difficulté n’a plus besoin de se cacher ou de camoufler sa fragilité scolaire.
Certains enseignants retrouvent un plus grand plaisir dans l’enseignement, stimulés
par un groupe plus homogène et plus sensible à leurs messages. Tous ont dit leur
surprise de voir l’ensemble de la classe se transformer et, en particulier, de voir certains élèves problématiques (mais pas suivis par les services de soutien) en bénéficier indirectement.
J’aimerais maintenant émettre quelques considérations concernant l’élève du
secondaire qui n’a jamais pu me donner son point de vue sur l’expérience. C’est en
participant à différents conseils de classe que j’ai pu recueillir les informations recherchées. Ici aussi, l’expérience a eu des effets positifs : grâce à quelques progrès évidents de sa part, les menaces relatives à son expulsion de l’école ont diminué. Malgré
la persistance de certains comportements plutôt inhabituels, il a été de mieux en mieux
accepté par ses camarades. Avec un recul de plus d’une année, je puis dire que ce garçon a aujourd’hui un comportement acceptable et qu’il respecte les règles de l’institution; malheureusement, son rendement scolaire reste globalement très insuffisant.
c) Le groupe-classe
Les élèves, comme d’ailleurs leurs enseignants, ont été d’excellents observateurs des divers changements survenus dans les dynamiques relationnelles.
Généralement, ils ont correctement réalisé la tâche qui consistait, lors de la
deuxième séance de discussion, à rapporter au moins une observation positive
concernant l’enfant en difficulté. A mon avis, ils ont directement contribué à aider
nos dix sujets à modifier considérablement leur perception de l’appartenance au
groupe. Les groupes-classe – du moins ceux du niveau primaire, pour lesquels je
dispose de toutes les informations nécessaires – ont de toute évidence développé
un réel plaisir à vivre et à travailler ensemble. Ces élèves ont fortement réduit le
besoin de surclasser l’autre, aspect typique d’un climat de compétition présent
dans beaucoup de groupes humains et parfois exacerbé au point de rompre la solidarité de base.
Je ne peux conclure mes réflexions sans reparler de Paola, la fillette qui est au
départ de mon parcours créatif. Lors de la séance individuelle qui a suivi la première intervention de sa maîtresse en classe, j’ai rencontré une Paola absolument
rayonnante. Elle m’a expliqué à cette occasion combien la discussion en classe
avait été importante pour elle. Par la suite, elle a rapidement trouvé une place nouvelle au sein de ses camarades : elle peut jouer avec ses copains à chaque récréation; elle a même le sentiment d’être recherchée par les élèves, y compris par ceux
qui la refusaient le plus auparavant ! Après plusieurs mois, Paola a toujours plus de
plaisir à se rendre à l’école : elle continue à garder sa place au milieu des autres et
montre davantage de confiance en elle-même. Sa maîtresse me signale qu’elle participe plus activement aux leçons et que son rendement scolaire tend à s’améliorer.
A la fin de l’année scolaire, elle est promue. Paola se montre optimiste quant à son
avenir malgré l’incertitude que crée la pause des vacances scolaires.
Il ne m’est pas encore possible d’établir une catamnèse complète des dix situations initiales. Je peux néanmoins déjà donner au moins un élément que j’ai pu
observer pendant une certaine durée et qui va au delà des premiers bénéfices immédiats. Dans cinq des dix situations étudiées, l’élève-problème a changé de classe
l’année qui a suivi l’intervention; il a donc quitté la majorité des camarades qui
étaient les siens l’année précédente. Heureuse constatation : en dépit du nouveau
contexte, ces enfants m’ont confirmé que de bonnes relations s’étaient instaurées
avec leurs nouveaux camarades de classe. Sans exclure que des facteurs non identifiés aient pu jouer ici un certain rôle, notamment une constellation favorable dans
la composition du nouveau groupe-classe, il n’en reste pas moins que ces sujets –
auxquels s’ajoutent les cinq autres qui, eux, ont poursuivi leur bonne intégration
dans le même groupe – ont certainement fait un apprentissage tout à fait réel dans
le registre des relations.
Ces dix situations avaient clairement, au départ, un point commun : ces enfants
vivaient une impasse relationnelle majeure, qui incitait à penser qu’ils disposaient
de compétences relationnelles réduites. L’intervention qui a fait l’objet de cette présentation a modifié le jeu relationnel de tous les acteurs et a permis à la plupart
d’effectuer un apprentissage utile pour la suite de leur parcours social. Il est cependant difficile de dire lequel d’entre eux a le plus appris.
Nous sommes tous conscients de l’importance des relations sociales non seulement pour les enfants mais pour l’être humain en général. En conclusion, j’aimerais
souligner que pour les enseignants, à qui je dis toute ma reconnaissance pour leur
précieuse collaboration et leur perspicacité, il a certainement été agréable et gratifiant de pouvoir contribuer de cette manière à enrichir le patrimoine relationnel de
leurs élèves. A n’en pas douter, ces enseignants transmettront désormais un savoir
nouveau, socialement utile, bien qu’il ne figure pas comme nouvelle matière dans
la grille officielle des programmes !
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1. Cespa G. Onnis L. (1994): Echec scolaire de l’élève, demande d’aide de l’enseignant : quelle est la
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2. Evéquoz G. (1984): Le contexte scolaire et ses otages, ESF, Paris
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3. Evéquoz G. (1988): Les modalités d’encadrement d’un système artificiel : le suprasystème pédagogique. Revue canadienne de psycho-éducation, Vol. XVII, 2, pp. 120-132.
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4. Evéquoz G. (1990): Y a-t-il un pilote dans la classe ? Le problème de la hiérarchie dans un système
artificiel. Thérapie familiale, Vol. XI, 4, pp. 407-423.
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5. Evéquoz G. (1994): De la désignation de l’enfant à l’analyse systémique du fonctionnement de la
classe. In Echec scolaire, ESF, Paris.
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6. Lovey G., Nanchen M. (1994): Une difficulté scolaire s’est muée en échec, comment en sortir ?. In
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11. Selvini Palazzoli M. et al. (1984): Le magicien sans magie. ESF, Paris.
[*]
Cet article a été publié dans
Psicobiettivo, Roma, No. 1, avril 1999. Publication en français avec
l’aimable autorisation de l’éditeur.
[**]
Psychologue et psychothérapeute familial. L’auteur souhaite remercier Maurice Nanchen pour sa
contribution à la traduction de ce texte.