2001
THÉRAPIE FAMILIALE
Deuil et thérapie familiale : quels objets flottants ?
Jean-Paul Gaillard
[*]
Département de psychologie Université de Savoie- Jacob- Bellecombette BP. 1104, F-73011 Chambéry Cedex
Yveline Rey
[**]
Cet article traite du deuil et de la thérapie
familiale. Les auteurs rapportent et confrontent deux types d’expérience. La première concerne l’utilisation du jeu de l’oie systémique avec une situation bloquée de famille en deuil. La seconde porte sur les
outils thérapeutiques adaptés aux états de stress aigu. Une réflexion est engagée qui pose la question
d’une technique spécifique, apparentée à celle des objets flottants, destinée aux familles en état de choc
suite à un deuil aggravé.Mots-clés :
Deuil, Thérapie familiale, Objets flottants, Stress post-traumatique.
This paper deals with mourning and family therapy. The authors present two types of studies. The first experiment concerns the use
of systemic goose game with families that did not overcome their grief. The second one presents some
therapeutic tools fitted the various states of acute stress. A study is on: is it convenient to conceive a specific tool, very close to floating objects, dedicated to families that live traumatic state due to a deep grief.Keywords :
Mourning, Family therapy, Floating objects, Post-traumatic stress.
Este artículo habla del duelo y de la
terapía familiar. Los autóres presentan y enfrentan dos tipos de estudios. El primer experimento se refiere
al uso del juego de la oca sistémica en las familias que no superaron su pena. El segundo de ellos presenta
algunas técnicas terapeuticas, adaptadas a los diferentes estados del estrés profundo. Se ha iniciado un
estudio sobre la questión de una técnica específica, semejante a los objetos flotantes, dedicada a las familias que viven un estado traumatico debido a un duelo profundo.Palabras claves :
Duelo, Terapia familiar, Objetos flotantes, Estrés post-traumatico.
« On a toujours cherché des explications quand c’étaient des
représentations qu’on pouvait seulement essayer d’inventer »
P. Valéry (Cahier 1, p. 837)
Les passages en italique sont extraits d’un texte, non encore publié, de Lucien
Halin, avec son aimable autorisation
[1]
Deux chemins se sont croisés, tous deux orientés vers la recherche-action : l’un
développé à partir des objets flottants et plus précisément du jeu de l’oie systémique, l’autre portant sur l’accompagnement des complications dans le processus
de deuil et sur les outils thérapeutiques adaptés aux états de stress aigu.
Une conversation stimulante est engagée. Elle pose d’une part la question
éthique de l’accompagnement-même du processus de deuil, et d’autre part la question technique de l’utilité d’un objet flottant dans l’accompagnement du processus
de deuil :
- on peut en effet concevoir qu’il y ait banalisation, voire violence, à prévoir un
encadrement, un soutien, pour les familles victimes d’un deuil, sauf si, toutefois,
il s’agit d’un deuil aggravé s’apparentant à un état de stress post-traumatique;
- des objets flottants tels le jeu de l’oie et les masques ouvrent à un espace non
prédictible, largement doté en expressions analogiques et chargé de forces émotives. Un outil plus clairement dédié aux cheminements complexes du deuil per-drait-il ces précieuses qualités ?
Cette confrontation d’expériences tentera d’éclairer ce questionnement.
Dès la salle d’attente, cette famille semblait statufiée. Le père isolé, visage figé,
traits tombant, regard absent, semblait plongé dans de sombres pensées. La fille (18
ans) et le fils (15 ans), assis à égale distance l’un de l’autre, tenaient chacun une
revue, visages impavides comme si l’enfance les avait déjà quittés, regards fixes ils
étaient posés là presque immobiles.
Deux séances nous apprirent, à mots comptés, le drame : Madame, épouse de
Maxime et mère des deux adolescents, avait trouvé la mort dans un accident de voiture, il y avait un peu plus de deux ans. Le père était soigné pour dépression depuis
un an et c’est le médecin traitant qui, lorsqu’il avait eu connaissance que les performances scolaires des enfants commençaient à chuter, avait indiqué des entretiens
familiaux. Le motif officiel était le manque de communication dans cette famille
depuis le décès de Madame. Ils furent d’accord pour déclarer et montrer qu’en effet
ils ne se parlaient plus et que l’atmosphère familiale devenait insoutenable.
L’ambiance de ces deux premières séances en était un parfait échantillon.
« Le passage par le deuil, lors des disparitions des êtres proches, est une conduite
ancienne. Elle est à l’aube de la pensée.
Et, c’est par la douleur de la perte qu’est apparue la mort comme une fin, comme
l’accident de la vie, l’obstacle qu’il fallait éviter chaque jour par des conjurations.
La notion de finitude est insupportable pour la conscience qui assure de l’existence…
C’est par la représentation de la disparition que s’est creusée la notion de temps,
de trace et celle de l’histoire. La tombe est à l’origine du souvenir. La douleur, à
l’origine du deuil, la finitude à l’origine des limites qui fondent l’après dans l’histoire des hommes. »
Deuil, définition triviale
Il est assez remarquable que le temps du deuil, bien qu’il fasse l’objet de commentaires nombreux et de travaux multiples, se trouve le plus souvent, dans la clinique quotidienne, ravalé au registre vague de la dépression et, à ce titre, traité sans
autre forme de procès à l’aide de cocktails comprenant, au choix du praticien et à la
mesure de l’angoisse qu’il éprouve face à l’endeuillé, thérapie de soutien « généraliste », benzodiazépines, thymoanaleptiques et neuroleptiques.
Nous avons tous le sentiment de savoir ce qu’est le deuil et nous le définissons
comme une réaction émotionnelle et affective de douleur morale, d’affliction et de
désespérance que tout être humain éprouve lors de la perte d’un être cher.
Cependant, cette définition, à la fois parcellaire et superficielle, nous semble très
régulièrement source de iatrogénie en ce qu’elle ne rend aucun compte des processus complexes qui sont à l’œuvre dans le deuil et n’ouvre qu’à une position de
consolation timorée du type : « C’est dur, mais le temps fait bien les choses ! En
attendant je vais vous donner un antidépresseur…»
« Le sentiment de perte n’apparaît que lorsque les liens se rompent. Il est d’autant
plus ressenti que les liens sont forts. C’est le temps de la douleur, la représentation du manque. Puis vient le temps de l’affliction car le temps ne peut être producteur de réparations. Les aménagements sont impossibles, un monde se clôt sur
des histoires non faites et qui n’acquièrent leur sens que par leur terme.
Le deuil, c’est le moment de la sidération de ne pouvoir réparer et d’avoir tellement laissé de ce qui aurait pu être tellement mieux. C’est le temps de la faute, de
la culpabilité »
Processus de deuil et temps de la tristesse : une confusion récurrente
Le temps de la tristesse, si évident à repérer dans le processus de deuil,
s’exprime à travers un sentiment complexe de perte irréparable, de dévalorisation de
soi et d’impuissance; pour spectaculaire qu’il soit, il ne constitue qu’une séquence
du processus de deuil. Un problème, tant théorique que technique, est que cette
séquence est très généralement confondue avec le processus lui même, par les praticiens de tous bords. Il est vrai que la demande, telle qu’elle est adressée par le sujet
ou par ses proches, semble se résumer dans la plainte inhérente au temps de la tristesse. La fascination qu’exerce la plainte sur les praticiens, au détriment des autres
séquences du processus de deuil, s’explique peut-être par cela.
Cet obstacle à une vision plus large et plus dynamique du phénomène de deuil tend
à conduire le praticien à enfermer le processus de deuil dans le modèle classique de
la dépression et favorise considérablement l’option « molécules ».
« Le moment du deuil, c’est la confrontation sidérante du temps qui passe de
l’affligé avec le temps stoppé qui impose une reconstruction de l’histoire…»
Entristement et contagion affective
La contagion affective, encore appelée communication instantanée, est ce processus humain général par lequel les émotions se propagent et se partagent. Il suffit qu’un
autre humain dont nous nous sentons suffisamment proche et parfois même un animal,
montre une émotion pour que nous en éprouvions quelque chose; seuls les êtres que
nous sentons radicalement « autres » échouent à nous faire partager leurs émotions. Ce
processus de contagion affective a ceci de particulier qu’il n’autorise a priori aucune
distinction entre moi et l’autre : impossible de savoir si l’émotion que j’éprouve et que,
éventuellement je vois éprouver, est venue de lui ou de moi. La fameuse « distance »
que les vieux praticiens recommandent aux jeunes, est le mécanisme de défense le
plus usité pour opposer une barrière à la contagion affective, tandis que l’empathie qui
sous-tend toute affiliation, en est un usage professionnel intégratif.
L’entristement, en tant qu’il est une des expressions émotionnelles qui prête le
plus éminemment à contagion affective, exerce une influence très puissante sur toute
personne y étant confrontée, praticiens y-compris. Les larmes comme toute expression analogique et verbale de la douleur morale (visage ravagé, mimique et gestuelle
douloureuses, vêtements sombres) excitent chez ceux qui en sont témoins deux mouvements contraires : le désir de fuir cette situation (dont ils sentent qu’elle les envahit)
et le désir de venir en aide à la personne (parce qu’ils sont envahis). En outre, le message même de l’entristement de deuil est fortement contradictoire : d’un côté il se
manifeste comme une demande explicite d’aide et, d’un autre côté il indique au
témoin par de multiples signes et signaux que tous ses efforts seront vains (voir les
deux premières séances, famille M.). Prisonnier d’une double contrainte effectivement difficile à métaboliser, le témoin tend à répondre par une compassion hyperactive dans un premier temps, par la fuite ou l’agressivité dans un second temps.
« Le deuil est un intense moment de vie, dans la douleur, la tristesse, la colère
vaine, les vaines reconstructions explicatives des événements injustes. Les tambours de la vie résonnent et les actes qui conjurent la mort en appelant la vie sont
de cette intensité et de l’ampleur des moments qui touchent à ces mystères hérités
des immenses tragédies de l’histoire des humains. »
Le temps du deuil : mesure/ démesure
Le temps du deuil, selon qu’on le mesure à l’aune de l’endeuillé ou à celle des
témoins, montre un écart considérable dans les représentations. Entre celui dont a
besoin un endeuillé pour traverser le « pays » du deuil (temps d’élaboration), et celui
que tolèrent les personnes composant l’entourage proche et moins proche de
l’endeuillé (temps de tolérance), il y a systématiquement incommensurabilité.
La plupart des cliniciens avertis s’accordent à penser que le deuil (pour les
autres) d’une personne chère par décès nécessite en général deux à trois années,
avec une première année particulièrement difficile car jalonnée d’anniversaires de
tous ordres. L’entourage, lui, tolère rarement les manifestations du deuil plus de six
mois environ ! Au delà, il tend à considérer que le deuil est pathologique et qu’il
convient de mettre en œuvre les moyens adéquats pour le faire disparaître.
Le problème est que certains praticiens, non avertis, régulièrement sollicités par
les personnes endeuillées, tendent à réagir de cette même façon : ils tolèrent les
manifestations de la tristesse et du désespoir pendant quelques mois puis ne les supportant plus car envahis par un désagréable sentiment d’impuissance, ils réagissent
dans le but de s’en protéger : les médecins prescrivent alors antidépresseurs et
anxiolytiques tandis que les psychothérapeutes individuels auront tendance à
s’orienter vers une thérapie de la dépression qui sous-entend que l’« éternisation »
de ce deuil relèverait de problèmes de séparation plus anciens, que ce deuil précis ne
ferait qu’exacerber. Feed-back finalement négatif puisqu’il renforce l’équilibre
d’une complémentarité rigide des relations.
Y-a-t-il une démesure au temps du deuil ?
Le temps du deuil varie en fonction des normes d’une époque et du contexte culturel dans lequel il se produit. Mais surtout, le temps du deuil, comme toute crise, est
typiquement un état-processus : être en deuil, porter le deuil, état de chagrin à tonalité émotionnelle intense et forte composante analogique; faire son deuil, apprentissage à vivre le manque, se représenter la perte et tenter de la réinscrire dans une
histoire suivant un parcours qui va du senti au mental, de l’éprouvé à la représentation.
« Le deuil n’est pas que le temps de la douleur, ni celui de la confrontation à
l’impossible réparation, c’est un moment de réorganisation des relations dans
une famille et de résonances dans les réseaux personnels et professionnels. »
Deuil et thérapie familiale
Comment activer le passage d’une expérience existentielle douloureuse, voire
traumatique, à un processus complexe qui ouvre sur un devenir ? Comment accompagner une famille dans le dépassement de l’effroi émotionnel et la stagnation relationnelle qui en découle ? Comment inventer un contexte d’expérience où puisse se
surmonter l’idée du coup reçu ? Beaucoup de praticiens systémiques ont déjà
apporté de l’eau au moulin de ces questions, pour ne citer que N. Paul (1967), J.
Byng-Hall (1995), J. Linares (1998), E. Goldbebeter (1999).
« La place vide est générative et attractive. L’endeuillé est aux côtés d’une place
vide et cette place, qui atteste du manque dans la structure familiale, et plus particulièrement chez les deuillants, acteurs les plus réactifs et singulièrement relais de
l’histoire familiale la plus vivante, sera le pivot d’une autre organisation. »
Nous proposons ici de revisiter la méthodologie des « objets flottants », telle
qu’elle a été développée par P. Caillé et l’un d’entre nous (Caillé et Rey, 1994) à la
lumière de la pratique clinique du jeu de l’oie systémique, dans le cas de familles en
deuil, pour élaborer une réflexion originale sur la pertinence de construire un outil
spécifique à partir des courbes de deuil.
« Les objets flottants » peuvent être définis comme des rituels thérapeutiques à
forte composante analogique. Rappelons rapidement que leurs principales fonctions sont :
- De baliser le cadre par l’introduction d’un espace intermédiaire, espace de
liberté protégé de toute explication, au sein de la rencontre thérapeutique. Ils
viennent « trianguler » par la métaphore la relation famille-thérapeute favorisant ainsi un dialogue « non conventionnel ». La dimension analogique permet l’expérience d’une communication alternative qui intègre l’émotion et
ouvre à la créativité.
- En outre, ils agissent comme révélateurs des modèles organisants, aussi bien
celui de la famille (comme on le verra avec le jeu de l’oie de la famille M.)
- que ceux des thérapeutes qui montrent, en introduisant ces objets, parfois
ludiques, que leur rôle est moins « d’expertiser » que d’inventer un contexte
différent, de proposer les conditions d’une expérience où l’esthétique du
drame puisse se transformer en esthétique de l’exploration.
- Enfin ils restent comme traces d’une rencontre « peu commune » et deviennent les témoins d’un parcours original, vestiges d’un passage qui attestent
de l’irréversibilité du temps (difficile de faire comme avant quand les cases
du jeu de l’oie restent en miroir de vos choix existentiels, ou que le blason
familial est venu rendre lisible et visible l’idée que vous partagez de votre
sentiment d’appartenance) (Rey, 2000).
En introduisant « de l’ordre dans le chaos et du chaos dans l’ordre, tels des
miroirs turbulents » (Caillé et Rey, 1994), ces rituels thérapeutiques contribuent à
augmenter la diversité et le degré d’incertitude. Ils sont ainsi générateurs de perturbations mais offrent simultanément des repères méthodologiques fiables dans les
situations les plus critiques. C’est ce qui nous incite à préciser leur utilisation dans
ce cadre des familles endeuillées et à poursuivre le chemin en le réinventant.
Le jeu de l’oie avec la famille M.
Ils étaient là pour la troisième fois. Le contrat avait été soigneusement reprécisé :
il s’agissait de quelques entretiens familiaux, suite à l’indication du médecin traitant, et non pas d’une thérapie à plus ou moins long terme qui aurait laissé supposer
que le deuil ça se soignait !
Ils s’étaient assis, comme les autres fois, en laissant une chaise vide entre le père
et la fille, la fille et le fils. Une timide tentative d’utiliser ces espaces vides s’était
révélée prématurée. Ils avaient dit bonjour, puis attendaient en silence, sans hostilité
affichée, sans, non plus, l’ombre d’un espoir.
La thérapeute décida alors d’utiliser le jeu de l’oie en prenant la précaution de le
contextualiser de telle façon qu’il n’apparaisse pas comme une technique intrusive
destinée à les faire parler. Elle parla de son malaise grandissant, les deux premières
rencontres n’avaient fait que confirmer son hypothèse, à savoir le peu d’utilité que
risquaient d’avoir ces entretiens tout en pensant que l’indication posée par le médecin était fondée. Elle avait besoin de leur aide pour comprendre comment ils étaient
devenus « une famille où on ne se parlait pas », et çà, peut-être que ça serait utile.
Pour ce faire elle les invitait à jouer à une sorte de jeu de l’oie en trois étapes. Une
fugitive stupeur traversa le regard du père, une lueur de curiosité s’alluma dans celui
des adolescents. Tous trois se penchèrent vers le plateau que la thérapeute venait
d’ouvrir, comme soulagés d’avoir quelque chose à faire.
Rappelons brièvement que le jeu de l’oie systémique consiste à reconstruire
avec la famille, en utilisant le support d’un plateau de dix cases (plus une case de
départ et une case d’arrivée), le récit de leur histoire commune. Ce jeu comporte
trois phases qui peuvent se dérouler sur plusieurs séances :
La première étape consiste pour la famille à se mettre d’accord sur dix événements significatifs de l’histoire collective après que chacun ait noté, sur des fiches
séparées, les faits datés qui lui paraissent les plus importants (il est possible de
proposer une fiche blanche avec seulement une date pour mentionner un évènement dont on ne souhaite pas parler).
Lors de la deuxième étape, chaque membre de la famille est invité à qualifier
émotionnellement chaque case porteuse d’un évènement à l’aide de cartes symboles (oie, pont, prison, puits, hôtel et dans la dernière version du jeu, le labyrinthe et la mort). Autrement dit sur le plateau du jeu de l’oie va se déployer un
double parcours : celui de la chronologie des événements correspondant à un
choix collectif, celui plus symbolique de la résonance émotionnelle de chaque
personne.
Enfin, dans un troisième temps, il est demandé à chaque participant de poser sur
la case « départ » une fiche où il aura inscrit ce qu’il pense, à titre individuel, être à
l’origine de ce double parcours. Il devra également déposer sur la case « arrivée »
une fiche qui indique comment il envisage la suite, l’avenir du parcours.
Dès la consigne donnée des événements significatifs de l’histoire familiale à
noter séparément sur des fiches de bristol (Caillé et Rey, 1994, Rey, 1994), chacun
s’affaira, sans regarder les autres et sans demander d’autres précisions.
La surprise fut totale : les sept premières cases du jeu de l’oie provoquèrent un
bavardage bien inhabituel, surtout entre Annelise et son frère Michel qui finirent par
se disputer la parole. Une autre famille commença à se dessiner, celle de l’avant
deuil.
Case 1 : Tous trois ont noté le mariage des parents en 1973. Maxime précise
qu’il avait 22 ans et Hélène 20. Les enfants n’hésitent pas à demander des précisions
sur leur rencontre et la conversation s’engage. En bref, ils étaient très amoureux et le
mariage fut bien accueilli dans les deux familles. A la séance suivante cette case
sera unanimement qualifiée d’une oie pour dire que c’était une union heureuse et
dynamisante du fait de caractères très complémentaires.
Case 2: Voyage autour de la France en caravane pour Maxime et son épouse.
Stages divers et quelques expériences professionnelles. Période d’insouciance dira
Maxime qui la qualifiera ultérieurement par un pont. C’était un passage expliquera-t-il aux enfants, qui, eux, ne poseront pas de cartes symboles n’arrivant pas à se faire
une idée de cette époque où ils n’étaient pas encore nés.
Case 3 : Naissance désirée d’Annelise en 1975, qui fixe la famille dans une ville
de l’ouest de la France où Maxime retrouve sa sœur cadette avec qui il a toujours eu
beaucoup d’affinités. Il monte une petite entreprise de chauffage. Une oie à la séance
suivante viendra confirmer la représentation d’un vécu plein d’entrain et de projets.
Case 4 : Dépôt de bilan pour Maxime en 1977, la famille déménage dans le
nord où Hélène a ses parents. Période difficile mais non tragique dira le père, il la
notera d’un pont.
Case 5 : Naissance de Michel, Annelise a quatre ans, elle dit se souvenir qu’il
était très attendu. Les oies reviennent à l’unanimité.
Case 6 : Nouveau déménagement en 1985, pour raisons professionnelles.
Maxime se retrouve en chômage technique mais un poste lui est proposé en région
grenobloise. Pour tous trois ce sera un pont fait du regret de ce qu’on laisse et de
l’espoir de ce qu’on peut trouver. Les enfants diront que finalement ils ne regrettent
pas le Nord, à la différence du père.
Case 7 : Construction d’une maison où ils s’installent en 1987. Un pont pour
Maxime, il y a eu tout de même un prix à payer, dira-t-il, et des oies pour les enfants
qui ont maintenant chacun leur chambre et un jardin.
Case 8: Décès d’Hélène dans un accident de voiture en 1988. A nouveau le
silence envahit l’espace. Cependant la thérapeute, s’appuyant sur l’argument d’une
bonne compréhension du parcours, insiste. Maxime parle alors de sa culpabilité. C’est
lui qui devait aller faire cette course, mais il était occupé à bricoler et c’est Hélène qui
a pris la voiture. Les enfants échangent des regards et manifestent une certaine irritation, c’est clair, ils ne supportent plus ce discours maintes fois entendu. Mais ils seront
tous d’accord, à la séance suivante, pour qualifier cette case d’un puits.
Case 9 : Dépression officialisée de Maxime, problèmes de santé et difficultés
scolaires pour Annelise, repli et isolement pour Michel… Il n’y aura là encore que
des puits.
Case 10 : Porteuse d’inattendu : Maxime a noté qu’Annelise sortait depuis peu
avec un copain tandis que les deux enfants ont, sans se concerter, écrit que papa a rencontré une « amie ». Le puits (Maxime) et les ponts (Annelise et Michel) se bousculent !
Nous ne reviendrons pas sur la seconde étape du jeu de l’oie qui consiste pour
chacun des participants à attribuer à chaque évènement une carte symbole (oie,
pont, hôtel, prison, puits et, dans la dernière édition, le labyrinthe et la mort…) pour
décrire, définir son ressenti, son émotion, son vécu par rapport à cet évènement,
compte tenu que nous avons déjà noté ces qualifications pour chaque case. Précisons seulement que cet entretien se déroulera dans une ambiance plus tonique que
les précédentes, mais aussi plus tendue, au fur et à mesure que vont s’affirmer les
différences de perception entre le père et les adolescents.
La troisième séance autour du jeu de l’oie sera consacrée à essayer de remplir les
cases du départ et de l’arrivée. Autrement formulé, chaque partenaire est invité à
noter sur des bristols de couleurs différentes ce qu’il considère être à l’origine de ce
parcours de vie (mythe des origines mais surtout système de causalité) et ce qu’il
envisage comme suite (projection dans l’avenir). Deux thèses vont alors se poser et
s’opposer sur la case arrivée:
- Maxime propose d’y placer un tunnel dont il n’est pas possible d’apercevoir la
fin ou de reprendre un puits sans eau pour se ressourcer.
- Annelise a écrit « mariages »!
- Michel se place alors en médiateur en évoquant « un temps suspendu ».
Il devient de plus en plus clair que sous les eaux immobiles du lac s’affrontent
des courants contradictoires et qu’un deuil peut en cacher ou en prévenir un autre.
Mais examinons en vision rapprochée, puis élargie :
Ce que nous apprend ce parcours ritualisé du jeu de l’oie avec la
famille M.
L’information est certes parcellaire, incomplète et reconstruite, nous en avons
pleinement conscience, elle n’en ouvre pas moins à quelques pistes de réflexion :
- Cette trajectoire factuelle et symbolique tissée en commun réintroduit indubitablement du continuum dans le discontinu proposé en ticket d’entrée : d’abord,
sur huit cases, s’ébauche l’histoire, somme toute banale, d’une famille avec ses
hauts, ses bas et ses déménagements qui montre sa capacité à gérer les heurts du
quotidien. Puis survient « l’accident » qui apparaît alors comme un « deuil
aggravé », selon l’expression de R. Neuburger (2000), en ce sens qu’Hélène
représentait l’âme de cette famille. Elle sera décrite comme le pilier le plus
solide et le pivot des relations avec les membres de la famille élargie et les amis.
- La crainte omniprésente est que sa disparition n’entraîne celle de l’esprit de
famille, du moins celle de l’idée que père et enfants partagent de la famille. Cette
hantise d’une double perte : celle au plan de la réalité phénoménologique et celle
au plan mythique va modifier le rapport au monde de cette famille et plus généralement des familles confrontées à un deuil aggravé.
- C’est dire que dans ce parcours du jeu de l’oie le deuil émerge comme patient
identifié. Ceci vient confirmer les hypothèses de travail des chercheurs sur le syndrome post-traumatique : l’évènement traumatique est « l’évènement désigné qui
agit à la fois comme cause et effet » (Payen de la Garanderie et Sadlier, 2000) et il
serait préjudiciable de déplacer cette désignation sur les personnes et/ou sur un
passé antérieur : jusqu’au décès d’Hélène la famille M. montre qu’elle a su affronter et résoudre les difficultés existentielles plus banales. « Le temps suspendu »
évoqué par Michel est non seulement la conséquence de cet évènement mais rend
compte de la stratégie de survie induite chez la famille. En effet cet « hors temps »
a aussi la fonction de pleurer la perte, de lui chercher un sens, d’effectuer des
réaménagements psychologiques individuels mais aussi relationnels, de restaurer
une trame mythique.
- Cependant ce qui est aussi clairement montré est que ce deuil qui se prolonge
dans une incommunicabilité persistante représente moins la fonction du symptôme que le symptôme de la fonction, pour reprendre une formulation chère à G.
- Auloos (1995). L’état-processus qui se réduit à l’état de fait signale une perturbation de la fonctionnalité des stratégies de « faire face » de cette famille. Et c’est
cette problématique qu’il importera de considérer dans l’intervention thérapeutique.
- L’intérêt de ce parcours ritualisé est qu’il ne se contente pas d’offrir un outil pour
identifier, voire pour évaluer la problématique. Il fait aussi la démonstration de
son utilité pour poser l’événement deuil comme borne temporelle avec un avant
et un après. Il est fournisseur d’une nouvelle structure spatio-temporelle qui va
permettre à cet évènement catastrophique d’être réinscrit dans le champ d’expérience, puis dans un récit, sans pour autant dénier le malheur et la douleur qui y
sont liés. Cette réintroduction du temps vécu s’accompagne d’une meilleure lisibilité des « qualités émergentes » du groupe pour tous les protagonistes de la rencontre. Des sculptures de l’avenir, au cours d’une séance ultérieure, prendront le
relais pour décrire et signifier ce qui ne pouvait être dit, pour accompagner le
passage du « survivre » à « s’autoriser à exister » (Neuburger, 2000).
- Enfin et en contrepoint : ce récit de vie, reconstruit en plusieurs étapes qui vont
du fait de l’accident à sa métabolisation symbolique, favorise, en confrontant
finalités individuelles et finalités communautaires, la différenciation de soi. Le
malheur ressoude la communauté et cette enveloppe familiale renforcée procure
un indispensable soutien, un indéniable support. Cependant si cette phase s’éternise elle va aussi contribuer à étouffer les besoins émotionnels de chaque individu, ce qui pourra se traduire par une inhibition massive, des tensions de plus en
plus perceptibles qui pourront aller jusqu’à la rupture, en particulier, à la période
d’adolescence. Il s’agit donc de créer le contexte, de proposer des situations
d’expérience susceptibles d’activer les ressources et plus encore les capacités
d’autoréparation (aussi bien celles des individus que celles du groupe), ainsi
peuvent être pris en considération à la fois le malheur et sa métamorphose
(Cyrulnik, 1999).
« Plus la société est primitive, plus le deuil est apparent, plus il est organisé et
ritualisé.
Plus la société est élaborée, moins il est apparent et plus il est banalisé… Et si
l’avènement de la disparition d’un proche est banal dans l’histoire de l’humain,
la douleur de la perte paraît anesthésier toute lucidité sur les conséquences de
l’événement. »
Il semble que ce parcours du jeu de l’oie avec la famille M. ait permis de redonner une « apparence » au deuil et de ritualiser un passage. Mais si cette famille se
présentait comme un système « arrêté », montrait-elle pour autant une pathologie, au
sens nosologique du terme ?
Nous pensons que le deuil, bien qu’il puisse générer les pires souffrances, n’est
pas une maladie : c’est un parcours auquel tous les humains sont un jour soumis et
pour lequel les contextes culturels ambiants, selon les époques et les territoires,
offrent des moyens plus ou moins efficaces.
Il n’est un mystère pour personne, que les modèles systémiques recadrent radicalement l’univers nosologique classique, hérité pour une part des aliénistes du XIX
e
siècle – auquel le DSM donne une seconde vie – et pour une autre part de S. Freud.
S’il fallait aujourd’hui catégoriser le processus de deuil du point de vue réductionniste cher à la nosographie dominante, il serait à l’évidence à ranger, non pas dans le
registre des dépressions, mais dans la catégorie DSM
des états de stress aigus
[2], ce
que la lecture freudienne nommait
névroses actuelles. De fait, nous devons à
S. Freud des termes aujourd’hui entrés dans le langage commun, le terme «
travail de
deuil» et celui de «
perte d’objet». Freud n’avait, il faut le souligner, pas manqué de
préciser ceci concernant le deuil, qu’il n’est pas une maladie et n’a donc pas à être
traité comme tel :
« Nous comptons bien qu’il (le deuil) soit surmonté après un certain
temps et nous considérons qu’il serait inopportun, voire nuisible, de
le perturber. »
(Freud 1915)
Ce point de vue n’est, pensons-nous, pas inutile à rappeler à une époque où le
processus de deuil est très souvent « traité » de façon hyperréductionniste comme
une dépression, ce qui n’a d’autre effet que de linéariser (Neuburger 1988, Gaillard
1994) le temps du désespoir, le chroniciser, en le qualifiant comme emblème du
deuil. Or, les manifestations de douleur, d’affliction et de désespérance ne sont
qu’une expression momentanée dans un processus, une séquence dans un travail de
reconstruction pour se réinsérer dans le courant de la vie.
Les objets flottants, efficaces rejetons de l’épistémologie constructiviste, évitent
toute désignation réductionniste : nous avons vu avec la famille M. que le jeu de
l’oie a permis que se réouvre l’éventail des choix (von Foerster 1991), au sein d’un
système devenu redondant et non créatif.
Cependant si cet outil se révèle pertinent voire opérationnel avec les
familles « installées » dans une phase de dépression suite à un deuil plus ou moins
lointain, nous avons peu d’expérience de son utilisation avec un groupe familial
encore en état de choc. A la recherche d’un objet flottant plus spécifique à la phase
post-traumatique suivant le deuil, nous avons repris les diverses étapes telles que les
principaux auteurs s’y étant attachés les ont définies.
Les « objets circulants » du deuil
Bowlby (1984), observant des enfants séparés de leur mère, décrit un « syndrome de réponse à la séparation » au sein duquel il distingue trois phases : protestation, désespérance, détachement. Plus tard (Bowlby et Parkes 1980), adaptant ce
modèle au deuil adulte, il complète son modèle et distingue cinq phases : stupeur,
urgence de récupérer l’objet, désorganisation et désespoir, réorganisation.
M.-F. Bacqué et M. Hanus, qui travaillent depuis des décennies sur les processus
de deuil, auteurs du Que sais-je ? Le deuil (2000), distinguent cinq étapes : état de
choc (blocage somato-psychique), comportements de recherche et régression,
agressivité et colère, expression du chagrin du deuil, terminaison du travail de deuil.
Elisabeth Kübler-Ross (1975), médecin qui a consacré sa vie professionnelle à
l’accompagnement des mourants, propose une courbe du deuil concernant non pas
les endeuillés, mais les personnes-mêmes dont la mort est proche. Cette courbe
comporte cinq étapes : dénégation (choc), colère (émotion), marchandage, dépression préparatoire et acceptation (augmentation de l’autonomie).
Si nous comparons ces suites d’étapes, il apparaît rapidement que les divergences sont minimes et ne soulignent guère que l’insistance portée par les auteurs
sur tel ou tel détail. Pour l’essentiel et pour l’ordre dans lequel les différentes phases
se présentent, tous semblent d’accord. Quant à la courbe de Kübler-Ross, qui ne prétend décrire que le processus d’endeuillement de soi, il est facile de constater sa ressemblance avec les autres suites : de fait, depuis de longues années que nous travaillons à former et à superviser des équipes soignantes, nous avons pu constater
que cette courbe décrivait de façon très concrète, non seulement les états par lesquels passaient les mourants, mais aussi ceux par lesquels passaient les soignants
qui s’occupent des mourants, ainsi que les proches de ces mourants. Nous avons de
même constaté que, au-delà de ces approches réductionnistes, ces étapes procédaient de jeux d’interactions complexes pouvant, selon les personnes et les
contextes, préserver le caractère dynamique du processus ou au contraire le bloquer
dans des effets de bouclages récursifs ou de linéarisation.
Spirale, boucles et linéarisation de la spirale
Ces trois suites de stades obéissent, de fait, à un modèle de pensée linéaire et normatif peu congruent avec l’observation clinique. En effet, ce que nous montre l’observation clinique ressemble beaucoup plus à une spirale plus ou moins chaotique qu’à
une courbe linéaire. Les groupes endeuillés (deuil d’un autre ou deuil de soi) passent
et repassent dans le désordre sur les mêmes positions : l’un des membres du groupe
familial s’attarde sur une position qu’un autre shunte, alors qu’un troisième met en
boucle récursive
[3] deux ou trois positions entre lesquelles il navigue indéfiniment
(entre dénégation, colère et marchandage, par exemple), et qu’un autre encore semble
s’ancrer longuement dans une seule position (la colère, ou la tristesse, par exemple).
Dans le but de construire et d’expérimenter un nouvel objet flottant, plus spécifique, nous avons retenu six items qu’il est peu ou prou possible de retrouver dans
chacune des suites produites plus haut :
État de choc – Dénégation – Colère – Marchandage – Désespoir – Sagesse.
Nous avons testé ces six positions en les proposant individuellement à nos
patients endeuillés de fraîche et de longue date, les uns manifestement en souffrance
et les autres apaisés. Tous ont reconnu et décrit sans difficulté ces divers temps
comme leur appartenant ou leur ayant appartenus. Nous avons de même testé ces
temps auprès de soignants qui ont tous reconnu ces divers état comme leur appartenant régulièrement, face à la souffrance et à la mort de leurs patients. Nous les avons
ensuite proposés aux familles endeuillées venant nous consulter.
Travail en famille autour d’un deuil particulièrement douloureux
Mme D. téléphone afin d’obtenir un rendez-vous pour sa famille. La fiche téléphonique décrit une famille ouvrière (père et mère travaillent en usine) avec trois
enfants : deux garçons respectivement âgés de 19 et 14 ans, et une fillette de 7 ans.
Les grands-parents paternels habitent dans un village voisin, les grands-parents
maternels sont morts depuis une dizaine d’années.
A la question du thérapeute concernant le problème qui motive l’appel, madame
D. fond en larmes et dit que son fils aîné s’est suicidé quinze jours plus tôt. Un ren-dez-vous aussi proche que possible est alors immédiatement donné, auquel la
famille nucléaire est conviée.
Lorsque la famille entre dans le cabinet, le contraste analogique est saisissant :
monsieur D., un grand gaillard de 45 ans, se montre hilare; il est suivi par son fils de
14 ans qui affiche un visage tendu par une colère sourde, puis par une fillette à l’air
totalement perdu et enfin par son épouse, 40 ans, visage ravagé par le désespoir et
les larmes.
Il est clair que cette simple description échappe au praticien qui ne reçoit qu’une
seule personne à la fois; en l’occurrence, d’un point de vue classique seule Madame
D. aurait justifié une consultation.
Nous demandons à monsieur D. de nous expliquer ce qui se passe : Aline (7 ans),
nous dit-il d’emblée, a été informée de ce que son frère a eu un accident. Elle n’en
sait pas plus. Nous expliquons alors à la fillette qu’il va y avoir des discussions
graves entre grands et que, pendant ce temps, elle devra attendre dans la salle
d’attente et que des explications lui seront données après. Elle accepte de sortir et
nous l’installons avec des livres d’enfants, du papier et des feutres, lui demandant de
dessiner pour nous une famille.
Nous disons aux parents que, à notre avis, il sera utile d’informer rapidement la
fillette de ce qui s’est réellement passé, mais que nous allons prendre le temps d’y
réfléchir ensemble. La fillette a assisté, nous informent-ils alors, à la mise en bière
et aux obsèques de son frère.
Monsieur D., oscillant entre les rires et les larmes (il est en fait au comble de
l’agitation et du désespoir), raconte qu’il avait « eu des mots » avec son aîné deux
jours avant le drame, car ce dernier avait cassé sa voiture et dépensait tout son
argent sans discernement. Ces derniers temps, à cause de ça, les relations étaient
tendues entre les parents et leur aîné.
Il s’est pendu et son père, assisté du second fils, ne l’a retrouvé que le surlendemain après l’avoir cherché partout durant 24 heures.
Comme il se doit en thérapie systémique, nous procédons à une mise en information mutuelle et réciproque
[4] de chacun des membres présents, en insistant sur les
émotions dans lesquelles ils sont et par lesquelles ils sont passés.
A l’issue de cette séance extrêmement dense et forte, nous proposons une
seconde séance qui servira à travailler ensemble sur les étapes par lesquelles ils vont
passer ensemble et séparément. Nous demandons, en outre, aux parents qu’ils réfléchissent à la façon dont ils vont informer leur fillette de la façon dont son grand
frère est mort.
La séance autour des étapes du deuil
Après la reprise de contact, nous expliquons à la famille D. que tous les êtres
humains passent par les mêmes émotions et les mêmes sentiments quand ils ont
perdu un être cher, et qu’il est important que chacun le sache et puisse le repérer sur
lui-même et sur ses proches, dans ce chemin si difficile. La fillette est présente : les
parents n’ont pas encore eu « le courage » de l’informer plus avant, mais comme le
travail autour de la courbe ne nécessite pas qu’on entre dans tous les détails, nous
décidons qu’elle participera au travail collectif. Nous explorons d’abord la fréquence des visites au cimetière : M. D. n’y est pas retourné depuis 15 jours, Mme D.
y est allée avant-hier, elle s’y était rendue 2 jours plus tôt; Hervé n’y est pas allé
depuis un mois (c’est-à-dire depuis l’enterrement) et Aline y va « de temps en temps
avec mémé quand il y a pas école ».
Nous évoquons les objets et vêtements appartenant à Cédric, soulignant la
nécessité de penser à les ranger, distribuer, jeter, selon leur importance. Nous informons Mme D. de ce que, si un jour, elle « voit », ou si elle a déjà « vu » son fils depuis
sa mort, elle ne doit pas s’en alarmer, qu’il s’agit d’un phénomène très fréquent et
naturel (Gaillard 1996).
Nous dessinons devant eux la courbe
État de choc – Dénégation – Colère – Marchandage – Désespoir – Sagesse et nous commençons l’exploration sur le mode
habituel
[5].
Choc: Mme est restée dans un état de prostration durant 15 jours environ, M. en
état de choc 4 ou 5 jours (en fait, il l’était encore lors du premier entretien : son agitation psychomotrice en témoignait), Hervé une semaine et Aline « un jour sans y
croire ».
Dénégation: Mme : « Ce n’est pas comme vous dites (dénégation): c’est une coupure (douleur intense et continue, toujours actuelle un mois après le décès de son
fils). Mme D. est donc toujours en état de choc.
M. : « Quand je l’ai retrouvé, je l’ai pas vu mort : je l’ai vu appuyé en train de
réfléchir, je l’ai appelé, je lui ai parlé, je pensais qu’il tenait une cigarette… Tant que
le cercueil n’est pas fermé on n’y croit pas… La semaine après je le cherchais toujours, j’écoutais son pas dans la maison, je regardais si son auto était dans la cour…
(Mme pleure).
Hervé : « J’y ai pas cru pendant une semaine…
Aline : « Des fois on se dit qu’il va peut-être revenir…
Colère: M. : « Oui, ma femme m’a reproché d’avoir été dur, elle m’en veut toujours… moi, je me sens coupable tout le temps, ça ne me quitte pas…
Mme : (fait oui de la tête)
Hervé : (les dents serrées et le visage dur) « Oui, je suis en colère contre mon
père : il n’aurait pas dû engueuler mon frère, je lui en veux… (M. pleure, Mme cesse
de pleurer)
Marchandage: Hervé : « J’imagine une machine à remonter le temps…
M. : « Je me dis tout le temps que j’aurais pu faire plus pour le gamin, que
j’aurais dû être là, que j’aurais pu dire (ceci ou cela)… (à noter qu’il s’agit d’une
famille très unie et que le père avait en fait une excellente relation avec son aîné).
Mme : Toujours dans la douleur de la coupure, elle n’a pas d’exemple de marchandage à proposer.
Désespoir: M. dit que leur médecin leur a prescrit un mois d’arrêt de travail :
« C’est trop long, j’aurais repris après 7 ou 8 jours » (fuite devant la dépression).
Mme dit qu’elle n’aurait pas eu la force de reprendre aussitôt, mais qu’il lui a été
utile de reprendre.
Hervé dit que, en fait, il commence à pardonner à son père et fond en larmes, ce
qu’il n’avait pas encore fait en séance. Son père, à côté duquel il est assis, l’entoure
tendrement de ses bras, Hervé ne le repousse pas.
Nous n’abordons le temps de l’apaisement que pour affirmer qu’il viendra pour
tous à son heure, car la vie le veut ainsi. Le garçon est mort depuis un mois.
Nous ne proposons pas un troisième rendez-vous, sachant que la famille D a déjà
dû consentir à un gros sacrifice financier pour payer les deux séances; nous précisons
que nous sommes disponibles au téléphone à tout instant, pour tous et pour chacun.
La famille D. nous quitte, les parents et Hervé se déclarant « mieux » d’être venus
ces deux fois; les parents informeront Aline des détails de la mort de son frère.
Peut-il y avoir un accompagnement systémique du deuil ?
Lors de l’utilisation de cette suite chaotique en six items, nous avons régulièrement constaté son efficacité en terme de relance de la dynamique du deuil et d’atténuation des souffrances. Nous pensons cependant que sa « sécheresse » digitale et
sa trop grande linéarité dans la présentation peuvent être avantageusement travaillées, dans un respect plus grand de la danse interactionnelle où tout se joue
(Gaillard, 2000) et dans une meilleure prise en compte de l’analogique. Dans cette
étude préalable à la création-validation d’une technique plus spécialisée nous
avons retenu six « invariants », auxquels nous avons associé dix-huit
« variables » consignées dans le tableau ci-dessous. Ce nouvel outil peut-il devenir
un objet flottant, sachant que par définition ceux-ci ne sont pas des techniques de
prévention ni de rationalisation, mais d’avantage des rituels fortement imprégnés
en valeur émotive?
invariants variables
brouillard ressentiment
stupeur culpabilité
Etat de choc tête vide tristesse
Dénégation agitation désespoir
Colère douleur vide
Marchandage aveuglement apaisement
Dépression mensonge à soi-même renouveau
Sagesse rage renaissance
envie de détruire nostalgie
Nous avons choisi pour présenter la première partie de ce travail, différents
niveaux de langage : il nous paraissait important d’ajouter à l’échange théorico~clinique rationnel qui dénote, objectivise et fonctionnalise (Morin, 1993), une « voix
off », celle de la poésie qui, elle, rend compte de la dimension sensible et de l’épaisseur des sentiments humains dans cette problématique particulière du deuil et de la
thérapie.
Les différentes explorations rapportées ici confirment combien la notion de
contexte est plus féconde que celle de structure de personnalité ou de toute classification réductrice, non seulement comme cadre de lecture d’un phénomène mais
aussi comme condition pour que puisse s’expérimenter une communication moins
aliénante et se réengager un processus dynamique.
La recherche se poursuit avec, pour point fixe, le respect d’une éthique d’ouverture des choix. De cette conversation où ont pu être évoqués différents niveaux
d’expérience se dégagent cependant certains points :
- Les travaux portant sur les courbes visant à décrire le processus de deuil nous
interpellent sur la dimension temporelle et sur la façon dont elle est mobilisée,
tant au plan individuel que familial, lorsqu’un tel évènement survient.
- Les réactions émotionnelles accompagnant ce processus de deuil concernent les
sentiments de désespoir liés à la disparition brutale, à la perte, à la confrontation
avec la mort auxquels viennent parfois s’ajouter un vécu de désorientation
généré par le choc du bouleversement soudain du rang dans les générations, des
statuts, des rôles et des relations au sein de la famille et avec le monde extérieur.
- On est alors très proche de ce qui a pu être observé dans le stress post-trauma-tique (De Clerq, 1995). D’où l’idée d’un protocole spécifique dans la prise en
charge de familles traumatisées par un deuil, qui marquerait un espace assurant
une fonction limitative–protectrice et qui permettrait d’intégrer le symptôme
majeur, à savoir la destruction du lien identitaire minimal, avec son cortège
dévastateur des processus désintégratifs psychologiques et sociaux. Ces situations limites, encore mal étudiées, interrogent nos certitudes épistémologiques
sur la question du statut de la réparation en thérapie. L’extrême décomplexification observable, dans certains deuils (ou série de deuils), tant au niveau des individus que celui des familles, pourrait rendre nécessaire la mise en œuvre d’outils
partiellement reconstructeurs d’une complexité minimale. La question subsidiaire serait alors : la restauration des conditions de la complexité minimale dans
les interactions familiales et sociales suffit-elle ?
- La mise en perspective de notre orientation psychothérapique axée sur les
modèles fondateurs de la famille (Caillé et Rey, 1996) avec une réévaluation de
l’action réparatrice fondée sur des observations spécifiques (Gaillard, 2000),
dans un esprit d’ouverture constructiviste, ne peut, nous semble-t-il, que bénéficier à nos pratiques.
- L’expérience menée avec les « objets flottants » montre d’emblée l’avantage
d’utiliser, au cours de cet accompagnement, un langage qui se place ailleurs, privilégie la communication analogique et ouvre au monde métaphorique.
- L’outil nous paraît, dans tous les cas, devoir rester imprédictible, tout en étant
porteur d’ordre. Le jeu de l’oie semble bien correspondre à cette double exigence. Il pourrait être enrichi d’une phase où seraient apportées des photos de
famille correspondant aux événements sélectionnés lors de la première étape. Il
pourrait aussi être complété par un conte inachevé (cette démarche demande à
être expérimentée et fera l’objet d’une autre étude). L’important est que à travers
le récit reconstruit l’événement prenne sens et que puissent se côtoyer la révolte
et la poésie ouvrant le chemin vers une forme possible de cicatrisation et l’accès
au réinvestissement du monde autour de soi. Lorsque les conditions mêmes de
l’avènement du sens sont détruites, et non pas seulement oblitérées, la question
de l’outil et du modèle sont à réinterroger.
« La perspective systémique du deuil impose des fonctions autres que celles qui
se feront dans la douleur et l’affliction. C’est un moment intense de réorganisation
et de création, de ces moments qui font joindre l’histoire d’une famille aux autres
histoires qui font la vie des humains. La lucidité les éclaire, puis, leur histoire réinventée, ils continueront leurs chemins. »
·
1. Ausloos G. (1995): La compétence des familles. Temps, chaos et processus. Erès, Toulouse.
·
2. Bacqué M.-F. et Hanus M. 2000 : Le deuil. Coll. Que sais-je ? Paris.
·
3. Bowlby J. 1984 : Attachement et perte. PUF, Paris.
·
4. Byng-Hall J. (1995): Rewriting family scripts : improvisation and systems change. Guilford Press,
New York and London.
·
5. Caillé P., Rey Y. (1994): Les objets flottants, au-delà de la parole en thérapie systémique. ESF, Paris.
·
6. Caillé P., Rey Y. (1996): Il était une fois, la méthode narrative en systémique. ESF, Paris.
·
7. Cyrulnik B. (1999): Un merveilleux malheur. Odile Jacob, Paris.
·
8. Freud S. 1915. « Passagèreté ». « Considérations actuelles sur la guerre et la mort ». « Deuil et mélancolie ». in Œuvres complètes vol. XIII. PUF. Paris
·
9. De Clercq M. 1995 : « Les répercutions des syndromes de stress post-traumatique sur les familles » in
Thérapie Familiale, Genève, vol. XVI n° 2 : 185—194.
·
10. Gaillard J.-P. 1994. Le médecin de demain : vers une nouvelle logique médicale. ESF, Paris.
·
11. Gaillard J.-P. 1996. « Les veuves : entre perception et hallucination », in Perspectives psychiatriques,
vol. 35 n° 4 sept.-oct. 1996.
·
12. Gaillard J.-P. 2000. L’éducateur spécialisé, l’enfant handicapé et sa famille. ESF, Paris.
·
13. Goldbeter E. (1999): Le deuil impossible. Familles et tiers pesant. ESF, Paris.
·
14. Linares J. (1998): Des malades honorables : la relation des dépressifs avec le psychiatre. Cahiers critiques de thérapie familiale et pratique de réseaux, n° 21 : 29-40. De Boeck Université, Bruxelles.
·
15. Morin E. (1993): Terre-patrie. Le Seuil, Paris.
·
16. Neuburger R. (1988): L’irrationnel dans le couple et la famille. ESF, Paris.
·
17. Neuburger R. (2000): Les territoires de l’intime. L’individu, le couple, la famille. Odile Jacob, Paris.
·
18. Payen de la Garanderie J., Saldier K. (2000): Prise en charge familiale des psychotraumatismes infantiles. Générations, 19 :38-42.
·
19. Paul N. (1967): The use of empathy in the resolution of grief. Perspectives in biology and medicine,
11 (1): 153-169.
·
20. Rey Y. (1994): Le jeu de l’oie (Loi) systémique. Résonances, 6: 53-57.
·
21. Rey Y. (2000): Penser l’émotion en thérapie systémique : le blason familial. Thérapie Familiale,
Genève, 2 : 141-154.
·
22. Varela F. 1989 : Autonomie et connaissance, Seuil, Paris.
·
23. Wallon P. (1991): La relation thérapeutique et le développement de l’enfant. Privat, Toulouse.
[*]
Thérapeute systémicien, maître de conférences. Université de Savoie, Laboratoire Psychologie du
soin et de la prévention Chambéry-Grenoble.
[**]
Thérapeute systémicienne, Professeur à l’Université de Savoie, Laboratoire Psychologie du soin et de
la prévention Chambéry-Grenoble. Directrice du CERAS de Grenoble.
[1]
Thérapeute systémicien, formateur au CERAS de Grenoble.
[2]
Etat de stress aigu, in
mini DSM VI pp. 211-213.
[3]
Une boucle qui tourne sur elle-même, sans jamais changer.
[4]
Cf. 1982 M. Selvini-Palazoli, L. Boscolo, G. Cecchin, G. Prata : « Hypothétisation – circularité – neutralité : guides pour celui qui conduit la séance » in
Thérapie Familiale 1982 vol. 3 n° 3.
[5]
Cf. 1982 M. Selvini-Palazoli, L. Boscolo, G. Cecchin, G. Prata
op. cit.
Le Jeu de l’oie systémique (réed. 2000): Dr Lavaure M. « Association du Jeu de l’oie », 5, rue du Lys,
F-24000 Perigueux.