2001
THÉRAPIE FAMILIALE
« si tu manges un fruit, n’oublie pas qui a planté l’arbre »
Camille Labaki
[*]
Les Sentiers de la Varappe , rue Bodeghem B-1000 Bruxelles camillelabaki@hotmail.com
Que fait-on lorsqu’ailleurs on va
« former»? La question pesait bien lourd dans mes bagages... De retour du Vietnam, juste l’envie de rédiger ici quelques « cartes postales».Mots-clés :
Formation, Vietnam.
What does one do when one undertakes “training” abroad? The issue was very heavy in my luggage... Back from Vietnam, just feeling like
writing a few “postcards”. Keywords :
Training, Vietnam.
? Què hacemos cuando « formamos» fuera? La pregunta pesaba en mis maletas...A mi regreso de Vietnam, me gustarìa escribir desde
aqui algunas « postales».Palabras claves :
Formacion, Vietnam.
Merci
à Olivette Mikolajczak et Véronique Pauss, pour avoir pensé à moi,
à Maggy Siméon, ma duettiste en formation, qui m’a souvent manqué,
à Edith Tilmans, Carmen Vieytes, Muriel Meynckens, Etienne Dessoy, Jorge Barudy
et Bernard Fourez qui, bien qu’ils l’ignorent, m’ont – eux aussi – accompagnée
dans ce voyage,
à Aimy pour avoir, je ne sais comment, traduit deux langues avec son cœur, créant
ainsi un langage commun.
J’écrivais un jour… c’est sans doute « merci » que l’on doit dire lorsqu’on rencontre. Ici et d’abord, je persiste et signe. Au retour d’une terre digne et meurtrie. A
la lisière du souvenir.
Avec comme une envie de raconter sur la pointe des pieds, sur la pointe des mots.
Flash-back. « Vietnam » sur répondeur. Pays mythique, s’il en est, de mon adolescence ! Et la proposition d’y donner une formation en thérapie familiale et intervention
systémique. A des hommes et des femmes dont je savais déjà qu’ils avaient bien des
choses à m’apprendre. Pour que cela soit clair, pour une « bonne définition de la relation » comme l’on dit avec les mots d’ici, je le leur avais confié dans le pré-programme.
Fin décembre 2000. Des milliers de motos pétaradantes (c’est là que j’ai compris
le sens du mot !), des noms de rues en lettres latines curieusement accentuées dessus, dessous, n’évoquant rien de connu, ni même de similaire.
Ho Chi Minh Ville, qu’allais-je y faire ? Et d’ailleurs, que fait-on lorsqu’ailleurs
on va « former »?
Tellement ailleurs. La question pesait bien lourd dans mes bagages…
En plein cœur du quartier chinois – Cholon, le grand marché –, le Centre universitaire de santé mentale, sourires de psychiatres et sourires de malades. Puis, une
vingtaine de personnes dans un local.
Erreur dans le décor : je suis dans une salle de conférence. Or, dans le scénario,
il s’agit d’un processus de formation. Veiller à « réparer ».
J’avais instauré d’emblée une sorte de rituel de fin de journée pour me permettre
de savoir l’ouvrage résultant d’entre mes mots et ce qu’ils en faisaient… où chacun
des participants faisait part de ce qu’il emportait dans son sac à dos. Ils diront tout à
l’heure « changer la façon de voir », « voir les compétences du client », « les objectifs
de la thérapie », « être neutre », « voir cette affaire d’une nouvelle façon ».
Nous nous étions d’abord présentés. L’un l’autre aux autres. Car ce groupe était
composé de quatre sous-groupes : psychiatres, infirmiers psychiatriques, intervenants sociaux et responsables d’enseignement. Réunis pour la première fois dans
une formation commune.
Après l’entrée en matière sur le système thérapeutique et celui que nous allions
créer, j’avais proposé « que chacun d’entre vous en présente un autre »; celui présenté devait alors dire ses attentes pour les dix jours à venir. Dr V., psychiatre, marié,
pas d’enfants. Mme V., sociologue, 46 ans, 4 enfants… Souvenir de mon premier
jour de formation à Chapelle-aux-Champs (lorsque j’étais de l’autre côté) et que
nous avions dû nous présenter, j’avais dit « je suis mère », ça ne faisait pas très
sérieux ! Probablement qu’au Vietnam, ils ne sont pas très sérieux non plus.
Huit présentations plus loin, l’un d’entre eux prend la parole pour m’informer
qu’il ne présenterait personne et se présenterait lui-même. Catégoriquement. « Au
Vietnam, on ne parle pas des gens. »
Un incident – lorsqu’on raconte – est, pour le Petit Robert, un événement accessoire survenant dans le cours de l’action principale. Quel est donc le mot qu’il faut
utiliser lorsque ce sont les incidents qui permettent de donner le ton, l’ambiance, à
l’action principale ?
Ce fut donc « l’incident » de ce premier jour (et je réalise à l’instant que sans
guillemets, sans points de suspension… je cesserais d’écrire).
Grâce auquel je demandai qu’une personne du groupe se porte, à chaque jour,
garante de me « corriger », de « m’interpeller », de m’informer des incongruités que
je pourrais dire, ignorante que je suis de leur culture.
Grâce auquel j’entrai en proximité avec le « rebelle », travaillant avec lui la question des risques.
… et les présentations peuvent se poursuivre. En circularité.
Leurs attentes pour les journées à venir : mise à jour des connaissances et compétences, nouvelles méthodes et nouveaux outils de travail avec les familles, savoir
répondre aux besoins de la société vietnamienne concernant ce qu’elle appelle ses
« trois fléaux »: drogue, prostitution et sida.
Plus tard et pour mieux cerner ces attentes brièvement formulées, je propose une
réflexion en sous-groupes « connus » – c’est en « corporations » qu’ils ont pris place
– sur les services et institutions où ils travaillent. A partir d’une grille de lecture de
Bernard Fourez, nous aborderons les finalités, buts, objectifs et moyens de leurs
lieux d’activité professionnelle. Les questions se précisent…
Aimy et moi avions eu l’idée de donner aux participants, chaque lendemain, une
sorte de « résumé » des choses de la veille. Deux feuilles chacun, l’une en vietnamien,
l’autre en français. Sur celle de ce 27 décembre, je peux lire – entre autres mots –: que
montre le symptôme ? Qu’a-t-il comme effet ? Le système thérapeutique, le mythe
fondateur, la rencontre, l’ambiance, l’histoire du poisson et de la casserole…
C’est une histoire rapportée il y a longtemps par Etienne Dessoy; je l’ai moi-même si souvent racontée, depuis, que je ne sais plus démêler ses mots des miens !
Histoire d’une petite fille qui regarde sa maman couper la tête du poisson avant de
le cuire, dans une super cuisine super équipée. La petite fille demande à sa maman
pourquoi elle coupe la tête du poisson avant de le cuire. La maman répond qu’elle a
toujours vu sa mère faire comme ça. La petite fille – curieuse – va poser la même
question à sa grand-mère qui… lui donne la même réponse. Comme c’est une
famille où l’on vit très vieux, la petite fille va trouver son arrière-grand-mère. « Dis,
mami, pourquoi tu coupes la tête du poisson avant de le cuire ?». Et son arrière-grand-mère de répondre : « Parce que ma casserole est trop petite. »
Désapprendre, donc. N’est-ce pas aussi de cela qu’il s’agit dans nos processus
de formation ?
Un autre local nous est réservé. Plus petit. Une immense table entourée de
chaises. Sur une table plus petite, une grande bouilloire-thermos toujours branchée
comme il y en a partout dans cette ville. Nous démarrons la journée – les journées
débutent tôt par ici; il est 7 h 30 ! – en déménageant tables et chaises. C’est assis en
cercle que se fera désormais la formation.
Je propose au groupe de commencer aujourd’hui par les ados. Le mot « adolescent » en vietnamien signifie « entre enfant âgé et jeune adulte ».
En termes de « temps », à ma question « quand diriez-vous que vous êtes passé à
l’âge adulte ?» et, en termes de « regard », à ma question « que diriez-vous si vous
deviez décrire les adolescents à un martien qui aurait à les reconnaître dans une
foule ?», les réponses étaient fort semblables à celles obtenues un jour dans le cadre
d’un séminaire à Louvain-la-Neuve où j’avais posé ces deux mêmes questions…
piercing en moins !
Mais de cette journée, la trace en moi est celle d’un émerveillement face aux
sculptures que les participants du groupe ont réalisées. Ils n’avaient jamais entendu
parler de sculpting. Je leur avais proposé de travailler en deux sous-groupes – cette
fois-ci « mélangés » car nous avions déjà un bout d’histoire commune. Je leur avais
demandé de réaliser, pour chacun des sous-groupes, trois sculptures : père-mère-« enfant-petit enfant », père-mère, « enfant adolescent », père-mère-« enfant-adulte ».
J’étais émerveillée du résultat, mais d’abord de les voir travailler à réfléchir et à
sculpter. Avec motivation et créativité. Ils étaient sérieux et ludiques. Graves et
légers. C’est là que j’ai, pour la première des multiples fois de ces deux semaines,
eu le sentiment d’avoir affaire à un peuple résilient ! Avec cette évidence que
l’unique note juste était bien le respect.
Quelques jours plus tard, dans les salles du Musée des crimes de guerre
d’agression au Vietnam, je ne crois pas avoir été la seule à pleurer. Certaines de ces
photos, on les connaît déjà; et elles sont insoutenables. Mais là, au milieu d’eux,
cette histoire si proche qui est la leur. Et si douloureuse.
Visite à la fois nécessaire et insupportable.
Ils ont présenté leurs six sculptures et nous les avons travaillées. Nous avons travaillé la technique de cet outil. Nous en avons travaillé aussi l’écho dans l’histoire
personnelle des sculptés. Pour cela et pour tout le reste qui y ressemble, je les remercie de m’avoir fait confiance.
Dans leur sac à dos aujourd’hui : « nouvel outil qui aide à comprendre », « nouveau regard », « la crise n’est pas une catastrophe », « ça m’a aidé à comprendre
quelque chose de mon histoire »…
Et sur la feuille-résumé, il y a aussi : appartenir et se différencier, l’explicite et
l’implicite, la boîte à outils du thérapeute, le niveau pertinent d’intervention, les
sous-titres…
Les sous-titres, c’est dans un film de Claude Lelouch – que j’ose aimer et le
dire ! –, Hasards et coïncidences. Sur une terrasse à Venise, Alessandra Martinez et
Pierre Arditi. Elle lui demande : Qu’est-ce qui vous fascine le plus dans la vie ? Il
répond : Par exemple, la distance qu’il y a entre ce que disent les gens et ce qu’ils
pensent vraiment. Elle dit alors : Ah, les sous-titres.
Je leur ai raconté ça au Vietnam, parce qu’il me semble qu’avec les ados
d’ailleurs, comme avec ceux d’ici, il faut savoir décoder les sous-titres. Et je les
soupçonne d’être d’assez bons « décodeurs », dans ce pays.
Tiens, les groupes se mélangent naturellement et on voit naître des sympathies.
Notre local donne sur une terrasse qui donne sur les cours où se promènent les
malades. Lorsque j’arrive, certains sont déjà là, souriants et accueillants. Essayant
l’un ou l’autre mot de français. J’ai été incapable, durant ce séjour, de retenir le
moindre mot en vietnamien, je l’avoue et n’en suis pas fière. J’avais en poche « mon
adresse » et, lorsque je ne voulais plus être perdue, cherchais Duong Pasteur, seule
rue connue qui avait un nom français. Quant aux participants du groupe, j’en
savais des mimiques, des bouts d’histoire, des questions… des tas de choses, mais
pas les noms. C’est seulement aujourd’hui que je pardonne à l’un de mes formateurs, étranger, de n’avoir pas retenu tous nos prénoms !
Troisième jour, donc. Et d’emblée, je propose que nous puissions travailler
ensemble à partir de situations cliniques et de jeux de rôle. Deux groupes à nouveau
qui créent les situations, choisissent les acteurs et préparent la scène. A chaque fois,
les thérapeutes seront de l’autre groupe.
Dans la première situation, il s’agit d’un entretien dans un service scolaire. Il y a
un père, une mère et un enfant de 13 ans atteint de trisomie. Les thérapeutes jouent
une psychologue et une assistante sociale. Le « problème » est un désaccord parental
quant à l’opportunité d’un enseignement spécialisé pour leur enfant.
Dans la deuxième situation, c’est une consultation au Centre de santé mentale.
Les personnages sont un adolescent et son beau-père. Le « problème » est la toxicomanie du jeune. Les thérapeutes jouent un psychiatre et un assistant social.
Ces deux situations cliniques seront jouées, gommées, reprises, décortiquées…
avec les grilles de lecture, d’analyse et d’intervention suivantes : l’affiliation au système, la connotation positive, la co-intervention, l’analyse de la demande, le
contexte, les démarches précédentes, les hypothèses, les risques à « aller mieux », la
fonction du symptôme, l’outil de « la chaise vide », l’objectif de l’entretien, les étiquettes, les questions bêtes, le diagnostic systémique, le savoir-être… toutes ces
choses qui me confirment à chaque fois dans mon « choix » de cette systémique qui
s’est comme imposée à moi, au détour du hasard d’un titre de livre, qui me fit
l’acheter et le lire – jusque là, rien que de banal, car c’est ainsi à chaque fois – mais
qui me fit aussi passer de philosophie en psychologie, par cette porte-là. C’était
« l’équilibre mental, la folie, la famille » de Laing.
Dans leur sac à dos aujourd’hui : « nous comme facilitateurs », « faire l’analyse
de la demande et avoir des objectifs concrets », « ne pas se focaliser sur le problème », « ne pas regarder de trop près, mais reculer », « faire confiance »…
Trois jours pour me promener.
Pour sortir d’Ho Chi Minh Ville, passer par un bureau de tourisme. Je le ferai
une seule fois. Et ne serai pas à la hauteur. Côtoyer des touristes s’avère, en ce
pays, au-delà de mes compétences. Néanmoins, j’ai appris ce jour-là que le marché
flottant n’était pas un décor pour film hollywoodien, découvert que les gestes des
femmes qui font les feuilles de riz sont comme une belle et lente chorégraphie, douté
que le Mékong ne soit qu’un fleuve et pas une mer…
Puis ayant décidé de n’en plus sortir, balades dans les rues, visites de marchés,
de temples et de pagodes. J’y ai rencontré le Bouddha rieur, personnage magnifique, tellement en opposition avec notre Christ crucifié ! Peut-être que si dans nos
églises, on priait l’autre Christ, le rebelle, le révolté, l’ami des putains et des paumés, les choses seraient différentes dans nos vies et dans nos consultations…
J’y ai pris la photo qui, entre toutes, m’a le plus touchée, celle d’un homme
modeste, gardien d’un temple dont le grand-père était le fondateur. La photo le
représente à côté du cadre majestueux de la photo de son aïeul : deux hommes donc
qui se ressemblent et disent l’histoire d’un pays.
La`m vièc voi’ bai’` tàp ä`n du, c’est ce que mon clavier occidental me permet
d’écrire pour dire en vietnamien « travail sur la métaphore ». Cette langue étant
d’une précision infinie, tant dans l’intonation que dans l’accentuation, je pense
que d’éventuels lecteurs vietnamiens n’y comprendraient rien ! Le Guide du Routard donne en exemple le mot Be qui, selon l’accent ou les accents mis sur ou sous
la lettre « e » signifie : flacon à alcool, train-radeau, petit, rompre, avoir honte,
veau, point de vue, porter dans ses bras, trône, océan ou gaine de la feuille de
bananier ! Et je me dis qu’au Vietnam, c’est sans doute naturellement qu’ils savent
écouter.
C’est cet outil-là que nous explorerons deux jours durant.
Le premier jour, j’invite chacun des participants à trouver pour lui-même une
représentation métaphorique actuelle de soi, sous forme de tableau. Trois d’entre
eux se porteront volontaires afin que nous puissions les travailler avec le groupe.
Nous ? C’est Edith Tilmans, mon premier guide dans le monde métaphorique, sa
baguette magique et sa question des risques et moi qui, ici, ne suis qu’une « bonne
élève » ou, au mieux, une « ambassadrice ».
« Des oiseaux qui volent dans une forêt d’arbres où il y a de l’eau. C’est le printemps. On entend le bruit des vagues et le vent dans les feuilles. Le peintre, ce serait
ma petite sœur. J’aime ce tableau.
Avec la baguette magique, j’y mettrais plus de chaleur, plus de soleil. Du monde
aussi. Une barque. Je le rendrais plus vivant.
Les risques au bon changement ? Les hommes pourraient tuer les oiseaux et
exploiter les ressources de la nature. Le soleil pourrait atténuer le vert des arbres et
faire que l’eau de la mer diminue. La vie des oiseaux serait plus difficile. »
« Un grand arbre qui peut donner du bois. Avec de l’herbe autour. Le fond du
tableau, c’est le bleu de l’automne. Il y a des papillons, des abeilles, des oiseaux. De
la lumière. Il y a de la musique qui a de la profondeur, mais sans paroles. Comme
dans un film. Le peintre, c’est moi-même. Si j’avais une chambre, j’y mettrais ce
tableau et ne le montrerais qu’à des intimes.
Avec la baguette magique, j’y ajouterais d’autres arbres. J’y mettrais des fruits et
des fleurs. Et plus d’oiseaux.
Les risques ? Cela devient trop dense et il a y plus de confusion. Et s’il y a plus
d’oiseaux, la musique perd de sa profondeur et est comme effacée. »
« Un ruisseau dans une campagne qui prend sa source dans un rocher. L’eau est
limpide. Des deux côtés du ruisseau, d’une part un champ de riz très vert, de l’autre
des plantes qui servent à la décoration et quelques arbres fruitiers. Dans le ciel,
quelques nuages, quelques oiseaux qui volent et, au bord du ruisseau, des enfants
qui se baignent. Dans le champ de riz, un couple qui en prend soin, qui le désherbe.
Je le mettrai dans mon living-room. Le peintre, ce serait moi-même, avec les mains
d’un autre, je serais derrière lui pour lui dire comment il doit faire. Non, je lui dirais
comment faire et puis je lui dirais les modifications à apporter.
Avec la baguette magique, des oiseaux iraient se baigner dans le ruisseau, des
cerfs et des biches de la forêt y viendraient aussi; il y aurait des constructions
hydrauliques près du ruisseau pour irriguer le champ et les moissons seraient plus
abondantes; il y aurait des enfants qui cueillent des fruits et les mangent.
Les risques ? Que les oiseaux et les animaux se battent, se mordent. De perdre le
paysage naturel et sauvage. Les enfants risquent de casser les branches et de se battre. »
La`m vièc voi’ bai’` tàp ä`n du, c’est donc ce que mon clavier occidental me
permet d’écrire pour dire en vietnamien « travail sur la métaphore ».
Et si, dans le monde informatique ou rationnel, il a parfois du mal à traduire les
mots en mots et que c’est bien deux claviers qu’il faudrait, dans le monde métaphorique, la passerelle est plus aisée. Car la métaphore est une langue qui parle ailleurs.
Une langue dont, pour la comprendre, il faudrait surtout n’en rien traduire. On pourrait seulement parler autour. Tout doucement. Pour mieux l’entendre.
Ceci sur une journée. Lente exploration puis les deux questions. Enfin, les
hypothèses. C’est moi qui vous remercie.
Le lendemain, travail sur l’utilisation des métaphores avec deux personnes. Jeu
de rôle, à nouveau : une mère et sa fille, un thérapeute. Représentation métaphorique
de l’autre puis de soi dans cette image. La baguette magique et puis les risques au bon
changement. Les participants du groupe partagent alors leurs hypothèses. Utilisation
du génogramme et élargissement de celles-ci à l’intergénérationnel.
Et enfin, écho dans les histoires personnelles de l’intervenante-actrice-mère et
de l’intervenante-actrice-fille.
Dans les sacs à dos de ces deux jours : « les risques au changement », « la
baguette magique », « mon ballot est lourd !», « hypothèses, hypothèses dans ma
tête », « nouvel outil très intéressant »…
Plus que trois jours dans cette ville et plus que deux avec ce groupe. Et le sentiment étrange que tout ici – je veux dire pour moi, au centre de santé mentale
comme dans la ville – se passe dans un autre temps que mon temps bruxellois. Un
temps riche et passionnant… mais un temps plus doux, plus lent. A Ho Chi Minh
Ville, c’est aussi en journée que l’on s’arrête. A Ho Chi Minh Ville, peut-être que
sachant mieux ce qu’est la mort…
(Parenthèse illustrative : le coiffeur. Qu’on ne sait trop où caser dans nos jours
d’Occident. Qui en devient une corvée, même si on l’aimait bien, le slogan « recoiffe-moi le moral ». Qu’on serait, bien souvent, promptes à quitter, les cheveux encore
humides ou pas tout à fait mauves comme on voulait… faute de temps. Là-bas, dans
cet Orient extrême, pour 20 000 dong – soit 64 francs belges – deux heures de détente :
shampooing assise d’abord et puis couchée, « papotages » sur trois langues au sujet
de l’âge, des maris et des enfants, lent massage facial et jet d’eau, puis le brushing en
sirotant un thé. Oui, bien sûr, cela fait penser aux harems de mon si proche Orient.)
Plus que deux jours de formation. Aimy, ce matin, a une extinction de voix; un
psychiatre viendra la remplacer tout à l’heure. Qu’à cela ne tienne : nous ferons
donc d’abord en peu de mots. Qu’elle traduira sur tableau blanc. J’ouvre la planche
du Jeu de l’oie systémique et les invite, chacun pour soi, à y « jouer ». Je déballe
ensuite les cartes de coloration (dont les dernières créées, celle de la mort et celle
du labyrinthe). Et les invite à colorer leurs événements. Et « ça marche ». Comme
tout a marché, depuis le début ! Qu’avons-nous donc créé ensemble comme système
pour que tout y aille de soi ?
Sur le résumé – que nous ferons ce soir, après une visite à moto du quartier chinois, de son marché et de ses pharmacopées traditionnelles – les titres sont : le jeu
de l’oie, les différents scénarios et leurs risques, « Au revoir Blaireau ».
« Au revoir Blaireau », c’est une belle histoire, un conte pour enfants qui parle
de la mort et de la transmission et que j’avais emporté dans mes bagages, sachant
que j’aurais envie de le lire. De le leur lire. Et ce fut fait. Ils l’ont « reçu » et ils ont
applaudi votre histoire, Susan Varley (éditions Folio benjamin). Puis ils se sont promis de partager les contes vietnamiens qu’ils connaissaient.
Le dernier jour – ce 5 janvier – fut consacré aux blasons et aux devises. Des
familles d’origine d’abord. Et, recréant – à ma demande – les sous-groupes « corporatifs » du premier jour, de leurs institutions ensuite.
Elles étaient belles, les devises. En voici quelques-unes, mes préférées :
« Il faut que feuille déchiquetée garde sa marge »;
« Lorsqu’un cheval est malade, toute l’écurie cesse de s’alimenter »;
« Les feuilles intactes protègent les feuilles déchirées »;
et, bien sûr : « Si tu manges un fruit, n’oublie pas qui a planté l’arbre ».
Devises systémiques, par excellence !
Nous avons encore parlé de missions et de loyautés. Et le temps passait. Le
moment approchait de se quitter. Nous avons alors parlé de séparations et de perspectives. Et là, sans le savoir, ils m’ont fait un cadeau, m’offrant leur confiance en eux-mêmes et en ce qu’ils allaient faire de ces journées passées ! C’est ainsi qu’ils ont
décidé de se retrouver régulièrement et de réfléchir à des situations cliniques avec les
lunettes que je leur avais proposées et les outils qu’ensemble nous avions étudiés. Ils
ont nommé deux coordinateurs pour ces rencontres futures. Et l’un d’entre eux, dans
un sourire : « on mettra une chaise vide pour vous dans nos réflexions !».
Pour terminer aujourd’hui, je transforme le rituel de « qu’emportez-vous dans
votre sac à dos ?» en « quelle question emportez-vous dans votre sac à dos ?». Il me
semble que le mien, en vieillissant (lui, bien sûr !), comporte de plus en plus de
questions, justement.
Ils disent : « Serai-je assez sûre de moi pour utiliser ces outils ?», « Mon sac est
plein. Comment sortir ces outils un à un pour les utiliser ?» « Quand les valeurs du
thérapeute sont en conflit avec celles du patient et celles-ci en conflit avec celles de
son système familial, comment faire ?», « Si ma vision est changée et que je regarde
le système, comment vais-je aider mon client à changer la sienne ?», « Mon sac à dos
est en désordre, avec les anciens éléments qui s’y trouvaient et les nouveaux. Je
marche comme un ivrogne. Comment dessaouler ?»…
Questions toutes rassurantes.
Au revoir. Chào.
J’écris ces dernières lignes et porte autour du cou le foulard tout doux que vous
m’avez donné. Lors du rituel de séparation que vous aviez organisé…
A chacun et chacune d’entre vous, pour chacune de ces rencontres, merci.
Post-scriptum : Une personne que j’aime beaucoup me dit, à la lecture de cet
article « c’est intéressant et décousu ». Pour ma défense, je pourrais arguer du
manque de morceaux que je ne voulais ou ne pouvais écrire. Ou encore de l’idée
que cet article aurait pu s’appeler « cartes postales » et que je voulais juste y donner
quelques instantanés. Néanmoins et en vérité, je ne sais pas coudre ! Je sais seulement faire des puzzles; les pièces y sont à la fois en lien et détachables. Par définition. Et ce n’est pas une excuse.
Quelques mois et une conclusion plus loin
« L’original n’existe pas » écrit A.Baricco, à propos des œuvres musicales, dans
L’âme de Hegel et les vaches du Wisconsin (éd. Albin Michel). Il me semble que
dans notre travail non plus. On n’y trouve, en effet, que d’approximatives partitions.
Et des interprètes.
Qu’il s’agisse d’une mélodie de Gounod ou d’un air de Puccini, un bon interprète
est celui qui fait d’une partition un instant magique. Pour cela, de longues années
d’étude du solfège et d’histoire de la musique sont nécessaires. Qui ne font pas un
chanteur. Car il faut s’exercer à chanter. De longues années de technique du chant et
de positionnement de la voix alors se passent. Qui ne font pas un bon chanteur…
C’est ainsi que j’étais moi-même arrivée en formation. Au-delà de l’université et
de la pratique. Dans une demande d’affinement et de devenir non une « psychothérapeute idéale » mais psychothérapeute moi-même.
C’est avec ce « souvenir » que je rencontre aujourd’hui les formants et je vais
tenter, en guise d’atterrissage, de donner brièvement ma réponse – car il y en a
d’autres – à la question de ce qu’est une formation.
C’est une histoire qui est d’emblée – comme toujours – une histoire de rencontre. La création, qui nous incombe, du « système formatif » est, en effet, assez
semblable à celle du système thérapeutique. Ce qui n’est, bien évidemment, pas le
cas d’un processus d’enseignement facultaire puisqu’il ne s’agit pas ici de la transmission d’un savoir. Ou, en tout cas, pas seulement de cela. Ce encore moins
aujourd’hui que la systémique a pris place « parmi les grands » tant dans nos universités que dans les revues féminines.
C’est en ce premier temps que se fait l’analyse de la demande, que se fixent les
objectifs et que se crée l’ambiance.
Cela ressemble ensuite, dans ce cadre, à une sorte de chorégraphie qui aurait pour
titre « dedans-dehors » dont nous réglons la mise en scène. Celle-ci doit permettre
aux formants de vivre « dedans » l’expérimentation d’outils et de techniques, le port
d’une nouvelle paire de lunettes et… leurs émotions. Pour que ceux-ci « dehors » se
parlent, s’hypothèsent (je m’en excuse !) et se théorisent. Ce sans cesse et tout au
long de la formation.
Dans ce mouvement « entrer-sortir » se font les liens utiles entre famille d’origine et rôle professionnel du formant.
Et lorsque ailleurs, on forme ? La différence, c’est le coiffeur !
Puisqu’il ne s’agit pas de la transmission d’un savoir formalisé mais bien d’un
savoir-faire, d’un savoir-être dans le cadre d’un système formatif adéquat, la différence c’est le coiffeur et ce n’est pas qu’une pirouette.
Car lorsque ailleurs on forme, le préalable est, me semble-t-il, un devoir de
curiosité. Mais – encore une fois ! – à chaque couple que l’on reçoit, à chaque nouvel adolescent… ce devoir est. Simplement qu’ailleurs, c’est à un pays que l’on doit
également s’affilier.
C’est ainsi qu’après moult hésitations, ma parenthèse du coiffeur à Ho-Chi-Minh Ville, je ne l’ai pas « coupée ». Je pourrais même la reprendre et ici la « coller ». Puisqu’en outre, c’est la seule de ces cartes postales où sont ensemble photographiés eux chez eux et moi dans ma double appartenance.
Je crois me rappeler que l’une des premières choses que j’appris en systémique
concernait l’observateur faisant partie du système observé. Mais ça, c’est le début
de l’histoire. Que d’autres ont fort bien racontée…
[*]
Psychologue, psychothérapeute systémique, formatrice au Centre Chapelle-aux-Champs, U.C.L.