2001
THÉRAPIE FAMILIALE
Avez-vous entendu la dernière à propos de...?
La thérapie brève centrée sur les solutions en tant que rumeur
[*]
Gale Miller
[**]
Department of Social and Cultural Sciences, PO Box 1881, Marquette University, Milwaukee, Wisconsin 53201-1881, USA
Steve de SHAZER
[***]
Senior Research Associate BFTC Milwaukee, Wisconsin 53201-1881, USA
Cet article aborde la thérapie systémique brève
centrée sur les solutions en tant que rumeur. La thérapie systémique brève centrée sur les solutions est une
suite d’histoires que les membres de diverses communautés de thérapeutes se racontent mutuellement.
Selon notre interprétation de cette rumeur, la thérapie brève centrée sur les solutions est un travail mêlant
jeux de langage, relations politiques et questions éthiques. A partir de ce point de vue, nous raconterons
une histoire qui relie la thérapie brève centrée sur les solutions à la philosophie du langage de
Wittgenstein et à certains aspects de la pensée sociale postmoderne. Nous examinerons ensuite comment
la thérapie centrée sur les solutions constitue une politique de possibilités.Mots-clés :
Thérapie systémique brève centrée sur les solutions, Rumeur, Postmodernisme, Jeu de langage, Politique de possibilités.
This paper treats
solution-focused therapy as a rumor. Solution-focused therapy is a series of stories that members of
diverse therapist communities tell one another. Our version of this rumor stresses how solution-focused
therapy is a job involving language games, political relations, and ethical issues. We use this starting point
to tell a story that links solution-focused therapy to Wittgenstein’s philosophy of language, and to aspects
of postmodernist social thought. We also discuss how solution-focused therapy is organized as a politics
of possibilities.Keywords :
Solution focused therapy, Rumor, Post-modernism, Language game, Politics of possibilities.
Este articulo trata la terapia sistemica breve centrada en las soluciones en tanto que rumor. La
terapia sistemica breve centrada en las soluciones es una sucesion de historias que se cuentan los miembros de diversas comunidades terapeuticas . Segun nosotros , la terapia breve centrada en las soluciones es
un trabajo que mezcla juegos de lenguaje, relaciones politicas y preguntas eticas. Partiendo de este punto
de vista, contaremos una historia que enlaza la terapia breve centrada en las soluciones a la filosofia del
lenguaje de Wittgenstein y a ciertos aspectos del pensamiento social post-moderno. Examinaremos despues como la terapia centrada en las soluciones constituye una politica de posibilidades. Palabras claves :
Terapia sistemica breve centrada en las soluciones, Rumor, Post-modernismo, Juego de lenguaje.
Il existe un jeu auquel les enfants jouent parfois : une personne chuchote une histoire à l’oreille d’une autre personne qui la chuchote à l’oreille d’une troisième personne. Celle-ci transmet l’histoire à une quatrième personne et ainsi de suite. Ce
processus continue jusqu’à ce que chacun ait entendu une version de l’histoire initiale. A ce moment là, la dernière personne ayant écouté l’histoire, la raconte à tout
le monde et la version finale est comparée à la version initiale. L’aspect amusant de
ce jeu tient aux différences entre les deux histoires et aux essais des joueurs d’expliquer comment la version initiale a été transformée alors qu’elle était transmise
d’une personne à une autre. Ce que nous révèle ce jeu a également des applications
très sérieuses. Nous l’utilisons quelquefois pour montrer comment naissent les
rumeurs et comment elles se propagent au sein des communautés.
Les rumeurs sont des histoires qui traversent les groupes comme celles du jeu
que nous venons de décrire. Selon Ludwig Fleck (1979
[1] ), même lorsque nous observons le développement de faits scientifiques – qui sont de façon surprenante similaires aux rumeurs.
«…nous ne pouvons pas ne pas reconnaître leur structure sociale.. les pensées
passent d’un individu à un autre, chaque fois légèrement transformées, puisque
chaque individu y ajoute des associations quelque peu différentes. A vrai dire, le
receveur ne comprend jamais une pensée exactement comme l’émetteur veut
qu’elle soit comprise. Après une série de telles rencontres, il ne reste pratiquement rien du contenu original. De qui est cette pensée qui continue à circuler ? Il
est évident qu’elle appartient non pas à un quelconque individu, mais à la collectivité. Qu’un individu le prenne pour une vérité ou une erreur, la comprenne correctement ou non, un ensemble de découvertes vagabonde à travers la communauté, se polissant, se transformant, se renforçant ou s’atténuant, alors que dans
le même temps, il influence d’autres découvertes, la formation d’un concept, des
opinions et des habitudes de pensée. Après avoir plusieurs fois parcouru la communauté, une découverte revient toujours considérablement changée à son initiateur qui l’examine sous un jour très différent. Ou bien il ne la reconnaît pas
comme sienne, ou bien, et cela arrive très souvent, il croit l’avoir conçue dès le
début sous sa forme actuelle. »
Alors que l’histoire passe d’une personne à une autre, de nouveaux mots sont
utilisés pour décrire l’action, de nouvelles leçons sont tirées des histoires, et les événements dont il est question peuvent être situés dans des contextes sociaux très différents. Toutefois, en ce qui concerne les rumeurs, le plus souvent nous ne pouvons
pas nous mettre d’accord sur l’identité de l’initiateur de l’histoire. Et même si nous
pouvons en convenir, nous ne pouvons pas être d’accord sur le fait que la première
version de l’histoire est la plus crédible. Décider qui et quoi croire peut devenir un
sacré problème pour les membres d’une communauté au sein de laquelle beaucoup
donnent énormément d’importance au fait de détenir la « vraie » histoire. Et les
choses se compliquent encore lorsque les auteurs des histoires « en compétition »
considèrent la leur comme la seule version vraie et crédible.
La thérapie systémique brève centrée sur les solutions en tant que
rumeur
C’est un piètre observateur celui qui ne remarque pas qu’une conversation stimulante entre deux personnes crée vite une situation dans laquelle chacun exprime des
pensées qu’il n’aurait pas pu avoir seul ou avec une compagnie différente.
Ludwig Fleck (1979)
Cet article répond à certaines questions soulevées récemment et de plus en plus
souvent, au cours de séminaires ou d’ateliers sur la thérapie brève centrée sur les solutions. Ces questions ont été posées par des membres de la communauté des thérapeutes, très soucieux d’obtenir la « vraie » histoire de la thérapie brève centrée sur
les solutions. Certaines questions concernent les techniques et les stratégies mais
d’autres traitent du sens général de la thérapie systémique brève centrée sur les solutions, et plus particulièrement de ses cadres théoriques et de ses implications politiques. Les sujets les plus fréquemment abordés sont les suivants : Quels sont les principaux thèmes postmodernes retrouvés dans la thérapie systémique brève centrée sur
les solutions ? Comment ces thèmes sont-ils reliés à la pratique ? Quelles sont les
implications politiques de la thérapie systémique brève centrée sur les solutions ?
L’intérêt des thérapeutes pour ces domaines reflète le degré d’acceptation de la
thérapie systémique brève centrée sur les solutions au sein de divers cercles de thérapeutes. En fait, on pourrait dire que ces questions montrent que les pionniers en
thérapie systémique brève centrée sur les solutions ont atteint l’un de leurs plus
importants objectifs, à savoir d’amener des débats entre thérapeutes à propos de
leurs pratiques professionnelles et des philosophies qui les sous-tendent au delà des
hypothèses et intérêts de la thérapie familiale traditionnelle et de la psychothérapie
conventionnelle.
Nous pensons utile de concevoir la thérapie systémique brève centrée sur les
solutions comme une rumeur. C’est une série de récits qui circulent à l’intérieur et à
travers les communautés de thérapeutes. Ces récits correspondent à autant de versions de la rumeur circulant à propos de la thérapie systémique brève centrée sur les
solutions. Alors que l’on retrouve toujours les noms des personnages principaux, les
intrigues et les contextes qui organisent l’action peuvent varier du récit d’un épisode
à un autre. C’est peut-être pour cela que tant de personnes posent des questions sur
les liens intellectuels et les implications politiques de la thérapie systémique brève
centrée sur les solutions. Ces thèmes se trouvent au cœur des intrigues et lieux de
beaucoup d’histoires constituant la rumeur que nous appelons thérapie centrée
sur les solutions. La façon dont sont définis ces sujets dans les communautés de
thérapeutes peut aussi avoir des implications pratiques, dans la mesure où les perceptions que les membres de la communauté ont de la réalité sociale et de leurs
actions sont parfois liées à l’information véhiculée par les rumeurs.
Dès lors il est important pour nous d’être très clairs quant à l’objectif de cet
article. Il ne s’agit pas d’offrir le seul récit crédible, définitif et final sur la thérapie
systémique brève centrée sur les solutions. Pour nous, les rumeurs appartiennent
aux communautés entières. Aucun conteur particulier ne « détient » la rumeur. Nous
pensons néanmoins pouvoir apporter notre contribution à cette rumeur. Notre seul
objectif est de la garder vivante en la racontant à nouveau d’une manière légèrement
différente. Nous devons aussi noter que notre récit à propos de cette rumeur est lié à
nos implications anciennes, mais différentes, vis-à-vis de la thérapie centrée sur les
solutions et de sa mise en œuvre.
Steve de Shazer est thérapeute et a une pratique clinique. Il est également l’un
des « inventeurs » de la thérapie centrée sur les solutions. Il a abondamment écrit sur
la théorie et la pratique de cette approche. Au cours de ses voyages dans le monde
entier, il anime des ateliers et des séminaires, et discute de la thérapie centrée sur les
solutions avec d’autres thérapeutes. Certains pourraient dire qu’il est la plus grande
autorité dans ce domaine. Gale Miller, de son côté, est sociologue et professeur
d’université. Une partie de ses recherches se passe à étudier et à écrire sur les activités professionnelles des thérapeutes prenant comme référence la thérapie centrée sur
les solutions. Dans ce but, il a passé une partie des treize dernières années à observer
et analyser la façon dont travaillent les thérapeutes centrés sur les solutions. Ses
analyses sont l’une des interprétations possibles de la thérapie centrée sur les solutions réalisée par un « étranger » à la communauté thérapeutique, mais par un étranger intéressé. (Miller, 1997).
Ces différences sont significatives pour nous. Nous pensons qu’elles constituent
des centres d’intérêt et des points de vue distincts sur la thérapie centrée sur les solutions. Les histoires que nous avons entendues racontées par d’autres et que nous
racontons à notre tour sont différentes. Cet article est particulier dans la mesure où il
mêle nos intérêts et nos interprétations divergents sur la thérapie centrée sur les
solutions. Il ne s’agit pas tant d’essayer d’arriver à la « bonne » histoire sur la thérapie centrée sur les solutions que de « clarifier » nos histoires. Nous pensons utile
pour les autres de recevoir, à partir de nos deux points de vue, la même histoire.
Bien sûr, il appartient à chacun de décider si notre contribution à la rumeur connue
sous le nom de thérapie centrée sur les solutions est crédible et utile pour lui-même.
Nous ne prétendons pas avoir une connaissance ou une compréhension privilégiée
de cette rumeur.
Il faut aussi noter que notre but, ici, n’est pas d’élaborer un récit sans faille qui
relierait adroitement tous les aspects de la thérapie centrée sur les solutions en une histoire où tout serait intégré. Ce type de récit ne correspond pas à ce qu’est pour nous la
thérapie centrée sur les solutions et à la façon dont elle fonctionne. Si la thérapie centrée sur les solutions implique la construction sociale de nouvelles histoires des vies
des clients, elle ne nécessite pas que ces nouvelles histoires tiennent compte et expliquent tous les aspects des vies des clients. On peut comprendre cet aspect de la thérapie brève centrée sur les solutions grâce à la distinction de Von Glaserfeld’s (1984)
entre « correspondance » et « adéquation ». Comme l’explique Anderson (1990),
La recherche de la vérité a été dominée par l’idée d’une « adéquation » parfaite
entre la réalité cosmique et la compréhension humaine de celle-ci. L’idée d’une
correspondance conduit à une vision plus pragmatique des choses. Un système
philosophique, une théorie scientifique, une religion ou même une identité personnelle n’ont pas à être le reflet précis d’une réalité définitive tant qu’il/elle
opère plus ou moins bien dans son contexte.
Ainsi notre récit examine quelques concepts que nous jugeons utiles pour donner sens à la thérapie centrée sur les solutions. Ils correspondent à ce que nous
voyons se produire dans les séances de thérapie centrée sur les solutions. Nous examinerons aussi de quelles façons ces concepts peuvent être utilisés pour répondre
aux questions concernant les liens intellectuels et les implications politiques de la
thérapie centrée sur les solutions.
Donner un sens à la thérapie centrée sur les solutions
Il arrive souvent que nous ne devenions conscients de faits importants seulement
si nous supprimons la question « pourquoi ?» et que au cours de recherches
ces faits nous conduisent à une réponse.
Ludwig Wittgenstein (1958).
Bien que cela soit évident pour beaucoup, nous pensons toujours important de
souligner que la thérapie est une pratique mise en œuvre pour plusieurs raisons qui
ont des liens mais qui sont différentes. L’une des raisons les plus importantes pour
lesquelles la thérapie est pratiquée est d’aider les clients à changer leur vie. Cette
justification de la thérapie est également un test de celle-ci. Quand n’est-il pas légitime de poser les questions « Est-ce que le fait de venir en thérapie contribue à la
production de changements positifs dans la vie des clients ?» « Est-ce que cela
marche ?». Cette justification et ce test sont particulièrement pertinents pour la thérapie centrée sur les solutions, conçue pour créer des changements positifs les plus
rapides possible. Les thérapeutes pratiquant la thérapie centrée sur les solutions
considèrent ce test comme un critère éthique qu’ils se sentent tenus de respecter.
Ainsi toutes les questions que posent habituellement les thérapeutes centrés sur les
solutions, des questions s’appuyant sur des « échelles » à la question « miracle » en
passant par le « comment faire face à ?», pourraient être évaluées par la question
« Est-ce qu’elles marchent ?»
L’importance de la pratique dans la thérapie centrée sur les solutions est clairement évidente dans la naissance et l’évolution de la question « miracle », pièce centrale de cette approche :
« Imaginez... lorsque nous en aurons terminé ici, vous allez rentrer chez vous et
dîner, faire les travaux de ménage habituels, regarder la TV, et tout autre chose,
et ensuite vous allez aller au lit et vous endormir,... et, pendant que vous dormez..
un miracle se produit, et les problèmes qui vous ont amené en thérapie ont disparu, juste comme çà !... mais cela est arrivé pendant que vous dormiez, alors
vous ne savez pas que cela s’est produit.. Alors, lorsque vous vous réveillez le
matin, comment découvrirez-vous que ce miracle a eu lieu ?» (de Shazer, 1985).
La première version de la question miracle fut posée au Brief Family Therapy
Center lors d’un entretien au cours duquel thérapeute et client avaient des difficultés
à préciser un objectif de travail. Pour autant que la cliente pouvait en juger, elle seule
saurait – d’une façon ou d’une autre, quelque part profondément en elle – que son
problème (se sentir déprimée) était résolu et qu’elle se sentirait mieux. Personne
d’autre ne pouvait être conscient de cela parce que personne d’autre ne savait comment elle se sentait « déprimée ».
Comme le disait Wittgenstein avec pragmatisme, tout « processus interne nécessite des critères extérieurs » (1958). Cela signifie que le « mieux être » du client
amènera un comportement différent et ce comportement différent incitera les autres
personnes à lui répondre différemment. Ces réponses différentes peuvent servir de
renforcements aux comportements différents du client, et ainsi de renforcements
pour les changements internes.
La cliente répondit à la question miracle qu’elle irait à son bureau à 6h30 et
ferait sa paperasserie. Ceci surprendrait ses collègues et son chef dans la mesure où
elle avait l’habitude de se rendre à son bureau peu après 9h00. Son patron lui avait
fait des remarques continuelles pendant six mois pour qu’elle rattrape son retard
vis-à-vis de ses papiers. Elle ajouta que son mari serait très surpris de voir ce qui se
passerait. Ce début de description d’un objectif « travaillable », c’est-à-dire décrit en
termes interactionnels, comportementaux et concrets, constitua un fait nouveau noté
à la fois par le thérapeute et son équipe.
Au cours de la seconde séance, la cliente rapporta qu’auparavant elle n’imaginait
pas qu’elle n’avait pas besoin d’attendre que le miracle se produise, tout ce dont elle
avait besoin était de se lever tôt le matin et d’aller au bureau ! Ce qu’elle avait fait peu
après la première séance. De ce fait, elle fit état d’une amélioration considérable.
Par la suite, les membres du Brief Family Therapy Center ont testé et affiné la
question miracle en demandant à d’autres clients d’imaginer et de décrire leurs vies
à la suite du « miracle ». Ils ont ainsi mis au point diverses façons de poser cette
question afin de l’ajuster à leur style particulier d’interactions avec leurs clients. La
question miracle apparut comme une solution concrète à un problème concret, à
savoir la définition d’objectifs utiles. Les thérapeutes centrés sur les solutions continuent à l’utiliser parce qu’elle leur sert, dans la pratique, à aider les clients à développer des objectifs de changement qu’ils peuvent atteindre.
La thérapie centrée sur les solutions et les autres approches thérapeutiques sont
aussi liées à des idées, des logiques et des raisonnements généraux qui expliquent les
raisons pour lesquelles elles opèrent comme elles le font et/ou ce qu’elles pourraient
accomplir en dehors de la salle de thérapie. Ces raisons – variables selon les approches
thérapeutiques – constituent les liens intellectuels et les implications politiques de la
thérapie. Elles sont en tous points aussi importantes, basiques et contestables que les
questions concernant les effets pratiques de la thérapie sur la vie des clients. Elles
comportent aussi d’importants problèmes éthiques. Mais ce sont des questions extrêmement différentes, et il est important de garder ces différences à l’esprit.
Les questions pratiques à propos de la thérapie se centrent sur les désirs de changement des clients, et sur la responsabilité du thérapeute dans la construction de ces
changements avec les clients. C’est pour cela que les clients paient les thérapeutes.
C’est le travail des thérapeutes. Décrire les thérapeutes comme ayant un travail ne
signifie pas qu’ils le font uniquement pour gagner de l’argent, même s’il s’agit aussi
de l’un de leurs intérêts professionnels. Pour être plus précis, considérer la thérapie
comme un travail est utile pour souligner le côté concret des relations et des activités professionnelles. Les thérapeutes posent des questions et font des suggestions
destinées à aider les clients à améliorer leurs vies. Accomplir ce travail est
fondamental. Encore une fois, il est nécessaire de répéter la question « Est-ce
que cela marche ?». Les thérapeutes qui échouent dans l’accomplissement de ce travail échouent en thérapie, quoiqu’ils puissent accomplir par ailleurs dans le processus.
L’autre série de questions traite de thèmes qui intéressent en premier lieu des
« non-clients », particulièrement des thérapeutes ou quelques professeurs d’université. Ces thèmes soulignent l’orientation que les thérapeutes centrés sur les solutions
et les autres thérapeutes prennent vis-à-vis de développements touchant d’autres
aspects de la société. Les réponses à ces questions construites par les thérapeutes
correspondent à des définitions générales du rôle des thérapeutes dans la société
ainsi que de leur contribution en son sein. Leurs réponses prouvent le bien-fondé de
la thérapie en associant les thérapeutes avec des idées, des personnes, et des mouvements sociaux. Elles peuvent également les cataloguer comme opposés à d’autres
idées, personnes, et mouvements. Souvent les thérapeutes utilisent questions et
réponses pour définir la thérapie comme une cause (à défendre), et pour attribuer à
différentes formes de thérapie différentes « causes ». Les histoires sur ces thèmes
sont racontées surtout à des thérapeutes par d’autres thérapeutes. Ainsi, l’influence
et les responsabilités des clients dans le processus de la thérapie y sont souvent
minimisées. L’on comprend aisément que les clients aient peu d’intérêt pour ces
sujets. Pourquoi les clients se préoccuperaient-ils de causes intellectuelles, politiques ou autres auxquelles les thérapeutes adhèrent ? Les clients ont leurs propres
problèmes.
Les métaphores de travail et de cause (à défendre) utilisées à propos de la thérapie
forment deux contextes différents – mais reliés – qui donnent un sens à la thérapie centrée sur les solutions et aux autres approches thérapeutiques. Ils ne constituent pas à
eux seuls toutes les façons dont la rumeur « thérapie centrée sur les solutions » peut
être contée. Mais il s’agit des deux points de départ principaux utilisés par les thérapeutes pour construire les personnages, les actions, la tension dramatique, et les
leçons morales qui composent les histoires qu’ils se racontent les uns aux autres.
Bien plus, le point de départ choisi par les thérapeutes pour raconter leurs histoires
est important. S’ils commencent en considérant la thérapie comme un travail, leurs
récits mettront en avant la relation client-thérapeute, les contingences de la relation,
et les responsabilités des thérapeutes dans ces relations. Par contre, les histoires
construites à partir de la conception de la thérapie comme une « cause (à défendre)»,
vont vraisemblablement considérer la relation thérapeute-client comme un épiphénomène : son importance, sa signification proviennent d’intérêts plus larges, comme la
culture et les structures politiques et économiques. Ces dernières histoires insistent
souvent sur la façon dont la thérapie est un processus qui aide les clients à
« voir » comment ces réalités « plus larges » façonnent leurs vies et leurs problèmes.
Commencer par considérer la thérapie comme un travail ou comme une cause (à
défendre) a aussi des implications pour les personnes faisant autorité qui, mises en
avant par les conteurs d’histoire, fournissent des cadres intellectuels et politiques à
la thérapie centrée sur les solutions et aux autres thérapies. Les conteurs créent de
telles autorités en racontant des histoires qui attribuent à certaines personnes une
connaissance ou un insight privilégiés. Ces autorités s’expriment avec une crédibilité et une considération spéciales, mais leur reconnaissance comme autorité est toujours contingente à l’histoire racontée. Ainsi certains diraient que Steve de Shazer
est une autorité en matière de thérapie centrée sur les solutions. Pourtant son rôle
varie en fonction de l’histoire : parfois, il est considéré comme la seule autorité crédible – même l’autorité ultime – sur tous les aspects de la thérapie centrée sur les
solutions. Dans d’autres histoires, son expertise et sa crédibilité sont limitées à seulement certains aspects de la thérapie centrée sur les solutions. Nous pouvons même
présumer qu’il existe des histoires qui présentent de Shazer comme n’ayant aucune
crédibilité dans ce domaine.
Ainsi des points de départ différents peuvent conduire les conteurs d’histoire à
reconnaître plusieurs autorités, ou à considérer différemment ces mêmes autorités.
Par exemple, nous pouvons tous être d’accord pour considérer que Steve de Shazer
est une autorité en thérapie centrée sur les solutions ou pour dire que la thérapie centrée sur les solutions est une forme de thérapie postmoderne. Mais vraisemblablement ce consensus disparaîtra rapidement dès que nous commencerons à discuter de
la façon dont Steve est une autorité ou dès que nous demanderons « Quelle est la
signification “réelle” de ses déclarations sur la thérapie centrée sur les solutions ?» Des difficultés semblables émergent lorsque nous commençons à décrire les
aspects centraux qui définissent la thérapie centrée sur les solutions et le postmodernisme. Répondre à la question « Qu’est-ce que c’est ?» n’est pas toujours aussi facile
à faire que nous le supposons parfois.
Et la discussion peut devenir encore plus litigieuse lorsque nous nous penchons
sur les liens entre thérapie centrée sur les solutions et postmodernisme, ou bien sur
l’influence de certains écrits d’intellectuels postmodernes sur les pratiques et les
idées des thérapeutes se référant à la thérapie centrée sur les solutions. Ces discussions vont vraisemblablement amener les questions suivantes :
Quels sont les auteurs dont on doit considérer que les écrits font autorité à propos du postmodernisme ? Comment ces textes de référence doivent-ils être interprétés ? Quels en sont les aspects les plus utiles pour la thérapie centrée sur les solutions ? Quelles sont les personnes (qu’il s’agisse de thérapeutes centrés sur les
solutions ou d’autres) qui parlent avec autorité sur le postmodernisme aussi bien
que sur la thérapie centrée sur les solutions ?
Ces questions laissent percevoir quelques-unes des raisons pour lesquelles la
thérapie centrée sur les solutions et les autres rumeurs sont si instables. Leur significations et leurs implications pratiques changent avec chaque récit de rumeur, et
chaque récit de rumeur doit bien débuter quelque part. Les points de départ que nous
utilisons en racontant des histoires sont des points de vue à partir desquels nous
construisons des réalités sociales. Nous voyons – et racontons des histoires à ce propos – des réalités différentes quand nous passons d’un point de vue à un autre, mais
nous ne pouvons nous tenir qu’à un seul endroit à la fois. Ainsi les conteurs d’histoire ne peuvent pas commencer leurs histoires à propos de la thérapie brève centrée
sur les solutions en la considérant en même temps comme une cause (à défendre) et
comme un travail. Ils doivent faire un choix. Plus tard, ils peuvent examiner certains
aspects associés à l’autre stratégie, mais seulement au sein du contexte narratif
qu’ils ont déjà construit.
Il ne doit rien y avoir d’hypothétique dans nos considérations.
Nous devons laisser de côté toute explication, et seule la description peut prendre sa place…
Ludwig Wittgenstein (1958)
Pour notre part, nous préférons prendre comme point de départ les aspects pratiques de la thérapie brève centrée sur les solutions – ou la thérapie brève centrée sur
les solutions comme travail. Cette stratégie se centre sur certains aspects des plus
simples, des plus basiques et des plus évidents de la thérapie centrée sur les solutions. Notre histoire souligne des aspects très quelconques comme la responsabilité
professionnelle du thérapeute centré sur les solutions dans la mise en place d’une
coopération avec les clients et dans l’aide qu’il leur apporte pour améliorer leurs
vies. Elle se centre également sur les façons concrètes dont clients et thérapeutes
gèrent leurs relations sociales afin de construire des solutions aux problèmes des
clients au cours de la thérapie.
L’une des principales raisons pour lesquelles nous préférons cette stratégie est
qu’elle nous amène à porter notre attention sur les détails des échanges entre le
client et le thérapeute. La thérapie centrée sur les solutions est un processus interactionnel constitué d’actes très ordinaires : poser des questions et y répondre, commenter les affirmations des autres, et évaluer les solutions possibles aux problèmes
du client… De plus, tous ces actes sont des caractéristiques qui peuvent être observés lors des séances de thérapie centrée sur les solutions. Il nous suffit de regarder et
d’écouter pour voir et entendre comment les relations thérapeute-client et les solutions aux problèmes des clients sont construites de façon interactionnelle au cours
des séances.
Un avantage supplémentaire de cette approche est qu’elle fournit un frein pour
contrôler la tendance des conteurs à « sur-généraliser », c’est-à-dire à raconter des
histoires qui n’ont que très peu de liens avec les lieux dans lesquels la thérapie centrée sur les solutions est pratiquée. De telles histoires sont souvent intéressantes et
même utiles vis-à-vis de certains objectifs, mais elles peuvent créer aussi de la
confusion en séparant la signification de la thérapie centrée sur les solutions des pratiques véritables qui la fondent. Notre stratégie narrative exige que l’ensemble des
généralisations et chacune d’entre elles soient ratifiées par les détails observables
dans les pratiques et les cadres de la thérapie centrée sur les solutions.
Cette stratégie est cohérente avec celle de Wittgenstein et d’autres philosophes
du langage apparentés. Ils insistent sur le fait que la signification des mots est inséparable des façons dont les personnes les utilisent au sein de contextes sociaux
concrets. Dans l’abstrait, chaque mot peut avoir une infinité de significations, mais
ceci n’est pas le cas dans le monde pratique de la vie quotidienne. Ici les mots sont
utilisés par les orateurs (et les auditeurs) et par les écrivains (et les lecteurs) pour
arriver à leurs fins. Nous utilisons le langage pour faire des choses et, ce faisant,
nous attribuons des significations concrètes aux mots que nous utilisons.
Nous oublions souvent l’importance du langage dans nos vies parce que, comme
Wittgenstein le déclare, il est organisé comme divers jeux de langage qui nous sont
si familiers que nous les tenons pour acquis. Par jeux de langage nous entendons les
manières typiques dont nous utilisons le langage pour construire des significations
et bâtir des relations. Ce sont, au moins jusqu’à un certain point, des modes d’utilisation du langage, culturellement standardisés, que les autres et nous-mêmes reconnaissons et auxquelles nous répondons au cours de nos rencontres quotidiennes. Les
jeux de langage incluent par exemple nos comportements habituels au cours d’interactions sociales avec nos médecins, nos façons d’exprimer notre colère aux autres,
ou encore les façons dont l’on nous sollicite au téléphone pour obtenir des dons.
Peut-être parce que tout cela est si banal, nous considérons souvent les jeux de langage comme triviaux. L’une des plus importantes contributions de Wittgenstein fut
d’attirer l’attention sur la façon dont le langage envahit nos vies quotidiennes, nous
rappelant ainsi de prêter attention à cet aspect de la société qui sans cela passerait
inaperçu.
Les jeux de langage sont associés à des formes de vie que Wittgenstein analyse
comme nos différentes manières d’exister dans le monde. Les formes de vie consistent dans les relations et les rôles sociaux concrets à l’intérieur desquels nous dirigeons nos vies. Cela inclut des activités très diverses comme acheter des objets dans
un magasin du quartier, envoyer et recevoir du courrier électronique avec un ordinateur, et aller à un match de baseball. Chacune de ces formes de vie est inextricablement liée à un ensemble de déplacements observables dans le jeu de langage, déplacements qui définissent ces activités comme distinctes. C’est pourquoi acheter de
l’épicerie n’est pas la même chose qu’envoyer un courrier électronique pour saluer
un ami. Ce sont des façons différentes d’être au monde.
On peut dire la même chose à propos des problèmes et des solutions. Ce sont des
formes de vie qui sont construites socialement et maintenues par différents jeux de
langage. D’un côté, les jeux de langage centrés sur les problèmes mettent en valeur
ce qui est mauvais dans la vie des personnes (Miller et de Shazer, 1991). Fréquemment, ce jeu de langage décrit aussi les sources de nos problèmes comme des forces
puissantes se situant bien au-delà de nos capacités de contrôle et parfois même de
notre compréhension. D’un autre côté, les jeux de langage centrés sur les solutions
se centrent sur les façons dont chacun gère ses problèmes – lorsqu’il n’est pas possible d’y remédier – (Miller et de Shazer, 1991). Ici l’accent est mis sur l’identification des ressources que nous utilisons, ou que nous pourrions utiliser pour changer
nos vies et les mener sur des chemins que nous préférons. Une façon de « jouer » ce
jeu de langage est de considérer le changement comme une lutte pour gagner du
contrôle sur nos problèmes. Mais il peut être « joué » de bien d’autres manières, y
compris en considérant que les problèmes de quelqu’un et leurs origines sont sans
rapport avec le processus de changement.
Les jeux de langage centrés sur les problèmes et les jeux de langage centrés sur
les solutions sont également associés à des formes de vie différentes. Evidemment,
les jeux de langage centrés sur les problèmes sont les plus intéressants des deux, surtout pour les sociologues. En effet, cela envahit la vie quotidienne. C’est fréquemment une partie des conversations entre les membres de la famille au moment du
repas, des interactions ordinaires entre voisins, et des habituels « bavardages » échangés au travail à propos des chefs et des collègues. Se plaindre à propos de nos problèmes est une façon de construire et de maintenir des relations sociales. C’est souvent une activité agréable qui remplit de nombreuses heures de nos vies. Mais cela
peut devenir aussi une expérience très difficile et très frustrante. En « jouant » à ce jeu
de langage, nous prenons le risque de créer, pour nous-mêmes, une histoire tragique
de notre vie. Cette histoire est organisée comme un cycle autosuffisant : nous nous
projetons comme des victimes, sans espoir, des contingences de la vie, et à partir de
cette hypothèse nous interprétons les expériences suivantes comme des confirmations de notre statut de victime.
Les solutions font partie d’un jeu de langage qui peut être déconnecté des jeux
de langage centrés sur les problèmes. Quelles sont nos chances, par exemple,
d’apprendre à danser le tango si nous passons nos jours et nos nuits à jouer aux
échecs ? Souvent, parler des problèmes revient à jouer aux échecs, et parler des solutions à danser le tango. L’absence de connexion entre les jeux centrés sur les problèmes et les jeux centrés sur les solutions est l’un des points-clés de la pratique de
la thérapie centrée sur les solutions. Les thérapeutes centrés sur les solutions insistent sur ce point en proclamant cette idée postmoderne que les problèmes des clients
n’ont pas de cause. « Trouver » les causes des problèmes des clients n’est pas nécessaire pour construire des solutions, et le temps passé à la recherche des causes peut
en fait empirer les problèmes. Ces jeux de langage différents ont des conséquences
pratiques différentes pour les « joueurs ».
Promenade au pays du postmodernisme
Notre discours prend son sens du reste de nos manières d’agir.
Ludwig Wittgenstein (1972).
Wittgenstein a élaboré et décrit les concepts de jeux de langage et de formes de vie
comme des façons de se promener dans le monde : grâce aux jeux de langage nous
pouvons voir, expérimenter et participer à des mondes sociaux faits de personnes,
d’évènements et d’objets divers. Selon Wittgenstein, les différentes utilisations du
langage correspondent à des chemins. Ils nous amènent dans des directions différentes, nous permettent de découvrir de nouveaux points de vue et de voir les anciens
points de vue différemment. Il est possible, alors, pour deux personnes suivant des
chemins différents d’avoir des expériences différentes avec – ce qui semble être – le
même panorama. Paris n’est pas la même ville pour le passager d’un avion qui la survole, un vendeur de rue proposant des glaces aux touristes quittant la Tour Eiffel, et
pour le conducteur de métro rentrant chez lui après une longue journée de travail. En
fait, certains pourraient argumenter que ces chemins, ces expériences et ces formes de
vie sont si différentes qu’elles ne correspondent pas du tout à la même ville.
Cette conclusion pourrait certainement être tirée des développements récents
appelés postmodernisme, terme informe pouvant faire référence à une période historique, à un type d’idées ayant des liens assez lâches, et/ou à une attitude envers la vie.
Comme pour Paris, le postmodernisme est différent en fonction du chemin que l’on a
pris pour s’y promener, et les guides touristiques écrits pour se balader dans le post-modernisme ne sont, en aucune façon, aussi utiles que ceux qui ont été écrits pour se
balader dans Paris. Ce qui est considéré comme postmoderne n’est pas toujours très
clair. Il est facile de devenir confus lorsque nous nous demandons si nous appartenons
à ce courant ou si nous appartenons à quelque chose d’autre. Et, de toutes façons, se
pose la question de savoir s’il est réellement important que nous soyons « dans » le
postmodernisme. Ne serait-il pas suffisant que chacun fasse bien son travail ?
Il est important, alors, de garder toujours à l’esprit que notre version de la
rumeur sur la thérapie centrée sur les solutions se réfère au postmodernisme au travers du chemin tracé par Wittgenstein. Ce chemin – au risque de nous répéter – fait
percevoir les utilisations concrètes du langage dont usent les personnes pour faire
les choses, y compris pour construire problèmes et solutions. C’est un chemin qui ne
s’écarte jamais très loin des jeux de langage concrets des thérapeutes et de leurs
clients. Il n’est ni droit ni linéaire. Il tourne autour et passe à travers certaines parties
du postmodernisme tandis qu’il en évite d’autres. Bien plus, la vue que l’on a à partir de ce chemin est celle d’un processus et d’un mouvement continuels. Ceux qui
voyagent sur ce chemin apprennent vite à accepter le changement, la discontinuité
et l’imprévu comme des figures normales de la vie normale.
C’est la raison pour laquelle les thérapeutes centrés sur les solutions font leur la
pratique postmoderne qui consiste à éviter les métanarrations (Lyotard, 1984). Les
métanarrations, ou grandes théories, sont des histoires qui expliquent la réalité tout
en la réduisant à quelques éléments et principes fondamentaux. Elles sont centrales
dans la catégorisation que thérapeutes classiques et thérapeutes familiaux font de
leurs clients qu’il s’agisse de maladie mentale ou de types de systèmes familiaux.
Ces catégories sont simultanément des classifications des clients et de leurs problèmes, des théories qui expliquent les circonstances de la vie des clients et leurs
problèmes, des stratégies pour résoudre les problèmes des clients. Ces métanarrations sont très souvent sous-tendues par l’idée que les vies des clients sont stables.
Elles contiennent aussi l’idée que les vies des clients sont saturées de problèmes et
que, en conséquence, un changement nécessite une intervention extérieure.
A l’inverse, dans les histoires qu’ils racontent, les thérapeutes centrés sur les
solutions insistent sur le fait que les solutions des problèmes des clients sont déjà
présentes dans la vie de ces derniers. Les solutions sont présentes de même que les
exceptions
[2] aux problèmes des clients, et de même que les ressources personnelles
et sociales sur lesquelles les clients peuvent s’appuyer pour résoudre leurs problèmes. En fait chaque question habituellement posée par un thérapeute centré sur
les solutions est lié à cette hypothèse. Par exemple, lorsque les thérapeutes centrés
sur les solutions posent des questions à partir d’échelles, ils le font en cherchant à ce
que le client découvre et fasse état des exceptions :
« Sur une échelle de ‘0’ à ‘10’, si 10 représente la façon dont les choses seront le
lendemain du miracle, et si 0 représente la façon dont les choses étaient au moment
où vous avez téléphoné et pris ce rendez-vous, où diriez-vous que les choses sont en
ce moment entre 0 et 10 ?»
(Evidemment, cette question particulière est posée après la réponse du client à la
question miracle). La réponse la plus fréquemment donnée par les clients est que les
choses actuellement en sont à « trois ». Cela signifie que depuis l’appel téléphonique, une amélioration s’est déjà produite. Les thérapeutes centrés sur les solutions
demanderont ensuite au client de décrire, avec autant de détails que possible, les différences qu’il ou qu’elle voit (et que les autres voient) entre zéro et trois. Puis ils
poursuivent généralement en lui demandant d’expliquer comment il a fait en sorte
que ces exceptions se produisent; il s’agit dans le jeu de langage d’une figure destinée à identifier les ressources personnelles et sociales que les clients ont et qu’ils ont
déjà utilisées pour résoudre leurs problèmes. Ensuite, fréquemment, le thérapeute
demande comment le client et les autres personnes sauront que les choses sont passées de trois à quatre. Cela implique à la fois que le changement peut être attendu et
qu’il peut déjà être identifié et connu. Et, bien sûr, la question miracle est conçue
pour utiliser les capacités des clients à espérer et imaginer de façon à identifier de
nouvelles formes de vie – moins perturbées.
Ces questions centrées sur les solutions partent de l’hypothèse que les vies des
clients sont continuellement changeantes, et que les problèmes des clients sont des
réalités discontinues et contingentes. Les problèmes sont des réalités discontinues
parce qu’ils ne sont pas toujours présents dans les vies des clients. Ils sont contingents parce que problèmes et solutions sont directement liés aux activités concrètes
des clients, y compris leurs utilisations du langage pour interpréter la réalité. Le jeu
de langage centré sur les solutions est conçu pour persuader les clients que le changement non seulement est possible, mais que de plus il est déjà en train de se produire. C’est, en d’autres termes, un procédé rhétorique destiné à amener les clients à
trouver des solutions à leurs problèmes.
L’idée que nous pouvons nous persuader nous-même des solutions et l’idée
connexe que nous pouvons nous persuader nous-même des problèmes sont parfois
difficiles à accepter pour les thérapeutes – et les autres. Ces prétentions peuvent
sembler spécieuses à certains, et même irrespectueuses vis-à-vis des expériences et
des inquiétudes des clients. Mais ces réserves sont des productions de leurs propres
jeux de langage et de leurs contextes sociaux. A l’intérieur d’un jeu de langage Wittgensteinien, pourtant, l’idée que nous nous amenons nous-mêmes à des problèmes
et à des solutions est évidente et même une question de bon sens. Nous construisons
les problèmes en interprétant et en décrivant des aspects de notre vie comme des
conditions indésirables que nous souhaitons changer. Et nous maintenons nos problèmes en continuant à parler de cette manière. Nous nous persuadons nous-même
des solutions en changeant notre façon d’interpréter et de décrire nos vies.
D’autres font parfois l’objection que de telles affirmations ne tiennent pas
compte des conditions matérielles de vie des personnes. Ils donnent souvent l’argument qu’il est important de prendre en compte le fait que les clients décrivent leurs
vies comme très agitées. Ces descriptions ne sont pas des fictions, et d’ailleurs, les
clients ne peuvent pas simplement faire le vœu que leurs problèmes disparaissent.
Pourtant, à partir du chemin tracé par Wittgenstein, nous pouvons percevoir que le
langage et les prétendues circonstances matérielles de la vie ne sont pas des entités
séparées. Ils sont inextricablement entrelacés. Notre façon d’expérimenter les
conditions matérielles est toujours influencée par les jeux de langage que nous
« jouons ». Ces jeux façonnent notre façon de catégoriser et de nous orienter vis-à-vis des circonstances de la vie. Ils nous encouragent à faire attention à certains
aspects de nos vies et à ne pas prêter attention ou à ignorer d’autres aspects. Les prétendues conditions matérielles de nos vies sont aussi contingentes du langage, discontinues et en cours de construction.
La thérapie centrée sur les solutions se fonde sur la conception Wittgensteinienne
de la vie. Le thérapeute centré sur les solutions pose la question suivante : « Dans la
mesure où de toutes façons nous nous persuadons nous-mêmes de l’existence des
problèmes et des solutions, pourquoi ne pas accentuer les solutions ?». Cette accentuation des solutions n’est pas une façon de nier les carences et les injustices dans la
vie des clients, mais de les dépasser. Comment le fait de continuer à parler de la
façon dont elles ont été « victimisées », améliore-t-il les vies des victimes ? Est-ce
que ce discours – qui est aussi une rhétorique contenant la justification de son bienfondé – ne fait pas que renforcer leur victimisation en continuant à attirer l’attention
sur l’impuissance et le désespoir des clients ? Les thérapeutes n’ont-ils pas la responsabilité d’encourager leurs clients à noter comment ils ont déjà réussi à gérer leurs
problèmes et à identifier les ressources personnelles et sociales qu’ils pourraient utiliser pour renforcer le contrôle qu’ils ont sur leur vie ? Ces questions – qui sont
basées sur l’hypothèse postmoderne qu’il faut se persuader de l’existence des problèmes et des solutions – ne sont ni désinvoltes, ni irrespectueuses.
Ces questions aident aussi à expliquer pourquoi de Shazer (1991) analyse la thérapie centrée sur les solutions comme un processus de déconstruction d’une interprétation incorrecte des circonstances de la vie d’une personne. Cette affirmation
repose sur deux théories postmodernes. En premier lieu, parce qu’une signification
suppose toujours une interprétation, les significations peuvent changer. En
deuxième lieu, les thérapeutes centrés sur les solutions considèrent que tous les jeux
de langage contiennent des hypothèses tenues comme allant de soi par les
« joueurs » eux-mêmes. Une stratégie pour changer nos interprétations et celles des
autres est, dès lors, de rendre explicite ces hypothèses allant de soi. Cette stratégie
transforme les hypothèses en choix. Il y a maintenant des sujets dont nous pouvons
parler, que nous pouvons laisser tomber, modifier ou maintenir.
Intéressons-nous à nouveau aux questions que les thérapeutes centrés sur les solutions posent habituellement à leurs clients. Beaucoup d’entre elles sont conçues pour
déconstruire les mauvaises interprétations que les clients font à propos de ce qui leur
arrive. Les questions au sujet des exceptions, par exemple, mettent en cause indirectement les hypothèses des clients selon lesquelles leurs vies seraient perturbées de
manière uniforme. Les questions sur les façons dont les gens gèrent leurs problèmes
sont destinées à mettre en lumière toute information à propos de leurs forces, de leurs
succès, de leur perspicacité. Ces informations peuvent être utilisées pour mettre en
cause l’hypothèse des clients selon laquelle ils sont impuissants vis-à-vis de leurs
problèmes. Ces questions leur offrent un nouveau choix. Ils peuvent choisir de continuer à se centrer sur leurs problèmes et leur impuissance, ou bien ils peuvent choisir
de faire valoir leurs succès passés et les raisons pour lesquelles leur vie future peut
même être meilleure. Et lorsque les thérapeutes centrés sur les solutions posent des
questions sur les façons dont les clients s’y sont pris pour réussir, ils vont encore plus
loin dans la remise en question de cette hypothèse d’impuissance.
C’est par ces questions et les utilisations concrètes du langage qui y sont liées que
les thérapeutes centrés sur les solutions encouragent leurs clients à réinterpréter leurs
options dans la vie, et à construire eux-même des solutions. Ces aspects de la thérapie
centrée sur les solutions sont aussi des manières de jouer avec le langage et le sens.
Quelques philosophes postmodernes attirent l’attention sur cette « attitude » étayée
par l’approche du langage de Wittgenstein. Si notre utilisation du langage nous permet
toujours de changer une signification, alors pourquoi ne pas jouer avec le langage pour
produire de nouvelles significations, plus désirables. Ainsi l’humour des thérapeutes
centrés sur les solutions a une portée sérieuse. Le langage est une ressource qui est
vitale pour les pratiques de tous les thérapeutes et les relations avec leurs clients.
Vers une politique de possibilités
Il existe, à notre avis, des avantages clairs à raconter la rumeur thérapie centrée
sur les solutions comme une histoire Wittgensteinienne. C’est une histoire pratique,
centrée sur le langage qui met en lumière les façons dont les individus et les groupes
peuvent changer les circonstances de leurs vies, même si elle reconnaît aussi que
personne n’a de contrôle absolu sur sa vie. La philosophie du langage de Wittgenstein a donc un côté sociologique qui souligne comment les jeux de langage et les
formes de vie sont des pratiques organisées socialement. C’est pourquoi nous
sommes capables de reconnaître les jeux de langage de chacun et d’y participer.
Le versant sociologique de la philosophie du langage de Wittgenstein est aussi
utile pour comprendre l’un des plus grands « périls » de notre façon de raconter la
rumeur de la thérapie centrée sur les solutions. Ce « péril » réside dans le fait d’être
accusé de colporter une histoire politiquement conservatrice, accusation également
fréquente vis-à-vis de la philosophie de Witgenstein (Pitkin, 1972). Pour nous, bien
sûr, cette accusation fait elle-même une partie d’un jeu de langage construit à partir de
ses propres hypothèses et de ses propres mouvements rhétoriques qui encouragent les
« joueurs » à donner un nombre limité de définitions de la politique. A l’intérieur de ce
jeu de langage, cela fait parfaitement sens de décrire la thérapie centrée sur les solutions comme conservatrice. Et il n’y a pas de raisons qui pourraient contraindre les
« joueurs » de ces jeux à reconsidérer leur position, d’autant plus que, comme
Wittgenstein nous l’apprend, chaque jeu de langage constitue un tout pour lui-même.
Peut-être que l’hypothèse la plus importante associée à ce jeu de langage particulier est la nécessité qu’une thérapie faisant preuve d’une certaine sensibilité politique doit être explicitement liée à une idéologie ou à une politique reconnue. Cette
hypothèse est centrale dans beaucoup de rumeurs racontées par les thérapeutes à
propos de diverses approches thérapeutiques. Elle affirme la linéarité de la relation
existant entre les pratiques qui définissent les approches thérapeutiques et leurs
effets généraux – sociaux et politiques. Cette rumeur soutient l’idée que le meilleur
moyen de changer le monde est de le faire directement, qu’il s’agisse d’interventions collectives ou individuelles. Les thérapeutes mettent en pratique cette hypothèse de nombreuses façons différentes.
Certains thérapeutes, par exemple, demandent à leurs clients d’expliquer comment leurs problèmes sont liés à des schèmes sociaux et culturels. Cette stratégie
thérapeutique recontextualise les problèmes des clients en les traitant comme des
problèmes sociaux et cela justifie, au moins implicitement, les réponses politiques
aux problèmes des clients. Traiter les problèmes des clients comme des problèmes
sociaux est une des façons par lesquelles thérapeutes et clients font des problèmes
des épiphénomènes de difficultés plus vastes que la vie et les inquiétudes immédiates des clients. Trouver les solutions aux problèmes, alors, implique nécessairement le fait de changer les schèmes sociaux et culturels plus grands, c’est-à-dire, les
problèmes sociaux qui les causent ou les entretiennent.
Les thérapeutes centrés sur les solutions ne discutent pas le fait que de telles
interventions sont parfois efficaces pour traiter les problèmes des clients. Ils remettent en cause seulement le fait qu’elles soient toujours les meilleures approches et
donnent comme argument « qu’une taille unique ne peut aller à tout le monde ». La
bonne taille dépend des préférences des clients, de la façon dont ces préférences
sont construites dans l’interaction sociale avec les thérapeutes. Nous expliquons le
fait que la thérapie centrée sur les solutions insiste sur ce point, en revenant aux
caractéristiques de la thérapie définie comme un travail. Ayant un travail à accomplir, les thérapeutes centrés sur les solutions ont une responsabilité éthique pour
développer des remèdes aux problèmes des clients qui soient efficaces et satisfaisants pour eux. Il existe de nombreuses manières de remplir cette responsabilité, y
compris en utilisant parfois le langage de manière indirecte et ironique. Voici donc
un autre thème postmoderne présent dans la thérapie centrée sur les solutions : comment une action bienveillante et efficace nécessite parfois incertitude, paradoxe et
contradiction.
Ce thème est central dans une analyse déconstructionniste qui souligne les tensions, les lacunes, les omissions et les apparentes contradictions qui peuvent être
trouvées dans tous les textes. Mais alors qu’ils révèlent les « problèmes textuels »,
les déconstructionnistes refusent d’y remédier. (Rosenau, 1992). Leur intérêt est
d’ouvrir de nouvelles possibilités d’interprétations pour les lecteurs en évitant d’en
fermer d’autres. C’est un jeu de langage destiné à perturber les autres jeux de langage et les autres formes de vie, particulièrement celles qui traitent les significations
comme stables et évidentes. En thérapie, la stratégie déconstructionniste est parfois
utile pour ébranler les définitions conventionnelles des problèmes des clients,
comme les catégories diagnostiques formelles des thérapeutes et les orientations
inefficaces prises par les clients vis-à-vis de leur vie et de leurs problèmes.
De Shazer (1991) ne manque pas de décrire le cas d’un couple marié venu
consulter pour traiter la nymphomanie de la femme. Elle confia avoir développé
récemment le besoin d’avoir des relations sexuelles au moins une fois par jour, faute
de quoi elle ne pouvait pas dormir. Mari et femme s’en plaignaient tous deux : elle
disait se sentir contrôlée par sa compulsion, et il se plaignait d’être devenu un « étalon » dont la seule fonction était de servir sa femme. Lors d’une séance ultérieure, ils
firent état d’une aggravation du problème. Un changement significatif arriva, pourtant, lorsque le mari affirma qu’il croyait qu’il ne s’agissait pas d’un problème
sexuel mais d’un problème de sommeil. La femme répondit en demandant au thérapeute, « Avez-vous des traitements pour l’insomnie ?».
«Cette question ouvrit toute une variété de nouvelles possibilités pour expliquer
et résoudre le problème du client. Il est aussi significatif que cette nouvelle possibilité émerge dans l’interaction sans que le thérapeute ne suggère aux clients que le
concept de nymphomanie n’était pas approprié dans leur cas. Au contraire, le thérapeute posa des questions destinées à susciter le développement de nouvelles com-préhensions,- en compétition- sans éliminer les compréhensions précédentes. Les
nouvelles compréhensions ont rendu un choix possible. D’autres compréhensions
alternatives auraient pu émerger et être efficaces dans ce contexte, y compris des
compréhensions explicitement politiques. »
La thérapie centrée sur les solutions, donc, implique une orientation différente
vis-à-vis de la politique. La thérapie centrée sur les solutions est un jeu de langage
distinct au sein duquel les hypothèses conventionnelles à propos de la politique ont
peu de sens, et peuvent même être improductives. C’est peut-être pourquoi les thérapeutes centrés sur les solutions refusent parfois de parler de politique. Par
exemple, ils répondent aux questions sur la politique en décrivant la thérapie uniquement comme un travail. Ces questions et cette réponse amènent les
« joueurs » impliqués dans le jeu de langage politique conventionnel à leur attribuer
une étiquette de « conservateurs ». Interprétée au sein d’un jeu de langage différent,
cette réponse indique pourtant que le travail de thérapie est un processus politique.
C’est-à-dire qu’il s’agit d’un combat de réalités entre les histoires centrées sur les
problèmes que le client amène en thérapie et les histoires centrées sur les solutions
que les thérapeutes centrés sur les solutions préfèrent.
La politique de la thérapie centrée sur les solutions est focalisée sur les façons
concrètes par lesquelles thérapeutes et clients remplacent les histoires centrées sur
les problèmes par des histoires centrées sur les solutions. C’est une politique de possibilités parce qu’elle permet aux clients de construire plusieurs histoires centrées
sur les solutions – même contradictoires. Une taille unique ne convient pas à tous
les clients même si les thérapeutes posent les mêmes questions centrées sur les solutions à leurs clients. C’est une raison pour laquelle nous rejetons les histoires qui
décrivent la thérapie centrée sur les solutions seulement comme une technique, ou
comme trop dépendante de la technique. Chaque réponse d’un client à la question
miracle, par exemple, est quelque peu différente, et elles sont souvent extrêmement
différentes. Ces différences existent même lorsque deux clients se plaignent de ce
qui apparaît être le même problème. Certaines histoires centrées sur les solutions
des clients justifient une action politique, mais d’autres non. Le jeu de langage centré sur les solutions est sensible aux deux possibilités et en tient compte.
La politique de possibilités de la thérapie centrée sur les solutions est peut-être
plus facile à percevoir dans la préférence des thérapeutes centrés sur les solutions
pour les histoires à fin ouverte. Ces histoires s’inscrivent toujours dans un processus
et sont donc susceptibles d’être réinterprétées et révisées. Les thérapeutes centrés
sur les solutions n’insistent pas pour que les clients développent de nouvelles histoires qui intègrent leurs vies entières. Il est suffisant pour les clients d’être capables
de décrire de meilleures vies futures, et d’identifier comment certains aspects de
leurs vies futures sont évidentes dans leurs vies présentes. La stratégie alternative
implique la construction de récits « méta » des vies des clients. Ces histoires font des
vies des clients des histoires cohérentes basées sur quelques éléments fondamentaux.
Cette stratégie narrative va à l’encontre de l’accent que les thérapeutes centrés sur
les solutions mettent sur la vie conçue comme contingente, changeante, discontinue
et socialement construite.
Les thérapeutes centrés sur les solutions sont en droit de se demander pourquoi
nous devrions nous limiter à une seule histoire de vie, à un seul miracle … Est-ce
que la vie ne pourrait pas être une série de miracles et d’histoires ? Et est-ce que
toutes nos histoires et nos miracles doivent être en accord les uns avec les autres ?
N’est-il pas suffisant de vivre aussi bien que nous le pouvons dans les circonstances
présentes, tout en gardant le droit de changer dans le futur ? Voici le type de questions qui émergent du jeu de langage que nous appelons la politique de possibilités.
Un principe de base de la thérapie centrée sur les solutions est que le sens d’une
question n’est connu que par la réponse qu’elle engendre. Ainsi, si vous n’aimez pas
la réponse que vous avez obtenue, alors vous devriez poser une question différente.
Le même conseil pourrait être donné aux thérapeutes quand ils s’interrogent
mutuellement sur les pratiques, philosophies et politiques de la thérapie. A notre
avis, l’une des raisons pour lesquelles de nombreux thérapeutes sont si soucieux à
propos de la signification et des implications de la thérapie centrée sur les solutions
vient de la mauvaise construction de leurs questions. Celles-ci ne sont pas adaptées
au jeu de langage de la thérapie centrée sur les solutions. Ainsi, les thérapeutes
déconcertés obtiennent des réponses qui augmentent leur confusion.
N’y a-t-il pas ici une certaine ironie ? N’existe-t-il pas une certaine similitude
avec les situations que les thérapeutes centrés sur les solutions font valoir en expliquant comment leurs clients se concentrent trop sur leurs problèmes et sont bouleversés ? Et, comme les clients, les thérapeutes « inquiets » peuvent écouter sans
aucune critique des histoires qui promettent d’expliquer et de résoudre leurs problèmes. Mais, souvent, cela augmente seulement leur confusion et leur inquiétude
parce que les auditeurs dépourvus d’esprit critique laissent les autres décider quelles
sont les questions qui devraient être posées et qui devraient obtenir une réponse.
L’une des principales méthodes que les thérapeutes centrés sur les solutions utilisent pour aider leurs clients consiste à leur poser de nouvelles questions afin
d’évaluer leurs vies. Ces questions invitent les clients à élaborer de nouvelles
conceptualisations de leurs vies et à en faire de nouvelles descriptions. Autre élément tout aussi important, les clients peuvent utiliser ces questions pour avoir une
écoute critique des histoires qui circulent à travers leurs vies. Cette possibilité est
centrale dans notre version de la rumeur de la thérapie centrée sur les solutions,
basée sur la philosophie de Wittgenstein. En effet, en suivant Wittgenstein, pour
commencer un examen critique de nos propres récits et de ceux des autres à propos
de la thérapie centrée sur les solutions, les thérapeutes centrés sur les solutions doivent, à notre avis, arrêter temporairement de poser la question du « pourquoi ». Or,
les demandes de renseignements à propos des contextes intellectuels et des implications politiques de la thérapie centrée sur les solutions sont souvent formulées à
partir de « pourquoi ».
Lorsque des questions commençant par « pourquoi » sont posées prématurément,
les plus grands problèmes émergent. Cela se produit lorsque les questionneurs supposent qu’ils savent déjà ce dont on parle et comment cela fonctionne. Nous pensons cette situation courante en ce qui concerne la thérapie centrée sur les solutions.
Les différentes histoires en compétition, racontées à propos de la thérapie centrée
sur les solutions indiquent – au moins pour nous – que la question « qu’est-ce que
c’est ?» n’a pas encore eu de réponse correcte. Est-ce que la thérapie centrée sur les
solutions est un travail, une cause à défendre, ou quelque chose d’autre, ou le tout
ensemble ? A notre avis, trop peu d’attention est portée à la question « comment est-elle pratiquée ?». C’est une question qui requiert des descriptions détaillées et
concrètes des relations des thérapeutes centrés sur les solutions avec leurs clients et
qui devrait être posée avant la question « qu’est-ce que c’est ?». Alors que beaucoup
de gens trouvent les questions du « pourquoi » plus intéressantes et plus amusantes à
discuter, nous croyons que l’on ne peut pas répondre correctement à ces questions
sans avoir, auparavant, fait des descriptions soigneuses de « ce » dont on parle et de
« comment » cela fonctionne.
Ceci nous amène à notre seule recommandation. Nous suggérons que les thérapeutes centrés sur le solutions et les autres, lorsqu’ils entendent des versions différentes de la rumeur sur la thérapie centrée sur les solutions, posent deux questions à
propos de ces histoires : Comment la thérapie centrée sur les solutions est-elle définie au sein de ces histoires, quel est le sujet de ces histoires ? Et, ces histoires sont-elles des descriptions satisfaisantes de la façon dont la thérapie centrée sur les solutions est pratiquée ? Les thérapeutes centrés sur les solutions pourraient soulever un
peu différemment ce dernier point, en demandant : « Est-ce que cette histoire décrit
de manière satisfaisante les détails concrets de ce que je fais en tant que thérapeute
et de ce que font mes clients en retour ?». Après avoir obtenu des réponses correctes
à ces questions, il est bien possible que les thérapeutes considèrent que poser les
questions du « pourquoi » n’est vraiment plus nécessaire.
Cette stratégie n’aboutira pas à des réponses définitives et irrévocables, mais elle
pourrait favoriser l’émergence de réponses utiles. Ces dernières aident les thérapeutes (et les autres) à donner du sens aux pratiques réelles et fondamentales de la
thérapie centrée sur les solutions. C’est suffisant pour nous.
Traduction Marie-Christine Cabié
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[*]
Nous remercions Insoo Kim Berg, Courtney Marlaire, et les lecteurs anonymes de
Family Process
pour leurs commentaires sur un premier jet de cet article. Nous pouvons dire maintenant publiquement que ce projet était une idée d’Insoo. Elle a organisé une rencontre, nous a convaincu d’écrire un
article sur ce sujet, et ensuite disparut afin de nous laisser faire seuls tout le travail.
[**]
Professor of Sociology, Department of Social and Cultural Sciences, Milwaukee, Wisconsin.
[***]
Senior Research Associate, BFTC, Milwaukee, Wisconsin.
[1]
Il s’agit d’un travail publié d’abord en Allemagne en 1935.
[2]
Note du traducteur : les exceptions correspondent aux moments dans la vie des clients au cours desquels les problèmes ne se produisent pas ou se produisent de manière atténuée.