2001
THÉRAPIE FAMILIALE
Recension
La conjugalité / Le nouveau défi amoureux
Christine Vander Borght
Paul JONCKHEERE
Collection Emergences
Editions l’Harmattan,
Paris, février 2000
Nous lisons, dans la postface du beau livre de Paul Jonckheere, qu’en amour, la
liberté est l’exigence première pour qu’apparaisse l’essentiel : liberté intérieure,
liberté des consciences, liberté des idées (p. 205). Ce souffle éclaire les questions
que se pose l’auteur à propos de ce qu’il appelle le nouveau défi amoureux, rêve
inlassablement poursuivi par les voyageurs de l’impossible que nous sommes, tous
et chacun d’entre nous, à notre manière.
Un moment de cet impossible voyage est le thème de cette approche phénoménologique. Paul Jonckheere le nomme conjugalité. Pour le dire franchement, ce titre
à lui seul m’aurait empêchée de me pencher sur ce livre, si le jeu du hasard et des
circonstances ne m’y avait amenée malgré moi; la conjugalité n’a pas bonne presse
dans notre époque postmoderne dans laquelle les sociologues relèvent la constante
baisse de la nuptialité et la hausse de la divorcialité. On nous explique d’ailleurs le
déficit d’institutions que ces phénomènes traduisent, ainsi que la recherche partagée
par les acteurs du couple, hommes et femmes confondus dans cette quête d’accomplissement de soi qui semble laisser si peu de place à l’Autre.
Le propos de notre auteur est justement de mettre en perspective cette singularité
des destinées, marquées par ses handicaps d’imperfections, d’incomplétudes, de
déterminismes et d’inconscient, avec ce qui ne cesse de caractériser le magnétisme
et le mystère des rencontres humaines : l’ouverture à l’autre, l’altérité, le passage du
« je » au monde du « nous ».
C’est au creux de ce paradoxe que naît l’esthétique de l’amour (p. 78) et sa force
tranquille (expression reprise d’Heidegger et citée par l’auteur): du romantique au
psychique, du mortel à l’infini, de l’amour de soi à l’être-ouvert à autrui, à
l’Aimé(e).
Car ce texte, fidèle à la méthode phénoménologique, est d’une grande richesse
en expression poétique, en citations philosophiques autant que littéraires, des présocratiques aux témoignages médiatisés, et en références rigoureuses à Levinas, Heidegger, Freud, Lacan, Binswanger, Kristeva, pour ne citer que ceux/celle-là.
Mais qu’en est-il donc de la conjugalité ? Aventure risquée et précaire, nous dit
l’auteur, en perpétuelle oscillation et prise dans une insoutenable tension, et cependant pari de fidélité et de fécondité qui traversent le temps, s’installent dans la durée
et nous mènent vers l’infini du projet humain.
Ces trois dimensions sont largement explorées. La fidélité, à travers l’établissement d’une connivence, définie comme le sentiment d’être tous deux « jetés » dans
le silence de l’Univers, en n’ayant pas de réponse toute faite au sens de la vie et de la
mort, mais en ayant pour foncières possibilités celles de penser, de parler et d’aimer
(p. 44).
La durée, à travers la construction d’un monde partagé, dans lequel
l’espace/temps du Nous-deux se déploie, accueille et abrite une promesse d’éternité.
La fécondité, enfin, d’abord évoquée pour les couples jeunes en âge, comme
ouverture à l’enfant, création naturelle d’un autre être, en termes de coresponsabilité, lieu de sollicitude et de respect pour l’Etranger, mais présentée également
comme une échappée dynamique du processus amoureux, c’est-à-dire son excédence même, son déploiement d’essence (p. 120).
C’est donc un livre qui nous donne les mots pour exprimer, et reconnaître en
nous, la force du sentiment amoureux, la magie opérée par la présence de l’Aimé(e),
cet autre qui nous oblige et nous interpelle, tout à la fois objet de désir, de concupiscence et de transcendance (p. 70).
Bien sûr, pour que le couple advienne, il y a des conditions favorables. Elles sont
essentiellement de trois catégories : intrapsychiques, sociologiques et esthéticoéthiques. Je ne soulignerai ici que celles qui relèvent de la première catégorie intrapsychique parce que là encore, Paul Jonckheere fait preuve d’une éclairante créativité, fondée sur son approche clinique. Il nous parle alors d’incarnation, de
domiciliation, de jouissance de la mère, d’injonctions du père, d’identification. De
belles pages sur le sourire et le langage ponctuent la trajectoire constitutive du sujet
qui, nous dit l’auteur, garde le dernier mot (p. 192) de toute relation amoureuse et
peut alors connaître le frémissement, l’ivresse de se sentir appelé et aimé, jouissance d’être là, avec l’Autre, dans la clairière du monde (p. 149).
Nul plaidoyer pour le mariage ni aucune méfiance pour d’autres modèles amoureux dans cet essai, même si les références religieuses – ne serait-ce que celles qui
soulignent la dimension sacrée de l’engagement conjugal – trament le texte de ce
livre.
Gageons que les « nouveaux couples » récemment pacsés et anciens amants, y
trouveraient une nouvelle inventivité pour conjuguer le verbe aimer et dépasser le
désarroi salutaire des vérités détrônées (démythifiées) sur l’avenir du couple.
Ce livre intéressera tout clinicien confronté à la clinique des couples, donc à la
compréhension de ce qui fonde un pacte d’alliance amoureuse, et plus particulièrement, un engagement d’amour associé au projet conjugal.