2002
THÉRAPIE FAMILIALE
Le temps familial, une question de rythmes ?
Réflexions épistémologiques et cliniques
Anne Courtois
[*]
CAPP, Faculté de Psychologie U.C.L Place C. Mercier, 10 B-1348 Louvain-la-Neuve
La
dimension temporelle a, pendant de longues années, été complètement évacuée par les différentes écoles
de thérapie familiale. Aujourd’hui, l’histoire du groupe familial, l’évolution dans le temps de la relation
thérapeutique est prise en compte. Cependant, le temps familial est encore peu théorisé en tant que tel.
Dans cet article, nous tenterons de combler cette lacune. Le temps familial émerge de l’articulation de différentes temporalités: individuelle, groupale et sociétale. Classiquement, cette articulation est appréhendée par l’idée de cycle individuel, familial, intergénérationnel. Au-delà, nous proposons de réfléchir à la
notion de rythme et à leur ajustement pour ouvrir de nouvelles pistes cliniques et de recherche.Mots-clés :
Temps familial, Changement, Cycle, Rythme, Synchronisation.
Temporality
has long been completely neglected by the different family therapy approaches. Currently, familial group
history and the temporal evolution of the therapeutic relationship are taken into account. Family time as
such, however is still little theorised. In this paper, we will attempt to remedy this gap. Familial time
comes out of the articulation of different temporalities: individual, group and societal temporalities.
Typically, this articulation lies on the idea of individual, familial and intragenerational cycles. Beyond
that, we suggest investigating the notion of rythm and its adjustement in order to open up new clinical and
research opportunities.Keywords :
Familial time, Change, Cycle, Rhythm, Synchronization.
Durante muchos años, la dimensión temporal ha
sido ignorada por las diferentes escuelas de terapia familiar. Hoy, la historia del grupo familiar, la evolución en el tiempo de la relacion terapéutica es tomada en euenta. Sin embargo, el tiempo familiar en si
mismo esta aun poco teorizado. En este artículo, trataremos de llenar ese vacio. El tiempo familiar emerge
de la articulación de diferentes temporalidades: individual, grupal y de la sociedad. Clasicamente, esta
articulación es aprehendida a partir de la idea de ciclo individual, familiar, intergeneracional. Nosotros
nos proponemos reflexionar sobre la nocion de ritmo y sobre su ajuste para abrir nuevas pistas clinicas y
de investigación.Palabras claves :
Tiempo familiar, Cambio, Ciclo, Ritmo, Sincronizacion.
Le « temps » est un concept multiforme qui, depuis l’antiquité, fait l’objet d’une
vaste littérature dans des champs aussi différents que la philosophie, la phénoménologie, l’anthropologie, la psychologie. Au niveau des études sur la famille, par
contre, le temps a longtemps souffert d’un manque conceptuel; cette notion est
encore peu définie en tant que telle par les systémiciens.
Lorsqu’elle est abordée, la notion temporelle se confond soit avec l’histoire du
groupe familial, les échéances du cycle de vie collectif et individuel, soit avec l’évolution dans le temps de la relation thérapeutique.
Nous souhaitons dans cet article apporter notre contribution à ce champ encore
peu exploré. Cette réflexion s’inscrit dans une recherche plus vaste qui veut modéliser les processus à l’œuvre dans les passages de la vie des familles en s’appuyant
sur l’idée ancestrale du rite de passage
[1]. Notre intérêt est avant tout clinique et thérapeutique. Les personnes, les couples, les familles qui nous consultent dans un
Centre de Santé Mentale le font le plus souvent aux moments-charnières de leur
vie, aux moments de passage (la naissance d’un enfant, une séparation, le départ du
jeune du domicile, …). Les symptômes que présente un des membres de la famille
sont souvent le signe d’une difficulté de réorganisation de l’ensemble du groupe,
d’un processus qui s’enraie. Le thérapeute, tel un maître de cérémonie, peut alors
aider à relancer un processus bloqué, à redynamiser un système familial figé, un
temps arrêté.
Nous proposerons dans une première partie une incursion dans l’histoire de
notre discipline, la systémique, pour décoder les sens que les auteurs ou écoles attribuent au temps. Pour les pragmaticiens de la communication, le temps est « suspendu », les interventions se déroulent dans l’ici et maintenant et l’histoire de la
famille n’est pas prise en compte. Le passage de la cybernétique de la première
génération à la cybernétique de la deuxième génération provoque un saut épistémologique, en réintroduisant dans les thérapies la dimension temporelle. Mais les
modélisations de l’époque s’appuient sur des théories éloignées de la clinique.
L’apport du constructivisme, appelé aussi la cybernétique de la troisième génération, ouvre des perspectives plus cohérentes avec la réalité des familles dans la prise
en compte du temps dans les thérapies et dans sa définition même.
Dans une deuxième partie, nous discuterons du temps familial en tant qu’objet
spécifique et en proposerons une nouvelle approche. Le concept de temps est un
concept multivoque, multiforme, éclaté qu’il est intéressant de déconstruire en différentes temporalités. Celles-ci renvoient à des dimensions de l’humain différentes
mais reliées. En effet, les temps individuels, groupaux et sociétaux sont en perpétuelle interaction les uns avec les autres. Au cœur du temps réside le rythme. Une
voie prometteuse mais encore peu développée est celle qui interroge la synchronie
ou l’asynchronie des différents rythmes entre eux.
I. Le temps familial, apport des différentes écoles thérapeutiques
Les cliniciens attribuent au temps familial des sens différents, en fonction de
leurs modèles théoriques et des paradigmes de référence. Les écoles thérapeutiques
proposent différents modèles du changement thérapeutique. Ils posent ainsi, indirectement, la question du temps et des processus de changement au sein de la
famille. Nous chercherons à inférer ces conceptions souvent implicites.
1. La cybernétique de la première génération (le paradigme homéostatique)
Les premières écoles systémiques rejettent l’explication causaliste et privilégient l’observation des interactions dans l’ici et maintenant, un peu en réaction à la
psychanalyse qui, selon elles, ne s’intéresse qu’aux origines de la maladie. Les premières modélisations se réfèrent au concept de système fermé. Ainsi, D. Jackson et
J.H. Weakland (1957,1961) décrivent la famille comme un système homéostatique
activé par des rétroactions négatives. Le thérapeute est extérieur à la famille. Il
intervient par des prescriptions ritualisées ou par des connotations positives, pour
provoquer un changement dans le système familial.
P. Watzlawick et ses collègues de Palo Alto (1972,1975) n’intègrent pas le
temps dans les thérapies, mais bien une théorie du changement. Ils proposent un
modèle de la permanence et du changement, inspiré de la théorie des groupes et de
celle des types logiques de Russel pour rendre compte de leurs expériences en thérapie brève. Ils distinguent le changement de premier ordre du changement de
deuxième ordre. Le changement de premier ordre est un changement dans un même
registre comportemental : il se produit à l’intérieur d’un système qui lui-même reste
inchangé. Le changement de second ordre transcende, quant à lui, un système donné
ou un cadre de référence et constitue le passage d’un niveau logique à un autre. Il est
constitué par un changement de cadre de référence et par une modification des
règles de fonctionnement interne. P. Watzlawick et ses collègues de Palo Alto proposent d’appliquer des techniques de changement de deuxième ordre aux familles
qui consultent, en s’attaquant aux effets des comportements problématiques (au
« quoi ») plutôt qu’aux causes (au « pourquoi ») par des techniques diverses (de prescription, de recadrage, …). Mais telle qu’elle est définie par ses fondateurs, cette
modélisation à deux niveaux n’intègre pas véritablement la perspective temporelle,
elle représente plutôt le passage d’une forme spatiale à une autre.
M. Selvini-Palazzoli et ses associés de Milan (1988) introduisent la dimension
temporelle lorsqu’ils théorisent un modèle diachronique en six étapes pour expliquer le surgissement de la psychose dans une famille. L’axe diachronique présuppose une succession coordonnée de comportements interactifs, de jeux pathogènes
répétitifs. Ce modèle diachronique s’articule à un modèle synchronique qui permet
de se représenter une photo des jeux familiaux. La conception du temps, dans cette
approche, est celle d’un temps calendrier : les thérapeutes de l’Ecole de Milan investiguent tous les événements clés qui précèdent et entourent l’apparition d’un symptôme et c’est cette chronologie qui leur sert de fil conducteur pour démêler et pour
dévoiler les jeux familiaux. Pour L. Hoffman (citée par E. Goldbeter, 1999), les stratégies des associés de Milan sont orientées, en même temps, à la fois vers le passé et
le futur et semblent réunir ces deux dimensions temporelles (collapse time). M. Selvini (1995) et ses collaborateurs remettent aujourd’hui en question l’approche stratégique orthodoxe étudiée pendant quinze ans; ils réintègrent les quatre dyades
transgénérationnelles et prennent en compte les relations des parents du patient avec
leurs propres parents (voir l’approche trigénérationnelle).
2. La cybernétique de la deuxième génération (le paradigme évolutionniste)
L’apport de la cybernétique de la deuxième génération introduit une véritable
rupture épistémologique en systémique. Une des notions-clés introduite par Von
Foerster (1981) est celle de système observant. Cet auteur affirme que l’observateur
entre dans la description de ce qui est observé de sorte qu’il n’y a pas d’objectivité
possible. L’unité thérapeutique devient une unité constituée à la fois de l’observant
et de l’observé. Un autre apport de ce courant est la mise en évidence de l’irréversibilité du temps dans les systèmes complexes en déséquilibre ou en état instable.
Y. Prigogine (1981,1982), par ses travaux sur la thermodynamique du non-équi-libre, constitue une référence en la matière. Selon Y. Prigogine, l’équilibre d’un système n’est jamais statique, mais dynamique, exposé à des fluctuations. Le système
évolue sans cesse et finit par atteindre un point de « bifurcation » ou de « catastrophe », c’est-à-dire un point à partir duquel certaines fluctuations ne sont plus
amorties, mais amplifiées par le biais des processus de rétroaction positive. Cette
fluctuation représente l’élément aléatoire, la part de hasard. À partir du seuil critique, le système quitte spontanément son état stationnaire, il y a émergence d’une
nouvelle structure auto-organisée qui correspond à un plus haut niveau d’organisation, tant à l’intérieur du système qu’en relation avec son environnement.
Dans les années 1980, des chercheurs et des cliniciens comme Rabkin (1972,
1976) et L. Hoffmann (1980) dans les pays anglo-saxons, P. Dell (1982), M. Elkaïm
à Bruxelles et l’équipe du Professeur Kaufmann à Lausanne, proposent, à la suite de
ces travaux, différentes théories du changement familial. Par analogie, ils observent
que les systèmes humains, tout comme les systèmes physico-chimiques, croissent
vers plus de complexité et qu’ils le font par petites fluctuations de manière plutôt
aléatoire. Ces théories rendent toutes une place importante au temps et à l’histoire
du système familial et/ou thérapeutique; elles mettent aussi le hasard au premier
plan puisque, dans cette optique, il est impossible de savoir à l’avance, parmi ces
multiples fluctuations, celle qui sera amplifiée pour un même paramètre. Nous présenterons quelques-unes de ces théories qui nous paraissent encore avoir un retentissement aujourd’hui.
G. Ausloos (1995), dans la mouvance de Y. Prigogine et de Ashby (1960), réfléchit plus particulièrement aux notions de crise et de chaos. Pour G. Ausloos, la
notion de catastrophe correspond à certains phénomènes cliniques auxquels les thérapeutes sont confrontés (ex. une tentative de suicide, une fugue, …). Le chaos est à
la fois synonyme de désorganisation, de destruction et de réorganisation, de création, d’innovation. L’auteur propose d’intégrer ces nouvelles connaissances dans les
thérapies. L’important, pour le thérapeute, est non plus de contrôler les conséquences de ses interventions, mais plutôt d’utiliser les phénomènes imprévus, de
lâcher prise pour être plus disponible à la créativité, à l’innovation, à la souplesse.
L. Hoffmann (1983) propose une théorie du changement discontinu : aux changements discontinus est associée une forme de communication particulière qui est
l’injonction paradoxale et le simple lien. Cette injonction agit comme une boîte à
sudation : elle signale qu’un changement dans les transactions de la famille est imminent. Cette injonction a la vertu de bloquer les formes d’interactions existantes. Elle
augmente le stress et la pression nécessaires pour provoquer un saut créatif, c’est-à-dire un changement de deuxième ordre. La personne qui fait l’objet d’une injonction
paradoxale est dans une situation de dilemme. Elle ne peut répondre correctement aux
deux ordres sémantiquement opposés que lui envoie l’émetteur. L. Hoffmann appelle
cette injonction paradoxale un « simple lien », dans la mesure où il ne dure pas et où,
lorsque le changement a lieu, il est récompensé par l’environnement. L. Hoffman relie
ce processus au passage d’une étape à une autre de la vie, à la fois comme émergence
du temps et charnière entre deux temporalités. Mais l’auteur ne développe guère cette
importante question qui situe le changement dans un contexte plus large.
M. Elkaïm et son équipe (M. Elkaïm, 1982,1985, M. Elkaïm et al., 1988) développe, à la suite de ces travaux, le concept de singularité. Le système a une histoire
singulière qui contribue à son identité et qui participe à la détermination du type de
changement pouvant apparaître dans son évolution. Un système ouvert en période
de déséquilibre est capable, dans des conditions appropriées, d’évoluer vers différents modes de fonctionnement, mais le choix entre les différents « modes » dépend
de l’histoire du système. Les singularités sont propres aux membres de la famille
comme au thérapeute et c’est l’assemblage de ces particularités hétérogènes qui
peut soit bloquer un système, soit lui permettre de changer. Le thérapeute doit
reconnaître ces singularités pour pouvoir les amplifier jusqu’à provoquer, dans le
système, un changement qualitatif. L’auteur s’implique dans cette recherche en utilisant les sentiments qui naissent en lui dans les séances thérapeutiques. En effet,
pour lui, les émotions ressenties ont une fonction par rapport au système même
duquel elles émergent; elles indiquent des thèmes communs au thérapeute, à la
famille, au réseau plus large, qui doivent être questionnés.
Ces théories ont marqué leur époque car elles ont introduit les notions-clés de
hasard, d’imprévisibilité, d’alternative. Elles ont permis de relativiser l’impact et le
pouvoir du thérapeute qui ne peut organiser et prévoir un changement en dehors de
la singularité de chaque famille. Dès lors que l’effet de l’influence du thérapeute est
reconnue et qu’elle est prise en compte, l’accent de la thérapie temporelle bascule.
Le passé devient moins important, ce qui se met à compter, c’est le présent. Ces
théories, cependant, font référence à un temps monochrone, irréversible, éloigné de
la réalité des familles. Le passé, le présent et le futur sont pensés dans la linéarité
avec l’idée d’un avant, d’un pendant et d’un après. La plupart d’entre elles ne seront
pas suffisamment mises à l’épreuve de la clinique et certaines seront abandonnées
quinze ans plus tard.
3. Vers la cybernétique de la troisième génération
a) L’approche trigénérationnelle
Dès les années 1980, se développe l’approche trigénérationnelle qui tient compte
de la « dimension historique évolutive du système avec lequel le thérapeute est en
interaction » (M. Andolfi, 1987, p. 122). Dans ce courant, les deux dimensions, verticale et horizontale, sont liées. La première dimension, verticale, représente les relations qu’ont les conjoints avec leur famille d’origine et l’autre dimension, horizontale, représente les relations actuelles : conjugale, fraternelle... Ce courant fait l’objet
de nombreux écrits. Nous retiendrons ici deux des auteurs qui l’ont influencé.
Pour M. Andolfi (1990,1995), les expériences du passé exercent une influence
sur les relations au présent. Des relations avec les membres de la famille d’origine
dénuées de tension permettent de faire des choix plus libres au niveau conjugal,
parental. À l’inverse, les dilemmes non résolus dans le passé vont se répercuter sur
les relations actuelles en provoquant blocage et souffrance. Dans cette optique, le
thérapeute ne se limite pas à établir la chronologie objective des événements, mais il
cherche à mettre en évidence les éléments subjectifs (attentes, souvenirs, …) qui
rendent indispensable la prise en considération de la dimension vécue du temps.
M. Mc Goldrick, M. Heiman et B. Carter (1993) complexifient la modélisation
d’Andolfi en proposant une perspective du développement humain qui intègre le
contexte des relations familiales multigénérationnelles, mais aussi le contexte social
et culturel. Ces auteurs proposent une modélisation du cycle de vie qui inclut trois
niveaux : individuel, familial et culturel et deux axes : historique (l’axe vertical) et
développemental (l’axe horizontal). Pour la personne, l’axe vertical inclut l’héritage
génétique et l’ensemble des caractéristiques qui lui sont propres. L’axe horizontal
est celui du développement émotionnel, cognitif et physique. Dans le domaine familial, l’axe vertical inclut l’histoire de la famille, les modèles relationnels transmis de
génération en génération, spécialement à travers le mécanisme de triangulation
émotionnelle (M. Bowen, 1978). L’axe horizontal inclut les événements développementaux prévisibles et les événements imprévisibles qui peuvent perturber le cycle,
comme une mort prématurée, la naissance d’un enfant handicapé, une maladie, la
perte d’un emploi... L’interaction de ces deux axes et la manière dont ils interagissent ensemble peuvent soit amplifier les difficultés inhérentes au cycle de vie, soit
les atténuer.
Les auteurs ajoutent une troisième dimension, culturelle et sociale. Dans le
domaine culturel, l’axe vertical inclut l’histoire de la culture, les archétypes et les
croyances partagées et, en particulier, la transmission des traumatismes de tout un
peuple comme celui de l’Holocauste des Juifs. L’axe horizontal comprend, quant à
lui, les contextes culturel, social et économique qui ont un impact sur les familles
aux moments charnières de leur cycle et/ou de l’histoire. Ils proposent d’étudier la
répercussion des éléments culturels, raciaux, religieux, sur la manière dont la
famille négocie les transitions d’une étape à l’autre du cycle car cette dimension est
peu étudiée à l’heure actuelle.
Cette approche privilégie l’ouverture du champ thérapeutique aux dimensions
diachronique (verticale) et synchronique (horizontale). L’idée d’élargir l’unité
d’observation à la famille trigénérationnelle, mais aussi l’idée que cet élargissement
n’est pas limité, tant horizontalement que verticalement, permettent au thérapeute et
à la famille d’opérer de véritables « sauts temporels ». Cette remémoration, puis
réélaboration peut modifier des significations construites par la famille et reproduites avec une très grande rigidité dans des situations de stress.
b) L’approche narrative
Dans les années 1990 un certain nombre d’auteurs inspirés par le constructivisme
(T. Anderson, 1987, K. Gergen, 1985) critiquent le paradigme cybernétique. Pour eux,
des modélisations en termes de langage comme « l’histoire », la « conversation » ou le
« récit familial » conviendraient mieux pour conceptualiser la thérapie familiale. En
effet, c’est en passant par la langue et le dialogue que des significations sont
construites. Elles sont co-construites par les membres de la famille et par le thérapeute.
Les thérapeutes proches ou faisant partie de ce mouvement (L. Boscolo,
P. Bertrando, 1993) montrent comment le dispositif thérapeutique offre un cadre pour
structurer et reconstruire l’histoire racontée par le client. Ils suggèrent d’utiliser des
questions concernant aussi bien les événements passés que futurs, ce qui permettrait
de faire émerger de nouveaux récits sur l’histoire familiale, de donner un sens nouveau aux événements du passé pour élaborer différemment le présent et le futur. Dans
un premier temps, le client apporte son histoire tout en la réécrivant déjà. Le thérapeute a la mission de réécrire et de traduire celle-ci. Et, dans un troisième temps, l’histoire est écrite par deux auteurs qui collaborent. « Ce qui est important ici, c’est la
relation de collaboration, entre le client et son thérapeute, qui s’instaure pendant
qu’ils s’efforcent de développer des formes de narration qui aident le client à sortir
du courant ou de la crise permanente » (K.J. Gergen, J. Kaye, 1998, p. 86). La
reconstruction conjointe par le patient et le thérapeute de l’histoire du patient, l’exploration de sens multiples ouvrent de nouvelles voies d’actions plus adaptées.
Dans le même ordre d’idées, des auteurs comme D. Fried Schnitman et
S. I. Fuks (1995) font une relecture de la notion de crise. Ils quittent le point de vue
strictement pragmatique pour considérer la crise dans une perspective culturelle.
Ces auteurs lient la crise et sa résolution à une réélaboration des systèmes de
croyances de la famille, tout en insistant sur la nécessaire remobilisation des émotions qui y sont liées. La crise signe une diminution ou une perte du consensus familial autour des mythes, rites, présuppositions, scripts. La famille doit rendre du sens,
réécrire des scénarios partagés, concernant les événements stressants et le type de
solution à adopter. Le contexte thérapeutique permet alors la déconstruction par la
famille de ses mythes, valeurs, croyances, et l’exploration par les membres de la
famille d’une série d’alternatives. Il permet l’élaboration de nouvelles significations
et de nouveaux comportements et règles. Ce processus de construction de la réalité
organise le champ et produit un cadre dans lequel le chaos peut devenir créatif.
Le temps est alors fonction de la façon dont les membres de la famille, le thérapeute construisent la réalité, il peut être considéré comme la représentation des relations, bien plus que comme une entité externe. Le temps est vu comme un phénomène récursif : le passé et le futur n’existent pas en tant que tels. Le passé est celui
que l’on construit au présent, il s’agit d’un récit biographique ou d’un récit familial
et la projection dans le futur se passe aussi dans le présent.
II. Le temps familial, à la recherche d’une définition
1. Le temps, une « mosaïque » de sens et de formes
Le concept « temps » n’est pas univoque, il fait l’objet de théories contradictoires. Tel un prisme, il renvoie à de multiples facettes.
« Loin d’être une constante
immuable, comme le supposait Newton, le temps est un agrégat de concepts, de phénomènes, de rythmes recouvrant une large réalité » (E.T. Hall, 1984, p. 23). Cet
auteur distingue neuf types de temps (le temps sacré et le temps profane, le temps
physique et biologique, le temps des horloges et le temps vécu, le méta-temps, …)
qu’il classe dans un « mandala »
[2] pour en montrer la complexité et le caractère paradoxal des combinaisons. P. Ricoeur ajoute l’idée d’un tiers temps ou d’un « grandtemps » dont la fonction est de régler le temps des hommes vivant en société sur le
temps cosmique. Ce grand-temps instaure une scansion du temps en ordonnant les
uns par rapport aux autres des cycles de durée différente, les grands cycles célestes,
les récurrences biologiques, les rythmes de la vie sociale et ceux des individus.
Sans entrer dans une discussion détaillée de ces différents temps et de la manière
dont ils s’organisent entre eux, nous choisissons de déconstruire le concept
« temps » en deux plans.
Sur un premier axe, synchronique, il est possible de distinguer le temps individuel, le temps groupal et le temps culturel. Ces différents temps renvoient à des
expériences du temps complémentaires, mais ils sont approchés par des disciplines
différentes. Les phénoménologues se sont intéressés au temps individuel. Le temps
vécu est un temps subjectif, il renvoie à l’expérience interne du temps, à la
conscience qu’en a le sujet. Ce temps est relatif et renvoie à la distorsion de la sensation temporelle. Le temps semble étendu dans les situations d’urgence, lorsque,
par exemple, quelqu’un pense qu’il va mourir; le temps, à l’inverse, se comprime
dans les moments de bonheur intense. La sensation du temps qui passe ou qui ne
passe pas est propre à la personne, à son humeur, à son état psychique, au contexte
dans lequel elle se trouve. La personne dépressive vit un temps étiré, qui ne passe
pas. Ce temps vécu est en résonance étroite avec le temps objectif. Le temps objectif est, quant à lui, entièrement construit par l’homme en référence à des marqueurs
extérieurs à lui. Il est mesuré par convention et en référence à certains phénomènes
récurrents et/ou irréversibles dans la nature (les mouvements du soleil, les cycles
lunaires, la longueur d’onde d’une radiation...), à l’aide d’instruments de mesure. Le
temps vécu et le temps chronique des calendriers peuvent s’harmoniser ou, au
contraire, être en complète dissonance l’un avec l’autre.
Les sociologues montrent comment des systèmes sociaux comme le monde des
loisirs ou celui du travail, des institutions comme l’armée ou l’école, produisent leur
propre organisation du temps. Dans la mesure où la personne se construit au carrefour de différents contextes, elle existe avec différents horizons temporels. Elle
apprend à coordonner ses propres rythmes temporels avec ceux des personnes avec
lesquels elle interagit, tout en s’harmonisant au temps flexible ou rigide de chaque
institution qu’elle côtoie.
Le temps, en tant qu’organisateur culturel, est étudié par les anthropologues. Le
temps culturel modèle la perception des phénomènes et influence les actions des
individus comme des groupes. Ainsi, E. T. Hall (1984) montre comment la tradition
de pensée occidentale privilégie un temps « linéaire », « continu », « monochrone », à
la différence par exemple de la culture arabe ou latine qui privilégie un temps
« polychrone ». L’organisation monochrone du temps considère que les événements
prennent successivement place les uns après les autres, ce qui aboutit à accorder
beaucoup d’importance aux procédures et aux programmes au détriment, par
exemple, de la qualité et de la pluralité des relations sociales. Cette prédilection
occidentale pour un temps monochrone conduit aussi à condamner le passé et à
mettre l’accent sur l’avenir, synonyme de changement et de réussite, alors que des
cultures traditionnelles, chinoise ou méditerranéenne, mettent l’accent sur le passé
et la continuité avec ce passé. Cette conception du temps entraîne, dans notre
société, une conception assez tronquée du passé et du futur.
Les trois temporalités évoquées ci-dessus renvoient à des dimensions de
l’humain, différentes mais indissociables les unes des autres. Les temps individuels,
groupaux et sociétaux sont liés les uns aux autres et sont en perpétuelle coévolution. « Chaque terme séparé n’existe que dans le contexte des deux autres termes et
à son tour devient une partie du contexte pour chacun des autres termes » (L. Boscolo, P. Bertrando, 1993, p. 59).
Dans le domaine diachronique, il est habituel de distinguer le passé du présent et
du futur. Si le passé et le futur semblent des dimensions temporelles plus faciles à
saisir, le présent, en lui-même, est difficile à définir car il est éphémère et n’existe
qu’à l’état de souvenir ou de projet. Cette idée est très explicite dans l’étymologie
du mot présent : le mot est dérivé du latin praesens qui qualifie la personne ou la
chose qui est là, d’où, avec une notion temporelle, ce qui est actuel, immédiat
(Robert, A. (dir), 2000, p. 2919). Les dimensions temporelles des passé, présent et
futur sont classiquement représentées sur une flèche du temps dans une perspective
linéaire. Or, une représentation en boucle nous semble mieux rendre compte de
l’expérience du temps individuel ainsi que du temps familial. C’est dans le présent
que nous nous remémorons des traces inscrites dans notre mémoire et reconstruisons le passé. Et c’est à partir de ces traces inscrites, gardées en nous, que nous pouvons nous projeter dans le futur, nous ouvrir sur la possibilité de l’avenir. L’absence
de circulation entre ces dimensions apparaît clairement dans la psychopathologie.
2. Le temps familial
a) Un emboîtement de cycles
Dans la suite de cette réflexion, nous aborderons la spécificité du temps familial
en nous appuyant sur le concept de cycle, puis sur celui de rythme.
Le temps familial émerge de l’articulation de plusieurs temporalités. La famille
possède une architecture temporelle, avec de nombreux niveaux d’interaction intégrés les uns aux autres (M. Andolfi, 1987, J. Miermont, 1988, P. Fontaine, 1992).
Alors que la notion de temps familial ne figure pas dans les deux dictionnaires
systémiques de langue française, celle de cycle est, par contre, reprise. L’idée de
cycle (« suite de phénomènes se renouvelant dans un immuable sans discontinuité »)
évoque à la fois l’irréversibilité du temps et l’idée de périodicité. Des micro-cycles
organisent les rituels et les routines de la vie familiale du lever jusqu’au coucher.
Chaque membre de la famille, enfant et adulte, poursuit un cycle de vie propre et les
cycles des différents membres de la famille interagissent les uns sur les autres.
L’organisation familiale a également un cycle propre, le cycle familial proprement
dit, qui est une notion développée par de nombreux psychothérapeutes familiaux
dans les années 1970. Enfin ces cycles s’insèrent dans des cycles intergénérationnels qu’ils modifient en retour. Ces cycles sont influencés par des macro-cycles économiques, politiques, sociaux, religieux. Et ils entrent en résonance avec les
rythmes cosmiques (saisonniers, …). Ces séries complexes de cycles entremêlés
dominent le comportement des individus, constituent la clé de voûte des relations
interpersonnelles et constituent à proprement parler le « temps familial ».
Le temps familial est d’abord balisé par des rituels. Par leur caractère stéréotypé
et répétitif, les rituels canalisent les échanges dans la famille et libèrent de l’énergie.
Comme le dit très joliment J. Van Hemelrijk(1999/1), le rituel est « une dilatation qui
se précipite dans le futur, qui inclut un lien par rapport avec ce qui va venir » (p. 18).
En permettant à l’individu et au groupe d’anticiper, il contient l’être et le groupe dans
sa marche vers l’inconnu, vers le futur. Dans des familles à problèmes ou lors de
phases critiques de la vie familiale, on constate un appauvrissement, voire une disparition des rituels. Mais il existe peu d’études empiriques qui montrent comment ces
rituels se construisent et/ou se déconstruisent dans le champ de la normalité.
L’idée que tout individu traverse différentes étapes tout au long d’un cycle de la
naissance à la mort est connue depuis l’Antiquité et fait l’objet de nombreuses théorisations. Les plus classiques d’entre elles reprennent l’idée de stades et de compétences à acquérir à chaque étape.
Le cycle familial est, certainement, la notion la plus théorisée en thérapie familiale. La référence directe au cycle familial, ainsi que ses implications cliniques,
apparaît en 1973 dans le livre de J. Haley et dans un article de M. Solomon, publié la
même année. Le concept est ensuite développé par différents auteurs : M. Bowen,
M. Erikson, V. Satir, S. Minuchin ainsi que par E.A. Carter et M. Mc Goldrick, Lee
Combrinck Graham. Le cycle de vie n’a de sens que replacé dans la trajectoire
propre de chaque famille. Les événements qui affectent la structure symbolique de
la famille sont plus déterminants dans le devenir de celle-ci que les changements
physiques dans la composition de la famille : l’entrée ou la sortie d’un membre de la
famille par une naissance, un mariage, un divorce, un décès.
Le cycle de vie doit aussi être replacé dans le contexte de la famille élargie en
envisageant la réciprocité des événements générationnels de plusieurs générations.
La répercussion des éléments culturels, raciaux, religieux, sur la manière dont la
famille négocie les transitions d’une étape à l’autre du cycle est une dimension qui
devrait mieux être étudiée. Il n’existe actuellement pas suffisamment d’articulation
entre les travaux des sociologues et ceux des thérapeutes familiaux.
La manière dont se construit le temps dans chaque famille renvoie à l’expérience
du temps propre à chaque famille. Les familles ne vivent pas le temps de la même
manière. Pour K. J. Daly (1996), les familles se structurent autour d’une orientation
préférentielle en termes de passé, de présent ou de futur. Les familles qui privilégient le passé accordent une importance plus grande à l’histoire et aux traditions,
elles s’appuient sur des expériences du passé, les réexpérimentent pour construire le
présent. Celles qui privilégient le présent se focalisent sur les expériences du présent
pour justifier leurs actions. Les familles orientées vers le futur accordent plus
d’importance à l’anticipation, la planification, la structuration des activités. Et ces
orientations temporelles changent au cours du cycle de vie de la famille. L’étape
médiane de la vie correspondrait à un temps plus accéléré que les étapes de la formation de la famille ou de la fin de vie, car le cumul des responsabilités et des tâches
au niveau du couple, de l’éducation des enfants, de l’investissement professionnel,
provoquerait en quelque sorte un rétrécissement du temps. Ces orientations temporelles différentes sont profondément influencées par les modèles culturels ambiants.
La conception de K.J. Daly (1996) de la famille post-moderne nous semble éclairante. La famille post-moderne, nous dit-il, est sollicitée par des forces centrifuges
et est comparable à un carrousel fou. Lorsque les forces centrifuges sont trop fortes,
les membres de la famille sont aspirés vers la périphérie et n’ont plus aucune prise
sur leur vie. Lorsque ces forces sont mieux contrôlées, la famille peut se recentrer
sur elle et s’apaiser. Elle doit sans cesse lutter pour ne pas être aspirée par les exigences des temps professionnel, de loisirs, … Elle doit négocier les activités partagées en famille et adopter des stratégies de contrôle du temps familial.
b) Le rythme au cœur du temps familial
La notion de rythme et la question de l’ajustement et de la synchronisation des
différents rythmes entre eux commence depuis peu de temps à être abordée. Pourtant, le rythme -« tout phénomène perçu ou agi auquel on peut attribuer au moins
deux des qualités suivantes : structure, périodicité et mouvement » – est l’essence
même du temps. Les trois dimensions qu’évoque l’idée de rythme renvoie à une tripartition : la structure serait de l’ordre de la cognition, la périodicité de l’ordre du
percept et le mouvement de l’ordre de l’affect. Cette dimension est véritablement la
matrice du temps familial : l’émotion du rythme passe par le corps avant sa prise de
conscience. E. Dessoy, avec l’idée de Milieu Humain, montre comment au niveau
de la famille les humeurs des différents membres entrent perpétuellement en
contact, créant une ambiance particulière. Cette ambiance évolue perpétuellement le
long d’un cycle qui donne forme et rythme au ballet familial (E. Dessoy, 1991).
L’importance de la synchronisation des différents rythmes entre les membres
d’une dyade ou d’un groupe est un facteur-clé dans la qualité des échanges entre les
personnes. Certaines personnes ont la capacité d’être synchrone avec autrui; certaines ont le pouvoir de casser et d’interrompre les rythmes d’autres individus. Cette
aptitude ou non à la synchronie interpersonnelle est à la fois propre à chaque individu, à sa famille et déterminée par la culture.
Lors de la formation d’un couple, les partenaires ont à ajuster leurs rythmes temporels, parfois opposés (lent ou rapide), pour construire un temps partagé. L’arrivée
d’un enfant bouleverse le rythme du couple ou de la famille. Le rythme de l’enfant et
ceux de la famille vont devoir se coupler. Les rituels remplissent un rôle-clé dans la
synchronisation du temps de chaque individu et de la famille. Lorsque les temps des
différents membres du système ne peuvent être synchronisés, un malaise apparaît
qui peut être source de pathologie. L’incapacité pour une mère de repérer les signaux
que lui envoie son bébé et d’y répondre de manière synchrone serait un des facteurs
explicatifs de la vulnérabilité du lien mère/enfant (D. Stern, T. B. Brazelton et
B. Cramer, 1991). La famille recomposée est aussi révélatrice de l’enjeu de cette
synchronisation. D’une part, les partenaires adultes adoptent un rythme relativement
rapide car ils sont soucieux de créer un nouveau lien conjugal en même temps qu’un
lien parental. Les enfants, de leur côté peuvent être dans un tout autre temps : le
temps du deuil de la famille d’origine, du conflit de loyauté entre un père et un beau-père, une mère et une belle-mère. Ils ont davantage besoin de temps pour s’adapter à
l’alternance de la vie auprès d’adultes (père, mère, belle-mère, beau-père, …) dans
deux familles différentes qui ont chacune des rythmes propres. Des études devraient
être menées sur cette question auprès des familles dites différentes; ces familles
n’existent en effet que par et dans la négociation des rythmes de chacun.
La diversité des expériences temporelles et la difficulté d’harmoniser les
rythmes sont plus abondamment conceptualisées dans le domaine de la psychopathologie. Une dysharmonie entre différents rythmes serait spécifique aux familles
« à difficultés ». G. Ausloos (1986), un des premiers, distingue deux types de
familles : les familles à transactions chaotiques et les familles à transactions rigides.
Les premières sont caractérisées par d’incessants changements et par l’absence de
règles stables, elles vivent un « temps événementiel », elles « produisent » plus fréquemment des membres délinquants. Les familles à transactions rigides vivent,
elles, « un temps arrêté », elles sont caractérisées par l’immobilité, la fusion du passé
et du futur et par l’impossibilité de projeter un changement dans l’avenir. G. Ausloos propose des dispositifs thérapeutiques qui prennent en compte ces différences.
P. Fontaine (1992), pour sa part, décrit chez les familles sous-prolétaires et du quartmonde un temps « chaotique », caractérisé par une absence de rythmes normaux,
une désorganisation, une « a-temporalité ». E. Delvin (1992) caractérise le temps
d’« immobile », de « figé », d’« arrêté » dans les familles qui subissent le contrecoup
de l’annonce d’un handicap chez un de leur enfant. Le passé s’écroule, la famille ne
peut plus se projeter dans le futur. B. Fourez (1992) décrit un « temps accéléré » chez
les jeunes en rupture de liens et les professionnels des structures d’urgence amenés à
s’en occuper.
J. Miermont (1997) observe une distorsion du cadre spatio-temporel dans les
familles comprenant un membre schizophrène, cadre qui ne serait pas constitué de
manière à permettre à ses occupants de résoudre des conflits.
III.En guise de conclusion, des perspectives cliniques
Dans ce texte, nous ne prétendons pas faire le tour de la question d’un problème
aussi complexe que celui du temps familial. Nous souhaitons apporter une contribution
personnelle et ouvrir des questions de recherche et de nouvelles pistes cliniques en
posant, comme objet d’étude spécifique, le temps familial et sa spécificité. Pour nous,
ce sont les cycles et les rythmes, ainsi que leur ajustement qui en constituent l’ossature.
Nous avons parcouru la littérature sur la question dans le champ de la systémique
et avons montré qu’en fonction des différentes écoles thérapeutiques et des paradigmes des auteurs, le temps a des sens différents. La cybernétique de la première
génération évacue l’idée même du temps dans le processus thérapeutique. Les
notions d’irréversibilité et de bifurcation temporelle propres à la cybernétique de la
deuxième génération ont indubitablement ouvert de nouvelles perspectives cliniques.
Mais la conception du temps sous-jacente aux différents modèles thérapeutiques
reste encore linéaire, éloignée de la réalité des familles, de leur histoire.
Le double apport des approches trigénérationnelles et du constructivisme ouvre
le champ à un temps plus circulaire, « éclaté » ou « transchronique » pour reprendre
les expressions d’A. Green (2000). La systémique renoue alors avec une conception
plus cyclique du temps qui fait partie de l’héritage immémorial de l’humanité. Cette
conception rend mieux compte de la complexité du temps familial, des télescopages
du passé dans le présent, des accélérations et décélérations du temps, de l’immobilisation de celui-ci : elle a des implications cliniques nouvelles.
Le thérapeute ouvre le champ thérapeutique à la verticalité et à l’horizontalité,
au passé et au présent de la famille. Il permet à la famille, en effectuant des sauts
temporels, de renouer et surtout de remobiliser au présent des événements du passé
pour construire l’avenir.
La manière dont il voyage dans ces dimensions est un facteur déterminant dans le
déroulement du processus thérapeutique : quand ou pourquoi privilégier un
travail dans le présent ou un détour par le récit de vie des membres de la famille ? Il
intègre également le triple niveau, individuel, groupal et sociétal : à quel moment et
en fonction de quels critères utiliser une lecture plus intrapsychique, interelationnelle
ou sociologique ? Comment penser les résonances entre ces différents niveaux ?
Il élabore avec les patients la structure temporelle du processus thérapeutique. Le
temps accordé par le thérapeute, sa disponibilité temporelle est une des conditions de
la réussite du processus thérapeutique. Cette disponibilité n’est cependant pas suffisante; en fonction de la spécificité de chaque thérapie, il projette et négocie avec les
patients une durée (traitement de crise, à moyen ou long terme,..) une périodicité (le
nombre de séances, leur espacement,..) mais aussi un mouvement au niveau de
chaque séance. La capacité du thérapeute de se synchroniser avec les patients est un
facteur tout aussi déterminant dans le décours d’un processus thérapeutique. Comment le thérapeute, par exemple, peut-il combiner son rythme propre et composer
avec les rythmes opposés des deux conjoints, lorsque l’un souhaite accélérer le temps
pour arriver à une prise de décision et à la rupture et l’autre ralentir le temps pour éviter cette même rupture ? Il va devoir imaginer avec le couple un cadre spatiotemporel jouant sur la durée, l’espacement des séances, le contrat thérapeutique,
l’ambiance, … qui permet aux uns et aux autres d’évoluer dans un relatif confort.
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[*]
Docteur en psychologie, Assistante à l’Unité de psychologie clinique (CAPP) de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Education et thérapeute familiale au Centre de Guidance – Université
Catholique de Louvain-la-Neuve, place du Cardinal-Mercier, 10,1348 Louvain-La-Neuve, Belgique.
[1]
Thèse intitulée : « De la pertinence du concept de rite de passage dans l’étude de la séparation précoce
famille-enfant : l’entrée de l’enfant à la crèche.
De la situation dynamique à la situation à risque »,
mars 2001, U.C.L.
[2]
Le mandala, dans le bouddhisme, est une représentation géométrique et symbolique de l’univers par
un schéma.