Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
94 pages

p. 35 à 46
doi: en cours

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Volume 23 2002/1

2002 THÉRAPIE FAMILIALE

Aspects psychosociaux de la dépression et du suicide

Maria Vignato  [*] Centro di Terapia Familiare Sistemica e di Ricerca Via Scrimiari 18/20 I-37129 Verona
Dans cet article l’auteur démontre à travers un exemple pratique comment le suicide peut prendre racine dans la dévalorisation et dans l’humiliation qu’un individu a subies pendant l’enfance de quelqu’un qui est une référence pour l’enfant.Mots-clés : Suicide, Perte, Famille, Enfants, Disqualification. Through a practical example, the author of this article demonstrates how one of the causes of suicide stems from the humiliation and devaluation endured by a child at a young age. The author also suggests that the adults whom the child considered as points of reference engendered these sufferings.Keywords : Suicide, Loss, Family, Children, Disqualification. En este artículo el autor demuestra con un ejemplo practico que una de las causas del suicidio pueda tener sus raíces en la desvalorización y en la humillación encajados en edad infantil por parte de adultos que son imagines de referencia para el niño.Palabras claves : Suicidio, Perdida, Familia, Hijos, Descalificación.
 
Introduction
 
 
En 1981 j’ai fait une recherche sur les « Aspects psychosociaux de la dépression infantile », pour ma thèse à l’Université Catholique de Milan. La dépression infantile et les suicides des enfants et des jeunes comme celui des personnes âgées sont liés à un sentiment de perte de « valeur » et/ou d’estime. Par exemple, ils ne se sentent plus ou ils ont cessé d’être des membres socialement et affectivement utiles du groupe.
Plus récemment, je suis intervenue sur le thème du fonctionnement de la conscience, j’ai parlé des phobies et du comportement « obsessionnel-compulsif » et ensuite de la « violence symbolique ». Dans les deux interventions, je faisais référence à la conception éthologique évolutionniste admirablement étudiée par Bowlby en 1989, Gilbert la même année, et aussi par Liotti et ses collaborateurs en 1994. Le point de départ de ces auteurs est la constatation que l’individu, pour construire son « Soi » et sa conscience, doit partir des circuits émotionnels innés (qu’il s’agisse d’attachement, de comportement sexuel, etc.). Pour moi, inné doit être pris dans le sens de l’évolution de l’espèce. Certains de ces circuits ne sont pas immédiatement à disposition du nouveau-né parce que son organisme n’a pas atteint le degré de maturation qui lui permettrait de les exprimer. Par exemple, le comportement sexuel doit attendre l’adolescence pour être exprimé.
De toutes les façons, les émotions, en tant qu’expériences subjectives, s’appuient sur la capacité de l’homme à avoir des interactions sociales, qui sont nécessaires à la survie, à l’adaptation et à l’évolution des primates.
Bowlby (1968) soutient que les émotions représentent les premières phases de l’activité mentale innée et inconsciente qui ne devient consciente qu’au moment de l’adolescence. Les autres primates, n’ayant pas le langage, ne peuvent exprimer clairement leurs émotions, bien qu’ils puissent parfois les exprimer analogiquement. Chez l’être humain, quand les émotions deviennent conscientes, elles deviennent des informations qui mettent en évidence le mode de relation qu’il choisit pour lui-même et pour les autres (Liotti et al., 1994).
Etymologiquement, émotion signifie e-motion du latin e-movere (mouvoir vers l’extérieur). Bien que l’émotion ne requière pas qu’on soit conscient d’elle, elle est néanmoins le premier processus physiologique qui peut non seulement devenir conscient, mais être la base de la conscience.
Ces observations de Bowlby (1989), étudiées ensuite sur le plan neurologique et psychologique, surtout en Italie et en Angleterre, se raccordent à la théorie éthologique évolutionniste (Liotti et al., 1994). Ces écoles ont étudié le développement ontogénique de la conscience chez l’enfant. Chez lui, la séquence du développement va du niveau inconscient du « savoir comment » au niveau conscient du « savoir que », construisant des règles sur le fonctionnement du monde. L’être humain sait que le monde fonctionne d’une « certaine manière ».
Les enfants relient progressivement le souvenir de faits épisodiques à d’autres faits, puis à des séquences de faits et ils prennent conscience qu’il s’agit du souvenir d’une expérience ponctuelle du passé, point de départ pour d’autres souvenirs et d’autres expériences. Dans le cas de Marika que nous allons décrire, nous soulignons la possibilité suggérée par Bowlby (1989) que le souvenir d’épisodes négatifs dans l’interaction entre l’enfant et ses parents soit tenu hors du champ de la conscience. Au début des entretiens, Marika s’appuyait en effet sur des connaissances sémantiques qu’elle et ses parents avaient idéalisées. Dans ces circonstances, le sujet tend à idéaliser la figure d’attachement, effaçant inconsciemment de la mémoire certains épisodes négatifs qui pouvaient disqualifier cet attachement. Plus tard le sujet devient adulte, puis parent, comme Marika. Si d’autres relations ne lui ont pas permis de réduire l’auto-imbroglio inconscient qui limite sa connaissance de soi, il peut établir avec son enfant le même mode de relation.
Mon opinion est que le suicide est lié à une « perte ».
Dans le cas de Marika, ses parents, et surtout le père, lui imposaient à travers la menace d’un abandon affectif, l’obligation de donner une signification positive à des expériences émotionnellement négatives. La connivence entre le père et le reste de la famille semblait évidente. Pour cette raison, l’idéalisation du père nous semblait plus qu’une défense face à des pulsions agressives. Il s’agissait d’un double lien, c’est-à-dire un jeu conflictuel, entre la tendance innée de l’enfant à chercher du réconfort auprès des figures d’attachement d’une part, et l’attitude dévalorisante des parents d’autre part. Des études récentes montrent que ces conditions peuvent se reproduire d’une génération à l’autre.
Dans d’autres cas, il y a aussi une perte au niveau social. En Italie, certaines circonstances politiques ou sociales peuvent limiter chez les jeunes le sentiment d’appartenance à des groupes ayant les mêmes idéaux de vie. Par exemple, les contrats à durée déterminée ont détruit le sentiment d’appartenance à la classe ouvrière, d’un bout à l’autre de la Péninsule. Donc le concept de perte ne concerne pas seulement la famille mais toute la jeunesse italienne.
 
La famille de Marika
 
 
Giuliana Prata et moi avons vu cette famille il y a quelques années. J’ai des cas plus récents dans lesquels les membres de la famille se sont suicidés ou ont fait de sérieuses tentatives de suicide, mais le nœud du problème est toujours le même, une perte importante. Ce sentiment de perte peut être lié à la mort d’une personne aimée, à un divorce, à une séparation, à la perte d’un travail, d’argent, de statut, de confiance en soi-même, d’estime, d’amis. Ici nous prendrons en considération seulement les pertes relationnelles liées à la famille.
Selon le vieux modèle, la famille est une ressource thérapeutique et, pour Framo (1988), « des forces transgénérationnelles cachées exercent une influence critique sur les relations intimes actuelles ».
Le cas que je vais exposer confirme ce que dit Framo : « les difficultés actuelles de couple, individuelles et parentales, sont (au même niveau que) des tentatives de réparation qui visent à corriger, à contrôler, à défendre, à essayer d’effacer des paradigmes relationnels vieux et dérangeants de la famille d’origine. Le choix de certaines relations intimes plutôt que d’autres, signifie l’effort de trouver des solutions interpersonnelles à des conflits intrapsychiques. Beaucoup de personnes ne « voient » pas leur partenaire ou leurs enfants tels qu’ils sont, car des fantasmes s’interposent et rendent impossible une vision claire : au fond, les personnes réelles et significatives ne sont que des images floues du passé, des aspects scindés de soi-même. Nous aidons nos patients à affronter des thèmes critiques avec les parents et les membres de la fratrie, pour situer leurs conflits actuels dans le contexte dans lequel ils sont nés. Tombe ainsi une partie des toiles d’araignée qui enveloppent les relations entre les partenaires et entre les enfants et les malentendus sont clarifiés et souvent éliminés.
Il y a des gens qui élaborent pendant des années avec leurs amis, leur thérapeute et leur partenaire, ce qu’ils auraient voulu dire aux parents et à leurs frères et sœurs. Quand on arrive à éliminer le brouilllard, la haine et l’amertume envers les familles d’origine, ils les voient comme des personnes réelles.
On trouve ces dynamiques dans l’histoire de Marika et de Matteo dans les différentes phases de leur parcours thérapeutique.
Marika, vingt-neuf ans, est mariée depuis deux ans et demi avec Matteo, âgé de trente-trois ans. Ils n’ont pas d’enfant. Depuis quelques mois, Marika présente une symptomatologie dépressive grave qui a abouti à une tentative de suicide par défenestration du quatrième étage. Cette tentative a eu lieu lors du déménagement du lieu d’appartenance de Marika et de sa famille, à B. où le couple ne connait personne.
Après des chimiothérapies et des thérapies individuelles sans résultat, Marika a été hospitalisée et enfin adressée à notre Centre de Thérapie Familiale.
Le père de Marika, âgé de cinquante-neuf ans, mécanicien, travaille depuis trois ans en Extrême-Orient.
La mère, qui a cinquante-sept ans, est maîtresse dans une école primaire.
Marika, licenciée en lettres, a quitté son travail à cause du déménagement. Sa sœur Anna, âgée de vingt-sept ans, n’est pas encore licenciée et, comme la cadette Loredana, âgée de dix-neuf ans, étudiante, vit chez les parents.
Matteo, ingénieur, a un travail prestigieux dans une industrie.
Le couple et la famille d’origine de Marika sont tous invités à la première séance mais, comme le père est en Iran, la thérapie commence sans lui. Son importance se révèle immédiatement fondamentale, il semble vraiment la clé de voûte des relations familiales.
Dès le début on constate qu’il y a une rivalité terrible entre Marika et Anna. Apparemment, Anna a réussi à s’emparer du rôle d’aînée grâce à la préférence qui lui est accordée par le père, ce qui rend Marika folle de jalousie.
Dans la première séance, Marika assume complètement son rôle de déprimée. Elle pourrait être jolie si elle n’était pas si ralentie, négligée, sans maquillage et avec une robe beige qui la rend encore plus pâle. Elle manifeste de tels sentiments d’autodisqualification, d’inutilité et de faillite qu’elle semble délirante, elle a la voix sèche, lente, presque inaudible. Dès qu’on parle d’Anna, Marika se redresse et devient polémique. Elle se confirme perdante par rapport à sa sœur : « Je ne crois pas qu’Anna ait eu besoin de moi une seule fois dans sa vie. Si c’était le contraire j’aimerais bien le savoir… et le croire !».
Marika, excessivement proche de sa famille d’origine, semble vivre son mariage avec Matteo comme une pure formalité : toutes les occasions sont bonnes pour aller voir ses parents, probablement pour contrôler la relation affective entre eux et Anna et le rôle que celle-ci joue dans la famille depuis qu’elle en est sortie. De son côté Matteo exprime sa déception pour ce mariage qui ne tient pas debout. Entre père et filles on sent qu’il y a un lien très intense. La mère semble être de connivence avec lui pour retenir affectivement les enfants; peut-être espère-t-elle ainsi avoir quelque miette de ce mari qui se montre excessivement père et nullement époux. Après ce qui s’est passé, elle se rend compte des risques auxquels ce lien avec le père et cette jalousie exposent Marika et elle semble disposée à l’aider.
De retour de son voyage, le père participe à la deuxième séance. Bel homme, à l’air décidé, il n’essaie même pas de cacher sa possessivité à l’égard des filles, sa contrariété à l’idée qu’elles grandissent et s’en aillent. Quand il parle du mariage de Marika, il devient furieux contre elle et ne se soucie nullement de lui avoir gâché le jour de son mariage avec ses scènes. Il veut tout décider pour ses filles, leurs fréquentations, comment et quand elles peuvent sortir ou se marier. A cinquante ans, lors des fiançailles de Marika, il a fait un épisode dépressif, puis, anticipant la séparation, il a accepté un travail à l’étranger juste avant le mariage de Marika.
La mère ne peut que confirmer que l’autonomisation de ses enfants est très pénible et difficile pour lui et qu’il n’arrrive pas à l’accepter. Par exemple, elle parle d’une dispute terrible lors d’un voyage de toute la famille pendant un été. Marika et Anna, qui avaient presque vingt ans, avaient demandé de continuer les vacances de leur côté, mais ceci ne leur avait pas été accordé.
Pendant la deuxième séance, le père ne fait que disqualifier à tous les niveaux Marika et la thérapie. Pour cela, il n’arrête pas de cajoler le chien qu’il a ammené en séance. Comme Marika est folle, il n’y a pas de remède à ça, car il s’agit d’une fragilité nerveuse, constitutionnelle. Il cite à l’appui des épisodes de l’enfance de sa fille, des gamineries banales qu’il souligne comme les bizarreries d’une folle.
Les parents ont insisté lourdement auprès des jeunes mariés pour qu’ils prennent chez eux Loredana. L’explication officielle est que son école est plus près de la maison du couple que celle des parents. La lecture qui nous semble plus probable c’est leur volonté de tenir Marika en laisse et de l’empêcher de se lier à Matteo. Loredana vit chez eux comme un kyste, et sépare le couple. Tout le système élargi semble avoir des raisons qui ne sont pas les raisons du couple, des intérêts contraires à ceux du couple de Marika et de Matteo. Par exemple, Anna tient à ce que Loredana habite chez le jeune couple, pour être seule chez ses parents et pour créer des difficultés conjugales à Marika. Anna montre un empressement excessif à être « la prestigieuse » aux yeux du père. Celui-ci joue le propriétaire avec les deux filles, les rend jalouses et, à son tour est jaloux et ne tolère pas de se confronter avec Matteo. Il envoie à Marika et par conséquence à Matteo, des messages de disqualification : vous pouvez tout essayer, mais vous n’êtes pas capables d’être mari et femme. Marika, de son côté, ne veut ou ne peut pas choisir entre ces deux hommes, ni entre le rôle d’enfant et celui d’épouse.
Elle a grandi dans un contexte d’apprentissage qui l’a continuellement disqualifiée, jugée, comparée à Anna et à n’importe qui. Tout le monde vaut mieux qu’elle, elle est l’« incapable », « celle qui n’y arrivera pas » et elle a fini par se sentir incompétente en tout.
Matteo semble le plus conscient des problèmes relationnels de cette famille et il est le seul qui valorise Marika. A partir de cette deuxième séance, la thérapeute compte sur lui dans le but, non explicité, de souder le couple.
Que le père laisse libres ses filles et commence à s’occuper de sa femme c’est trop illusoire. Ainsi nous décidons de laisser à la maison les parents et de continuer la thérapie avec le jeune couple. Le message implicite envoyé à Marika est qu’elle est en mesure d’être active dans sa thérapie et dans sa vie avec Matteo.
C’est à partir de la troisième séance que, petit à petit, Marika et Matteo finalement se marient pour de bon. Marika décide de renoncer à des vacances studieuses en Allemagne, ardemment souhaitées par son père, et choisit de passer de vraies vacances avec Matteo. A la fin de l’année scolaire, Loredana rentre chez ses parents.
L’expérience de cas précédents nous induit à penser que :
  1. Les premières séances sont très importantes pour expliciter les jeux pathologiques en présence de toute la famille, pour confirmer d’éventuelles hypothèses et pour dévoiler des imbroglios, instigations, coalitions, etc.
  2. Les jeux explicités deviennent des faits qu’il devient difficile de continuer à jouer.
  3. Les séances suivantes seront utilisées pour contrôler et renforcer le changement de jeu. C’est ce que l’on décide de travailler avec les parents ou avec la fratrie ou, comme dans ce cas, avec le jeune couple.
Quand ils arrivents seuls à la troisième séance, Marika apparaît rayonnante : elle est enceinte ! Finalement, la vie de couple commence à suivre son chemin sans empêchement. Marika qui, après la clinique avait arrêté les médicaments, n’a plus présenté de symptômes dépressifs. Plus centrés sur eux-mêmes, Matteo et Marika voient rarement les familles respectives. Les jeux pathologiques explicités pendant les deux premières séances en présence de toute la famille se sont interrompus ou bien Marika a arrêté d’y participer. Le fait est qu’à ce moment-là ils semblent ne plus avoir d’influence. Le couple décide de payer le prix des séances qui, au début, avaient été payées par le père qui, de ce fait, maintenait un contrôle sur la thérapie.
Au début Marika, bien qu’elle fut consciente du jeu de pouvoir exercé par son père, préférait croire qu’il payait les séances car il se sentait coupable à son égard.
Chez Marika, les sentiments filiaux auront longtemps le dessus sur les sentiments d’injustice et de prévarication relationnelle que pourtant elle ressent.
Quand Marika annonce à sa famille qu’elle attend un enfant, son père et Anna réagissent avec hostilité et se montrent froids avec elle. Apparemment ils essayent de reprendre en main les cartes du vieux jeu. Leur objectif semble être de créer des obstacles à la formation de la nouvelle famille à travers la dévalorisation de Marika qui « inévitablement échouera aussi comme mère ».
Marika, bien que capable de prévoir les réactions négatives à sa grossesse, est tellement chagrinée et déçue que, pour la première fois, elle arrive à exprimer des sentiments de colère et la décision de se dégager pour de bon de la famille d’origine, montrant ainsi une évolution positive de son malaise relationnel.
Matteo, bien qu’il eut accepté et partagé l’hypothèse de la thérapeute, semble comprendre mieux l’énormité du problème relationnel. Evidemment l’hostilité à l’annonce de la grossesse a touché chez lui la corde sensible. Tout le monde s’est réjoui, sauf son beau-père et Anna. Lui n’a rien dit, mais il était très vexé. Marika dit avoir eu l’impression que sa mère voulait la féliciter mais qu’elle n’a rien dit en présence de « ces deux-là ». Anna, qui exulte chaque fois qu’une de ses amies attend un enfant, n’a rien dit, elle a seulement fait une grimace de dépit. Marika avait eu envie de pleurer, car l’attitude de sa famille avait déçu ses attentes. Elle s’attendait à ce qu’ils disent qu’elle et Matteo auraient dû attendre, qu’ils étaient inconscients; elle aurait pu comprendre et accepter ça. Dès qu’ils étaient rentrés chez eux, Marika avait pleuré à chaudes larmes, consolée par Matteo qui, de son côté, aurait voulu étrangler sa belle famille au complet. Marika lui a juré que c’était la dernière fois qu’elle pleurait pour la méchanceté de son père. Matteo est tellement en colère qu’il jure qu’il ne pardonnera jamais cette offense inconcevable. Ainsi cette disqualification qui était probablement conçue pour les mettre par terre unit le couple dans la colère, le ressentiment et la décision de réduire au minimum les contacts. La thérapeute a continué à renforcer le couple du point de vue émotionnel, social et professionnel avec une attention particulière pour leur rôle de parents. Ceci dans le but de prévenir des jeux familiaux centrés sur l’enfant.
Deux ans après la fin de la thérapie, Marika se sent mélancolique et demande l’aide de la thérapeute. Le travail de Matteo les a obligés à déménager dans une autre ville et Marika a dû quitter l’enseignement. Matteo se laisse trop absorber par son travail, il rentre tard et est peu disponible. Les satisfactions et les jeux de la carrière professionnelle sont devenus pour lui plus engageants que la relation de couple. Le directeur de l’entreprise pour laquelle il travaille l’a choisi pour diriger un projet de modernisation et d’acculturation spécifique du personnel. Le fait qu’il l’ait choisi le gratifie beaucoup et il ne veut pas décevoir son directeur. Ceci implique une disponibilité totale, personnelle et d’emploi du temps, à l’entreprise. Il ne se rend pas compte qu’on l’exploite, simplement il se sent gratifié par la considération qu’on lui montre et il voit devant lui une brillante carrière.
Marika, qui le voit tout excité par son succès, est contente pour lui mais trouve que le travail a pris trop de place dans la vie de son mari et elle se sent de plus en plus marginale.
Il nous semble que le grand amour de Matteo pour son travail soit lié surtout à trois facteurs :
  1. Etre le numéro un de la recherche dans l’entreprise et du point de vue intellectuel.
  2. Avoir une revanche sur le handicap physique qui lui est resté après une poliomyélite infantile, handicap que nous avions sous-estimé mais qui se révèle très significatif pour lui.
  3. Un certain degré de vengeance contre Marika pour les difficultés qu’elle avait eues au début à se confier entièrement à lui, et à se séparer de sa famille.
Nous comprenons qu’actuellement, les différents contextes, individuel, familial, social et de travail entrent en collision et sont utilisés par les époux dans une escalade symétrique qui voit Matteo toujours plus gagnant et Marika toujours plus perdante.
La demande d’aide est motivée par le besoin du couple d’avoir un soutien dans sa recherche d’une nouvelle organisation familiale
 
Deuxième tranche
 
 
Première séance
La thérapeute, qui avait travaillé au début sur la relation conflictuelle entre Marika et sa famille, doit maintenant s’occuper du couple et du système social élargi.
Marika dit que quand elle semble réussir à s’estimer un peu et commence à se réaliser comme femme, comme épouse, mère et enseignante, voilà que tout semble s’effondrer. Matteo, dans son choix professionnel, ne prend nullement en considération ses exigences professionnelles. Il choisit un lieu de résidence propice à son travail et propose à Marika un rôle de femme au foyer et de mère qui n’est que partiellement dans ses cordes. Elle a déménagé deux fois, a tout fait pour lui faciliter la vie à la maison afin qu’il ne perde pas un seul jour de travail. Il a arrêté complètement de l’aider dans le ménage et de jouer avec la petite. Maintenant il les envoie balader, elle et Elena, car il doit se concentrer, et il exige que tout soit prêt pour se présenter impeccablement habillé à son travail. C’est la seule chose qui l’intéresse, tout est fonction de son travail. Marika vit de nouveau un sentiment d’abandon comme si elle se donnait de la peine sans rien avoir en échange. Elle a travaillé énormément pour organiser leur deuxième maison, puis, tout à coup, Matteo lui a annoncé qu’il fallait déménager de nouveau sur le champ. Elle s’est sentie non motivée, comme si leur couple n’était pas capable de prendre des décisions raisonnables, comme si tout ce qu’ils créaient était destiné à se dissoudre d’un moment à l’autre. Marika ne travaille plus et donc elle investit tout sur Matteo qui rentre le soir nerveux et centré sur lui-même. Elle ne semble pas capable de demander concrètement quelque chose pour elle-même, de réagir, de se mettre en colère. Elle a recommencé à se sentir inadéquate, incapable et, avant de reprendre le chemin de la dépression, elle a demandé l’aide de la thérapeute. Elle souffre car la relation avec Matteo est insatisfaisante et ils ne sont plus sur le même plan.
Face à ces difficultés Marika est tentée de se confier de nouveau à sa famille d’origine, de se rapprocher d’eux, de les inviter à la maison. Mais elle se rend compte que son père est prêt à recommencer le vieux jeu et que, sans l’aide de Matteo, elle n’arriverait plus à le contrôler. Elle est consciente surtout du fait que sa fille pourrait y être mêlée et souffrir. Alors elle a décidé de faire marche arrière, de sortir sa famille de sa vie.
Un jour que Matteo n’était pas là, ses parents sont venus à la maison. La tension avait atteint un tel degré que le soir Elena avait voulu dormir avec Marika dans le grand lit. Serrée contre sa maman, elle avait pleuré toute la nuit. Marika l’avait embrassée et, sans réfléchir, lui avait promis de la protéger et de mettre les grands-parents à la porte.
Marika comprend les risques que sa solitude pourrait engendrer pour sa famille, mais Matteo n’est jamais là, il pense seulement à son travail, pris comme il est dans ses jeux de pouvoir.
La thérapeute demande à Matteo pourquoi il ne s’est pas chargé de mettre ses beaux-parents dehors. Il dit que comme il sort de la maison le matin à huit heures et rentre à huit heures du soir, il ne s’est pas occupé de ce qui se passait, il voulait seulement se relaxer. Jusqu’à ce jour, il ne s’est pas rendu compte de la souffrance de Marika qui est comme une sonnette d’alarme pour sauver le couple.
Dans ce couple se sont reproduites les mêmes dynamiques qui, dans la famille d’origine, avaient provoqué la pathologie de Marika. Matteo est beaucoup moins attentif aux attentes de sa femme, il la dévalorise. Ce qui compte pour lui est sa réussite professionnelle. Comme mari, comme couple il tient à avoir de bonnes relations avec ses voisins mais rien de plus. Il sort peu avec Marika et Elena.
Comme d’autres auteurs, nous pensons que deux partenaires forment un couple si, dans une relation circulaire fonctionnelle, il y a trois sous-systèmes : le sous-sys-tème sexuel, émotionnel et social.
Dans ce cas, l’aspect social, qui pouvait être fonctionnel au moment du stress du couple, durait depuis trop de temps et était devenu un élément déstabilisateur. En effet, Marika a téléphoné à la thérapeute parce que la relation avec Matteo était devenue conflictuelle. L’aspect sexuel restait satisfaisant mais l’aspect émotionnel, déjà un peu déficitaire, l’était davantage ces derniers temps à cause de la famille d’origine que Marika a appelée à l’aide « pour soutenir sa relation conjugale instable ». Le malaise est ressenti surtout par Marika et par Elena; Matteo, à cause de son travail et des frictions avec Marika, n’arrive pas à assumer son rôle de père.
Nous avons pensé que, avec cette famille, il fallait faire un travail de prévention s’appuyant surtout sur ce qui nous semblait être encore une relation fonctionnelle de couple.
Dans la deuxième séance il devint évident que, entre Marika et Matteo, les zones paritaires, essentielles pour le fonctionnement du couple, s’étaient réduites. Les rôles risquaient de devenir rigides, sans complémentarité. Le couple était déséquilibré : la position de Matteo devenait de plus en plus dominante, celle de Marika risquait de devenir de plus en plus perdante, comme personne et comme femme.
Tout au début, pour Marika, le choix de Matteo comme partenaire avait eu lieu plus par opposition à sa famille que par attraction. L’amour était venu après. Matteo, qui au début était l’opposé du père de Marika, semblait devenir de plus en plus comme lui, car il assumait avec une certaine dureté et arrogance le rôle de « gagnant » que le père jouait dans sa famille.
Dans la dernière séance nous avons travaillé sur ces dynamiques essayant de rééquilibrer les trois aspects : sexuel, émotionnel et social, focalisant l’attention sur le couple comme unité, donc non sur Matteo avec l’appendice de Marika mais sur l’unité Matteo plus Marika.
 
Catamnèse
 
 
Un an après la dernière rencontre, la thérapeute appelle le couple pour une catamnèse. Marika dit que les choses vont bien, qu’elle a pu reprendre l’enseignement car Elena fréquente l’école maternelle. Parfois Matteo joue trop le leader mais, avec un peu d’ironie, tout rentre dans les rails. Une deuxième fillette, Serena, vient de naître (ils avaient envoyé sa photo à la thérapeute). Ils habitent la même ville et ils se sont enracinés.
Deux ans plus tard, Matteo appelle la thérapeute pour lui dire que, il y a quelques jours, Marika s’est pendue pendant la nuit. Comme il devait s’absenter pour son travail, Marika lui avait demandé si elle pouvait faire venir son père pour peindre la chambre des petites. Le ton de Marika lui avait paru normal et il avait donné son consentement. Rien ne lui avait permis de prévoir la suite. Marika avait couché les enfants, attendu que son père aille se coucher, puis était descendue au garage et s’était pendue.
Matteo est angoissé et la thérapeute, sachant combien il doit se sentir blessé et seul après la mort de sa femme, lui demande s’il veut la rencontrer. Il répond qu’il ne sait pas comment s’organiser avec le travail, les enfants et la maison. Alors la thérapeute essaye de l’aider à se défouler au téléphone.
Ces dernières années Marika n’avait jamais fait allusion à sa tentative de suicide et n’avait jamais parlé non plus de la possibilité d’essayer de nouveau. Si elle avait fait allusion à ça, vu ce qui s’était passé, il aurait sûrement pris la chose au sérieux. Marika lui avait paru seulement un peu plus irritable et fatiguée que d’habitude, probablement elle ne se sentait pas suffisamment épaulée par lui et ne voyait pas de possibilités de changement. Mais, dans l’immédiat, quelque chose avait dû se passer entre elle et son père. Il niait ça mais peut-être avait-il suffi d’une disqualification plus lourde que les autres pour qu’elle s’écroule. Mais pourquoi avait-elle accepté l’offre de son père de peindre la chambre des enfants ? N’importe qui aurait pu le faire, l’argent ne manquait pas. Matteo était anéanti et ne savait pas comment s’y prendre avec les enfants.
Il avait promis de rappeler la thérapeute mais il ne l’a pas fait.
 
Conclusions
 
 
Les dix dernières années du siècle ont vu le bouleversement des relations à l’intérieur de la famille. Parents et enfants souvent se détestent réciproquement et parfois la chose se termine d’une manière sanglante. Les enfants tuent les parents et les membres de la fratrie, les parents se tuent mutuellement ou ils tuent leurs enfants.
Le sentiment d’appartenance qui était un liant important semble avoir disparu.
Il y a quelques années, et encore maintenant dans le Sud de l’Italie, quand un étranger demande une adresse, les gens lui demandent « quelle famille cherchez-vous ?». Le nom de la famille, à travers le temps et malgré l’éloignement, marque l’appartenance à un groupe. Aujourd’hui nos enfants, spécialement dans les petites villes et dans les villages, vivent encore dans un milieu dans lequel ils sont nourris avec abondance d’osties consacrées, de confessions et de pastilles d’ecstasy et leur « morale » sexuelle est la seule qui compte. La famille italienne dont la défense semble être confiée surtout à l’Eglise catholique, est surchargée de problèmes et de besoins.
Selon l’ISTAT, l’âge moyen des enfants qui quittent le domicile des parents est de 38 ans.
Il ne faut pas être surpris de la pauvreté affective des jeunes italiens de dix-huit – vingt ans. Leur manque d’intérêt culturel reflète en miroir celui de leurs parents. A la base, il y a un vide affectif affolant.
Beaucoup d’enfants grandissent dans un froid polaire affectif ou dans une haine ouverte. Beaucoup de familles sont commes des « marmites à pression » pleines de conflits et de haines. Ce qui nous surprend c’est qu’il n’y ait pas plus d’explosions. Je pense que la thérapie familiale est devenue plus difficile à gérer qu’elle ne l’était il y a vingt ans, et qu’il faut insister davantage pour motiver les familles élargies à participer.
La thérapie familiale nous semble moins adéquate qu’elle ne l’était dans les années quatre-vingts pour résoudre les problèmes, car les parents sont de moins en moins disposés à se mettre en question soit par un excès de pression sociale, soit parce que le fait de remettre en cause les relations familiales leur est trop pénible.
 
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NOTES
 
[*]Maria Vignato, Ph. D., psychothérapeute, dirige le Centro di Terapia Familiare e di Ricerca de Vérone, Italie. Elle est membre du Centro di Terapia Familiare Sistemica e di Ricerca dirigé par la Doctoresse Giuliana Prata à Milan.
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