Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
94 pages

p. 47 à 59
doi: en cours

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Volume 23 2002/1

2002 THÉRAPIE FAMILIALE

L’implication de la famille dans le processus thérapeutique

A propos d’une famille en crise  [1]

Aïcha Rabeh sijelmassi  [*] A.M.R.T.S. Lotissement stade, Pavillon 23, Rue des Gorges du Todgha Hay Salam Casablanca Maroc Fax : 212 222 94 07 96 Tél. : 212 263 04 14 41
Cet article souhaite montrer qu’il est possible de transformer les règles dysfonctionnelles dans l’interaction familiale pour permettre à l’enfant de sortir de sa position d’élément perturbateur et devenir le guide du changement. Dans le même processus, le thérapeute familial doit amener les parents à accepter de mieux se définir dans le cadre de la relation pour devenir des co-thérapeutes potentiels. Ainsi, valoriser les capacités et la maturité des parents, renforcer leur rôle et leur statut, les aider à surmonter les crises liées aux étapes de la vie restent l’objectif principal du processus thérapeutique. Mots-clés : Collaboration, Implication, Crise, Co-thérapeute, Changement, Maroc, Famille, Dépendance. This article try to demonstrate that it’s possible to transform the dysfunctional rules within the family interaction, and to allow a child to emerge from his position of disrupting element and to become leader of transformation. In the same process, the family therapist must bring the parents to set a better definition of relationship in order to become potential co-therapists. Hence, to value parent’s abilities and maturity, to reenforce their status, to help them overcome the crises of life remains the principal objective of the therapeutic process. Keywords : Assistance, Implication, Crisis, Co-therapist, Transformation, Morocco, Dependence, Family. Este artículo desea mostrar que es posible de transformar las reglas disfonctionales en la interacción familial, para permitir al niño de salir de su posición cómo convertirse elemento perturbator en el guia del cambio de la familia. En este mismo proceso, el terapeuta familial debe de conducir a los padres para definir una mejor relación familial para llegar a ser co-terapeutas potenciales. Así, se valora la capacidad y la madurez de los padres, reforza su papel y su estatus, ayurdarles a superar las crisis unidas a las etapas de la vida son el objecto principal al proceso terapéutico. Palabras claves : Colaboración, Implicación, Crisis, Co-terapeuta, Transformación, Marruecos, Dependancia, Familia.
 
Introduction
 
 
Ma rencontre avec la méthode systémique dont les interventions visent non seulement la famille mais aussi d’autres systèmes humains (école, entreprise…) ne s’est pas faite de manière fortuite. Elle s’est construite au fil de mes années de pratique en réponse à mes questionnements sur les moyens d’articuler et de formuler, par des modèles ou par des techniques, la complexité de l’individu dans son contexte.
Cette démarche a entraîné une certaine remise en question de mes outils de travail classique (test, bilan psychologique, entretien individuel) en particulier sur leur adaptation au contexte marocain actuel. Et m’a amenée à établir les types de modalités d’interventions les mieux adaptées auprès de l’enfant ou de l’adolescent, en particulier sur :
  • l’interaction Enfant/Entourage;
  • le contexte dans lequel s’inscrit une demande de thérapie, qui, très souvent, présente des ambiguïtés et des paradoxes (Neuburger, 1980);
  • les possibilités d’intervention thérapeutique sur l’enfant et l’adolescent, quel que soit le modèle de contexte culturel dans lequel il s’exprime.
Au Maroc, et dans tous les pays du Maghreb, la notion de famille demeure omniprésente. Et la revendication d’autonomie d’une parole individuelle tant soit peu distincte de la parole collective se révèle de très fraîche date, en regard des bouleversements socio-économiques et familiaux. De nos jours encore, les membres de la famille acceptent mal ou pas du tout de se distinguer les uns des autres. Dès qu’un individu annonce son autonomie, tout son entourage chavire dans « l’hystérie ». Dans un tel contexte, le thérapeute classique et le patient se trouvent enfermés dans une vision réductrice de leur besoin. En général quand les familles se trouvent en présence du thérapeute classique, elles affirment ne pas être responsables du symptôme et rejettent la faute et la responsabilité sur le patient. Ainsi, « la famille est persuadée que le problème est l’affaire d’un seul individu tandis que le thérapeute familial ne voit les symptômes manifestés par cet individu que comme l’indication d’un système dysfonctionnel » comme le dit Barbara de Franck-Lynch (1986).
Le manque de résultats de la plupart des thérapies individuelles des enfants et des adolescents coincés dans les dysfonctionnements de leurs parents, eux-mêmes pris dans leurs relations avec leur propre famille d’origine, et également la formidable prégnance familiale m’ont encouragée à opter pour l’approche familiale. Elle me semble être le meilleur moyen de redonner un sentiment de compétence et de confiance à un groupe en situation de crise. Elle permet à la personne de s’individualiser au sein et à l’intérieur de la famille qui accepte de se définir dans le cadre de la relation. Cette approche élargit le champ d’action, non seulement du psycho-logue dont les interventions tendent à définir les ressources familiales en plusieurs interventions, mais aussi du patient. Celui-ci parvient à élargir « son champ de possible » afin de favoriser pour lui d’autres représentations du réel (Elkaïm,1995). Bien entendu, tenir compte du contexte dans lequel l’enfant est amené à vivre soulève plusieurs interrogations, entre autres :
  • celle de savoir s’il serait possible de travailler ensemble avec les parents au point d’arriver à les impliquer dans les difficultés de leur enfant pour formuler par la suite leur propre demande;
  • et pour le patient désigné d’être un facteur de changement au sein des relations familiales.
Voici, rencontré dernièrement au cours de mon activité clinique, le cas d’une famille en crise.
Il s’agit d’une jeune fille âgée de quinze ans, hospitalisée pendant plusieurs mois à l’Hôpital des enfants malades pour une paralysie des deux jambes. Cette dernière m’a été confiée par un pédopsychiatre et adressée dans un service de consultation de psychologie, à la Polyclinique de la Sécurité sociale de Casablanca où je travaille. Son bilan organique n’a décelé aucun problème d’ordre neurologique. J’ai saisi cette occasion pour appliquer les principes de l’approche systémique en tentant de comprendre les règles et les jeux dysfonctionnels dans l’interaction familiale. Je me suis demandée pourquoi ce système était en crise. Quelle était la fonction des troubles de cette jeune fille par rapport à son système familial et enfin, par quoi ces crises avaient été provoquées ? J’ai choisi d’utiliser le support du génogramme qui reste entre autres « une technique de base qui permet de travailler sur l’histoire transgénérationnelle, sur les liens conjugaux et sur les enfants. Il peut être réalisé par le thérapeute mais également par les deux membres du couple. Il permet d’élaborer aussi des hypothèses pour le thérapeute mais devient un travail actif avec les familles lorsque la relation thérapeutique est construite ». (Sylvie Angel, 2000).
 
Le système familial
 
 
Mon premier travail a été bien évidemment d’étudier la famille nucléaire de la jeune fille ainsi que les familles d’origine des deux parents.
La famille nucléaire
Le noyau familial est composé d’une part, d’un père de 46 ans, commerçant à Casablanca, originaire de Tiznit, ville berbère, d’autre part, d’une mère, âgée de 40 ans, femme au foyer, originaire de la même ville. Cette famille est constituée d’un garçon aîné, âgé de 18 ans, ayant le niveau Bac, d’une cadette de 15 ans que j’appellerais Fatéma, en troisième année de collège – c’est ma patiente – et de Zineb, la dernière, âgée de 8 ans. En 1977, le mariage de Monsieur et Madame a été arrangé par leur famille et plus particulièrement par leurs mères respectives. Cette union a été acceptée par les jeunes gens.
La famille d’origine de Madame
Madame est la 5e d’une fratrie de neuf enfants dont le troisième est décédé d’asphyxie au 7e jour. Sa mère, âgée de 60 ans, berbère, est née dans la région de Casablanca. Son père est décédé à l’âge de 70 ans des suites d’un cancer. Le père et la mère ont des liens familiaux du côté paternel. Madame est la seule de sa fratrie à ne pas avoir reçu d’instruction.
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La famille d’origine de Monsieur
Monsieur est le 3e d’une fratrie de 6 enfants dont l’aîné, âgé de 52 ans, est marié, et vit à Casablanca. Tous les autres frères et sœurs « vivent au bled ». La famille de Monsieur est composée d’un père agriculteur (en arabe, fellah), âgé de 85 ans et d’une mère âgée de 70 ans. Signalons que le père de Monsieur vit en ermite, isolé dans une pièce, hors du domicile et ne partage pas les repas familiaux.
Rappelons que dans le contexte socio-culturel marocain, l’organisation familiale est très prégnante, structurée, efficace, organiquement soudée. Elle obéit à des règles restées immuables pendant des siècles jusqu’à un passé récent où les choses semblent évoluer différemment. La famille a connu des transformations qui toutes n’ont abouti qu’à renforcer le patriarcat jusqu’à une date récente; en effet, avec l’importation et l’imposition du modèle nucléaire de la famille inscrite autour d’un couple conjugal, l’homme et la femme unis dans un type de mariage monogamique ont inauguré d’autres relations et transformations profondes des liens familiaux à la suite de ces changements. En effet, l’ancrage de la mentalité patriarcale qui divise les rôles et spécifie les attributions relatives à chaque sexe persiste dans une société en mouvement.
Dans le groupe familial traditionnel, les membres sont perçus d’avantage comme des rôles que comme des personnes : les cadets doivent obéir aux aînés, les filles aux garçons, et tous ensemble, la mère y compris, doivent respect, crainte et soumission au père. Cette hiérarchisation des individus crée une dichotomie sexiste en formant des clans entre les femmes et les hommes. D’autre part, la femme n’a d’autre statut que celui de mère prolifique d’enfants, mâles de préférence, puisqu’elle n’existe qu’à travers eux. Son rôle de mère la maintient dans une situation de dépendance et de contrôle auprès de ses enfants qui ne sont pas toujours préparés à supporter les obstacles inévitables de la vie.
 
LA CONSULTATION
 
 
Le motif de consultation
Je vois arriver un couple et une jeune fille. Cette dernière se trouve être dans l’incapacité de marcher. Ses parents la soutiennent. Il est intéressant de signaler qu’il est rare qu’un enfant arrive accompagné de ses deux parents. Généralement, il est amené par la mère ou par un membre de la famille. Dans ce cas, j’ai pu émettre l’hypothèse que la jeune fille était un membre mobilisateur de la famille.
Les parents donnaient l’impression d’être inquiets et plus particulièrement le père (schéma 1).
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La manière dont les parents se placent dans la salle de consultation est significative d’une représentation culturelle selon laquelle la différenciation et le groupement sexuels s’imposent naturellement. La mère et la fille se mettent ensemble, et semblent former un clan pour ne pas dire un bloc. L’arrivée du couple et de l’enfant avait laissé supposer une alliance parentale. Je m’attends donc à ce que les parents, ensemble, assoient la jeune fille. Mais au moment de l’installer sur le siège, le père déplace sa chaise pour s’éloigner du groupe tandis que la mère entraîne venait en fait non seulement pour sa fille, mais aussi pour lui-même (schéma 2).
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L’exposé du problème
Une fois les membres de la famille installés, je leur demande quel est leur problème. Je m’adresse d’abord aux parents afin de respecter la hiérarchie familiale. Ainsi, ils se trouvent d’emblée en situation de participants au processus thérapeutique. Cette démarche a aussi pour but de les valoriser dans leur rôle de parents. Mais ils semblent bloqués, ne sachant quoi dire. La jeune fille les regarde et décide alors de prendre la parole. Le père, craignant cette prise de parole, se sentant visiblement menacé d’emblée, oriente la discussion vers un sujet qu’il impose, sans savoir qu’il va accélérer le processus. Il évoque des incidents que sa fille a eus avec son professeur. L’atmosphère, à ce moment-là, semble se détendre. L’attitude de la jeune fille est très intéressante. Elle est en fait rarissime. En règle générale, l’enfant ou l’adolescent ne parle pas tout de suite. Il adopte une attitude de repli, et se fige dans le mutisme. Il ne semble d’ailleurs pas savoir pourquoi il est là. Au cours de mon travail avec les familles, et avec d’autres instances (telles que l’école, les services sociaux, de pédiatrie…) j’ai constaté que les parents, dans l’incapacité de parler de leur propre malaise, avaient tendance à faire endosser à leurs enfants la responsabilité de la crise.
Le déclenchement du symptôme
La jeune fille m’apprend alors que son symptôme a commencé en classe, à la suite d’une forte dispute avec son professeur d’arabe qui est « moultazim » (Frère musulman). Selon elle, cet enseignant lui a manqué de respect et n’a cessé de la réprimander. D’après elle, il se montre plus indulgent avec les élèves qui sont Sœurs musulmanes. Fatéma a l’impression que son professeur veut l’inciter à se convertir. A plusieurs reprises, l’enseignant aurait tenté de l’humilier. En déchirant, par exemple, son cahier devant tous les élèves. A la suite de multiples mésententes avec ce professeur, un jour, Fatéma a vu son corps brusquement se bloquer. Elle ne pouvait plus marcher. Elle a alors refusé de retourner en classe.
Le contenu et la manifestation du problème
Une fois que Fatéma a fini de parler, sa mère prend la parole. Elle s’empresse de cristalliser les problèmes sur son époux. Elle affirme que sa fille souffre d’un manque d’affection de la part de son père. Disant cela, elle s’est tournée vers son mari, auquel elle tournait le dos jusque-là. Le père se remet à parler pour expliquer que lorsqu’il rentre chez lui, il désire avant tout le repos et le calme. Il évite toute discussion de peur qu’elle ne débouche sur des disputes et des cris. Il va même jusqu’à s’enfermer dans sa chambre, ne regarde plus la télévision avec sa famille, et ne joue plus comme avant avec ses enfants. Il ajoute qu’il est dépassé par les problèmes économiques. Il s’estime abusivement sollicité au niveau pécuniaire par ses enfants et surtout par Fatéma qui réclamerait des vêtements trop chers. Fatéma est surprise. A ce moment-là, il y a un silence et un échange de regard. Manifestement troublée, la jeune fille ne cesse de regarder son père de manière étrange et craintive.
La faute se trouve donc rejetée sur elle. Fatéma a été disqualifiée aux yeux du père tandis que la mère en a profité pour blâmer son mari. La première coalition de la mère et de la fille contre le père vient de se désagréger. Une nouvelle alliance entre le père et la mère s’est créée. L’enfant est vue dorénavant comme une malade et pire, comme la cause des conflits. Là, j’interviens pour souligner qu’il est normal de s’inquiéter quand il y a des problèmes. En fait, il s’agit de dédramatiser la situation, de donner l’occasion de participer, de ne pas rester figé dans le silence ou la souffrance. La mère reprend la parole pour enfoncer le clou. Elle souligne le revirement du père. Le père rétorque, les yeux embués de larmes, qu’il ne peut plus prendre de responsabilités et se demande s’il ne doit pas voir un psychologue. Il semble donc démissionner de sa fonction paternelle ou, du moins, paraît avoir du mal à l’assurer.
A la fin de ce premier entretien, où tous les trois se sont exprimés avec beaucoup d’émotion et de souffrance, j’ai commencé à émettre les hypothèses évoquées plus haut, puis j’ai organisé un 2e entretien en demandant à tous les membres de la famille nucléaire d’être présents.
Ainsi, lors de la 2e séance, sont arrivés Monsieur, Madame, le frère aîné (18 ans), la patiente désignée (15 ans) et la petite fille de 8 ans. Je me suis efforcée de bien voir comment les membres de la famille interagissaient entre eux, dans l’ici et maintenant (schéma 3).
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La suite de la prise en charge
 
 
Le 2e rendez-vous
Il a lieu quinze jours après le premier. Dès son arrivée, le père apparaît plus soulagé que lors du 1er entretien. Signalons aussi que le couple et Fatéma ont une mise plus soignée. La petite sœur, très coquette, a l’air inquiet. Quant au frère, il a l’air indifférent. Au moment du choix des places, Fatéma se trouve, cette fois-ci, seule au centre. Elle est donc clairement désunie du bloc maternel. Cet isolement la place dans la position de l’enfant-symptôme. Quant à la mère, elle se trouve près de son fils. Le père, à l’opposé au niveau spatial, est près de sa petite fille. Dans cette séance, je veux amener les membres de la famille à se parler les uns et les autres, à exprimer leur opinion.
Le pouvoir du patient désigné
Encore une fois, c’est Fatéma qui prend la parole. J’ai la confirmation que la fillette a le pouvoir de s’exprimer facilement et de faire venir ses parents. J’estime toutefois devoir renforcer le statut des parents pour augmenter leur implication dans le cadre du programme thérapeutique. Avant, explique Fatéma, son père était très ouvert et notamment avec ses grands-parents maternels. Il plaisantait fréquemment avec eux. Ce n’est plus le cas maintenant. A ce moment, le père jette à sa femme un regard chargé de ressentiment. Fatéma dit encore : «J’ai comme un mélange, une sorte de confusion dans ma tête ». A présent, Fatéma décrit son père comme un insomniaque, qui lit pendant toute la nuit des « hadiths » (commentaires du Coran) comme s’il se substituait au professeur de Fatéma… J’apprendrai plus tard que le père est un ami de ce professeur et que lui-même souhaite que sa fille porte le « hijab » (le voile). Il a même remplacé l’échange et le dialogue familial par des lectures à haute voix des textes sacrés. A ce moment-là, le grand-frère prend la parole pour abonder dans le sens de sa sœur en disant qu’il rencontre des difficultés pour faire accepter à ses parents ses sorties nocturnes. Je découvre que son indiscipline au lycée, ses bêtises, sont acceptées par les parents, ce qui n’est pas le cas pour Fatéma. La petite sœur, après avoir écouté attentivement les paroles de Fatéma et de son frère, intervient verbalement pour signaler qu’elle aussi, à l’âge de 2 ans, a été bloquée et n’a pu marcher. Une révélation ! A ce moment-là, les parents jugent utile de signaler qu’à cette époque, ils étaient sur le point de divorcer. Les enfants ont poussé leurs parents à s’interroger sur eux-mêmes. Ils ont été l’un des catalyseurs du processus thérapeutique.
Parents, co-thérapeutes potentiels
La rencontre individuelle avec la jeune fille devient, dans un second temps un « setting » très efficace, dans la mesure où elle fournit des informations significatives aussi bien sur le passé que sur le présent. C’est aussi dans ce cadre que l’enfant commence à jouer un rôle actif sortant de sa position d’élément perturbateur pour devenir le guide du changement qui s’amorce. Ainsi, pour passer du processus collectif à l’individuel, je demande aux parents la possibilité de voir Fatéma seule dans le prochain entretien. Ces derniers vont repartir comme des partenaires, comme des co~thérapeutes potentiels. C’est une façon de leur demander une autorisation, de les confirmer dans leur rôle d’autorité et de faire appel à leur alliance en tant que parents.
Modalité des interventions
J’ai travaillé ensuite avec le père, la mère et Fatéma séparément ou ensemble, et ceci de manière alternative, pour ne pas me laisser enfermer dans une seule représentation de la situation.
Entretiens individuels
Au cours d’un nouvel entretien, je reçois Fatéma seule. Elle m’avoue que depuis quelques temps, ses parents ne sont plus les mêmes, qu’ils ne s’entendent plus, qu’ils sont très différents. Cette nouvelle image de ses parents est relativement récente. A partir de l’âge de 10 ans, elle s’est rendue compte que ce couple qu’elle croyait uni ne fonctionnait plus. En disant cela, Fatéma se met à pleurer. Elle ajoute que ce changement a été suivi d’une rupture brutale avec eux. Une rupture survenue à l’apparition des menstrues. « Dès que j’ai eu mes règles, explique Fatéma, j’ai été obligée de faire le ramadan, selon la coutume. Le visage de mon père s’est mis à changer. Il m’a repoussée, m’a quittée brutalement ». Dans le contexte culturel marocain, il arrive parfois que le père se distancie de sa fille quand elle devient pubère, dans une dynamique de séparation des sexes. Cette situation est vécue en l’occurrence de manière très difficile aussi bien par l’adolescente que par le père mais, paradoxalement, le père en voudra à sa fille de cet éloignement. Plus tard, lors d’un entretien individuel avec lui, le père déclare : « J’ai pris de la distance avec ma fille parce que j’ai peur qu’en lui faisant des confidences, elle aille les rapporter à sa mère ce qui risque de provoquer des conflits. Pour éviter cela, j’ai préféré m’éloigner d’elle. »
(Si l’on portait un regard psychanalytique sur les crises personnelles de Fatéma, on pourrait dire qu’avant la puberté, avant l’éclosion de la sexualité, il y avait eu une grande complicité entre le père et Fatéma, qui rendait jalouse la mère. Fatéma voulait prendre fantasmatiquement la place de sa mère et n’a jamais pu résoudre ce conflit que la psychanalyse jugerait œdipien. La quête de la jeune fille pour sa féminité l’a conduite à rechercher de nouveaux objets d’amour. Fatéma dans sa relation à son professeur, par un mécanisme de transfert, a retrouvé l’image du père castrateur qui veut voiler sa fille c’est-à-dire cacher un corps, érotisé, par crainte de son propre désir. Confrontée de nouveau à cette image du père, Fatéma a déclenché une paralysie, symptôme d’une hystérie de conversion).
Lors des entretiens suivants, Fatéma ajoute qu’elle n’a pas été préparée à ce changement. «Petite, j’étais proche de lui, comme actuellement ma petite sœur ». La jeune fille troublée par le comportement de son père s’interroge encore. Depuis ces événements douloureux, Fatéma constate – avec une grande lucidité – que sa famille se disloque. Elle vit dans des pensées contradictoires. Ceci l’amène à dire que son père a besoin d’être aidé sur le plan psychologique car il pense que tout le monde est mauvais. Le changement du comportement du père et les mésententes du couple ont bouleversé le rythme de la jeune fille mais aussi celui de la famille. Fatéma somatise, en se considérant comme incapable d’évolution. Ceci apparaît dans son refus de marcher et d’étudier. Les symptômes ne sont que l’expression du malaise familial occupant une place importante au sein du couple. Le symptôme exprimé et manifesté par la jeune fille signale que la famille est en crise et se trouve incapable de changer ses règles de fonctionnement.
Entretiens avec le couple
Ces réflexions m’ont amenée à recevoir les parents pendant de nombreuses séances.
Ces entretiens ont été consacrés à obtenir de l’information concernant la constitution du couple. Lors de ces séances, le père et la mère sont assez actifs malgré les tensions existant entre eux et les résistances au changement. Fatéma est devenue alors comme un enjeu. Le couple se sert d’elle pour régler ses comptes. La gestion de ce règlement de compte s’exprime par une gestuelle spécifique : celle de tourner le dos à son conjoint – à chaque fois qu’il veut prendre la parole – comme pour lui signifier qu’il ne s’intéresse point à lui. Le mari essaie, par un jeu de regards, de gagner ma sympathie, et avec des hochements de tête pour que je lui donne raison. Autant de signaux pour exprimer sa colère et sa rage contre son épouse et la famille de celle-ci. Dans ces moments précis avec le couple, il m’a été difficile de relever et de capter en un instant, la portée de toutes les expressions analogiques dans leur représentation culturelle.
J’observe un autre phénomène : celui de la difficulté du couple à vivre ensemble. Ce couple ne se serait-il pas structuré sur le modèle de leurs propres parents dont les conflits affectent leur relation conjugale ? Chacun essaie de perpétuer le jeu par des tactiques conscientes ou inconscientes afin d’alimenter leur trouble relationnel maintenu par le trouble de la jeune fille. De même, dans ce trouble relationnel existe un scénario sous-jacent qui consiste à répéter et à faire resurgir des confits non liquidés. Monsieur se voit comme une victime parce que, dit-il, il est « malmené » par sa belle-famille. Plus Monsieur s’emporte à propos de sa belle famille et plus Madame rétorque, en escalade symétrique avec lui, jusqu’à le faire pleurer. (Au Maroc, un homme qui pleure est considéré comme faible : on apprend au garçon, dès le plus jeune âge, que pleurer est une caractéristique féminine, donc un signe de faiblesse). Madame utilise ce signe de faiblesse pour raffermir sa position dominante. Ce scénario d’escalade symétrique fait partie de leur jeu. En ce sens, il n’y a pas une victime et un bourreau mais deux victimes-bourreaux (M. Selvini 1990). D’après le couple, les ennuis ont commencé dès le début du mariage, principalement à cause de la dot et de problèmes financiers. Ceci a engendré des dysfonctionnements dans la communication entre la famille d’origine de Madame et celle de Monsieur.
Pendant d’autres séances, le mari reproche à son épouse d’être trop dépendante de sa famille. Lors d’un entretien avec la mère, j’apprends qu’elle passe son temps à aider sa fratrie au détriment de son foyer et de sa propre mère. « Je voudrais l’aider mais j’en suis incapable » a-t-elle dit, « car, ajoute-t-elle, j’éprouve – qu’Allah me pardonne – des sentiments de haine à l’égard de ma mère ». Dans son histoire, la relation d’aide à sa mère est visiblement impossible. Plus tard, Monsieur jugera que sa femme a une personnalité faible. Mais elle ne partage pas son avis. Elle reste indifférente ou bien réagit en silence. Ce mutisme paraît lourd de signification. Il contient même une forme de provocation. Il révèle probablement la peur de Madame et sa difficulté à prendre des décisions. Madame est effrayée à l’idée de se détacher de sa famille. Elle craint de la perdre et de perdre par là-même son identité personnelle.
De son côté, Monsieur se plaint d’avoir de graves problèmes de communication avec les gens, notamment avec son père qui vit « au bled ». Il se sent coupable d’être loin de lui, de ne pas pouvoir l’aider affectivement. En ce qui concerne son enfance, il raconte comment il a été opprimé par un père tyrannique qui l’a obligé à travailler dès l’âge de 14 ans et à partir à Casablanca pour trouver du travail. Et comment il a passé sa jeunesse à se battre contre son père et à protéger sa mère qu’il idéalisait. Il en a conclu que personne ne pouvait le comprendre, pas-même son propre père.
Considérations transgénérationnelles
Dès le début du mariage de Madame, la cellule familiale a voulu impliquer le nouveau mari dans un réseau inextricable. La dot a été utilisée en partie pour financer la circoncision du petit-neveu de Madame. La grand-mère de Fatéma, par ailleurs, est une femme très autoritaire. Elle-même a été obligée d’épouser un homme qu’elle n’aimait pas. Elle a reproduit le schéma avec sa fille en l’obligeant à se marier avec un homme alors qu’elle en aimait un autre. D’après Madame, ses parents se disputaient fréquemment et Madame se cachait pour ne pas assister aux scènes conjugales. Cette aïeule a continué à se montrer autoritaire en s’immisçant très fortement dans la vie du couple qui est devenu l’objet de ses manœuvres. Par ailleurs, une autre complicité s’est créée, celle-ci entre la grand-mère, Madame et Fatéma afin d’utiliser le père. Trois générations se sont ainsi trouvées liguées contre cet homme et en même temps piégées dans ce jeu. Signalons que pendant l’entretien, Madame n’a pas interrompu une seule fois son époux. Elle simule l’indifférence puis elle intervient pour dire : « c’est lui qui exagère. Il dramatise tout événement survenu dans ma famille. J’ai fait l’effort d’écouter mon mari à cause de ma fille malade ». Les deux parents, Madame, tout comme son mari, se déclarent dans l’incapacité d’assumer l’éducation de leurs enfants et se sentent dépassés. Madame dit qu’elle se trouve en contradiction constante avec son mari. Elle ne sait pas quelle attitude adopter. Les parents ont du mal à se définir. Mais, dans le cadre thérapeutique, ils apprennent et tentent de se redéfinir non seulement comme membres d’un couple mais aussi comme individus. Je les conduis peu à peu, dans le processus d’individuation, à établir de nouvelles règles et à s’ouvrir à de nouvelles relations.
Effets du processus
Le processus thérapeutique consiste ainsi à les ramener dans leur présent, à leur faire prendre conscience de leurs problèmes, ici et maintenant. Le but est que ce couple ne reste pas englué dans le passé mais apprenne à se resituer dans son propre niveau générationnel. Il doit apprendre à ne pas être utilisé par ses propres parents et enfin à ne pas manipuler ses enfants. Plus tard, au cours d’un entretien réservé à Fatéma, j’ai constaté une rétroaction positive sans débordement émotif.
Plus Fatéma change au niveau de sa pensée et de son corps, plus elle arrive à marcher, et plus sa mère s’inquiète. Dans ce même processus, mieux va sa fille et plus mal va Monsieur. On peut dire que la famille résiste à la « maturation et se défend contre l’anxiété produite par l’évolution des entretiens » (Malarewicz 1996). En fait, Fatéma apparaît comme un danger pour l’homéostasie familiale. Elle est en train de bouleverser les structures familiales, de rompre l’équilibre précaire existant au sein de la famille. En même temps, Fatéma est celle qui soutient les échafaudages familiaux. Elle est le patient désigné, qui « menace de violer la règle des règles, déclenche dans la famille un état d’alarme devant le danger de rupture du statu-quo alors on préfère le garder inopérant » (Selvini,1986). Pour éviter toute réflexion, toute interrogation sur eux-mêmes, les parents font appel, bien entendu, aux mythes, aux normes culturelles et religieuses destinées à renforcer les règles traditionnelles (comme celles du port du voile…de l’arrêt scolaire… du mariage imposé…).
Bien que la paralysie de Fatéma se soit progressivement estompée, les parents continuent à la cantonner dans le rôle de l’enfant-symptôme. Pour cela, ils trouvent d’autres prétextes, d’autres critiques négatives au sujet de leur fille : elle a un comportement irritable, elle fait toujours pipi au lit … En fait, les parents se complaisent dans l’idée du symptôme. Ce fonctionnement est essentiel pour le couple, qui est pris dans un engrenage de répétition des comportements.
Mais, le processus évolutif va entraîner la famille à s’interroger sur elle-même et sur ses pratiques éducatives. Madame a osé parler des mauvais traitements que sa mère lui avait infligés dans son enfance. Elle reconnaît qu’elle a été violente avec Fatéma parce qu’elle-même, dans sa petite enfance, a été violentée par sa propre mère. Elle reproche à sa mère de ne pas lui avoir donné la possibilité d’étudier alors que ceci avait été permis pour les autres filles. A présent, la maladie n’est plus perçue, ni vécue négativement. Elle apparaît comme un outil de travail qui va permettre à Fatéma de se réconcilier avec elle-même et de réguler ses rapports avec ses proches. Actuellement, dit-elle, « l’ambiance familiale est plus détendue ». Fatéma commence à s’interroger sur ses parents et sur sa famille élargie. Plus elle questionne ses parents, moins le couple se dispute et plus Fatéma conquiert sa place. Par ailleurs, le père a changé d’attitude au niveau financier puisqu’il responsabilise sa femme en lui donnant un budget. On se souvient que la question financière a été l’un des facteurs de manipulation contre Fatéma. Sa femme doit dorénavant gérer elle-même. Ceci place enfin Madame dans son rôle d’épouse. La thérapie a permis à cette famille enchevêtrée qui n’avait ni frontières, ni limites de reconstituer une hiérarchie familiale en ordre, où ont été opérés des réajustements, des restitutions de chacun des membres dans son rang, son rôle, ses tâches. La famille est capable désormais de négociations et d’échanges.
 
Conclusion
 
 
En conclusion, signalons que la jeune fille a recommencé à marcher. Les entretiens ont continué avec Monsieur et Madame. Madame et son mari se trouvent encore sous le joug de la mère de Madame, mais le couple aspire à prendre seul ses décisions. Tiraillée par sa famille, Madame ne parvient pas à être totalement présente dans son couple. Elle est ailleurs dans sa propre histoire familiale. Les problèmes relationnels ont été réactualisés lorsque Fatéma est devenue adolescente. A ce moment-là, les parents sont entrés de nouveau en crise. Le couple avait peur de perdre ses grands enfants qui sont, rappelons-le, dans la phase de l’adolescence. Fatéma, en particulier, exprimait le désir d’émigrer en Suède rejoindre ses tantes. Ayant été incapable de faire le passage d’une identité en tant que fille à celle d’épouse, la mère a conservé son problème d’autonomie par rapport à sa propre famille. Elle participe à freiner le processus d’autonomie de sa famille. Dans cette famille, on remarquera qu’il est extrêmement difficile d’établir un processus de différenciation transgénérationnelle. Tout effet bénéfique du processus thérapeutique représente un danger, une menace lorsque le symptôme s’améliore trop rapidement. Le mythe dans cette famille serait l’interdiction de la différenciation. En fait, « dégager » la jeune fille qui avait sacrifié son processus d’autonomie pour sauver la relation par loyauté à l’égard de ses parents, revient d’une part, à la libérer des règles rigides et d’autre part à établir une alliance thérapeutique avec les parents en leur annonçant clairement leur profonde participation à l’obtention de ce résultat.
Catamnèse
Le travail thérapeutique a duré pendant 11 mois. Les entretiens et les séances ont été espacés de 15 jours à 1 mois d’intervalle. Deux ans après la fin du processus thérapeutique, j’ai eu l’occasion de revoir la famille qui m’a annoncé que Fatéma était en classe terminale et envisageait d’aller en Suède pour ses études supérieures. Monsieur a réalisé son plus cher désir : construire sa maison au bled, quand son père est décédé, à l’âge de 88 ans.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  1. Angel S. (2000): Les thérapies systémiques du couple, in Dépressions, revue médicale.
·  2. De Franck Lynch B. (1986): La thérapie familiale structurale, Ed. ESF, Paris.
·  3. Elkaim M. (1995): Panorama des thérapies familiales, Ed. Seuil, Paris.
·  4. Malarewicz J.-A. (1996): Comment la thérapie vient au thérapeute, Ed. ESF, Paris.
·  5. Neuburger R. (1980): L’autre demande : psychanalyse et thérapie familiale systémique, Ed. ESF, Paris.
·  6. Rabeh-Sijelmassi A. (1992): L’enfant prétexte, in Couples en question, Collection Approche, Ed. Le Fennec,, Casablanca.
·  7. Rabeh-Sijelmassi A. (1994): L’adolescente au carrefour des institutions, in Etre jeune fille, Collection Approche, Ed. Le Fennec.
·  8. Rabeh-Sijelmassi A. (1998): Femmes et Islam, les Enjeux, Collection Approche, Ed. Le Fennec, Casablanca.
·  9. Selvini Palazzoli M. (1986): Paradoxe et contre paradoxe, Ed. ESF, Paris.
·  10. Selvini Palazzoli (1988): Les jeux psychotiques dans la famille, Ed. ESF, Paris.
 
NOTES
 
[1]Cet article a fait l’objet d’un atelier au premier colloque systémique organisé au Maroc sur le thème « Vers une nouvelle conceptualisation du changement thérapeutique » en janvier 2001 à Casablanca. Colloque organisé par les membres de l’A.M.R.T.S.
[*]Psychologue clinicienne, thérapeute familiale systémique. Casablanca. Membre fondateur de l’Association marocaine pour la recherche et la thérapie systémique de la famille et autres systèmes humains (A.M.R.T.S.) présidente de l’association de prévention des troubles de l’enfant (A.P.T.E.) et membre fondateur de l’Association Arabe de Psychothérapie (A.A.P.).
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