2002
THÉRAPIE FAMILIALE
Thérapie avec l’individu et thérapie avec la famille
[1]
Maurizio Andolfi
Dans cet article l’auteur affirme avec
force sa conviction de l’importance de la famille dans toutes les étapes du traitement des troubles mentaux, qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un adulte: pour le diagnostic, afin de bénéficier de la connaissance
du contexte socio-familial, et pour la prise en charge, la famille pouvant faire profiter le thérapeute de sa
connaissance du trouble psychologique et de son aide au cours de la thérapie.
L’auteur reste très attaché au setting familial traditionnel: la famille, et secondairement, la génération des
grands-parents utilisés comme consultants.
Il s’interroge enfin sur la place actuelle d’autres settings tels que la thérapie systémique individuelle. Mots-clés :
Famille, Valeurs familiales, Importance de la famille, Thérapie Familiale, Thérapeute, Modèle d’intervention, Setting.
In this article, the author states his strong belief in
the importance of the family’s role in each step of the treatment of mental disorders, whether child or
adult disorders: diagnosis is improved by the knowledge of the social and family environment and also
during the follow-up, the family can help the therapist through its understanding of the psychic disturbance and through its supportive attitude. The author remains firmly attached to the traditional family setting: the family first of all and, in second place, the grand parents’ generation used as consultants. He is
also investigating the present role of other settings such as the individual systemic therapy.Keywords :
Family, Family’s values, Role of the family, Family Therapy, Therapist, Therapeutic model, Setting.
En este papel expresa con fuerza el autor su
convicción sobre la importancia de la familia en todas las étapas del tratamiento delos trastornos mentales,
que trata de un niño o de un adulto: importancia por el diagnósticos porque permite disfrutar de lo que ella
conoce del contexto socio-familiar, y por el tratamiento razón al ayuda que puede dar la familia a lo largo de
la terapia, consciende bien sus propios trastornos sicológicos. El autor conserva su adhesión al setting familiar tradicional: familia primera y de segundo, la generación de los abuelos, utilizados cómo consultantes.
Por fin, se interroga acerca del sitio actual de los demás settings, tal cómo el de la terapia sistemica individual.Palabras claves :
Familia, Valores familiares, Importancia de la familia, Terapia familiare, Terapeuta, Modelo de intervención, Setting.
Le terme famille est plus important que le terme thérapie
Depuis plusieurs années je me bats, dans les colloques, à l’université, dans les
institutions ainsi que dans le monde politique, pour faire passer une idée simple mais
qui semble inquiéter vu les résistances qu’elle suscite. L’idée est la suivante : pour
faire un diagnostic et planifier un traitement il faut connaître l’histoire familiale de
l’individu et inscrire sa problématique dans son contexte socio-familial d’origine.
Bien évidemment tout professionnel à orientation évolutive, psycho-dynamique,
cognitive ou relationnelle, pour ne citer que quelques modèles théoriques, ne peut
que partager une telle idée.
Dans la réalité, lorsqu’une personne présente des difficultés psychologiques
individuelles, les caractéristiques socio-familiales sont souvent négligées ou uniquement considérées comme des « données » utiles pour l’anamnèse; leur valeur de
ressources capables d’aider au diagnostic et aux orientations thérapeutiques,
n’occupe pas une place centrale. Ces choix sont plus influencés par les modèles de
référence que par les informations qui émanent de la rencontre avec l’individu qui a
des besoins, une histoire et des rôles différents.
Le modèle définit souvent le traitement, et, au lieu d’être un schéma flexible au
service de la relation thérapeutique, il devient une structure rigide de contrôle. Au
sein des institutions, les modèles deviennent aussi des éléments de cohésion et de
pouvoir, et, par conséquent les choix thérapeutiques sont parfois à l’origine de
débats animés, et, dans les cas extrêmes, de conflits idéologiques.
Je me souviens d’une fois où, à l’université, nous avons essayé de confronter les
différentes façons de conduire un entretien psychologique. Nous étions tous
d’accord sur les points suivants : la nécessité d’apprendre aux étudiants la façon de
cadrer un entretien, de poser des questions pertinentes et de favoriser l’expérience
pratique. Des désaccords ont surgi sur la manière de réaliser cette expérience. Il y
avait en effet plusieurs possibilités : simuler un entretien à travers un jeu de rôle ou
analyser avec les étudiants un cas clinique ou encore, montrer une bande vidéo. Certaines de ces modalités étaient incompatibles avec le modèle de référence de certains et l’impossibilité que nous avons eue à nous mettre d’accord fit tomber ce projet à l’eau. Les étudiants apprirent à leurs dépens que la connaissance ne se construit
pas sur la confrontation des idées et des pratiques mais sur leur cloisonnement. Cela
sera le fil conducteur de l’étudiant durant ses études : apprendre à lire la réalité de
façon clivée, pour ensuite, éventuellement, choisir (comme un authentique acte de
foi) un modèle d’appartenance. Par exemple, au sein de la faculté de psychologie de
Rome, circule comme lieu commun que le modèle psycho-dynamique s’occupe de
l’individu, tandis que le modèle relationnel s’occupe de la relation entre les individus, comme si la relation était quelque chose de concret et non pas un concept utile
pour connaître l’individu à travers ses relations. En effet, dans les deux cas, nous
observons l’individu en utilisant des lunettes différentes.
J’ai été récemment invité dans un « servizio di salute mentale » (Centre Médico-Psychologique) pour parler de l’utilité du génogramme pour le diagnostic. J’ai expliqué que le génogramme permettait, d’une part de connaître l’histoire de l’individu
dans une perspective intergénérationnelle, et d’autre part, de comprendre le processus d’appartenance – séparation d’un individu par rapport à sa famille d’origine. A la
fin de cette journée j’ai observé deux types de réactions : un groupe de professionnels
était visiblement satisfait et me félicitait pour ce séminaire très intéressant sur la
« thérapie familiale »!!! Je souligne que, pendant la journée, je n’ai jamais parlé de
thérapie et encore moins de thérapie familiale. Un autre groupe chuchotait son
mécontentement, car il craignait qu’à travers ce séminaire on ne veuille imposer la
thérapie familiale dans le service.
Pourquoi y a-t il confusion entre la connaissance de la famille (matériel de base
de l’intervention) et la thérapie familiale (forme spécifique de psychothérapie)?
Je pense que la réponse à cette question est assez complexe. Les thérapeutes
familiaux se sont souvent considérés comme les experts de la famille, sorte de label
de leur domaine; ils ont aussi confondu la fin avec les moyens, en ce sens qu’ils ont
pensé que la famille était au service de la thérapie, et non pas le contraire. Les thérapeutes ont pensé que la thérapie ne devait pas se nourrir de théories, d’expériences
ou de la connaissance du « familial » acquises sur le terrain (c’est à dire au sein de la
relation thérapeutique). Au contraire, les thérapeutes ont pensé que la thérapie
devait se baser sur des concepts, des présupposés élaborés par les théoriciens et
ensuite appliqués à la famille. Par ailleurs, l’exigence de formuler un diagnostic
relationnel les a poussés à faire appel à l’ancienne nosographie individuelle, qui a
été greffée de façon inappropriée sur la famille. C’est ainsi que certains thérapeutes
pédants parlent avec désinvolture et une apparente compétence, de projets thérapeutiques pour « familles anorexiques » ou « familles psychotiques » ou « familles toxicomanes » ou encore « familles maltraitantes ».
En réalité, les théories systémiques appliquées de façon réductrice aux rapports
humains, ont créé une hiérarchie où les valeurs et les connaissances du thérapeute se
situent à un niveau supérieur aux valeurs et aux connaissances de la famille, comme
si la souffrance, le sentiment d’incompétence face à une difficulté, face à la maladie
mentale, de même que les tentatives de solution de la part de la famille passaient,
aux yeux du thérapeute, pour des signes de vulnérabilité sociale et de faiblesse, plutôt que pour des éléments d’un patrimoine fondé sur les liens affectifs et sur la solidarité d’un groupe ayant une histoire commune.
Prenons, par exemple, le concept de circularité, si cher aux thérapeutes systémiciens, et la conviction, souvent erronée, que les familles ont une vision linéaire, et
donc fausse, du problème. Dans ce cas on constate que la relation thérapeutique est
altérée par le préjugé selon lequel le thérapeute, à travers la théorie, comprend la
réalité de la famille mieux qu’elle-même, car elle est entravée par une vision partielle du problème, par des résistances, par des jeux pervers et par un désir pathologique de non-changement. D’autre part, nous continuons à penser que la famille et
son organisation émotionnelle reste du domaine des thérapeutes familiaux, tandis
que, qui s’occupe de l’individu, doit de préférence se centrer sur la personne et sur
sa famille intériorisée. Dans le suivi psychanalytique individuel, toute demande
d’information ou de participation plus ou moins directe, de la part des membres de
la famille, est considérée comme une atteinte au setting, une interférence avec le
modèle thérapeutique, qui ne prévoit ni rencontre, ni contact téléphonique entre
l’analyste et la famille du patient. L’idée sous-jacente est que pour construire une
dépendance thérapeutique et développer la confiance, il faut couper les liens avec la
famille, selon le credo que la « famille intériorisée » est plus significative que la
« famille réelle ». A l’opposé, il y a des thérapeutes qui s’intéressent à l’individu sur
un plan plus relationnel, ce qui signifie qu’ils essaient de connaître les différents
aspects de la personnalité à travers ses interactions, aussi bien au niveau horizontal
(le couple) que vertical (la famille d’origine).
En ce qui concerne la thérapie individuelle avec les enfants, je pense qu’il s’agit
d’une discipline extrêmement fermée à la compréhension de l’enfant dans l’interaction
directe ou ludique avec sa famille (cf. le modèle kleinien). Penser qu’il est possible de
connaître l’enfant en dehors de sa famille me semble pour le moins arrogant. Les
enquêtes socio-familiales et les entretiens séparés avec les parents ne permettent pas
d’appréhender un enfant dans sa totalité dynamique. Une telle pratique sous-entend
qu’un psychologue ou un analyste d’enfants est plus compétent que les parents à saisir
les besoins et le langage symbolique de l’enfant. Même dans un contexte familial de
carence affective ou intellectuelle, il serait dommageable pour l’enfant de se substituer
à ses parents, considérés comme incompétents, au lieu de les accompagner et les aider
à reconnaître les besoins de leur enfant. Il serait alors légitime de se poser la question,
si chère aux collègues kleiniens, qui kidnappe réellement l’enfant, les parents ou, en
fait, ces thérapeutes qui s’obstinent à se substituer aux parents réels ?
Je me souviens de mes premières années à « l’Istituto di neuro-psichiatria infantile » à l’université de Rome, où mes collègues avaient du mal à accepter mon idée
d’élargir la thérapie aux mères que j’associais à la consultation, dans sa partie de
jeux, au lieu de les laisser dans la salle voisine, dans une attente douloureuse et humiliante. Progressivement, j’introduisais la fratrie et les pères. Ainsi, on passait d’un jeu
duel à un jeu avec toute la famille, qui m’aidait à construire une carte des relations, et
à comprendre la communication dans la famille; une sorte de trame affective qui, à
mes yeux, donnait aux troubles de l’enfant une vision évolutive et pronostique. Au
contraire, la thérapie individuelle ne laissait pas de place aux parents, dans la mesure
où les mères étaient cataloguées oppressives et hyper-impliquées, tandis que les
pères n’étaient « qu’en option ». Les pères étaient exclus d’emblée, dès la phase de
recueil d’informations sur la famille et son entourage social, et cela, parce que le
modèle théorique de référence ne prévoyait pas que les mères soient présentes en thérapie, et les pères encore moins. On a du mal à croire à quel point la croyance et
l’adhésion non critique à un modèle de pensée, puissent être insensées.
En trente ans de travail avec les enfants je n’ai jamais trouvé de résistances de la
part des pères, ni un refus à participer à la thérapie, simplement il fallait un temps
différent et des modalités différentes de celles utilisées avec les mères et la fratrie.
J’ai néanmoins dû quitter la neuro-psychiatrie, qui était dominée par un modèle centré sur l’observation et sur la thérapie de l’enfant en tant que patient.
Depuis quelques années on parle de thérapies conjointes, où le suivi individuel
de l’enfant est accompagné, parallèlement, par une thérapie de couple pour les
parents. Il s’agit d’une modalité plus respectueuse des composantes relationnelles
du problème de l’enfant, mais la présence de plusieurs thérapeutes clive le monde
des adultes de celui des enfants, comme si les rassembler dans un seul lieu de rencontre était dangereux ou non cohérent avec les présupposés théoriques. En réalité,
une telle séparation maintient l’enfant dans le rôle de patient; l’enfant se sent en
effet différent des autres enfants, et dans le même temps cela exacerbe le sentiment
d’incompétence des parents.
Il suffirait de mettre en place des rencontres conjointes, et surtout de se persuader que chaque famille a en soi-même l’énergie et les ressources auto~thérapeutiques. C’est ainsi que l’impasse et la pathologie de l’enfant deviennent l’occasion
d’une réorganisation affective et comportementale du groupe familial.
S’il est vrai, comme le dit N. Ackerman (1970), que l’enfant peut devenir le
bouc émissaire de sa famille, il est aussi vrai que la transformation du terreau familial et la redistribution de la tension entre adultes et enfants permet à ces derniers
d’améliorer en profondeur leurs difficultés relationnelles et psychologiques.
L’enfant a tendance à s’approprier le symptôme, au point d’entraver, parfois, la
construction de son identité personnelle. Dans le même temps, le symptôme parle
des problèmes des adultes et il est renforcé par l’incapacité de l’adulte à s’en ressaisir ou à trouver des solutions différentes.
Dans l’ouvrage « La crisi della coppia » (Andolfi, 1999), nous avons parlé des
thérapies de couple camouflées où l’hostilité et le conflit conjugal peuvent être
cachés par le symptôme qui apparaît chez l’enfant. Le symptôme a pour but de protéger l’équilibre familial, grâce au déplacement de la tension sur l’enfant, tout en
signalant le déséquilibre familial affectif existant. Ce dernier peut être abordé à
condition que les adultes soient en mesure d’assumer leurs propres responsabilités,
et par conséquent, de resituer le conflit au niveau générationnel du couple. Il est surprenant de voir la malléabilité et la « volatilité » des symptômes, même les plus persistants, lorsqu’ils sont enracinés dans l’histoire de la famille plus encore que dans
la tête ou dans le corps de l’enfant.
Dès que nous abordons le monde de l’adolescence, les modèles théoriques
influencent encore davantage les choix thérapeutiques. Nous savons que l’adolescence représente la première étape où le rapport dynamique entre appartenance et
séparation semble pencher vers la séparation, mais nous oublions souvent que l’adolescent cherche de façon parfois provocatrice et contradictoire, contenance et appartenance. L’adolescent teste la capacité des parents à ne pas se laisser trop manipuler
par sa demande de liberté et d’autonomie absolue. Couper les liens, uniquement
pour suivre un modèle théorique, qui impose des règles bien précises (l’adolescence
étant la phase de l’autonomie, il faut garantir au jeune un rapport duel, protégé et
coupé du monde des parents), ne permet pas, à mon avis, de connaître les modalités
à travers lesquelles l’adolescent essaie, au quotidien, de conquérir son espace
d’autonomie, dans un contexte affectif, où la certitude d’appartenir est aussi importante pour la maturation du soi, que la séparation.
Souvent les accrochages entre un père et un fils et les provocations de ce dernier
sont nécessaires à l’évolution de l’adolescent qui appréciera un père qui n’évite pas
une telle épreuve mais, au contraire, peut contenir son besoin de rupture.
Le choix de travailler avec des groupes d’adolescents me semble respecter
davantage les liens affectifs, car nous savons combien le groupe est une ressource
dans la construction de la personnalité de l’adolescent. Je reviendrai sur ce sujet
quand, tout à l’heure, je parlerai du setting et des différents choix thérapeutiques.
Pour le moment j’insiste sur l’utilité de la thérapie familiale dans les situations où
l’adolescent se trouve en panne au niveau comportemental, psychosomatique et
psychologique en général.
La thérapie conjointe met en lumière certains préjugés qui ne sont pas suffisamment abordés au sein de la thérapie individuelle ou, si cela est le cas, ils ne sont pas
suffisamment retravaillés dans les relations familiales. Je fais allusion, par exemple,
au lieu commun selon lequel l’adolescent est centré sur lui-même et sur ses propres
besoins (la plupart du temps d’ordre matériel), au point de ne pas s’intéresser à sa
famille. Une fois encore, la réponse sera différente selon la modalité d’approche du
problème. J’ai vu des adolescents utiliser tous les moyens possibles pour aider leurs
parents à aborder leurs problèmes de couple; je les ai vus prendre parti pour le
parent considéré plus faible ou devenir médiateurs dans les cas de forte hostilité
conjugale. Même dans les situations où la relation avec un parent (en particulier le
père) est impossible ou destructive, j’ai pu saisir le désir de l’adolescent de transformer « l’énergie négative » en occasion de rencontre. Transformer un détachement
émotionnel en proximité, ne signifie pas nier ou minimiser la distance qui sera plutôt orientée autrement pour permettre la construction de liens affectifs.
Les grands-parents ont également une grande importance dans le développement
des petits-enfants; ils deviennent souvent des modèles et des ressources irremplaçables quand les parents, trop impliqués, ne peuvent pas comprendre le langage et
les besoins de l’enfant. Un grand-père peut devenir une « personne ressource »
(Andofi, 1998) qui guide l’adolescent dans les moments difficiles de la vie. La
preuve en est le sentiment profond de perte ressenti par l’adolescent suite à la mort
d’un grand-père « spécial ».
Le modèle tri-générationnel nous fait toucher du doigt la capacité incroyable que
la famille a de changer. Relier constamment père et fils à la troisième génération,
permet de trouver des espaces de médiation et d’entente impensables sans cela. Par
exemple, demander à un adolescent de parler, en présence de ses parents, de la façon
dont il imagine leur relation avec leurs propres parents, permet au jeune de voir
l’adolescence dans un sens plus large. L’adolescent se montre curieux de l’histoire
des adultes qui revivent ainsi des moments importants du passé; on assiste à une
sorte de mise en scène de la troisième génération avec ses valeurs, ses mythes et ses
croyances, qui sont les racines sur lesquelles vont se développer les liens ultérieurs.
Ce travail de connexion et d’activation des liens affectifs souvent cachés, interrompus ou coupés, fait de la thérapie familiale une occasion pour réfléchir à sa façon
d’être et d’être en relation avec l’autre.
Dans l’étape suivante, nous convoquons en séance la troisième génération, pour
donner une dimension historique à l’expérience de la thérapie familiale. Dans de
nombreux ouvrages, nous avons parlé de l’importance de la famille d’origine et de
sa fonction de « consultante » au cours de la thérapie. Je tiens à souligner l’impact
émotionnel et la valeur de connaissance que ces rencontres ont sur la génération des
adultes. Parfois une séance de thérapie familiale introduit un processus de changement individuel, que ni la thérapie individuelle, ni des réflexions personnelles douloureuses, ni des discussions familiales passionnées n’auraient pu mettre en route.
Je voudrais parler maintenant des deux modalités relationnelles qui peuvent être
à l’origine d’un blocage évolutif avec, pour conséquence, un sentiment d’incomplétude affective chez l’adulte. Dans ces cas le dommage ne s’inscrit pas seulement au
niveau individuel, mais il entraîne, à travers un mécanisme de collusion, des difficultés au niveau relationnel (relation de couple ou relation parents/enfants).
L’enfant « chronique » se rencontre lorsque, comme le dit Williamson (1980), le
processus d’affirmation de soi s’est arrêté à cause d’un processus d’intimidation
inter-générationnelle. Plus simplement, l’individu n’arrive pas, à l’âge adulte, à
acquérir la position du Moi (Bowen, 1984) mais il reste, face à ses parents, dans une
position d’enfant.
L’extrême dépendance et la peur d’être jugé par ses propres parents, ou par l’un
des deux, sont souvent niées ou justifiées comme étant un service dû, un prix à
payer pour garantir l’appartenance à la famille, quitte à subir les règles, les mandats
et les prescriptions familiales.
Après des années de travail avec les familles et de recherches avec plus de 150
familles sur de longues périodes, nous pouvons affirmer que, seul un mouvement
actif et authentique de la part de l’adulte peut couper un lien de dépendance; la
génération précédente ne pouvant alors que l’accepter ou se résigner.
En travaillant avec les trois générations nous avons vu tomber certains lieux
communs; penser, par exemple, que la dépendance affective de l’enfant est nécessaire à la survie de la génération des parents. Bien que la dépendance soit un processus partagé, il revient à celui qui devient adulte d’assumer la responsabilité de la
surmonter. L’adulte vivra alors ce passage comme une « épreuve finale » dans son
évolution et non pas comme un abandon.
Il est évident que, pour devenir adulte, il faut accepter la séparation et redéfinir
la relation avec ses parents qui, à leur tour, doivent se confronter à un sentiment de
solitude. Une telle évolution aura, pour l’adulte, des effets positifs au niveau de sa
relation de couple et de sa capacité à remplir un rôle parental. En effet le couple se
dégrade s’il n’arrive pas à se préserver de l’intrusion de la famille d’origine de l’un
ou l’autre partenaire. L’intrusion est toujours « facilitée » par la dépendance excessive et par l’incapacité de l’adulte à se séparer d’un parent décrit par ailleurs comme
très envahissant. Prenons l’exemple de grands-parents qui sont extrêmement sollicités pour s’occuper de leurs petits enfants et à qui il est ensuite reproché d’être trop
présents dans la famille; pensons aussi à l’adulte qui, incapable d’assumer une position claire et mature face à ses parents, préfère « prendre la fuite » mais en revanche
donne ses enfants qui deviennent ainsi des otages, dans une sorte de compensation
affective. Ces parents auront ensuite le sentiment d’être exclus de la vie affective de
leurs enfants « qui n’écoutent que leurs grands-parents ».
Nous sommes ici dans le cas où, en l’absence d’une séparation progressive
(Bowen, 1984), la relation parents/enfant s’est interrompue brutalement. Dans ce
cas l’adulte construira une image déformée de lui-même qui l’amènera à « remplir
des sacs troués ». Il sera constamment à la recherche de liens compensatoires, mais
il pourra difficilement trouver un réconfort, il devra alors s’arrêter et renouer une
relation avec ses parents à l’endroit où la rupture s’est faite.
La thérapie familiale n’essaye pas de combler les vides, qui parfois ont une origine très ancienne. Il s’agit plutôt d’un processus de reconstruction des liens d’origine et d’élaboration active de la perte qui une fois reconnue ne sera plus vécue
comme telle.
Le déracinement, actuellement renforcé par les phénomènes de migration, produit
souvent un sentiment d’inquiétude existentielle qui sous-tend les relations humaines.
Je suis désormais persuadé que la spécificité de la thérapie familiale consiste à
favoriser la reconstruction active des liens générationnels et à permettre une prise de
conscience des ruptures émotionnelles précoces qui sont à la base de la plupart des
tensions au sein du couple et dans la relation parents/enfants.
A ce sujet je pense que Bowen avait tout à fait compris le potentiel d’évolution
dû au processus de migration. Dans les groupes de formation, il prévoyait que le
thérapeute retourne dans sa famille d’origine, avec une petite valise, pour se reconnecter affectivement avec un parent ou un frère « distant ». Le travail individuel du
thérapeute sur lui-même se déroulait concrètement au niveau familial et multigénérationnel où Bowen occupait la place d’un entraîneur d’équipe et non pas une place
parentale, place si chère à la psychanalyse (peut-on considérer Bowen comme un
précurseur de la thérapie individuelle systémique ?).
Je pense que Bowen était parfaitement systémique et qu’il a été, à tort, considéré
comme un pionnier ayant une orientation psychanalytique peut-être parce qu’il a
précocement (nous sommes vers la fin des années soixante) saisi l’importance de la
formation personnelle du thérapeute; il devait construire la théorie sur « sa propre
peau », grâce à son l’expérience personnelle.
Grâce à l’enseignement de Bowen, je forme depuis une vingtaine d’années, des
groupes de thérapeutes étrangers (une centaine jusqu’à aujourd’hui) où je travaille
activement sur ce qui pourrait se révéler un handicap au niveau professionnel. A travers le groupe j’essaye de retrouver les ruptures émotionnelles précoces qui sont à la
base de la personnalité du thérapeute et de sa manière de travailler (Andolfi,1998).
Dis-moi combien de chaises tu as dans ton bureau,
et je te dirai quel thérapeute tu es
Avec le terme « thérapie individuelle » nous évoquons la relation duelle entre
thérapeute et patient tandis que le terme « thérapie de groupe » se réfère à un petit
groupe de personnes assises en cercle, comprenant un ou plusieurs thérapeutes.
Il est plus difficile de comprendre s’il existe une règle univoque en ce qui
concerne la « thérapie familiale ». A ce sujet, j’aimerais éclaircir mon point de vue, à
l’heure actuelle, où les définitions sont multiples et parfois confuses; et la confusion
augmente puisqu’un grand nombre de thérapeutes familiaux se définissent comme
thérapeutes systémiques. On distingue ainsi la « Société de thérapie systémique » de
la « Société de thérapie familiale » pour ne pas parler de ceux qui, surtout en Italie,
se font appeler « thérapeutes systémiques-relationnels ». Essayons donc de rentrer
dans ce territoire si complexe.
Nous pouvons commencer par dire que parler de famille et de système n’est pas
antithétique, même s’il ne s’agit pas de deux synonymes, car le concept de système se
relie essentiellement à une théorie, théorie qu’il faudrait davantage expliquer,
d’ailleurs, car von Bertanlaffy élaborait la « Théorie générale des systèmes » (1971), en
même temps que Murray Bowen, à Washington, parlait de la « System theory » (issue
des recherches du Mental Research Institute de Palo Alto) avec un sens assez différent.
Le mot famille définit un groupe social ayant une histoire commune et non pas
une modalité spécifique d’observation, mais encore une fois, les choses ne sont pas
si simples, car, quand nous parlons de famille nous ne pensons pas nécessairement à
la même configuration. Pensons aux différents aspects de la famille actuelle :
famille nucléaire (« intacte » selon l’expression anglaise ou « traditionnelle » selon
l’expression italienne), famille recomposée, famille adoptive, famille de culture
mixte, famille homosexuelle etc… De la même manière nous pouvons seulement
prêter attention aux membres de la famille qui vivent sous le même toit ou bien élargir l’observation à plusieurs générations, pour mieux comprendre la transmission
ainsi que la modification des valeurs, des mythes et des liens de parenté.
Les différences apparaissent aussi dans la manière dont les psychothérapeutes se
définissent. Pour ce qui me concerne j’aime me présenter comme thérapeute familial car je pense qu’en décrivant mon cadre de travail, mon identité professionnelle
devient plus claire. Cela me permet aussi de me différencier, de façon nette et
simple, d’un thérapeute individuel ou de groupe. Bien évidemment, ces trois modalités d’intervention ne s’excluent pas. Moi, par exemple, pendant une vingtaine
d’années j’ai été thérapeute individuel de formation hornienne (Karen Horney a disparu en 1953, trop tôt pour être identifiée comme un précurseur de la thérapie familiale « relationnelle »); j’ai travaillé avec des groupes d’adolescents et des groupes
de patients psychotiques, sans parler de mon rôle de formateur depuis plus d’une
trentaine d’années. Néanmoins sur ma carte de visite, j’ai inscrit « thérapeute familial » car cela représente mon activité clinique principale et car j’aime utiliser mon
expérience et mon bagage culturel avec les familles. C’est pourquoi j’ai arrêté la
thérapie individuelle pour me consacrer exclusivement à la thérapie avec la famille.
Je souligne thérapie avec la famille et non pas de la famille.
Dans mon premier ouvrage « La thérapie avec la famille » (1982) j’ai dû lutter
pour affirmer l’idée-force selon laquelle la thérapie avec la famille se base sur un
processus de collaboration et j’ai eu du mal à faire accepter la préposition avec au
lieu de la préposition de.
Pourquoi un tel acharnement pour une simple préposition ? Simplement parce
que avec signifie collaborer avec le groupe familial alors que de signifie que la
famille devient l’objet d’observation d’un thérapeute expert. Quand je dis thérapie
avec la famille, j’insiste davantage sur le fait que je rencontre des familles et non
pas des individus qui parlent de la famille. Finalement je suis, aujourd’hui, très
content de m’occuper de la collection « La terapia con la famiglia » (la thérapie avec
la famille) pour l’édition Cortina.
Beaucoup d’autres collègues aiment se définir thérapeutes systémiques, d’une
part pour clarifier le modèle théorique de référence et d’autre part pour signifier que
la famille ne représente pas l’unique objet d’intervention. En effet une intervention
systémique peut s’adresser à une famille, à un couple, à un individu mais aussi à une
équipe ou une institution. Les différentes écoles de Milan se définissent comme des
écoles systémiques.
En revanche les thérapeutes systémiques « relationnels » font référence à un
modèle mixte qui essaie d’intégrer la théorie systémique avec certains principes de
la théorie psychodynamique. Je veux préciser que les différentes terminologies
s’étant diversifiées, la confusion a augmenté et il est de moins en moins clair et
reconnu que travailler avec la famille signifie rencontrer, durant un certain temps,
un groupe auquel participent les adultes, les mineurs et parfois quelque autre
membre de la famille élargie.
Une autre différence qui a toujours été présente au sein de la thérapie familiale
concerne le rôle du thérapeute (pour en savoir plus voir l’article sur les « Conducteurs and system purists » (Andolfi, 1995).
Les recherches du Mental Research Institute de Palo Alto et la fameuse théorie
du double lien sont à la base du modèle stratégique qui, par la suite, a été modifié
par Mara Selvini Palazzoli et ses collaborateurs (1978). Je cite parmi eux Boscolo et
Cecchin, qui se définissent de plus en plus comme des thérapeutes systémiques et
qui font référence à Maturana et Varela (1985) et plus récemment au constructivisme, au constructionnisme social et à la théorie narrative (Boscolo et Bertrando,
1996). D’autres thérapeutes suivent le même mouvement; je pense à Karl Tomm et
l’école de Calgary au Canada (1987), à M. White et D. Epston en Australie (1989)
et à tous les thérapeutes qui se reconnaissent dans ce qu’on appelle la « Brief focused therapy » (De Shazer, 1985).
Personnellement, malgré l’influence de Bateson (qui, dans les années soixante-dix, n’a pas été influencé par lui ?), j’ai fait le choix d’approfondir l’étude de la famille
en partant de l’enfant. Je me suis beaucoup appuyé sur les intuitions thérapeutiques
magistrales de N. Ackerman (1970), de Minuchin (1979) et de Whitaker (1971) pour
ensuite m’intéresser davantage à la théorie intergénérationnelle de la famille selon la
pensée de Bowen (1984), de I. Boszormenyi-Nagy et G. Spark. (1973), de Framo
(1999) et de Whitaker (1971) pour ne citer que les plus significatifs des pionniers d’un
mouvement qui a toujours considéré la famille comme centre d’intérêt.
Etudier l’enfant signifie, en premier lieu, élargir l’observation à au moins trois
générations et prendre en compte le cycle de vie de la famille. En d’autres termes,
cela veut dire que le langage ne représente plus la clef de la relation thérapeutique et
qu’il faut introduire le langage non verbal et le jeu.
Avec le temps, j’ai ressenti le besoin d’intégrer à la théorie systémique, la théorie évolutive qui me permettait de me déplacer de « l’ici et maintenant » pour saisir,
à travers l’observation du présent, le devenir des générations. J’ai, ainsi, pu rendre
une place centrale à l’individu que je ne considère pas seulement dans son rôle et sa
fonction, mais aussi dans ses aspects individuels et intimes qui n’apparaissent pas
toujours dans les jeux relationnels.
En même temps, j’ai laissé une porte ouverte à la dimension sociale, pour trouver des ressources et pour observer la façon dont la famille change, en fonction des
transformations socio-politiques.
Je conçois la thérapie comme une occasion de modifier les liens, grâce à l’activation de ressources intérieures à la famille : grands-parents, enfants, parents, oncles
et tantes, animaux domestiques, etc… mais aussi extérieures tels que les liens
d’amitié, les associations culturelles, sportives et religieuses, l’école et les institutions dans un sens plus large.
La thérapie individuelle systémique : quel choix, pour quelle thérapie,
pour quel thérapeute ?
« Pour nous, la thérapie systémique signifie, aujourd’hui, plonger avec le client
dans un réseau complexe d’idées, d’émotions et de personnes significatives; ce
monde est relié et exploré par deux interlocuteurs qui utilisent un moyen linguistique. La pensée du thérapeute systémique se base sur la complémentarité des
concepts de causalité linéaire et de circularité, sur l’importance des différents points
de vue et sur la priorité des questions par rapport aux réponses. Avec le temps le
client reliera différemment les choses, les personnes et les événements et il arrivera
à se libérer de la vision rigide qu’il a de lui-même et de la réalité qui l’entoure. Le
client sera, alors, en mesure d’élargir et d’approfondir sa propre sensibilité et par
conséquent il pourra expérimenter la vie dans une perspective plus large. En citant
la thérapie narrative, nous pouvons dire que le client se libère d’une histoire devenue encombrante et source de souffrance pour rentrer dans une nouvelle histoire qui
lui permet une marge de liberté et d’autonomie plus importante. »
Ceci est un passage de l’introduction à l’ouvrage « Terapia sistemica individuale » de Boscolo et Bertrando (1996) qui reflète le point de vue des auteurs, mais
aussi la direction prise par les thérapies systémiques qui, dans les dernières années,
ont beaucoup influencé la thérapie individuelle. S’il est vrai que, depuis longtemps,
il existe une thérapie individuelle psychanalytique, cognitive, reichienne, transactionnelle etc… je me demande pourquoi il ne pourrait pas se développer une thérapie individuelle à orientation systémique, narrative et post-moderne.
Je tiens à souligner la différence profonde entre le travail avec le groupe de personnes (que nous appelons famille) réuni dans la même pièce, et le travail avec
l’individu qui se déroule dans un rapport duel et durant un certain temps.
A ce sujet, je me rappelle un colloque de thérapie familiale !!! organisé par Salvador Minuchin à New York, en 1977. Ce colloque avait pour but de confronter
quatre modèles différents de thérapie familiale : Minuchin présentait l’approche
structurale, moi je présentais l’approche intergénérationnelle, Insoo Kim Berg présentait la thérapie brève et Karl Tomm l’approche post-moderne. A chaque intervenant, il était demandé de montrer une bande vidéo d’environ 45 minutes; Minuchin
et moi fûmes les seuls à présenter deux vidéos, où les deux familles (la famille de
Minuchin était d’origine afro-américaine et la mienne d’origine du Bangladesh)
avaient de graves problèmes d’intégration et où l’adolescent présentait de graves
troubles psychologiques. Les deux autres rapporteurs ont parlé d’une thérapie individuelle, en tant que forme possible de travail avec la famille. Insoo Kim Berg présenta le cas d’une mère afro-américaine à qui on avait confié deux enfants et qui
vivait avec le RMI (revenu minimal d’insertion), tandis que Karl Tomm de son côté
présentait le cas d’une personne à qui il posait des questions sur la famille intériorisée. Au cours de ce colloque, j’ai eu le sentiment que pour Insoo Kim Berg et pour
Karl Tomm, on pouvait envisager une thérapie familiale sans la famille et je suis
tout à fait d’accord avec Minuchin quand il se demande : « où est la famille dans la
thérapie narrative ?». La disparition de la famille du processus thérapeutique laissa
les participants dans une grande confusion, au point de ne plus pouvoir faire la différence entre thérapie familiale et thérapie individuelle.
Dans le commentaire à mon article « Il setting in terapia familiare » (1998),
Bertrando affirme avec beaucoup de sérénité que la majorité des ex-thérapeutes
familiaux ne font plus de thérapie familiale, ou alors ils n’en font pas leur activité
principale. Finalement ils finissent par faire des thérapies très traditionnelles, et se
retournent vers un contexte individuel. Cependant, je ne vise pas la thérapie individuelle systémique qui, en soi, peut avoir des applications très pertinentes aussi bien
dans un contexte public que privé. Je voudrais plutôt réfléchir sur ceux que
Bertrando appelle les « ex-thérapeutes qui ne pratiquent plus la thérapie familiale ».
J’ai le sentiment que ces ex-thérapeutes ont appris une technique sans être réellement motivés, ou sans avoir les ressources personnelles nécessaires, ou encore sans
avoir obtenu des institutions un consensus suffisant pour considérer la famille comme
un élément important de la compréhension et du traitement des problèmes personnels.
Il s’agit peut-être d’ex-élèves qui n’ont jamais « habité » les théories apprises.
L’analyse devient plus complexe quand il s’agit de professionnels affirmés et
compétents. La première chose à dire, sans vouloir vexer personne, est que l’observation et l’analyse des nombreuses interactions qui se produisent simultanément et
dans la même pièce représentent un travail beaucoup plus fatigant, tant au niveau de
l’engagement émotionnel qu’au niveau de la participation active. L’écoute en elle-même est plus « prenante » lorsqu’elle englobe différentes personnes ou lorsqu’il
faut suivre des propos souvent interrompus et rectifiés, sans parler de la présence
bruyante des enfants.
Je me souviens des deux après-midi où, pendant vingt ans, je me consacrais à la
thérapie individuelle, comme les moments les plus reposants de la semaine et, pour
être honnête, les plus sûrs du point de vue économique. Dans les colloques nous parlons rarement d’argent, néanmoins, nous savons tous que créer et garder des relations de dépendance thérapeutique (indispensable dans une thérapie individuelle)
donne plus de sécurité économique que travailler avec les familles. A la fin de
chaque rencontre la famille peut décider de ne plus revenir car le lien de dépendance
n’est pas aussi fort que dans un contexte individuel.
En parlant de la formation, je tiens à souligner que la présence du groupe fait que
la famille en thérapie n’est pas l’interlocuteur principal de l’élève. En effet, présenter en groupe sa propre histoire familiale à travers son génogramme ou une sculpture
ou des photos de famille, permet à l’élève de développer curiosité et respect pour les
difficultés que les familles lui montreront en thérapie, par la suite. Le contact avec
ses propres blocages, avec la souffrance et les ressources de sa propre famille, aidera
le thérapeute à ressentir de l’empathie pour la problématique des autres familles, et à
aller avec elle à la recherche d’autre chose. Le groupe d’élèves joue ainsi un rôle
fondamental, qui renforce la motivation de l’élève à garder une certaine cohérence
et une continuité en rapport avec ce qu’il a appris durant sa formation.
Le parallélisme entre la famille d’origine du thérapeute et la famille en thérapie a
souvent été nié ou du moins sous-estimé, surtout par les écoles de formation systémique où sont élaborés des modèles et des théories basés sur les concepts de neutralité et de détachement personnel, concepts difficilement applicables aux relations
humaines, relations qui se basent sur les affects, les émotions et les sentiments de
loyauté.
Cette règle « d’abstinence » si loin du monde de l’enfant est peut-être la raison
pour laquelle on a préféré se désintéresser de l’enfant ou ne s’en occuper que pour le
protéger. Bref, on a évité de lui donner une voix et un espace en continuant à travailler avec la partie adulte de la famille c’est à dire les parents.
Je me pose aussi la question suivante : est-il sensé de mettre de côté l’histoire de
la famille, pour construire avec un thérapeute une autre histoire ? Ne sommes-nous
pas en train de proposer avec un langage différent, mais tout aussi compliqué, l’idée
que la relation thérapeutique est plus importante que de travailler avec les difficultés
quotidiennes de la famille ?
Nous avons construit un mythe autour des parents intériorisés, des objets
internes et de la relation thérapeutique et par conséquent nous avons scotomisé tout
ce qui était extérieur à l’individu. J’ai le sentiment que les nouvelles thérapies systémiques sont en train de parcourir le même chemin dans la mesure où nous perdons
de vue les systèmes en évolution, c’est-à-dire nous perdons de vue que les personnes amènent en thérapie leurs drames et leurs malaises quotidiens pour trouver
avec quelqu’un d’extérieur (heureusement !!!) des directions plus constructives.
Je ne voudrais pas conclure cet article en donnant l’impression que la thérapie
familiale est le seul chemin possible, je pense, au contraire, à la nécessité des thérapies combinées et je rappelle aussi que, dans certains cas, il peut y avoir des contre-indications à la thérapie familiale.
Pour les lecteurs désireux d’en savoir plus sur le choix du setting thérapeutique
je renvoie à la lecture de mon article « Il setting in psicoterapia familiare » (1998). Je
cite aussi mon ouvrage « La psicoterapia narrata dalla famiglia » qui a l’avantage de
réunir mes réflexions sur quinze ans de travail avec les familles et les évaluations
des familles, dans l’après-coup, où elles parlent de l’efficacité ou des limites des différentes réponses thérapeutiques qu’elles ont reçues.
(Traduit par Angela Macciocchi)
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1. Ackerman N. (1970): Child participation in family therapy, Family Process, 9.
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2. Andolfi M., Angelo C., D’Atena P. (2000): La psicoterapia narrata dalla famiglia, Raffaello Cortina Ed.
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3. Andolfi M. (1995): L’accademia di psocoterapia della famiglia in Gurman A.S., Kniskern D.P.,
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5. Andolfi M. (1998): Il setting in terapia familiare, in Psicoterapia relazionale n° 7.
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[1]
Cet article a paru dans la revue
Rivista di Psicoterapia Relazionale, numéro spécial « Terapia sistemica con la famiglia e l’individuo » n.11, juin 2000, F. Angeli Ed.
Avec l’aimable autorisation de l’éditeur.