2002
THÉRAPIE FAMILIALE
La critique postmoderne en action
Une orientation professionnelle au-delà de la négativité
André Kuenzli
[*]
310. East Palmdale Blvd. Suite G Palmdale, CA 93550 USA
Une orientation professionnelle au-delà de la négativité. –
Cet article décrit une consultation en orientation professionnelle basée sur des présupposés théoriques
empruntés à la critique postmoderne. L’auteur invite le lecteur à découvrir la mise en pratique de la critique
postmoderne et ses effets sur une personne à la recherche d’un changement d’orientation professionnelle. Mots-clés :
Orientation professionnelle, Postmodernisme, Étude de cas.
This article describes an example of career counseling based on the theories and ideas of the postmodern
critic. The author suggests the reader to discover how the postmodern critic works practically and what
effects it has on a person in the process of a career change.Keywords :
Career counseling, Postmodernism, Case study.
Este artículo describe un ejemplo en orientación profesional basado en
las teorías e ideas del crítico posmoderno. El autor invita al lector a descubrir cómo el crítico posmoderno
trabaja prácticamente y qué efectos trene en una persona quien está en el proceso de un cambio de carrera.Palabras claves :
Orientación profesional, Crítico posmoderno, Estudio de casa.
Cet exemple de consultation en orientation professionnelle se passe dans le
cadre d’un office d’orientation scolaire et professionnelle en Suisse Romande.
L’auteur de cet article, psychologue conseiller en orientation, y accueille principalement des consultants
[1] adultes
[2]. Toute personne peut demander un entretien avec un
psychologue conseiller en orientation. Dans cet office nous disposons d’un centre
d’information professionnel, libre d’accès pour toute personne à la recherche
d’informations concernant des métiers, filières professionnelles et écoles. On peut y
consulter de nombreuses brochures et y visionner des vidéos. Une permanence téléphonique est à la disposition de notre clientèle du lundi au vendredi. Un psycho-logue conseiller en orientation se tient à disposition pour toute information brève et
ponctuelle. Ces services sont gratuits.
Cet article conte l’histoire d’un homme de 30 ans : Monsieur Pody
[3], d’origine
ghanéenne. J’ai choisi de vous la raconter pour de multiples raisons. En voici les
plus importantes :
- Elle n’est pas habituelle.
- Elle peut servir d’exemple pour d’autres personnes.
- Elle illustre bien ma façon de travailler en collaboration avec un consultant.
- Elle est une création commune et unique d’une nouvelle histoire de vie.
- Elle finit bien.
J’aimerais vous transmettre la satisfaction et la joie que j’ai ressenties en travaillant avec Monsieur Pody. J’aimerais vous faire découvrir ma façon de travailler.
J’aimerais le faire en utilisant des mots simples et accessibles à tout le monde.
Les idées qui me guident dans mon travail reposent sur des théories psychologiques récentes tirées de la psychologie socio-constructiviste
[4]. Cette psychologie
nous invite à considérer un individu en relation avec son entourage : il est impossible de ne pas faire partie d’un contexte et de ne pas être en relation avec celui-ci.
Elles reposent, entre autres, sur le présupposé théorique que la réalité n’existe pas en
tant que telle. Elles postulent que l’individu en tant qu’être social et par l’usage du
langage construit sa réalité. En d’autres termes, un événement n’existe pas comme
un « en soi » que l’on découvre. Au contraire nous le créons dans la mesure où nous
en parlons avec une autre personne. Nous pouvons spéculer sur la validité de ces
présupposés théoriques. Pour ma part, ils m’offrent de nombreuses possibilités de
travailler avec un consultant. Les conversations que je construis avec un consultant
devraient lui permettre d’avoir des idées différentes, de nouvelles possibilités sur la
façon de percevoir sa réalité. Une manière différente de se représenter la réalité
nous amène à nous exprimer de façon différente et à produire des comportements
nouveaux. Chaque consultation est une création commune
[5] d’une nouvelle histoire,
unique et sans limite. En tant que psychologue conseiller j’opte pour une position de
curiosité, où rien n’est défini par avance, où tout est à découvrir. Ce processus
m’amène à résister à l’invitation d’une compréhension rapide et facile d’une histoire. Lorsque je rencontre un consultant je m’efforce de comprendre ce qu’il désire,
de comprendre sa réalité et de me faire comprendre.
Suffit-il de converser avec autrui pour être un bon psychologue conseiller en
orientation ? Mon travail ne s’arrête pas à une simple conversation entre deux personnes. Le psychologue conseiller en orientation est le détenteur d’un savoir précis,
comme par exemple, la connaissance de filières de formation et de métiers. Psycho-logue de formation, le psychologue conseiller véhicule une image liée à celle du
psychologue qui « analyse » ses patients, établit des diagnostics et détient de nombreux tests capable de mettre en évidence un état de santé psychique, un niveau
d’intelligence
[6]...
Un conseil, donné par un psychologue conseiller en orientation, a une plus grande
influence sur le consultant que s’il était donné par une personne n’occupant pas cette
position. Il est, dès lors, important de réfléchir sur la façon de donner un conseil. Pour
ma part, je considère un conseil comme une possibilité parmi d’autres. Par là, je veux
dire qu’aucun conseil n’est « vrai » ni « unique » pour une situation donnée. Il est un
avis que le psychologue conseiller exprime en fonction d’un certain nombre de données et d’expériences professionnelles. Je présente toujours un conseil comme une
possibilité, c’est-à-dire comme une proposition que j’estime bonne à un moment et
dans un contexte donné. Il est en accord avec mon éthique professionnelle.
Ma façon de procéder lors d’un premier entretien consiste à écouter attentivement l’histoire saturée de problèmes
[7] du consultant. Ce consultant vient me voir
parce qu’il ne sait plus que faire. Il espère que le regard extérieur d’une personne
compétente pourra l’aider à clarifier son projet professionnel. La représentation
qu’il se fait de son parcours est faite d’échecs successifs, de problèmes. Les problèmes l’empêchent d’avancer. Je m’interroge sur la manière de lui présenter des
questions susceptibles de faire émerger de nouvelles possibilités utiles à la réalisation de son projet professionnel. La formulation de mes questions et le moment adéquat pour les poser sont essentiels à ma démarche d’entretien.
- Qu’est-ce que Monsieur Pody attend de mes services ?
- De quels conseils a-t-il besoin ?
- S’agit-il d’une orientation professionnelle ?
- Que doit-il se passer dans notre entretien pour que Monsieur Pody en retire
quelque chose d’utile ?
- Comment genérer pour Monsieur Pody de nouvelles possibilités ?
Ces questions posées
[8], je décide de leur utilité et de leur pertinence pour le
consultant. Je pose le critère de pertinence suivant : une question est pertinente si
elle incite le consultant à de nouvelles réflexions qui l’amènent à clarifier son projet.
Monsieur Pody est établi en Suisse depuis septembre 1995. Il connaît un peu la
Suisse, plus particulièrement la région zurichoise, où il a fait un stage dans le cadre
d’un échange international entre l’Université du Ghana et l’Ecole Polytechnique
Fédérale de Zürich. Il a obtenu en 1991 le titre de « Bachelor of Science in Agriculture » à l’Université du Ghana. Il est venu dans notre pays pour vivre avec une Suissesse qu’il a rencontrée au Ghana. A son arrivée en Suisse, il trouve du travail dans
une chaîne de restaurants pour subvenir aux besoins de sa femme et aux siens. Son
épouse poursuit des études d’infirmière. Elle ne gagne pas encore sa vie.
Dès son arrivée en Suisse, Monsieur Pody fait appel aux services des offices
régionaux de placement
[9] (ORP). Il n’a droit à aucune indemnité financière, mais
peut prétendre à d’autres services tels que la recherche d’emploi. Le conseiller de
l’ORP, ne connaissant pas le niveau de la formation de Monsieur Pody, décide
d’inclure son dossier dans les « sans-emploi (SE) non-qualifiés ». Monsieur Pody,
bien que surpris par cette décision, ne s’y oppose pas.
Six mois se passent, pendant lesquels Monsieur Pody travaille au restaurant.
Lors d’une visite à l’ORP, il apprend qu’on lui a attribué un nouveau conseiller pour
des raisons de « restructuration ». Celui-ci est surpris de le savoir parmi les « sans-emploi non-qualifiés ». Il lui suggère d’une part de faire une demande d’équivalence
de son diplôme de l’Université du Ghana auprès de l’Office Fédéral de l’Industrie,
des Arts et des Métiers (OFIAMT) pour clarifier la valeur réelle de sa formation;
d’autre part de s’inscrire à un cours de français pour améliorer son expression orale
et écrite. Sa langue maternelle est un dialecte local du Ghana. Sa seconde langue est
l’anglais, qui est aussi celle dans laquelle il a fait ses études. Motivé par ces nouvelles informations, Monsieur Pody fait traduire ses diplômes en langue française. Il
emprunte de l’argent auprès de ses beaux-parents. La traduction prend environ deux
mois car il décide de rechercher la traduction la meilleur marché.
Il envoie son dossier complet à l’OFIAMT. Pendant les six mois suivants, Monsieur Pody continue à travailler au restaurant et suit des cours de français. Il espère
une réponse positive de l’OFIAMT. Le doute s’installe. Un mois plus tard, toujours
pas de réponse. Il se décide à appeler l’OFIAMT. L’OFIAMT n’aurait jamais reçu
son dossier. Consterné par cette nouvelle, Monsieur Pody décide de faire appel à nos
services.
Son histoire en Suisse apparaît saturée de difficultés. Elle démontre aussi une
capacité de Monsieur Pody à s’adapter aux changements et à utiliser des informations
fournies par d’autres. Son histoire m’invite à lui poser des questions susceptibles de
renforcer ses ressources et de l’aider à élaborer une histoire de vie alternative.
Ses amis africains et suisses lui ont conseillé de recommencer une formation en
Suisse et de ne pas espérer une équivalence. Monsieur Pody insiste sur le fait que les
conseils de ses amis reposent plus sur des histoires qu’ils auraient eux-mêmes
entendues que sur des expériences qu’ils auraient vécues personnellement. La plupart de ses amis africains ne sont pas passés par le processus laborieux de la
demande d’équivalence. Ces rumeurs lui semblent plausibles, a fortiori après l’épisode de la « perte » de ses documents envoyés à l’OFIAMT. Monsieur Pody veut
savoir si ces rumeurs sont fondées.
Il vient à l’orientation professionnelle (OP) pour savoir quelle école suivre pour
recommencer une formation professionnelle dans le cas où la sienne ne serait pas
reconnue en Suisse. Monsieur Pody est confus, déboussolé, angoissé...
Je décide de m’intéresser en détail au contenu de ses études africaines. Je veux
montrer à Monsieur Pody qu’une équivalence de titre refusée n’enlève en rien le fait
d’avoir suivi et terminé une formation professionnelle. Il s’agit de ne pas admettre
l’omnipotence d’une équivalence sur des compétences professionnelles acquises. Je
l’invite à regarder ses compétences et à croire en leur valeur.
Monsieur Pody a écouté les conseils de ses amis, ce qui l’amène à s’interroger
sur sa formation. Le doute s’est installé en lui sur ses compétences et sur la valeur de
sa formation. Il s’agit pour moi de questionner ce doute. Sur la base de son titre de
l’Université du Ghana, je lui présente des contenus de cours d’une école suisse qui
forme des ingénieurs en agriculture. Je lui demande de les comparer avec ceux de
son université. A sa grande surprise, nous concluons que sa formation africaine correspond, de par son contenu, à une formation d’un ingénieur d’école technique
supérieure suisse en agriculture. Monsieur Pody semble soulagé.
Ce processus m’a permis de lui présenter les structures de notre système d’éducation et les diverses écoles professionnelles et universités qui propose une formation dans le domaine agricole voire dans le domaine de l’environnement. Monsieur
Pody semble reprendre confiance en lui et croire à nouveau en ses capacités. De
nouveaux choix professionnels et personnels sont possibles.
C’est à ce moment qu’il ose me montrer son travail de diplôme qu’il vient de terminer pour l’Université du Ghana en vue de l’obtention d’un « Masters » en agriculture
[10]. Ce travail, écrit en langue anglaise, correspond à ce que l’on attend d’un travail de recherche de licence à l’Université de Lausanne (Suisse). Je lui fais part de
mon observation. Monsieur Pody rayonne. Il m’invite à lui donner des conseils sur
certaines parties de son travail qu’il estime moins bonnes. Je me retrouve en train de
lui suggérer certaines améliorations. Ces suggestions sont prudentes puisque je ne
connais pas cette profession. Plus je découvre son travail, plus je remarque son
excellente qualité. J’apprends à ce moment-là que Monsieur Pody a fait des
démarches auprès de l’Université de Lausanne pour savoir s’il peut y continuer ses
études. La réponse de l’université est claire : ils répondront à sa demande une fois
son travail de diplôme terminé.
Quelque chose m’échappe. Pourquoi n’a-t-il pas commencé par me dire cela ? Je
commence à comprendre : il ne croit plus à la valeur de sa formation; alors pourquoi
finir de rédiger son travail pour de toutes façons devoir recommencer une formation ? Je lui fais part de mes questions. Monsieur Pody les confirme et, à ma plus
grande surprise, m’annonce qu’il finira au plus vite son travail. Pour accélérer le
processus d’évaluation de son travail, il émet la possibilité d’aller en personne au
Ghana pour rencontrer son professeur. Monsieur Pody est prêt en renverser des
montagnes. Je suis ravi et en même temps conscient que cette démarche prendrait
beaucoup de temps et coûterait beaucoup d’argent. Je l’invite à corriger son travail
et à en reparler.
Maintenant que Monsieur Pody croit en ses possibilités, c’est le moment de lui
suggérer une démarche concrète : prendre contact avec le centre horticole de la
région qui forme des ingénieurs en gestion de la nature pour savoir s’il peut y suivre
une formation. Nous décidons ensemble de la manière de prendre contact avec ce
centre de formation. Monsieur Pody se propose de rencontrer le directeur en personne afin de lui exposer sa situation. Je l’invite à suivre son initiative sachant que
le directeur est à même d’évaluer la valeur de la formation de Monsieur Pody. Je
suis conscient du risque d’une telle démarche. Et si les amis de Monsieur Pody
avaient raison ?
Je lui donne un rendez-vous dans un mois de manière à lui laisser suffisamment
de temps pour aller visiter le centre horticole. J’invite Monsieur Pody à me contacter par téléphone
[11] s’il le désire. Je termine le premier entretien en lui demandant s’il
a été utile pour lui et s’il a répondu à ses attentes. Monsieur Pody exprime sa satisfaction et me remercie. En sortant de mon bureau, il m’annonce son intention de
renvoyer une seconde fois son dossier à l’OFIAMT pour le faire évaluer. Monsieur
Pody a repris courage.
(Je suis surpris de mes réflexions :)
- Aurais-je donné de faux espoirs à Monsieur Pody ?
- N’est-il pas vrai que les diplômes de pays « en voie de développement » sont
souvent évalués à la baisse ?
- Mes intuitions sur son niveau de formation sont-elles exactes ?
- Aurais-je dû vérifier ses aptitudes à l’aide de tests ?
- Parle-t-il suffisamment le français
[13] pour songer à recommencer une formation
de niveau supérieure ?
- Comment va-t-il subventionner sa formation ?
- Ne devrais-je pas lui suggérer de suivre une formation moins poussée et moins
longue afin qu’il puisse rapidement trouver un travail et subvenir aux besoins de
sa famille ?
Ces doutes posés, je me rends compte qu’ils font surtout partie du discours plein
de « négativité » qui a influencé Monsieur Pody. Il n’est pas rare que je personnifie
des émotions ou des problèmes que les consultants ressentent ou utilisent dans leur
conversation. Ce procédé
[14] consiste à amener un consultant à percevoir une émotion
ou un problème comme une entité séparée de lui-même. Il permet au consultant de
percevoir les effets qu’une émotion ou un problème ont sur lui. Dans cette histoire
de vie, « la négativité », « l’insécurité face à la langue française », « les jugements
externes », incitent Monsieur Pody à ne plus croire en ses compétences professionnelles et à le diminuer.
Sur la base des documents qu’il a amenés, sur sa façon de présenter sa formation, sa façon d’être, je décide de faire confiance à mon jugement quant à la valeur
de sa formation. Je suis toujours très sensible à « la personnalité » d’un consultant et
la manière dont il entre en relation avec moi. Même si Monsieur Pody m’apparaît
« sous l’influence du doute » quant à ses compétences, je le considère comme une
personne très vive et intelligente. Je fais le choix de défier « la négativité » et « ses
complices ». Ce choix repose sur mon expérience de psychologue mais il n’en
demeure qu’un choix parmi d’autres possibles. La suite me montrera que ce choix
fut judicieux et utile à Monsieur Pody.
Monsieur Pody revient me voir, comme nous l’avons convenu ensemble, un
mois après notre premier entretien. Son air a changé. Il est plus souriant et a l’air
plein d’énergie. Je m’empresse de le lui faire remarquer. J’ai vite compris ce changement dans sa façon d’être. Monsieur Pody est allé au centre horticole où le Directeur l’a reçu. Après un entretien, le Directeur l’invite à suivre une formation dans le
centre et à la commencer directement en deuxième année. Monsieur Pody est ravi
de cette possibilité. Contrairement au discours de la « négativité », sa formation africaine a été en partie reconnue.
Les effets de cette rencontre sont stupéfiants : Monsieur Pody se sent reconnu
comme une personne compétente et respectée. Il décide d’accélérer son apprentissage de la langue française. La langue française devient un élément essentiel à maîtriser pour son avenir professionnel. Monsieur Pody est motivé.
Notre deuxième rencontre se passe exclusivement en langue française. Je n’ai
aucune peine à comprendre Monsieur Pody. Le fait d’avoir été reconnu par une instance suisse semble avoir eu un effet immédiat sur son intégration dans notre pays.
La langue française n’est plus associée à un statut de travailleur immigré non-quali-fié. L’anglais devient un atout supplémentaire pour une personne qualifiée. Notre
entretien tourne autour de conseils administratifs liés à l’inscription dans ce centre
horticole. Nous remplissons les feuilles d’inscription et décidons des démarches
[15] à
effectuer auprès de divers organismes. Ce processus lié à la réalisation de son projet
nous ouvrent de nombreuses conversations autour de son statut d’immigré :
- Monsieur Pody est étonné par la demande de l’extrait du casier judiciaire. A
quoi et à qui cela sert-il ?
- La demande d’une copie de son certificat d’établissement lui rappelle qu’il est
différent des Suisses. Le thème de la différence est souvent présent dans son discours. D’abord perçue comme un handicap par Monsieur Pody, la différence
commence à être perçue comme un atout professionnel.
- Le fait de s’exprimer et d’étudier en français l’inquiète. J’en profite pour le rassurer sur son niveau et l’invite à continuer à suivre des cours de français jusqu’à
ce qu’il débute sa formation.
Monsieur Pody me montre ensuite les changements dans l’introduction et la
bibliographie de son travail de diplôme. Nous décidons que son travail est prêt à être
envoyé au Ghana pour y être évalué.
Nous terminons notre rencontre sur un thème qui préoccupe Monsieur Pody : le
financement de sa formation. Je lui indique les diverses instances officielles susceptibles de lui attribuer une bourse d’études. Je lui suggère de prendre contact avec
celles-ci en espérant qu’il obtiendra une réponse positive. Dans le cas contraire, il
est question de faire appel à des fonds privés voire à des crédits bancaires. Monsieur
Pody est tellement motivé pour entreprendre cette formation que je suis confiant
dans le fait qu’il trouvera un moyen de la financer. Il me fait savoir qu’il est prêt à
continuer à travailler le week-end dans la chaîne de restaurants.
Monsieur Pody décide de s’inscrire au centre horticole. Je l’invite à me donner
des nouvelles dès qu’il reçoit la réponse de l’OFIAMT concernant son équivalence
et à me téléphoner s’il le désire.
L’histoire alternative de M. Pody se construit. Je partage l’avis de Monsieur Pody
qui considère son inscription comme un succès et un nouveau départ vers son intégration en Suisse. D’ici deux ans, il pourra travailler dans son champ de compétences.
Une inquiétude persiste autour du financement et de l’aboutissement de son projet :
- Va-t-il recevoir une bourse ? Si oui, de quel montant ? Dans le cas contraire arri-vera-t-il à trouver une autre solution ?
- Pourra-t-il subvenir aux besoins de sa famille et en même temps suivre une formation professionnelle à plein temps ?
- Va-t-il mener à bien son projet ou les influences extérieures négatives
[16] vont-elles l’en dissuader ?
Malgré mon inquiétude, j’ai confiance dans la détermination de Monsieur Pody à
poursuivre son projet. N’a-t-il pas déjà résisté à la tentation de tout abandonner et de
se satisfaire de son travail dans la chaîne de restaurants ? J’ai compris que cette tentation et, celle de subvenir aux besoins de sa famille en reléguant sa formation professionnelle au second plan, ont été motivées d’une part par « la négativité » et d’autre
part, par la difficulté de s’y retrouver dans les méandres de l’administration suisse.
Monsieur Pody a résisté à ces influences. A mon avis, il a réalisé le plus difficile.
Deux mois s’écoulent sans nouvelles de Monsieur Pody. Pour moi, le dossier de
Monsieur Pody était classé dans la mesure où il avait été accepté au centre horticole.
Il était normal que je ne reçoive plus de ses nouvelles. Un matin, il m’appelle, sa
voix est joyeuse. L’OFIAMT a évalué son diplôme africain comme étant l’équivalent d’un ingénieur suisse en gestion de la nature. Nos spéculations initiales prennent soudainement un caractère officiel. Une audience à l’histoire alternative de
M. Pody existe en dehors de mon bureau de consultation. Une histoire alternative
sans audience tend à se dissiper. Une audience valide donne de la substance à une
histoire de vie alternative. Nous éclatons de joie au téléphone.
De nouvelles possibilités s’ouvrent à Monsieur Pody, dont l’une, non des moindres,
consiste à rechercher un emploi en tant qu’ingénieur en agronomie. Je lui propose pour
notre prochaine rencontre de rédiger une lettre de motivation et d’apporter son Curriculum Vitae (CV). Nous prenons rendez-vous encore dans la même semaine.
Notre conversation tourne autour du thème de la recherche d’emploi :
- Quelles sont les meilleures façons de rechercher un emploi ?
- Quelles sont les différentes manières de procéder ?
- Où peut-on envoyer son CV ?
- Comment faire des offres spontanées ?
- Faut-il d’abord chercher une place de stagiaire pour ensuite prétendre à un
emploi ?
En premier lieu, et à sa demande, je m’intéresse à son CV et aux différents
modèles de lettres de motivation que Monsieur Pody a rédigées. Elles sont très bien
faites. J’apprends qu’il a suivi un cours payé par le chômage sur les techniques de
recherches d’emploi. Il insiste pour connaître d’autres techniques de recherche
d’emploi. Je décide de faire un tour d’horizon avec Monsieur Pody des moyens
d’information concernant la recherche d’emploi que nous disposons à l’office
d’orientation scolaire et professionnelle :
- Je lui présente une brochure
[17] éditée par notre service, remplies d’exemples de
lettres de motivation et de conseils pour se préparer à un entretien d’embauche.
- Notre service propose aux demandeurs d’emploi un atelier « bilan » où plusieurs
demandeurs d’emploi se regroupent en compagnie de deux animateurs, psycho-logues conseillers en orientation, pour établir un bilan personnalisé. Cet atelier
permet, entre autres, aux participants d’identifier leurs acquis, leurs ressources et
leurs compétences. On y explore ses intérêts et ses motivations tout en renforçant l’estime de soi. Le groupe est une source de richesses et de défis pour les
participants. Monsieur Pody m’informe, lors de sa dernière consultation, que sa
participation à l’atelier l’avait aidé à dépasser les craintes liées à la recherche
d’un emploi.
- Je lui fais une démonstration de la banque informatisée de bourses d’emplois et
de cours de perfectionnement. Cette banque de donnée, en libre accès, et gérée
par l’OFIAMT qui, chaque semaine, introduit et remet à jour les données. Elle
propose des emplois et des cours dans toute la Suisse. Elle est très facile d’utilisation. Une personne consulte ces données au moyen d’une borne automatisée,
ressemblant à un ordinateur, où elle effectue son choix en suivant les directives
inscrites sur l’écran. Lorsqu’une demande d’emploi ou un cours l’intéressent,
elle peut l’imprimer.
- La suite de notre conversation tourne autour de la crise économique
[18] :
- Les ingénieurs en gestion de la nature trouvent-ils encore du travail en Suisse ?
- Quelles régions sont les plus touchées par le chômage ?
- Combien d’années d’expérience faut-il avoir pour trouver une place de travail ?
Mes réponses ne sont que lacunaires et relatives. Il n’existe pas de réponses
absolues à ce type de questions. Même si la situation économique n’est pas bonne,
chaque personne qualifiée, bien préparée
[19] et motivée devrait pouvoir encore
trouver du travail. La motivation de Monsieur Pody est immense. C’est là-dessus que
je compte. En quelques mois il est passé du statut d’une personne non-qualifiée
devant au mieux recommencer une formation à une personne qualifiée à la recherche
d’un emploi. Ce changement donne des ailes à Monsieur Pody. Tenant compte de son
peu d’expérience professionnelle, il se dit prêt, dans un premier temps, à chercher
une place de stagiaire dans une entreprise. Sa flexibilité, sa mobilité
[20] et son enthousiasme sont des atouts incontestables. Il s’agit d’en profiter avant qu’ils ne s’éteignent. Je profite de l’encourager dans ses démarches et partage son optimisme. Il
m’annonce qu’il va reprendre contact avec son conseiller en ORP pour mettre son
dossier parmi les ingénieurs en gestion de la nature à la recherche d’un emploi. Il
programme un passage hebdomadaire à la banque de données informatisées. Il
s’engage à répondre à toutes les annonces qui correspondent à son profil.
Le téléphone sonne deux semaines après notre dernier entretien. Monsieur Pody
m’annonce qu’il a trouvé un emploi à plein temps comme ingénieur en gestion de la
nature. Il a trouvé cette place par l’intermédiaire de la banque de données. La compagnie qui l’engage travaille avec l’Afrique et le profil de Monsieur Pody correspond exactement à ce qu’ils recherchent. Parallèlement à son engagement, l’entreprise lui offre une formation interne. Monsieur Pody pourra subvenir aux besoins de
sa famille en exerçant le métier qu’il a appris. Sa soif d’apprendre sera assouvie
grâce à la formation qu’il va recevoir au sein de l’entreprise.
Je lui demande de passer une dernière fois à l’office pour parler des entretiens
que nous avons eus ensemble et évaluer avec lui mes services. Il se montre très intéressé par cette démarche
[21] et ravi de venir me revoir.
Je revois Monsieur Pody quelques jours après l’annonce de son engagement. Je
le remercie de me consacrer un peu de son temps. Il vient me revoir à ma demande
et pour m’aider à évaluer mon travail. Il s’empresse de me dire que c’est aussi
important pour lui de partager son expérience. J’ai décidé d’écrire cet article et lui
demande s’il est d’accord que je raconte son histoire. Il est enchanté par cette idée :
« j’aimerais bien que mon expérience serve d’exemple à d’autres personnes et à
d’autres étrangers ».
J’engage la conversation sur :
- La façon dont il a vécu nos entretiens.
- Ce qu’il en a retenu.
- Ce qui lui a moins plu.
- Ce qu’il aurait voulu de différent.
Monsieur Pody souligne ma disponibilité : « J’ai apprécié de pouvoir toujours
vous appeler ». Je lui demande ce qu’il apprécie dans le fait que je sois disponible. Il
m’apprend que cette disponibilité l’a aidé à surmonter des moments de doute.
Même s’il ne m’a appelé que deux fois, le fait de savoir qu’il avait la possibilité de
le faire l’a rassuré. Il décrit ma disponibilité comme une forme d’accompagnement
entre les séances, une manière « d’être toujours prêt à conseiller ». Il a l’impression
d’exister à mes yeux en dehors de nos rencontres. Je ne le considère pas comme un
dossier parmi d’autres. Ceci, entre autres, lui a donné le courage de réaliser ce que
nous avions décidé lors de nos rencontres. Monsieur Pody est un excellent exemple
d’une personne qui passe de l’intention à l’action. Ce passage de la réflexion à la
mise en place d’actions est le signe d’une bonne collaboration entre « le demandeur » et le « conseiller ». Un conseil donné sans que la personne ne le fasse « sien »
aboutit souvent à de l’inaction.
Il souligne la qualité des conseils donnés. Il aime le fait que je donne une information tout en sachant qu’elle n’est jamais exhaustive. J’aime demander aux
consultants de vérifier une information, par exemple au sujet d’une école, directement auprès d’elle. Cette manière de faire invite le consultant à faire des démarches
personnelles et à entendre une autre façon de présenter une même information voire
de la compléter. Il n’est pas rare que je ne connaisse pas tout ce qu’une école peut
offrir. Le consultant reçoit ainsi diverses représentations de ce conseil parmi lesquelles il choisit celle qui lui convient. Que se passe-t-il avec les personnes qui
n’arrivent pas à choisir ? Si une personne est dans ce cas, je l’invite à s’interroger sur
la difficulté de faire un choix, sur ce qui devrait se passer pour qu’elle puisse le
faire. Dans le cas où une information serait factuelle, comme par exemple les conditions d’admission pour entrer dans une école, le « choix » du consultant réside dans
le fait d’accepter ces conditions ou de les refuser. Une position de refus nous invite à
explorer les idées liées à celui-ci, comme par exemple : « je n’ai pas le droit de rentrer dans cette école », « de toute manière cette école est faite seulement pour les personnes “intelligentes”», « tant mieux, car je ne voulais de toute manière pas vraiment faire cette école »...
Monsieur Pody apprécie mes conseils. « Vos conseils m’ont été très utiles ». Je
suis surpris qu’il utilise le mot « conseil ». A mes yeux, je n’ai pas eu l’impression
de lui avoir donné des conseils mais d’avoir partagé avec lui certaines de mes idées.
Un conseil donné comme un absolu n’invite que rarement une personne à le suivre.
Au contraire, elle amène une personne à se défendre et à faire souvent l’inverse du
conseil donné
[22].
Il précise que nos rencontres lui ont redonné du courage pour affronter les difficultés inhérentes à sa situation. Sa vie s’est transformée en quelques mois. Il peut à
nouveau rêver à son projet
[23] : après quelques années de travail en Suisse, retourner
au Ghana pour exploiter sa propre ferme. Monsieur Pody a retrouvé un sens à sa vie
et une grande fierté pour ce qu’il a réalisé jusqu’à ce jour.
Cette rencontre avec Monsieur Pody m’a aussi transformé en tant que professionnel et personne. Croire en la réussite d’un projet réaliste
[24], résister aux
influences de la « négativité » et de ses « complices », invitent le consultant à concrétiser un projet professionnel et à élaborer une histoire de vie alternative moins saturée de problèmes. Elle est un bel exemple de co-construction où le consultant et le
conseiller en orientation échangent leur expertise pour créer une histoire alternative
moins saturée de problèmes et pleine de nouvelles possibilités. Elle met en évidence
qu’une consultation en orientation professionnelle peut aussi avoir un effet thérapeutique sur le consultant.
Idéalement, il serait fantastique de véhiculer plus fréquemment ces histoires « à
succès », reflets d’autres réalités pour aider à résister à la négativité ambiante. Nous
ne prenons pas toujours le temps de le faire. Monsieur Pody nous a offert son histoire
[25]. Peut-être vous fera-t-elle aussi rêver ?
[*]
L’auteur, psychologue-psychothérapeute FSP (Fédération Suisse des Psychologues-Psychothérapeutes)
a été formé en grande partie aux USA dans le domaine des psychothérapies de famille postmodernes
(psychothérapies orientées vers la solution, narrative et conversationelle). De 1996 à 1998, l’auteur a
travaillé comme psychologue conseiller en orientation et psychothérapeute en Suisse Romande avant de
retourner en Californie où il travaille comme psychothérapeute de famille dans une clinique.
[1]
Par souci de simplification, j’utiliserai ce mot uniquement au masculin. Que les consultantes veuillent
bien me pardonner !
[2]
Est considéré comme consultant « adulte » toute personne de plus de 18 ans et/ou n’étant plus scolarisé
dans une école publique.
[3]
Ce nom est un pseudonyme. Le consultant l’a choisi personnellement de façon à pouvoir se reconnaître.
[4]
Les psychothérapies de famille les plus récentes en font partie.
[5]
Du conseiller et du consultant.
[6]
Je suis toujours surpris par la représentation que des consultant ont du métiers de psychologue. Cette
représentation fait souvent référence à un travail de psycho-diagnosticien.
[7]
La psychothérapie de famille narrative (M. White, 1988) est à l’origine de cette façon de définir une
histoire de vie.
[8]
En l’absence de Monsieur Pody.
[9]
Depuis quelques années en Suisse, une personne sans emploi est suivie par un conseiller en placement.
L’une de ses tâches est d’aider cette personne à retrouver du travail dans le domaine de ses compétences.
[10]
Un « Masters » est, en Suisse, souvent considéré comme l’équivalent d’un diplôme universitaire.
[11]
Je décide de montrer ma disponibilité entre deux entretiens. Quand un entretien se passe bien, le
consultant met souvent en pratique ce qu’il y a décidé. Il est important de lui faire savoir qu’il peut toujours me joindre dans le cas où des difficultés et/ou des succès apparaissent et qu’il désire en parler.
[12]
Que je me suis posées en l’absence du consultant.
[13]
Pendant notre entretien, nous avons dû recourir plusieurs fois à la langue anglaise pour bien nous
comprendre.
[14]
Appelé processus d’externalization par M. White (1988).
[15]
Demande d’extrait du casier judiciaire, copie du certificat d’établissement, informer la caisse de chômage de ce changement.
[16]
Comme par exemple de la part de ses amis qui n’ont pas été au bout de leurs projets.
[17]
Chabot B. et Reymond. J.D.,
Les méthodes de recherche d’emploi, Office d’Orientation et de Formation Professionnelle, Département de l’Instruction Publique de Genève, novembre 1994. Elle peut être
empruntée ou achetée.
[18]
De 1993 à 1998, la Suisse a été frappée d’une crise conjoncturelle importante. Le mot « crise » était
quotidiennement véhiculé par les médias, à tel point qu’il n’était plus possible de passer une journée
sans l’entendre. Il ne s’agit pas de dénigrer un phénomène bien « réel » mais de tenter d’élargir notre
horizon en créant par le langage d’autres réalités moins négatives.
[19]
Il est important de bien connaître ses compétences et ses limites. Rechercher un emploi en tant de
crise est un travail à plein temps en soi et nécessite, entre autres, de la persévérance et de la créativité.
[20]
Il est prêt à rechercher un emploi dans toute la Suisse Romande.
[21]
Je propose cette démarche d’évaluation à tous les consultants y compris à ceux qui n’ont pas été satisfaits de mes services.
[22]
Il arrive qu’une personne réclame spontanément un conseil. Dans ce cas-là je le lui donne tout en lui
signalant que ce conseil est le mien et qu’une autre personne lui en donnerait peut-être d’autres.
[23]
Les personnes au chômage depuis longtemps tendent à ne plus avoir de projet.
[24]
Il est assez fréquent que des consultants, motivés par leur envie et enthousiasme envers une profession, « oublient » les exigences de la formation que celle-ci nécessite. Le défi pour le conseiller est de
« ramener » le consultant au réalisme de la situation sans pour autant lui briser son rêve.
[25]
Je remercie Monsieur Pody pour m’avoir autorisé à raconter son histoire. J’espère avoir utilisé des
mots qui correspondent à son expérience. Deux ans après cet entretien, je reçois une invitation de M.
Pody à son mariage. Il se marie avec celle qui l’avait invité à vivre en Suisse et apprécie de plus en
plus son travail.