2002
THÉRAPIE FAMILIALE
Éditorial
« maktoub »
Camille Labaki
[*]
Les Sentiers de la Varappe 16, rue Bodeghem B-1000 Bruxelles
« C’est comme s’il nous avait ouvert la porte de la prison en disant : entrez,
n’ayez pas peur !» déclarait un homme lors d’une cérémonie à la mémoire d’un
autre homme. L’un et l’autre n’étaient ni criminels, ni terroristes. L’un et l’autre
savaient simplement la force et le pouvoir des mots. En effet, ils étaient journalistes
et le mort avait, jadis, fait de la prison pour un article.
Cela conté ici parce que les psys, tout comme les journalistes, les écrivains et les
poètes, savent la force et le pouvoir des mots. Ils ont cela en commun que rien ne
leur échappe de leurs sens et de leurs danses, de leurs faux-pas et leurs pirouettes.
Les uns ont pour métier de les écrire. Et Léo Ferré ne s’y trompait pas lorsqu’il
chantait « Des armes, des armes, des armes et des poètes de service à la gâchette ».
Les psys ont pour métier de les entendre. Certains d’entre eux sembleraient
hélas ! n’en mesurer le poids que lorsque ce sont les autres qui en usent. Ils sembleraient en oublier la portée lorsqu’eux-mêmes les écrivent.
C’est de nos « rapports » qu’il s’agit ici. Ces écrits qui circulent et disent. Qui
sont lus puis classés dans nos divers services et nos institutions. Ces rapports que
nous psys, qui ne sommes pas écrivains, écrivons.
Que peuvent bien faire ceux que l’on aide d’un « elle se montre peu responsable
n’ayant pas les capacités intellectuelles pour se prendre en charge », d’un « il supporte les frasques de Madame » ou d’un « c’est le prototype du brave homme »?
Sans compter les innombrables « parent inadéquat » et « jeune caractériel ».
Comment pourraient-ils avoir, ainsi regardés, accès à leurs ressources ? Comment peut prendre place, dans ce contexte – dans cette ambiance – une recherche de
sens ou une quelconque élaboration des souffrances familiales que chaque jour nous
côtoyons ?
Quelle est donc, pour faire court, la pertinence de ces mots-là ?
Et « maktoub » qui revient d’enfance libanaise. Qui signifie à la fois « écrit » et
« décrété par le destin ». Au mot « destin », le Petit Robert donne, comme première
définition, « puissance qui, selon certaines croyances, fixerait de façon irrévocable
le cours des événements » et, plus loin, en citation : « on n’échappe pas à son destin.
cf. c’était écrit, c’était fatal » (c’est moi qui souligne). Et à « écrit », je lis « fixé et
arrêté d’avance ». Cela dit tout.
Quant au Mounged classique arabe-français, l’unique exemple donné, après la
traduction du mot « maktoub » est « prédestiné au malheur ».
Nos mots sont donc bien des armes. Qui peuvent tuer, bien sûr ! Et cela souvent
se passe. Contre toute attente et contre toute volonté.
Soyons prudents dans leur usage. Prenons le temps de les choisir – de les élire –
et de les agencer; le temps de les ponctuer. Et d’en omettre et d’en proscrire.
Car ce sont, en effet, les seules armes ayant aussi le don de faire renaître, et réparer, et restaurer.
Un outil magnifique dont nous aurions, par conséquent, bien tort de nous priver !
Et puisque les mots « fixent », puisque les mots « arrêtent »…écrivons, écrivons
donc. Il en restera toujours quelque chose.
Et pour plus de pertinence, lisons tous ces écrits à ceux dont il s’agit. C’est bien,
finalement, la moindre des choses.
[*]
Psychologue, psychothérapeute systémique, formatrice au Centre Chapelle-aux-Champs, U.C.L.