Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
96 pages

p. 105 à 120
doi: en cours

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Volume 23 2002/2

2002 THÉRAPIE FAMILIALE

L’approche psycho-éducationnelle et multifamiliale de William R. MacFarlane

Introduction et commentaires

Jacques Miermont  [*] Fédération de Services en Thérapie Familiale 80, rue de Verdun F-94800 Villejuif
L’approche psycho-éducationnelle et multifamiliale repose sur des principes radicalement différents de ceux développés par l’approche systémique classique des thérapies familiales. Loin de considérer que les troubles du patient relèveraient d’une désignation familiale ou sociale, elle énonce que les schizophrénies sont des maladies dont l’étiologie reste en grande partie inconnue. Ces maladies se traduiraient par des dysfonctionnements cérébraux ayant une incidence sur la vie familiale et sociale. La psycho-éducation propose ainsi de soutenir la famille, de l’informer des connaissances concernant la maladie et ses traitements, de lui apprendre à développer des habiletés émotionnelles, comportementales et cognitives permettant d’éviter les rechutes. Une discussion critique de ce modèle est alors proposée.Mots-clés : Soutien, Reconnaissance de la maladie, Compliance aux traitements, Résolution de pro- blèmes, Techniques de communication, Réinsertion sociale. The psychoeducational and multi-family’s principles are radically different from those which have been developed by the classical systemic approach of family therapy. Rather considering the schizophrenic troubles as a pure designation of the family or of the society, this approach emphasizes that these troubles refer to illnesses whose etiology is unknown for the most part. These illnesses would be the expression of cerebral dysfunctions, which have an effect upon the family and social life. Psycho-educa-tion intends to hold the family, to inform his members about the knowledge concerning the illness and its treatments, to learn developing emotional, behavioral and cognitive skills that permit to reduce relapses. Critical comments of this model are then presented.Keywords : Holding, Recognition of the illness, Treatments compliance, Problem-solving, Communication techniques, Social rehabilitation. El enfoque sico-educacional y multifamiliar se basa en dos principios radicalmente diferentes de los desarrollados por el enfoque sistémico clásico de las terapias de familia. En vez de considerar que las perturbaciones del paciente se deben a una designación familial o social. Este enfoque afirma que las eschizofrenias son enfermedades con una etiología en gran parte desconocida. Estas enfermedades se manifiestan por disfuncionamientos cerebrales que tienen una incidencia en la vida familiar y social. Así, la sico-educación propone sostener la familia, informarle de los conocimientos sobre la enfermedad y sus tratamientos, enseñar a la familia a desarrollar habilidades emocionales, comportomenales y cognitivas que permitan reducir las recaídas. El artículo propone una discusión crítica de este modelo.Palabras claves : Sostén, Reconocimiento de la enfermedad, Resolución de las problemas, Técnicas de comunicación, Reinserción social.
 
Introduction
 
 
Ce texte a été réalisé à partir du compte-rendu de l’intervention de W. R. McFarlane lors de la journée ERIE, ainsi que du séminaire de formation qui s’est déroulé au Centre d’Étude et de Recherche sur la Famille, le vendredi 24 novembre 2000.
William R. McFarlane est chef de service du Maine Medical Center, à Portland, dans le Maine et enseignant à l’Université de Vermont. Il a entrepris ses études de psychiatrie à l’Université de Colombia en 1971, ainsi qu’au Collège de Médecine Albert Einstein de New York. Tous les Américains recevant un enseignement psychiatrique avaient alors une formation psychodynamique pendant trois ans. Il s’est engagé dans une psychanalyse personnelle pendant cinq ans. Il a entrepris sa formation en thérapie familiale avec Nathan Ackerman, Murray Bowen, Salvador Minuchin, Mara Selvini Palazzoli, puis il s’est formé plus récemment à la thérapie narrative. Une partie de sa formation d’origine s’est réalisée en compagnie de Mony Elkaïm. En 1975, il a travaillé dans le service que Mony Elkaïm avait mis en place à New York.
Une question essentielle était posée : la schizophrénie était-elle un trouble de la personnalité, ou une maladie à part entière ? Pour nombre de familles, il s’agissait bel et bien d’une maladie. Il n’y avait pas de terrain commun d’entente entre la conception des familles et la conception des premiers thérapeutes familiaux. D’entrée de jeu, familles et thérapeutes rentraient en conflit. Nombre de familles abandonnaient le cours de la thérapie proposée. En prenant conjointement en compte les facteurs biologiques et psychosociaux, les familles se sont mises à participer plus activement aux projets thérapeutiques proposés. Les dysfonctionnements biologiques retentissent sur les interactions psychosociales et familiales; réciproquement, les dysfonctionnements psychosociaux produisent des effets sur le fonctionnement biologique. Les effets psychosociaux vont bien au-delà de la famille elle-même, et concernent les interactions sociales élargies (communautés de vie, contextes politiques). Si la société stigmatise non seulement le patient, mais aussi les familles, celles-ci réagissent en se repliant sur elles-mêmes et en rompant les contacts avec leur environnement social. On constate alors des mouvements de dépression, de révolte, voire l’existence de maladies physiques. Ces manifestations dysfonctionnelles ne signifient pas pour autant que les familles soient foncièrement dysfonctionnelles. Si les réactions des parents apparaissent irrationnelles aux yeux des thérapeutes, elles apparaissent rationnelles et adaptées à la situation vécue par les parents.
 
Le point de départ
 
 
L’intervention thérapeutique avec des personnes souffrant de schizophrénie et leurs familles est apparue au cours des années 50. Ce type d’intervention reposait alors sur la notion de « double bind » introduite par G. Bateson, et utilisée à des fins thérapeutiques par D. D. Jackson. La thérapie familiale était alors conçue à partir de l’hypothèse d’une origine familiale de la maladie. La maladie apparaissait comme une métaphore des perturbations interactionnelles de la famille, plutôt qu’une réalité biologique. Selon cette conception, la thérapie consistait à tenter de modifier les interactions, de manière à dégager le patient de sa désignation de malade. Il est apparu qu’une telle démarche, dans les formes graves de pathologie mentale, et en particulier pour la schizophrénie, aboutissait à des échecs notables.
Le point le plus marquant était que les membres des familles n’adhéraient pas à la conception selon laquelle elles étaient la cause de la maladie. Il leur était impossible de changer leurs modèles de communication ou leurs conduites, à moins de menacer gravement leur équilibre personnel. Les patients se trouvaient eux-mêmes dans l’incapacité à se débarrasser de leurs symptômes, quelles que soient la clarification et la « normalisation » des communications. Les thérapies familiales systémiques se sont ainsi développées en se désintéressant du traitement de la schizophrénie proprement dite. Vers les années 1970, il devenait très difficile d’entreprendre des thérapies familiales pour les patients schizophrènes.
C’est à partir de 1978 que se sont développées de nouvelles formes d’approche familiale pour les patients schizophrènes, reprenant des hypothèses développées en 1959 à Londres par des psychologues expérimentaux (Brown).
Par ailleurs, dans le mouvement des thérapies familiales, seules les thérapies multifamiliales avaient pourtant fait la preuve de leur pertinence pour des patients souffrant de maladies mentales graves et pour leurs familles. Plusieurs familles, comprenant chacune une personne souffrant de schizophrénie ou d’une autre maladie mentale grave, se réunissent dans un groupe large en présence du thérapeute et des patients, censés participer activement. Les premiers thérapeutes qui ont utilisé cette technique au début des années 60, T. Detre et H. P. Laqueur, ont découvert son efficacité par hasard. Ils avaient remarqué que le comportement des patients hospitalisés s’améliorait après les visites des parents, si les patients et leurs familles avaient la possibilité de se rencontrer dans le cadre d’un tel groupe élargi.
Bien que les premiers résultats de ce travail multifamilial fussent prometteurs, sa popularité avait souffert du désintérêt général à l’égard de la thérapie familiale des patients schizophrènes. Il a fallu attendre plus de 10 ans pour que se manifeste à nouveau un intérêt pour la participation des familles dans le traitement de leurs proches souffrant d’une maladie mentale grave, sur des bases épistémologiques et idéologiques complètement différentes. M. J. Goldstein, J. P. Leff, I. R. H. Falloon et C. M. Anderson ont alors proposé un nouveau type d’intervention, connue sous les nom de « psycho-éducation familiale ». Le clinicien adopte une position délibérément neutre pour ce qui est de l’étiologie de la schizophrénie, en reconnaissant que l’on n’en sait pas encore assez pour déterminer clairement les causes de la maladie d’une personne donnée.
Néanmoins, le clinicien informe la famille qu’il est de plus en plus certain que les familles peuvent avoir, à leur insu, un effet négatif sur la guérison de l’un des leurs, si, dans leur enthousiasme à promouvoir et à soutenir le progrès du patient, ils interfèrent involontairement avec le processus de rétablissement. Toutes ces approches reconnaissent la contribution primordiale de la biologie à la connaissance de l’étiologie de la schizophrénie. La schizophrénie est considérée en premier lieu comme une maladie du cerveau, qui n’est habituellement que partiellement soignable par les médicaments. Ainsi, l’approche psycho-éducative cherche moins à obtenir de la part des familles un changement de leurs modes « perturbés » de communication, que de les persuader que leurs manières habituelles de faire face à la maladie peuvent mener à un résultat opposé à celui recherché.
Ces interventions psycho-éducatives comprennent ainsi des séances de formation à l’intention des familles, destinées à leur apprendre tout ce que l’on connaît actuellement sur la schizophrénie. Les familles sont également encouragées à poursuivre leur participation au traitement de leurs proches. Il s’agit alors de proposer une coopération avec les membres de la famille impliqués pour trouver des solutions aux difficultés générées par la présence dans la maison d’un proche souffrant d’une maladie mentale grave. Les thérapeutes cherchent à créer un environnement plus détendu pour que la convalescence des patients en voie de rémission d’un épisode psychotique majeur puisse se passer plus harmonieusement et plus complètement. Ces traitements ont incorporé des découvertes récentes concernant les symptômes négatifs de la schizophrénie. Les longues périodes de léthargie, d’anhédonie, de passivité et de retrait social apparaissent typiquement après un épisode caractérisé par des symptômes positifs, plus actifs, et ne sont pas simplement considérés comme des effets iatrogènes des traitements aux psychotropes.
 
La présomption de normalité
 
 
Les approches psycho-éducatives conçues spécifiquement pour la schizophrénie travaillent avec une présomption inhabituelle pour la thérapie familiale. La famille est considérée comme ayant, jusqu’à la preuve du contraire, un mode de fonctionnement normal. La probabilité d’arriver aux meilleurs résultats possibles pour la personne malade est plus grande quand la famille fait dans sa vie quotidienne les ajustements compensateurs imposés par les caractéristiques spécifiques de la maladie. Ces approches présument également que la schizophrénie provoque souvent dans la famille des réponses qui, bien que compréhensibles, sont auto-destructrices.
Elles aident les familles à adopter des styles de relation plus efficaces, bien qu’assez exceptionnels, avec leurs proches malades. On a également supposé, sous réserve de vérifications ultérieures, que le niveau général de dysfonctionnement familial variait indépendamment de la présence d’une schizophrénie ou d’une autre maladie mentale, et qu’il existait un large éventail de familles, en commençant avec celles qui ont un bon niveau de fonctionnement jusqu’à celles qui se révèlent gravement dysfonctionnelles.
Vivre avec la schizophrénie est au moins aussi difficile et déroutant que d’avoir à la traiter. Les familles qui ont réellement un bon niveau de fonctionnement doivent à la fois :
  1. avoir une bonne connaissance des informations disponibles sur la maladie;
  2. avoir les compétences spécifiques pour faire face à cette maladie, compétences qui ne sont pas forcément intuitives et qui ne se développent pas spontanément dans la plupart des familles.
On considère ainsi que l’attente d’un savoir ou d’un savoir-faire spontané de la part des familles vis-à-vis d’une maladie ne va pas de soi et peut induire une grande perplexité.
Beaucoup de familles ont mis au point des méthodes pour la prise en charge des symptômes positifs et négatifs, des handicaps fonctionnels, et pour faire face au désespoir généré par une douloureuse succession d’essais et d’erreurs. Les succès spontanés sont très rares. Ainsi, la rencontre des familles apparaît comme un besoin urgent. Cette rencontre peut se faire au moyen de contacts directs dans les groupes multi-familles, ou indirectement, grâce aux professionnels et aux leaders du mouvement d’auto-support familial, dans le but d’apprendre grâce aux succès et aux échecs des autres, et pour créer un répertoire de stratégies de réponse bien adaptées à cette maladie.
 
Hypothèses du modèle psycho-éducatif le plus récent
 
 
Les travaux de W. R. McFarlane se sont largement fondés sur les modèles antérieurs développés par Anderson, Falloon, Leff et Goldstein. L’apport de W. R. McFarlane est d’y associer les groupes multi-familiaux.
Il est utile de passer en revue quelques-unes des hypothèses principales qui sous-tendent l’utilisation de ce modèle et les résultats obtenus jusqu’à maintenant dans les études d’évaluation.
  1. La schizophrénie a une composante biologique bien établie. De nombreuses études défendent cette perspective.
  2. La schizophrénie est une maladie chronique caractérisée par des épisodes pouvant durer jusqu’à deux ans chacun, pendant lesquels des symptômes soit positifs soit négatifs, soit les deux, peuvent se manifester, mais qui diminuent lentement en l’absence de stress.
  3. Le déficit spécifique de la schizophrénie implique l’attention, l’excitation et le fonctionnement insuffisant du lobe frontal dorso-latéral, ce qui a comme conséquence la détérioration de l’aptitude du patient à introduire les stimuli de manière adéquate.
  4. Les familles peuvent avoir une influence sur ce processus biologique, en ce sens qu’elles sont capables soit de protéger le patient des futures rechutes, soit d’exacerber par mégarde les symptômes.
  5. Les comportements familiaux peuvent être décrits de la manière la plus parcimonieuse comme des réponses « naturelles » à une situation difficile, et ne sont pas des indicateurs du niveau de fonctionnement de la famille.
  6. Vivre avec un proche malade a des conséquences négatives sur la famille.
  7. La maladie elle-même a un impact négatif sur le réseau de support social du patient mais aussi sur celui de sa famille.
Ces approches sont considérées actuellement comme étant remarquablement efficaces, suite à des études expérimentales d’évaluation.
  1. Le taux de rechute à 6 mois est de 0% lors d’une thérapie familiale de crise (TFC) et de 17% lors d’une thérapie individuelle de soutien (TIS): Goldstein et al. (49).
  2. À 9 mois, le taux de rechute est de 12% lors d’une thérapie familiale comportementale (TFC) et de 53% lors d’une TIS : Tarrier et al. (48)
  3. À 12 mois, le taux de rechute est de :
    • 8% lors d’une thérapie de groupe de parents (TGP) et de 50% lors d’une TIS : Leff et al.. (24);
    • 8% lors d’une TFC et de 17% lors d’une TGP : Leff et al. (23);
    • 19% lors d’une psycho-éducation familiale (PEF) et de 41% lors d’une TIS : Hogarthy et al. 50).
  4. À 48 mois, le taux de rechute est de 50% lors d’une thérapie multifamiliale psychoéducationnelle (TMFPE) et de 72% lors d’une psycho-éducation familiale (PEF): McFarlane (41).
W. R. McFarlane en conclut qu’au bout d’un an, le taux moyen de rechute est de 11,5% lors d’une TF et de 47,5% lors d’une TIS.
Description du modèle psycho-éducatif
Dans le modèle psycho-éducatif, on peut distinguer quatre étapes de traitement qui correspondent à peu près aux phases d’un épisode schizophrénique : phase aiguë, lent processus de rétablissement, phase de réinsertion. Ces quatre étapes sont les suivantes :
  1. L’affiliation et l’adhésion.
  2. La formation aux capacités de survie.
  3. La planification et la mise en place de stratégies de gestion de la situation pour la période de convalescence.
  4. La réinsertion sociale/professionnelle.
L’adhésion au modèle thérapeutique : l’établissement du partenariat et de la coopération
Il apparaît essentiel que les patients et les familles en viennent à adhérer au modèle de traitement proposé. Quarante-huit heures après l’admission, un diagnostic de schizophrénie, trouble schizo-affectif ou schizophréniforme a pu être posé. C’est alors que s’effectuent les premiers contacts avec la famille en présence du patient.
De manière délibérée, les premiers contacts avec le patient sont brefs et détendus. L’objectif est d’établir une relation qui permet d’obtenir son accord pour inclure la famille dans le processus de traitement en cours. Les familles sont contactées soit pendant leur visite à l’hôpital soit par téléphone. La tâche du clinicien consiste à faire comprendre aux familles qu’il souhaite collaborer avec elles pour aider le rétablissement du patient et pour éviter des futures rechutes. On demande à la famille d’essayer d’établir avec le thérapeute une alliance de travail, un partenariat, dans le but de fournir au patient le meilleur environnement thérapeutique après sa sortie de l’hôpital. Le clinicien doit respecter la détresse de la famille et être capable de lui apporter une aide concrète, si elle est jugée opportune. Les familles sont invitées à se joindre au thérapeute pour plusieurs séances pendant lesquelles le clinicien les aidera à essayer de mettre au point une stratégie de guérison, correspondant aux besoins et aux désirs à la fois du patient et de la famille, sans pour autant perdre de vue les limites imposées par la maladie elle-même.
Ce travail psycho-éducatif est plus de l’ordre d’une coopération avec la famille que d’un traitement de celle-ci. Cette première étape s’effectue en moyenne en trois à sept séances, trois séances étant suffisantes s’il s’agit d’un travail familial avec une seule famille. Le nombre de séances peut aller au-delà de sept, jusqu’à ce qu’un nombre suffisant de familles s’engagent s’il s’agit d’une thérapie multifamiliale. Le but qui est alors poursuivi est d’établir une alliance de travail, de prendre connaissance de tous les problèmes, d’évaluer les enjeux familiaux qui peuvent représenter une source de stress aussi bien pour le patient que pour sa famille, d’apprécier les ressources et les points forts des familles confrontées à la maladie, et d’établir un contrat sur des buts réalistes et présentant un intérêt mutuel.
La phase d’adhésion dans le sens le plus large continue pendant toute la durée du traitement, étant donné que la responsabilité du thérapeute est toujours celle de rester une ressource pour la famille, mais aussi de défendre sa cause auprès des autres instances appelées à intervenir au cours de la maladie d’un de leurs proches. Pour développer cette relation le clinicien doit montrer un intérêt authentique pour le patient, reconnaître les pertes subies par les familles, laisser à celles-ci le temps nécessaire pour faire le deuil, être à leur disposition en dehors des séances de thérapie, éviter de traiter la famille comme un patient ou de la blâmer d’une quelconque manière, aider les familles à se concentrer sur la crise présente, et servir de source d’informations concernant la maladie.
Formation aux capacités de survie, participation à un atelier
Une fois que la famille a bien adhéré au traitement et que le patient est stabilisé, la famille est invitée à participer à un atelier sous la conduite du thérapeute et des autres membres de l’équipe soignante. Ces séances, d’un caractère formel, se déroulent dans une atmosphère de salle de classe. Des informations d’ordre biologique, psychologique et social concernant la schizophrénie et sa prise en charge sont présentées sous différentes formes, bandes vidéo, diapositives, conférences suivies d’une discussion, séances de questions/réponses. Des informations concernant l’avenir du travail en commun du thérapeute et de la famille sont également données. On présente aux familles des « recommandations » pour la prise en charge de la maladie. Il s’agit d’un ensemble d’instructions d’ordre comportemental qui intègrent les aspects biologiques, psychologiques et sociaux de la maladie, accompagnées de réponses conseillées, censées aider les familles à maintenir un environnement domestique minimisant les risques de rechute dues au stress.
L’atelier, qui dure habituellement 8 heures, accueille plusieurs familles qui seront bientôt intégrées dans un groupe de thérapie multifamiliale.
Même lorsque les modalités de prise en charge concernant une famille ne sont pas encore définies, celle-ci peut néanmoins rejoindre d’autres familles dans le cadre de l’atelier. C’est l’opportunité pour les familles de se rencontrer dans un contexte de vie similaire favorisant ainsi l’efficacité de notre intervention.
Suite à cet atelier, le clinicien suit la famille avec le patient deux fois par mois dans le cadre du groupe de familles multiples ou seules.
L’objectif de cette phase du traitement est de planifier et de réaliser des stratégies permettant de faire face aux aléas de la convalescence suite à un épisode aigu.
Le contenu de ses entretiens aborde des thèmes tels que :
  • La compliance au traitement médicamenteux.
  • Comment éviter au patient la prise de drogue ou d’alcool.
  • La déception liée à l’aspect négatif des symptômes et l’essai d’accroître la tolérance à ceux-ci.
Deux techniques de soutien sont proposées aux participants : une méthodologie de résolution des problèmes et des techniques de communication.
Une de ces techniques est mise en pratique lors de chaque séance, laquelle est suivie de la prescription d’une tâche ou d’un paradigme, le but étant d’aider la famille à mieux faire face et à renforcer son alliance avec le thérapeute.
La réinsertion sociale
Un an environ après un épisode psychotique aigu, la plupart des patients montrent des signes d’extériorisation et une participation plus active avec l’entourage. C’est généralement l’annonce de la disparition des symptômes et la possibilité d’une stimulation plus importante.
L’objectif de cette étape est de se centrer sur les problèmes d’adaptation : la capacité à s’intégrer socialement, à trouver un emploi et à le garder.
Ces séances ont pour objectif de préparer les patients à gérer le stress, en les mettant en situation sous forme de jeux de rôle.
Par ailleurs la famille est assistée par le thérapeute dans sa démarche pour reconstituer son réseau familial et social qui s’est généralement désagrégé depuis l’entrée dans la psychose d’un de ses membres.
Des séances régulières ont lieu à raison d’une fois par mois, mais peuvent être plus fréquentes dans les périodes de crise.
 
Le rôle particulier des groupes de thérapie multifamiliale
 
 
Le groupe constitué de plusieurs familles dans une perspective psycho-éducative peut être considéré comme un modèle de traitement de la deuxième génération, c’est-à-dire qu’il inclut le modèle psycho-éducatif, des aspects de la thérapie familiale comportementale et de la thérapie multifamiliale.
Cette synthèse présente les avantages de chaque modèle originel, ceux-ci se potentialisent et simultanément réduisent leur aspect négatif. Les familles confrontées à la psychose connaissent des situations de stress qui rendent cette situation difficile. Celles-ci sont dues à l’isolement social, à la stigmatisation, au fardeau psychologique et à la contrainte financière. Toutes ces familles qui connaissent ces mêmes stress ont ainsi l’opportunité de se rencontrer, de développer un réseau relationnel d’entraide et de trouver des solutions. De plus le groupe multifamilial renforce les enseignements de l’atelier « groupe de survie ».
On y associe différentes techniques de résolution de problèmes qui permettent à la famille d’utiliser ses propres ressources pour faire face pendant la période de rétablissement du patient.
Cadre du groupe de thérapie familiale à familles multiples
Dans le modèle le plus courant, un groupe constitué de 4 à 9 familles rencontre 2 thérapeutes à raison de 2 séances par semaine pendant 2 années consécutives, toutes ces familles ayant auparavant participé à l’atelier « groupe de survie ». Dans la plupart des cas les patients sont présents, mais la décision de leur participation s’établit en fonction de leur état mental et de leur capacité à supporter les interactions du groupe. Chaque séance est régulée par le thérapeute qui introduit un paradigme standard. Ce cadre évite les dérapages trop émotionnels et les réactions de compassion stériles qui n’aideraient pas le patient.
La tâche des thérapeutes nécessite d’adopter un ton rassurant favorisant un climat de confiance propice à l’apprentissage et à l’optimisme. Chaque séance multifamiliale commence et finit par des échanges informels entre les familles, échanges qui sont dirigés par le thérapeute. L’intérêt de ce fonctionnement est de donner l’opportunité aux familles de se réapproprier la capacité d’échange qu’ils avaient perdue du fait de leur isolement prolongé et d’un niveau de stress élevé. Ensuite le thérapeute prend connaissance de ce qui se passe pour chaque famille et apporte son aide et conseil lorsque c’est possible.
Un problème précis posé par une famille est traité par l’ensemble du groupe qui participe à la recherche de solutions. Celles-ci sont reformulées et font l’objet de tâches à réaliser. La séance se termine par de nouveaux échanges informels. En général, une séance dure 1 à 2 heures.
  1. Rencontre (15 mn).
  2. Tour de table (20 mn).
  3. Choix d’un problème à travailler (5 mn).
  4. Résolution du problème (45 mn).
  5. Fin de la séance – échanges (5 mn).
 
L’efficacité des thérapies multifamiliales
 
 
Un certain nombre de critères apparaissent pertinents pour W. R. McFarlane dans l’évaluation de l’efficacité de ce modèle.
Une étude récente porte sur 175 patients traités dans le cadre du groupe de thérapie multifamiliale ou dans le cadre d’une thérapie familiale psycho-éducative. L’équipe de recherche clinique de W. R. McFarlane a mis en évidence un taux de rechute équivalent à 21% après 2 années de traitement. Il s’agit d’un taux de rechute d’environ 11% par an, ce qui est un bon résultat par rapport au taux habituel de 40% en moyenne pour ce type de population au cours des thérapies utilisant soit les médicaments soit la thérapie individuelle.
Lorsque l’on compare de façon expérimentale le nombre de rechutes entre les groupes de thérapie multifamiliale et les thérapies familiales psycho-éducatives, le taux de rechute diffère de manière significative :
  • Famille multiple : 16,3%, versus famille simple : 25,6%.
  • Un 2e critère d’efficacité est le nombre d’hospitalisations pendant la durée du traitement. Pour cela W. R. McFarlane a comparé le nombre moyen d’hospitalisations pour l’ensemble des patients inclus dans l’étude au cours des 2 années précédant l’étude, avec le nombre d’hospitalisations pendant la durée de l’étude. Ces moyennes chutent d’environ 1/3 au cours des 2 années de traitement.
  • Le 3e critère est lié à un changement significatif dans la vie du patient : sa capacité de travail. Avant cette étude seulement 17,3% avait un emploi protégé ou non. A la fin de l’étude, ce chiffre s’élevait à un peu moins de 30%. De plus l’approche psychosociale à montré une incidence sur le traitement pharmacologique : les psychiatres traitants constatent une meilleure compliance avec une moyenne de 90% pour l’échantillon total pendant les 2 années qui peut même augmenter légèrement après cette période.
Un critère final d’évaluation a un rapport avec le coût. Le ratio coût/bénéfice est en faveur des groupes de thérapie multifamiliale. Cette étude a été réalisée dans un centre hospitalier public dans des circonstances peu idéales. Toutefois ces résultats montrent que ce type de traitement peut être mené dans des conditions même moins favorables.
 
Commentaires : schizophrènes, familles et thérapeutes
 
 
Maladie et interaction : un débat ouvert
Nathan Ackerman (1966) avait déjà soulevé la question : « En termes d’approche familiale, il est essentiel d’expliciter l’orientation théorique préférentielle concernant le phénomène schizophrénique et les troubles familiaux associés. La schizophrénie peut être perçue comme un trouble séparé et distinct de l’organisme individuel; l’environnement familial, vu comme un facteur périphérique, influence le cours de la maladie, mais affecte principalement les manifestations secondaires; ou bien l’environnement familial peut être perçu, non pas comme un phénomène extérieur, mais plutôt comme le noyau même du processus maladif. Selon cette seconde perspective, le déroulement des relations du patient et de la famille en est l’essence même. À chaque étape, ces relations sont en rapport avec la vulnérabilité de la personnalité prémorbide, avec le déclenchement de la psychose manifeste, avec son évolution et son issue. Les interactions familiales affectent les manifestations primaires tout autant que les manifestations secondaires de la maladie » (N. Ackerman, 1966, p. 238).
Faudrait-il vraiment trancher entre ces deux alternatives ? Manifestement, le modèle bio-psycho-sociologique prôné par W. R. McFarlane est une avancée notable, puisqu’il élargit la question en introduisant les interférences créées par le système social global et le système familial, tout en privilégiant la première alternative.
La position de G. Bateson
Un premier élément de discussion des thèses de W. R. McFarlane concerne la position de G. Bateson. Loin de nier les soubassements biologiques des double binds pathologiques, G. Bateson a très tôt souligné la possibilité de défaillances génétiques concernant les dispositifs permettant l’accès aux deutéro-apprentissages (la capacité d’apprendre à apprendre). Ces singularités génétiques pourraient être pluri-géniques et multi-factorielles, et concerner non seulement le patient lui-même, mais aussi ses apparentés. G. Bateson s’est ainsi rapidement désolidarisé des thérapeutes « systémiques » qui se sont réclamés de son enseignement, et qui ont privilégié, de manière exclusive, les facteurs interactionnels intrafamiliaux supposés générer les troubles schizophréniques (pour une discussion de ce problème, cf. J. Miermont, 2000 b). Loin de tomber dans l’erreur que dénonce W. R. McFarlane, G. Bateson l’a au contraire dénoncée : «... dans le domaine de la psychiatrie, la famille fonctionne comme un système cybernétique comparable à un système de contrôle d’opinion réciproque, et d’habitude, lorsque apparaît une pathologie systémique, ses membres s’accusent mutuellement, ou prennent tout sur eux-mêmes. En vérité, ces deux choix s’avèrent également et fondamentalement, arrogants. Car chacun suppose que l’être humain exerce un pouvoir total sur le système dont il (ou elle) n’est, en fait, qu’une partie » (G. Bateson, 1980, T.2, p. 195).
Épistémologie de la démarche diagnostique
Un deuxième élément de discussion a trait à l’établissement des faits, à la constitution de la preuve, autrement dit à l’épistémologie sous-jacente au paradigme comportemental et cognitif.
Lors de l’enseignement des familles, W. R. McFarlane (séminaire du Cerf du 24 novembre 2000) en vient par exemple à montrer une étude comparative entre cerveaux de jumeaux monozygotes dont l’un présente des troubles schizophréniques et l’autre non. Les premiers présentent des ventricules cérébraux plus élargis que les seconds. Ou encore, il montre une moyenne de diagrammes de cerveaux de patients schizophrènes, en comparaison de diagrammes de cerveaux de sujets normaux.
Dans les deux cas, les biais épistémologiques sont considérables.
Comment est-il possible, après un diagnostic hypothétique établi au bout de 48 heures, d’affirmer qu’un « patient » appartient bien à la classe des sujets schizophrènes ?
Les données actuelles des imageries cérébrales sont loin d’aboutir à des indices pathognomoniques d’une maladie répertoriée, qui permettraient de préciser de manière plus fine les signes conduisant à confirmer ou à infirmer un diagnostic.
Dans ces conditions, demander aux patients et aux membres de la famille d’adhérer au modèle du clinicien relève d’un coup de force. En effet, le médecin, transformé en « psycho-éducateur », prétend détenir la vérité, même s’il s’en défend par ailleurs. Il témoigne certes de connaissances nuancées sur la diversité des formes schizophréniques, sur leurs étiologies hypothétiques, sur le déterminisme multifactoriel des troubles, sur le caractère variable de l’évolution. Il reconnaît que la prescription de psychotropes n’est rendue indispensable que dans les formes graves, liées au caractère invalidant des symptômes et à l’intensité des émotions exprimées. Il y a pourtant anguille sous roche :
En médecine, l’établissement d’un diagnostic relève d’une démarche abductive, c’est-à-dire d’une enquête hypothétique, où le recours aux examens complémentaires permet de confirmer ou d’infirmer l’hypothèse initiale. Dans le modèle « psychoéducatif », on prend le diagnostic positif établi initialement comme un état de fait, qui autorise le clinicien à faire entrer le patient dans la classe des schizophrénies. Il ne s’agit pas, pour chaque patient, d’établir, au travers d’examens complémentaires qui permettraient d’évaluer l’état de souffrance cérébrale, une confirmation ou une infirmation du diagnostic. Les connaissances scientifiques actuelles ne le permettent pas :
  • Il n’existe pas de corrélation biunivoque entre les signes de souffrance cérébrale (dilatation des ventricules cérébraux, hypoactivité des lobes préfrontaux, etc.) et l’existence de symptômes schizophréniques.
  • L’exploration fonctionnelle du cerveau n’en est qu’à un stade préliminaire de défrichage. Elle ne permet d’aucune manière, pour chaque patient concerné, d’être utilisée comme examen complémentaire. Outre le coût et la lourdeur des protocoles, l’observation des résultats n’autorise à envisager que des corrélations statistiques, conduisant à des hypothèses qui restent conjecturales. Loin de diminuer les risques d’erreur initiaux, le recours à une telle démarche sur le plan clinique ne ferait que les amplifier.
  • Faire observer à des patients présumés schizophrènes des images cérébrales d’autres patients reconnus schizophrènes, images qui sont le plus souvent la résultante d’une moyenne de cas, relève d’un raisonnement inductif hautement discutable. Il s’agit d’un rattachement arbitraire d’un cas singulier à une classe de patients, ce qui relève d’une inférence inductive, d’une généralisation épistémologiquement critiquable. Par voie de conséquence, le modèle finit par s’auto-valider.
  • L’unité des schizophrénies n’est rien moins qu’assurée. L’établissement du diagnostic variera dans des proportions notables selon la version adoptée : le trouble des associations de E. Bleuler, les symptômes de premier rang de K. Schneider qui renvoient grosso modo au syndrome d’automatisme mental de G.-G. de Clérambault, le syndrome de discordance de P. Chaslin, la classification anatomo-clinique de K. Leonhard qui insiste sur l’hétérogénéité des formes symptomatiques en fonction des régions cérébrales affectées. Par ailleurs, les manifestations symptomatiques seront infléchies en fonction de l’approche contextuelle : contextes des communications prenant la forme de double binds destructeurs, ou encore contextes cognitifs relevant d’un trouble de l’intentionnalité et de la planification de l’action.
Le mérite du modèle de W. R. McFarlane est certes d’élargir la compréhension théorique et l’action thérapeutique des troubles schizophréniques aux aspects biologiques, génétiques, neuro-développementaux, familiaux et sociaux. Il est également de proposer une articulation de la psycho-éducation familiale et des groupes multi-familiaux, voire d’envisager des arbres de décision permettant d’orienter patients et familles vers les formes de thérapie qui leur conviennent le mieux (W. R. McFarlane, 1983). Pour W. R. McFarlane, l’objectif est d’inclure la famille dans le projet de traitement du patient.
Discussion critique du modèle bio-psycho-social
Ce modèle est ainsi de nature bio-psycho-sociologique, où chaque niveau contient les niveaux sous-jacents, et est enchâssé dans les niveaux supérieurs. Il relève du paradigme comportementalo-cognitiviste et fait implicitement référence à une systémique positiviste, où l’établissement de la vérité ne souffre guère la contradiction, et où le clinicien maîtrise l’ensemble du protocole thérapeutique. Le primum movens est la maladie schizophrénique dans sa dimension cérébrale, dont le reste s’ensuit.
À l’inverse, si l’on considère que les relations familiales sont « à l’origine » de la schizophrénie, on se situe dans un modèle essentiellement linéaire, quelle que soit l’analyse que l’on porte sur les interactions et les relations familiales.
Faudrait-il absolument tomber de Charybde en Scylla, et considérer que le modèle psycho-éducatif de I. R. H. Falloon, J. P. Leff, C. M. Anderson, W. R. McFarlane est la seule alternative au modèle interactionnel de J. Haley, P. Watzlawick, M. Selvini-Palazzoli, centré sur les communications intra-familiales ? Bien souvent, ces alternatives exclusives font écho aux impressions de cul-de-sac, ou d’impasses vitales dans lesquelles les patients et leurs proches semblent enferrés. On pourra noter par exemple que l’évocation du diagnostic pourra participer d’une démarche thérapeutique lorsque le patient et sa famille sont prêts à recevoir cette information, et lorsque le partage des conceptions s’inscrit précisément dans un contexte de construction thérapeutique. Cette évocation peut à l’inverse aboutir à des effets traumatiques, si le diagnostic est conçu comme une condamnation et une fermeture à toute évolution positive ou moins négative.
Le propre de la démarche éco-systémique ne serait-il pas d’ouvrir le champ des lectures potentielles, d’articuler l’analyse des déterminismes locaux et l’appréciation des indéterminismes globaux qui aboutissent à l’éclosion ou à l’évolution favorable des pathologies complexes ?
  1. Le modèle psycho-éducatif insiste sur la compétence et la force de l’équipe thérapeutique. Celle-ci partage ses connaissances de la pathologie et de ses conséquences avec le patient et sa famille. L’information et l’apprentissage sont orientés vers les clients, incités à devenir « compliants » aux prescriptions thérapeutiques proposées. Le dialogue repose sur cette relation complémentaire. En cas de non compliance à un modèle thérapeutique, on propose de mettre en œuvre un autre protocole d’intervention relevant de techniques préalablement décrites et formatées (thérapies systémiques, structurales, transgénérationnelles, narratives, etc.).
  2. Le paradigme éco-étho-anthropologique (cf. page 129 : « L’apprentissage des thérapeutes : un cheminement créateur ») cherche à développer une autre pers-pective : le savoir du spécialiste est d’emblée confronté aux frontières des multiples domaines d’ignorance et d’incertitude. Si le thérapeute est savant, ou pour le moins « sachant », son savoir est à même d’apprécier les limites de ses connaissances, et l’étendue de ce qui reste à prospecter. Pour autant, il ne se met pas dans une position systématique de « non-savoir », ou d’équivalence de toutes les formes de savoir, comme dans certaines thérapies narratives.
  3. Ces limites concernent également les savoir-faire qui mettent en difficulté non seulement les patients et leur famille, mais aussi les intervenants. Travailler à partir des défaillances se révèle une manière opérante de progresser.
  4. Il existe une congruence entre le modèle bio-médical et la psycho-éducation familiale. Le médecin reste dans une position hiérarchique « haute », prodiguant ses connaissances, ses conseils, ses prescriptions aux familles. L’organisation des soins, la mise en œuvre des différentes formes de thérapie obéissent à cet organigramme médicalement hiérarchisé.
  5. Il m’apparaît plus heuristique de considérer la coexistence de plusieurs systèmes hiérarchiques; ceux des multiples circuits médicaux (services hospitaliers et ambulatoires, organisations médicales et infirmières, etc.), ceux des personnes, des systèmes familiaux, des systèmes sociaux et sociétaux. La clinique écoéthoanthropologique s’inscrit dans une articulation dynamique entre ces différents systèmes, qui sinon, tendent spontanément à s’opposer et à se bloquer front contre front. Une grande partie du travail thérapeutique est alors focalisée sur la complexification de ces interfaces inter-systémiques. Au bout de 48 mois d’évolution, la réhospitalisation est inévitable dans 50% des cas, même dans le cas où le protocole recommandé par W. R. McFarlane est utilisé. C’est dire l’importance de la dimension hospitalière et institutionnelle, qui mériterait d’être appréciée, moins comme le signe d’une rechute ou d’un échec, que comme une modalité thérapeutique à part entière.
  6. Dans cette perspective, l’absence de réhospitalisation pourrait apparaître comme un critère grossier et insuffisant pour apprécier l’amélioration ou l’aggravation des troubles. Une réhospitalisation peut au contraire fonctionner comme une ressource thérapeutique positive, plutôt que comme le signe inéluctable d’un échec et d’un « retour à la case départ ». Inversement, le retour à la maison ne signifie pas, loin de là, que le patient est en pleine forme ou qu’il est « guéri »
 
Conclusion
 
 
Le paradigme proposé par W. R. McFarlane pour le traitement des schizophrénies est un modèle éducatif et clinique qui engage totalement la famille et la soutient. L’auteur se montre très optimiste en affirmant que son intérêt est équivalent à la découverte des médicaments psychotropes. Il s’agit d’une combinaison de deux modèles, le modèle psycho-éducatif et le modèle multifamilial, qui potentialisent ainsi leur efficacité respective.
Le modèle psycho-éducatif des thérapies multifamiliales est ainsi décrit comme un puissant outil contre le risque de rechutes. Il se présente comme améliorant de manière significative la qualité de vie des patients souffrant de troubles chroniques ainsi que celle de leur famille. Il soulage les effets dramatiques de la psychose, met en jeu des émotions complexes, favorise, sans prétention excessive, la resocialisation du patient et le rétablissement d’un équilibre familial. Les familles arrivent à circonscrire les effets destructeurs de la maladie, en viennent à reconstituer des liens et revivre comme le font leurs amis et leurs voisins.
Pour autant, d’autres perspectives thérapeutiques méritent d’être développées, qui reposent non seulement sur la confrontation de modèles préexistants et l’apprentissage des familles, mais aussi sur un processus de modélisation qui se crée lors des séances, non réductible à des schémas préalables, et sur l’apprentissage renouvelé des thérapeutes. Tel est le sens des perspectives éco-étho-anthropologiques, développées plus loin dans l’article : « L’apprentissage des thérapeutes : un cheminement créateur ».
 
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NOTES
 
[*]Psychiatre. Coordonnateur d’une Fédération de Services en Thérapie Familiale. Président de la Société Française de Thérapie Familiale.
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