Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
96 pages

p. 129 à 146
doi: en cours

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Volume 23 2002/2

2002 THÉRAPIE FAMILIALE

L’apprentissage des thérapeutes, un cheminement créateur

Le paradigme éco-étho-anthropologique

Jacques Miermont  [*] Fédération de Services en Thérapie Familiale 80, rue de Verdun, F-94800 Villejuif
Depuis leur origine, les thérapies familiales ont connu le développement de nombreux modèles qui se sont affrontés. Le soutien et l’accompagnement des schizophrènes et de leurs familles ont conduit les thérapeutes à poursuivre leurs réflexions, et à faire évoluer leurs conceptions et leurs modalités d’intervention. Les modélisations ne procèdent pas seulement de l’application de modèles pré-établis, mais surgissent dans la dynamique même des consultations familiales et des échanges avec l’ensemble des partenaires thérapeutiques. Le paradigme éco-étho-anthropologique cherche à appréhender la complexité des niveaux d’organisation, des strates temporelles, des enchevêtrements hiérarchiques. Il permet d’augmenter les degrés de liberté des patients et de leurs proches, dans des expériences de coapprentissages partagés avec les thérapeutes.Mots-clés : Eco-étho-anthropologie, Hiérarchies enchevêtrées, Raisonnements abductifs, Deutero- apprentissages partagés, Autonomisation. Since their origin, family therapies have been concerned by the development of many opposite models. Holding and being with schizophrenic patients and their families have obliged therapists to change their frames of thoughts, their conceptions and their intervention’s modalities. Modelisations do not come only from preexisting models, but emerge in the dynamics of family consultations and interactions with all the other therapists. The eco-etho-anthropological paradigm takes account of the complexity of organization’s levels, of time scales, of hierarchic entanglements. It allows amplifying the freedom degrees of the patient and his family, through co-learnings, which are shared with the therapists.Keywords : Eco-etho-anthropology, Tangled hierarchy, Abductive reasoning, Shared deutero-lear- ning, Autonomisation. Desde sus origenes, las terapias familiares han conocido el desarrollo de multiples modelos. El sostén y acompañamiento de los pacientes esquizofrénicos y de sus familias han llevado a los terapeutas a avanzar en sus reflexiones y a hacer evolucionar sus concepciones y sus modalidades de intervención. Las modelizaciones no proceden solamente de la aplicación de modelos pre-establecidos, pero surgen de la dinámica de las consultas y de los intercambios con otros terapeutas. El paradigma eco-etho-antropologico intenta captar la complejidad de los niveles de organización, de los estratos, temporales y de los enmarallamientos jerárquicos. Este paradigma permite aumentar el nivel de libertad de los pacientes y de sus próximos, en el marco de las experiencias de co-aprendizajes compartidas con los terapeutas.Palabras claves : Eco-etho-antropología, Emmarallamientos los jerárquicos, Deutero-aprendizajes compartidas, Autonomización.
 
La crise des modèles
 
 
Le thérapeute et le dauphin : errance ou cheminement ?
Les décennies passent, voyant défiler de nouveaux modèles, de nouvelles techniques en thérapie familiale. Thérapies familiales systémiques, psychanalytiques, stratégiques, structurales, intergénérationnelles, transgénérationnelles, multigénérationnelles, contextuelles, expérientielles-émotionnelles, brèves, longues, centrées sur le problème, puis sur la solution, psycho-éducation familiale, thérapies constructivistes, constructionnistes-narratives etc., se sont ainsi opposées ou succédées.
Le schéma se répète : après une période d’enthousiasme et d’engouement surgissent les premières difficultés, la nécessité de compliquer le modèle, de l’aménager voire de l’amender, de l’enrichir, plus ou moins ouvertement, d’emprunts extérieurs. Plus le temps passe, et plus ces transformations, censées confirmer la pertinence des principes initiaux, en viennent à menacer leur raison d’être. Un choix s’impose alors : ou bien maintenir coûte que coûte l’énoncé de ces principes, en quelque sorte renforcés par toutes les exceptions qui confirment la règle; ou bien changer de modèle, en abandonnant sans états d’âme les schèmes de pensée et d’action désormais considérés comme définitivement obsolètes.
Il apparaît délicat, pour un chef d’école, d’abandonner les principes sur lesquels son école s’est constituée. Pour les disciples, ce qui devient délicat est de maintenir une adhésion fidèle sans trahir le lien d’appartenance au maître à penser et à agir; le disciple est peu ou prou en porte à faux vis-à-vis des exigences techniques et éthiques de son école, et vis-à-vis des exigences imposées par la clinique. Et s’il en vient à s’éloigner, le désarroi et la confusion le guettent.
Le problème s’est déjà posé dans la mouvance psychanalytique : « Les non-dupes errent », clamait J. Lacan. Le disciple n’a alors, semble-t-il, plus que deux options :
  • soit se réfugier à l’ombre magistrale de cette formule ambiguë, et relire dans la foulée l’œuvre du retour à Freud;
  • soit chercher rapidement un nouveau chef d’école, ou fonder sa propre école (pouvant, à l’extrême, se réduire à sa propre personne...).
Dans le cadre des thérapies familiales, les exigences purement théoriques ont marqué le pas devant des questions pragmatiques méthodologiques (sauf peut-être pour les thérapies familiales psychanalytiques). L’enjeu idéologique du choix est de nature plus procédurale que théorique. Il n’empêche : la relation entre l’apprenti et le maître d’école reste posée.
Or l’objectif d’une formation n’est-il pas que l’apprenti thérapeute puisse développer son propre style, mais aussi ses propres outils, et même sa propre capacité à modéliser en fonction de sa personnalité, de son statut, de son contexte de travail et des personnes qu’il cherchera à aider, à soutenir, à soigner, sans rester à jamais inféodé à un « maître »?
Le thérapeute s’apparente alors au dauphin décrit par G. Bateson. Le dresseur lui a appris une série de pirouettes, dont aucune ne convient vraiment. Au bout d’un certain temps, le dauphin devient confus, désorienté, ne sachant plus à quel saint se vouer. Mais, pour peu qu’il soit capable d’apprendre à apprendre, il en viendra à devenir créatif, réalisant une combinatoire de pirouettes de son propre cru, qui certes empruntent aux expériences passées, mais ne sauraient se réduire à celles-ci. L’errance peut alors devenir un cheminement qui donne accès à de nouvelles contrées.
Je me propose de développer quelques pistes qui permettent d’envisager, devant les risques d’impasses à l’application de modèles prédéfinis, la création de contextes qui cherchent à trouver des dégagements devant l’alternative exclusive en termes de choix impossibles.
 
Processus institutionnels, clinique familiale et tranches de vie
 
 
Voici le début d’une thérapie familiale, qui nécessite de nombreux ajustements avec plusieurs autres modalités thérapeutiques. M. et Mme C. sont venus me consulter une première fois au sein de l’unité de consultation familiale qui se situe en-dehors de l’hôpital, et qui fédère plusieurs services pour la thérapie familiale. Ce dispositif permet d’envisager des modalités variables d’engagement thérapeutique, reposant sur une mobilité des lieux de consultation familiale en fonction des contraintes imposées par la gravité des cas : les thérapeutes peuvent se déplacer dans les services, rencontrer les patients, leurs familles et leurs soignants à l’hôpital. Ils peuvent également proposer, lorsque les formes d’hospitalisation évoluent, que ceux-ci se déplacent dans les locaux de l’unité de consultation familiale qui se situent en dehors de l’hôpital. Les thérapeutes familiaux, les membres de l’équipe soignante et les autres thérapeutes impliqués sont également enclins à participer à des rencontres conjointes lorsque la situation l’exige.
M. et Mme C. sont très inquiets à propos de leur fils Denis, 24 ans. Celui-ci présente un comportement négativiste avec des passages à l’acte délictueux, ayant entraîné l’intervention de la police, un emprisonnement bref et la mise en œuvre de plusieurs jugements en cours. Denis a refusé de venir avec eux. Je leur explique que je travaille en coopération étroite avec les psychiatres du service qui ont déjà rencontré Denis à plusieurs reprises. Finalement, Denis fera l’objet d’une hospitalisation à la demande d’un tiers. C’est au cours de cette hospitalisation que le Dr X proposera à Denis et à sa famille une consultation avec l’équipe de thérapie familiale, qui se tiendra dans les locaux du service hospitalier en présence d’un membre de l’équipe infirmière et du Dr X.
Très vite les parents de Denis expriment leur extrême exaspération vis-à-vis des comportements de Denis, l’enfer qu’ils ont vécu pendant ces trois dernières années. Ils essaient de faire entendre raison à leur fils, à quoi celui-ci répond par une fin de non recevoir systématique. Il ne reconnaît pas les faits, il n’est pas malade, il n’a rien à faire à l’hôpital, il s’y ennuie à mourir, il veut sortir au plus vite. Or, même lors des permissions de week-end, les choses se passent mal, au point que M. et Mme C. refusent de le recevoir de nouveau dans ces conditions.
Lors de l’interséance, le Dr X et l’infirmière confirment l’oppositionnisme de Denis, et ne peuvent que constater l’impuissance dans laquelle ils se trouvent pour tenter de l’aider.
Nous convenons alors de proposer à Denis et à sa famille une nouvelle consultation dans les locaux du service hospitalier, en présence des mêmes partenaires, et ceci, indépendamment de l’évolution éventuelle des modalités de l’hospitalisation et/ou de la sortie.
Séance du 17/08/01 Père, mère, Denis
Denis : Ça va mieux, j’ai eu un rendez-vous dans l’hôpital de jour. J’attends la réponse du Dr X. J’ai repassé des tests psychotechniques, ça s’est mieux passé que la première fois. J’attends toujours de me trouver une femme.
Thérapeute 1 : Que prenez-vous comme traitement ?
Denis : Le traitement est un peu trop fort : Olanzapine, Alprazolam, Paroxétine, Valpromide Mère : Ça va mieux. Les permissions se sont bien passées. Il n’y a qu’une fois qu’on les a supprimées.
Thérapeute 2 : Denis, est-ce que vous avez de quoi vous occuper ?
Denis : J’ai contacté des écoles de guide forestier. Je fais du tennis, du pingpong, de la musculation. Je lis une heure par jour, des autobiographies. J’attends le jugement du 20 septembre. Je m’ennuie à l’hôpital.
Mère : Ça avance.
Père : Le fait d’aller progressivement, cela peut paraître dur, mais comme je te l’ai exprimé dimanche dernier, on fait tout pour ne pas revivre ce qu’on a vécu. C’est important qu’on se donne toutes les chances pour que ça se passe bien. (...)
Je regrette une chose : avoir été aveugle à tes difficultés.
Denis : J’en ai marre que tu répètes toujours la même chose.
Mère : Je pense qu’on ne s’est pas donné les moyens qu’il soit épaulé correctement. Maintenant les choses avancent. Quand, Denis, tu demandes à ce que tu ailles dans ton studio ce soir et que je te réponds non, c’est que je pense que la nuit c’est angoissant.
Denis : Non, je préfère la nuit que le jour.
Père : C’est quoi, pour toi, d’avoir un logement ?
Denis : L’autonomie.
Père : L’autonomie d’accord. Cet après-midi, on va à la GMF pour l’assurance, pour remettre le contrat comme quand tu étais dans ton studio.
Mère : Un pas en avant, trois pas en arrière, un pas en avant, trois pas en arrière, et comme ça on avance petit à petit.
Père : Je comparerais plutôt aux prises de l’alpiniste.
À la suite de cette deuxième séance, nous proposons à Denis et à ses proches une nouvelle consultation dans l’Unité de consultation familiale située en dehors de l’hôpital. Lors des échanges, les thérapeutes se sont efforcés d’éviter le bras de fer entre Denis, ses parents et eux-mêmes. Plus les parents et les thérapeutes cherchaient à faire entendre la voix de la raison, plus Denis se braquait dans des attitudes négativistes.
Séance du 28/09/01 Père, mère, Denis et sa sœur, Véronique
M. : Denis est en colère aujourd’hui. Il y a des problèmes.
P. : Il n’est pas le seul.
M. : Il a refusé de prendre ses médicaments mardi dernier.
(...) C’est vrai que la semaine dernière, il y a eu beaucoup de choses :
l’audience pour la curatelle, le jugement.
Denis : 6 mois de prison, dont 4 avec sursis, avec injonction de soins pendant 2 ans.
Ils vont me mettre en curatelle renforcée 512.
M. : C’est vrai que c’étaient deux audiences. Et il y en a une autre à venir. Il est convoqué par le Tribunal Correctionnel de Créteil pour octobre.
P. : Contrairement à ce qu’il disait, je me réjouissais que les choses avançaient. Quand les gens de l’équipe m’ont dit : il ne prend pas son traitement, ça ne m’a pas étonné, il faut toujours être derrière lui.
Mais, comme le médecin de garde a été appelé mercredi soir, je pense qu’il y a eu des choses plus graves.
Denis : (...) En plus, le Dr X m’a dit qu’il allait doubler la dose retard. Je trouve ça dégueulasse.
Thérapeute 1 : Vous ne pensez pas que c’est pour vous aider ?
Denis : Non, c’est pour m’enfoncer.
(...)
Véronique (à voix basse):Mercredi, c’était à propos de... (une patiente).
Denis : Oui. (...) Elle a refusé qu’on déjeune ensemble samedi prochain.
Nous rediscutons du traitement : Alprazolam, Valpromide, Olanzapine, Paroxétine. Thérapeute 1 (à Véronique): Comment vous trouvez votre frère ?
Véronique : De mieux en mieux. Tu as plus confiance en toi.
Nous constatons combien l’ensemble des mesures thérapeutiques restent un poids difficile à supporter pour Denis. Le levier thérapeutique reste en grande partie lié aux décisions sociales diverses et imposées qui l’assaillent : mesures judiciaires, hospitalisation sous contrainte. Pourtant, l’attitude positive et chaleureuse de Véronique apparaît comme une ouverture précieuse sur le plan thérapeutique. Denis évoque à demi-mot, sur la suggestion de celle-ci, les sentiments qu’il éprouve pour une jeune patiente. On notera que les thérapeutes familiaux sont aussi attentifs au traitement médicamenteux qu’aux interactions familiales. Ils cherchent avant tout à ritualiser la nature des échanges, et à renforcer la prescription du cadre des séances qui réunissent l’équipe de thérapie familiale, l’équipe institutionnelle et la famille, dans un climat de sécurité aussi grand que possible.
Séance du 02.11.01 Mère, Denis, Véronique
M. : Mon mari est hospitalisé pour un problème de surdité brutale unilatérale. Sinon, Denis est sorti, le 4 octobre.
Denis : Je voulais vous dire que j’avais envie que ce soit la dernière fois qu’on se voie !
Thérapeute 1 : Moi aussi !
(...)
Denis : À chaque fois on répète les mêmes choses.
Thérapeute 1 : J’apprends aujourd’hui que votre père est hospitalisé pour un problème de santé sérieux. J’apprends que vous êtes sorti de l’hôpital, ce sont des choses importantes. Le fait que vous soyiez sorti de l’hôpital a sans doute été favorisé par la confiance que m’accorde le Dr. X, et la mobilisation de toute la famille. Même si j’étais prêt à aller à la pêche la prochaine fois, plutôt que de vous recevoir à nouveau, je reste motivé pour que nous poursuivions nos rencontres...
Qu’en pensez-vous Denis ?
Denis : Je ne sais pas.
M. : Je pense que cette sortie a été une bonne chose pour Denis. Véronique a beaucoup fait pour plaider ta cause.
Véronique : Je trouve que tu vas beaucoup mieux, mais je pense que ces séances sont très importantes pour nous.
Denis : On n’a pas besoin d’une tierce personne.
Thérapeute 1 : Je suis d’accord avec vous. C’est nous qui sollicitons votre participation et celle de votre famille.
(...)
Denis : Sinon, j’arrive à mieux me débrouiller tout seul à la maison, à aider, à me lever le matin. Des fois, je vois des copains qui ne m’ont pas lâché, ça me remonte le moral.
J’ai fait la connaissance d’une amie, j’essaie d’élaborer quelque chose avec elle. C’est pas facile, elle est hospitalisée.
Véronique : Qu’est-ce que tu as envie d’élaborer avec elle ?
Denis : Vivre avec elle.
Véronique : Ne cherche pas à aller trop vite.
Les thérapeutes constatent combien l’adhésion de Denis à la démarche thérapeutique reste précaire. Les thérapeutes familiaux se sentent sur le fil du rasoir pour maintenir la continuité du lien, tout en cherchant à maintenir des degrés de liberté aussi grands que possible afin que Denis ne se sente pas piégé par la démarche qui lui est proposée. Les séances ultérieures qui ont déjà eu lieu permettent de poursuivre un processus qui reste en cours...
 
L’évolution des conversations
 
 
Voici en contrepoint une thérapie en cours de terminaison. À la demande du patient et de sa famille, les séances se sont espacées, à raison d’une rencontre par trimestre environ. Xie Bao est un jeune homme d’origine chinoise, né en France. À l’âge de 23 ans, il a présenté des troubles schizophréniques extrêmement invalidants. Outre une désorganisation psychique massive, des idées délirantes paranoïdes, des troubles du cours de la pensée, une réitération incessante des mêmes questions, un apragmatisme, Xie Bao était envahi par des angoisses qui l’empêchaient de se déplacer seul. Pendant plus de six mois, les séances familiales, qui ont été initiées dans le service où il était hospitalisé, ont nécessité qu’il soit accompagné de deux infirmières, qui participaient aux séances. Les parents ne parlent pas français. Po-Xi, une sœur de Xie Bao parfaitement bilingue, participe aux consultations. Bien que Xie Bao arrive à parler chinois, son état initial ne lui permettait pas d’assurer un minimum de traduction pour que l’ensemble des propos échangés soit compris de tous. Dès le départ, j’ai ainsi demandé à Po-Xi d’assurer la traduction. Le fait de prendre le temps de traduire toutes les paroles prononcées aussi précisément que possible correspondait à deux objectifs : non seulement faire en sorte que personne ne se sente exclu du rituel des conversations, mais aussi assurer l’importance de celles-ci et consolider leur assise dans l’interaction. Les progrès de Xie Bao ont été lents, mais appréciables sur une échelle de temps se déployant sur trois à quatre années. Il a pu retourner dans sa famille et aider son père dans son commerce de prêt-à-porter.
04.12.01 Xie Bao, père et mère
Xie Bao : Ma sœur travaille.
P. (en français) : Xie Bao, ça va.
Xie Bao : Je passe le permis de conduire. Je suis encore au code pour l’instant. (il parle en chinois à son père).
P. (en français) : Le matin à 10 heures, à 11 heures.
Xie Bao : On discutait des métiers de la restauration. Mon père travaillait dans la restauration avant. Le matin, il commençait à 10 heures, 11 heures,...
La restauration, Dr M., Mme V., c’est pas si difficile que ça. Les chantiers, au contraire, c’est dangereux. Je préfère travailler dans la restauration plutôt que sur les chantiers.
M. : (parle en chinois).
Xie Bao : Ma mère dit que je me débrouille pas mal dans la confection. Vous savez, Dr. Miermont, l’homme a une nature animale, il a des instincts de bête, des instincts primitifs. Alors, ma mère, elle dit que toutes les guerres qui se passent dans le monde sont une forme de bestialité.
Thérapeute 1 : Vous n’avez plus d’angoisses ?
Xie Bao : J’en ai beaucoup moins qu’avant. À la fois, je me sens un homme, et je ne me sens pas un homme. J’ai 29 ans, je n’ai pas menti sur mon âge. Je connais plein de copains, de copines qui ont 29 ans, et qui ont menti sur leur âge, qui disent qu’ils ont 23 ans, 24 ans.
Mes parents disent que s’ils mentent sur leur âge, c’est leur affaire.
Xie Bao : Le Dr B. est plus cool, plus tolérante, plus expérimentée, plus à mon écoute que le Dr N. On m’a un peu augmenté le Clozapine, pour diminuer les angoisses, et pour éviter de poser des questions récurrentes, dont je connais déjà la réponse. Je le fais moins qu’avant.
P. : (en chinois).
Xie Bao : Mon père dit que j’ai un sale caractère. Il me dit qu’il faut que je fasse le tri dans tous mes papiers. Je lui réponds que j’en ai besoin.
Ma mère demande qui a raison. Elle pense que c’est plus mon père que moi.
(Les parents se mettent à parler ensemble en chinois, au sujet de Xie Bao apparemment) Xie Bao : Je ne sais pas traduire...
P. : Tous les papiers.
(...)
Xie Bao : Je disais à mon père, au niveau du magasin, qu’il ne parle pas français, mais il s’occupe de tous les papiers. Si l’inspecteur du travail venait, il me dit qu’il pourrait montrer tous les papiers nécessaires.
Il ne parle pas français, mais il connaît tous les papiers par cœur, à 100%.
Mon père dit que je devrais jeter tous les papiers qui ne sont pas nécessaires, et qui gonflent ma veste, avoir un rangement plus commode.
Mme V., vous savez, tous les instincts bestiaux, impulsifs qu’ont les hommes normaux. Je vois les lycéennes, et un gars qui a des comportements impulsifs, les filles, elles se foutent de sa gueule.
À l’école primaire, en CE2 en CM1, il y avait un copain, Bertrand, tout le monde se foutait de sa gueule, même les profs. J’essayais de l’intégrer au groupe, mais il restait dans son coin. À la fin, moi aussi, je me foutais aussi de sa gueule.
Dans la vie, il faut avoir de la dignité.
(...)
Mon père dit qu’il jette les vieux papiers, il ne garde que les neufs.
Ma mère dit que c’est bien que je travaille dans le magasin de mon père.
Thérapeute 1 : Xie Bao, je dois vous dire que je suis comme vous : je garde tous les papiers, et je ne sais plus comment faire pour les ranger !
Xie Bao : Vous savez Dr Miermont, on commence à enseigner le chinois dans les lycées et les collèges en deuxième ou troisième langue vivante.
C’est parce que la Chine est en pleine expansion économique, pour permettre des échanges.
Les thérapeutes, en commentant les progrès réalisés, conviennent d’un nouveau rendez-vous dans trois mois. Ils constatent que Xie Bao est moins assailli par des questions récurrentes, même s’il reste préoccupé par des problèmes relationnels difficiles à élaborer.
L’axe essentiel de la thérapie a été d’établir un dispositif aussi rassurant et stable que possible, en adoptant des attitudes d’apaisement dès qu’apparaissaient des sujets de conflit entre Xie Bao et ses proches, en lui prescrivant de laisser reposer son esprit autant que possible, et de n’envisager que des efforts très mesurés et progressifs. Les sujets abordés ont été principalement focalisés sur les préoccupations de Xie Bao, sans essayer d’explorer l’histoire passée de la famille ou les aspects transgénérationnels. La métaphore utilisée a été celle de la fracture d’un os : avant de penser mobiliser le bras ou la jambe, il importe de mettre un plâtre et d’attendre la consolidation de l’os. De même, lorsqu’il existe une brisure de l’esprit, qui se trouve fragmenté et éparpillé, la première étape consiste à établir un cadre thérapeutique permettant le rassemblement de l’esprit, la restauration de son unité, le renforcement des connexions des parties préalablement disjointes. La mobilisation de l’esprit ne vient que lorsque cette reconnexion devient suffisamment fonctionnelle.
 
L’apprentissage de l’autonomie et la diversification des réponses thérapeutiques
 
 
Voici un dernier contrepoint. Fabrice a présenté un syndrome d’influence l’empêchant de sortir de chez lui, de poursuivre ses études et de travailler. L’intensité de ses troubles a entraîné une hospitalisation de plusieurs mois, au cours de laquelle son psychiatre traitant, le Dr P., a proposé des consultations familiales, auxquelles il participera pendant toute la première partie de la thérapie familiale.
Lors de la première séance de consultation, le père, la mère, la sœur de Fabrice étaient là pour faire le point sur son hospitalisation. Babette, la sœur de Fabrice présente une « maladie de système » touchant les articulations. Elle ne participera pas aux séances ultérieures. La mère de Fabrice arrêtera également au bout de quelques séances, à la suite d’une consultation où Fabrice s’était permis de faire quelques critiques extrêmement « légères » à son sujet (du moins du point de vue des thérapeutes). Pendant 4 à 5 ans, la thérapie familiale a réuni Fabrice, son père, le psychiatre traitant, un thérapeute familial et deux cothérapeutes. Malgré ses troubles, Fabrice a pu trouver un travail qu’il poursuit toujours. Au bout de 3 ans d’évolution, le père se plaint de la lenteur des progrès accomplis. « Tout ça, c’est bien beau, mais Fabrice a toujours ses phobies qui l’empêchent de vivre sa vie, et de partir de chez nous. Je sais qu’il existe des psychothérapies efficaces qui permettent de traiter les phobies ». De fait, dès que Fabrice a tenté de vivre seul dans un appartement distinct de celui de ses parents, ses sentiments d’être observé, épié, démasqué se sont amplifiés dès qu’il sortait de chez lui.
Face à cette demande du père, et devant le caractère non névrotique des « phobies » de Fabrice, les thérapeutes proposent à la famille de participer à des séances de thérapie multifamiliale centrées sur ce type de problème. C’est ainsi que cinq familles, confrontées à des angoisses schizophréniques et un syndrome d’influence chez l’un des leurs, ont été réunies à un rythme bimensuel pendant environ trois ans, pour des séances multifamiliales durant deux heures. Ces familles étaient conjointement suivies individuellement. Les séances ont été caractérisées par une ambiance particulièrement chaleureuse, conviviale, détendue, dynamique. Enfants et parents ont ainsi abordé spontanément de nombreux sujets concernant leurs troubles, leurs difficultés, et la manière d’y faire face. Ces rencontres multifamiliales ont manifestement contribué à développer des sentiments de solidarité et de complicité chez les participants, ainsi que des attitudes d’entraide.
En ce qui concerne Fabrice, le syndrome d’influence s’est grandement estompé. Deux brèves réhospitalisations sont intervenues, permettant à Fabrice de reprendre des forces et de se ressourcer. Par ailleurs, Fabrice a recherché par lui-même, à titre personnel, des thérapeutes et des formateurs en arts martiaux qui ont pu répondre à ses demandes d’aide de plus en plus précises et spécifiques : thérapie reposant sur une mobilisation des attitudes corporelles, la relaxation et l’hypnose, le Taï Chi, etc.
La rencontre qui suit réunit Fabrice et sa mère, qui n’était venue qu’une seule fois lors des quatre années précédentes. Son père, qui avait été particulièrement régulier dans sa participation aux séances, est absent, ayant une bronchite depuis 15 jours. Mère : Depuis pas mal de temps, Fabrice va beaucoup mieux, c’est le jour et la nuit. Nos relations se sont nettement améliorées.
Thérapeute 1 : Et vous Fabrice, comment vous sentez-vous en ce moment ?
Fabrice : Ça a été un peu moins bien. J’ai eu des problèmes pour joindre le Dr. P. M. : C’est une période de l’année où l’on a facilement le blues, le cafard. Fabrice : C’est aussi en rapport avec le Taï-Chi, j’avais du mal à me lancer. Au boulot, il n’y avait pas grand chose à faire.
Je me posais des questions : qu’est-ce que je fais là ?
Thérapeute 1 : Depuis quand vous vous sentez moins bien ?
Fabrice : Depuis 15 jours.
M. : Ca fait plus longtemps que ça. C’est depuis que tu as arrêté le Taï-Chi. Fabrice : C’est depuis que je ne vois plus le soleil.
Thérapeute 1 : Parfois, ce sont des toutes petites contrariétés qui s’accumulent.
Fabrice : C’est aussi des problèmes de saison. (...) Je voudrais aller faire du ski de fond, mais il faut à la fois de la neige et du soleil ! (...) Avec papa, c’est pas simple, il ne parle pas du tout.
M. : C’est vrai qu’en ce moment, il n’est pas très causant, il est plongé dans son texte. Moi j’ai l’habitude.
Fabrice : Dès qu’il est avec des gens extérieurs à la famille, alors là il n’arrête pas.
M. : C’est l’âge, il était quand même pas comme ça à 40 ans. On lui demande s’il va bien, mais lui, il ne le demande pas.
Fabrice : Papa, devant les problèmes des autres, il réagit à la dernière extrêmité, sinon, c’est pas intéressant. Il ne veut pas voir, il ne veut pas entendre.
M. : On ne va pas l’accabler !
Fabrice : Je pense que c’est un problème qui est lié à la famille. À l’extérieur, il parle beaucoup plus.
M. : Moi je suis assez ouverte Fabrice : Je parle avec maman. Babette, c’est pareil, j’ai appris qu’à l’extérieur, elle parle beaucoup plus, elle a une image très différente que celle qu’elle donne dans la famille.
Thérapeute 2 : En famille, on est plus spontané, on a moins un rôle à jouer.
M. : Quand on a vécu quarante ans avec quelqu’un, on n’a peut-être plus grand chose à se dire, il y a peut-être une certaine lassitude. C’est curieux, quand je vais au restaurant avec mon mari, il est très différent.
(...)
Thérapeute 1 : Quand ça va moins bien, j’ai l’impression que vous arrivez mieux à... Fabrice : À gérer, oui. Il faut dire que les médicament, ça aide. Là, j’ai augmenté les doses.
Amisulpiride, 300 mg le soir, Fluoxétine, 1 par jour.
M. : Personnellement, ça m’inquiète un peu, ces médicaments. Dès que ça va moins bien, tu te précipites sur les médicaments, l’Alprazolam, la Fluoxétine. Je n’ai pas l’impression que tu essaies de t’en passer.
Fabrice : J’ai appris qu’il ne fallait pas que j’essaie de les arrêter.
J.M. : J’ai envie de vous rassurer, Mme, cette attitude thérapeutique est justement adaptée à la nature des phobies complexes dont souffre Fabrice.
Fabrice : Là, je suis très content, le fait d’avoir pris un peu plus de Fluoxétine, au bout de quelques jours, je me suis réveillé, et je me suis senti mieux.
Là, hop, quand j’ai besoin, je vais voir le Dr P., là hop, la sophrologue, là, on vient ici.
M. : Ça veut dire qu’il va prendre ces médicaments à vie.
T1 : Même ça, on ne peut pas le dire. Qui aurait pu prévoir l’évolution remarquable de Fabrice depuis les troubles initiaux ? Tout ce qu’on peut dire, c’est que cette alchimie plurifocale est actuellement appropriée, et qu’elle semble contribuer au processus d’autonomisation.
M. : Ce que j’aimerais, c’est qu’un jour Fabrice puisse se passer complètement de médicaments.
T1 : Je comprends votre souhait, que je partage dans l’idéal. Il n’est pas interdit d’envisager dans un premier temps une diminution progressive des différentes formes d’intervention. Et personne ne connaît l’avenir !
Ce qui frappe chez Fabrice, c’est la capacité qu’il a développée de rencontrer des thérapeutes aux techniques variées, et de gérer par lui-même la manière de recourir à tel ou tel type de prescription ou d’intervention. Très souvent, le père donnait le sentiment aux thérapeutes familiaux qu’il les mettait au défi d’être efficaces et performants, et qu’il effectuait une pression auprès de Fabrice, le confrontant à des risques d’escalade thérapeutique. Pour autant, le fait que Fabrice développe à sa manière ses contextes de soins n’a pas été considéré comme une surenchère, mais au contraire comme un progrès et comme une manière d’assurer ses contextes d’autonomisation.
Le thérapeute n’est pas un homme-orchestre
Chaque intervenant, a fortiori le thérapeute familial, ne saurait être un homme-orchestre jouant de plusieurs instruments en même temps. Il participe pas à pas à un concert d’instrumentistes variés qui jouent leur partition selon des tempi et des rythmes qui sont imposés par les exigences du patient. La diversification des modalités d’intervention, leur coordination souple et ouverte sont à la mesure de la complexité des problèmes que doit affronter le patient pour s’en sortir. Prétendre qu’un seul spécialiste peut assurer l’ensemble des prestations adéquates revient à considérer que le dysfonctionnement de l’esprit humain, dans les pathologies lourdes et invalidantes, relève de procédures relativement faciles à mettre en œuvre, et ne relevant pas de compétences multi-dimensionnelles et hautement spécialisées. Telle n’est pas mon opinion. Si l’on considère que le système nerveux présente un niveau de complexité largement supérieur à celui de l’ensemble des autres systèmes fonctionnels de l’organisme, et si l’on estime par ailleurs que les interférences entre le fonctionnement du corps dans son ensemble et la réalisation de la vie personnelle et relationnelle comportent de nouveaux niveaux de complexité, la prise en compte de cette complexité nécessitera un va-et-vient de plus en plus subtil entre interventions globales et interventions locales. Comment se repérer devant un tel dédale et un tel foisonnement ? Je propose quelques réflexions de nature « éco-étho-anthropolo-gique », qui ne prétendent ni faire l’économie des théories et des pratiques existantes, ni constituer une théorie exhaustive ou achevée.
 
Le paradigme éco-étho-anthropologique : une modélisation de la complexité
 
 
L’éco-étho-anthropologie se propose d’appréhender les formes de pensée, d’émotion, d’action de l’homme en les resituant au sein de ses différents contextes « écologiques » concrets, qu’il s’agisse de ses enveloppes proximales (vêtements, objets techniques, habitat, tissus relationnels) ou de ses enveloppes globales (le temps qu’il fait, l’écologie du « village planétaire », de la « noosphère »). Elle s’inscrit dans la perspective de la théorie de l’évolution, conçue comme une interférence incessante entre la phylogenèse (transformation des espèces, de leurs morphologies et de leurs systèmes de comportements), l’ontogenèse (développement psycho-affectif de l’individu) et la culturogenèse (déploiement des systèmes symboliques, esthétiques et épistémiques).
Le paradigme éco-étho-anthropologique est une forme de réponse aux enjeux posés par les manifestations multiples des schizophrénies : dans de telles situations cliniques, les paramètres pertinents concernent tout autant des variables somatiques et neurobiologiques que des variables de l’organisation psychosociale ou des variables atmosphériques et cosmologiques. Par exemple, un patient peut expliquer que tous ses organes ont fait l’objet de transplantations par tous les interlocuteurs qu’il a rencontrés, sans même qu’il existe la moindre cicatrice sur son corps. Tel autre pense qu’il peut moduler le temps qu’il fait à sa guise, ou qu’il possède la clef des influences socio-politiques, etc.
Lorsque l’on parle de schizophrénie pour un patient, il devient non seulement nécessaire de préciser les systèmes de référence pertinents, mais il est encore indispensable de reconnaître la singularité des symptômes, de la souffrance, des relations, des personnalités, etc., qui se manifestent dans chaque situation clinique rencontrée. Tel est le sens du paradigme éco-étho-anthropologique, qui est une version, parmi d’autres possibles, du paradigme éco-systémique, et dont je souhaite développer certaines caractéristiques dans ce qui suit.
J’ai souligné précédemment l’importance d’une connexion temporo-spatiale entre les moments féconds de la tragédie schizophrénique lors des hospitalisations et la mise en œuvre de consultations familiales à finalité thérapeutique. Ces rencontres entre l’équipe de soins, l’équipe de thérapeutes familiaux, le patient et sa famille sont pour moi particulièrement propices à la différenciation des protocoles thérapeutiques, la prise en compte des trajectoires personnelles des divers interlocuteurs, l’édification des formes de rencontres thérapeutiques dans l’espace-temps. Il s’agit :
  • de différencier, de connecter et d’articuler des démarches qui sont habituellement, soit disjointes (chimiothérapies, thérapies institutionnelles, psychothérapies, thérapies familiales), soit confondues (les différents membres d’une même équipe sont plus ou moins interchangeables dans l’exercice de ces différentes fonctions thérapeutiques);
  • de projeter dans l’espace-temps des formes contenantes aux textures variées, ajustées aux fragilités et aux modalités de reconstruction de l’esprit du patient;
  • d’augmenter les degrés de liberté en élargissant le champ des possibles, par l’élaboration de dispositifs permettant au patient et à ses proches de s’y reconnaître : les soignants cherchent à édifier des formes d’appui, à préciser des lieux d’ancrage, des points de repère, à dégager des zones d’horizon; ils initient des formes d’observation, de conception, de délibération, de décision.
1. Objectivation, subjectivation, projectivation
La démarche éco-étho-anthropologique s’intéresse à la manière dont l’homme est le produit et le producteur de son écosystème. Cet écosystème comprend l’ensemble des systèmes fonctionnels de l’organisme (l’environnement interne : systèmes métaboliques, reproductifs, informationnels), les systèmes de la personnalité (les domaines de réalisation dans l’environnement extérieur) et de ses prolongements dans l’environnement externe : les différentes enveloppes artificielles, modelées par la technique, la science, la culture, ainsi que les systèmes familiaux et sociaux.
Une telle « anthropologie clinique » prend ainsi en compte la complexité de l’écosystème, mais accepte de faire des choix dans l’exploration-action en fonction du projet clinique. D’une part, l’observateur le plus impartial interagit avec l’objet de son étude : l’observation, l’écoute, la compréhension sont d’emblée des processus interactifs. D’autre part, les interférences entre l’observateur et l’observé produisent un va-et-vient entre l’objectivation, la subjectivation, la « projectivation »: l’objectivation de l’interaction met en jeu des processus intersubjectifs qui évoluent en fonction des projets convergents ou divergents de l’observateur et de l’observé. L’éthos (les attitudes émotionnelles et cognitives, les comportements manifestes) peut être appréhendé à partir de la biologie évolutive des conduites agies et mentalisées qui prennent forme et sens en fonction de l’oïkos (l’environnement écologique), c’est-à-dire le milieu matériel et technique, l’habitat, l’organisation (famille et société), le climat, etc.
2. Raisonnements abductifs et abandon du principe du tiers exclu
L’établissement du diagnostic, la recherche de l’étiologie, l’évaluation du pronostic, l’intervention thérapeutique, loin de pouvoir procéder exclusivement par inductions généralisantes, relèvent de raisonnements abductifs, c’est-à-dire de l’élaboration d’hypothèses ajustées à chaque cas singulier, et révisables en fonction des contraintes de l’expérience et de l’évolution du processus clinique.
Devant un choix entre deux alternatives en tout ou rien, il apparaît souvent plus heuristique de considérer que plusieurs autres choix, supportant l’incertitude et l’aléa, sont également envisageables. Ces choix restent en tout état de cause des hypothèses, ouvertes, en partie indécidables, susceptibles d’être partiellement confirmées ou infirmées par l’expérience clinique et la recherche fondamentale.
3. Phénomènes d’inséparabilité, de complémentarité et relation d’incertitude
Les maladies mentales peuvent être considérées comme des états de souffrance cognitive et émotionnelle des organismes en relation avec leurs environnements de vie et de survie. Pour G. Bateson en particulier, les schizophrénies ne peuvent être expliquées en termes strictement déterministes. On peut ainsi maintenir indécidable la question du primum movens des troubles schizophréniques : les lectures en termes de troubles neuronaux, comportementaux, communicationnels, cognitifs peuvent être considérées comme partielles, complémentaires, et ne pouvant rendre compte, de manière exhaustive, de l’ensemble des processus morbides qui affectent les patients et leur entourage.
L’évaluation clinique en termes de troubles mentaux, comportementaux et de troubles de la personnalité apparaît à première vue incompatible avec une mise en perspective interactionnelle et communicationnelle. Ces deux « lectures » peuvent pourtant être appréciées en termes de complémentarités et de relations d’incertitude. Dans le premier cas, la dynamique des relations disparaît; dans le second cas, c’est la nature de la maladie ou des troubles qui s’estompe. Quand on privilégie concrètement une lecture au détriment de l’autre, celle-ci finit par se manifester par surprise, au moment où l’on s’y attend le moins.
Il en est de même si l’on considère les interférences entre phénomènes locaux (cérébraux, psychiques, familiaux, sociaux) et les phénomènes translocaux, voire globaux. Si on localise un événement familial, il est impossible de suivre l’ensemble des trajectoires de ses effets sur le plan cérébral ou social. Lorsqu’une défaillance cérébrale ou neuro-développementale échappe au contrôle de la famille, ses manifestations affecteront les contextes sociaux extérieurs : l’amélioration portera alors en grande partie sur une modification des contextes sociaux, voire une création de contextes élargis.
4. Partage du sentiment d’impuissance : reconnaissance des défaillances et promotion des performances
Reconnaître l’importance des défaillances familiales ne signifie pas que les familles ont à porter le poids de la responsabilité des pathologies schizophréniques. Le fait que les équipes de soins soient également le siège de défaillances cognitives et communicationnelles témoigne de la complexité de la situation. Bien souvent, la reconnaissance mutuelle de ces défaillances familiales et institutionnelles permet de partir d’un constat d’impuissance partagé. Un tel constat permet de circonscrire les domaines sur lesquels personne n’a de prise, tout autant qu’il conduit à encourager les efforts dans les domaines qui restent ouverts sur des évolutions possibles.
5. Hiérarchies enchevêtrées
La compréhension des interactions entre multiples systèmes, sous-systèmes et supra-systèmes mérite d’être éclairée par la conception des boucles étranges et des hiérarchies enchevêtrées qui assurent leurs articulations. Les processus d’autonomisation ne s’accommodent guère d’emboîtements hiérarchiques stricts, mais réclament la reconnaissance d’interférences entre ramifications, arborescences et réticulations symboliques. Par exemple, il s’agit moins d’inclure la famille dans un protocole thérapeutique que de promouvoir des processus d’autonomisation entre familles et équipes soignantes, qui redonnent au patient et à ses proches l’initiative des engagements thérapeutiques.
6. Thérapies familiales, thérapies institutionnelles et cothérapie élargie
La diversité des contextes de rencontre entre le patient, ses proches, les personnes en charge de le traiter ou de l’aider semble présenter une valeur thérapeutique, pour peu qu’elle repose sur des processus de concertation, d’harmonisation, d’articulation. La texture du tissu relationnel doit être suffisamment contenante pour supporter les tensions et les conflits sans se rompre, et permettre une ouverture sur le monde social réel. On peut en particulier tenter de différencier les formes d’action thérapeutique selon qu’il s’agit de thérapie personnelle, de thérapie familiale ou de thérapie institutionnelle :
  • la psychothérapie personnelle repose sur le soutien, l’évitement des métaphores déstabilisantes, l’évocation des problèmes concrets, l’explicitation des situations ambiguës;
  • la thérapie institutionnelle réalise une familiarisation sociale du patient en contact avec une équipe soignante. Cette familiarisation opère dans les deux sens : l’équipe, lors des synthèses, permet à chaque professionnel en contact avec le patient de synchroniser ses points de vue à son sujet. Une telle synchronisation restitue une cohésion à la personnalité préalablement éparse du patient.
  • Réciproquement, celui-ci acquiert une consistance sociale, et se sent reconnu dans un milieu protecteur;
  • les thérapies familiales et multifamiliales relèvent d’un processus de socialisation familiale, permettant de restaurer les ressources humanisantes de la famille mise en contact avec les circuits des thérapeutes. De tels contextes favorisent l’inscription sociale du patient, sa capacité à proférer des propos intelligibles, à développer son point de vue, à se différencier et s’individuer.
Leur articulation, associant l’ensemble des professionnels impliqués dans les soins (psychothérapeute individuel, thérapeutes familiaux, psychiatre référent, communautés de vie), participe d’une cothérapie élargie.
7. Deutero-apprentissages partagés
Si les cliniciens ont des informations à fournir aux familles, s’ils ont quelque chose à leur apprendre, la réciproque est également vraie : le processus thérapeutique émerge ainsi d’une réciprocité d’apprentissages croisés, ou encore de deutero-apprentissages partagés. Un deutero-apprentissage relève d’une aptitude à apprendre à apprendre. Lorsqu’il existe une défaillance de cette aptitude au deutero-apprentis-sage, les interactions prennent la forme de double binds pathologiques. L’autonomie surgit aux limites du savoir et du savoir-faire, dans les zones d’incertitude, de confusion et d’impuissance que peuvent partager les patients, les familles et les soignants. En conjoignant leurs efforts, les uns et les autres sont susceptibles d’accéder à des formes de deutero-apparentissage qui surgissent de la synergie de ces efforts.
8. Double binds, metabindings et autonomisation
La théorie du double bind, telle que l’avait conçue G. Bateson, apparaît foncièrement translocale : elle relève d’une mise en perspective phylogénétique, ontogénétique et culturogénétique des défaillances systémiques face aux contraintes multiples qui caractérisent la vie et la survie. Les injonctions antinomiques relient les phénomènes cellulaires, neuronaux, corporels et leurs diverses ramifications et réticulations relationnelles-contextuelles. Le moindre observateur d’un double bind devient lui-même impliqué dans des metabindings qui surgissent dans ses relations à ses collègues et dans ses contextes de travail. Dans cette vision élargie, la théorie du double bind apparaît comme la première version d’une théorie possible de l’autonomisation.
9. Racines biologiques et prolongements artificiels
D’autres versions des processus d’autonomisation peuvent être développées en spirales qui tiennent compte de l’articulation des procédures cognitives et communicationnelles :
  • Sur le plan écologique, l’être humain est enraciné dans l’évolution des espèces; il construit son identité par une succession d’innovations technologiques et organisationnelles qui prolongent artificiellement ses potentialités naturelles (J. Miermont, 1995). En cas de défaillance, la tâche du thérapeute est de favoriser les connexions entre les sources vitales dont se nourrissent ces racines biologiques, et la création de contextes à la fois protecteurs et stimulants, caractérisés par l’invention de nouvelles formes d’organisation, et le recours aux objets techniques qui conviennent le mieux aux patients pour leur propre réalisation : un appareil photographique, une guitare, la télévision, un ordinateur, un matériel de dessin ou de peinture, le cinéma, les journaux, voire, tout simplement, une bonne paire de chaussures pour marcher.
  • Sur le plan éthologique, les humains ont développé des procédures rituelles (systèmes de communication, conversations), mythiques (systèmes de croyance, systèmes de valeurs), épistémiques (savoirs et savoir-faire, connaissances inter-personnelles et groupales). En particulier, ils utilisent des dispositifs cognitifs qui leur permettent de supposer l’existence d’un savoir commun, mais aussi d’un esprit qui est propre à chacun. Chaque point de vue est constitué de croyances, d’intentions, de motivations, de connaissances qui sont liées aux expériences personnelles, et qui sont relatives à celles-ci. Ce que l’on appelle la « psychologie populaire » comporte ainsi une « théorie de l’esprit » qui est inférée, par une série d’abductions, chez soi-même et chez les autres. On peut ainsi comparer les procédures cognitives qui relèvent de méta-représentations (« Je pense qu’il est triste », « j’imagine qu’il me veut du mal »), de l’accès au « faire-semblant » (jouer au chat et à la souris, etc.) et aux simulations mentales des situations contextuelles, et les procédures communicationnelles qui relèvent des deutero-apprentissages (« apprendre à apprendre »), voire des tritoapprentissages (bifurcation des grands choix existentiels).
10. Modélisations de processus ago-antagonistes
La perspective éco-étho-anthropologique est à la fois interdisciplinaire et transdisciplinaire. Sur le plan clinique, le thérapeute cherche moins à procéder de manière éclectique en empruntant à chaque modèle idéalisé ce que bon lui semble, qu’à initier des processus de modélisation concrète qui émergent des rencontres cliniques. Par exemple, le fait d’évoquer la maladie ne signifie pas nécessairement que le thérapeute se réfère à tel ou tel aspect du modèle psycho-éducatif, mais qu’il élabore avec la famille une conception psychopathologique qui se révèle congruente avec ses propres connaissances et avec les attentes et les conceptions de la famille. De même, le caractère banal ou ordinaire des conversations, tel qu’il peut s’imposer lors des rencontres cliniques, n’implique pas automatiquement qu’il s’agit d’une portion de thérapie narrative sortie de son cadre formalisé. La thérapie peut reposer sur l’oscillation de conversations savantes et de conversations ordinaires, ou encore d’apprentissages des clients et d’apprentissages des thérapeutes.
Il ne s’agit pas davantage d’une intégration ou d’une synthèse de modèles plus ou moins compatibles, mais bien plutôt de la mise en tension de systèmes de cognition et de communication soumis à des contraintes antinomiques. On peut ainsi préciser les axes des interventions, qui permettent de repérer la dynamique des mouvements mêmes du processus thérapeutique à partir de polarités opposées :
  1. a) axes temporels :
    • synchronie (communicationnelle/cognitive) / diachronie (rétrospective/prospective).
  2. b) axes spatiaux :
    • réunion/distanciation;
    • petits groupes/grands groupes.
  3. c) axes formels :
    • catharsis, décharge émotionnelle / contention, canalisation des émotions;
    • conversations/élaborations;
    • fusion/différenciation;
    • problèmes/solutions.
Les dégagements thérapeutiques surgissent le plus souvent par surprise, à l’insu des thérapeutes, des patients et de leur environnement familial et social. Patients, familles et thérapeutes peuvent ainsi augmenter leurs degrés de liberté de manière plus sécurisée que lors de la juxtaposition ou la succession de techniques réputées efficaces, exclusives et incompatibles, ou encore de l’intégration de procédures éclectiques reposant sur un consensus mou.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  1. Ackerman N.W. (1966): Treating the Troubled Family. Basic Books, Inc., Publishers, New York.
·  2. Bateson G. (1977-1980): Vers une écologie de l’esprit. 2 T., Seuil, Paris.
·  3. Bernard-Weil É. : Principes de systémique ago-antagoniste. L’interdisciplinaire/Systèmes, Limonest.
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·  11. Miermont J. (1995): L’homme autonome. Hermès, Paris.
·  12. Miermont J. (1997): Psychose et thérapie familiale. ESF, Paris.
·  13. Miermont J. (2000, a): Psychothérapies contemporaines. Histoire, évolution, perspective. L’Harmattan, Paris.
·  14. Miermont J. (2000, b): Les ruses de l’esprit, ou les arcanes de la complexité. L’Harmattan, Paris.
·  15. Miermont J. (2001): « Éco-étho-anthropologie ». Générations, 22.
·  16. Selvini M., Boscolo L., Cechin, Prata G. (1975): Paradoxes et contre-paradoxes. ESF, Paris, 1980.
·  17. Thom R. (1977): Stabilité structurelle et morphogenèse. InterÉditions, Paris.
·  18. Varela F.J. (1980): Autonomie et connaissance. Essai sur le Vivant. Éditions du Seuil, Paris.
·  19. Watzlawick P., Helmick-Beavin J., Jackson D.D. (1972). : Une logique de la communication. Seuil, Paris.
 
NOTES
 
[*]Psychiatre. Coordonnateur Fédération de Services en Thérapie Familiale. Président de la Société Française de Thérapie Familiale.
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