Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
96 pages

p. 175 à 182
doi: en cours

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Volume 23 2002/2

2002 THÉRAPIE FAMILIALE

Après l’accident. les familles de traumatisés crâniens

Carolyne François  [*] Antenne UEROS L’ADAPT Hôpital Foch 40, rue Worth F-92150 Suresnes Nathalie Van Landeghem  [**] Antenne UEROS L’ADAPT Hôpital Foch 40, rue Worth F-92150 Suresnes
La prévention routière est devenue une cause nationale en l’an 2000: le nombre des blessés augmente et touche le plus souvent des jeunes adultes. Des unités de soins spécifiques au long cours se sont mises en place depuis 1996. L’importance du rôle des familles est apparue plus nettement ainsi que leur demande d’aide. L’article ici donne un aperçu de la situation. Mots-clés : Traumatismes crâniens, Accidents de la route, Thérapie familiale pour les familles de céré- bro-lésés. The road safety became a national cause in the year 2000: the number of the wounded persons increases and gets mostly young adults. Units of specific care in the long course were organised since 1996. The importance of the role of families appeared more sharply as well as their demand of help. This article gives an outline of the situation.Keywords : Cranial trauma, Road accidents, Family therapy with families of persons with cerebral shocks. La dirección general del tráfico se ha vuelto una causa nacional en el año 2000. El número de heridos aumenta y afecta muy a menudo a los jóvenes adultos. Desde 1996, se han establecido unidades de cuidados específicos de larga estancia. El papel desempeñado por la familia se ha manifestado más claramente así como sus demandas de ayuda. Este artículo nos da una idea de la situación.Palabras claves : Traumatismo craneal, Acidente en carretera, Terapia familiar para la familia de per- sonas afectadas de traumatismo craneal.
 
Quelques chiffres tout d’abord
 
 
On compte 170000 traumatisés crâniens hospitalisés chaque année, dont 3000 resteront lourdement handicapés. 60% des traumatismes crâniens sont dus à un accident de la voie publique et la majorité des victimes sont des jeunes (15-30 ans) et 75% sont des hommes. La prévention routière est devenue cause nationale en l’an 2000 car il s’agit véritablement d’un fléau de santé publique.
 
Comment cela se passe-t-il lorsque le blessé rentre chez lui ?
 
 
« Un inconnu à la maison » disait Monsieur Mondain-Monval, ancien président de l’Union Nationale des Associations de familles de traumatisés crâniens (UNAFTC). « Il y avait un Bernard avant l’accident, et depuis, ce n’est plus le même homme, il y a un nouveau Bernard » disait une épouse.
Un membre de la famille est souvent obligé de modifier son activité pour s’occuper du blessé et doit faire face au labyrinthe des lois, des multiples services et des interlocuteurs différents. Un constat criant apparaît : il existe peu d’articulations entre le monde sanitaire et le monde socioprofessionnel (services sociaux, employeurs, organismes de formation, etc.) Submergées, les familles le sont surtout par les séquelles neuro-psychologiques et neuro-comportementales avec lesquelles elles vivent au quotidien : les troubles attentionnels, les oublis fréquents, les troubles d’apprentissage, les difficultés à planifier une action, les troubles de l’autocontrôle, l’impulsivité, l’agressivité, l’apathie, l’apragmatisme, l’anosognosie, le déni, le trouble du jugement, la lenteur.
Ces signes entraînent une grande dépendance vis-à-vis des proches et le travail à engager est donc celui de la reconquête de l’autonomie.
Alors, en 1995, à la demande des professionnels et des associations de familles, Madame Simone Veil, alors Ministre de la Santé, demandait un rapport sur la situation des traumatisés crâniens en France à l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS).
Dans son rapport IGAS, M. Lebeau a mis en évidence de nombreuses lacunes dans le système français et a proposé plusieurs pistes de réflexion afin de créer de nouveaux dispositifs de prise en charge.
L’année suivante, la circulaire ministérielle du 4 juillet 1996 encourageait la création des UEROS (Unités d’Evaluation de Ré-entraînement et d’Orientation Socioprofessionnelle). En 1996, en 1998 puis en 2000, une enveloppe budgétaire de 50 millions de francs était débloquée, et 22 unités ont vu le jour.
 
Quels sont les objectifs des UEROS définis dans la circulaire ?
 
 
L’évaluation pluridisciplinaire : médicale, neuro-psychologique, psychologique, orthophonique, sociale, professionnelle, autonomie de vie quotidienne…
L’élaboration d’un programme transitionnel de réentraînement à la vie active permettant de consolider, et d’associer les acquis réalisés précédemment en réadaptation et de construire avec l’intéressé et son entourage un projet d’insertion sociale incluant le cas échéant, une intégration scolaire ou professionnelle en milieu ordinaire ou adapté.
Le développement des relations avec les Cotorep (Commission technique d’orientation et de reclassement professionnel), les structures sanitaires en amont et les structures d’insertion en aval avec l’objectif de créer un réseau.
L’organisation d’un suivi individualisé à la sortie des UEROS en relation avec le réseau et en particulier les EPSR (équipe de préparation et de suivi au reclassement professionnel) et les OIP (organisme d’insertion professionnelle) en cas d’orientation professionnelle. Chaque UEROS devait être rattachée à un centre de préorientation (PREO).
 
Comment cela se passe-t-il ?
 
 
Ces unités reçoivent des dossiers de candidature envoyés par la Cotorep, les EPSR, les OIP, les structures de rééducation et de réadaptation, les structures sociales, ou les professionnels en général (médecin, orthophoniste, assistant(e) social(e)…). Un accueil s’organise afin de vérifier l’adéquation de la candidature avec les critères d’inclusion des UEROS et une entrée en UEROS est décidée.
Ensuite le stage UEROS débute par une période d’évaluation d’environ trois semaines pour se poursuivre par une période de réentraînement de 3 à 5 mois.
A l’issue du stage UEROS, deux stages à l’extérieur sont proposés et vont confirmer le projet de réinsertion. Le stagiaire est ensuite accompagné dans ces démarches pour la mise en place de ce projet en liaison directe avec des structures existantes (Cotorep, EPSR, OIP) et l’UEROS.
Nous pouvons dire que la prise en charge des cérébro-lésés s’est enrichie des structures expérimentales que sont les UEROS et tout au long du parcours et du suivi après le stage, nos objectifs sont d’accompagner le stagiaire dans sa réinsertion sociale et professionnelle en relation avec le réseau.
 
Le travail réalisé avec les familles
 
 
Les premiers mots mis sur l’accident, ce sont la famille ou l’entourage proche du blessé qui les formulent : l’incertitude du pronostic, l’ambivalence des sentiments liée à l’état du blessé, objectivées par les séquelles possibles et difficilement anticipables, le réveil de coma souvent agité et toujours perturbant (image du corps de la personne aimée souffrante, transformée par les appareillages de nursing et de monitoring, etc.), mais aussi les peurs, les fantasmes engendrés par la localisation de la lésion : le cerveau, la tête, siège de la pensée, de la raison, etc.
Pour le blessé, c’est lors du réveil de coma et de la reprise progressive de sa conscience qu’il pourra tenter de comprendre, d’élaborer, de parler de quelque chose autour de l’accident, sachant que cet accident sera toujours inclus dans le temps de l’amnésie post-traumatique et donc restera à jamais absent de sa mémoire.
Dans cette étape, les familles ont un rôle important à jouer pour aider le blessé à retisser, remailler son histoire, agissant comme le garant de la mémoire historique, avec tout ce que cela peut engendrer d’incertitudes, d’interprétations. Les familles hésitent à parler de ce moment de l’accident, de l’hospitalisation mais c’est souvent très restructurant pour la personne qui peut alors commencer à élaborer une représentation. Quand il y a coma, il y a rupture, « rupture de la mêmeté » [1], et les familles peuvent intervenir pour apporter les éléments qui servent à la reconstruction du blessé, à se retrouver lui-même, à retrouver le fil.
L’espace offert par l’UEROS permet parfois de reparler ensemble, autour de l’accident, de mettre les mots qui ont manqué, de dire les mots qui ont choqué « il ne remarchera pas » « il ne sera plus autonome », et ce qui a pu être dépassé aujourd’hui.
Mais le moment de l’évaluation (à l’UEROS) est aussi le constat pénible des séquelles qui perdurent : des troubles du comportement, extrêmement déroutants et parfois violents : impulsivité, désinhibition, passages à l’acte, fugues (désorientation temporo-spatiale), ou au contraire apathie, défaut d’initiative, peuvent s’ajouter à cela des troubles mnésiques et des fonctions exécutives (défaut de planification, d’anticipation, difficulté de gestion de l’activité etc.). Ces troubles sont souvent à l’origine d’incompréhensions, de conflits, de paroles qui figent le blessé dans une représentation « il est devenu la caricature de lui-même », « de toutes façons, il oublie tout ». On constate fréquemment que des problèmes de mémoire sont, en fait, à relier à un déficit attentionnel, qu’un défaut d’initiative est interprété trop souvent comme de la négligence, un manque de motivation ou de la paresse. Ces interprétations sont souvent délétères pour le traumatisé crânien. Elles renforcent le sentiment d’incompréhension, l’isolement et les conduites agressives. Les explications qui sont données permettent d’identifier des comportements pour le blessé (et c’est parfois un soulagement) et apportent des éléments de compréhension pour l’entourage qui peut alors pondérer ses réactions. De plus, certaines de ces difficultés neuropsychologiques sont accessibles à la rééducation. S’ajoutent également d’autres troubles plus difficilement appréhendables qui intéressent la sphère émotionnelle comme l’indifférence affective, une difficulté à lire ses émotions et celles d’autrui, une difficulté à s’ajuster à la communication ou aux normes sociales, à décoder l’implicite, etc. Ces troubles sont souvent à l’origine des ruptures sociales et familiales que connaissent fréquemment les personnes traumatisées crâniennes.
Nous pouvons prendre l’exemple d’Alain qui a une trentaine d’années. Il a été victime d’un accident de la voie publique il y a environ 3 ans. Outre un défaut d’initiative et un trouble sévère de la gestion de son activité quotidienne, il est extrêmement invalidé par les conséquences d’un émoussement affectif, avec une difficulté à traduire et à ressentir ses émotions. Récemment, il a pu nouer une relation affective. Alors qu’il peut nous dire que cette nouvelle relation lui apporte beaucoup et qu’il est attaché à son amie; à elle, il lui a dit qu’il ne l’aimait pas, ce qui évidemment a été mal vécu par son amie. Au cours du travail que nous faisons avec lui, il a pu évoquer à quel point il était tourmenté par cette difficulté et qu’il s’agissait pour lui, non pas de lui dire qu’il ne l’aimait pas, mais que par comparaison à ce qu’il ressentait auparavant, il était décontenancé et gêné pour lui exprimer ses sentiments.
Il faut également parler des décompensations psychiatriques qui sont assez fréquentes et parfois difficiles à traiter du fait des intrications entre neurologique, neuropsychologique, psychiatrique (rôle de la personnalité antérieure, pathologies développementales, etc.), des traitements spécifiques (antiépileptiques, stabilisateurs thymiques, etc.) et parfois de l’interprétation à donner à des symptômes psychiatriques. Hélène Oppenheim-Gluckman rapporte dans son dernier livre (2000) le cas d’une patiente « qui voyait de façon répétée quelqu’un lui tirer la langue à chaque fois qu’elle se regardait dans le miroir. Cette hallucination a cessé dès qu’elle a été explicitée comme souvenir de la réanimation (lieu avec des vitres; lors de l’examen répété des malades dans le coma, on leur demande de serrer la main et de tirer la langue).
Pour situer les réactions des familles que nous rencontrons, nous allons essayer de manière très schématique d’évoquer les situations les plus fréquentes en les illustrant de vignettes cliniques : il s’agit pour l’essentiel de déclinaisons soit du retrait soit du renforcement du lien familial :
Les familles absentes
Le plus souvent du fait d’une rupture, d’une souffrance devenue insupportable et rarement le fait d’un comportement indifférent. En effet l’incompréhension, l’interprétation erronée des séquelles neuropsychologiques, la lassitude et le désespoir devant des troubles qui perdurent, des démarches incessantes, la violence de certains comportements ou attitudes, les modifications parfois considérables de statut : réaménagement des rôles, de l’autorité, difficulté à reprendre une place après avoir occupé une fonction plus ou moins soignante, surtout dans les premiers moments où la régression est parfois importante (perte d’autonomie concernant les fonctions élémentaires : propreté, nourriture, marche, parole, etc.). Les familles parlent souvent d’une « seconde naissance » avec tout ce que cela peut occasionner dans les couples ou les relations parent/enfant.
Là malheureusement, nous avons eu affaire à de nombreux cas de ruptures, et parfois la perspective d’une prise en charge ou d’un suivi spécialisés, a vu précipiter des décisions déjà envisagées de longues dates (départ d’un conjoint par exemple).
Récemment, nous avons reçu un jeune homme d’une vingtaine d’années. Il a été victime d’un accident vasculaire cérébral alors qu’il préparait un B.T.S. Au moment de l’accident, il vivait depuis peu avec sa compagne. Nous le rencontrons à deux ans de son hospitalisation. Son amie nous fait part de sa difficulté à tolérer sa lenteur, son manque d’initiative. Elle souhaite ardemment « qu’il se reprenne en mains », à une période où elle-même prend de nombreuses décisions pour son avenir et déborde d’énergie. Peu de temps après l’évaluation, nous apprenons leur séparation. Peut-être a-t-elle trouvé dans le relais de l’UEROS une possibilité de sortir du rôle soignant dans lequel elle se sentait enfermée.
Les familles que j’appellerais « présentes »
Elles peuvent, là aussi, l’être de différentes façons. Schématiquement encore celles qui sont surprotectrices. Elles sont souvent focalisées à un moment de l’accident, parfois elles ne peuvent pas se détacher de l’angoisse d’avoir envisagé ou redouté la mort du blessé par exemple. Il s’agit souvent de familles faisant de nombreuses démarches, le plus souvent en parallèle et qui se télescopent les unes les autres, d’où la nécessité pour les équipes de se coordonner et de travailler en lien avec la famille dans le cadre d’un contrat d’action notamment. Ces familles éprouvent des difficultés à se départir de leur rôle « soignant » et à faire confiance à des professionnels. S’ajoutent une certaine revendication, le sentiment de ne pas avoir bénéficié de la meilleure prise en charge par exemple, et le désarroi face à une situation qui n’a guère évolué et qui hélas, parfois, ne le peut pas davantage.
D’autres familles s’épuisent dans un certain activisme, dirigé cette fois, vers le déni du handicap. Elles accompagnent le blessé dans les démarches qu’elles estiment appropriées pour lui, les faisant d’ailleurs volontiers à sa place mais dans la trajectoire initialement tracée. Là encore, ce type de réaction occasionne souvent beaucoup d’incompréhension, d’agressivité. Les essais-erreurs essuyés par les patients sont souvent déstructurants et accentuent le sentiment d’isolement, de rejet, le repli des familles sur elles-mêmes. Il s’agit souvent de dépasser l’idéalisation de la personne avant l’accident, la description d’une sorte d’âge d’or.
Nous pensons notamment à un homme d’une quarantaine d’années. Il était diplômé d’une grande école commerciale et travaillait comme responsable des ventes dans une entreprise importante. Tout a basculé suite à un accident de ski. Il garde, même à distance de l’accident, des séquelles neuropsychologiques très invalidantes. Nous avions commencé à travailler sur des étapes possibles, il avait accepté l’idée d’un suivi psychologique. Mais tout a été remis en question quand sa mère nous a dit « nous voulons faire de la vente », englobant son fils dans un projet auquel il ne pouvait pas prétendre, ce dont lui-même se rendait compte à l’issue de l’évaluation. La réaction violente de cette famille nous a montré aussi toute la détresse et l’épuisement dans lesquels elle s’était enfermée.
Dans une autre famille où la mère du patient, Bernard, nous disait « vous ne vous rendez pas compte, c’est nous (les parents) qui sommes handicapés. Vous comprenez, nous ne pouvons pas sortir, ni le laisser seul, car s’il a une crise d’épilepsie quand il est en train de fumer, il pourrait mettre le feu à la maison ». Bernard, quant à lui, pouvait dire à quel point il se sentait chosifié dans son mal épileptique et réduit à une crise.
Avec cette famille nous avons pu travailler à des niveaux différents : sur la représentation du handicap et sa valeur au sein de la famille, sur la stabilisation d’un traitement antiépileptique et sur les facteurs épileptogènes, sur la prise de confiance mutuelle et progressive. Dans cette situation l’étape du stage UEROS à Soisy-sur-Seine, [2] c’est-à-dire à distance de ses parents, a été aussi une étape importante.
Il faut aussi parler des familles « adaptées »
Car bien sûr elles existent. Il faut évidemment se garder de jugements trop abrupts ou trop normatifs et toujours analyser la situation au regard du contexte, du milieu socioculturel, des habitudes de vie, de « l’historiale » [3] de la personnalité antérieure, des aménagements existants avant l’accident et/ou après. Il n’y a pas de réponse-type, ni de situations installées sans possibilités de changements.
Dans le cadre de notre travail, nous essayons toujours d’impliquer la famille dans le processus de soins et de suivi, et cela pour plusieurs raisons :
  • La famille a des capacités qu’il faut valoriser et elle est le garant d’une historicité. Pour Jean-Marc Destaillats [4] le traumatisme crânien est une crise du système, au même titre que les autres crises traversées par les familles. Dans le travail thérapeutique avec le patient et sa famille, il met l’accent sur l’information et l’aide apportée concernant l’élaboration de leur auto-solution, en leur fournissant les questions nécessaires pour les construire.
  • La dépendance du blessé à sa famille (manque d’autonomie, rupture de la vie sociale, professionnelle, la présence de tutelle ou de curatelle,…) fait que le plus souvent il n’effectue pas seul ses démarches.
  • L’anosognosie (méconnaissance par le patient de son état) nous oblige à consulter d’autres personnes que le blessé pour évaluer les incidences de ses difficultés dans son quotidien, dans la dynamique familiale. Cela bouscule les processus thérapeutiques « classiques » (entretiens plus interactifs et parfois plus directifs face au défaut d’initiative, respect de la relation thérapeutique tout en aménageant des espaces pour la famille, etc.).
C’est ainsi que très souvent nous faisons appel à des structures pratiquant les thérapies de couple, thérapies familiales... pour permettre aux familles de prendre conscience de leur organisation, de leur désir de changements et sur les aménagements souhaités ou souhaitables. Parfois il s’agit d’une première étape qui permet par exemple à un membre de la famille d’engager une thérapie personnelle.
On peut prendre le cas de Delphine, élève brillante, victime d’un accident de la voie publique au moment où elle allait entrer dans une école européenne. Les séquelles neuropsychologiques n’ont pas permis la reprise de ses études malgré ses efforts et surtout, l’insistance de ses parents à vouloir qu’elle les poursuive. Quand nous la rencontrons, elle sort tout juste d’une décompensation psychiatrique, qui a occasionné une hospitalisation et un traitement adapté. Ses parents sont très marqués par cette décompensation et ce d’autant plus qu’ils ont été la cible d’une grande violence, notamment verbale. Les relations familiales sont très conflictuelles, chacun des membres de la famille exprime une souffrance intense, Delphine ne parvient pas à se situer entre le comportement très intrusif de sa mère, et celui très permissif de son père. Il est vrai qu’une partie du contrôle exercé par sa mère est objectivée par la nécessité d’aider Delphine à gérer son quotidien. L’acceptation par la famille d’un tiers, en l’occurrence une orthophoniste et l’indication d’une thérapie familiale ont permis de dénouer la situation conflictuelle. Après quelques séances en thérapie familiale, l’indication d’une thérapie pour la mère a pu être posée et acceptée par elle. Nous continuons à suivre cette famille, qui à elle seule, soulève de nombreuses questions.
En effet, récemment Delphine s’est mariée avec la personne avec qui elle vit depuis quelques mois, sans prévenir aucun parent, ni ami. Outre la blessure ressentie par ses parents qui ont appris le mariage de leur fille incidemment lors d’un repas de famille, se pose le problème de responsabilité, de protection légale. En effet, l’accident dont Delphine a été victime a fait l’objet d’une indemnisation importante. Certains éléments font craindre pour son avenir et la gestion de son capital, issu de l’indemnisation. Elle n’a pas envisagé non plus son mariage sur un plan administratif, n’a fait aucun changement pour ses affaires courantes (couverture sociale, compte bancaire, etc.). Ses parents sont très inquiets et on se retrouve de nouveau au bord de la rupture, Delphine refusant d’entendre leurs conseils et craignant encore une trop grande intrusion de leur part. Le projet est recevoir de nouveau cette famille et sans doute proposer la reprise du travail familial.
Parlons pour terminer de l’association des familles de traumatisé crâniens, l’AFTC [5] qui fait beaucoup pour l’information et le soutien des familles. Le fondateur de l’AFTC [6] a souvent parlé du rôle de la famille en soulignant sa double position : à la fois soignante et patiente. Soignante et intégrée dans les protocoles d’éveil de coma (stimulations, reconstitution d’un environnement familier,…), puis après la rééducation fonctionnelle, mais cette fois, principalement en raison du manque de structures appropriées. Mais en même temps patiente, car la famille est vite dépassée par le sentiment d’abandon, de solitude, d’impuissance, par l’épuisement physique et moral; ou encore par le rejet dont le blessé est victime, par la culpabilité qu’elle ressent, et enfin par le travail de deuil nécessaire où il faut renoncer à la façon d’être, aux projets antérieurs du blessé et parfois à ceux de la famille tout entière. Que dire de l’angoisse des familles vieillissantes, qui ont à leur charge le blessé et qui s’interrogent, souvent à juste titre, de son devenir après eux. Les structures adaptées manquent, elles ont peur de laisser « un fardeau » aux autres membres de la famille.
On voit ici la complexité et l’importance de mettre en lien le contexte familial et social du traumatisé crânien avec les processus de réinsertion. En effet, le traumatisme brise toujours une trajectoire de vie en créant un avant et un après. Comme le dit Jean-Marie Guérin [7] « Professionnels et famille ont un rôle important à jouer pour aider le sujet traumatisé crânien à redonner du sens à ce qui par définition ressemble à un non-sens ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  1. Oppenheim-Gluckman H. (2000): La pensée naufragée : clinique psychopathologique des patients cérébro-lésés, Anthropos, Economica.
·  2. Seron X., Van der Linden M. (2001): Traité de neuropsychologie clinique, tomes 1 et 2, coll. Neuro-psychologie, Solal, Marseille.
·  3. Botez M.I., Albert M.L. (1996): Neuropsychologie clinique et neurologie du comportement, 2e éd., Masson, Paris.
 
NOTES
 
[*]Orthophoniste – Coordinatrice.
[**]Psychologue clinicienne. Antenne UEROS L’ADAPT à l’hôpital Foch à Suresnes (92).
[1]Formulation de Michel Balat, psychanalyste, sémioticien.
[2]Le Centre L’ADAPT à Soisy-sur-Seine a ouvert une U.E.R.O.S. (Unité d’évaluation, de réentraînement et d’orientation sociale et professionnelle pour cérébro-lésés) depuis 1997, une des étapes de ce dispositif consiste en un réentraînement visant à la réduction des troubles neuropsychologiques, au développement de l’autonomie et la définition d’un projet d’insertion sociale ou professionnelle. L’antenne UEROS L’ADAPT Foch est attachée à l’UEROS de Soisy s/Seine.
[3]Terme emprunté à Jean Oury.
[4]Psychiatre systémicien et médecin de rééducation.
[5]L’AFTC a été créée à Bordeaux en 1985 et dès 1986 a suivi la fédération UNAFTC au niveau national. Aujourd’hui il existe 43 AFTC en France.
[6]Il s’agit de Monsieur Mondain-Monval.
[7]Jean-Marie Guérin est directeur de Arceau-Anjou, association travaillant à l’insertion sociale et professionnelle des traumatisés crâniens et il est président de la Fédération Française des Associations de Soutien aux Traumatisés Crâniens (F.F.A.S.T.C).
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