2002
THÉRAPIE FAMILIALE
Le temps des migrants ; les temps de l’exil
Eva Hémon
[*]
Centre F. Minkowska, 12, rue Jacquemond F-75017 Paris Fax : 01 53 06 84 85
Nous présentons d’abord dans ce texte quelques
idées sur l’utilité de l’approche systémique de l’interprétariat dans le temps de l’entretien avec les
familles de migrants. Par la suite, nous continuons à développer la réflexion sur les temps du foyer,
concept issu des travaux des philosophes, puis de thérapeutes familiaux. La perte et le deuil du foyer par
la migration, puis sa reconstruction éventuelle par la famille migrante au pays d’accueil, nous paraît être
un des points forts dans le travail thérapeutique avec des familles de migrants.Mots-clés :
Famille de migrants, Interprétariat, Foyer.
We describe in the present paper some ideas
about the usefulness of the systemic approach of interpreting during the time of family therapy with
migrant families. In the next part, further thought is given to the concept of home, born of the works of
philosophers, then of family therapists. The loss of home in the process of emigration and the subsequent
bereavement, followed eventually by its reconstruction by the migrant family in the host country could
become a strong point in the therapy with some migrant families.Keywords :
Family of immigrants, Interpreting, Home.
En este trabajo, en primer término, presentamos algunas ideas sistémicas que son de utilidad para trabajar con interpretes durante las entrevistas
con las familias que han emigrado. A continuación, desarrollamos una reflexión sobre los tiempos del
hogar, concepto éste que proviene de ciertos filósofos y terapeutas familiares. La perdida del hogar y su
duelo ligados a la migración, tanto como su eventual posterior reconstrucción por la familia en el país de
acogida, nos parecen ser puntos fuertes a tener en cuenta durante el trabajo terapéutico con estas familias.Palabras claves :
Familias de migrantes, Interpretariado, Hogar.
Nous allons vous donner un aperçu de quelques problèmes particuliers et de possibilités théoriques liées à la prise en charge du migrant et de sa famille dans une pers-pective éco-systémique, que nous allons illustrer par de brefs exemples cliniques.
Après une description de nos conditions de travail au Centre F. Minkowska nous
allons aborder l’utilisation de l’interprétariat que nous essayons de concevoir aussi
du point de vue systémique.
« L’exil » se déroule dans le temps; il est caractérisé par sa non-homogénéité.
Après plus de vingt ans d’expérience avec les patients migrants, il nous apparaît,
qu’en dehors de l’énorme travail de l’accueil d’extrême d’urgence de toutes les
familles de réfugiés, auquel les centres d’accueil psycho-social des migrants doivent
faire face depuis des dizaines d’années (Barudy, 2001), il reste le soin dans sa continuité; le migrant, même « installé » d’une manière satisfaisante au pays d’accueil,
reste toujours « l’autre ». Même si le processus de connaissance et d’identification
est suffisamment avancé, l’immigrant devient assimilé : il est « comme » les autres.
Il persiste néanmoins un équilibre instable entre surprise et familiarité, entre distanciation et identification. D’autre part, celui qui se définit comme « exilé », s’installe
dans un pays qui n’est pas le sien, mais il a tendance à éviter l’assimilation (Todorov, 1989). Cet aspect longitudinal dans la vie des familles de migrants sera abordé
par rapport à la signification du passé, du foyer originel et de l’importance de sa
lente reconstruction dans la nouvelle terre d’accueil.
La consultation au centre F. Minkowska
L’Association Françoise et Eugène Minkowski a été fondée en 1952 par E. Minkowski en mémoire de sa femme, avec pour but, de « répondre aux besoins de santé
mentale de la population des réfugiés et de migrants ». Deux médecins, eux-mêmes
des « migrants » ayant été obligés, avec leur diplôme étranger, de refaire leurs études
de médecine en France, (Dr. Minkowski et Dr. Fursay-Fusswerk), une assistante
psychologue et une assistante sociale assuraient au début les consultations en français, en allemand, en polonais et en russe. Actuellement, le Centre comporte sept
consultations différentes :
- Asie du Sud-est;
- Espagne – Amérique Latine;
- Europe Centrale et de l’Est;
- Maghreb;
- Portugal, pays lusophones;
- Turquie;
- Afrique.
Elles contiennent des psychiatres, des psychologues, des assistantes sociales et
des secrétaires, travaillant, pour la plupart, à temps partiel. Remarquons ici leur
double compétence : soignants et interprètes bilingues ou trilingues ! Le centre offre
également des stages de formation pour les étudiants en psychologie. Les membres
de notre équipe, appelée d’abord « Europe Centrale » puis « Europe Centrale et de
l’Est », partagent avec les consultants, en dehors de leurs compétences techniques,
un contexte, qui inclut l’expérience de la migration et de ses conséquences, une
langue quand cela est possible et une expérience de vie dans un pays d’Europe Centrale ou de l’Est. Cependant, en regardant la carte de l’Europe centrale et de l’Est, on
s’aperçoit vite de la grande diversité linguistique, culturelle, religieuse et, à l’exception de la période de relative « unité » en tant que « satellites » de l’Union soviétique
(cette expérience toute particulière que nous partagions avec eux pendant des
décennies), tous ces paramètres, et tout d’abord leur histoire, ont commencé de nouveau à diverger...
Voici, à ce propos, deux exemples cliniques de mon pays d’origine, la Tchécoslovaquie (dont le « divorce de velours » le 1er janvier 1993, entre la République
Tchèque et la Slovaquie, était pourtant considéré comme exemplaire).
La famille K. vient en consultation pour leur fille de 12 ans, qui souffre d’un retard
intellectuel et qui a fréquenté dans leur pays d’origine, la Tchécoslovaquie, puis la
Slovaquie, une école spécialisée. Ils cherchent pour elle une prise en charge adéquate.
La famille se compose du père, de la mère qui est aveugle (et qui percevait une allocation au pays) et de la grand-mère maternelle. Ils sont arrivés en France illégalement, sans papiers, en dépensant toutes leurs économies. Tout d’abord, je ne comprenais pas les raisons pour lesquelles ils ont quitté leur pays, où les deux membres
handicapés de la famille avaient une aide d’état, même modeste…. C’est alors qu’ils
m’ont expliqué que dans leur ville, les bandes de « skinheads » sont devenues de plus
en plus dangereuses et ont tué plusieurs de leurs amis. Car la famille K. est d’origine
tzigane… (plus récemment, cf. Courrier International, Ginsburg, 2001).
Le deuxième exemple est plus optimiste : Monsieur et Madame E. et leur fils de 10
ans se présentent à plusieurs reprises à la consultation. Ce sont les deux parents qui
souffrent d’état d’anxiété et la mère se plaint également d’insomnie. Monsieur E. est
slovaque, sa femme est tchèque. Ils ont vécu en Slovaquie, mais après la séparation
des deux Etats en 1993, Monsieur souffrait des brimades de ses collègues de travail
en tant que Tchèque. Ils ont alors déménagé en République tchèque, où la situation
s’est inversée ! Madame était traitée souvent de « sale Slovaque » et n’a jamais pu
trouver du travail…Ils ont décidé de partir et envisageaient même, à la suite de ces
persécutions très mal vécues, car inattendues, de demander l’asile politique en
France… Au bout de plusieurs consultations, où ils venaient ponctuellement, propres
et correctement vêtus, j’ai appris au moins les raisons de l’insomnie de Madame : pendant tout ce temps, ils « habitaient » (c’était en été) à la Gare du Nord et ils n’osaient
pas l’avouer… Deux mois plus tard, Monsieur E. a appelé : lui et sa femme ont trouvé
du travail et leur fils allait à l’école, tout le monde allait bien.
L’interprétariat à proprement parler, l’interprétation des signes verbaux d’une
langue donnée à l’aide de signes verbaux d’une autre, est un exemple particulier,
privilégié, des mécanismes de communication. Rappelons également, ce qui peut
paraître banal, mais demeure cependant nécessaire, qu’il convient de souligner le va-et-vient mutuel entre grammaire et concept, entre formes linguistiques et poids de la
culture (Steiner, 1978). La sélection des données sensorielles consistant à admettre
certains éléments tout en éliminant d’autres, l’expérience sera perçue de façon très
différente selon la différence de structure du crible perspectif d’une culture à l’autre
(Hall, 1971).
« L’accent et le rythme des mots, la modulation de la voix, les expressions du
visage et les positions du corps, tendent à la même fin – l’incarnation du caractère
humain. Rien de ceci n’est simplement « expression »; c’est aussi représentation et
interprétation » (Cassirer, 1975).
Mais encore :
« Allons, descendons et brouillons ici leur langue, qu’ils ne s’entendent plus les uns
les autres !» (La Bible, Genèse 11,1988).
Dans les consultations « Europe Centrale et de l’Est », nous avons à faire face, du
point de vue linguistique, à la demande d’une population parlant environ 10 à 15
langues différentes. Les différents membres de l’équipe parlent le Français, le Serbo-croate, le Russe, le Polonais, le Tchèque, le Slovaque, le Hongrois, l’Anglais, un peu
d’Allemand, l’Espagnol…. Il arrive donc souvent qu’un médecin interprète « pour »
l’assistante sociale ou un psychologue « pour » le médecin etc. En fait, l’interprétariat
peut être conçu comme beaucoup plus riche qu’un service « pour » l’autre.
Dans les conditions décrites ci-dessus, l’interprétariat constitue souvent partie
intégrante de la consultation et il pose tout d’abord la délicate question de
son « objectivité » (« traduttore – tradittore »). L’interprète doit choisir des mots, utiliser au besoin des circumlocutions, des allusions et des métaphores en fonction de
ce qu’il entend et en fonction de sa propre individualité. Tout ne peut jamais être traduit du fait du découpage différent de la réalité selon les langues et les cultures qui
les sous-tendent.. Dans le contexte psychothérapique, le traducteur doit être sensible
à la fois à l’articulation de la pensée ainsi qu’à la dimension polysémique et inconsciente du langage. Le processus de compréhension et d’interprétation effectue une
dissociation entre le mot et le sens; seul ce dernier reste dans la mémoire immédiate
et c’est l’idée qui est traduite. Seules, les idées exprimées par les unités de sens restent dans la mémoire, fusionnant de façon à permettre à l’auditeur de les synthétiser
en ensembles plus vastes, dont l’appréhension ne s’explique que par l’existence
d’une mémoire cognitive (Tancovich-Vousvoukis, 1996).
Le psychiatre interprète deux fois
(M’Barga, 1983): la première fois ce
qu’il entend de l’interprète-traducteur,
la deuxième fois ce qu’il croit comprendre du patient et de ses symptômes.
Le doute sur la fiabilité de la traduction
est partagé : le thérapeute se pose la
question sur ce que dit le patient, quelle
est la véracité des propos de l’interprète par rapport aux propos de la famille et la
famille, pleine de doutes, essaie de comprendre la communication entre le thérapeute et l’interprète…. Nous nous retrouvons dans le prédicat de Hume (1758): « Et
même une fois que l’effet a été suggéré, sa conjonction avec la cause doit paraître
également arbitraire; car il y a toujours beaucoup d’autres effets qui doivent paraître
à la raison aussi pleinement cohérents et naturels. »
Il s’agit de respecter d’une part la « culture de la famille » spécifique et d’autre
part également un « cadre culturel commun » entre les thérapeutes et la famille
(Feld, 1993)
Il nous paraît absolument nécessaire d’inclure l’interprète dans le système
observé. Ceci pose la question de différents rôles qu’il va assumer et exige une
attention particulière pour éviter la confusion. Très schématiquement, trois possibilités peuvent exister:
1. L’interprète fait partie de la famille ou de l’entourage proche du patient
Madame R. arrive à la consultation accompagnée d’une dame âgée et d’un garçon
d’environ 6 ans. Nous attendons tous le membre de l’équipe, qui parle leur langue et
qui est un peu en retard. Je me présente lentement en Français, on échange des sourires, puis le petit garçon dit en Français qu’il s’appelle Dejan et présente les femmes :
la plus jeune est sa mère, la plus âgée est sa grand-mère. Les dames sourient mais ne
parlent pas français. Je demande donc à Dejan « Qui est malade ?» Il dit « je ne sais
pas » et s’adresse brièvement à sa mère, qui me passe une lettre. Elle provient du psychologue scolaire. Le « malade » est bien Dejan, soupçonné d’être bloqué à cause de
la « barrière linguistique et culturelle »… Où est donc cette barrière ? Plusieurs entretiens familiaux, avec une participation très active de notre petit interprète, et des
contacts avec la psychologue ont permis de mieux la localiser…
Dans notre expérience, il est courant que les familles se présentent spontanément
avec un de leurs membres faisant la traduction. Dans ce cas, l’interprétation peut
devenir « filtrée », selon la position que l’interprète occupe dans la famille. Il faut
tenir compte ici des « loyautés invisibles » qui lient l’interprète au reste de la famille.
De plus, cette fonction accorde au membre de la famille concerné un rôle particulier
par rapport à celui qu’il occupe dans sa famille habituellement : il devient l’interlocuteur privilégié des thérapeutes !
Notons qu’il arrive fréquemment que le membre de la famille ou le voisin, qui
s’est chargé de l’interprétariat, utilise cette position privilégiée pour raconter pendant l’entretien ses propres difficultés et demander une « consultation dans la
consultation »…
2. L’interprète professionnel
Pendant une année dans le passé, nous avons eu une collaboration agréable avec un
interprète bénévole, qui était aveugle et accompagné par un chien dressé. Son métier
d’avant son accident (menuisier) ne le prédisposait pas à cette tâche, pour laquelle il
lui manquait des connaissances du vocabulaire psychopathologique dans les deux
langues, mais dont il s’acquittait néanmoins avec beaucoup de sérieux, en faisant souvent des commentaires de son crû sur les injustices de la sécurité sociale, etc. Curieusement, le chien s’est avéré être un élément précieux dans les entretiens, un peu à la
manière d’un objet (animal) transitionnel entre tous les participants.
Si l’interprète a une certaine l’expérience du champ de la psychopathologie, il
peut offrir la « bonne dose » de l’apport subjectif nécessaire (le contexte culturel, les
allocutions particulières, etc.). Néanmoins, il est aussi « le pays » (compatriote) du
patient et de la famille. La similarité et la familiarité du contexte culturel rendent
une définition commune du problème plus facile, plus différenciée et nuancée.
Cependant, nous sommes tout à fait d’accord avec Feld (1983) qu’un trop haut
degré de proximité linguistique, culturelle ou sociale peut limiter les possibilités.
Ainsi, il faut essayer d’éviter les fausses alliances.
3. L’interprète est un autre membre de l’équipe thérapeutique
Ceci est la situation la plus courante au Centre F. Minkowska.. Notons à ce sujet,
que les orientations théoriques des divers membres de l’équipe sont différentes (par
exemple, l’assistante sociale et surtout les deux psychologues, qui font habituellement les psychothérapies individuelles d’inspiration psychanalytique dans la langue
de leurs patients…). Si nécessaire, ils deviennent ainsi interprètes-cothérapeutes pour
la famille, même s’ils suivent un des ses membres en psychothérapie individuelle.
Voici, comment est perçu ce contexte par une psychologue ayant effectué un stage
dans l’équipe : « Dans une consultation pour migrants, les thérapeutes/traducteurs
passent en effet du temps à traduire et à expliquer le sens de papiers administratifs,
bilans de santé, bulletins scolaires…Nous observons que le processus de traduction
tend ici à ne pas être rigidifié par des règles strictes, mais plutôt à s’adapter aux situations. Le médecin cherche à créer et à faciliter l’ouverture et l’utilisation d’un réseau
de communication et le « maintien du flux d’informations » entre la famille et le
monde environnant. Ce système permet d’utiliser à la fois les compétences linguistiques et cliniques, situées sur le versant systémique pour le psychiatre et sur le versant psychanalytique pour les psychologues, il permet un échange extrêmement fructueux et bénéfique au travail thérapeutique. » (Tancovich-Vousvoukis, 1996)
La situation est aussi intéressante quand il s’agit d’un étudiant psychologue en
formation (il doit obligatoirement connaître une langue utile à l’équipe). Sa fonction
d’interprète lui donne d’emblée l’occasion d’une participation active aux entretiens. Il a alors le choix du degré de son implication et il arrive que le thérapeute se
trouve exclu, abandonné sur le rivage de l’incompréhension par l’interprète qui
poursuit la discussion à son propre compte, emporté par le zèle, la curiosité et des
velléités thérapeutiques…
Il est donc évident que chaque moment de l’interaction patient – thérapeute –
interprète est constitué d’un échange permanent de jeu de triades ou de triangulations et libre au thérapeute de choisir ses modèles selon Bowen, Caplow, Haley,
Minuchin ou autres (Benoit, 1988).
Néanmoins, nous sommes obligés de mettre de la « bonne volonté » pour utiliser
l’interprétariat comme un moyen de recollection de sens. « Le contraire du soupçon,
dirai-je brutalement, c’est la foi », dit Ricoeur (1965). « Non pas sans doute la foi
première du charbonnier, mais la foi seconde de l’herméneute, la foi qui a traversé la
critique, la foi post-critique….. C’est une foi raisonnable puisqu’elle interprète, mais
c’est une foi parce qu’elle cherche, par l’interprétation, une seconde naïveté. Pour
elle la phénoménologie est l’instrument de l’écoute, de la recollection, de la restauration du sens. »
Ce n’est pas un hasard si nous avons donné à l’enfant de migrants, suite à une
suggestion amicale de J.-C. Benoit, dans un de nos articles précédents, le rôle de
l’interprète entre deux foyers (Hémon, 1995). La cohésion organique de la langue
et de son contenu culturel fait de lui le messager, le « go-between » naturel entre la
culture d’origine de sa famille et celle du pays d’accueil.
En concevant l’enfant comme un être
évoluant dans le temps, revenons à
l’aspect diachronique de la migration,
avec ses couples systémiques de projet
familial de l’émigration/l’immigration
proprement dite (Bullrich, 1992) et le
couple souvent seulement partiellement
conscient, pouvant traverser plusieurs
générations : migration/projet de retour.
Ces couples impliquent des installations
successives de la famille et de ses enfants
dans des lieux différents, différemment
investis, différemment vécus.
Dans les villes d’Europe Centrale,
les futurs enfants de migrants retiendront dans leur mémoire le soleil dans la
rue, l’odeur du déjeuner du dimanche et
la voix de leur mère qui les appelle de
l’étage sous le toit…
Il y a quelque temps, nous avons relaté le cas de Mme E., femme bosniaque d’origine
musulmane, psychotique. Son mari, après leur divorce en Yougoslavie pour cause de
troubles mentaux, a obtenu la garde de leurs deux enfants et les a ramenés en France
pendant la guerre. Nous avons discuté l’intrication de plusieurs facteurs : la maladie
mentale, les mauvais traitements, la migration, la guerre et la position de la femme
issue d’un système anthropologique des familles de type communautaire, quand elle
se retrouve seule à l’étranger (Hemon, Lascar, 1997). Notre conclusion était optimiste, car Mme E. a trouvé du travail en milieu protégé, un petit appartement où elle
pouvait recevoir la visite de ses enfants. Malheureusement, depuis, Mme E. s’est suicidée. Nous ne connaissons pas les raisons de son geste. Son appartement a été
retrouvé presque vide, propre mais à peine meublé, beaucoup d’affaires restées
encore, au bout de plusieurs années, dans des cartons.
Deuxième exemple : M. et Mme G. (75 et 78 ans respectivement) ont été adressés au
Centre en 1991 par leur médecin généraliste, car Madame G. supportait très difficilement la démence débutante de son mari. Le couple G. était d’origine hongroise, mais
les deux vivaient en France depuis le début des années cinquante. Madame G., divorcée précédemment, est une femme très pieuse, énergique et volontaire, qui prend les
décisions familiales, ce dont s’accommodait volontiers son mari, un bon-vivant
aimant bien manger et bien boire. Il est difficile de persuader l’épouse que les nouvelles « désobéissances » de son mari sont en fait des manifestations d’une détérioration mentale lentement progressive. Madame se désole que son mari devient de plus
en plus « désordonné », « irresponsable » et parfois violent avec elle. Elle refuse
cependant toute solution institutionnelle et s’occupe de son mari, devenu progressivement grabataire, jusqu’à son décès en 1998. Elle continue à venir au Centre car elle y
trouve un soutien moral. Elle n’est pas malheureuse et sa croyance religieuse est
d’une grande aide pour elle. Elle nous demande avec insistance de venir lui rendre
visite, ce que nous faisons avec l’assistante sociale. Et nous nous retrouvons dans un
coin de Hongrie, où chaque broderie, chaque dentelle parle du passé, les souvenirs du
mari décédé, soigneusement arrangés, beaucoup de photographies, le tout embaume
de l’odeur chaude et appétissante des gâteaux aux noix.
Pour diverses raisons, dans le premier exemple, le lieu d’habitation (qui était aussi
le lieu d’accueil pour les enfants) de Madame E. manquait dramatiquement de ce que
la vieille Mme G., elle aussi vivant seule, a pu y mettre. Il s’agissait d’un acte de création d’un lieu, dépassant par sa fonction la signification d’une habitation – la création
d’un foyer. Ce mot (« Heim » en Allemand, « home » en Anglais, « otchag » en Russe,
« domov » en Tchèque, «, « otthon »en Hongrois, etc.) semble contenir dans toutes les
langues une relation transcendant le concept de la maison. Les dictionnaires citent
Châteaubriand (le Littré, 1863-1872 et le Robert, 1977): « L’humanité entière comprend la joie du foyer, les affections de la famille ». Voilà donc la famille entourée,
transcendée elle aussi, par le concept du foyer... Héraclite, dans l’interprétation de
Heidegger (1983), parle d’une ambiance, propice au penseur, « ici aussi », près du
four, cet endroit sans prétention où chaque chose et chaque situation, chaque action et
chaque pensée sont familières et courantes, c’est-à-dire accoutumées, « en cet endroit
même », en ce monde accoutumé, c’est bien là « que les dieux sont présents ».
Le concept du foyer, élaboré déjà en 1936, puis retravaillé en 1970 par le philosophe tchèque Jan Patocka (élève de Husserl, dissident, décédé après un interrogatoire policier en 1977) est un concept de travail intéressant et heuristiquement riche
dans la réflexion sur les thérapies familiales. Selon Patocka, le foyer n’est pas forcément là où la famille vit en ce moment, mais c’est un endroit, où ses membres
appartiennent plus que nulle part ailleurs.
Pour exister et accomplir ses fonctions de base, la famille a besoin d’une localisation, c’est-à-dire d’une habitation sous le même toit. Le deuxième stade dans la
création de la famille, surtout de jeunes couples, est la création d’un ménage commun. Dans la sphère matérielle, le ménage sert à sécuriser le foyer. Le couple doit
définir sa conception de base de la famille, de sa vie en commun, la manière de diriger le ménage, de gérer les économies, d’utiliser le temps pour les loisirs.
Le troisième stade, le plus difficile, est de fonder un foyer commun pour les
parents, pour les enfants et éventuellement pour les autres membres de la famille.
Le foyer enveloppe et dépasse ceux qui y grandissent, y vivent. Les intérêts de
chaque individu sont harmonisés avec ceux de la communauté familiale. Le foyer
offre à ses occupants un sentiment partagé d’appartenance, de réciprocité et de
mutualité. L’enfant, vivant au foyer, fait ainsi ses premiers pas vers la conception du
monde qui deviendra la sienne, acquiert son premier rôle social.
Selon Patocka, c’est au sein du foyer, que se manifeste de la manière la plus
authentique le souci. La vie est souci, avec un penchant de l’homme à prendre les
choses à la légère, à fuir. Le souci ne renvoie pas aux « soucis » qu’on se fait de
temps en temps. Le souci est un trait fondamental de la conditio humana. Heidegger
(cf. Safranski, 1996) emploie le terme (« die Sorge ») au sens de préoccupation, de
projet, de chagrin, de prévision. Le rapport au temps est ici décisif. Un être ne peut
connaître le souci que s’il voit devant lui un horizon temporel ouvert, dont il ne dispose pas à sa guise, et dans lequel il est appelé à vivre. Nous sommes des êtres de
souci et de préoccupation, parce que nous saisissons un horizon temporel ouvert en
avant de nous. « Le souci n’est pas autre chose que la temporalité vécue. »
C’est le sentiment d’appartenance à un foyer qui aide l’homme à se tenir, dans le
souci et la responsabilité, dans l’horizon temporel, pour les gens concrets, les
choses, les paysages. Patocka dit que « l’état d’être sans foyer se manifeste le plus
dans notre relation à la nature et à nous-même ». Beaucoup de nos patients âgés se
plaignent que dans l’entrée de leurs immeubles HLM des groupes de jeunes désœuvrés détruisent les installations, salissent et vandalisent les lieux. Ce désintérêt pour
les lieux de vie communs est l’exemple du manque de « responsabilité soucieuse »,
où l’environnement n’est plus inclus dans l’horizon du foyer.
M. Albert A. est vu à la consultation la première fois en compagnie de sa sœur, de sa
mère et du compagnon de celle-ci. Toutes les personnes présentes sont des migrants
en situation irrégulière et se déclarent malades. La mère, souffrant d’épilepsie et d’un
état dépressif, est veuve d’un mineur alcoolique (décédé 8 ans auparavant). Sa fille et
son compagnon se disent également « nerveux et stressés », leurs symptômes s’étant
aggravés depuis leur arrivée en France (en 1998). Ils se disent fatigués et déçus par
leur nouvelle existence, habitant tous ensemble dans des conditions à peine décentes.
L’aîné de la fratrie de trois, marié, habitant ailleurs, est le seul à aller bien. Le plus
jeune, Albert, vient de se marier. En dehors des difficultés scolaires dans l’enfance, il
est décrit comme « fou » (des troubles caractériels), épileptique, buveur et ayant fait
plusieurs TS, dont la dernière deux ans auparavant.
Albert revient une fois avec sa mère, puis seul, un an et demi plus tard. Il ne souffre
plus de crises comitiales depuis qu’il s’est arrêté de boire, mais se plaint d’irritabilité et
d’accès de violence, dans son travail et chez lui, avec sa femme. C’est ce jeune couple
qui revient régulièrement par la suite. Nous apprenons que la mère d’Albert et son ami
ont maintenant un logement et que la mère, quoique « très nerveuse », ne ressent pas le
besoin de soins. A l’anxiété, à l’irritabilité et aux colères de Monsieur correspond un
état dépressif net de sa femme avec pleurs, idées noires, idées d’incurabilité, sentiment
d’insécurité, insomnie, anxiété. Le couple demande des soins au moment où ils
apprennent que Madame est enceinte. Au cours d’un des entretiens suivants, elle
avoue, en pleurant, que le plus difficile est de ne pas savoir où ils vont habiter le lendemain. Actuellement, ils circulent entre la mère d’Albert et « divers amis ».
On remarque, dans le suivi de la famille A., l’absence de patient désigné. C’est
Albert, qui semble souffrir de la pathologie la plus lourde, mais la désignation reste
mobile; tous disent avoir eu des troubles psychiatriques dans leur pays d’origine. Les
thérapeutes sont sollicités à tour de rôle pour des alliances relativement ouvertes. Le
malaise touche l’ensemble de la famille d’abord, il semble être « supra-familial ». Par
la suite, il s’estompe pour une partie de la famille, qui ne demande plus d’aide …et
qui a obtenu un lieu stable où vivre! Dans le couple d’Albert, le malaise persiste, les
symptômes se manifestent chez les deux conjoints. Les deux nient, malgré les scènes
de colère, l’existence d’un conflit conjugal. Madame, qui a eu un suivi psychologique
dans le pays d’origine, ne demande clairement des soins que lorsqu’elle se trouve
enceinte. Elle refuse énergiquement la possibilité d’un foyer mère-enfant, car elle
veut rester avec son mari et fonder un foyer (elle dit « une maison ») pour son enfant.
Du point de vue de la thérapie familiale, il est approprié de regarder le foyer en
terme d’« acceptation », qui est en relation directe avec le souci pour que l’être aimé,
l’enfant, puisse développer pleinement ses capacités vitales. Le foyer fournit
l’espace et le temps à une vie authentique et protège ainsi les gens qui y appartiennent du contact avec le monde « non-accueillant », dans lequel ils sont jetés. Ceci
devient d’autant plus important que le monde alentour est difficile à vivre, comme
par exemple dans les régimes totalitaires et également dans la situation de migrants
nouvellement arrivés au pays d’accueil. En quittant leur pays d’origine, la famille
perd le contact étroit avec la famille élargie, elle perd également la protection
qu’offrait, malgré les diverses raisons qui l’ont poussée à émigrer, son ancien foyer.
Les familles de migrants se retrouvent « nues » dans un nouvel environnement, dont
elles ont du mal à déchiffrer le langage, les lois et les règles de vie...
Le fait d’avoir les moyens, matériels et surtout psychologiques, de créer un foyer
au nouveau pays, redonne au migrant la possibilité d’être accepté tel qu’il est. Dans
son foyer, il peut développer ses capacités, il est apprécié, il a une certaine dignité
sans condition – il retrouve et recompose son identité.
L’état d’être « sans foyer », si courant dans les familles de migrants que nous soignons, est représenté par un mode d’existence où le souci « rétrécit » en simple acte
de se procurer et de consommer des moyens nécessaires pour la vie, comme on les
trouve. Le migrant a du mal à se situer dans la temporalité: le passé (comprenant,
entre autres, les traditions du pays d’origine, qui sont transmises insuffisamment et
d’une manière souvent déformée à la génération suivante) et l’avenir (l’envie de
l’apprentissage des nouvelles conditions de vie pour toute la famille et pour chacun
de ses membres) se déforment pour les migrants sous le règne de l’actuel, du présent, de l’ici et maintenant. Nous avons déjà discuté plus en détail les conséquences
de cet état, à la fois sur le processus d’acculturation et ses variations dans les différentes communautés de familles de migrants, et surtout le rôle de ces conditions
dans les éventuelles difficultés d’évolution de l’enfant de migrant au pays d’accueil
(Hémon, 1995).
- L’interprétariat n’est pas forcément une condition gênante pour les thérapeutes
familiaux; au contraire, il peut constituer un outil de travail précieux, permettant
d’enrichir la réflexion et aidant à formuler les hypothèses thérapeutiques plus
appropriées. En bref, il peut être grandement utile pour « mieux comprendre », à
condition qu’il rentre pleinement dans le système.
-
Le foyer va être perdu suite à la migration. Cette perte peut être brusque, déses-pérée, dans des situations de danger vital ou longuement planifiée et préparée.
- Dans tous les cas, elle apporte des facteurs supplémentaires, complexifiant une
situation à laquelle fait face la famille. Il est évident que notre aide se limite le
plus souvent à fournir une localisation où la famille puisse vivre. Nous devrions
explorer également certains points : quel était le foyer qu’ils ont perdu en
migrant ? Ont-ils le désir (ou l’illusion…) de vouloir recréer un nouveau foyer ?
Car, nous l’avons vu, les migrants, et nous aussi, confondons souvent la localisation, le logement, avec le foyer. Notre rôle devrait être, dans nos prises en charge
de familles de migrants, de porter plus d’intérêt au thème du foyer, de continuer
dans l’avenir la réflexion, concernant la possibilité d’aider les migrants de
concevoir, de créer des foyers vivants, de se poser la question comment diagnostiquer « l’état de santé » d’un foyer et quels seraient des moyens de « soigner »
des foyers « malades ».
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Praticien hospitalier. Psychiatre consultant au Centre Françoise Minkowska, 12 rue Jacquemond,
F-75017 Paris.