2002
THÉRAPIE FAMILIALE
Ce que l’on en pense
Histoire illustrée
Camille Labaki
[*]
Les Sentiers de la Varappe 16, rue Bodeghem B-1000 Bruxelles
Dans de multiples problématiques rencontrées en thérapie, ce que le psychothérapeute « en pense» – son censé-savoir – encombre l’espace de travail et
l’empêche d’être thérapeutique.
L’auteur illustre son propos par une histoire clinique où l’un des outils utilisés fut un conte écrit pour la
famille.Mots-clés :
Conte, Travesti, « Fast-thinker».
Among the many situations encountered in therapy,
what the psychotherapist « thinks of it» – what he is meant to know – clutters up the work space and prevents it from being therapeutic.
The author illustrates her point with a clinical story where one of the tools used was a tale written for the
family.Keywords :
Tale, Transvestite, « Fast-thinker».
En muchos de los problemas encontrados en terapia, lo
que el terapeuta cree-su supuesto saber- ocupa el espacio de trabajo y le impide ser terapéutico. El autor
ilustra su idea con una historia clínica en la que una de las herramientas utilizadas es un cuento escrito por
la familia.Palabras claves :
Cuento, Travesti, « Fast-thinker».
Merci à mes collègues de la Varappe pour tous les « accompagnements » que nous avons faits ensemble, sur des chemins si différents et
tellement complémentaires.
Merci à Luc Somers, directeur des Sentiers, pour la confiance
qu’il nous témoigne.
Il était une fois, une fois de plus et encore une fois de trop, un rapport confidentiel daté du nouveau millénaire – soit un demi-siècle après l’avènement de la systémique et bien une décennie après la vulgarisation de ses concepts ! – à l’en-tête d’un
service bruxellois, où je peux lire, au sujet d’un père, qu’il propose à son fils de le
regarder se travestir, qu’il le confronte depuis longtemps à des vêtements et cassettes vidéo relatifs à sa sexualité et laissés à portée de vue. Je lis, dans ce même
rapport confidentiel que le père en question n’est jamais revenu aux entretiens proposés et que le jeune ne veut plus le fréquenter.
C’est écrit. Noir sur blanc, comme on dit. Tout noir, en l’occurrence.
Cet écrit-là, le premier de l’histoire, nous est remis par le jeune lui-même lors
des entretiens préliminaires à l’admission aux Sentiers de la Varappe, service
d’accompagnement à l’autonomie de grands adolescents en appartements supervisés. Il nous est remis par le jeune lui-même et je dois donc le lire. Allant ainsi à
l’encontre du principe – contestable peut-être – de ne jamais lire quoi que ce soit
avant une rencontre.
Bruno nous remet cet écrit le jour de l’analyse de sa demande, premier entretien
que j’ai avec lui, précédant dans notre « procédure » l’invitation des parents à un
entretien familial. Il a aujourd’hui 17 ans et le service l’a « suivi » pendant trois ans.
« Au moment des faits », il avait 13 ans, nous dit encore le rapport confidentiel.
A la lecture de celui-ci, il apparaît clairement que le service est un bon service et
que si le père n’est jamais revenu – contrairement à la mère – aux entretiens proposés, cela ne fait que confirmer sa perversité. Nul doute à avoir, bien entendu, sur
l’accueil qu’il a reçu la première et unique fois ! Et l’on pense à cette « résistance »
des patients qui a si souvent permis qu’aucune question ne soit posée ni sur les
nôtres ni sur l’hospitalité dans nos institutions. Nul doute à avoir non plus sur ce que
pourrait être la demande implicite de Bruno puisqu’avec un tel père, sa demande
explicite ne pouvait en recouvrir d’implicite !
Ce rapport confidentiel étiquette et fige définitivement, par conséquent, l’histoire, les personnages et les ruptures.
Atteints d’aveuglement, de surdité et d’irresponsabilité comme nous choisissons
bien souvent de l’être à la Varappe, nous invitons les parents de Bruno à un premier
entretien familial. Monsieur et Madame sont divorcés mais Bruno demande que
nous les invitions ensemble car il « ne veut pas voir son père seul ».
Nous recevons donc Bruno, son père et sa mère.
Lors du premier entretien familial – qui participe à la réflexion sur l’adéquation
d’un service comme le nôtre – nous ne savons pas encore si nous allons travailler
avec le jeune; c’est l’un des quatre entretiens dits préliminaires à l’accompagnement sous mandat du Tribunal de la Jeunesse ou du Service d’Aide à la Jeunesse.
C’est celui où se décrit notre service, où s’ébauche un génogramme, où se questionne la position des parents et leurs craintes face au projet de leur enfant; celui où
se dit notre besoin de collaborer avec eux autour de ce projet. Cet entretien est surtout celui où se crée l’ambiance de cette éventuelle collaboration future. Dans la
souffrance familiale qui est la leur et qui fait qu’ils se retrouvent aujourd’hui face à
des « professionnels », des « étrangers » en terrain inconnu. Et bien souvent pressenti
(à tort ?) comme hostile et jugeant.
Cette première rencontre est celle où des choses se disent – mais pas trop – sur
leur histoire. Et nous y sommes responsables aussi de ce « pas trop » qu’à Chapelle-aux-Champs, on nomme « les freins »
[1], indispensables, en effet, pour oser avancer.
Le paquet que l’on dépose sur la table...
Nous recevons donc Bruno, son père et sa mère. Quelques mots échangés,
quelques sourires. Mais pas un regard, pas une parole entre lui et son père.
Et puis, très vite, ce père qui dit : « Si Bruno veut parler de ses souffrances, je
suis prêt à y répondre ». Tel quel. J’ignore ce qui permit cela, ce qui dans ce premier
contact, le rassura. Je sais seulement ce qui empêche ce genre de choses : nos certitudes et notre frilosité, nos normes et nos jugements, nos « savoirs » et nos rapports
confidentiels… entre autres.
C’est ce gros paquet-là que je propose alors de déposer sur la toute petite et toute
vieille table en bois située entre nous. A ouvrir si la décision est prise de travailler
ensemble.
A la fin de cet entretien, lorsque je demande aux parents s’ils seraient disposés à
ce que l’on entame un travail familial – en cas de décision positive – à raison d’une
fois par mois, Monsieur dira encore qu’il « trouve qu’une fois par mois, c’est trop
peu » et qu’il « souhaite ajouter quelque chose au paquet : Bruno, à un moment, ne
(le) voulait plus comme père et on pourra en reparler ».
Dans le paquet donc, la souffrance de Bruno et la sienne.
…puis que, doucement, on ouvre
Bruno : Pourquoi me l’avoir dit ?
Son père : Je préférais te le dire moi-même pour ne pas que tu l’apprennes par
quelqu’un d’autre.
Ce sera là leur premier échange verbal lorsque je propose, à la rencontre suivante, de commencer à « ouvrir le paquet ». Et l’histoire alors se déroule.
Monsieur dira qu’il lui arrive, en effet, de se travestir. Et que c’est suite à un
cambriolage – lors duquel une boîte contenant des photos « compromettantes » avait
été également volée – qu’il a pris la décision d’en informer son fils. Lorsqu’il le fit,
ils étaient tous deux en train de bricoler. Il ajoute qu’il ne s’était jamais rendu
compte qu’en voulant protéger Bruno, il lui avait fait tant de mal.
Bruno dira que tout cela ne le regardait pas. Et qu’il n’avait d’ailleurs jamais vu
son père se travestir.
Madame dira que l’un et l’autre sont en souffrance et que depuis cinq ans, elle
attend ce qu’on fait là.
Que s’était-il donc passé ? « Ce que je redoutais le plus, dit le père, est arrivé un
jour. »
« Greta Garbo avait raison. C’est bien elle qui a dit : L’enfer, c’est les autres ?»
F. Beigbeder
[2]
En effet, c’est sur le lieu de jobiste-étudiant de Bruno que les choses s’enveniment. Gravement. C’est là que, par le biais d’une connaissance, la « nouvelle » est
colportée. Et Bruno y subit alors violences verbales et physiques, se faisant traiter
de « fils de pédé », etc. C’est à partir de là qu’il y a donc interférence des espaces. Et
que l’espace « sexuel » de son père – dont Bruno dit fort justement « ça ne me
regarde (!) pas » – envahit son espace privé.
Et c’est bien cela qui est invivable pour lui. C’est bien cela qui est inacceptable.
Le thème commun de la fin de cet entretien sera leur colère contre celui par qui
l’enfer est arrivé. Car c’est alors que tout s’emballe. Dans les deux sens. Se précipite
et s’empaquette.
Avec ultérieurement, me semble-t-il, la participation bien intentionnée des services d’aide. Qui, probablement dans le désir de protéger Bruno, assurent les
nœuds. Bruno et son père subissent alors une nouvelle violence qui confirme et
amplifie la première puisqu’en quelque sorte, Bruno se fait traiter une seconde fois,
bien qu’avec d’autres mots et plus élégamment, de « fils de pédé ». Violence gantée
de blanc d’intervenants qui inter(…)viennent et s’y installent, rendant le passage
impossible.
« C’est sérieux puisque c’est un mot. »
Amélie Nothomb
[3]
Dans le système thérapeutique, notre travail sera alors de restauration. Car il y
avait un avant. Où ce père était père, et le fait qu’il se travestisse n’empêchait en
rien cela.
Lorsque les frontières étaient là. Lorsque les frontières étaient « claires ».
Il me semblait que c’était dans une re-délimitation de celles-ci, par conséquent,
que devait débuter la restauration. Dans le Petit Robert, une frontière, c’est – au sens
figuré – une séparation. Et ces indispensables frontières, nous les avons ensemble
reconstruites. Car paradoxalement, seule la séparation pouvait ici permettre du lien.
Une séparation pour qu’ensuite des ponts puissent être. Toujours dans le Petit
Robert, un pont est bien un « ouvrage reliant deux points séparés ».
Nous avons reconstruit avec des mots, explorant le passé seulement là où il
devait l’être. Remettant ainsi dans le territoire du père et appartenant à lui seul sa
sexualité et la raison de ses « jeux ». Mettant aussi dans le territoire du fils ce que
cela entraînait comme doutes et questions sur sa propre identité sexuelle. Ces territoires privés pouvaient être abordés ailleurs, dans des espaces de travail individuel.
Je dis qu’il serait bon qu’ils le soient.
Et puis nous avons exploré le début de leur histoire.
« L’amour donné un jour, c’est pour toujours qu’il est donné. »
Christian Bobin
[4]
Et c’est à la recherche de cela que nous allons. De cet amour partagé et perdu.
D’une tendresse à retrouver. Tellement précieuse pour notre travail lorsqu’elle fut.
Et tellement manquante lorsqu’elle fait défaut. Et là, remonter et remonter encore le
fil de l’histoire, en quête du sens. C’est, pour ma part, là, vers cet amour donné un
jour ou un instant, qu’assez rapidement je fouille.
A la recherche d’un temps perdu pour ne plus trop en perdre. Et c’est ainsi qu’à
pas prudents, Bruno et son père se retrouvent.
C’est par courrier électronique (on dit « courriel »… mais je ne suis pas pressée)
qu’ils communiqueront à nouveau, hors du système thérapeutique. Ils me l’apprennent lors de l’un de nos entretiens. Et Bruno raconte qu’il a, de la sorte, envoyé un
conte à son père, conte intitulé « Le vieux, l’enfant et la canne »
[5]. Je connaissais ce
conte. Bruno m’apprend alors qu’il en avait modifié la fin. J’en avais fait de même !
(Ce qui se passait là était sans doute l’ouvrage des petits anges qui se promènent
parfois dans les systèmes thérapeutiques et dont on ne parle pas dans les revues
« sérieuses ».)
J’en avais fait de même et le leur dis.
Dans ce conte, il s’agit d’un jeune adolescent nommé Achour et de son grand-père. Achour était, dans le village, « celui par qui le malheur arrive ». En effet, il y
faisait plus de mal que toutes les sorcières réunies. Son grand-père n’osait plus sortir de chez lui car tout le monde se plaignait des méfaits d’Achour. Il parla alors à
son petit-fils de ses souffrances et l’informa qu’à chaque fois qu’on lui dirait du mal
de lui, il enfoncerait un clou dans sa canne. Celle-ci fut bientôt hérissée de clous.
Une nuit, Achour vit son grand-père pleurer dans son sommeil et comprit enfin
l’ampleur de sa douleur. Il décida alors de faire autant de bien qu’il avait fait de mal,
proposant à son grand-père d’ôter un à un les clous de la canne. Ainsi fut-il fait. A
chaque louange que son grand-père entendait sur Achour, il ôtait un clou. Jusqu’au
dernier. Disant alors à son petit-fils : « Regarde la canne, Achour, il est vrai que tu as
rendu le bien pour le mal, et que j’ai ôté jusqu’au dernier clou, mais la canne porte
encore la trace des clous, comme mon cœur reste marqué des douleurs passées. Le
mal laisse toujours des traces. »
C’est ainsi que se termine ce conte. J’ignore ce que Bruno en fit. Quant à moi,
j’y ajoutais : « Il lui dit encore : Sur ces traces, le temps va passer et, comme des
blessures, elles vont cicatriser. Les cicatrices, Achour, sont les traces de notre histoire. Et celles-ci seront celles de notre belle histoire. »
Lors de cet entretien, il sera question encore et encore d’écriture. Bruno raconte
que, tout au long de ces années, il a « écrit sa vie » sur disquette. Dit qu’il l’a écrite
sans doute pour son père. Et qu’il lui donnerait la disquette « pas demain, peut-être
après-demain »(sic).
Immensément touchée par ce qui se passe, je lui demande ce qu’il aimerait bien
faire avec lui. Et Bruno de répondre « de la plongée, comme on faisait lorsque j’étais
enfant ». Je demande à Monsieur s’il en fait encore. « Non, dit-il, mais je vous
garantis que la semaine prochaine, je me ré-inscris dans un club !»
Tous deux dans le désir de restaurer, de retisser. S’autorisant enfin à se le dire. Et
pouvant enfin, à l’autre, le dire.
Je leur proposai alors d’écrire moi-même un conte à partir de leur histoire
[6]; je le
leur enverrai par la poste et les inviterai à une rencontre « entre hommes ». Je
demande à Madame son accord mais reconnais ici l’avoir mise, en quelque sorte,
devant le fait accompli. Ce conte lui sera dédié.
J’en envoyai trois exemplaires à leurs trois adresses, cartonnés et reliés, avec
pour titre « Histoire d’hommes ».
Ce conte, de même pas deux pages, j’aurai mis à l’écrire, plus de temps que
jamais…
Le voici.
HISTOIRE d’HOMMES
Ce conte est dédié à une femme,
à une mère.
C’est grâce à elle qu’entre un père et son fils bien des choses ont pu se dire.
Il était une fois, dans un temps très lointain de la Grèce antique, un garçon du nom
d’Achille. Il était le fils de Thétis et de Pélée qui l’aimaient d’amour tendre. Thétis
essaya de mille façons de procurer l’immortalité à son fils. Et elle parvint à rendre son
corps invulnérable en le trempant dans les eaux d’un fleuve. Tout son corps…à
l’exception du talon par où elle l’avait tenu. C’est pour cela qu’aujourd’hui encore,
l’on parle du talon d’Achille pour dire les zones de faiblesse ou de fragilité de chacun
d’entre nous.
Un soir d’entre les soirs, une guerre éclata, la guerre de Troie. Et Thétis prit peur. Elle
recommanda alors à son fils de se déguiser en femme et de se joindre incognito aux
filles du roi Lycomède. L’expérience tenta Achille et il prit du plaisir à « jouer à la
fille » durant quelques journées.
Mais Ulysse apprit la ruse. Comme il avait besoin de la présence d’Achille dans son
armée, il se déguisa, à son tour, en marchand et alla proposer belles étoffes et armes
dans la maison du roi. Et ce qui devait arriver arriva : toutes les filles de Lycomède se
dirigèrent vers les tissus et les voiles et…Achille vers les armes.
Ainsi découvert, il se rendit alors au siège de Troie où, justifiant sa réputation, il se
montra invincible.
Depuis lors, lorsqu’on parle de lui, c’est pour en dire qu’il fut le plus grand des héros.
Bien des années plus tard et il y longtemps d’ici, un autre petit garçon se déguisait lui
aussi, de temps en temps. On ignore les raisons de ses jeux et celles-ci, d’ailleurs,
n’importent pas pour notre histoire. Ce petit garçon aimait aussi d’autres choses telles
que le travail du bois et l’exploration des grottes et des cavernes. Lorsqu’il devint
adulte, il rencontra une châtelaine du voisinage, il en tomba amoureux et voulut avec
elle avoir un fils, un garçon auquel il enseignerait l’art du bois et les secrets de la
terre. Lorsque ce garçon naquit, il en fut profondément heureux. Et les années paisiblement passèrent. Notons qu’en ce temps là, les hommes des environs mélangeaient
tout, les ogres et les bouffons, les brigands et les baladins. C’est la raison pour
laquelle cet homme-là, qui se déguisait encore de temps en temps, le faisait hors du
regard de son fils.
Mais un jour d’entre les jours, il y eut cambriolage au château et des bandits de grand
chemin dérobèrent la malle contenant ses vêtements féminins. Craignant le pire, il
décida alors de mettre lui-même son fils bien-aimé au courant de ses jeux. Il le fit lors
de l’une de ces après-midi ensoleillées où ensemble ils travaillaient dans une pinède.
Mais hélas ! les bandits avaient déjà colporté la nouvelle au village et les voisins –
qui, rappelons-le ici, faisaient partie de ceux-là qui « mélangeaient tout » – s’en prirent au fils et le violentèrent. S’ensuivit alors une querelle immense entre lui et son
père. Qui ne se parlèrent plus.
Pendant un temps extrêmement long, pendant des années, chacun alors souffrit seul et
en silence. La mère, le fils et le père.
Et puis un jour, de longues années plus tard, par une de ces journées où l’on ne sait pas
trop pourquoi les choses se passent, père et fils commencèrent – on ignore qui fut le
premier – à s’envoyer des missives portées de l’un à l’autre par un pigeon voyageur.
Ces missives racontaient des contes, un peu semblables à celui-ci. Et il arrivait que,
lorsque la fin d’un conte lui déplaisait, le fils la modifiait et en inventait une autre.
Et c’est ainsi, je crois, qu’à deux ils décidèrent de modifier la fin prévue de leur
propre histoire.
Et ils y parvinrent.
La dernière chose que l’on sait d’eux, c’est qu’ils envisagèrent d’aller ensemble
explorer une caverne du comté.
« Comme après »
Guy Ausloos
[7]
C’est alors à deux, lors de la rencontre « entre hommes » suite à l’envoi de ce
conte, que Bruno et son père construisent des ponts. Avec humour. Avec pudeur. Je
ne suis plus que spectatrice de leur ouvrage. Et c’est bien ainsi.
Bruno questionne aussi, questionne enfin d’autres choses, des zones d’ombre et
de non-dits. Qu’il n’est pas nécessaire d’aborder ici, si ce n’est pour dire qu’eux les
abordèrent.
A l’entretien suivant, la maman de Bruno n’est pas là, exprimant sa colère contre
nous – contre moi – pour ne l’avoir pas invitée à la rencontre précédente, et surtout
– me semble-t-il – son désarroi face aux modifications survenues dans le système
familial figé depuis quatre ans. Bruno nous dit d’ailleurs textuellement, lors de cet
entretien : « Je m’entends bien avec mon père; tout s’est remis en place et, pour ma
mère, c’est un peu rapide ». Avec la baguette magique que je lui tends plus tard, il
dit : « Je ferais comprendre à ma mère que je peux être en bons termes avec elle et
avec mon père », ajoutant qu’il n’aura pas besoin de baguette magique; « Ça se met
correctement en route », confie-t-il, introduisant ainsi le temps là où il était arrêté.
Je propose alors que nos entretiens se poursuivent séparément. Deux rencontres
auront lieu avec Bruno et son père seul, et deux rencontres avec Bruno et sa mère
seule. Afin de permettre – et de mettre symboliquement en scène – ces nouveaux
types de liens apaisés avec l’un et avec l’autre. Madame pourra nous dire, lors de
« son » deuxième entretien : « Son père a sa place, et moi je ne perds pas la mienne. »
A l’entretien de clôture du travail, ils seront là ensemble.
« La sociologie est un sport de combat. »
Pierre Bourdieu
[8]
Il était, donc, une fois une histoire. Il est, d’ailleurs, toujours des histoires. Quoi
d’autre, sinon ? Il en est que des écrivains écrivent et dont nous ne sommes que lecteurs; je n’en dirai rien car tout en a été merveilleusement dit par Cees Nooteboom
[9].
Et il en est d’autres où nous sommes « co-». Co-scénariste, co-dialoguiste. Et ce sont
toutes les autres, dans lesquelles nous sommes acteurs. Plus ou moins personnellement impliqués. Pour certaines d’entre elles, celles où nous intervenons comme professionnels, nous sommes investis – nous, les psychothérapeutes – d’une sorte de
« censé-savoir ». Nous sommes, en effet, censés savoir tout un tas de choses sur
toutes ces choses qui font une vie. Et nous y croyons nous-mêmes ! Censés savoir,
par exemple, ce qu’est un couple. Je ne parle pas du couple-pour-soi dont on a le
droit, même si l’on est psy, d’avoir une définition. Je parle du couple-en-soi dont on
a le devoir, parce que l’on est psy, de ne pas en avoir. Afin de ne pas encombrer
l’espace thérapeutique de création et de travail de ceux que l’on reçoit. Notre premier devoir est donc bien celui de « savoir ce que l’on en pense ».
Car, bien souvent – d’un père qui se travestit, par exemple –, il me semble, pour
reprendre une notion de Bourdieu, que nous fonctionnons en
fast-thinking
[10]. Et nos
« idées reçues » empêchent bien des choses; elles nous empêchent, d’abord,
d’accueillir l’autre et son histoire. Cela est grave puisque, néanmoins, nous coécrivons. Et pas seulement métaphoriquement !
En conclusion et pour « ouvrir », je dirais simplement mon sentiment qu’en santé
mentale, les fast-thinkers sont pléthore.
Et que, pour certains d’entre nous, la psycho, elle aussi, est un sport de combat.
[*]
Psychologue, psychothérapeute systémique, formatrice au centre Chapelle-aux-Champs, U.C.L.
[1]
Notion introduite par Edith Tilmans en 1981,
in : Thérapie familiale, vol. II, n° 4 et reprise dans
Les
ressources de la fratrie, éd. Erès, coll. Relations, 1999, p. 78.
[2]
Mémoires d’un jeune homme dérangé, éd. La Table Ronde, 1990, coll. la petite vermillon, p. 106.
[3]
Le sabotage amoureux, éd. Albin Michel, 1993, coll. Le livre de poche, p. 11.
[4]
Autoportrait au radiateur, éd. Gallimard, 1997, p. 130.
[5]
Contes berbères de Kabylie, Hamsi Boubeker, éd. EPO, 1991.
[6]
Cf. Carlos Arturo Molina-Loza, Historias contadas com amor, para mudar e crescer.
Narrativas terapéuticas I,1999 et Eu nao sabia mas... Clio me contou.
Narrativas terapéuticas II, ArteSa, Bello Horizonte, 2001.
[7]
Lors d’une de ses conférences…je ne sais plus laquelle.
[8]
Film réalisé par Pierre Carles, 2001.
[9]
Lire le chapitre 8 de
Le chant de l’être et du paraître, Cees Nooteboom, éd. Folio-Gallimard, n° 3409,
pp. 32-33.
[10]
Pierre Bourdieu,
Sur la télévision, éd. Raisons d’agir, 1996, p. 30.