2002
THÉRAPIE FAMILIALE
Prise en charge de crise et enveloppe langagière
L. Zeltner
[*]
Service ERIC, hôpital Charcot 30, rue Marc Laurent F-78375 Plaisir Cedex
J.f. Ampelas
[*]
V. Mallat
[*]
F. Mauriac
[*]
A. Waddington
[**]
M. Bronchard
[*]
M. Robin
[*]
L’expérience clinique de prise en charge de
situation de crise incluant d’emblée l’entourage (équipe ERIC à Plaisir, Yvelines) nous amène à poser
l’hypothèse du potentiel traumatique de la crise pour la famille qui la vit.
A partir d’un cas clinique nous décrivons comment ERIC restaure la fonction pare-excitation de la famille
exposée à l’effroi soudain de la crise psychiatrique aiguë. ERIC enveloppe la cellule en crise et amortit les
effets délétères à court et long terme de la crise. Cette enveloppe est langagière, malléable, multiple et discontinue. Elle restaure la compétence parentale et individuelle à vivre la crise sur le lieu et au moment de
l’émergence de celle-ci.
Le choix a priori de sa temporalité (durée de prise en charge de un mois) et de sa disponibilité font éprouver à la famille l’immédiateté de son action et son recours toujours possible. Ainsi l’effet de son action
perdure paradoxalement dans le temps, l’épisode aigu devient souvenir.
Par ailleurs, du fait de l’organisation d’ERIC, le patient et sa famille vont vivre dans un moment de grande
vulnérabilité un accompagnement de proximité multiréférentiel.
Cette multiréférence soignante fait que la parole requalifiante et non le lien soignant identifié rendent le
patient et la famille disponibles au soin ultérieur avec une capacité transférentielle en quête d’un individu
qui sera lui le lieu du transfert.Mots-clés :
Crise psychiatrique, Traumatisme, Compétence, Pare-excitation, Enveloppe langagière, Multiréférence, Discontinuité.
In Plaisir, France, the ERIC mobile emergency service deals with psychiatric crisis by involving close relatives in the relief work. Our clinical experience
leads us to the hypothesis of a trauma to the family caused by the acute psychotic crisis of one of its members. We report a case of a family exposed to the sudden fright of a psychotic outburst to emphasize how
ERIC restores the « pare-excitation» function of the family. ERIC embraces the cell in crisis and diminishes its short and long term effects. This embrace is worded, malleable, multiple and discontinuous. It
re-establishes the parental skill and reinforces the individual in dealing with the crisis. The acute episode
is then allowed to become a memory and further care can start.Keywords :
Psychiatric crisis, Trauma, Skill, Embrace, Multireference, Discontinuity.
La experiencia clínica del tratamiento de
una situación de crisis que incluya de entrada al entorno terapéutico (equipo ERIC, Plaisir, Yvelynes) lleva
a estimar el potencial traumático de la crisis que la familia está viviendo.
A partir de un caso clínico describimos como ERIC restaura la función de para-excitación de la familia
que se halla expuesta al espanto repentino de la crisis psiquiátrica aguda. ERIC envuelve la célula familiar
en crisis y amortigua los efectos deletéreos de esta crisis, tanto en el corto término como a más largo plazo.
Esta envoltura está basada en el lenguaje, es maleable, múltiple y discontinua. Ella restaura la competencia
parental e individual para vivir la crisis en el lugar y en el preciso momento de su aparición.
La elección de la modalidad temporal del tratamiento (duración de un mes) y de la disponibilidad del
equipo hacen resentir a la familia la inmediatez de esta acción y la posibilidad de recurrir en todo momento
en que la emergencia lo requiera. Así el efecto de la acción perdura paradoxalmente, mientras que el episodio agudo se vuelve un recuerdo.
Por otra parte, la modalidad misma de la organización de ERIC, hacen que el paciente y su familia vivan
en un momento de gran vulnerabilidad, de proximidad multireferencial.
Esta multireferencia de la cura hace que la palabra recalificadora y no el lazo curador identificado hacen
que el paciente y la familia sean disponibles para relaciones terapéuticas ulteriores, conservando una capacidad transferencial que se orienta hacia quien será portador de esa transferencia.Palabras claves :
Crisis psiquiatrica, Traumatismo, Competencia, Para-exitation, Envoltura ligüís- tica, Multireferencia, Discontinuidad.
Nous avons une expérience clinique de prise en charge de situation de crise incluant
d’emblée l’entourage sur l’unité ERIC, Equipe Rapide d’Intervention et de Crise (1,4,
5,8,9 11). Il s’agit d’une unité mobile d’urgence et de post-urgence psychiatrique, rattachée à l’hôpital Charcot à Plaisir, fonctionnant 24 h sur 24,7 jours sur 7.
Nous avons été étonnée de voir comment des familles débordées par l’angoisse,
la confusion, exprimant avec désarroi des sentiments tels que la colère, l’impuissance, le découragement dans le moment de la crise pouvaient retrouver un apaisement et une vitalité contenante lors des 48 premières heures de nos interventions
quand bien même la crise elle-même perdurait.
Au regard de cette expérience clinique nous posons l’hypothèse que toute situation de crise a un potentiel traumatique pour la famille qui la vit. Nous allons tenter
de décrire en quoi la structure elle-même d’ERIC est une réponse adaptée au regard
du risque traumatique de la crise, en dehors de la description des autres fonctionnalités d’ERIC.
Comment définir la crise ?
La crise peut être définie à l’échelle individuelle ou groupale comme une rupture
d’équilibre.
Les crises qui émergent au sein des familles ou des groupes sociaux où nous
intervenons peuvent être de deux ordres :
- La crise d’un groupe du fait d’un évènement exogène qui perturbe l’ensemble du
groupe et le désorganise (agression d’un membre, catastrophe…).
- La crise d’un groupe du fait d’un évènement endogène :
- Une « crise de croissance » au sens large du groupe familial avec des enjeux
d’individuation/séparation, l’émergence du symptôme chez cet individu peut
alors avoir une fonction de protection du groupe.
- La crise d’un individu au sein d’un groupe avec l’émergence d’une symptomatologie aiguë destructurant l’ensemble.
Nous partirons de ce cadre d’exemple-là, c’est-à-dire celle de la crise qui survient au sein d’un groupe vivant l’effroi soudain d’une décompensation psychotique
aiguë de l’un de ses membres. Bien que notre technicité d’intervention relève d’un
modèle relationnel influencé par les écoles de Rome (Andolfi), Haley, Minuchin et
Boszormenyi Nagy, ainsi que les réflexions de Mony Elkaïm sur la 2e cybernétique
(8), afin de simplifier l’exposé du problème nous ne tenterons pas de définir la fonction du symptôme. Nous tenterons de décrire plutôt une des fonctions d’ERIC, celle
« d’amortisseur » de la crise.
Les enjeux à long terme des situations de crise répétées
Dans ces situations de décompensation psychotique aiguë, le risque de récidive
existe.
S’il y a crise à un moment T, c’est qu’il peut y avoir à nouveau crise à un
moment T+x nécessitant la présence de soignants ou non. La question que l’on peut
alors se poser en tant que soignant est comment contenir cette crise et l’accompagner afin que le drame potentiellement vécu puisse devenir dans l’après-coup souvenir et non traumatisme, source potentielle de « burn-out » des familles. C’est ce
« burn-out » nous semble-t-il qui peut secondairement conduire à « l’abandon » de
l’individu ressenti comme dangereux pour le groupe.
C’est là qu’ERIC, du fait de ce qu’il fait vivre aux familles peut être une réponse
adaptée. L’immédiateté de sa réponse ainsi que son recours toujours possible permet
d’amortir les effets à court et long terme de la crise (4,5).
Mais en quoi consiste cet « amortisseur »?
La fonction pare-excitation, amortisseur de la crise
Tout d’abord nous allons définir la fonction pare-excitation à l’échelle de l’individu puis à l’échelle du groupe.
La fonction pare-excitation est un terme employé par Freud dans le cadre d’un
modèle psychophysiologique pour désigner une certaine fonction qui consiste à protéger l’organisme contre les excitations en provenance du monde extérieur qui, par
leur intensité, risqueraient de le détruire.
Le traumatisme peut être défini comme une effraction sur une large étendue, du
pare-excitation.
En effet, dans « Au-delà du principe de plaisir », Freud (3) s’appuie, pour donner
une représentation du traumatisme, sur la représentation d’une vésicule vivante.
Celle-ci doit, pour subsister, s’entourer d’une couche protectrice qui perd ses qualités
de substance vivante et devient une barrière dont la fonction est de protéger la vésicule des excitations extérieures, incomparablement plus fortes que les énergies
internes du système, tout en les laissant passer selon un rapport proportionnel à leur
intensité de façon à ce que l’organisme reçoive des informations du monde extérieur.
Ainsi pour Freud il y a traumatisme quand il y a effraction de cette vésicule protectrice par une charge d’excitation trop grande provenant de l’extérieur et non
contenue par la barrière protectrice.
Nous allons faire un saut épistémologique en employant cette fonction non à
l’échelle d’un individu mais à celui d’un microcosme d’individu. Pour cela nous
prendrons l’exemple du groupe formé par le bébé et sa famille. En effet comme le dit
Winnicott (13,14,15) de manière provocatrice, « le bébé n’existe pas », il n’existe en
effet que dans l’étroite interdépendance qui le lie à ses proches. La fonction pareexcitation du bébé inclus donc au moins sa mère ou un représentant de la fonction
maternelle.
Nous prendrons la métaphore du bébé inconsolable et de ses proches pour sa
valeur illustrative.
Contenir et accompagner un bébé qui hurle nécessite des trésors de patience et
d’ingéniosité. Il est nécessaire pour cela qu’un environnement suffisamment sécurisant sur le plan émotionnel et pratique (ce que Winnicott a appelé le holding ou la
capacité à porter physiquement et émotionnellement le bébé) ne soit pas débordé.
Cela nécessite la présence du père, de la mère, de la fratrie, parfois de la voisine,
chacun participant à « calmer le jeu » et chacun faisant office pour l’autre de contenant émotionnel, ce que l’on pourrait qualifier de fonction pare-excitation du groupe.
Parallèlement, la désorganisation d’un individu au sein d’un groupe entraîne la
désorganisation du groupe, d’autant plus qu’elle met à mal la hiérarchie de celui-ci.
Lors d’une désorganisation psychotique ou caractérielle chez un individu, les
parents de première ligne (ceux qui sont le plus proche de l’individu en crise) le soutiennent et le contiennent afin de limiter le débordement de comportement.
Quand la crise apparaît à un niveau psychiatrique, c’est que les capacités du
groupe et/ou de l’individu à contenir sont dépassées et que cela est ressenti comme
un danger pour le groupe ou que cela entraîne pour le groupe un danger avéré.
Un de nos objectifs de travail est alors de restaurer cette capacité des parents de
première ligne à contenir la crise ou de restaurer la fonction pare-excitation du
groupe formé par les parents de première ligne.
La fonction pare-excitation d’ERIC repose sur une multiréférence
soignante
Du fait de l’organisation d’ERIC, le patient et la famille vont vivre dans un
moment de grande vulnérabilité un accompagnement de proximité multiréférentiel.
En effet dans les visites à domicile (VAD) il y aura une succession d’infirmiers,
dans les entretiens médicaux la référence médicale sera, elle, plus ou moins la règle.
Cette multiréférence permet à la famille de se vivre comme compétente car elle
éprouve le fait qu’il n’existe pas de vérité médicale ou psychologique a priori la
concernant, si ce n’est ce qu’elle définit elle-même comme ses besoins propres au
moment où elle les vit.
Nous allons reprendre la métaphore utilisée précédemment, celui du bébé inconsolable.
En effet un bébé qui se désorganise et qui exprime sa détresse par ses cris est en
quête d’un contenant qui pourra avec ingéniosité faire pare-excitation. Les modalités de ce contenant varieront selon la personne qui tentera de le calmer et son âge,
la mère et le père s’enrichiront de l’expérience des pairs, et de ce qu’ils sentent
comme nécessaires pour leur nourrisson. C’est la richesse et l’ingéniosité des familles
qui, par la pluri-modalité des interactions et l’unicité de la référence parentale, aideront le bébé à trouver son mode d’apaisement personnel au sein de sa famille.
Par analogie, l’orphelinat de Lazlö en Suède préfère utiliser une multiréférence
de soignants afin de permettre au nourrisson, en devenir d’adoption, d’être disponible à celle-ci et de ne pas connaître le traumatisme d’une séparation d’un équivalent maternel précoce.
Dans cet orphelinat, la parole en tant que contenant est privilégiée à la référence
maternelle unique. Ainsi le bébé bercé par les mots, accompagné dans tous les actes
de sa vie par une enveloppe langagière qui l’autonomise partiellement est prêt à
accueillir un personnage maternel unique.
Ceci est en contradiction et en continuité avec les travaux de Spitz (12) sur la
dépression du nourrisson placé en orphelinat. En contradiction, car les conclusions
de Spitz mettent en relief la nécessité absolue d’une référence maternelle unique
pour le nourrisson, en continuité, car l’adoption par une mère devient possible chez
un nourrisson considéré dès l’origine comme un individu de langage.
En quoi ce détour métaphorique est-il utile pour définir de quoi est faite la fonction pare-excitation d’ERIC ?
La grande capacité de mobilisation et de parole d’ERIC, pendant une période
donnée où la famille et le patient éprouvent un débordement affectif et comportemental, est contenante en elle-même. Cette richesse de paroles multiples, qui a
comme but commun de requalifier les parents de premières lignes comme compétents (8) et de rechercher avec eux le sens de la crise, a une fonction indéniable de
restauration de la fonction pare-excitation du groupe familial en créant autour d’elle
une enveloppe langagière. Ceci n’est fonctionnel que dans la mesure où il existe une
concordance étroite entre ce qui est dit (vous êtes compétents en tant que parent à
accompagner votre enfant en crise) et l’option thérapeutique choisie (le soin à domicile ou l’hospitalisation en lien étroit avec les parents dans le sens d’une coopération
soignante et d’un engagement bilatéral).
C’est là où la multiréférence soignante, comme choix thérapeutique a priori, nous
semble pertinente, afin que la parole et non le lien soignant identifié rendent le
patient et la famille disponibles au soin ultérieur avec une capacité transférentielle en
quête d’un individu qui sera lui le lieu du transfert.
En quoi l’Institution ERIC fonctionne-t-elle comme une enveloppe
langagière ?
ERIC enveloppe la cellule en crise, comme les parents enveloppent leur nourrisson en pleurs. Autant l’enveloppe parentale est multisensorielle, plurimodale
(olfactive, tactile, visuelle et auditive) unique et continue, autant l’enveloppe
d’ERIC est langagière, malléable, multiple et discontinue. C’est une enveloppe
plastique, mobile, à plusieurs voix. Chacune de ses caractéristiques est garante de sa
pérennité et de sa capacité régénérative.
L’enveloppe langagière multiple
Le travail d’ERIC est un travail relationnel. Son outil principal est le langage.
Il est composé de mots clefs tels que : piloter, porter, hiérarchie, compétence,
niveaux relationnels, amour, dépendance, autonomie.
Paradoxalement pour un lieu psychiatrique on entend peu parler de symptôme
mais plutôt d’enjeux relationnels.
L’enveloppe langagière d’ERIC est donc spécifique par son vocabulaire. Elle
l’est aussi dans sa forme.
Dans une relation soignante usuelle, la famille démunie s’adresse au médecin et
à son savoir médical.
Le processus relationnel est inversé sur ERIC, la famille est la personne supposée savoir. Ceci codifie la circulation et la distribution de la parole.
C’est en effet une parole qui cherche à comprendre, mettre en récit des bouts
d’histoire, poser des hypothèses. C’est un langage constructif, qui entoure, organise,
dans une phase de vie de la famille dominée par le chaos, le passage à l’acte.
Cette enveloppe recherche des ressources dans les familles et dans les réseaux
socio-éducativo-médicaux. Elle requalifie en permanence la personne comme compétente dans sa fonction auprès du sujet symptôme.
Progressivement, à chaque intervention, ERIC tisse sa toile relationnelle, ses
interlocuteurs se multiplient (l’équipe se compose de treize infirmiers, de quatre
médecins et d’une psychologue, permanents dans la structure et d’une équipe de
quinze médecins de garde.) Ainsi la famille en crise va rencontrer une vingtaine de
soignants toutes fonctions confondues.
L’enveloppe langagière est multiple mais aussi individuelle, chacun parle en
son nom propre, libre et responsable de ses paroles.
Cette antinomie, langage et pensée commune, respect de l’individu dans sa compétence personnelle, fait expérimenter à la famille la compétence de son corpus
dans le respect de la compétence de chaque individu qui la compose, y compris le
sujet symptôme. Dans une expérience de victimisation potentielle comme le définit
Suzanne Lamarre (6), la famille vit la coopération dans le lien soignant.
Une famille en crise qui appelle ERIC va correspondre avec un grand nombre de
personnes différentes. Dès l’appel d’urgence il entendra au moins deux voix, les
interlocuteurs se multiplieront au téléphone, dans les VAD, en lit porte, pour se stabiliser ensuite en post-urgence. Ainsi, comme un amplificateur de brillance, ERIC
va mobiliser dans un temps court un grand nombre de professionnels. Chaque professionnel donnera une nuance, une lumière particulière à l’histoire qui se déroule.
Comme il n’existe pas de quête de vérité sur la famille mais plutôt un postulat commun : « la famille est compétente », la multiplicité des intervenants augmentera la
puissance soignante.
On pourrait comparer l’enveloppe langagière d’ERIC à une chorale, l’harmonie et
la cohésion de l’ensemble repose à la fois sur l’art des individus qui la compose et sur
le nombre de choristes, de même que sur la partition chantée et sur le chef de chœur.
Le chef de chœur écoute, dirige, interrompt, replace les harmoniques, introduit
des accords surprenants. Il est garant de l’ensemble, cherche à harmoniser les voix
entre elles, tout en respectant leurs timbres et leurs tonalités propres.
Une autre caractéristique de l’enveloppe langagière d’ERIC est sa malléabilité.
L’enveloppe langagière malléable
Cette enveloppe est en effet à l’œuvre dans beaucoup de lieux distincts, pertinente, réactive et créative. Elle se co-construit, se dissocie puis se rassemble là où
l’événement surgit. Il n’existe pas de règle figée de lieu ou de modalité d’intervention si ce n’est celle de la sécurité des intervenants (10). Cette malléabilité est la
somme de deux caractéristiques physiques antinomiques : souplesse et résistance.
La souplesse réside sur le lieu de l’intervention et son tempo, de même que sur le
nombre de participants à contenir.
La résistance de l’enveloppe est sous-tendue par des mécanismes de régénérations. Elle est en effet exposée à la rupture du fait de l’intensité et de la complexité
de la crise, nous développerons ce point dans le cas clinique.
Ainsi l’enveloppe langagière constituée par ERIC est multiple, malléable, elle
est aussi discontinue.
L’enveloppe langagière discontinue
L’enveloppe langagière est en effet mobile dans l’espace et dans le temps. Elle
se construit dans le moment de la crise, s’intensifie puis s’éloigne. Sa discontinuité
garantie la compétence des familles qui vivent dans un temps court l’immédiateté
de sa disponibilité, la permanence et l’intensification de son action puis son interruption progressive. Il n’existe donc pas de lien de dépendance. Son action perdure
dans la distance. Elle permet aux familles d’éprouver la liberté dans le soin et la responsabilité dans la poursuite ou non de ce soin.
Illustration de l’ébauche de l’enveloppe à partir d’une situation clinique
Nous tenterons de décrire les points essentiels de la construction de l’enveloppe
et de sa malléabilité à partir d’une intervention à domicile à la demande du psychiatre
traitant et des parents, en présence de la police pour une jeune femme, Mme B., présentant une décompensation psychotique aiguë après le départ de ses deux enfants
chez son ex-mari. Nous apprenons que c’est elle qui a décidé de se séparer de ses
enfants après une fugue de sa fille adolescente.
D’emblée nous sommes informés que la patiente est non coopérante, les parents
épuisés et qu’un lit porte sera probablement nécessaire. Nous appelons lit porte une
hospitalisation de 48 h, qui permet de diminuer rapidement la pression suscitée par la
crise pour la famille et de décider secondairement des modalités de la suite des soins.
L’enveloppe élémentaire est composée du binôme formé par le médecin et
l’infirmier dès l’appel d’urgence.
L’infirmier est en première ligne dans la réception de l’appel d’urgence, le
médecin est à distance, il existe une grande charge soudaine de stress. Les personnes
débordées attendent une aide immédiate. Celui qui répond doit se montrer disponible, et en même temps recueillir un maximum de renseignements pour définir le
problème. C’est l’infirmier qui accueille cet afflux d’affects, de désorganisation et
d’angoisse. Le médecin ou le psychologue est présent en seconde ligne, la distance
qu’il a avec le combiné lui permet de penser à des compléments d’informations ou
de prendre le relais si c’est nécessaire. La danse créée par les interruptions momentanées, puis les reprises de dialogue, se fait à deux afin de réfléchir ensemble à des
solutions éventuelles. Le rythme de la danse est imprimé par le binôme, ainsi la
situation stressante est maintenue sous contrôle. L’un peut être contenant de l’autre
et réciproquement, un embryon d’enveloppe naît au contact de ce dialogue à trois
voix ou plus si nécessaire; il existe d’emblée une coresponsabilité de la définition
du problème et de la solution à envisager. Le binôme d’urgence s’engage à intervenir, à ne pas intervenir ou à transmettre, mais il s’engage à deux.
Toute cette première partie jusqu’au lieu de l’intervention est ainsi orchestrée,
pensée, parlée à deux.
Pour revenir au cas clinique, les parents ont essayé à plusieurs reprises de rentrer
en contact avec Mme B. par le biais du téléphone et de lettres passées sous la porte,
sans succès. Ils sont inquiets que leur fille fasse une TS du fait du contexte actuel.
Elle a déjà fait une TS grave au moment d’une première séparation avec ses enfants.
Le psychiatre traitant partage cette inquiétude, Mme B. est en rupture de soin depuis
plusieurs mois. Les parents ont vérifié qu’elle était recluse chez elle, sans aucun
contact avec eux ou avec ses enfants depuis plusieurs jours. Ils ont en leur possession la clef de la porte et non du verrou et redoutent que le verrou ait été mis par leur
fille. Nous décidons avec eux d’intervenir avec la police et le psychiatre traitant afin
de pouvoir, si nécessaire, rentrer de force si leur fille persiste dans son mutisme et sa
non coopération. Ils sont d’accord sur le fait de s’engager dans une hospitalisation
sous contrainte si nécessaire.
Sur place nous sommes donc huit, le psychiatre traitant, les parents, trois agents
de police et le binôme d’intervention d’urgence.
Au moment de l’intervention, la distribution des rôles au sein du binôme est
inversée par rapport à l’appel téléphonique, c’est le médecin qui pilote, soutenu par
le soignant. La nécessité de maintenir la cohésion de l’enveloppe implique un lien
visuel permanent entre le médecin, l’infirmier, les forces de l’ordre, la famille, le psychiatre traitant et la patiente. Par ailleurs le lien d’écoute et de parole doit aussi exister. L’enveloppe créée par le champ du regard et de la parole est en permanence exposée à la rupture du fait de l’imprévisibilité des mouvements des uns et des autres.
La présence attentive de l’infirmier permet d’accompagner physiquement et
psychiquement plusieurs personnes en même temps.
Le père, qui a depuis toujours un bon contact avec sa fille, la prévient de notre
présence à travers la porte. Elle ne répond pas. Le père introduit la clef dans la serrure, Mme B. ferme aussitôt le verrou sans rien répondre. Devant la nécessité
d’intervenir, la police pénètre par une fenêtre accessible et nous ouvre la porte. Nous
rentrons donc dans le domicile. Mme B. est dans la cuisine, mutique, visage fermé.
Nous lui signifions l’inquiétude de ses parents et la nécessité de la reprise des soins,
elle s’oppose par la parole, nous injurie. Notre marge de manœuvre est étroite, nous
décidons de l’hospitaliser sous contrainte. Elle finit par accepter de prendre le traitement proposé per os et de nous suivre. En sortant elle injurie et menace violemment
ses parents sans toutefois les attaquer physiquement, du fait de notre présence et de
celle de la police.
Ainsi l’enveloppe est particulièrement fragilisée au moment de l’intervention
d’urgence à domicile, et exposée à la rupture par la violence des mots et des gestes.
Plusieurs moments sont particulièrement délicats : l’attente à la porte, l’entrée
dans l’appartement, la sortie de l’appartement. Tous ces moments, du fait du mouvement des personnes, exposent à la rupture du lien visuel et auditif avec les différents intervenants.
Mme B. rentre dans l’ambulance, nous restons un moment avec les parents qui
expriment leur désarroi, leur impuissance, leur tristesse face à leur fille en crise. Ils
sont désorientés, honteux, blessés par les paroles de rejet de leur fille. Notre présence autorise la mise en mot immédiate de leurs émotions que nous contenons. Ils
acceptent de venir deux jours après, à l’hôpital, afin d’envisager éventuellement une
prise en charge à domicile. Ceci a comme fonction de les maintenir dans une tension
à accompagner ce qui se passe pour leur fille. Notre engagement à leurs côtés leur
permet paradoxalement de s’engager plus auprès d’elle.
Après quatre heures d’intervention et d’attention soutenue, l’accueil chaleureux
par les pairs sur ERIC et la décharge émotionnelle autorisée par la mise en mot
immédiate participent à restaurer l’enveloppe soignante. L’effraction partielle de la
capacité personnelle à contenir se restaure grâce à l’attention contenante de l’équipe.
Cette patiente est restée deux jours à l’hôpital, à l’issue de quoi une prise en
charge partiellement à son domicile, partiellement chez ses parents, a pu être instaurée. Les parents dans une négociation avec leur fille, ont proposé une présence à ses
côtés en demi-teinte. Nous avons soutenu le choix douloureux de la patiente de
confier ses enfants à son ex-mari, le requalifiant comme un choix d’amour maternel
positif. De même nous avons qualifié l’anxiété des parents, vécue par la fille comme
envahissante, comme un souci de parent légitime. Mme B. tout d’abord très en
colère contre ses parents et principalement contre sa mère a accepté de les rassurer
en reprenant son suivi psychiatrique temporairement interrompu. Elle a pu envisager un entre-deux entre la rupture complète avec ses enfants et ses parents et un lien
téléphonique avec eux. La prise en charge ERIC, que nous ne développerons pas, a
duré quinze jours associant des entretiens familiaux et un lien téléphonique avec le
psychiatre traitant.
J’ai montré combien le binôme était fondamental dans l’intervention d’urgence
et combien la présence du groupe de soignants au retour de l’urgence avait une vertu
régénératrice.
Ceci est une analyse simplifiée du travail, en effet à toutes les étapes du travail
du binôme, celui-ci est en interaction avec le groupe ERIC et avec l’extérieur. Le
binôme d’urgence est lui-même contenu, soutenu, accompagné par le groupe, avant,
pendant, après l’intervention et à distance de celle-ci. Il ne peut exister dans sa fonction qu’en lien avec l’ensemble du groupe et avec l’extérieur. L’extérieur lui-même
est « travaillé » en amont. C’est le travail en réseau en amont et en aval qui permet
son efficience et la malléabilité de son enveloppe.
Par ailleurs c’est dans le respect de chacun des individus du groupe et de ses
limites que le binôme peut travailler en souplesse.
Ainsi la cellule élémentaire de l’enveloppe d’ERIC est le binôme d’intervention
d’urgence qui est lui-même contenu par l’équipe ERIC. L’enveloppe langagière va
alors s’étendre, s‘intensifier puis s’éteindre selon un tempo défini au préalable dans
la post-urgence, donnant un sens à la crise. Paradoxalement elle est donc éphémère
mais elle perdure pour les familles qui, éprouvées par l’éclosion symptomatique,
pourront refaire appel à elle sous la même modalité, si la crise apparaît à nouveau.
La crise peut alors devenir souvenir.
·
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[*]
Psychiatres à ERIC (Equipe Rapide d’Intervention de Crise).