2003
THÉRAPIE FAMILIALE
RECENSION
Le deuil impossible
Famille et tiers pesants
Edith Goldbeter-Merinfeld
Collection Art de la psychothérapie
Editions ESF, Paris, février 1999
Cet ouvrage laisse le lecteur transformé. Par la suite, le thérapeute ne sera plus
tout à fait le même : il sera amené à interroger autrement la place des absents. Le
modèle proposé par l’auteur et qui revient comme un leitmotiv tout au long du livre
nous invite non seulement à porter une attention particulière aux absents – que ceux-ci aient été invités à la séance ou non –, mais également à réfléchir à la fonction
qu’une personne absente occupe ou a occupée dans le système.
L’intervenant pourrait remplir cette fonction et colmater ainsi une brèche, par~fois sans s’en rendre compte, parfois consciemment ou, parce qu’il y est invité.
C’est grâce à la prise en considération de la place de l’absent que le thérapeute per~mettra l’élaboration d’un deuil difficile, voire impossible.
Les « absents » dont il est essentiellement question dans le texte, sont des per~sonnes décédées, disparues, des « tiers pesants », « des individus qui ont joué un rôle
vécu comme crucial dans la famille, que ce soit sur le plan positif ou sur le plan
négatif. Ils avaient une certaine responsabilité dans le maintien des distances émo~tionnelles à l’intérieur de la famille, attirant l’attention sur eux, portant beaucoup de
charges pour les autres, médiateurs ou causes officielles de toute discorde, soutiens,
complices ou boucs émissaires ». Leur place fondamentale pour l’équilibre familial,
est maintenue, parfois occupée par un autre membre de la famille, comme par
exemple, un oncle, une tante, un frère… qui rend présent à sa manière et souvent
sous forme symptomatique, le grand-père mort voici quelques années et dont la
famille n’a pu faire le deuil. Parfois cette fonction est « offerte » au thérapeute.
Le thérapeute est invité à se questionner sur les résonances particulières que
chaque situation précise peut réveiller en lui et sur la fonction qu’il risque de prendre
dans le système thérapeutique. Sans cette prise de distance, il peut jouer, peut-être à
son insu, le rôle du pansement qui cachera partiellement la souffrance, gommera
l’expression d’éventuels affects négatifs, ce qui empêchera alors l’élaboration des
émotions. Il participera ainsi à maintenir le statu quo familial et son cortège de symp~tômes qui ont bien sûr leur fonction. S’il n’y prend garde, par sa présence dans le sys~tème familial, il est amené à colmater la souffrance, à évacuer un travail de deuil, à
remplacer quelqu’un d’irremplaçable.
Dès le début de la lecture, le professionnel ne peut échapper à une remise en
question de ses motivations à exercer le métier de thérapeute : c’est incontournable,
chaque nouveau chapitre l’interpelle à ce niveau. Dans son travail, lui-même est
présent avec ses « propres références du vécu de tiers pesant dans sa famille d’ori~gine », avec la fonction de « tiers qu’il y a exercée sans avoir atteint les buts qu’il
s’était fixés ». Lui aussi doit faire le deuil de cette mission dont il s’est senti investi
et qu’il a acceptée dans sa famille d’origine.
L’auteur passe en revue la littérature essentiellement systémique. Il s’appuie sur
les « Anciens »: Karl Whitaker et l’engagement émotionnel du thérapeute, Murray
Bowen et les « triangles », Norman Paul et le deuil… et se réfère à la longue et fruc~tueuse collaboration avec Mony Elkaïm, qui a précisément mis en évidence les phé~nomènes de résonance pouvant exister entre un thérapeute et une famille. Vous
aurez ainsi l’occasion de revoir vos bases systémiques, sans que ce ne soit « pesant »
pour reprendre un qualificatif cher à Edith Goldbeter-Merinfeld. Avec ce parcours,
l’auteur nous fait découvrir son originalité en amenant dans chaque chapitre son
propre modèle.
L’incomplétude de ce propos laissera émerger, je l’espère, le désir de lecture du
« Deuil impossible », car je n’ai nullement l’ambition d’être exhaustive et ne vou~drais surtout pas être le « bouche-trou ». Je vous invite à découvrir cet ouvrage théo~rico~clinique qui, peut-être, vous amènera, vous aussi, à vous laisser questionner
très intimement sur votre propre rapport au deuil, à la place des absents et à la fonc~tion thérapeutique.
Muriel Meynckens-Fourez