2003
THÉRAPIE FAMILIALE
GÉNOGRAMMES : OBJETS FLOTTANTS
ET VECTEURS ÉMOTIONNELS
À propos d’interventions systémiques
en milieu carcéral
Valérie Cubilier-le goff
[*]
CHUV
Service de Psychiatrie de Liaison
CH-1011 Lausanne
Chez des patients présentant des difficultés à identifier et verbaliser des émotions,
comme c’est le cas des patients alexithymiques, l’utilisation des couleurs dans la réalisation du géno~gramme par le patient lui-même peut présenter de nombreux avantages. Le génogramme devient un objet
flottant, un vecteur émotionnel riche en informations portant simultanément sur différents niveaux de
fonctionnement. Il est également d’un grand intérêt thérapeutique dans les prises en charge individuelles
d’orientation systémique de par son effet émotionnellement cathartique et ludique.Mots-clés :
Génogrammes, Couleurs, Vecteur émotionnel, Alexithymie, Thérapie individuelle d’orientation systémique.
As it
is the case with alexithymic patients, some people undergo great difficulties to identify and verbalize
emotions. With such patients, using colors when constructing their genogram may be a real asset and pre~sents different advantages. The genogram becomes a floating object, an emotional vector overflowing
with information about various functioning levels. It also has a great therapeutic interest for systemic~ori~ented individual psychotherapies, through its strong cathartic and playful emotional impact.Keywords :
Genograms, Colors, Emotional vectors, Alexithymia, Systemic-oriented individual psychotherapy.
Con
pacientes demonstrando problemas de identificación y verbalización de emociones, como es le caso de
pacientes alexitimicos, el uso de los colores en la realización del genogramo para el paciente mismo puede
presentar muchas ventajas. El genogramo se converte en un objeto flotante, un vector emocional llenado con
informaciones sobre differentes niveles de fonctionamiento. Tiene también un grande interés terapéutico para
tratamientos individuales de orientación sistemica gracias a su effecto emocionalmente catartico y ludico.Palabras claves :
Genogramos, Colores, Vector emocional, Alexitimia, Terapia individual de orien- tación sistemica.
Bien que largement utilisé en thérapie depuis les années 70, le génogramme n’a
pas donné lieu à une grande production littéraire. Il a été développé à partir de la
théorie de Bowen (1) en 1978, théorie dite des systèmes familiaux. McGoldrick et
Gerson (8) le définissent comme une « façon de dresser l’arbre généalogique d’une
famille ». Il fournit des informations graphiques sur des modèles familiaux com~plexes et permet d’élaborer une hypothèse des problèmes qui peuvent se poser.
Le génogramme est également présenté comme un résumé clinique efficace,
permettant de représenter de manière synthétique une grande quantité d’informa~tions. Toujours selon McGoldrick et Gerson, il fait partie d’une évaluation systé~mique globale et demeure un outil subjectif d’interprétation en l’absence d’échelle
de mesure quantitative par laquelle le génogramme pourrait être utilisé en vue d’éla~boration de prédictions cliniques.
Il peut aider les membres d’une famille à se voir de façon nouvelle, permet au
thérapeute de se remémorer la plupart des événements, mais aussi de recadrer,
détoxiquer et normaliser des comportements chargés émotionnellement.
L’information structurelle, relationnelle, fonctionnelle de la famille sur un géno~gramme peut être lue à la fois horizontalement au travers du contexte familial et ver~ticalement au travers les générations. Le génogramme porte sur au moins trois géné~rations et permet assez fréquemment de repérer les patterns répétitifs et d’examiner
le système familial d’un point de vue historique.
De très nombreux auteurs ont utilisé le génogramme en psychothérapie d’orien~tation systémique (2,8,9,12,15). Cependant quelle que soit l’orientation thérapeu~tique de ces auteurs, il semble constant chez eux que l’utilisation du génogramme
s’inscrive principalement sur trois axes :
- le recueil d’informations;
- le support d’observation;
- l’élaboration d’hypothèses.
Les travaux de Lewis (7), font état de l’utilisation de couleurs dans la réalisation
des génogrammes, mais de façon codée et arbitraire.
Dans ce travail, l’utilisation qui est faite du génogramme est relativement diffé~rente, dans le sens où il est pensé en tant qu’objet flottant donc en tant qu’instrument
thérapeutique actif ayant pour objectif principal d’offrir au patient le moyen d’accé~der à une représentation des relations interpersonnelles avec les différents membres
de sa famille. Cette utilisation constitue en outre un moyen d’entrer en contact avec
son propre monde émotionnel.
Pensé de cette façon, le génogramme, outre les utilisations classiques, telles que
mentionnées précédemment, fonctionne comme une fenêtre ouverte sur le monde
émotionnel des patients et agit très fréquemment comme un catalyseur dans les thé~rapies individuelles d’orientation systémique.
Génogrammes et couleurs, génogramme en couleurs
Il est fréquemment fait usage du génogramme dans les psychothérapies indivi~duelles d’orientation systémique. Dans le contexte particulier de pratique de la pri~son, cette utilisation relève de la plus évidente nécessité du fait que la population,
dont il est question, se trouve dans un contexte où les patients sont d’emblée séparés
de leur famille. D’une part, il n’est pas forcément facile de faire entrer des familles
inquiètes ou désorientées dans une prison en leur faisant intégrer qu’il s’agit-là d’un
contexte thérapeutique. D’autre part, beaucoup de ces patients ont des histoires de
famille particulièrement douloureuses (familles éclatées, séparées, disparues...)
Pour toutes ces raisons, l’abord des relations familiales et de l’histoire familiale,
rendait d’emblée nécessaire l’utilisation d’un mode de représentation concret.
Population carcérale et alexithymie
Par ailleurs, j’ai été amenée à travailler sur la symptomatologie alexithymique
[1] et
j’ai été frappée par sa fréquence au sein de la population carcérale. Il s’agissait donc
de travailler avec des patients présentant, à des degrés divers, une grande difficulté
d’accès au monde de l’affect, au monde des émotions (3,4,5,6 10,11,13,14,16).
Indépendamment de leur niveau socioculturel, ou même de leur intelligence, ces
patients éprouvaient de grandes difficultés à exprimer leurs émotions.
L’évolution du traitement montrait que cette difficulté pouvait se situer à diffé~rents niveaux. Certains de ces patients semblent présenter une véritable carence au
niveau de la perception des émotions. La palette émotionnelle se trouve alors
réduite à un petit groupe de sensations, repérables sur un plan physique, physiolo~gique qui peuvent être repérées de façon extrêmement archaïque, comme étant
agréable ou désagréable, et dont l’origine demeure pour eux extrêmement confuse.
Les patients qui souffrent de ce type de carence n’ont à leur disposition qu’un
vocabulaire bien limité pour les décrire. Ils ne sauront ainsi définir si ce qu’ils res~sentent est de la joie, de la tristesse, de l’horreur, de la colère, de la rage, de la jalou~sie, de l’envie, du plaisir, etc. Ils ne disposent pas d’autres sémantiques pour se
représenter le passage de la sensation à l’émotion. Ils vont utiliser un certain nombre
de mots, un peu pris au hasard comme étant globalement descriptifs, tout en étant
parfois dépourvus de sens.
Par exemple, un patient victime dans son enfance d’abus répétés, décrira son état
émotionnel relativement à ces événements en disant « j’ai été surpris ». Il emploiera
ce même terme « d’être surpris » dans des situations différentes recouvrant en géné~ral des événements ne pouvant susciter que la colère, le dégoût ou le désespoir.
Une autre patiente parlant d’une relation particulièrement perturbée avec sa
mère, utilisera le terme « d’ennui » pour décrire tout ce qu’elle ressent lorsqu’elle se
trouve en face de cette mère, ou bien lorsqu’elle en parle en séance.
Dans tous les cas les termes employés restent donc globaux, souvent banalisants
et très peu représentatifs de ce qui est éprouvé. Nous sommes donc confrontés à des
patients qui ressentent des émotions, mais qui ont beaucoup de mal à les percevoir
de façon correcte, et encore moins à les identifier de façon appropriée. Ce qui, dans
le désagréable permet de faire la différence entre le déplaisant, le triste, l’horrible, le
révoltant, etc, ne semble pas à leur portée.
De ce fait, il leur est également impossible de verbaliser ces émotions n’ayant pu les
identifier, c’est à dire les mettre en lien avec le terme qui les représente communément.
D’autres patients peuvent avoir une bien meilleure perception, c’est-à-dire une
perception moins confuse, plus nuancée, voire arriver à faire des liens entre l’événe~ment contextuel et l’émotion ressentie suite à un événement et continuer à présenter
des difficultés d’identification précise de ce qu’ils ressentent. lis peuvent mieux le
décrire, avec plus de nuance, faire des liens entre différentes circonstances pouvant
provoquer les mêmes sensations chez eux, mais sans pour autant pouvoir mettre cela
en lien avec un vocabulaire descriptif émotionnel qui semble hors de leur portée.
Enfin d’autres patients présentent la particularité d’être capables d’une bonne
perception émotionnelle voire d’une description et d’une identification très fine et
néanmoins présenter les plus grandes difficultés à exprimer ce qu’ils ressentent. En
d’autres termes, pour eux tout est extrêmement clair quant à ce qui se passe au
niveau de leur monde émotionnel, ils en possèdent tant le signifiant que le signifié,
mais là, c’est la possibilité de dire qui reste défaillante, ou peut-être interdite (4).
C’est en travaillant avec les patients les plus carencés, c’est-à-dire ceux qui pré~sentent des troubles au niveau de l’identification de ce qui est ressenti, que l’idée de
travailler avec les couleurs s’est fait jour. En effet, une personne qui ne peut décrire
ce qu’elle ressent par des mots, peut néanmoins souvent décrire ce qu’elle ressent
par des couleurs. En travaillant sur un contexte où l’on peut identifier relativement
clairement la séquence contexte-émotion ressentie, le patient peut assez aisément
définir ce qu’il ressent par une couleur.
Ensuite, en pratiquant des séries de recoupement on peut retrouver la même cou~leur ou des couleurs très proches dans toutes les séries de contextes cohérents, c’est-à-dire pouvant susciter des émotions situées dans le même registre. Le patient peut
plus facilement dire ce que représentent pour lui les couleurs, plutôt que de décrire
ce qui se passe directement à l’intérieur de lui. La couleur devient alors le vecteur de
l’émotion, plus facile à décrire, plus facile à définir, plus facile aussi à mettre en lien
avec la définition d’une émotion, ce avec l’aide du thérapeute.
Cette méthode d’approche s’est montrée intéressante pour des pathologies
variées, telles que les troubles de la personnalité type borderline, pathologies de la
dépendance, sociopathie, abuseurs sexuels, etc., tous présentant une pathologie
transverse d’alexithymie.
Le but dans ce travail n’est pas de présenter ici le détail de cette technique, mais
de donner un aperçu qui expliquera comment l’idée d’utiliser les couleurs dans la
représentation du génogramme s’est faite jour.
Technique
M’étant aperçue de l’aide que l’utilisation des couleurs pouvait apporter dans
l’expression des émotions, l’idée m’est venue de demander au patient de dessiner
eux-mêmes leur génogramme en utilisant des consignes claires et simples. Le but
était avec un patient incapable de décrire les membres de sa famille, de les lui faire
représenter, grâce à l’usage des couleurs.
Un modèle à main levée est présenté
comme exemple au patient (fig. 1). La
codification est volontairement simple.
Les hommes sont représentés par des car~rés, les femmes par des cercles. On repré~sente les différents niveaux généalogiques,
les unions, les divorces, les enfants. Il est
alors demandé au patient de représenter
sur le génogramme tous les gens qu’il
connaît ou auxquels il peut penser, ainsi
que les renseignements qui sont à sa dispo~sition : âge, date de mariage, ou date de
divorce, date de décès, prénoms.
Il lui est alors particulièrement recommandé d’utiliser une boîte de crayons de
couleurs, d’étaler ces crayons devant lui et de s’en servir sans réfléchir, tant pour
représenter les personnes que les liens qui les unissent. Le matériel lui est fourni par
le thérapeute. La possibilité lui est laissée de réaliser ce génogramme soit seul, soit
s’il préfère, au cours d’une ou plusieurs séances.
Dans ce cas, le thérapeute ne donne qu’une aide très pratique, se bornant essen~tiellement à rappeler les consignes de départ quant à la représentation des différents
membres de la famille. Il s’efforce d’offrir un cadre rassurant et sécurisant, sans
intervenir. A chaque étape de la réalisation, le patient est alors encouragé à se saisir
d’une couleur, dans un contexte d’accompagnement ludique.
Au fil du traitement, le génogramme peut être effectivement repris, modifié, etc.
Certains patients aiment à rajouter ou à retrancher différents éléments en restant sur
le même génogramme, un peu comme s’ils perfectionnaient une œuvre. D’autres au
contraire, éprouvent le besoin de refaire le génogramme. Il devient alors important
de les numéroter et de les dater. Cette inscription dans le temps se révèle également
riche en renseignements, non seulement sur l’état du patient et son évolution, mais
également sur l’évolution de ses rapports avec sa famille.
Une fois le premier génogramme réalisé, il va pouvoir être utilisé durant de
nombreuses séances. Tout d’abord, le patient le présente et le décrit à son théra~peute. L’ayant lui-même réalisé il a souvent tendance à le présenter comme une
sorte de tableau de famille et il n’est pas rare qu’il amène alors des photos des
membres de la famille : « pour mieux vous les montrer ».
De façon assez régulière, le patient va s’exprimer sur ce que la réalisation du
génogramme a représenté pour lui sur le mode émotionnel. Il va transmettre au thé~rapeute si cette réalisation était facile, agréable, ou au contraire difficile, pénible,
angoissante. La première étape de présentation par le patient est le plus souvent des~criptive et les questionnements du thérapeute doivent s’y adapter. Il demandera qui
est qui ? l’âge des gens ? s’il n’est pas mentionné, où se trouve un tel ? est-ce que tout
le monde est représenté ? etc.
Les questions du thérapeute sur les couleurs représentent le passage d’une étape
descriptive à une étape plus symbolique. Il est important de mettre l’accent sur une
individualité du choix des couleurs, sur le fait que leur sens diffère pour chaque
personne. Très souvent en effet, les patients s’attendent à une interprétation un peu
magique, comme si c’était le thérapeute qui avait la clé du sens de la couleur,
comme si le thérapeute allait pouvoir lire en eux à travers le génogramme.
Ce n’est que progressivement qu’ils se rendent compte que le génogramme va
les aider à lire en eux-mêmes. C’est donc le thérapeute qui interroge le patient et
non l’inverse. Il ne fera aucune interprétation, cherchant au contraire à stimuler une
production interprétative spontanée chez le patient.
Le thérapeute remarque les couleurs (« Tiens il y a beaucoup de marron et de
vert »), la manière dont elles sont appliquées, la qualité du travail, comme nous le
verrons plus loin. Comme devant une photo de famille, on peut noter les ressem~blances (« Tiens vous êtes de la même couleur que votre grand-père ») ou les dis~semblances. Il paraît toujours plus prudent d’interroger la personne sur ce que repré~sente la couleur pour lui (« C’est quoi le vert pour vous ?»), plutôt que de
l’interroger directement sur le lien entre la couleur et la personne qu’elle représente.
Lancés sur le sujet de la couleur, la plupart des patients se mettent sans s’en
rendre compte à décrire la personne ainsi représentée. Le grand-père dessiné en
marron est raconté au travers d’une anecdote qui illustre, tout comme la couleur,
mais cette fois de façon verbale, ses qualités et ses défauts personnels.
Une fois passés en revue tous les personnages, et cela peut prendre beaucoup de
temps, car très souvent les récits se superposent à la description des couleurs, le
génogramme s’inscrit dans le cursus de la thérapie.
Oublié, repris, trônant au mur ou sur la table, ou bien caché dans la poche, laissé
tel quel pendant un an pour surgir refait et transformé un an plus tard, il est appelé
parfois à la rescousse comme un album de photographies ou une boîte à souvenirs.
Les récits s’intègrent à la thérapie et le génogramme mûrit avec elle.
Eléments d’observation
De nombreux éléments sont observables sur ce type de génogramme par le thé~rapeute.
-
L’usage de la couleur, il semble que cet usage soit un reflet assez exact de la
palette émotionnelle dont le patient dispose au moment où il réalise son géno~gramme. Plus le patient est capable d’une identification et d’une verbalisation
poussée de ses émotions, plus il utilisera un grand nombre de couleurs et plus
ces couleurs seront nuancées. Ainsi les génogrammes répétés au fil du temps,
peuvent être le reflet de l’enrichissement de la palette émotionnelle du patient.
-
La disposition graphique du génogramme est parfois aussi intéressante. On voit
des familles nombreuses s’entasser dans un tout petit coin de feuille et d’autres
au contraire s’étaler sur toute une série de feuilles A4
[2].
-
La taille des personnages représentés peut également varier, ce qui ne serait
jamais apparu si le génogramme avait été fait par le thérapeute lui-même. On voit
d’énormes membres de la famille littéralement en écraser d’autres sur la feuille.
-
La manière dont la consigne d’origine se trouve distordue est encore plus inté~ressante que lorsqu’elle est suivie.
-
Les confusions générationnelles en particulier sautent aux yeux dans ce type de
graphique. On y voit également tout aussi bien les fusions, que les exclusions de
certains membres de la famille.
-
La manière dont les couleurs sont appliquées est révélatrice de leur charge émo~tionnelle. On peut ainsi voir des personnes qui ne sont que des coquilles vides.
- D’autres sont au contraire surchargées, d’autres irradient la couleur comme une
émotion incontenable.
La vignette clinique suivante illustre de façon assez parlante le déroulement
d’une thérapie utilisant cette façon de procéder, dans un contexte complexe d’incar~cération et de transculturalité.
La patiente est une jeune femme de 34 ans, d’origine malienne, mariée avec un
espagnol et vivant d’ordinaire en Espagne. Le couple n’a pas d’enfants.
Mme M. consulte pour un état dépressif lié, selon elle, à son incarcération pour
trafic de stupéfiants.
Elle connaît des problèmes financiers, devant sans cesse envoyer de l’argent à sa
famille d’origine qui est restée au Mali où ils vivent à la campagne dans une grande
pauvreté.
Dans un premier temps elle accepte un suivi de soutien, axé sur la symptomato~logie. La patiente recevra également une médication anxiolytique et antidépressive.
Une fois cette première phase traversée, la patiente revenant sans cesse sur le souci
qu’elle a de l’état de sa famille demeurée au Mali, je vais lui proposer de faire un
génogramme avec les consignes habituelles.
Le premier génogramme (G1, voir pp. 33 et suivantes) ramené par la patiente est
relativement informatif. On y apprend que le père, musulman pratiquant, est
bigame, et que la mère de la patiente a été la première épouse répudiée ultérieure~ment pour n’avoir produit que des filles.
Déjà y est dessinée une maison, la notion de famille étant indissociable dans
l’esprit de la patiente de celle de maison. Chaque femme a une maison qui lui est
propre, dans laquelle elle vit avec sa progéniture et reçoit éventuellement la visite de
son époux.
Sa mère, répudiée au profit d’une femme plus jeune, doit se débrouiller seule
pour assurer la survie de ses enfants, rôle qui est actuellement partiellement conféré
à notre patiente.
De façon assez curieuse, la patiente qui est en fait la troisième de la fratrie, se
présente comme si elle était l’aînée. Elle se dessine comme un appendice, une
excroissance sur le dessin, comparativement au reste de ses sœurs qui, elles, sont
non seulement directement liées au père et à la mère, mais également à la maison
qui les abrite, à leur cellule familiale.
Déjà, elle se représente de manière spécifique avec des couleurs appliquées vio~lemment et elle commence à raconter l’extrême pauvreté dans laquelle elle a grandi.
Sa mère et ses sœurs ont besoin d’elle pour vivre, ainsi que pour élever leurs enfants
(la plupart d’entre elles ont été mariées très jeunes et sont déjà mères de famille
nombreuse).
Spontanément, sans que cela n’ait été une consigne verbalisée avec elle, la
patiente va produire 6 génogrammes à un rythme répété à environ une à deux
semaines d’intervalle chacun.
Le deuxième génogramme (G2) semble plus hâtif, bâclé en quelque sorte et pour
la première fois, les personnages sont représentés comme des totems. Le père en
particulier est représenté comme une figure emblématique, indifférente, souriante, ni
bon ni mauvais, alors que les autres personnes, les deux femmes et les six filles sont
chargées de couleurs appliquées violemment, débordantes, griffonnées avec rage.
Cette fois la patiente se présente comme la dernière de la fratrie, ni par un carré,
ni par un rond, mais par une espèce de sac informe dépourvu de visage, rattachée là
comme par erreur.
A partir de ce génogramme, je vais pouvoir comprendre un peu mieux ce que fut
son enfance, élevée quasiment exclusivement par sa mère, alors que son père vivait
plus auprès de sa seconde et jeune épouse, que la patiente griffonne en noir et
qu’elle déteste encore actuellement.
Dans le troisième génogramme (G3), elle prend la peine de faire une figuration
graphique du compound dans lequel vivaient les familles, espèce de secteur enclos
où se trouvent réunies près d’une cour centrale les maisons des différentes épouses.
Les maisons sont importantes car elles définissent non seulement la famille mais
encore le statut social et familial de chaque épouse ainsi que de leur progéniture.
La patiente commence à se définir comme ayant été une enfant en colère, une
enfant aussi à part, rejetée et ayant comme une position de Cendrillon dans la
famille puisque c’est toujours elle qui se trouve être nourrie en dernier.
S’il manque des vêtements à l’une de ses sœurs c’est toujours les siens que la
mère prend pour les donner à l’autre; c’est elle qui se trouve désignée systématique~ment pour subvenir aux besoins de la famille.
Mais c’est une position double car elle se définit également comme une rebelle,
celle qui cherche à échapper à l’asservissement et à la règle, qui dit tout haut ce que
tout le monde pense tout bas et qui dénonce en particulier toutes les injustices d’une
société que sa mère défend tout en étant la victime.
En se basant sur ses génogrammes, la patiente peut remonter jusqu’à ses
grands-parents et me dire qu’elle est vécue dans la famille comme étant en fait une
femme qui aurait un esprit de garçon, comme celle qui serait la plus proche d’un
frère du père, décédé il y a longtemps et qu’elle n’a pas connu, mais dont le carac~tère rebelle et décidé ressemblerait au sien.
Le quatrième génogramme (G4) est particulièrement intéressant dans le sens où
symboles et représentations s’entremêlent avec une valence émotionnelle majeure.
Dans la représentation qui est faite de manière détaillée de la fratrie, la patiente
n’est jamais dans sa position normale de troisième enfant, se figurant avec une par~ticulière violence la bouche ouverte comme pour hurler en contrepoint de la figura~tion de ses sœurs, calmes, rangées, soumises et souriantes.
La patiente continue de raconter sa difficulté relationnelle avec sa mère et la plu~part de ses sœurs, représentantes fidèles de la tradition, surtout la sœur aînée figurée
en haut à droite du cinquième génogramme (G5), énorme, écrasante, terrible.
C’est elle que la patiente peut détester, quand elle ne peut plus haïr sa propre
mère.
Cette patiente est en rupture totale avec la tradition, puisqu’elle me dit avoir fui
le Mali à l’âge de 16 ans, afin d’éviter un mariage forcé avec un homme beaucoup
plus âgé qu’elle, avant de s’enfuir en Espagne pour y épouser un Blanc, en désac~cord total avec sa famille.
Elle effectue alors un retour à une symbolique beaucoup plus traditionnelle, en
forme peut-être de retour aux origines. C’est ainsi qu’elle finit par pouvoir représen~ter toute sa famille sous forme de petits personnages, où seuls les visages sont
détaillés et les corps engoncés comme dans des cocons. (D’après elle, cela équivau~drait à une représentation statuaire traditionnelle.)
Ce n’est qu’alors qu’elle peut parler de ce qu’elle a véritablement vécu. A
15 ans, la patiente a été violée par un homme plus âgé, un cousin de la famille, viol
dont elle sera bien entendu rendue entièrement responsable.
Lorsqu’il est apparu qu’elle était enceinte à l’issue de ce viol, le rejet de sa
famille a été définitivement concrétisé, la patiente se trouvant sans toit ni nourriture.
Elle a trouvé refuge auprès d’une tante, une des sœurs de sa mère qui seule s’est
montrée compatissante et l’a assistée dans l’accouchement difficile pour une si
jeune fille d’un bébé de plus de 5 kilos.
Deux mois après la naissance, cet enfant est mort dans ses bras, semble-t-il de
« mort blanche », et ce malheureusement en l’absence de sa tante.
La jeune fille a alors cherché secours auprès de sa famille et des gens de son vil~lage afin qu’on l’aide à porter cet enfant en terre.
Tout le monde l’a rejetée, lui disant textuellement de « le manger comme font les
animaux puisqu’elle s’est comportée comme un animal » jusqu’à ce qu’un homme
du village, pris de compassion, enterre le corps au pied d’un arbre.
La révélation de ce lourd secret, que son mari même ne connaît pas, se fait pour la
patiente dans une extrême douleur et au sein d’une véritable tempête émotionnelle.
Dans le sixième génogramme (G6), les visages sont plus calmes, plus apaisés, la
tante, seule figure positive de son enfance et de son adolescence, est clairement
représentée comme une filiation directe vis-à-vis d’elle qui reste en marge de sa
propre famille.
Surtout, juste à côté d’elle, dans une sorte de petite maison, elle peut pour la pre~mière fois représenter enterré le corps de son enfant.
En parler, le représenter a pu signifier pour elle le fait de lui donner la tombe à
laquelle il n’a pas eu droit.
Si un certain apaisement se manifeste au cours de cette évolution, la colère reste
présente, les couleurs sont griffonnées, les mines des crayons cassés sous le poids de
la rage et de la tristesse.
Malgré tous ces efforts, malgré tout l’argent qu’elle a pu envoyer, elle reste la
fille en marge à qui il n’a jamais vraiment été pardonné d’avoir osé être différente.
Quoi qu’elle fasse, quoi qu’elle paie, elle ne rachètera jamais sa « faute ».
Les gardiennes de la tradition lui reprocheront toujours son indépendance et sa
liberté. Elle peut toutefois se souvenir de sa tante qui avait été bonne pour elle et de
son enfant dont elle peut enfin parler.
Cela lui permet vers la fin du traitement de pouvoir parler de l’existence de cet
enfant à son mari et de pouvoir enfin imaginer reconstruire un jour une famille avec
lui, c’est-à-dire dessiner peut-être un jour sa propre maison.
Outre l’évolution brièvement rapportée ici sur le plan psychothérapeutique, et
qui fut, dans l’intervalle de chaque génogramme, émaillée de nombreux rêves et
d’une évolution favorable de la symptomatologie dépressive, il n’est pas inutile de
dire un mot de mon vécu en tant que thérapeute, à chaque lecture des génogrammes.
La patiente les amenait à chaque séance, et même si nous ne les regardions pas
forcément, nous en parlions toujours. En évoquant tel ou tel membre de la famille,
elle les désignait d’un signe de tête, posés sur le bureau entre nous. Elle leur disait sa
colère et leur pleurait son désespoir.
Elle leur racontait sa vie et se souvenait des fois où elle avait tenté de le faire « in
situ », lors de douloureuses visites au pays, d’où elle revenait toujours plus tôt que
prévu, non entendue, non reconnue.
Il était impossible de ne pas être émue avec elle, de ne pas entrer en résonance.
Les génogrammes, en ce sens, me servaient sans doute aussi de support pour ne pas
me faire emporter avec elle par la force de ses émotions.
Mais leur originalité, leur puissance me parlaient aussi de ressources.
Les couleurs, les vêtements de son pays, ses odeurs, sa cuisine, sa musique res~surgissaient aussi, comme faisant aussi partie de l’héritage qu’elle ne renie pas et
souhaite un jour pouvoir transmettre à ses futurs enfants.
Les expériences avec d’autres patients méritent aussi d’être mentionnées.
Outre leur grande originalité, certains génogrammes de patients extrêmement
doués sur le plan verbal, révèlent une effarante pauvreté affective qui s’était trouvée
recouverte dans le discours par une abondante (et néanmoins) pseudo production. A
l’inverse, des patients débiles, alexithymiques, très peu doués sur le plan verbal, ont
pu avoir accès à des représentations symboliques d’une très grande richesse.
Des patients apparemment très collaborants, conviviaux, ont pu produire des
génogrammes frappants de contrôle obsessionnel.
Si certains secrets de famille ont pu se révéler à travers les génogrammes, on a
pu, au contraire, observer d’autres patients, qui pouvaient nous parler de certains de
ces secrets, mais se révélaient incapables de les dessiner, de les mettre en quelque
sorte par écrit, de trahir ainsi de manière intangible le secret familial qu’ils por~taient. D’autres patients n’ont pas pu abandonner le contrôle qu’ils s’imposaient et
réaliser le génogramme comme nous leur demandions, ramenant à la place de véri~tables organigrammes d’entreprise.
Un patient a pu nous dire à ce sujet qu’il ne lui était pas possible de choisir spon~tanément une couleur tant il craignait ce que cela risquait de trahir de lui-même, de le
révéler, de l’offrir au regard et à l’interprétation de l’autre, dans son intimité. Ce type
de génogramme, à notre grande surprise, a pu se montrer extrêmement anxiogène
lorsqu’il était identifié par les patients comme un mode d’accès à leur intimité et à
l’intimité familiale, alors même que techniquement il ne rassemblait pas plus d’infor~mations que celles qui avaient déjà été données dans le cours de la thérapie (9).
La représentation par la personne elle-même, le choix « volontairement incons~cient » des couleurs semblent bien être de façon constante l’élément symbolique de
l’intimité pour de nombreux patients au point que certains ont refusé d’aller jusqu’au
bout de ce génogramme ou bien l’ont fait et ont refusé de me le montrer, ou bien ont
même préféré interrompre la thérapie, alors même que la réalisation du génogramme
ne constituait pas une condition sine qua non de la poursuite de celle-ci.
Il convient donc de ne pas se lancer dans ce type de génogramme avant d’avoir
établi un lien thérapeutique suffisamment fort pour pouvoir contenir les émotions
des patients. En effet, certains de ces génogrammes ont été à l’origine de mouve~ments émotionnels puissants, pouvant occasionner la résurgence de cauchemars,
d’insomnies, voire de phases dépressives.
L’intérêt, la richesse, la faiblesse de cet outil se retrouvent dans sa subjectivité
même. Il s’agit d’un objet flottant dans tous les sens du terme.
Aucune couleur n’a de valence émotionnelle absolue. Il s’agit avant tout d’un
outil thérapeutique et en aucun cas d’un outil diagnostic.
Bien que nous l’ayons développé essentiellement à partir de traitements intracar~céraux de patients alexithymiques, nous avons également pu l’utiliser dans des trai~tements ambulatoires, indépendamment d’un contexte pénal. Tant les éléments
observables, que les aspects thérapeutiques, se sont trouvés superposables dans les
deux setting.
Nous sommes loin d’en avoir exploité toutes les richesses qui se trouvent être
d’autant plus grandes et pleines de ressources sur le plan thérapeutique, que l’on
peut se trouver surpris et accepter de l’être, non seulement par l’évolution du géno~gramme au fil du temps, mais par la différence qu’il peut y avoir entre l’idée que
l’on se fait d’une personne et les génogrammes qu’elle est capable de réaliser.
Remerciements aux Drs F. Macheret, A.T. Cucchia, M. Beumebank pour leur active col~laboration.
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[*]
Psychiatre, psychothérapeute, thérapeute de famille, médecin associé au Service de Psychiatrie de
Liaison, CHUV, ex-médecin associé au Service de Médecine et Psychiatrie Pénitentiaire Lausanne,
Suisse.
[1]
Alexithymie : concept développé par P.E. Sifneos, se rapportant à des patients ayant une vie imagi~naire pauvre, une incapacité à exprimer verbalement émotions et sentiments, recourant à l’agir en cas
de conflit, décrivant leurs symptômes physiques de façon détaillée et désaffectivée.
[2]
Feuille de 21 x 29,7 cm.