Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
52 pages

p. 5 à 20
doi: en cours

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Volume 24 2003/1

2003 THÉRAPIE FAMILIALE

UN APPORT SYSTÉMIQUE EN SANTÉ MENTALE L’entretien infirmier en institution : un temps fondamental

Nathalie Beauzee  [*] Marie-Christine Cabié  [**] Centre Constance Pascal Hôpital Marc Jacquet Carrefour Saint Liesne F-77000 Melun Annie Lelevrier-vasseur  [***] Christian Rybak  [*]
En France, depuis quelques années, l’évolution de la psychiatrie vers la santé mentale entraîne une proximité plus directe et plus concrète des soignants avec le réseau social et familial des malades. Dans leur métier, au quotidien, les infirmiers voient leurs responsabilités et leurs compétences plus directement sollicitées notamment par la reconnaissance de l’entretien infirmier. Ceci exige de revoir théories et pratiques. La pensée éco-systémique du soin offre des outils relationnels nouveaux, utiles pour les professionnels travaillant en équipe pluridisciplinaire.Mots-clés : Santé mentale, Entretien infirmier, Pensée éco-systémique, Equipe pluridisciplinaire. In France, for a few years the nursing staff has had a more direct and more concrete proximity to the social and family network of patients because psychiatry became mental health. The responsibilities and abilities of nurses are more directly appealed particularly by the recognition of nurse interview. It demands to revise theory and practice. Systemic thought of medical care offers new relationship tools which are useful for professionals who work in a pluridisciplinary team.Keywords : Mental health, Nurse interview, Systemic thought, Pluridisciplinary team. En Francia, desde hace años la psiquiatría se ha vuelto la salud mental por eso la plantilla médica tiene una proximidad mas directa y concreta con la red social y familiar de los enfer~mos. Las responsibilidades y los tactos de los enfermeros son más directamente solicitados particular~mente por el reconocimiento de la entrevista de enfermera. Esto exige reconsiderar teorías y prácticas. El pensamiento sistemico de los cuidados ofrece herramientas nuevas para relaciones que son utiles a los profesionales trabajando en equipo pluridisciplinar.Palabras claves : Salud mental, Entrevista de enfermera, Pensamiento sistemico, Equipo pluridisciplinar.
Au cours de ces dernières années, l’élargissement des missions de la psychiatrie, l’attente de plus en plus importante de la population à l’égard des professionnels, la participation des usagers ont entraîné une diversification des pratiques et une évolu~tion progressive de la psychiatrie vers la santé mentale. Citons Serge Kannas « La santé mentale ne peut se réduire aux soins médico-psychiatriques ou psycholo~giques individuels et à l’absence de troubles mais doit également inclure l’environ~nement familial et social du patient qui constitue un partenaire et une ressource indispensables pour la prévention, le dépistage précoce, l’assistance et le traitement des troubles mentaux, sans que cette approche implique un quelconque réduction~nisme psychologique, dilution du fait psychopathologique. » (Pluriels, 2001 n° 28). Dès lors, il s’agit de « développer une approche globale de la personne (et non uni~quement du sujet) bio-médico-psycho-socio-familiale ». Il ne s’agit pas seulement de juxtaposer des savoirs et savoirs-faire dans les domaines de la biologie, de la médecine, de la psychologie, de la sociologie et de la famille. En effet, l’ensemble est plus que la somme des parties. Nous parlons bien d’un abord holistique de la personne prenant en compte la complexité liée aux différents niveaux impliqués et à leurs combinaisons.
Prenons un exemple fréquent. Une personne se présente dans un service d’urgences psychiatriques. Elle est reçue par une infirmière. Les missions de cette dernière sont nombreuses : accueillir, construire une relation thérapeutique, évaluer le degré d’urgence et la plainte en prenant en compte ses composantes médicales, psychologiques, familiales et sociales, ouvrir un dossier, informer le médecin des premières informations qu’elle a recueillies, faire les soins nécessaires, orienter le patient. Elles nécessitent des compétences et savoirs-faire très divers qui participent à la mise en œuvre du processus de soins. Il lui faut s’intéresser en même temps d’une part à la symptomatologie, à la maladie et d’autre part à la personne et à son entourage et intégrer ces deux dimensions. Exercice périlleux auquel les soignants sont mal préparés dans la mesure où les études les amènent à se centrer essentielle~ment sur la pathologie en laissant de côté ou en survolant tout ce qui a trait à l’envi~ronnement, à la mise en valeur des ressources et des compétences des personnes, à la construction de la relation thérapeutique, et à l’implication de leur attitude dans ce processus.
Un tel abord nécessite de revoir théories et pratiques. En effet, si théories et savoirs-faire existent dans chaque spécialité, qu’il s’agisse de biologie, médecine, psychologie, sociologie, à notre connaissance seule l’approche systémique permet de mieux comprendre et décrire la complexité qu’implique une approche globale.
Cela suppose également de reconsidérer philosophie de soins et fonctionnement institutionnel. Nous sommes en général d’accord pour défendre l’idée que la per~sonne (et son entourage) ne doit pas être objet des soins mais plutôt actrice dans l’éla~boration et la mise en œuvre de son projet de soins. Une véritable alliance doit donc être créée. Nous savons aussi que le contexte est une métacommunication. Le fonc~tionnement de l’équipe soignante constitue en partie ce contexte. Il existe encore des services de psychiatrie dans lesquels toute personne hospitalisée se voit interdire visites et sorties pendant quelques jours pour « observation », pour « faire connais~sance ». Outre le fait que les droits du patient ne sont pas respectés, cela le définit clairement comme « objet » des soins. D’autres attitudes définissent la relation de la même manière, même si elles sont plus subtiles. Par exemple, lors de rencontres avec des équipes travaillant en Centre Médico-Psychologique, nous apprenons que les infirmiers, conformément à leur statut, reçoivent les nouvelles personnes deman~dant rendez-vous pour un entretien d’accueil. Ils ajoutent qu’il leur arrive de les revoir « en attendant » un rendez-vous avec un psychiatre. Cette expression « en attendant » trop souvent entendue soulève de nombreuses questions. Le véritable travail commencerait-il uniquement lors de la Rencontre avec le psychiatre? Qu’en est-il du respect de la compétence de l’infirmier et de la qualité de la relation qu’il peut établir avec une personne ? Qu’en est-il du respect de l’usager ? Pourquoi le faire venir ? A quoi sert l’entretien d’accueil infirmier ? Peut-il s’agir simplement d’un recueil de données ? Nous savons bien que non, nous savons bien qu’il n’est pas possible de ne pas influencer et que cet entretien aura un effet sur le bien-être ou, à l’instar du Dr Knock, sur le mal-être de la personne et sur son investissement des soins. L’importance du premier entretien est reconnue quel que soit le modèle de thérapie utilisé. Par ailleurs, la thérapie systémique brève nous a appris que la théra~pie commence lorsque la personne décroche son téléphone pour prendre rendez-vous. Elle devient alors active vis-à-vis de ses difficultés et arrive à mettre en place un certain nombre d’améliorations. Mais encore faut-il les rechercher ! L’idée d’attendre le rendez-vous avec le psychiatre nie ces améliorations, mais également tous les autres progrès que le patient pourrait faire en s’appuyant sur les entretiens infirmiers. Cela remet en cause les compétences des patients et celles de certaines catégories de professionnels. Nous voyons bien comment philosophie de soins et fonctionnement institutionnel sont intriqués et combien sont importants les enjeux existant autour d’un soin aussi apparemment anodin que l’entretien infirmier. Sa mise en pratique nécessite une redéfinition des territoires, des domaines de compé~tence, des complémentarités.
Qu’est-ce qu’un entretien infirmier ? Quels en sont donc les objectifs ?
Nous souhaitons ici insister sur l’obtention d’un mandat, la mise en évidence des ressources et des compétences du patient, et la définition d’un objectif de soins.
 
1. Le mandat
 
 
Le premier pas consiste à faire connaissance, à s’affilier pour obtenir un mandat. Selon le Petit Robert, un mandat est l’acte par lequel une personne donne à une autre le pouvoir de faire quelque chose en son nom. Nous distinguons deux types de mandats : celui qui nous est donné par le patient et son entourage et celui qui nous est donné professionnellement, par notre statut et par l’institution dans laquelle nous travaillons.
Bien souvent lorsqu’une personne ou une famille se présente, nous tenons pour acquise sa demande d’aide, sa confiance à notre égard. Il s’agit du mandat donné par le patient et sa famille. Sauf s’ils viennent sous injonction de soins, ou sous toute autre forme de contrainte (celle des parents pour un enfant ou un adolescent par exemple), nous avons du mal à imaginer qu’ils ont effectivement fait le choix de demander de l’aide mais qu’ils n’ont pas encore fait celui de nous faire confiance, de nous mandater pour les aider. Il y a sans doute plusieurs raisons à cela. Faire appel à un service de psychiatrie n’est pas une démarche facile du fait de l’image de la folie, de la maladie mentale. La lutte contre la stigmatisation est une des priorités de la politique de santé mentale. Mais, nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir. Toute personne, toute famille qui nous fait une demande est confrontée à sa propre représentation de la folie, de la maladie mentale, et aux raisons pour les~quelles on peut être amené à consulter en psychiatrie. L’idée que nous pouvons être utiles à quelqu’un dès qu’existe une souffrance psychique est loin d’être répandue dans le grand public et peut-être même dans certaines équipes soignantes.
Cette stigmatisation touche les patients mais aussi les services psychiatriques. Nous sommes victimes d’un certain nombre de préjugés liés à la méconnaissance de l’évolution des pratiques et des offres de soins : citons la crainte d’être enfermé, d’être « bourré de médicaments », d’avoir des interlocuteurs toujours silencieux, de s’engager dans une démarche psychothérapique interminable, etc. A moins d’un investissement important de temps et d’énergie dans le travail de réseau, même nos partenaires les plus proches ne connaissent pas l’organisation du système de soins en santé mentale. Lorsque nous parlons de Centre Médico-Psychologique, de Centre d’Accueil Thérapeutique à Temps Partiel, de Centre d’Accueil et de Crise, d’hôpital de jour, et même de secteur psychiatrique, ils n’ont aucune idée de ce que cela recouvre. Il en est de même pour les personnes faisant appel à nous pour la pre~mière fois. Ils ne connaissent ni nos compétences ni nos limites. Malgré son avan~tage pour la continuité des soins, l’organisation sectorielle en fonction de territoires géographiques fait que si quelqu’un souhaite s’adresser au service public, il n’a pas vraiment le choix du lieu de consultation et donc des intervenants. Enfin, lorsque vous allez consulter un médecin pour la première fois, lui faites-vous confiance à priori ou attendez-vous de voir comment vont se dérouler les consultations ?
Donc, gardons à l’esprit cette nécessité de gagner la confiance des personnes qui viennent nous demander de l’aide. C’est à cette condition qu’ils nous mandateront pour les aider. Cela passe par le fait de faire mutuellement connaissance et par l’éta~blissement d’une circularité de mandats.
Lorsqu’une personne vient consulter, elle se trouve dans une relation complé~mentaire basse vis-à-vis du soignant, placé dans une position complémentaire haute. Le soignant est dépositaire d’une certaine connaissance, d’un certain savoir. Il donne des conseils et éventuellement fait une prescription que le patient devra suivre. Ce fonctionnement est adapté lorsque la personne vient pour un problème somatique ponctuel mais pas à nos contextes de prestation sociale, là où nos conseils ont des impacts évidents sur les projets, les choix de vie des personnes. En voici un exemple :
Jeanne est hospitalisée pour dépression. Elle a 45 ans et touche le RMI. Elle fait état d’une relation de couple particulièrement difficile du fait des vio~lences physiques et verbales répétitives de son mari. Ce dernier boit et refuse toute aide. Il nie son problème d’alcool. Elle dit ne plus pouvoir le supporter.
Souhaitant la protéger, nous abordons avec elle la séparation et lui propo~sons notre aide. Elle semble acquiescer et coopérer. Pourtant dès sa sortie, malgré des contacts pris avec des personnes pouvant lui venir en aide sur un plan social, elle retourne vivre avec son mari. La dépression de Jeanne sem~blant réactionnelle à sa situation conjugale, le conseil de séparation peut sembler judicieux et même relever du simple bon sens. Mais il s’agit en même temps d’une intervention directe sur les choix de vie de Jeanne. Nous pouvons imaginer qu’elle y a déjà pensé. Il nous faut conclure que pour l’instant elle n’a pas fait ce choix. Il y a sans doute de multiples raisons à cela : la peur de la solitude, les difficultés financières, la crainte d’avoir à affronter le regard de ses parents qui l’avaient prévenue, le refus du statut de divorcée ou de l’officialisation de celui de femme battue.
Il paraît plus adapté, en psychiatrie, d’établir ce que nous appelons une circula~rité de mandats. Comme nous l’avons vu, du fait de sa demande d’aide, le patient nous place en position haute. Nous devons accepter cette position haute et recon~naître nos connaissances, nos compétences. Mais nous devons utiliser cette position haute pour faire valoir la compétence du patient pour lui-même. Le patient nous mandate pour l’aider, nous le mandatons pour nous aider à l’aider. Si nous sommes experts en thérapie, le patient est expert pour sa thérapie ! C’est dans cette circula~rité de mandats que se développe une relation de coopération.
Ainsi, pour établir une circularité de mandats avec Jeanne, il est plus pertinent d’identifier ses ressources et ses compétences : celles qui sont liées au problème comme celles qui ne le sont pas et que nous découvrons en cours d’entretien. Com~ment a-t-elle fait pour tenir le coup jusque là ? Quelles forces a t-elle trouvées en elle-même, dans son entourage ? Il faut aussi signifier notre respect pour sa décision de rester avec son mari au moins jusqu’à maintenant : elle doit sûrement avoir d’excellentes raisons pour s’imposer cela. Quelles sont-elles ? Ceci peut l’amener à réfléchir aux choix dont elle dispose et aux motivations qui la poussent dans telle ou telle direction, en examinant leurs conséquences. Enfin, si elle le souhaite, nous pouvons l’aider alors dans sa démarche, une fois son choix fait.
L’établissement d’une circularité de mandat favorise une réelle coopération entre le thérapeute et le patient.
Figure 1:
Relation médicale hiérarchisée et Circularité de mandats.
IMGIMGRelation médicale hiérarchisée et Circularité de m...IMGIMF
De la même façon que nous créons une circularité de mandats avec les patients, nous devons le faire également avec leurs familles. Dans le cas contraire, nous pla~çons le patient dans un conflit de loyauté entre sa famille et les soignants. A n’en pas douter sa plus forte loyauté va à sa famille, même s’il semble en conflit avec elle ! Mais il ne suffit pas de dire que nous travaillons avec les familles, et de les recevoir. En effet, il s’agit d’établir une réelle alliance thérapeutique. Il nous faut éviter de donner à la famille le message suivant : « Vous n’êtes pas compétents pour vous occuper du patient. Contentez-vous de suivre nos conseils. », renforçant ainsi les sentiments d’incompétence et de culpabilité. Il faut faire participer la famille à l’éla~boration des objectifs et de la stratégie que nous mettons en place, et pour un patient adulte, cela se fait avec son accord.
Pour ce faire, réfléchissons aux messages implicites que nous adressons à la famille du fait de notre fonctionnement institutionnel. Il est contradictoire d’affir~mer aux familles que nous souhaitons travailler avec elles et de leur demander d’attendre que nous ayons vu le patient en entretien individuel, ou bien encore d’interdire les visites ! Les actes sont plus forts que les paroles, et le faire serait encore un message d’incompétence.
 
2. Problèmes et ressources du patient : recueil de données ou information
 
 
Le deuxième but de l’entretien est de recueillir des informations. Nous pouvons avoir l’impression que lors de l’entretien d’accueil nous devons récolter le plus d’informations possibles, ne serait-ce que pour remplir le dossier du patient et notamment le recueil de données. Si tel est notre objectif, dans la pratique, nous allons amasser une foule d’éléments parmi lesquels il devient très difficile de ne pas se perdre. Il nous faut donc différencier les renseignements à noter obligatoirement dans le dossier (comme le nom, le prénom, l’adresse, la personne à prévenir…), des informations utiles au processus de soins. Guy Ausloos (1995) définit ainsi une information utile : « Si une famille est compétente et responsable et pourtant se trouve parfois confrontée à des difficultés qu’elle ne peut pas arriver à résoudre, c’est qu’elle ne dispose pas toujours de l’information nécessaire pour fonctionner de façon satisfaisante. J’entends ici information au sens où Bateson l’a définie : “Une différence qui fait la différence”, quelque chose qui fait que l’on ne voit plus les choses comme avant, qui fait que l’on s’étonne, qui fait dire “Je n’avais jamais vu les choses comme cela”, ou encore “Je ne m’étais pas posé cette question”. »
Il fait ici référence aux familles, mais cela s’applique également à l’individu. Pour que la famille puisse disposer de l’information, il faut la faire circuler, c’est à dire faire des recadrages à partir des éléments apportés par la famille.
« Quand je parle de faire circuler l’information, je ne veux pas dire qu’il faut recueillir des informations, cette fameuse cueillette ou récolte de données dont on parle dans les milieux socio-professionnels. Je ne veux pas dire non plus qu’il faille donner des informations (dans le sens de conseils), parce que, pour moi, les conseils ne sont pas de l’information, mais bien plutôt du bruit qui empêche de penser. Quand je recueille des données en tant qu’intervenant, je me rends service à moi-même mais je fais perdre son temps à la famille. Quand je leur donne des conseils, je les empêche de trouver les solutions qui leur conviennent.
Pour moi, circulariser l’information, c’est aller chercher dans la famille l’infor~mation pertinente. Et je définirai cette information pertinente comme “celle qui vient du système” et qui va y retourner pour informer le système sur son propre fonctionnement. En d’autres termes, je dirais que les familles savent, mais qu’elles ne savent pas ce qu’elles savent. Ces considérations impliquent de modifier le rôle de l’intervenant. » (Ausloos 1995 p. 159)
Les informations pertinentes nous sont toujours apportées par le patient. Il suffit de les lui demander : « Dîtes-moi ce que vous pensez que j’ai besoin de savoir pour pouvoir vous aider ».
Guy Ausloos poursuit :
« La première mission de l’intervenant est de développer une alliance avec le patient et son entourage, de construire une relation de partenariat. Cela suppose de travailler ensemble avec nos compétences, nos valeurs, nos responsabilités res~pectives et aussi nos insuffisances, en sachant qu’il n’y a pas de vérité mais seule~ment un processus d’essais et d’erreurs dans lequel on peut cheminer et grandir. » (ibid p. 161).
Comprendre que cette démarche se fait par essais et erreurs est capital. Nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce qui sera pertinent. Nous avons donc de grandes chances de nous engager à un moment ou à un autre sur une mauvaise voie. Ces erreurs sont normales, mais encore faut-il ne pas persévérer. Ce sont les rétroactions des patients qui nous permettent de nous ajuster, d’explorer d’autres voies. Toute rétroaction est donc une information utile au processus de soins, même et peut-être surtout si ce n’est pas celle que nous attendons, si elle ne va pas dans le sens que nous souhaitons. Bien sûr, cela suppose que nous ne nous trouvions pas dans une situation d’urgence psychiatrique avérée. En effet, la construction d’une relation de confiance et de coopération avec le patient est alors quasi impossible et notre pre~mière mission est alors de le protéger contre lui-même.
Parmi les informations pertinentes à rechercher, viennent au premier plan com~pétences et ressources. Reconnaître les problèmes, les symptômes et faire un dia~gnostic sont loin d’être suffisants pour aider une personne. Nous sommes en général experts en la matière. Dès notre plus jeune âge nous apprenons à pointer les erreurs, les manques. Mettre en évidence ressources et compétences est une autre affaire et suppose de changer notre regard, de changer de carte si nous nous référons à Kor~zybski et à sa fameuse citation « La carte n’est pas le territoire ». Qu’entend-on par ressources et compétences ? Comment les découvrir, comment faire en sorte que le patient puisse les percevoir et les utiliser ?
Les ressources sont tous les moyens dont dispose une personne ou un système pour résoudre les difficultés auxquelles ils sont confrontés. Ce faisant ils montrent leurs compétences. Nous distinguons les ressources d’ordre général et les ressources plus directement en lien avec les problèmes à résoudre.
  1. Les ressources d’ordre général correspondent à toutes les valeurs, qualités et com~pétences qu’utilise une personne dans sa vie. Les identifier nous permet de mieux la comprendre, de la respecter et facilite l’établissement d’une relation de coopéra~tion. Elles peuvent également s’avérer utiles vis-à-vis du problème, notamment si elles peuvent être transférées dans le contexte dans lequel le problème se produit.
  2. Il arrive que des personnes développent des compétences dans certains contextes et ne les utilisent pas forcément ailleurs.
  3. Voici quelques questions standard permettant de nous guider dans notre recherche :
    • Qu’est-ce qui est important pour cette personne ?
    • Quelles sont ses qualités, ses acquisitions, sa capacité à apprendre, sa créativité ?
    • A quels systèmes appartient-elle ?
    • Quelles en sont les valeurs, les règles de fonctionnement ?
    • Quels sont les liens qu’elle a su tisser et garder ?
    • Quelles sont les personnes affectivement importantes pour elle ?
    • Quelles sont les personnes ressources de son entourage ?
    • Comment a t-elle pu venir à bout de difficultés antérieures, seule ou avec l’aide de son entourage, même si ces difficultés n’ont pas de lien avec les problèmes actuels ?
  4. D’autres ressources peuvent être découvertes lorsque nous examinons les diffi~cultés que rencontre le patient. Ce sont en fait des solutions partielles dont il dis~pose déjà et sur lesquelles il pourra s’appuyer pour aller de l’avant. Nous les découvrons en modifiant notre regard, en nous intéressant à la fin des séquences symptomatiques, en recherchant les exceptions au problème, et les changements survenus avant la première consultation.
 
3. Difficultés et compétences : les petites réussites du quotidien
 
 
Selon Alphonse Bertillon, criminologue de la fin du XIXe siècle, inventeur des méthodes anthropométriques en police scientifique, « On ne peut voir que ce que l’on observe, et l’on observe que ce qui se trouve déjà dans notre esprit ». Repérer ressources et compétences suppose de modifier le focus de notre regard.
Nos études nous ont appris à identifier très vite l’angoisse, la dépression, les idées délirantes, une hygiène douteuse, une relation « fusionnelle » entre un parent et un enfant, l’aspect conflictuel des relations de couple, l’incapacité à assumer un tra~vail, etc. Changer ce regard-là suppose de déplacer notre attention pour repérer les moments même brefs au cours desquels le patient a pu faire en sorte « d’aller bien », ou d’aller mieux. C’est là que nous découvrirons des champs entiers de solutions plus ou moins développées que le patient possède déjà et dont il lui suffira de pour~suivre la culture.
Jacques M. a trente-cinq ans. C’est sa cinquième hospitalisation, toujours pour les mêmes raisons. Il arrive alcoolisé et déprimé aux urgences et menace de se suicider. Il a été accompagné cette fois par son amie avec laquelle il a une relation chaotique. Il vit de « petits boulots ». Il n’est pas allé consulter depuis sa dernière sortie de l’hôpital. Devant cette nouvelle admission, l’équipe soignante est envahie par des sentiments de décourage~ment, d’inutilité, et peut-être même d’incompétence. Lors des transmissions, nous pouvons entendre des remarques comme « De toutes façons, nous ne pouvons rien faire », « Il ne veut pas arrêter de boire », « Il n’a pas de demande », « Il n’a rien à faire ici ».
Jacques perçoit très bien le découragement des soignants et leurs reproches implicites de ne pas avoir accepté d’aller en post-cure ou au moins au Centre Médico-Psychologique en consultation. Cela renforce son sentiment d’échec et finit de le convaincre « qu’il n’y a rien à faire, qu’il n’est bon à rien, qu’il est foutu… Alors à quoi bon se donner du mal, essayer de s’en sortir ?»
Cette histoire, assez classique, est saturée de problèmes, d’incompétences, d’impasses. Elle ne donne aucun espoir, pas plus au patient qu’à l’équipe soignante. Et pourtant il est possible d’y trouver des ressources et des compétences. Lors de sa nouvelle hospitalisation, Jacques est en pleine « rechute » (B-C) (cf. figure 2). En général, lorsque quelqu’un revient ainsi, nous nous intéressons surtout aux causes de cette rechute et à la façon dont il n’a pas pu l’empêcher. Pour une même personne, les raisons de boire sont extrêmement nombreuses et peu pertinentes pour l’amener à être abstinent ou à contrôler sa consommation : il peut s’agir d’une altercation avec son amie, d’une remarque faite à son travail, d’une lassitude devant l’intensité des efforts nécessaires, d’une invitation d’un ami, etc. En focalisant notre attention sur elles, nous prenons le risque de les renforcer, de les rendre encore plus vives, et de faire de la rechute le moment le plus important, le moment-clé de l’histoire du patient alors que finalement ses ressources sont ailleurs. Or nous savons que lorsqu’une per~sonne présente une dépendance à l’alcool, elle passe par des phases de contrôle de sa consommation ou d’abstinence et des phases de consommation incontrôlée.
Figure 2:
Cycle Rechute-Abstinence dans l’alcoolisme.
IMGIMGCycle Rechute-Abstinence dans l’alcoolisme.IMGIMF
Abstinence
Pourquoi être fasciné par les problèmes au point d’oublier d’exploiter toutes les ressources mises en œuvre dans les périodes d’abstinence ou de contrôle ? Alors posons-nous les questions :
  • « Comment a t-il fait pour être abstinent durant ce temps ?».
  • « Comment a t-il fait face à ses envies ?».
  • « Qu’a t-il fait au lieu de boire ?».
  • « Comment a t-il occupé tout ce temps ?».
  • « Est-il arrivé à trouver des activités qui le détendaient, lui faisaient plaisir, au moins un peu ?».
  • « Comment cela a t-il modifié ses relations avec ses proches ?».
  • « Comment cela lui a t-il convenu ?».
De la même manière, nous avons tendance à laisser de côté le moment où le patient a décidé de se soigner, d’être à nouveau abstinent. Voilà pourtant un moment-clé pour son traitement!
  • « Comment avez-vous pris la décision d’arrêter de boire ?».
  • « Quelles étaient vos motivations à ce moment-là ?».
  • « Qu’est-ce qui vous avait aidé lors de vos précédents sevrages ?».
  • « Comment avez-vous réussi à supporter ce sevrage et à contrôler progressive~ment vos envies d’alcool ?».
  • « Cela vous semble t-il applicable cette fois-ci ?».
  • « Avez-vous besoin d’autre chose ?».
Toutes ces questions montrent au patient que nous comprenons l’importance des difficultés auxquelles il est confronté, que nous savons l’intensité des efforts qu’il fait. Cela contribue à augmenter l’estime que le patient a de lui-même et facilite la construction d’une relation de coopération avec nous. La plus grande partie des entretiens devrait y être consacrée.
L’authenticité du soignant est importante dans la façon de poser ces questions. S’il pense que Jacques n’a pas de volonté, qu’il n’a pas fait assez d’efforts, qu’il ne s’en sortira jamais, un tel questionnement devient ironique et donc destructeur. Il faut donc apprendre à repérer, à mettre en valeur et à croire aux petites réussites du quotidien. Bien souvent, les patients et leurs proches ne les perçoivent pas : ils les jugent normales ou insuffisantes. Quelles sont ces petites réussites ? Jacques, par exemple, est parvenu à rester abstinent une journée de plus que la fois précédente; il a pendant cette période choisi de ne pas aller dans le café dans lequel il a l’habitude de consommer; il a accepté son hospitalisation alors que précédemment il avait fallu avoir recours à une hospitalisation sur demande d’un tiers… Nous pouvons facile~ment écarter ces petites réussites d’un revers de main. Mais, si nous les considérons comme les fragiles prémisses d’un plus grand succès, nous les valoriserons, les pro~tègerons et ainsi faciliterons leur croissance.
Il est d’autres manières de découvrir ressources et compétences, mais il n’est pas de notre propos de les développer toutes.
 
4. L’objectif des soins
 
 
Dès l’entretien d’accueil il est possible de travailler à la définition de l’objectif des soins. Si on ne sait pas où on va, comment saura-t-on que l’on y est arrivé ? Quoique l’on entreprenne, un objectif est un repère important et indispensable. Il nous permet de donner un sens et une direction à nos actions. Ce qui fonde l’entre~tien et ce qui lui donne sens, c’est l’objectif qui lui sera assigné. Un entretien ne peut être efficace si ses buts ne sont pas clairement explicites. L’objectif interroge et indique le but à atteindre, il est l’identification du résultat que l’on souhaite obtenir. Il importe également de différencier l’objectif de l’entretien lui-même, de l’objectif de soins qui est élaboré et partagé avec le patient. Un entretien peut se dérouler à la demande d’un patient ou à la demande d’un soignant. Dans ces deux cas, l’accord de chacun est nécessaire pour qu’il puisse avoir lieu. Dans d’autres cas, c’est la situation elle-même qui induit la situation d’entretien : un accueil spontané au Centre d’accueil et de crise dans le cadre d’une demande d’aide, une admission dans un service hospitalier.
Le soignant doit se poser les questions suivantes : pourquoi sommes-nous aujourd’hui face à face ? Quelle est la demande d’aide ? Dans de nombreux cas, les circonstances fixent l’objectif général : ainsi, lorsqu’il s’agit d’une première ren~contre, les buts de l’entretien sont de faire connaissance, d’informer sur la structure dans laquelle nous travaillons et sur notre mission, de créer une relation de confiance et de partenariat, d’amener la personne à définir ses objectifs, d’établir le recueil de données nécessaires à l’évaluation d’une urgence éventuelle et à l’établis~sement du dossier. Les buts d’un entretien de suivi sont par contre déterminés par les résultats du travail effectué lors du précédent entretien. Dans toutes ces situations, il est important que les buts de l’entretien soient clairs pour le soignant.
La définition d’un objectif de soins est l’issue d’une négociation entre la per~sonne soignée, sa famille et l’infirmier. Une bonne définition des objectifs garantit la pertinence de la prise en charge. Si les objectifs sont flous et mal définis, la direc~tion à prendre est incertaine et le parcours plus sinueux que prévu. Le bout du che~min n’indique pas l’itinéraire, de même, l’objectif ne doit pas être confondu avec les moyens qui sont mis en œuvre pour y parvenir. La définition de l’objectif doit être celle du résultat recherché et non pas la description du programme, c’est-à-dire des actions qui sont développées pour l’atteindre. Si l’objectif nous renseigne sur le « quoi », le moyen doit nous interroger sur le « comment ».
Dans la pratique infirmière, cette confusion est courante. Lors de l’élaboration de la démarche de soins, nous retrouvons assez souvent sous la mention « objectifs de soins » ce qui n’est en fait qu’une action de soins. L’objectif de soins concerne la vie du patient, ce qu’il souhaite voir changer dans sa vie quotidienne.
Vincent, 25 ans, vient consulter pour un état anxio-dépressif. Il est parti de chez ses parents il y a quelques mois en raison de son travail. Il ne connaît personne dans la région et sa timidité le gêne pour tisser de nouveaux liens.
L’objectif de Vincent est d’arriver à s’intégrer, de faire des connaissances, de s’installer. Son travail lui plaît et il vivrait comme un échec supplémen~taire de retourner chez ses parents. Son objectif concerne son quotidien, la façon dont il souhaite organiser sa vie.
Le système de soins peut fournir des moyens qui permettront d’atteindre l’objec~tif. Il peut s’agir d’entretiens, de traitements médicamenteux, de psychothérapie individuelle ou de groupe, d’hospitalisation, en bref de tous les outils dont nous dis~posons, y compris nous-même et notre disponibilité.
Cette confusion entre objectifs et moyens est également très souvent à l’origine de malentendus avec nos partenaires. Ceux-ci, devant la souffrance d’une personne, souhaitent nous l’adresser et y arrivent en leur suggérant une thérapie, une hospitali~sation. Cette personne finit par venir nous voir et justifie sa démarche en déclarant « C’est Mme L. qui m’a dit de venir pour faire une thérapie ». Toutes nos questions obtiennent le même type de réponse. Epuisés, nous terminons l’entretien en consta~tant l’absence de demande. Ceci se solde par un retour à l’envoyeur et un conflit entre partenaires. Pourtant, si nous avions pu arriver à parler avec cette cliente de ce que Mme L. lui souhaitait comme résultat de la thérapie, nous aurions pu savoir si l’objectif de Mme L. était également le sien, et nous aurions pu éviter cette impasse. De nombreux chemins mènent à Rome. Quand on est d’accord sur le fait de s’y rendre, il devient plus facile de se mettre d’accord sur la route à emprunter.
1. L’entretien infirmier marque le début de la prise en charge
Revenons à l’entretien d’accueil. En même temps que la relation s’engage, le pro~cessus de soins débute. Les objectifs de travail sont définis par le patient, ils ont en général pour but d’atteindre une situation de mieux être par rapport à un problème ou une source de difficulté. Il est inutile d’élaborer une stratégie de soins tant que le patient n’a pas défini ses objectifs. Parfois plusieurs séances lui sont nécessaires pour y arriver. Cette étape est capitale pour la suite du traitement. C’est sans doute aussi la plus difficile. Selon la façon dont ils sont définis, tous les objectifs ne sont pas égaux entre eux. En effet, certains semblent plus utiles, plus utilisables que d’autres.
Les objectifs doivent être concrets et être formulés, si possible, en termes de comportement
Un objectif mal défini, vague, flou, ne faisant appel à aucun élément précis et réel, favorise l’enlisement. Il ne donne pas envie à la personne de l’atteindre. La progression est incertaine. Les digressions et changements de cap plus faciles. Tout comme une cible que l’on ne peut pas viser n’est pas une cible, un objectif qu’on ne peut pas atteindre n’est pas un objectif. Formuler les objectifs en termes de compor~tement les rend plus aisément mesurables et le suivi des progrès réalisés devient alors plus simple. Par exemple, l’évaluation de la tendresse entre deux époux est très subjective et dépend de chacun des partenaires. Par contre ils peuvent facilement noter s’ils se sont embrassés en rentrant du travail. Un comportement est produit ou n’est pas produit.
De plus ce genre de formulation suggère et induit une activité. Il en facilite la réa~lisation. Avoir pour objectif de se sentir bien dans sa peau est très vague et peu stimu~lant. Que signifie être bien dans sa peau ? Comment repérer une amélioration ? Tout cela semble si loin, si inaccessible. Par contre avoir précisé que ce mieux être com~mence par le fait de se lever dès le réveil, de prendre un bon petit déjeuner, de sortir pour une activité précise, amène le patient à se percevoir en train de le faire, à s’impli~quer au moins en partie, ou à prendre des initiatives dans d’autres domaines d’activité.
Mme D. venue en consultation pour dépression, se plaint d’un manque d’assurance. Interrogée sur ce qu’elle fera lorsqu’elle sera un peu plus sûre d’elle-même, elle répond immédiatement « Je m’habillerai bien, je serai élé~gante, et je regarderai les gens dans les yeux. »
Il s’avère parfois impossible de définir un objectif en termes de comportement, notamment lorsqu’il s’agit d’émotions, de sentiments.
Mme D. au cours d’un autre entretien, fait état d’un sentiment de culpabilité extrême qu’elle souhaite arriver à surmonter. Lorsque nous lui demandons de préciser ce que cela changera pour elle, ce qu’elle fera différemment, nous obtenons ce type de réponse : « Je ne sais pas, cela ne changera rien dans le déroulement de la journée, je me sentirais plus légère ». Nous lui demandons alors d’évaluer l’intensité actuelle de ce sentiment sur une échelle de 0 à 10, 0 représentant l’intensité maximale de ce sentiment et 10 l’absence de culpa~bilité. Elle précise ensuite le niveau qu’elle veut atteindre en fin de thérapie, puis d’ici le prochain rendez-vous. Cette échelle sert de repère.
Les objectifs doivent être petits plutôt qu’ambitieux
Il nous semble préférable d’avancer pas à pas et de profiter de « l’effet boule de neige » plutôt que de prendre le risque d’échouer à vouloir progresser trop rapide~ment. Les objectifs utiles sont petits, clairs et bien circonscrits. Le soignant doit gar~der à l’esprit que même s’ils sont petits, les objectifs sont difficiles à atteindre. Si cela ne lui demandait pas beaucoup d’effort et d’énergie, le patient ne serait pas devant nous. Un petit changement peut être difficile à réaliser pour une personne obnubilée par ses problèmes. Pour elle cela représente une épreuve importante. Ce type de considération témoigne du respect que l’infirmier porte au patient.
Les objectifs doivent être réalistes et réalisables
Un objectif irréaliste a de grandes chances d’être voué à l’échec. Dans ce type de situation, il convient de rester attentif au contexte qui dans certains cas est un élé~ment déterminant. Ce qui dans certaines situations semble envisageable devient impossible dans d’autres. Si un patient apragmatique, ayant du mal à sortir de chez lui, nous dit vouloir se rendre à l’autre bout du monde, il est clair que cet objectif est pour l’instant assez peu réaliste. Néanmoins, il est inutile de le lui signifier. Nous pouvons plutôt lui demander : « Quel sera le premier pas dans cette direction ?» Nous suivons ainsi le patient en favorisant la coopération et dans le même temps nous le ramenons à des objectifs plus réalistes et réalisables pour lui. Beaucoup d’entre nous entretiennent des rêves qui nous permettent d’aller plus loin au quoti~dien. Il est inutile de les enlever.
Les objectifs décrivent la présence d’une solution plutôt que l’absence d’un problème
Si un patient se dit « je ne veux plus fumer », il pense à sa cigarette, s’il se dit « je ne veux plus boire » il pense à sa boisson. Résister à l’envie de fumer ou de boire est alors héroïque. Les « Weight Watchers » connaissent bien cette difficulté et l’ont résolue en proposant de manger différemment. Cette alternative au comportement alimentaire habituel évite de se focaliser sur l’interdiction de toute nourriture, donc sur la nourriture car avoir pour objectif la disparition d’un problème, oblige à y pen~ser et induit la persistance de ce problème. Inversement amener le patient à préciser une alternative au comportement qu’il souhaite éliminer en facilite la disparition. Il tend vers la réalisation d’un but, vers l’acquisition d’une nouvelle habitude. « Que ferez vous lorsque vous aurez un moment dans la journée sans idées noires ?» ou « Que ferez vous à la place de fumer ou de boire ?» A ces questions le patient répond souvent par des solutions partielles et originales. Elles seront d’autant plus efficaces qu’il s’agit des siennes.
2. La prise en charge du patient associe son entourage
Les objectifs doivent être ceux du patient et si possible de son entourage
Un patient est motivé pour atteindre son objectif, il ne l’est pas pour atteindre celui d’un autre. Il est très difficile de changer une habitude et impossible d’amener quelqu’un à le faire s’il n’a pas une motivation suffisante. De par son expérience, en raison de son désir de venir en aide tout soignant a spontanément des objectifs pour la personne qu’il rencontre. Les patients souffrent généralement de leurs difficultés depuis longtemps. Ils les connaissent bien. Ils ont déjà essayé de les résoudre mais n’y sont pas parvenus complètement. Ils sont souvent découragés et semblent s’en remettre à l’équipe soignante. Il est alors tentant aussi bien pour le patient que pour le soignant de travailler à partir des objectifs de ce dernier. S’ils ne correspondent pas à ceux du patient, tôt ou tard la prise en charge s’en ressent et le patient « met l’équipe en échec ». Mais n’est-ce pas l’équipe qui s’est mise elle-même dans cette situation ? Il est donc plus simple et plus efficace que le patient choisisse lui-même ses objectifs, même si dans un premier temps cela s’avère plus difficile et nécessite de la patience et de la ténacité.
Nous avons insisté sur la nécessité de considérer le patient dans son contexte socio-familial. L’objectif du patient une fois atteint a des implications sur le fonc~tionnement familial et sur les relations au sein de la famille et sur chacun de ses membres.
Mme G., 45 ans est dépressive depuis plusieurs mois. Elle est en arrêt de tra~vail et passe toutes ses journées chez elle à dormir. Son mari et ses deux enfants adolescents ont dû s’organiser pour faire face aux différentes tâches qu’elle n’assume plus. Les deux adolescents ont gagné une grande autono~mie. Lorsque Mme G. s’améliore et commence à reprendre sa place, des conflits éclatent à la maison. Les adolescents n’acceptent pas de retrouver l’autorité de leur mère et de perdre la liberté nouvellement acquise. M. G. qui s’est rapproché de ses enfants pendant la maladie de sa femme les soutient implicitement et ne comprend pas les essais de reprise en main de son épouse.
Il est important d’anticiper sur les changements de fonctionnement familial qu’entraînera la réalisation de l’objectif. Ce travail peut se faire avec le patient seul en lui demandant de prévoir les réactions des uns et des autres aux petits change~ments qu’il va progressivement mettre en place. Il peut se faire également avec l’ensemble de la famille ou certains de ses sous-systèmes. Lorsque le patient et son entourage sont d’accord sur l’objectif à atteindre, une synergie s’installe, les res~sources de chacun et du système peuvent être mobilisées.
Dans d’autres cas, le patient et certaines personnes de son entourage ne sont pas d’accord sur les objectifs à atteindre. Si le patient est reçu seul, il est important de travailler sur les intentions positives de ses proches à son égard, même s’il n’est pas d’accord sur les moyens qu’ils souhaitent le voir utiliser. Dans un deuxième temps, ou dans une situation de conflit aigu dans laquelle le patient ne peut pas montrer d’empathie à leur égard, nous pouvons également étudier avec lui la façon dont il envisage de faire face à leurs rétroactions probablement négatives lorsqu’il com~mencera à avancer vers son objectif. Il ne s’agit donc pas seulement de travailler sur l’objectif, mais aussi sur ses conséquences.
Si les proches sont présents, la négociation de l’objectif est une excellente occa~sion d’aborder les relations et éventuellement de résoudre des conflits. Certains pourraient dire que nous risquons ainsi de ne pas suffisamment entendre le patient. Nous ne sommes pas de cet avis. Si nous prenons parti pour le patient, en considé~rant que seul son objectif est pertinent, nous prenons également parti dans le conflit familial, ce qui aura pour conséquence de l’envenimer, au mieux de le figer. Le patient sera pris dans ce que nous appelons un conflit de loyauté et à un moment donné, il devra choisir entre les « bons » soignants qui le soutiennent et sa « méchante » famille. Or, répétons-le, la loyauté pour la famille est toujours la plus forte. Par ailleurs, nous avons vu que dans la mesure où l’objectif du patient affec~tera le fonctionnement familial, chacun est concerné et partie prenante, même si c’est à des degrés divers. Il nous semble que notre rôle consiste plutôt à offrir un espace de négociation, à permettre au patient et à chacun de faire entendre son point de vue. La négociation d’un objectif est l’occasion d’offrir un tel espace dès les pre~miers instants de la prise en charge.
 
5. En conclusion
 
 
La mise en place d’une circularité de mandats, la découverte des compétences et des ressources, la définition d’objectifs de soins utiles, tels sont à notre avis les grands axes de l’entretien infirmier en santé mentale. Il n’était pas possible ici d’en traiter tous les aspects. Nous souhaitons pour conclure insister sur la nécessité de l’intégrer à une pratique d’équipe. Même si l’entretien d’accueil et les entretiens de soutien font partie du rôle propre de l’infirmier, ce dernier doit être clairement man~daté pour le faire : l’entretien doit être reconnu comme un soin à part entière aussi bien de la part des infirmiers, que des cadres, des médecins, des psychologues, de tous les membres de l’équipe pluridisciplinaire. Actuellement les réticences sont nombreuses. Elles viennent aussi bien des infirmiers qui disent ne pas avoir le temps, ne pas avoir de bureau…, que des médecins qui n’en tiennent pas compte, que des psychologues qui doivent parfois redéfinir leur position dans l’équipe, etc. Les bou~leversements institutionnels que sa mise en place entraîne peuvent être importants. Ils sont pourtant nécessaires si nous souhaitons mettre en place une véritable poli~tique de santé mentale, telle que nous l’avons décrite au début de ces quelques pages. La diminution drastique du nombre de psychiatres dans les prochaines années peut en être un facteur favorisant mais ne saurait en être la motivation. Les questions de formation à l’entretien et de leurs supervisions sont également à envisager.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  1. Ausloos G. (1995): La compétence des familles. Toulouse, Erès.
·  2. Beauzee N., Cabié M.-C., Lelevrier-Vasseur A., Rybak C. (2002) L’entretien infirmier en santé men~tale. Toulouse, Erès.
·  3. Cabié M.-C., Fride A. (1990): Le premier entretien comme outil d’évaluation systémique dans la pra~tique institutionnelle. L’Information Psychiatrique n° 6.
·  4. Cabié M.-C. (1995): Psychiatrie adulte sans lits, Thérapie Familiale 14,39-48.
·  5. Isebaert L., Cabié M.-C. (1997): Pour une thérapie brève. Collection Relations, Erès, Toulouse.
·  6. Korzybski A. (1933): Science and Sanity. An introduction to Non-Aristotelician Systems and Gene~rals Semantics. The International Non-Aristotelician Library Publishing Company, Lakeville.
·  7. Lepoutre R., De Kervasdoué J. (2002) La santé mentale des français. Odile Jacob, Paris.
 
NOTES
 
[*]Cadre supérieur de santé.
[**]Psychiatre, chef de secteur.
[***]Psychologue, thérapeute familiale.
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Relation médicale hiérarchisée et Circularité de mandats.
Cycle Rechute-Abstinence dans l’alcoolisme.