2003
THÉRAPIE FAMILIALE
MODÉLISATION DES SYSTÈMES COMPLEXES
ET TECHNIQUES EN THÉRAPIE SYSTÉMIQUE
INDIVIDUELLE
Jean-Paul Gaillard
[*]
UFR LLSH – Bureau 610
Domaine universitaire de Jacob-Bellecombette
BP 1104
F-73011 Chambéry Cédex
Récit
d’une thérapie brève, en forme de danse d’évitement autour d’un événement traumatique sous amnésie,
fondée sur le modèle autopoïétique et articulée autour de deux concepts proposés par l’auteur: réducteur
de complexité et générateur de complication.Mots-clés :
Thérapie brève, Clôture opérationnelle, Auto-organisation, Traumatisme, Double contin- gence, Réducteur de complexité, Confiance, Générateur de complication, Défiance, Viol, Réalité.
Account of a brief therapy, in
avoiding dance about a traumatic event with amnesia founded by the autopoïetic model. The reflection is
coupling with concepts that are proposed by the author: complexity reducer and complication generator.Keywords :
Brief therapy, Operating closing, Auto-organisation, Traumatism, Double contingency, Complexity reducer, Trust, Complication generator, Distrust, Rape, Reality.
Relato de une breve terapia en forma de danza de evitación entorno a un acontecimiento traumatíco en
estado de amnesia, articulado entorno a conceptos systemicos de reductores de complejidad y genetores
de complicación.Palabras claves :
Breve terapia, Cierre operational, Auto-organización, Traumatismo, Contingencia doble, Reductor de complejidad, Confianza, Genetor de complicación, Desconfianza, Violación, Realidad.
Nous proposons ici de larges extraits d’une thérapie systémique individuelle étroite~ment articulée sur deux concepts clés de l’approche systémique :les concepts de clôture
opérationnelle et d’auto-organisation, et sur deux outils théorico-pratiques que nous
élaborons actuellement : réducteurs de complexité et générateurs de complication.
Les modèles :de la métaphore à la traduction
La seconde cybernétique, avec Heinz Von Foerster, s’est fondée sur un modèle
biologique : le modèle autopoïétique (Maturana, Varela, Uribe, 1974), qui place la
notion de clôture au centre des processus générateurs de complexification du
vivant : pas d’auto-organisation possible sans clôture, pas de complexification pos~sible sans auto-organisation.
Ce concept de clôture reste cependant un objet a priori peu aisé à manier; de
fait, nous entendons encore couramment parler d’ouverture du système (famille)
comme d’un état souhaitable et de fermeture du système (famille) comme d’un état
dommageable.
Il est vrai que les premières métaphores (et non pas modélisations) tentées par
les thérapeutes systémiciens ont pris pour sources des modèles physicalistes, en par~ticulier autour du concept d’entropie. Nous oublions trop facilement que les sys~tèmes ouverts dont il était alors question sont des machines thermodynamiques
simples, pas vraiment des systèmes au sens où, s’il y a échange de matière, il n’y a
pas auto-organisation. Quant aux systèmes fermés, ce ne sont que des machines
thermodynamiques triviales sans échange de matière, qui obéissent effectivement à
la loi d’entropie.
Ces métaphores thermodynamiques dans l’approche systémique datent des
débuts de la première cybernétique : la belle époque où nous pensions pouvoir ins~truire les familles du haut de nos connaissances; Von Foerster, en initiant la seconde
cybernétique, s’est détourné des modèles thermodynamiques pour se fonder sur un
modèle biologique, dont l’un des nombreux avantages est de nous arracher aux
approximations métaphoriques et d’autoriser un travail beaucoup plus fin de modé~lisation (Le Moigne, 2002) et de traduction (Latour, Calon, 1990).
Autour des années quatre-vingts, le modèle autopoïétique (Varela – Maturana) et
le modèle de l’organisation par le bruit (Atlan) ont connu de brèves heures de gloire
dans les rangs des praticiens et théoriciens de la thérapie systémique, puis semblent
être tombés dans un relatif oubli, passant du statut de référence potentielle à celui de
référence de principe, sans avoir connu celui de référence concrètement exploitée.
Pendant ce temps, Niklas Luhmann, considérable juriste et sociologue allemand,
posant le constat d’une insuffisance des modèles en usage pour saisir la complexifi~cation croissante de nos mondes, révolutionnait l’approche sociologique des sys~tèmes sociaux en s’appuyant sur le modèle autopoïétique.
Nous avons posé le même constat que Luhmann et, depuis une quinzaine
d’années, la brève mode des années quatre-vingts, est restée pour nous une ligne de
recherche (Gaillard, 1993 à 2000). Nous pensons effectivement que la complexité
du vivant mérite mieux et plus que l’appui de modèles réductionnistes et de logiques
linéaires, incapables de rendre compte des jeux complexes d’interactions, de com~pétitions et de hiérarchisations propres au vivant.
Clôture, auto-organisation, perturbation, information
L’usage trivial de la langue, nous l’avons vu, génère un
double bind théorico~pratique entre les notions d’ouverture, de fermeture et de clôture; de même, les rap~ports entre clôture, auto-organisation, perturbation et information restent inarticu~lables à l’aide de l’usage trivial de la langue, en particulier le rapport de nécessité
entre clôture et information. Cet usage trivial se voit considérablement renforcé par
un paradigme très largement partagé par la communauté des chercheurs en psycho-logie sociale et cognitive, selon lequel
l’humain traite de l’information. Ce para~digme, lourd de conséquences simplificatrices et, pour tout dire, d’autant plus puis~samment appauvrissantes qu’il est très largement soutenu par des logiques
exclusivement réductionnistes et linéaires, apporte des réponses simplistes là où ne
se posent que des questions complexes. Ce « l’humain traite de l’information » nous
apparaît comme une machine à éviter de penser
[1]. De fait, il est cousu d’implications
a priori telles que
l’information viendrait toute faite d’un extérieur à l’humain, que
l’humain possèderait une machine interne (psychisme, cerveau, langage) à traiter
cette information externe, machine très compliquée, mais pas complexe et qu’
il
existerait un continuum entre cette information externe et le traitement interne.
Si nous considérons que la complexification du vivant ne fut et ne reste possible
qu’à partir de l’apparition d’une membrane qui produit une identité, une unité et une
autonomie pour ce qui devient alors un organisme distinct de son milieu, si nous
considérons qu’un cerveau humain s’auto-consulte environ 100000 fois plus qu’il
ne consulte son extérieur
[2], il nous faut reconsidérer de fond en comble la définition
et la dynamique de l’information en y intégrant le fait de la clôture. Freud, puis Pia~get, ont approché ce phénomène de clôture : Freud avec sa « réalité psychique » qui
se développe sans égard pour la réalité extérieure, et Piaget avec son « égocentrisme
initial » contre lequel, dit-il, l’humain doit lutter très âprement pour accéder à la réa~lité extérieure.
Une objection souvent faite à la clôture s’appuie sur le langage humain, qui crée~rait en permanence un lien informationnel entre les individus. Il y a de la naïveté dans
une telle objection, face à l’observation aussi triviale que récurrente des incroyables
difficultés que les individus et les groupes montrent à se comprendre un tant soit peu.
De fait, si ce ne sont les paquets de protéines qui prolifèrent aux abords des che~minées volcaniques des abysses marines, il n’existe aucun exemple de système
vivant qui ne s’organise à partir de sa clôture.
Une grossesse, pas plus que le maternage précoce, n’offrent pas de contre-exemples. L’observation d’une grossesse chez les mammifères que nous sommes
offre à la fois l’illustration d’un couplage très étroit et celle des effets de clôture,
dans un espace où cette clôture est a priori peu évidente : barrière de l’amnios,
génome, groupe HLA et sanguin, etc., différents, nécessité chez la mère d’une inhi~bition momentanée de ses capacités de rejet du « non soi ».
Couplage et co-ontogenèse de deux organismes distincts sont ici bien montrés; il
resterait à définir le type d’unité composite et les niveaux de contingence qu’ils
illustrent. Quant aux interactions précoces entre mère et nourrisson, elles confir~ment la production d’une unité composite
[3] entre deux systèmes vivants parfaitement
distincts, l’expérience de l’un ne se confondant jamais avec celle de l’autre : les tra~vaux des chercheurs interactionnistes, tels que Stern, Fivaz, Kramer, Lebovici, sont
là-dessus concordants
[4]. L’effet de clôture se fait d’emblée sentir aux niveaux cogni~tif, mémoriel, émotionnel et sensori-moteur. Et il est assez facile d’observer que les
niveaux qui semblent assez étroitement partagés pour sembler communs, ceux de la
satisfaction des besoins, sont en fait le résultat d’apprentissages de l’un avec l’autre,
ce que Varela appelle
coordinations d’actions et Stern
accordage.
Il faut remarquer en outre que ce type d’unité composite est rare dans la vie d’un
être humain, tout au plus peut-il en expérimenter de nouveau quelque chose dans les
débuts d’une relation amoureuse (nous parlons de lune de miel dans les deux cas).
Durant tout le reste de notre vie, c’est-à-dire durant la quasi-totalité de notre exis~tence, la clôture définit clairement pour chacun de nous les limites au sein desquelles
se produit notre information, même s’il semble que les jeux d’appartenance-identité
jouent, à des niveaux de moindre intensité, un rôle voisin en termes d’unité composite.
Le modèle autopoïétique
[5] avance que le vivant – l’humain pour ce qui concerne
le présent travail – s’autoproduit tout au long de sa vie à travers sa faculté à transfor~mer de l’hétérogène en lui-même. Cette autoproduction est le fait de processus bio~logiques, psychologiques, culturels, sociaux, pour lesquels les chercheurs de cha~cune de ces disciplines se montrent bien en peine de définir une action
programmatrice extérieure. Après le créationnisme, le grand mirage simpliste du
tout génétique préprogrammé a fait long feu (Atlan, Koppel, 1991; Korn, 1997),
l’idéal instructionniste en psychologie, en pédagogie et en médecine quotidienne
expose dramatiquement son échec
[6], et le supposé
big brother des dynamiques éco~nomiques, culturelles et sociales n’a toujours pas été identifié.
Les modèles se fondant sur les processus auto-organisationnels se montrent, sur
l’ensemble de ces points, considérablement plus performants que les modèles cau~saux linéaires se fondant sur le présupposé d’une instruction ou programmation
extérieure des processus et des acteurs en jeu, ainsi que sur une définition triviale de
l’information.
Henri Atlan définit l’auto-organisation dans les termes suivants :
« Un processus d’auto-organisation peut être compris comme une augmenta~tion de quantité d’information (qui implique une complexification) en
l’absence d’action programmatrice de l’extérieur. » (Atlan, 2000)
… en l’absence d’action programmatrice de l’extérieur, c’est-à-dire à partir de
caractéristiques propres au système en cause.
Les caractéristiques auto-organisationnelles du vivant ont été suffisamment
décrites en biologie et en neurobiologie pour que nous les considérions ici pour
acquises; elles impliquent ipso facto la caractéristique de clôture des dits systèmes.
Francisco Varela précise qu’un système vivant n’a ni entrée ni sortie information~nelle, qu’il produit son information à partir des perturbations en provenance de son
environnement interne et externe.
Atlan ajoute que l’information est le résultat « des perturbations aléatoires
d’origine externe (stimulus non programmés) ou internes (fluctuations thermodyna~miques) auxquelles le système réagit par une augmentation de variété. Les pertur~bations jouent le rôle de bruit dans les voies de communication qui assurent les
contraintes organisationnelles – la redondance – à l’intérieur du système. Elles ont
donc pour effet de diminuer ces contraintes. » (Atlan 2000)
En d’autres termes, l’accroissement d’information à l’intérieur d’un système
vivant est le produit contingent de bruits (stimulus non programmés ou fluctuations
thermodynamiques) qui perturbent son organisation et qui, ce faisant, en desserrent
les contraintes. Le jeu ainsi ménagé implique une augmentation de diversité dans le
système; cet accroissement de diversité s’observe en termes d’apparition de nou~veauté dans le système, c’est-à-dire de solutions qui permettront de rétablir un niveau
de redondance compatible avec la survie du système, tout en le contraignant à évo~luer. Ce nouveau niveau de redondance ne peut en effet se concevoir comme le retour
en arrière hypothétisé par le modèle mécaniste newtonien. Il n’y a en effet pas de
retour en arrière pour le complexe en général et pour le vivant en particulier, qui sem~blent être en totalité déterminés par la flèche du temps (Stengers, Prigogine, 1994):
condamnés à toujours plus de complexité, ils n’ont que le choix de bifurquer (Prigo~gine), de catastropher (Thom) ou de se complexifier (Atlan), c’est-à-dire de s’auto~organiser de manière à réguler l’accroissement de complexité. « L’effet désorganisa~teur du bruit à un niveau est “vu” comme un effet organisateur au niveau supérieur»
(Atlan 2000). A moins, bien entendu, que le bruit dépasse les seuils de viabilité du
système en cause et qu’il ne le détruise ou le transforme en un autre système.
Nous avons là le fondement théorique de la technique systémique de mise en
crise des familles, chère à Mara Selvini et son équipe
[7] : produisons des perturbations
aléatoires (mettons la famille en crise) et le système (la famille) répondra à nos per~turbations par une augmentation de variété (trouvera des solutions nouvelles et plus
adéquates à ses problèmes).
Cette modélisation n’a plus à démontrer sa pertinence opératoire : ça marche
bien et même souvent très bien.
Mais comme à son habitude, homo sapiens se laisse conduire par la loi du
moindre effort mental, de sorte que le collectif des thérapeutes systémiciens s’est
pris à hypostasier la diversité et à diaboliser la redondance. Ce qui a pour effet
récurrent de nous amener à négliger de voir que, souvent, les problèmes de nos
clients ne sont pas seulement liés à un excès de redondance dans leur système indi~viduel ou familial, qui les immobilise, mais aussi à un excès de diversité dans leur
environnement, qui les sidère.
Réducteurs de complexitéet générateurs de complication
Nous sommes pourtant bien placés pour constater à quel point les univers fami~liaux et sociaux vont se complexifiant : le nombre d’organisations auxquelles les
membres d’une famille doivent rendre des comptes ou qui ont plus ou moins barre
sur leurs vies augmente à chaque décennie; de sorte qu’il faut prendre en compte un
nombre de plus en plus grand d’éléments, pour espérer produire des stratégies
d’action qui ne soient pas seulement viables, mais résolutives : il semble que nous
soyons très mal équipés pour produire des modèles mentaux de niveau 3 (applica~tion de règles générales sur un mode conditionnel : « si, alors, à moins que ») et
encore moins de niveau 4 (production et enchaînement de propositions circonstan~ciées aboutissant à une conclusion) (Ballé, 2001). L’humain métabolise manifeste~ment très mal l’excès de complexité des systèmes sociaux qu’il produit et qui le pro~duisent, de sorte qu’il recourt de plus en plus systématiquement à des réducteurs de
complexité (Luhmann, 1995).
Un réducteur de complexité est une stratégie approximative dont le seul but est
d’assurer la viabilité du système (individu, équipe, institution) qui la développe. Il
est le fruit d’une combinaison entre le sens commun (common knowledge: Varela
1994), un mythe familial et social et, parfois, un peu d’expérience; il permet de
fonctionner de façon suffisamment viable, à partir de la prise en compte d’un
nombre très réduit d’items. Niklas Luhmann a très bien décrit une de ces stratégies,
au niveau des sociétés contemporaines : le jeu a priori confiance/défiance. Nous
avancerons d’emblée que la confiance est le plus souvent un réducteur de com~plexité, là où la défiance est le plus souvent un générateur de complication, et
nous tenterons de l’illustrer à l’aide des séquences de thérapie présentées plus loin.
Chacun et tous, sommes livrés à la contingence inhérente au fonctionnement de
tout système vivant. Définir la contingence comme processus est aussi facile que frus~trant : est contingent tout événement qui pourrait arriver ou ne pas arriver, produire tel
effet ou tel autre effet, et cela de façon non prévisible et non prédictible. Il semble que
la contingence soit consubstantielle de la complexité, c’est-à-dire aussi des phéno~mènes de clôture et d’auto-organisation (Atlan, 1970; Varela, 1989; Luhmann, 1995).
Nous sommes donc livrés à la contingence inhérente au fonctionnement de tout
système vivant; mais nous avons aussi et de plus en plus affaire à une forme nou~velle de contingence sociale, liée à deux facteurs :
- une complexité croissante de nos systèmes sociaux;
- la montée de l’individualisme comme nouvelle norme sociale.
Niklas Luhmann parle d’une double contingence :
- liée d’une part, à la diversification et la différenciation croissante de ce qui est
familier et de ce qui ne l’est pas;
- et conjointement liée à un processus croissant d’obligation individuelle de sub-stitution du risque au danger.
Le modèle autopoïétique prédit
[8] qu’un système ne peut pas appréhender les
autres systèmes comme objets plus ou moins équivalents à lui-même, mais seule~ment comme éléments de son environnement. Les thérapeutes de couple et de famille
sont bien placés, nous semble-t-il, pour observer ce fait que chaque membre d’une
famille tend à définir les autres membres de la famille comme son propre environne~ment, de même que cette famille définira les autres familles ainsi que toute organisa~tion à laquelle elle a affaire comme son environnement et réciproquement.
Les systèmes familiaux et sociaux occidentaux, disons jusqu’à la grande
guerre pour souligner un virage devenant très visible, se montraient peu complexes
en ce que leur niveau de redondance était très élevé : la place, le rôle, la fonction de
chacun étaient assez solidement prédéfinis et stables dans le temps, l’éventail des
choix familiaux et sociaux, la trajectoire des individus, étaient très réduits
[9], le
nombre des organisations auxquelles un individu ou une famille avaient affaire était
lui aussi très réduit, l’idéal social était un idéal d’immobilité. Nous savons que ce
paysage a littéralement explosé en quelques décennies : train, voiture, avion, radio,
téléphone, TV, Internet, multinationales, Espace Européen, OMC, etc., les gadgets
que l’humain a produit dans le seul but de se fatiguer moins et de jouir plus, l’ont
propulsé dans des mondes d’une complexité inouïe qu’il se montre totalement inca~pable de métaboliser, ces mondes le conduisant à trébucher sur les limites de ses
capacités cognitives
[10].
Sur ces point encore, le concept d’auto-organisation (Varela), ou d’organisation
par le bruit (Atlan), montre une réelle puissance d’explicitation. Chaque organisa~tion générée par les divers groupes sociaux, puis générée par les gadgets inventés,
utilise l’ensemble des autres organisations comme environnement. Les dérives
sociales, économiques, politiques, techniques, scientifiques, complexifient sans
cesse le paysage
[11], tout cela dans la plus terrible contingence : nul n’est en mesure de
prédire le destin du moindre gadget, de la moindre action individuelle ou collective.
La fixité sociale du monde ancien (avant 1918) nous permettait de persister dans
l’illusion que conscience, intention et volonté individuelles sont les moteurs princi~paux pour l’action. Il faut aujourd’hui nous rendre à l’évidence : nos intentions et
notre volonté dite consciente sont pour fort peu de chose dans ce que nous croyons
être nos choix, ainsi que dans nos actions (Gaillard, 2000), nous sommes livrés à un
accroissement exponentiel de contingence, liée à la complexification non moins
exponentielle de nos univers.
Mais reprenons les items de la double contingence selon Luhmann.
1. Diversification et différenciation croissante de ce qui est familier
et de ce qui ne l’est pas
La diversification et la différenciation croissante de ce qui est familier et de ce
qui ne l’est pas, telle que nous l’avons évoquée plus haut en « creux » (avant et après
1918), posent de plus en plus de problèmes à un nombre croissant d’individus et de
familles. Ces problèmes émergent :
- en termes d’échecs de catégorisation (le bon et le mauvais, le bien et le mal, le
beau et le laid deviennent très difficiles à ordonner de manière suffisamment
stable pour qu’ils restent des balises de redondance);
- en termes d’affaiblissement des phénomènes d’appartenance lié à l’individua~lisme comme norme montante, et de conflits d’appartenances liés à la multipli~cation d’appartenances, ainsi qu’à l’opposition « moi – les groupes d’apparte~nance)» (familles recomposées, c’est-à-dire famille 1 versus famille 2, régions
versus nations versus méta-nations versus moi, couple versus moi, couple versus
travail, famille versus travail, travail versus mes loisirs, etc.);
- en termes de limites de capacités combinatoires (comment faire coexister sans
trop de conflits mes deux familles, mes trois emplois, mes quatre appartenances
politico-idéologiques et mes loisirs multiples ? Comment gérer en simultané fisc,
Urssaf, Assedic, Sécurité sociale, administrations diverses ?).
Ces dérives incontrôlables de diversification et de différenciation sociale, pro~cessus émergents d’un accroissement exponentiel de diversité dans l’ensemble des
systèmes sociaux, communautaires, familiaux et individuels, semblent productrices
d’un puissant malaise social et individuel pour lesquels nous trouvons sans peine
des boucs émissaires (la délinquance
[12] ) et dont nous ne manquons pas de faire le
reproche aux dirigeants politiques successifs.
2. Substitution individuelle du risque au danger
Le risque dont il s’agit ici est le risque de faire confiance a priori aux autres et
aux diverses organisations du système social dans lequel nous vivons. Le danger
consiste à ne pas prendre ce risque ! Pas de position neutre possible dans les rela~tions : entre individus, entre individus et groupes d’appartenance, entre individus et
institutions. Dès lors qu’ils existent pour nous, nous n’avons que deux options :
confiance a priori ou défiance a priori.
Ce processus croissant de substitution individuelle du risque au danger n’est pas
le moindre problème aujourd’hui. Nous avons souligné la dérive socioculturelle
occidentale qui conduit inexorablement du collectif à l’individuel : l’individu et
l’individualité sont la norme socioculturelle actuelle. Ce phénomène est assez évi~demment concomitant de la diversification et de la différenciation croissante de nos
systèmes sociaux, au sein d’un processus plus général de diversification et de diffé~renciation lié au phénomène de co-ontogenèse et de co-évolution qui condamne le
vivant, et en particulier l’humain
[13], à un accroissement indéfini de complexité.
L’OMS prévoit que la dépression sera le principal problème de santé mentale en
Occident à l’horizon 2020; nous croyons que ce que Luhmann souligne, à savoir la
contrainte croissante pour chacun d’entre nous de prendre individuellement le risque
de faire confiance peut constituer un principe d’intelligibilité de ce problème. La
confiance collective et appartenancielle a priori dans les institutions est une norme
en voie de désagrégation, dans la mesure où l’affaiblissement et la diversité crois~sante de nos appartenances et les inévitables antagonismes entre les organisations
concernées, nous contraignent en permanence à des actes de trahison. Nous-mêmes
ne pouvant nous sentir fiables, accorder notre confiance revient effectivement à
prendre un risque personnel !
Véritable aporie contemporaine, si, malgré tout, nous ne prenons pas ce risque de
faire a priori confiance, c’est-à-dire si nous optons pour une position de défiance,
nous générons immanquablement un univers de complication de par le fait que
nous réduisons nos champs d’agir possibles et que, réduisant ces champs d’agir pos~sibles, nous produisons des réponses redondantes là où de la nouveauté s’imposerait.
Nous proposons de nommer générateurs de complication, l’utilisation de réponses
identiques sur un mode répétitif face à des problèmes nouveaux et complexes.
En outre, la défiance tend à faire adopter à celui qui opte pour elle une posture
passive, face à des problème dont les solutions possibles réclament une posture
innovante : refusant un risque, il se livre ainsi au danger d’une situation subie
[14] sur
laquelle il n’a pas de prise, situation productrice de comportements oscillant
sou~mission/révolte.
Nous essaierons d’illustrer ceci, que c’est précisément devant cette seconde
caractéristique de la contingence contemporaine que nos clients traumatisés recu~lent
[15]. Il nous semble qu’ils refusent ou ne sont plus en mesure de prendre les
risques nécessaires à une créativité minimale, hypnotisés qu’ils sont en permanence
par l’objet de leur traumatisme.
Une thérapie systémique individuelle en 10 séances
Anne
[16] a entendu parler de moi par une amie qui a eu recours à mes compétences
quelques années plus tôt.
Elle prend rendez-vous par téléphone, sans commentaire. Pas de fiche télépho~nique en individuel.
Première séance : l’exposé du motif
Elle arrive à l’heure à son rendez-vous, et s’installe dans le fauteuil le plus
proche du mien.
Taille moyenne, poids moyen, voix d’alto, allure sportive, cheveux courts,
jean’s, talons plats.
Anne a 42 ans, elle est enseignante, mariée et mère d’une fille âgée de 4 ans.
Elle me consulte parce qu’elle a – dit-elle – d’énormes problèmes avec sa fille; à
tel point qu’elle est au bout du rouleau. Elle est en congé maladie.
Elle a l’impression de ne pas savoir aimer sa fille comme il faudrait, de ne pas
agir bien, d’être dépassée par les événements... et elle ne dort plus du tout...
« J’ai toujours peur de mal faire avec ma fille, ça me bouffe la vie. Je m’entends
très bien avec elle, c’est une gamine super, agréable, gentille, qui me donne
beaucoup d’amour, mais quelque chose ne va pas du tout... »
Après qu’elle m’ait exposé son motif, je lui demande de me parler d’elle.
Anne est restée célibataire jusqu’à l’âge de 35 ans. Puis elle a rencontré un
homme différent, avec lequel elle se sentait bien.
« Il voulait un enfant, moi pas trop... on a fait une fille. »
« Avant Elise, nous étions très actifs, on se croisait « bonjour-bonsoir »... Elise a
tout chamboulé, il a fallu faire des coupes sombres dans nos occupations. Je me
sens coupable de ce que, si Elise n’était pas là, je pourrais faire toutes sortes de
choses (sous-entendu « utiles »). »
– Que faisiez-vous, avant ?
« Je suis prof d’anglais dans un lycée... je fais du Handball, je suis présidente
d’une association qui s’occupe d’un village africain, j’ai arrêté le chinois et mes
responsabilités à la SPA parce que ça faisait beaucoup... je sortais beaucoup;
très peu maintenant…
»Je rêve d’une semaine seule, sans lui, sans elle !
»Mon mari a 6 ans de moins que moi. Au départ, il voulait 3 enfants. On était un
peu coincés par mon âge... Finalement, il a changé d’avis… Entre temps, je
m’étais laissé convaincre pour le premier.
»Ma grossesse, physiquement, n’a posé aucun problème, mais ce n’était pas
marrant du tout : je me sentais lourde....
»Je ne voulais pas un garçon ! C’était une vraie panique.
»L’accouchement a été médicalement sans intérêt, mais affreux pour moi. Il a
été provoqué, parce que j’avais de l’hypertension....
»Les 8 jours de clinique ont été très bien, j’étais seule dans ma chambre, c’était
très agréable.
»Il m’a fallu 4 jours, avant que je me décide à langer ma fille : je n’osais pas la
toucher, j’avais peur de lui faire mal !»
– Avez-vous une mère ?
Anne répond « oui », et se met à pleurer.
« Nos rapports sont ambigus... je suis dure avec elle sans le vouloir... »
– Avez-vous quelque chose à lui reprocher ?
« Oui ! Mon père était alcoolique... je n’ai jamais compris pourquoi elle avait
accepté tout ça...
»Nous étions trois filles et je suis l’aînée... c’était très difficile pour moi…»
Je conclus cette première séance, en disant à Anne que ce pourquoi elle vient me
voir est un problème douloureux, difficile et délicat, et que nous pourrons probable~ment le régler en dix séances.
Deuxième séance : autour du viol
En rentrant de la première séance, Anne a dit « deux trucs » à son mari :
- le bébé garçon qu’elle ne voulait pas : elle n’avait jamais osé lui en parler, même
au plus fort de la panique;
- le lien qu’elle avait fait entre ses difficultés avec Elise et ses difficultés avec sa
mère.
– Y a-t-il d’autres choses importantes dont il faut parler ce soir ?
« Oui, les problèmes sexuels.
»Au tout début de notre vie commune, une vieille dame qui était mon amie est
venue passer 15 jours à la maison... elle est restée six mois : j’ai pensé, nous avons
pensé, que mes problèmes sexuels étaient liés à la présence de cette vieille amie...
»Je me sentais responsable d’elle, mais j’étais bloquée par sa présence.
»Nous avons donc décidé de son départ, mais j’en ai voulu à mon mari de son
départ.
»Plus tard, quand j’étais enceinte, je ne pouvais plus avoir de rapports sexuels,
parce que j’avais l’impression de souiller mon bébé.
»Pendant longtemps cette femme a été comme une deuxième mère pour moi...
»Ma mère était tellement froide... »
– Comment pouviez-vous savoir que votre mère vous aimait, avec cette froideur ?
« Jusqu’à 13 ans, j’en étais certaine...
»Un jour il y a eu des accusations mensongères entre voisins... l’un accusait
l’autre de m’avoir violée... mes parents m’ont questionnée et encore question~née... ma mère ne me croyait pas... j’ai été longtemps bloquée...
»Il a fallu attendre 30 ans passés, pour que tout aille bien... »
Troisième séance : la sexualité des parents
– Ce soir, parlons de vos parents :
« C’est notre mère qui nous a élevées; elle était sévère et il n’y avait pas de rap~ports de tendresse... elle était dans ses histoires avec mon père et me prenait à
partie avec...
»J’ai gardé un mépris pour tous les hommes; le seul pour qui j’aie du respect,
c’est mon mari... »
– Qu’est-ce qui le met ainsi à part ?
« Tous les deux, on a été accidentés : ça crée une complicité... »
– Accidentés ?
« Quand il était petit, il a eu un accident terrible : défiguré par un chien, une ving~taine d’opérations pour lui reconstituer un visage... il est encore très marqué. »
– Vous ?
« Moi ?...euh... … ...l’alcoolisme de mon père...
»Mon père s’est mis à boire deux ans après son mariage avec ma mère... son
propre père était alcoolique... »
– Bon, nous en resterons là pour ce soir...
« Non, je veux dire encore quelque chose d’important : mon couple se casse la
gueule, je n’ai plus aucune envie de rapports sexuels... depuis Elise, je crois... »
– J’ai oublié de vous demander quand vous avez été réglée ?
« A 14 ans. Ma mère ne m’avait rien dit... »
– Vous n’avez plus envie depuis Elise ?
« Pendant la grossesse, je ne supportais plus qu’il me touche... il y a des tabous
à ce moment-là, je crois... ?!»
– Oui, et peut-être même encore après ?! Q’avez-vous perçu des problèmes sexuels
de vos parents ?
« Vous voulez dire que ces problèmes sexuels pourraient être à l’origine de
l’alcoolisme de mon père ?»
– Plus précisément, ils sont peut-être un élément constituant du problème d’alcool
dans le couple de vos parents ?! Restons sur cette question pour ce soir.
Quatrième séance : viol, accouchement, anesthésie sexuelle
« Ca va beaucoup mieux ! Je dors bien.
» Je me suis rappelée, après mon accouchement : je déraillais complètement...
quand je donnais le biberon à Elise, je ne pouvais pas m’empêcher d’être obsé~dée par les enfants qui ont faim... j’avais peur qu’il arrive une catastrophe ou
une guerre, et je me demandais comment je pourrais la nourrir...
»Ma mère ne s’est pas aperçue qu’elle était enceinte à sa première grossesse.
Elle l’a appris par hasard au cinquième mois, en consultant parce qu’elle était
malade. Le médecin lui a dit : “Vous êtes enceinte”... »
– Si elle n’a pas senti ça, que sentait-elle au lit ?
« Un jour, mon père m’a dit : « Ta mère, c’était plutôt du genre à compter les
mouches au plafond !»
– Avez-vous connu votre grand-père maternel ?
« Un tout petit peu, mais ma mère m’en a beaucoup parlé : c’était un Suisse cal~viniste, très dur avec ses enfants; il les battait violemment, souvent, tellement
que ma mère s’est sauvée de chez lui à 20 ans...
»Quand les gendarmes l’ont attrapée, elle était tellement couverte de bleus, que,
bien qu’elle ne soit pas majeure, ils lui ont dit : « Vous avez bien fait de partir de
chez votre père !».
»Elle n’y est jamais retournée. Elle a trouvé une place de bonne, et elle a tra~vaillé. Plus tard, elle est allée vivre chez un oncle.
»La mère de ma mère, la femme du calviniste, avait été abandonnée par sa
propre mère quand elle avait 4 ans. Elle l’a abandonnée pour partir en Austra~lie où elle a épousé un industriel riche qui ne voulait pas de l’enfant. »
Cinquième séance : confusion interniveaux et complication.
« J’ai toujours du mal au lit, avec mon mari... c’est pas de l’indifférence, c’est
que, dans ces moments-là, je ne peux pas m’empêcher de penser aux gamines
violées, à la traite des blanches... c’est le comble de l’horreur pour moi. »
– Et physiquement ?
« Je suis physiquement tendue, crispée, je refuse toute sensation... »
– Mais encore ?
« En fait, je suis dans l’attente... je me prépare à une violence... »
– Et avant votre grossesse ?
« Avant ma grossesse, tout se passait bien dans nos relations sexuelles. »
– A quel rythme ?
« Plus ou moins deux fois par semaine... »
– Qui les provoquait ?
« C’était tantôt l’un, tantôt l’autre... mais depuis trois ans, à part deux ou trois
éclairs où ça s’est bien passé... »
– Dans la journée, comment êtes-vous l’un avec l’autre ?
« Mon mari me reproche souvent d’avoir perdu les gestes tendres du quotidien. »
– Datez ?
« Depuis Elise. (en fait, il en était déjà de même quand la vieille dame était là)»
– Vous arrive-t-il d’être tendue, crispée, de refuser la sensation, en d’autres occa~sions que les relations sexuelles ?
« Non, jamais en d’autres occasions que celles-là... »
– Vos idées de gamines violées et de traite des blanches, les avez-vous en d’autres
occasions qu’au moment de vos relations sexuelles ?
« Souvent... ce sont des images qui font partie de moi... c’est l’horreur, c’est
l’injustice, c’est comme les images d’enfants qui ont faim...
– Oui, ce sont les mêmes images, en donnant le sein à Elise et en faisant l’amour ?
Horreur et injustice faites à un enfant ?
«... Oh là là... on va peut-être rester là dessus ce soir ?»
– Excellente idée, restons sur cette question pour ce soir.
Sixième séance : mère et fille, épouse et époux, se rencontrent.
« Vous vous souvenez, je vous avais dit que je ne pouvais pas éloigner Elise de
moi, parce que pour un enfant ça doit être trop terrible de se sentir délaissé.
J’avais essayé de la laisser quelques heures chez ma belle-sœur, et Elise avait
réagi curieusement, elle n’avait rien laissé paraître... ç’avait été terrible pour
moi...
»Vous m’aviez demandé si elle avait quelque chose de particulier à laisser
paraître à cette occasion... non ! Vous m’avez dit : « Qu’attendiez-vous, qui n’est
pas venu ?»
»J’ai réfléchi et je l’ai confiée à ma belle-sœur pour le week-end. J’ai confiance
en elle, elle est très sympa avec les enfants, et Elise s’entend bien avec ses cousins.
»Quand Elise n’était pas là, j’ai retrouvé toute ma complicité et ma tendresse
avec mon mari, automatiquement !... celles de la vie quotidienne...
»Quel rôle je lui fais jouer, à ma fille ? Et mon mari... il n’est jamais pressé non
plus de la laisser partir... On s’est toujours arrangés pour que l’un ou l’autre
soit là pour elle... »
Septième séance : la femme nouvelle déploie ses charmes
« Elise va super bien en ce moment. On est bien ensemble, et l’autre jour elle a
pris son ours sous son bras, et elle m’a dit : « Tu m’emmènes chez tata et tu vas
faire des courses !»
»Mon mari, lui, est inquiet en ce moment. Il m’a demandé plusieurs fois « Cette
semaine, qu’est-ce qu’il t’a dit ?», et quand je lui disais, il répondait : « C’est
comme ça qu’il te parle ?»
»En fait, je pense qu’il a une grande peur : c’est que je m’éloigne de lui.
»C’est le seul homme que j’aie respecté, j’ai toujours vu le côté du besoin que
j’avais de lui, mais je ne m’étais jamais posé la question du côté du besoin qu’il
a de moi...
»Il est très content que ça aille beaucoup mieux pour moi, et pour Elise, que je
dorme bien, que je pense à reprendre mon travail, qu’on ressorte le soir, mais il
est inquiet...
»Il n’avait pas envie d’aller au cinéma, j’y suis allée seule, avec une copine, il a
peur de mon indépendance... »
– A-t-il de bonnes raisons d’avoir peur ?
«(rire) Ça me fait un peu plaisir qu’il ait peur... je vois comme ça qu’il tient à
moi !»
Septième, huitième, neuvième et dixième séances : effets de clôture
Anne profite de la sécurité que lui procure la perspective de ces séances, pour
mettre à l’épreuve le nouveau regard qu’elle porte sur son univers.
La mise à l’épreuve semble concluante, et elle me quitte à la fin de la dixième
séance, heureuse de son travail.
Catamnèse
Je la reverrai trois ans plus tard, avec son mari (ce qui me permet de constater
qu’il est effectivement totalement défiguré); rencontre provoquée par elle, mais à
propos d’un événement ne la concernant pas directement. Anne et son mari considè~rent la période qui a précédé la thérapie comme une époque sombre et lointaine, que
l’oubli tend à recouvrir.
Nous avons pu constater que Anne ne peut pas prendre le risque de laisser Elise
s’éloigner, elle ne peut pas prendre le risque de jouir au lit, ni même celui de se lais~ser aller à de la tendresse : l’univers du traumatisé est un univers de défiance et,
comme nous le montre Anne, les dérives naturelles possibles dans la défiance sont
extrêmement réduites en quantité et en qualité : la défiance se montre bien comme
un générateur de complication.
Il apparaît ici assez clairement que notre travail est avant tout une entreprise de
production de confiance minimale, à partir de laquelle les capacités auto~organisa~tionnelles de nos clients peuvent de nouveau se produire et des réducteurs de com~plexité apparaître : c’est alors le signe de la fin de la thérapie. Anne, nous le voyons
au fil des séances, construit de la confiance : elle laisse Elise s’éloigner d’elle en
abandonnant sa systématique de défiance, elle retrouve complicité et tendresse avec
son mari (complicité et tendresse sont des synonymes de confiance), elle fait même
assez confiance à ses charmes pour faire un peu « marcher » son mari !
Prétendre continuer la thérapie, arrivés à ce point, relève, de notre point de vue,
d’une inconséquence très dommageable aux capacités auto-organisationnelles de
nos clients : il n’existe alors aucune raison techniquement et théoriquement justi~fiable pour soutenir une telle option
[17]. Nous considérons que l’incapacité à finir ici
relèverait de notre part d’une stratégie de défiance : défiance dans la capacité auto~organisationnelle de nos clients, refus d’entériner l’effet de clôture opérationnelle
qui se produit sous nos yeux.
Voici ce que nous avons reconstitué du génogramme de Anne, dont nous avons
pu remarquer qu’il s’est construit spontanément en une seule séance autour d’un
signifiant : celui de l’anesthésie sexuelle qu’on définirait mieux en termes d’hyper~esthésie générale douloureuse, liée à une cascade transgénérationnelle de maltrai~tances, ici mise en évidence:
- son arrière grand-mère a abandonné sa grand-mère quand elle avait 4 ans;
- son grand-père tabassait sa mère au point qu’elle s’est enfuie à 20 ans;
- son père était un alcoolique violent, dont le père était alcoolique;
- elle-même a été violée à l’âge de 13 ans;
- elle se sent mère dangereuse au point de se s’auto-neutraliser et de consulter un psy.
Nous avons affirmé que Anne a été violée à l’âge de 13 ans, bien qu’elle ne nous
l’ait jamais dit ainsi : elle a seulement lâché le mot « accidenté » (« tous les deux, on
a été accidentés »), que nous avons bien pris garde de ne pas lui demander d’explici~ter… et nous en avons été immédiatement récompensé : Anne a pu enchaîner sur son
hyperesthésie globale au lit avec son mari, que nous ne nous privons pas de recadrer
par un élargissement de contexte transgénérationnel, à partir d’une proposition de
lien entre l’anesthésie sexuelle de sa mère et l’alcoolisme paternel. Ce qui serait
communément diagnostiqué « frigidité » chez Anne est, nous l’avons dit, plutôt une
hyperesthésie chaotique puisque, au lit, c’est un cortège chaotique de sensations et
d’images qui l’assaillent : les enfants qui ont faim, les enfant qu’on viole, la guerre,
la traite des blanches...
A-t-elle été violée ? Si c’est le cas, l’a-t-elle été par le voisin ? Ou par son père
alcoolique ? Nous ne le saurons jamais et cela n’a strictement aucune importance à
nos yeux : un mythe, fut-il thérapeutique, n’a que faire du factuel. Sa seule mission
est de soutenir efficacement le processus psychothérapeutique.
L’approche systémique individuelle, pour ce qui concerne les techniques, ne
nous semble pas pouvoir se calquer en tous points sur l’approche familiale, pas plus,
d’ailleurs que l’approche de couple. Bien que l’épistémologie reste strictement la
même.
Avec une famille, il est facile de circulariser les interrogations (Selvini, 1983),
d’en faire le lieu d’émergence d’information par et pour le système famille; avec un
couple c’est déjà moins facile à cause de la propension des couples en difficulté à
s’accuser mutuellement de tous les maux.
Avec un individu, à chaque fois que les interrogations du thérapeute ne sont pas
directement autorisées par le discours ou le comportement du patient, elles devien~nent
ipso facto des inquisitions instructionnistes
[18] et des supports de désignation : il
est donc toujours préférable, nous semble-t-il, de renoncer à savoir, plutôt que de se
poser en avatar des persécuteurs du patient.
Nous pensons aujourd’hui qu’une thérapie doit être aussi brève que possible,
afin de ne pas attaquer la structure autoréférentielle du patient, mais au contraire en
favoriser la consistance (en d’autres termes, tout faire pour ne pas favoriser le déve~loppement d’un de ces processus de dépendance dont la psychanalyse parle en
termes de transfert !). Avec la dépendance arrive presque toujours l’inflation de la
plainte, stérile et paralysante
[19].
Cette caractéristique fondamentale de l’humain qu’est l’autoréférence est au
centre de l’épistémologie systémique, même si elle n’est pas souvent nommée en
ces termes; la connotation positive, le paradoxe thérapeutique, la circularité dans
l’interrogation, la notion de système thérapeutique, le modèle constructiviste dans
son ensemble, tout cela se construit autour de l’autoréférence de l’humain, c’est-à-dire autour du fait que l’humain est un système opérationnellement clos et autour du
fait que la clôture est la condition de la complexification du vivant.
En d’autres termes, contrairement à ce que le sens commun implique, nos
patients traumatisés ne sont pas trop fermés, ils sont au contraire des systèmes dont
la clôture est déficiente; plus précisément ils sont l’objet d’une instruction récur~sive, ils sont l’objet d’un couplage parasitaire permanent avec un autre système qui
les a ainsi littéralement satellisés. Cette instruction récursive prend généralement la
forme d’impulsions émotionnellement déterminées, le plus souvent (mais pas tou~jours) associées à un « film dans la tête » (pour reprendre le terme de Damasio): elle
est, par définition, un générateur de complication en ce qu’elle impose une seule
réponse de défiance, toujours la même, à une infinité de situations qui réclament des
réponses innovantes pour rester viables.
- Par exemple, Anne semble bien avoir trébuché devant la complexification crois~sante de ses univers : elle hésite longuement à combiner vie sociale et de travail
avec vie conjugale;
- elle se marie finalement à 35 ans.
- Après son mariage, elle tente de réduire l’excès de complexité lié à la combinai~son de ses mondes, en augmentant ses activités sociales (« c’était bonjour~bon~soir » disait-elle), c’est-à-dire en diminuant le temps conjugal;
- elle doit diminuer de même le temps d’intimité sexuelle en dressant la bar~rière de la vieille dame.
- Elle hésite ensuite à combiner cet ensemble avec une maternité, éliminant même
a priori l’éventualité d’assumer un bébé garçon;
- elle fait finalement un enfant.
- Après la naissance d’Elise, elle tente de réduire l’excès de complexité lié à la
combinaison de ses mondes, en opérant des coupes sombres dans ses activités
sociales et en dressant devant l’intimité conjugale la barrière des enfants qui
souffrent;
- Ces barrières se révélant à la longue impropres à la protéger, Anne devra
renoncer à aller au travail : le diagnostic alors porté de dépression nous
semble inexact, mais il lui a permis de dresser une barrière supplémentaire
entre elle et un extérieur qu’elle suppose trop hostile.
La complexité des réponses nécessaires à une combinaison viable entre ses
mondes, et plus particulièrement depuis sa maternité, semble au dessus des moyens
qu’elle peut mettre en œuvre à partir d’une base très consistante de défiance fondée
sur des expériences traumatisantes de froideur et distance maternelle, de violence
alcoolique paternelle et de viol, ainsi que sur des mythe familiaux colportant la
même atmosphère de violence et de déni de protection.
Nous avons pu constater avec le génogramme de Anne que froideur maternelle et
désespoir dans la relation mère-enfant, violence paternelle et mépris pour la gens mas~culine, sont les fruits empoisonnés de violences familiales et d’abandon dans les géné~rations précédentes : Kramer (2002), avec son concept de mandat transgénérationnel,
a mis en évidence ceci que certaines projections parentales orientent puissamment
le destin psychologique des enfants; il s’attache à repérer dans ses thérapies interac~tionnistes mère-enfant la permanence d’idéaux, de thèmes fantasmatiques, par les~quels s’opère ce qu’il appelle un endoctrinement de l’enfant. Nous parlerions de
mythes familiaux, d’émotions ritualisées, de convictions émotionnellement étayées,
d’habitudes de pensées ouvrant sur des actes récurrents en forme d’instructions aux~quelles un enfant a d’autant moins les moyens de résister que son développement
réclame de lui une posture de non-clôture. Ce qui se décrit habituellement en termes
d’unités composites mère-enfant, père-enfant, famille-enfant, se décrit alors comme
parasitage de l’enfant au seul bénéfice d’un parent.
Nous constatons ainsi que les générateurs de complication tendent à s’accu~muler au fil des générations, dans un lent processus de désagrégation des capacités
d’un système à métaboliser l’accroissement de complexité auquel il doit faire face,
jusqu’à l’apparition de ce que nous appelons un malade désigné et qui n’est que la
partie composante apparente d’un chaos systémique.
Le récit de Anne nous confronte donc au résultat d’une lente désagrégation de
mondes successifs, jusqu’à celle de ses mondes intimes et maternels et l’arrêt maladie.
Face à la complexification croissante de ses mondes, Anne tente de faire ce que
tout humain fait tout au long de sa vie :mettre en place des réducteurs de complexité.
Le problème est qu’elle ne dispose que de modèles mentaux générateurs de compli~cation, car fondés sur une défiance puissamment déterminée par au moins trois
générations. Ses tentatives de réduction de complexité (réduction des temps amou~reux, augmentation puis réduction des temps sociaux, barrières de la vieille dame et
des enfants qui souffrent) ne font qu’accentuer le chaos systémique dont elle a
hérité, en ce qu’ils la conduisent inexorablement à appauvrir l’éventail des pos~sibles. Les réponses qu’on peut dire programmées par instruction, qui provoquent
un enchevêtrement confusionnel d’images fixes de niveaux différents : « gamines
violées », « traite des blanches », « enfants qui ont faim », avec « faire l’amour » et
« donner le biberon », le tout associé à une émotion panique, ne lui permettent mani~festement pas d’aborder la complexité d’une combinaison entre vie sociale, vie
amoureuse dans le couple, nursing maternel et vie professionnelle. Anne se dirige
vers un jeu de « solutions » de plus en plus réduit, puis radical : on bloque tout, avec
pour effet une accentuation de la désagrégation de l’ensemble de ses mondes :
couple, maternité, loisirs, travail.
Aucun d’entre nous ne peut fonctionner dans sa vie sans mettre régulièrement en
œuvre des réducteurs de complexité, des machines à produire un rapport viable
entre redondance et diversité : « En fait, l’organisation implique une sorte d’optimi~sation, compromis entre quantité d’information (c’est-à-dire variété) maximale et
redondance maximale. » (Atlan 2000).
Concrètement, les réducteurs de complexité sont des modèles mentaux, approxi~matifs mais qui autorisent une efficacité suffisante au quotidien. Il semble que les évé~nements à effet traumatique se produisent en termes de générateurs de complication
en ce que, à travers une stratégie monolithique de défiance, c’est-à-dire de refus d’une
prise de risque, ils réduisent excessivement notre souplesse d’accommodation à la
complexité ambiante.
Dans cette configuration, le problème le plus difficile pour le thérapeute systé~micien est de ne pas se laisser glisser dans une attitude d’écoute passive qui, si elle
n’exclut évidemment pas la possibilité d’une production progressive d’améliora~tion, exclut de fait les processus d’auto-guérison rapide qui sont, croyons-nous, des
phénomènes de type très peu progressif
[20].
Il s’agit en effet de proposer aussi rapidement que possible, c’est-à-dire aussi
rapidement que notre patient peut les co-produire, des balises de recadrage sur les
frontières piratées par les instructions parasites, afin que s’opère un renversement de
mondes :
- par exemple, associer rapidement « quand vous faites l’amour et quand vous
donnez le biberon » à « même sensation »;
- ou « C’était terrible, Elise n’a rien laissé paraître » à « qu’attendiez-vous qui
n’est pas venu ?»;
- ou encore « ne pas sentir un bébé dans son ventre » et « anesthésie sexuelle ».
Nous avons pu remarquer que ces recadrages ont à chaque fois fonctionné
comme réducteurs de complexité en ce que Anne a pu immédiatement prendre des
risques qu’elle ne prenait pas avant : elle peut décider de laisser sa fille chez des
amis, elle peut rééprouver de la tendresse et de la complicité avec son mari, elle
peut, enfin, reprendre son travail.
Il nous paraît aussi que la rapidité de la thérapie dépend assez largement d’un
rythme suffisamment soutenu, imprimé par un thérapeute qui, dans le même temps,
ne cesse un seul instant de veiller sur le souffle de son patient : il n’est qu’à lire les
comptes-rendus de thérapie de Mara Selvini, de Guliana Prata, de Salvatore Minu~chin ou de Jay Haley pour s’en convaincre. Ajoutons que le dynamisme stratégique
en psychothérapie se travaille tout aussi bien que s’est travaillée durant un demi-siècle l’apathie stratégique
[21] …
Le modèle autopoïétique permet de décrire une psychothérapie en termes de
couplage, lesquels impliquent le déroulement d’une co-ontogenèse patient(s)-théra-peute-contextes, que la contingence liée à la complexité du vivant produit en forme
de dérive naturelle (trajectoires imprédictibles). Nous avons dit que la clôture des
systèmes vivants tend à les contraindre à ne concevoir les autres systèmes qu’en
termes d’environnement : ce que psychologues et sociologues observent en termes
de xénophobie, d’ostracisme, de racisme, de familialisme, d’égocentrisme, d’orga~nisation mafieuse, etc., renvoie clairement à ce phénomène.
La question de la forme du couplage tel que le thérapeute doit chercher à l’orien~ter nous semble être centrale en ce qu’elle induit l’essentiel de la dynamique de la
thérapie. Ainsi, nous pensons que le thérapeute doit se situer dans le couplage
patient-thérapeute dans la posture que Niklas Luhmann nomme « pénétration »
[22] :
cette posture est celle d’un système qui
« rend la production de sa propre complexité
disponible pour la construction d’un autre système »
[23].
« Dans la pénétration, ajoute-t-il
, l’un peut observer comment le comportement du système pénétrant est co~déter~miné par le système recevant (et éventuellement poursuit un chemin sans but et erra~tique hors de ce système, comme des fourmis ayant perdu leur fourmilière). »
[24]
On ne peut mieux résumer le destin souhaitable du couplage patient(s)-thérapeute !
Cette description peut sembler paradoxale au regard de la manière dont nous
semblons nous imposer en permanence dans la thérapie par le caractère pressant de
nos interventions; il faut cependant remarquer que nous veillons à ce que la totalité
de nos interventions soient systématiquement empruntées au monde du patient et
n’en soient qu’une expression tonique. Cette approche ne peut se fonder que sur une
grande sensibilité du thérapeute à ses erreurs de traduction : une attention soutenue
portée à l’analogique du patient permet de recoller à son univers en apportant en
temps réel les corrections et bifurcations nécessaires à nos propositions.
C’est de cette façon, nous semble-t-il, que, à travers la co-production d’une clô~ture suffisante chez notre patient, nous favorisons le mieux cet effet d’auto-guérison
d’apparence spectaculaire, mais qui relève en fait de la non-entrave par le théra~peute de processus auto-organisationnels dont tout humain est capable pour peu
qu’un couplage favorable l’y autorise.
·
1. Atlan H., Koppel M. (1991): Les gènes : programme ou données ? Le rôle de la signification dans la
mesure de complexité. In : Les théories de la complexité, Le Seuil, Paris.
·
2. Baddeley A. (1993): La mémoire humaine : théorie et pratique. PUG. Grenoble
·
3. Balley M. (2001): Les modèles mentaux. L’Harmattan, Paris.
·
4. Gaillard J-P. (1993): Le temps pour comprendre : biologie du lien pédagogique. Psychologie et éduca~tion 13.
·
5. Gaillard J-P. (1994): Place de la médecine générale dans les théories de la complexité. Exercer 17.
·
6. Gaillard J-P. (1996): Les veuves : entre perception et hallucination. Perspectives psychiatriques 35 (4).
·
7. Gaillard J-P. (1998): L’apport de la thérapie familiale en médecine générale systémique : sur le phéno~mène de croyance comme organisateur des processus de chronicisation. Etat d’une recherche. Théra~pie familiale 19 (2) pp. 123-143.
·
8. Gaillard J-P. (1998): Théories et pratiques de l’apprentissage : sur l’enaction. In : ANAE (Approche
Neuropsychologique des Apprentissages chez l’Enfant), Paris.
·
9. Gaillard J-P. (1999): Institution et violence : une lecture systémique. Thérapie familiale 20 (4)
pp. 371-389.
·
10. Gaillard J-P. (2000): L’éducateur spécialisé, l’enfant handicapé et sa famille. ESF. Paris.
·
11. Gregory R.L. ss dir. (1993): Le cerveau un inconnu. Université d’Oxford, Robert Laffont, Paris.
·
12. Korn H. (1997): Les inattendus en neurophysiologie. Pour la science, 235.
·
13. Latour B., Calon M. (1990): La science telle qu’elle se fait. Editions La Découverte, Paris.
·
14. Le Moigne J-L. (1990): La modélisation des systèmes complexes. Afcet Système, Dunod, Paris.
·
15. Le Moigne J-L. (11.04.02): Note en cours sur l’épistémologie de la modélisation.
http ://www.mcxapc.org/ateliers/10/lemoign3.htm
·
16. Luhmann N. (1995): Social systems. Stanford University Press, Stanford California.
·
17. Maturana H., Varela F. (1994): L’arbre de la connaissance. Addison Wesley France. Paris.
·
18. Roustang F. (2000): La fin de la plainte. O. Jacob, paris.
·
19. Selvini, M. et coll. (1983): Hypothétisation, circularité, neutralité. Guide pour celui qui conduit la
séance. Thérapie familiale 4 (2).
·
20. Stengers I., Prigogine I. (1994): La nouvelle alliance. Dunod, Paris.
·
21. Varela F. (1989): Autonomie et connaissance. Le Seuil, Paris.
·
22. Vincent J-D. (1990): Le moi neuroendocrinologique. In : Soi et non soi, (ouvr. coll.), Le Seuil, Paris.
·
23. Winnicott D-W. (1997): Déprivation et délinquance. Payot. Paris.
·
24. Site Web sur Francisco Varela, Humberto Maturana et l’autopoïèse : « The observer web : autopoiesis and enac~tion » du Dr Randall Whitaker http ://www.enolagaia.com/AT.html et http ://www.enolagaia.com/Varela.html.
[*]
Maître de conférences HDR en psychologie pathologique – psychanalyste, thérapeute systémicien.
[1]
Un grand physicien disait : « Il faut choisir : penser ou faire de la physique !».
[2]
Von Foerster et McCulloch nous font remarquer que le nombre de neurones et de connexions dans le
cerveau est plus de 100000 fois plus important que le nombre de neurones sensitifs.
[3]
Winnicott D.W. (1997)
Déprivation et délinquance. Payot. Il avait approché ce phénomène d’unité
composite mère-nourrisson en termes de « maladie normale de la mère », de « dévotion », de « préoc~cupation maternelle précoce ».
[4]
Exit le syncrétisme primitif et autres fusions postulés par la psychologie du XX
e siècle.
[5]
Nous renvoyons le lecteur aux travaux de Francisco Varela et de Humberto Maturana, ainsi qu’à la riche
bibliographie développant cet ensemble conceptuel (environ 5000 occurrences; voir en bibliographie).
[6]
Voir les statistiques de l’illettrisme, de la déscolarisation et de la délinquance juvénile en Occident.
[7]
Selvini-Palazzoli M. et coll. (1988)
Paradoxes et contre-paradoxes, ESF, Paris.
[8]
Nous avons pris le parti de fonctionner avec une rigueur aussi voisine que possible de celle des physi~ciens, qui annoncent régulièrement : « le modèle standard prédit l’existence de telle particule (la der~nière en date, pas encore vue, mais cela ne saurait tarder, est le boson de Highs)», et qui mettent en
œuvre toutes leurs capacités d’observation et d’expérimentation pour vérifier leur assertion.
[9]
Mariage non romantique, pas de divorce, prescriptions sexuelles et morales très contraignantes,
cadres corporatifs et classes sociales peu perméables.
[10]
Tous les travaux sur la mémoire et sur les capacités logiques de l’humain mettent assez clairement ceci en
évidence que, au delà de l’articulation simple de 3 à 5 items, nous commençons à patauger (Cf. Baddeley).
[11]
Il est facile d’observer comment un gadget tel la téléphonie mobile, par exemple, peut redéfinir en
profondeur le tissu social, politique et économique d’un continent et même du globe.
[12]
Oubliant que les rues et les routes n’ont jamais été aussi sûres : jusqu’au XIX
e siècle, sortir seul et sans
arme le soir dans une ville, ou voyager seul d’une ville à l’autre revenait à se suicider. De nos jours, il
reste possible de traverser une ZUP sans dommage.
[13]
La faute à son inventivité technique et à la combinatoire indéfinie de son langage !
[14]
Sur les effets neuro-endocrino-physiologiques d’une position subie, voir Vincent J-D (1990), « le moi
neuroendocrinologique », in
Soi et non soi, (ouvr. coll.), Le Seuil, Paris.
[15]
A l’inverse, nous voyons se développer de manière très inquiétante des pratiques sociales généralisées
d’ordalie, défi à la mort, tels que rapports sexuels non protégés, ski hors piste sans précaution,
courses-poursuites en voiture, usages divers de drogues, qui sont autant de prises de risque indivi~duelles désinsérées de toute nécessité adaptative. Nous posons l’hypothèse d’une pathologie spéci~fique de cette nouvelle donne sociale.
[16]
Les noms, dates, lieux, professions, détails personnels ont, comme il se doit, été transformés de telle
façon qu’ils garantissent le secret de la cure, sans pour autant en trahir la trame.
[17]
Ayant nous-même pratiqué la psychanalyse durant 30 années, nous connaissons bien l’objection récur~rente qui est faite aux thérapies brèves : on n’y irait pas assez au fond ! Cette confusion entre métaphore
et processus est assez navrante : le fait que Freud ait cru bon de comparer l’inconscient aux abysses
n’indique en rien que l’humain ait un fond comparable à celui des océans ou même d’un puits… Nous
pensons quant à nous que la métaphore surface-fond est cruellement insuffisante pour aborder les pro~cessus en jeu dans une thérapie, ou même pour décrire quoi que ce soit de l’humain.
[18]
Varela souligne que les systèmes autopoïétiques ne sont pas instructibles puisqu’auto-informés; à l’inverse,
les machines allopoïétiques, comme une voiture ou un lave-linge, sont parfaitement instructibles.
[19]
Cf. Roustang F. (2000)
La fin de la plainte, O. Jacob, Paris.
[20]
Nous les voyons d’un type très voisin du niveau 3 de l’apprentissage selon Bateson : l’apprentissage
sur les contextes des structures de nos apprentissages.
[21]
Freud n’avait pourtant pas donné ce modèle à ses héritiers : il se montrait très actif dans ses cures.
[22]
Le modèle autopoïétique permet de décrire un nombre important de types de couplages, dans la théra~pie, dans la famille, le couple ou les institutions.
[23]
« We speak of “penetration” if a system
makes its one
complexity (…)
available for constructing another
system. » Luhmann N. (1995)
Social systems, Stanford University Press, Stanford California. p. 213.
[24]
« In penetration one can observe how the
behavior of the penetrating system is co-determined by the
receiving system (and eventually proceeds aimlessly and erratically outside this system, just like ants
that have lost their ant hill). » Luhmann N., op.cit. p. 213.