2003
THÉRAPIE FAMILIALE
LE TEMPS DES HÉRITAGES FAMILIAUX
Entre répétition, transformation et création
Anne Courtois
[*]
Unité CAPP, Faculté de Psychologie, UCL
Place C. Mercier, 10
B-1348 Louvain-la-Neuve
Dans la suite de
l’article sur le temps familial
[1], nous abordons ici la question de la perpétuation et de la transformation des
héritages familiaux. Notre point de vue est dialectique: il implique la personne et son groupe d’apparte~nance. Nous expliquons, tout d’abord, comment la personne peut, au travers de la spirale du don, se décaler
de l’héritage familial pour gagner en existence. Nous montrons, ensuite, comment au niveau du groupe, les
mythes, les rites, les scripts et l’ambiance participent à la stabilité comme au changement de la culture fami~liale. Pour terminer, nous abordons la question du dynamisme et de la rigidité du milieu: quand et sous
quelles conditions la famille constitue-t-elle pour ses membres un espace d’improvisation et de créativité?Mots-clés :
Héritage familial, Transmission, Loyauté, Système d’échange, Spirale du don, Mythe, Script, Rite, Ambiance, Rigidité, Dynamisme, Expérimentation, Créativité.
In the next
part of the article on family time, we are tackling here the question of perpetuation and of transformation
of the family heritages. Our point of view is dialectic; it implies the person and his membership group.
First of all, we explain how the person can, through the spiral of donation, move back from the family her~itage, to gain in existence. Afterwards, we show how, at the group level, myths, rituals, scripts and atmos~phere, take part in the stability as well as in the change of the family culture. Finally, we tackle the question
of dynamism and rigidity of the environment: when and under which conditions will family be for its
members an improvisation and creativity space?Keywords :
Herencia familiar, Transmisión, Lealtad, Sistema de intercambio, Espiral del don, Mito, Script, Rito, Ambiente, Rigidez, Dinamismo, Experimentación.
Entre la repetición, la transformación y la creación. –
En continuidad con el artículo sobre el tiempo familiar, abordaremos en este la cuestión de la perpetuación
y de la herencia familiar. Nuestro punto devista es dialectico: implica la persona y su grupo de pertenencia.
Para comenzar, explicaremos cómo la persona puede, a traves de la espiral del don, distanciarse de la
herencia familiar para ganar en existencia. A continuación, mostraremos de que manera a nivel del grupo,
los mitos, los ritos, los scripts y el ambiente participan tanto a la estabilidad como al cambio de la cultura
familiar. Para terminar, abordaremos la cuestión del dinamismo y de la rigidez del medio: cuando y bajo
que condiciones la familia constituye para sus miembros un espacio de improvisación y de creatividad. Palabras claves :
Herencia familiar, Transmisión, Lealtad, Sistema de intercambio, Espiral del don, Mito, Script, Rito, Ambiente, Rigidez, Dinamismo, Experimentación.
La famille est un groupe humain particulier : elle est capable de se perpétuer, de
maintenir son identité tout en se transformant. Elle évolue sans cesse pour répondre
aux exigences de changement de ses membres.
La croissance de la famille a longtemps été assimilée à l’idée de cycle de vie
donnant une vue mécaniste et déterministe de cette problématique. Nous en avons
proposé une redéfinition et avons montré l’importance pour comprendre les proces~sus propres au développement de la famille de considérer le contexte historique de
celle-ci. Ce contexte se situe au point de rencontre de deux axes : l’un nous emmène
dans le passé des personnes bien avant leurs origines, dans l’histoire de leurs
parents, l’autre nous transporte dans l’ici et maintenant de la famille, dans le rapport
existant entre les personnes des différentes générations (A. Courtois, 2001).
Nous poursuivons cette réflexion en abordant ici la question des mécanismes
propres à la transmission des héritages familiaux.
La question de la perpétuation/transformation du milieu familial est indisso~ciable de celle de l’héritage familial et de celle des transmissions. Ceci revient, pour
nous, à réfléchir sur la manière dont une famille « négocie » le maintien et la perte de
certains aspects de son héritage, la manière dont un « milieu humain » change, tout
en restant le même au travers des générations. Comment le processus de transmis~sion culturelle opère-t-il au cours du temps ? Comment ce processus constant
d’appropriation et de réappropriation de l’héritage familial joue-t-il dans la famille
tout entière et chez chacun des membres de la famille ? En quoi l’héritage permet-il
de faire bifurquer le cours de l’existence et/ou freine-t-il toute évolution ?
La famille devient incertaine, plurielle, kaléidoscopique et elle doit sans cesse
réinventer de nouveaux modes de relation : complémentarité des trajectoires de
l’homme et de la femme, couple refuge ou auto-thérapeute, nouvelles formes de
parentalité et de grand-parentalité. Dans le même temps, les repères institutionnels,
les modèles d’identification traditionnels sont mis à mal : désuétude de l’institution
du mariage, renforcement du matriarcat au détriment du patriarcat. Plus que jamais,
la famille doit utiliser son potentiel créatif pour s’adapter aux changements qui la
traversent. Pour que cette création opère, la famille doit reconnaître son héritage, se
l’approprier pour le transformer en y intégrant des éléments puisés dans l’environ~nement social. Dès lors, la question de la perpétuation/répétition et de la transforma~tion/création de l’héritage familial est plus que jamais d’actualité.
Nous rappellerons dans une première partie, par un bref aperçu de la littérature,
combien cette problématique a davantage été abordée du côté de la psychopatholo~gie, tant au niveau psychodynamique que systémique. Or, nous souhaitons aborder
la question de la croissance et des héritages familiaux en privilégiant les effets créa~teurs de cette transmission
[2].
Nous choisissons d’adopter une vue multiverse de cette transmission, en partant
du sujet pour ensuite élargir la perspective vers le groupe. Nous choisissons aussi de
dépasser une vue « familialiste » pour adopter une perspective culturelle ou anthro~pologique.
Le premier support de la continuité et du changement entre générations est le
lien intergénérationnel et la communauté de racines et de procréation. Le système
d’obligations et de dettes qui unit les ascendants à leurs descendants et, plus large~ment, le système d’échange et la spirale du don sont, pour nous, des concepts-phares
que nous développerons.
Pour comprendre les mécanismes véritablement groupaux et systémiques, la
manière dont l’héritage est géré par et dans les interactions de tous ceux qui sont
impliqués, nous nous tournerons vers des concepts tels que les mythes et les rites,
les scripts et les affects qui sont, pour nous, les « organisateurs culturels » de cette
transmission.
1. La transmission des héritages : bref aperçu de la question
Il n’existe pas, à l’heure actuelle, une théorie suffisamment holistique pour rendre
compte des processus de transmission familiaux. Nous partageons avec B. Cramer
l’idée que « la connaissance des processus de transmission de la santé mentale, des
sentiments de sécurité et de la capacité de créativité est encore plus limitée que celle
de leurs déviations ou de leurs échecs. » (B. Cramer, 1996, p. 221). En fait, tant en
psychanalyse qu’en systémique, les questions qui traversent ce vaste champ ont sur~tout trait aux dysfonctionnements, aux blocages et aux failles de cette transmission,
aux « ratés » des échanges d’une génération à l’autre.
En psychanalyse d’abord, les auteurs cherchent à décoder, au travers des proces~sus conscients et inconscients, l’histoire et la préhistoire du sujet. De nombreuses
recherches cliniques mettent en relation des événements traumatisants, vécus par le
sujet dans le passé, et l’émergence d’un symptôme, dans la vie présente. Depuis une
quinzaine d’années, les psychanalystes s’intéressent aux faits transgénérationnels et
à l’immixtion troublante, dans le présent, de traumatismes du passé non résolus.
Nous ne citerons, pour exemple, que les travaux de A.A. Schutzenberger (1991) sur
les effets, parfois de nombreuses générations plus tard, d’un traumatisme (torture,
noyade, gazage) vécu par un des ascendants qui n’y a pas survécu. Les psychana~lystes N. Abraham et M. Torok ont tenté d’approcher l’organisation psychique parti~culière du porteur de secret dans une famille, puis de ses descendants. Le « fantôme »
est le résultat des effets sur l’inconscient d’un sujet de la « crypte » d’un autre, c’est-à-dire d’un secret inavouable. A l’heure actuelle, ces phénomènes de « télescopage »
d’un passé parfois très lointain dans la vie d’un individu, même s’ils sont très bien
décrits, sont encore peu expliqués. Pour A-M. Nicolo Corigliano (1996), cet intérêt
manifesté par la psychanalyse pour les « faits transgénérationnels » montre un chan~gement radical d’optique, élargissant la dimension intrapsychique du sujet au groupe
et à l’étude des rapports entre la sphère intrapsychique et la sphère interpersonnelle.
Les systémiciens, à leur tour, cherchent à comprendre l’étiologie de certains jeux
relationnels dysfonctionnels, à en expliquer les racines. Face à des pathologies
lourdes, les pionniers de la thérapie familiale – I. Boszormenyi-Nagy, H. Stierlin,
M. Bowen – mettent l’accent sur les phénomènes multigénérationnels répétitifs, une
des hypothèses étant que ce qui n’est pas résolu dans une génération a des inci~dences et retentit sur les générations futures. Dans le même temps, différents
concepts sont créés pour expliquer les faits transgénérationnels. Ainsi, M. Bowen
est un des premiers à énoncer qu’il faut plusieurs générations pour produire un schi~zophrène. Il propose des concepts clés comme la différenciation-indifférenciation
des selfs et la triangulation, pour expliquer ce processus familial pathologique. Pour
lui, les modèles familiaux évoluent à travers un processus de projection de généra~tion en génération. Pour I. Boszormenyi-Nagy et Spark (1973), les symptômes pré~sentés par un enfant sont la métaphore ou le produit final d’une histoire transgénéra~tionnelle qui se construit à travers le « livre des comptes » et l’équilibre/déséquilibre
entre les « dettes » et les « crédits » intergénérationnels. Pour F. Framo et N. Paul, les
difficultés de couple représentent des tentatives pour résoudre ou se défendre contre
des conflits vécus dans les familles d’origine. La transmission implique un proces~sus de projection plus ou moins inconscient. Cependant, la spécificité de ce proces~sus n’est guère définie à l’heure actuelle.
D.V. Keith et C.A. Whitaker (1988) accordent, quant à eux, une grande impor~tance à ce qu’ils nomment la « structure symbolique » de la famille, ils tentent d’éta~blir des liens significatifs entre les événements symboliques du passé et l’apparition
dans le présent de symptômes chez un des membres de la famille. Ils citent, en
exemple, le syndrome de l’enfant vulnérable, qui montre l’existence de troubles
psychologiques susceptibles d’être mis en lien avec des problèmes dans la famille
au moment de la conception de l’enfant, de sa gestation ou de sa naissance. Ces
auteurs constatent leur impuissance et leur ignorance quant à formuler une théorie
explicative de ces phénomènes.
Actuellement, les notions d’héritage, de généalogie et de transmission entre les
générations connaissent un regain d’intérêt qui correspond aussi à un regain de
l’entraide familiale. Ces théories, cependant, restent partielles et peu explicatives
des mécanismes propres aux faits de transmission (B. Prieur, 1996).
Nous proposons, pour notre part, une théorisation de cette problématique sans
prétendre à l’exhaustivité. Nous choisissons d’adopter une vue multiverse de cette
transmission.
2. Au cœur du processus de transmission : la spirale du don
L’approche contextuelle de I. Boszormenyi-Nagy (1973,1986,1991) apporte un
premier éclairage sur cette difficile question du devenir du patrimoine familial. La
pensée de I. Boszormenyi-Nagy trouve, pour nous, un fondement anthropologique
dans les travaux du sociologue M. Mauss (1993) et, à sa suite, de Lévi-Strauss qui
décrivent les systèmes d’échange en vigueur dans les sociétés polynésiennes. Ces
théories donnent à la théorie de I. Boszormenyi-Nagy une portée plus large.
I. Boszormenyi-Nagy propose une grille de lecture des relations humaines
articulant différentes dimensions : factuelle (événements familiaux, déterminants
biologiques ou socio-historiques), psychique (vécu intrapsychique de la personne,
mécanismes de défense…), interactionnelle (jeux des alliances, fonctions…) et
surtout éthique. Avant la lettre, non seulement il crée une grille plurielle de compré~hension de l’humain qui articule les faits intrapsychiques et interpersonnels mais il
va au-delà. Pour cet auteur, la clé de la dynamique relationnelle qui fonde toute
relation humaine est l’éthique relationnelle, la justice versus l’injustice.
L’éthique relationnelle est, pour I. Boszormenyi-Nagy, la dimension qui motive
véritablement toute relation humaine. Celle-ci doit se construire sur une nécessaire
équité. Dans une relation équitable, chacun donne et reçoit à tour de rôle et finit par
trouver les termes de l’équité spécifique de cette relation précise. L. Roegiers
(1994), en citant I. Boszormenyi-Nagy, utilise une métaphore pour illustrer cette
idée. Les relations peuvent être comparées aux mouvements des plateaux d’une
balance. Et la balance est continuellement en mouvement; à certains moments elle
penche d’un côté, à d’autres, elle s’inverse, mais le bilan doit être équitable.
L’éthique relationnelle a une portée plus grande encore lorsqu’elle concerne les
membres d’une même famille. Le contexte historique de la famille renvoie aux rela~tions entre une personne et ses racines multigénérationnelles. Partager les mêmes
racines crée, entre les membres d’une même famille, des liens indéfectibles qui, non
seulement survivent à des séparations voulues ou non, mais influencent aussi le
degré de liberté qu’auront les descendants de s’engager en dehors des liens d’ori~gine, en particulier pour créer un couple et devenir parents à leur tour. « Ce qui sti~mule le plus les personnes à continuer à s’intéresser les unes aux autres, ce n’est
pas la qualité de leur relation, c’est leur communauté de procréation et de racines. »
(I. Boszormenyi-Nagy, B. Krasner, 1991, p. 5).
Cette théorie nous paraît particulièrement adaptée pour expliquer le contexte des
relations parents-enfants. Elle permet de comprendre la puissance des liens qui unis~sent un nouveau-né à la chaîne de ses ancêtres, même lorsque ce nouveau-né fait
l’objet d’injustices flagrantes de la part de ses parents (maltraitance, abandon,..). Cette
théorie et les travaux qui la prolongent sur la spirale du don permettent de comprendre
en quoi la personne peut mettre à distance le patrimoine reçu pour le transformer.
Sans entrer dans une synthèse de ces travaux, il nous semble utile d’en pointer
ici un prolongement significatif pour notre propos. Le lien familial est théorisé par
plusieurs auteurs en termes de dynamique du don et d’échange entre un donateur
et un donataire. Ce système d’échange est véritablement fondateur du lien entre
les générations. A la suite de plusieurs auteurs tels que F. Bloch et M. Buisson,
K.-L. Schwering (1998) montre, au niveau de la personne, toute la dialectique exis~tant dans la spirale du don entre l’obligation de donner, celle de recevoir et la liberté
d’infléchir l’acte de donation. Il souligne aussi, dans cette spirale, la position cen~trale du donataire.
La spirale du don implique trois temps qui, en partie, se chevauchent : l’obliga~tion de donner, l’obligation de recevoir et celle de rendre. Le don est initié par
l’obligation de donner. Celui qui s’assure l’initiative détient un avantage social,
mais il prend aussi un risque, celui, rare, de se voir refuser le don, soit, à l’inverse,
celui de se voir répondre par une surenchère. A l’obligation de donner suit celle de
recevoir. La notion de recevoir n’est pas une notion passive, elle implique une
volonté ou non de recevoir; le refus de don peut entraîner l’arrêt de toute relation.
L’obligation de rendre est, elle, plus complexe encore. Celui qui reçoit doit se recon~naître débiteur de ceux de qui il a reçu pour pouvoir à son tour rendre. Celui qui
reçoit pourra, dans une certaine mesure, infléchir et transformer ce qu’il a reçu. Se
reconnaître dans une position débitrice ne se fait pas automatiquement; cela dépend
du sens que l’on donne à ce qui a été donné. Le donataire aura le sentiment ou non
d’avoir suffisamment reçu.
Pour F. Bloch et M. Buisson (1994), ce repérage du don, mais aussi du manque
(quantitatif ou qualitatif) et de la souffrance éventuelle qui lui est associée, est le
moteur de la spirale du don. Lorsque le donataire estime ne pas recevoir ou ne pas
recevoir assez, lorsque le don n’est pas reconnu, la relation entre donateur et dona~taire est empreinte de frustration et de non reconnaissance mutuelle. A l’inverse, le
donataire peut donner plus qu’il n’a reçu en rendant ce qu’il a reçu de ses ascendants
à ses enfants, son conjoint, ses petits-enfants. Il peut, en contrepartie, attendre d’eux
un retour plus important que ce qu’il leur a donné, qu’ils comblent un manque res~senti par rapport aux ascendants et, en cela, les placer en position de débiteurs à vie.
Ce repérage permet à chacun de se situer dans une continuité symbolique vis-à-vis
de l’héritage reçu et/ou de s’en dégager partiellement en le transformant. « Prendre
du recul, s’extraire au moins partiellement de la relation d’emprise, mettre à distance
l’héritage reçu et l’interpréter, conditions incontournables du changement familial,
voire social, supposent de discerner ce qui a été donné, mais aussi ce qui ne l’a pas
été. La nature même du don, au sein de la parenté, rend son identification difficile.
Repérer le don, confondu dans la relation, implique pour les intéressés des opéra~tions mentales complexes : le ressentir, l’extraire de la relation, le symboliser. »
(Cl. Attias-Donfut, 1993, cité par F. Bloch et M. Buisson, 1994, p 70.)
3. Une perspective culturelle
Nous changeons maintenant d’angle de vue pour envisager le groupe dans son
entièreté. Le lien générationnel, le système de dettes et d’obligations ne peut être
désolidarisé de l’identité familiale, du moule organisateur. « Si ce que l’on reçoit et
donne à sa famille, si ce qui a été reconnu ou ce qui nous a manqué tisse l’étoffe de
ce que I. Boszormenyi-Nagy appelle l’éthique relationnelle, cette étoffe ne constitue
pas à elle seule l’habit. Il y a aussi le patron, le schéma qui, au-delà de la « justice
existentielle », trace un dessin à la fois cohérent et sans cesse retouché qui s’appa~rente parfois à ce qu’on va nommer le destin. » (Y. Rey, 1996, p. 404).
Pour comprendre les mécanismes véritablement groupaux, nous nous centrerons
sur les véhicules particuliers de cette transmission que sont les rites et les rituels, les
mythes, mais aussi les scripts ainsi que les affects et les émotions. Ces concepts éta~blissent des ponts à la fois entre l’individu et la famille et entre les différentes géné~rations, ils constituent des concepts-limites entre la dynamique individuelle et de
groupe.
1. Les rituels familiaux
Les concepts de rite et de rituel sont peu définis et distingués l’un de l’autre dans
notre champ propre. Ainsi, J. Miermont propose une définition extensive des rituels
« allant des mouvements-signaux élémentaires à l’activité symbolique, en passant
par la structuration des échanges parlés, des modalités du discours (indicatif, excla~matif, impératif, interrogatif, …) jusqu’aux formes plus élaborées des relations inter~humaines (rituels religieux, scientifiques, thérapeutiques, sportifs). » (J. Miermont,
, p. 453). Or, nous pensons qu’il existe deux objets distincts : le rite, au sens fort
90
du terme, qui resitue l’individu dans sa famille et celle-ci dans la collectivité plus
large et la ritualité du quotidien qui est limitée à la sphère du domestique (A. Cour~tois, 2001).
Le rite reste associé à l’idée d’ordre, de répétition, de codification, très claire~ment présente dans l’étymologie du terme. Le rite désigne alors des conduites spéci~fiques liées à des situations et à des règles précises marquées par la répétition. Pour
J. Cazeneuve : « le rite semble être une action qui se répète selon des règles inva~riables et dont on ne voit pas que son accomplissement produise des effets utiles…
On se conformera donc à l’usage courant en appelant rite un acte qui se répète et
dont l’efficacité est, au moins en partie, d’ordre extra-empirique» (J. Cazeneuve,
1971, p. 6-17). Dans cette conception, la répétition d’un événement, d’un contenu,
de la forme ou de la combinaison de ces événements fait partie du rite. Une autre
conception du rite, relative aux rites d’initiation, met en avant la grande part
d’improvisation de la part du chaman. Le rite se déploie en fait entre ces deux pôles :
la répétition, le « semblable », d’une part et la spontanéité, la création, l’improvisa~tion, le différent, d’autre part. Il est à la fois un cadre, un moule, une forme qui orga~nise… mais il est aussi création, innovation, fantaisie. Il est une mise en tension
entre la stabilité et le changement. A la fois, il perpétue, maintient les structures
sociales et les individus, les familles et les communautés, mais il est aussi créateur
de structures. Le rite de passage reste, en particulier, un organisateur, un outil-clé au
service du changement, du passage d’une temporalité à une autre dans la vie des
individus et des groupes (A. Courtois, 2001).
C’est l’aspect répétitif et codifié qui est aussi mis en avant dans les rituels fami~liaux. J. Bossard et E. Boll (1950), les premiers, définissent les rites familiaux
comme « des procédures formelles et prescrites, résultant de l’interaction familiale,
qui comprennent des comportements définis, dirigés vers un but spécifique et qui
acquièrent rigidité et conformisme suite à leur répétition dans le temps ». Les rituels
dessinent les frontières à l’intérieur et à l’extérieur de la famille, ils clarifient les
rôles et définissent les règles de la vie familiale. (S.J. Wolin et L.A. Bennet, 1984).
Ils créent et renforcent les liens d’appartenance des membres d’un système consi~déré, qu’il soit un groupe familial ou un groupe restreint. Ils participent donc à la
cohésion du groupe (M. Morval, 1993, J. Miermont, 1987, R. Neuburger, 1982).
Les rites et les rituels familiaux semblent être de prime abord au service de la
permanence et de l’homéostasie familiale. Cependant, ils sont évolutifs, sources
d’apprentissage et créateurs de contextes nouveaux. Les théoriciens de la famille
notent une corrélation étroite entre les périodes clés de la vie de la famille et la pré~sence ou la forme des rituels. Leur observance doit se modifier avec le cycle de vie
familial et s’adapter aux besoins de croissance des membres (M. Morval, 1985).
Une famille dynamique arrive à modifier ses rituels, à introduire des éléments de
nouveauté au sein de leur structure immuable.
Cette bipolarité, on la retrouve en thérapie familiale. E.L.Yeats, cité par
M. Moral (1985), distingue d’une part, les rites d’union ou homéostatiques qui contri~buent à la cohésion et à l’identité familiale et, d’autre part, les rites homéorhésiques
qui sont des événements marquant la progression de la famille au travers du cycle de
vie. O. Van der Hart (cité par E. Imber-Black et al., 1988) intègre mieux les deux
notions lorsqu’il nuance le concept de « prescription ritualisée ». Une prescription,
selon lui, devrait comporter des parties fermées, c’est-à-dire spécifiques et pres~crites en détail (définissant le moment, la place, l’ordre, les acteurs...) par le théra~peute, et des parties ouvertes, c’est-à-dire incluant l’ouverture et la spontanéité.
Pour garantir l’efficacité du rituel, un espace d’improvisation devrait être laissé à la
famille et le thérapeute n’anticipe pas ce que la famille va créer avec le rituel.
2. Les mythes familiaux
Le mythe et le rite familial sont, dans la littérature, solidaires l’un de l’autre, ils
se renforcent mutuellement. Le mythe inclut des informations sur l’accomplisse~ment du rite et des rituels dans les générations précédentes et, le rite de même que
les rituels illustrent concrètement les valeurs incarnées par les mythes.
Dans la littérature, c’est la fonction homéostatique du mythe et du rite qui est
mise à l’avant. Les thérapeutes familiaux, à la suite de A.J. Ferreira, ont eu cette par~ticularité d’aborder le mythe dans le cadre de la pathologie. Pour A.J. Ferreira
(1966), le mythe constitue une image interne que la famille se donne d’elle-même et
au maintien de laquelle tous les membres contribuent fortement, y compris contre
toute vraisemblance. Il appelle cette image « mythe » dans la mesure où celle-ci est
irréaliste et fonctionne comme moyen de résistance au changement; dans ce
contexte, le mythe devient une structure anti-évolutive, absolue, inattaquable malgré
les distorsions de plus en plus grandes entre les idéaux défendus dans le mythe, les
pratiques familiales et la réalité sociale.
Le mythe, dans les années 1980, est redéfini par de nombreux auteurs. Il acquiert
alors une portée plus large et un sens de « normalité ». Même si le mythe est doté
d’une grande permanence, il doit être capable d’évoluer avec les changements qui
adviennent dans la famille : la vision qu’il donne à ses membres doit rester adaptée à
la réalité. Lorsque la vision du monde que le mythe détermine n’est plus adaptée à
l’histoire de la famille, aux événements extérieurs, au cycle de vie, l’histoire se fige,
le temps s’arrête.
Dans cette optique, le mythe est alors déconstruit : le mythe familial est distingué
du mythe individuel, proche du fantasme des psychanalystes. Le mythe collectif est
une sorte d’histoire fondatrice, atemporelle, et le mythe individuel est l’appropria~tion par chacun des membres de la famille de ce mythe collectif. L’enfant construit
déjà ses mythes personnels; il est capable de symboliser, d’élaborer ses propres
mythes, en en modifiant certains aspects, en rejetant certaines conséquences trans~mises du milieu dans lequel il a grandi (M. Andolfi et al., 1990).
Pour R. Neuburger, l’enfant sera toujours confronté, par rapport à ce mythe, à un
double message : un message de conformisme et un message de différenciation par
rapport à son groupe d’appartenance sans lequel il ne pourrait s’adapter aux réalités
environnantes. Ces deux messages sont situés dans un rapport paradoxal. Le premier
message est : « sois conforme », « sois fidèle aux valeurs de ton groupe d’origine
même si cela doit te coûter ». Le deuxième est : « sois différent, adapte-toi à tes nou~veaux groupes d’appartenance... ». R. Neuburger montre que, pour que la transmission
soit dynamique, il faut que ces deux messages ou axes de la transmission coexistent.
« C’est parce que nous sommes confrontés à un double message que la transmission
est créative, nous obligeant à chaque génération, à inventer notre groupe familial et
ainsi à éviter des répétitions stérilisantes. » (R. Neuburger, 1995, p. 49).
Les familles dynamiques arrivent à « conjoindre » ce double message. Une
famille « vivante » offre une base suffisamment sécurisante et cohésive tout en faci~litant l’intégration des différences, permettant à ses membres de se différencier et de
s’individuer. Dans ces familles, les membres peuvent s’approprier cette zone com~mune qu’est le mythe familial et le remettre en question d’une certaine manière sans
que le groupe, ni les membres ne se sentent menacés.
La pathologie surviendrait lorsqu’un des deux messages (conformité ou singula~rité) est évacué au profit de l’autre. Soit le message de la conformité l’emporte et le
groupe doit perpétuellement prouver que les choses se perpétuent pareilles à elles-mêmes, en restant conformes aux normes sociales en vigueur. Soit le message de la
singularité l’emporte et le groupe devra sans cesse mettre en avant des caractéris~tiques extraordinaires et « gommer l’oubli du banal ». Pour l’auteur, les mécanismes
sont d’autant plus pathogènes que la perception autorisée ne correspond en rien à la
réalité phénoménologique du groupe. Les familles à transactions gravement patho~logiques peuvent même sacrifier un de leurs membres à la survie du groupe.
L’hypothèse de la coexistence nécessaire dans la transmission dynamique de
deux messages paradoxaux rejoint la théorie de J. Byng-Hall sur la tension existant
entre les scripts « réplicatifs » et les scripts « correctifs ». Cependant la théorie de
J. Byng-Hall est pour nous plus complexe, car elle articule aux scripts trangénéra~tionnels des scripts créatifs, actuels. Cette théorie articule, pour l’individu et la
famille, la transmission verticale et la transmission horizontale.
3. Les scripts familiaux ou « scénarios familiaux »
J. Byng-Hall (1995a, 1995b) utilise la métaphore du script, car elle est univer~selle dans notre culture à travers le théâtre, le cinéma, et, par-dessus tout, la télévi~sion. En outre, comme ce concept de la métaphore est facilement compris des
familles en thérapie, il permet une coconstruction entre les systèmes thérapeutique
et familial. Le script, comme au cinéma, implique une scène, des acteurs éventuelle~ment interchangeables, une action avec des séquences d’interaction prévisibles, une
intrigue dans laquelle les mobiles des membres de la famille se précisent et une
issue. La notion de script est, pour nous, à l’interface entre celle du mythe et celle du
rituel (voir précédemment). Le script s’appuie sur les croyances sans être assimi~lable aux croyances ou aux mythes eux-mêmes. Il donne des « lignes directrices »
larges, il « prescrirait » des séquences relationnelles telles qu’on les observe dans les
tâches ou dans les rituels familiaux. Il renvoie, pour nous, aux trois dimensions d’un
milieu humain : cognitive, comportementale et affective.
Le script familial peut être défini comme « les attentes familiales communes
concernant la manière dont les rôles familiaux doivent être exécutés dans différents
contextes. Le terme “attente” implique l’anticipation de ce qui doit être dit et fait
dans les relations familiales ainsi que les pressions familiales pour accomplir, pour
jouer les rôles comme cela est attendu. » (J. Byng-Hall, 1995a, p.4). Le script peut
être comparé à un schéma, un « patron » au travers duquel les membres de la famille
se représentent et anticipent les relations à venir. L’idée de script, scénario interne,
peut être considérée comme un élargissement à tout le groupe familial du modèle
opérant interne décrit par D.N. Stern (1989), proche du modèle cognitif opératoire
de J. Bowlby (1969). Pour l’auteur de la théorie de l’attachement, l’enfant se
construit un modèle cognitif qui reprend ses premières expériences nouées avec les
figures d’attachement dans différents contextes interactifs, ainsi que sa perception
de la valeur accordée par son entourage. Grâce à ce modèle cognitif opératoire,
l’enfant se crée des attentes concernant les réponses de ses parents dans diverses cir~constances. Ce modèle cognitif opératoire demeure relativement stable, dans la
mesure où les relations parents-enfants, elles aussi, ont tendance à demeurer stables.
Le script, pour l’auteur, se déploie à différents niveaux : le plus souvent, il
concerne un des sous-systèmes et implique une définition particulière de la relation :
il s’agit d’un script parental ou maternel, d’un script conjugal, d’un script relation~nel entre un père et sa fille,… Il peut aussi être un scénario général sur la manière
dont il est attendu que toutes les relations familiales se déroulent en général; il
regroupe et articule alors différents scripts. Le scénario de deuil en est un bon
exemple : les scripts conjugaux ou dans la fratrie peuvent participer à un scénario
général lors d’un deuil non résolu ou lors de la désignation de l’un de ses membres
comme remplaçant la personne décédée. Enfin, pour l’auteur, le script peut être plus
limité dans le temps et dans l’espace et concerner une séquence interactionnelle
comme le moment du coucher et du repas. Il est alors, selon nous, confondu avec le
rituel et nous ne l’utiliserons pas dans ce sens. Le script implique l’ensemble des
membres de la famille en relation les uns avec les autres. Cependant, ce terme ne
signifie pas que tous les membres de la famille ont la même vision de ce qui se passe
ou de ce qui devrait se passer. Pour certains, il est impératif de poursuivre les scripts
familiaux alors que, pour d’autres, il n’est pas souhaitable de les reproduire,
lorsque, par exemple, eux-mêmes deviendront parents.
La théorie sur le script nous paraît intéressante dans la dialectique qu’elle intro~duit entre la répétition des modèles du passé et la transformation de ces modèles.
Pour J. Byng-Hall, les scripts familiaux courants résultent d’un entrecroisement de
trois types de script : les scripts réplicatifs, les scripts correctifs et les scripts actuels.
Les plus courants sont les scripts réplicatifs, lorsqu’un individu reproduit les rôles
ou types de relation de sa famille d’origine. Lorsque la personne tente d’échapper à
l’emprise familiale en évitant par exemple de reproduire des expériences qui ont été
inconfortables ou intolérables, elle peut tenter de construire un autre type de rela~tion, de couple, parental ou filial, et elle utilise alors des scripts correctifs. Enfin, et
non des moindres, dans l’environnement social, chez ses proches, dans d’autres
familles, la personne s’approprie d’autres scénarios qui, s’ils sont répétés dans le
temps, peuvent être intégrés à la culture familiale.
Les scripts réplicatifs et les scripts correctifs sont issus du passé et, dès lors, ils
sont souvent moins conscients. Il y a toujours une tension entre ces deux scripts. Les
enfants reprendront inévitablement certaines de leurs expériences familiales et les
recréeront dans la génération future comme un script réplicatif, ils tenteront aussi de
corriger certaines expériences. La formation d’un couple est une occasion de mettre
en acte à la fois des scripts réplicatifs et des scripts correctifs. Ce qui a été le plus
souvent mis en évidence est le choix d’un partenaire à la fois proche et semblable au
parent de sexe opposé. Mais le choix d’un conjoint peut aussi permettre d’adopter
un contre-modèle : par exemple, une personne peut choisir un partenaire qui l’aidera
à dépasser des scripts parentaux inconfortables.
Le script idéal est un script actuel : il s’appuie sur les scripts du passé (les scripts
réplicatifs et correctifs), il s’en sert comme d’une rampe de lancement pour créer des
alternatives et des solutions mieux adaptées aux sollicitations de l’environnement. Si
la famille est orientée exclusivement vers le passé, elle utilise trop souvent ses
scripts, sans réussir à les adapter, elle se rigidifie. Si la famille est orientée exclusive~ment vers le futur, qu’elle ne réécrit jamais les scripts du passé, elle devient chao~tique. Il est important que la famille prenne conscience des scripts du passé, qu’elle
utilise des scripts qui, pour elle, sont porteurs et abandonne des scripts qui entravent
son développement. Lorsque la famille est soutenue dans cette compréhension, elle
éprouve moins la nécessité de répéter, par loyauté, ou de corriger d’anciens scripts;
elle est alors plus disponible pour improviser de nouvelles façons d’être en relation et
d’agir.
La famille se remémore les scénarios du passé pour programmer ceux du futur.
Le processus de réélaboration des scripts est toujours à l’entrecroisement d’un pro~cessus inconscient et d’un processus plus conscient de remémoration des informa~tions. En se remémorant un événement particulier et le contexte de sa survenue, des
affects et une sensation globale sont évoqués. Cette sensation globale, au départ
indéfinissable pour la personne, se précise à partir du moment où la personne y
accorde de l’importance et l’interroge pour en apprendre quelque chose de nouveau.
Lorsque la personne est capable de reconnaître cette sensation, puis de lui accorder
un niveau de signification et de compréhension, celle-ci aidera à la prise de décision
de l’action particulière qui se déroulera.
4. Les affects
L’héritage familial, les mythes et les croyances, les rites et rituels et surtout les
scripts tels que nous venons de les définir sont étroitement liés aux affects et aux
émotions partagées par les membres de la famille. « La transmission familiale résulte
d’une combinatoire complexe entre ce qui est légué (mémoire mais aussi oubli), les
sollicitations, exigences internes du moment et les injonctions de l’environnement…
Cette alchimie savante s’inscrit toujours dans une trame émotionnelle déterminante :
il n’y pas en effet de mémoire humaine sans émotion, qu’il s’agisse de mémoire indi~viduelle ou de mémoire communautaire. » (Y. Rey, 2000, p. 144). Les affects et les
émotions sont le creuset dans lequel et par lequel se transmet l’héritage.
Les premières expériences de l’enfant avec son milieu de vie sont directes, pré~coces, immédiates; elles passent par une dimension primordiale qui est le contact et
le « corps à corps », tout d’abord avec la mère, puis avec le père et les autres
membres de la famille. On sait bien maintenant que, dans la période qui précède la
naissance et dans les quelques semaines qui la suivent, l’enfant est extrêmement
sensible à la qualité tactile des relations avec le monde qui l’entoure. Certains
auteurs insistent même sur la précocité, chez l’enfant, d’une capacité à discriminer
les personnes de son entourage immédiat sur la base du contact qu’il reçoit.
Au début de sa vie, les émotions du nourrisson se situent aux pôles extrêmes du
circuit du contact : la fusion et la rupture du contact. La naissance de l’enfant consti~tue une première rupture de contact, suivie aussitôt par un contact chaleureux et
englobant lorsque la mère ou le père de l’enfant le prend dans ses bras. Peu à peu, le
nouveau-né éprouve une variété de plus en plus grande d’émotions; ce sont les
parents qui impriment chez lui une manière de circuler sur la boucle du contact et de
vivre des expériences de désaccordement et de réaccordement. Les personnes en
contact privilégié avec l’enfant auront ainsi une influence décisive sur son avenir;
l’enfant, quant à lui, influence aussi son environnement en induisant à son tour cer~taines qualités de contact. Les parents et l’enfant sont donc responsables de la qua~lité des premiers contacts et échanges.
La qualité des échanges sera déterminée par la capacité de la mère de l’enfant, de
son père, puis de l’entourage élargi à réagir aux signaux émotionnels diffus qu’il
émet. Ces signaux suscitent par leur contagiosité, liée à leur contenu émotionnel, le
partage diffus d’une ambiance entre l’enfant et sa mère sans qu’il y ait pour autant
différenciation des rôles au cours de tels échanges. La manière dont l’enfant se
construit, particulièrement dans l’éprouvé et le senti, est à mettre en relation avec
l’expression des émotions de tous les membres de la famille. Le bébé est essentielle~ment immergé dans le climat qu’il crée avec sa mère, et, dans le même temps, celle-ci est aussi immergée dans l’ambiance de sa famille nucléaire, et, au-delà, dans celle
de sa famille d’origine. En effet, bien avant la naissance de son enfant, la femme
évolue dans le climat de la famille qu’elle est en train de créer ou de son couple, elle
en épouse les rythmes. Mais avant cela, elle a baigné dans l’ambiance de sa propre
famille d’origine. Elle en exprime les émotions avec son style propre. La mère et
l’enfant baignent donc dans une ambiance qui implique le père de l’enfant, mais
aussi, dans une mesure moindre, les familles d’origine des deux conjoints. Tous les
membres, et spécialement le père de l’enfant qui lui-même est fortement porteur de
l’ambiance de sa propre famille, jouent un rôle déterminant dans l’ambiance et les
contacts qu’éprouvent la mère et son bébé.
Les parents doivent être capables d’éprouver et de comprendre l’état émotionnel
du nouveau-né, ils doivent y répondre en miroir, en se mettant au diapason de cer~tains comportements manifestes du nourrisson. Ils vont au-delà d’une simple imita~tion. Le nouveau-né, lui, doit comprendre que la réaction du parent a un rapport
étroit avec sa propre expérience émotionnelle et pas seulement avec l’imitation de
son comportement. Au-delà de 9 mois, l’imitation fait place à l’accordage affectif.
Celui-ci fait appel au partage d’un état émotionnel. L’accordage est « l’exécution de
comportements qui expriment la propriété émotionnelle d’un état affectif partagé
sans imiter le comportement expressif exact de l’état interne. » (D. Stern, 1989, p.
185). L’accordage est la façon prédominante de communier, de partager des sensa~tions et des affects. Le parent répond aux comportements de l’enfant, en synchronie
avec lui, dans un autre registre de celui de l’enfant. L’accordage entraîne un change~ment chez l’enfant en lui fournissant quelque chose qu’il n’avait pas avant, ou en le
renforçant s’il existait déjà. Cet accordage affectif entre les parents et l’enfant
contribue chez celui-ci à installer la sécurité de base nécessaire à son développe~ment. Parfois, le processus s’enraye. On sait aujourd’hui que de graves pathologies
trouvent leur origine dans des troubles précoces de l’humeur. B. Cyrulnik (1993)
montre combien les femmes qui connaissent une dépression post-partum créent
pour le bébé « un monde sensoriel froid », sans contact, ni odeur, ni mimique faciale,
avec un impact évident au niveau de la communication de base, du type d’attache~ment mais aussi de la croissance de l’enfant qui s’en trouve retardée.
La capacité d’accordage des parents avec leur enfant et la sensibilité de leur
réponse dépend entre autres du modèle d’attachement que chacun a construit au
cours de sa propre enfance. Une sorte de continuité, d’enchaînement se produirait
entre le modèle d’attachement intériorisé par chaque parent et celui qu’apprend leur
enfant. Le modèle d’attachement intériorisé par chaque parent influence leur capa~cité à répondre avec sensibilité à leur enfant. Cette réponse orienterait à son tour le
type d’attachement et les modèles internes de l’enfant, le style d’attachement que
lui-même recréera une fois devenu adulte induisant une sorte de continuité, un
enchaînement entre les générations successives. Lorsqu’un individu peut donner
sens à ce qui s’est passé pendant l’enfance et entrevoir des raisons cohérentes der~rière chaque comportement de ses parents, il sera probablement capable de répondre
de manière adéquate aux signaux de son enfant et par conséquent son enfant lui sera
probablement attaché de façon sécurisante.
4. La famille, espace de création
La famille, idéalement, constitue un espace de transition commun, un espace
d’improvisation et de création, un laboratoire de jeux et d’expérimentations. Sous
certaines conditions, la famille remplit cette fonction, sous d’autres pas
Une question essentielle est, en effet, celle du degré de contrainte et/ou de liberté
que la famille permet/offre dans la perpétuation/transformation des mythes, des rites,
des scripts et de l’ambiance au gré des générations. Jusqu’où les parents, les grands-parents peuvent-ils accepter que leurs propres enfants dérogent et interpellent les scé~narios et les idéaux de la famille ? Jusqu’où les enfants choisissent-ils de se confor~mer et/ou de se libérer de l’emprise parentale pour construire leur identité propre ?
Un double consensus se dégage chez les auteurs pour caractériser le dynamisme
versus la rigidité d’une famille. Le premier accord concerne la souplesse des liens
ou des articulations entre les différents « espaces »: entre actes et idéologies
(W. Seltzer et M. Seltzer, 1983), entre croyances, éthique et ambiance (E. Des~soy, 1991), entre rite, mythe et épistémè (J. Miermont, 1993), entre mythes, valeurs,
règles et rituels (A. Segers-Laurent, 1997) tant sur l’axe synchronique que diachro~nique. Le deuxième accord concerne la possibilité pour la personne de dialoguer
avec sa communauté d’appartenance.
C’est tout d’abord la prise en compte des relations entre les sous-structures res~pectives de la culture familiale, de leur dialectique, qui donne une idée du degré de
dynamisme ou de rigidité d’un milieu. Cette conception dynamique de la santé est
particulièrement développée dans l’idée de milieu humain (E. Dessoy, 1991). Le
dynamisme d’un milieu peut se définir par la qualité du processus organisationnel
présent dans chacun des foyers que sont les croyances, l’éthique et l’ambiance et
entre ceux-ci. Il existe, en effet, une liaison intrinsèque, culturelle, entre les trois
structures. De plus, chaque structure du milieu est organisée par un processus auto~référentiel, autour de deux thématiques : l’écart et l’unité qui sont à la fois bien dif~férenciées et interconnectées. Des interactions complexes existent à la fois dans
chacune des structures et entre celles-ci. Elles sont sans cesse remobilisées au cours
du temps et en retour, chacun des foyers et l’ensemble du milieu se transforment. Le
milieu se rigidifie lorsqu’une des deux thématiques est évacuée au profit de l’autre
(qui semble disparaître) et lorsque des dissonances existent entre les trois foyers.
Les liens n’opèrent plus et le tableau relationnel du système est alors celui de la rigi~dité et de la stagnation.
A. Segers-Laurent (1997) donne une métaphore intéressante pour illustrer la
qualité (le dynamisme versus la rigidité) du processus organisationnel. Les mythes,
les valeurs, les règles, les rituels propres à une famille se renforcent et s’organisent
entre eux. Ensemble, ils tendent vers un équilibre dynamique circulaire et délimitent
une sorte de cadre. « Ils sont dès lors constituants et organisateurs du système.
Ensemble, ils tendent vers un équilibre dynamique circulaire et délimitent une sorte
de cadre, semblable au cadre d’un tableau. » (A. Segers-Laurent, 1997, p. 129). Ce
« cadre », ce « moule », sera plus ou moins perméable ou rigide, adapté ou non aux
circonstances imposées par l’évolution de la famille ou par des pressions externes.
Mais ce cadre ou ce moule déterminera toujours, dans une famille donnée, la qualité
des possibles, le degré de contrainte et de liberté possible . « L’espace du possible
familial me semble totalement liée à son cadre et à un cadre donné correspond
un espace donné, certains possibles seulement pouvant s’y développer. »
(A. Segers-Laurent, 1997, p. 129).
La possibilité donnée par la famille à chacun de ses membres de questionner et
de transformer ce cadre participe donc de la santé du milieu et de ses membres. Le
dynamisme, la santé tant du milieu que des membres qui le constituent procèdent
donc de deux exigences contradictoires : le renforcement de l’unité du groupe et
l’expression de la différence de chacun des ses membres. Certaines familles, plus
que d’autres, réussissent à allier ce mouvement contradictoire. Dans les familles
souples, dynamiques, ces deux tendances sont intégrées : le milieu familial offre une
base suffisamment sécurisante pour permettre à chacun de ses membres de mener
ses expériences de vie propres, de s’individuer. Un symptôme présenté par un des
membres de la famille peut être compris comme étant le signal d’un changement
imminent imposé par des contraintes internes ou externes. Dans des situations
extrêmes (de maltraitance, de psychose,...), le dialogue entre le milieu et la personne
est coupé; les mythes, les rites et les scripts s’imposent aux personnes comme des
réalités objectivantes, des vérités inattaquables. Un membre peut être condamné au
profit du groupe familial et de sa survie
Pour M. Andolfi et al. (1990), la famille représente aussi un laboratoire de
recherche et de connaissance dynamique de soi. La famille offre à ses membres la
possibilité de vivre des expériences de séparation-union, ce qui permet à chacun
d’affirmer sa propre individualité (acquérant toujours davantage une possibilité « je »
par rapport au système de valeurs de la famille), mais, en même temps, de se sentir
libre de réintégrer le groupe, sans sentiment de culpabilité ou de trahison de sa part
ou sans que le reste de la famille ne puisse le rejeter parce que différent. « La possibi~lité pour chacun de se réapproprier le mythe familial donne la possibilité à la fois de
prendre distance, de se « séparer » de tout ce qui est représenté en lui, mais en même
temps de l’accepter et de le rendre sien. » (M. Andolfi et al., 1990, p. 189).
Cl. Morel (1988), psychanalyste, fait une analyse proche de M. Andolfi. Elle
étudie des familles de créateurs et repèrent des caractéristiques propres à celles-ci.
Les familles de créateurs ont une identité forte; elles sont très cohésives et soli~daires et la solidarité familiale ne peut être critiquée. Ces familles partagent les
mêmes croyances, un même mythe que l’on pourrait qualifier d’« exceptionnalité »
et, dans les familles de créateurs, le mythe familial semble avoir encore plus
d’impact que dans d’autres familles. Il apparaît comme une colonne vertébrale
autour de laquelle s’articulent différentes expressions d’un même mythe. Au-delà
de l’adhésion à ce mythe particulier, la famille tolère la pluralité des styles : chacun
peut exprimer ce mythe à sa façon et selon ses propres aspirations. Chacun peut
donner une réponse créative en fonction de ses propres fantasmes, sans perdre son
identité individuelle ni familiale. Dans les familles de créateurs, le désordre, le
chaos, l’indicible... ont plus facilement droit de cité sans que cela suscite trop
d’angoisse. Le groupe est capable de contenir toute cette ambivalence. « C’est sans
doute une gageure que de vouloir concilier les deux, mais c’est ce à quoi parvien~nent les créateurs, alors que, chez des familles plus perturbées, un choix indéci~dable semble s’imposer entre le fait d’être soi, en trahissant le groupe, ou de se
fondre dans l’ensemble familial, en se perdant en tant que sujet. » (Cl. Morel, 1988,
p. 165). La famille reconnaît l’expression de chacun comme une production à la fois
individuelle et du groupe familial.
La théorie des scripts de J. Byng-Hall asseoit mieux encore ces deux dimensions
groupale et individuelle. Cette théorie souligne aussi les nécessaires essais et
erreurs, allers et retours et expérimentations des membres de la famille. Pour
l’auteur, la famille peut être considérée comme étant « un espace d’improvisation »
où, sur base d’anciens modèles ou patterns d’interaction, chacun a le loisir de faire
une expérience à l’intérieur de certaines limites. La famille offre une scène sur
laquelle différentes manières d’être en relation peuvent être essayées. Chaque
membre de la famille peut faire une (des) expérience(s) sans être ni critiqué, ni jugé.
L’auteur appelle ces nouveaux modes d’entrer en relation ou ces expériences au
sens large « des scripts transitionnels » avec lesquels la famille peut partiellement
s’identifier. Si cette expérience est constructive, qu’elle convient à chacun, elle sera
probablement répétée au cours du temps. Petit à petit, la famille se l’appropriera
dans son entièreté et elle sera incorporée comme le modèle de comportement qui est
typique de la famille et qui, dès lors, est accepté comme un nouveau script.
La croissance de la famille comme de chacun de ses membres met sans cesse en
scène une histoire mythique et événementielle, passée et présente. A chaque étape
de la vie, la famille et ses membres ont à se repositionner face à leur héritage pour
gagner en existence et en liberté. La famille, idéalement, s’appuie sur les scripts du
passé, elle s’en sert pour créer des alternatives et des solutions mieux adaptées aux
sollicitations de l’environnement. Elle peut aussi, dans des circonstances extrêmes,
sous certaines conditions, rompre avec son héritage, modifier sa ritualité et sa
mythologie et créer des scénarios nouveaux.
Les processus auxquels les faits de transmission renvoient sont encore mal
connus, plus encore au niveau des processus dynamiques. Nous en avons proposé,
dans cet article, une nouvelle théorisation en envisageant la personne et son groupe
d’appartenance. La personne est insérée dans un système de loyautés multigénéra~tionnelles qui oriente toute sa vie. Par la dynamique du don (du donner, du recevoir
et du rendre), la personne met à distance l’héritage reçu pour le réinterpréter et le
transformer. Cette dynamique, cependant, ne peut être désolidarisée de la culture
familiale. Les organisateurs de la culture familiale que sont les mythes, les rites, les
scripts et l’ambiance contribuent tout autant à la permanence qu’à la transformation
du groupe familial. Ces processus se complexifient dans la mesure où ils se
construisent non seulement dans la verticalité, dans les faits de transmission mais
aussi dans l’horizontalité, dans les alliances successives que les personnes et le
groupe nouent et dénouent.
L’alchimie entre ce qui dans un patrimoine familial est répété, transformé et lit~téralement créé tient à la fois aux contraintes et aux ouvertures organisationnelles
du milieu comme à la dynamique personnelle de chacun de ses membres. Le cadre
familial, s’il est à la fois cohérent et souple, est un élément déterminant dans le
devenir du groupe et des personnes. Par ailleurs, chaque membre de la famille doit
pouvoir reconnaître ce cadre et en jouer. Cette obligation pour la personne de trou~ver sans cesse un équilibre entre appartenance et différenciation, de conjoindre un
double message de conformité et de différence, crée un contexte de simple lien,
d’injonction paradoxale l’amenant à réinventer son groupe familial.
Le thème de la création, au départ de notre réflexion, reste ouvert. Nous ne pré~tendons pas en avoir fait le tour. Il traverse les questions complexes du dynamisme et
de la rigidité, de la santé et de la pathologie, du bien être et de la souffrance. Quand et
pourquoi, un simple lien conduit-il à de nouveaux apprentissages, à la croissance et à
la créativité, quand et pourquoi mène-t-il à la pathologie et à la souffrance ? La limite
entre les deux logiques est ténue et elle devrait pouvoir être explorée.
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[*]
Docteur en psychologie, Chargée de cours invitée au Département de Psychologie Clinique de la
Faculté de Psychologie et thérapeute familiale au centre de Guidance – Université Catholique de
Louvain-la-Neuve.
[1]
Courtois A (2002), « Le temps familial, une question de rythmes ? Réflexions épistémologiques et cli~niques »,
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1, 21-34.
[2]
Nous nous centrons, en effet, dans nos recherches comme dans notre clinique sur les caractéristiques
qui contribuent à un fonctionnement « sain » de la famille. Nous cherchons à rejoindre la vitalité, les
potentialités, les ressources de l’être humain, en nous centrant sur les capacités d’adaptation, de
« rebond » ou « d’élasticité » des familles et des personnes en situation ou non de stress.