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Thérapie Familiale

2003/2 (Vol. 24)



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Il a été dit un jour : « Prenez garde aux livres », parce que les livres viennent de loin et ils apportent avec eux des idées étrangères qui détruisent les traditions aux~quelles nous sommes attachés. Il a été dit un jour : « Prenez garde à la route », parce que les étrangers arrivent de loin avec de nouvelles idées qui peuvent détruire la fibre de la vie communautaire. Ces avertissements sont vieux de plusieurs siècles. Consi~dérons aujourd’hui le XXe siècle et plus particulièrement le développement gigan~tesque des technologies de la connexion humaine; un siècle où nous avons aligné une technologie après l’autre, de l’automobile, du téléphone et de la radio il y a plus de cent ans, à la télévision, au transport aérien et à Internet aujourd’hui. Ces technolo~gies nous ont saturés de valeurs, d’opinions, de certitudes, de goûts et d’idées mul~tiples venus d’ailleurs. Nous ne sommes pas entraînés dans une simple révolution, mais dans une transformation massive et multiforme de la vie culturelle. Nos tradi~tions les plus chères, tout ce qui donne un sens à notre vie, tout ce qui mérite d’être accompli, cohabite avec de nombreuses autres alternatives.

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J’ai parlé de ces changements dans l’un de mes ouvrages, The Saturated Self. Dans ce livre, j’ai commencé d’exprimer mon inquiétude quant aux effets de ces changements sur la famille traditionnelle. Ces technologies, chacune à leur manière, ont un effet dévastateur sur la vie de famille traditionnelle. La technologie des trans~ports a creusé une distance entre le travail, l’école et les loisirs. Cette même techno~logie permet à chacun de se déplacer, mais vide aussi le voisinage de ses habitants. Les maisons et les appartements restent la plupart du temps inoccupés pendant la journée. Les technologies de la communication ont permis aux membres de la famille d’être physiquement présents à la maison, mais psychologiquement absents – au téléphone, devant la télévision ou sur Internet.

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Le nombre d’informations à disposition des jeunes est tel que les connaissances qu’ils acquièrent leur permettent de mettre en doute la sagesse familiale. Un tel nombre de valeurs, d’opinions et de possibilités différentes sont véhiculées par les médias que les traditions établies semblent devenues inutilement contraignantes, voire répressives. Et bien sûr, on laisse aux thérapeutes de famille le soin de se confronter aux conséquences de ces changements.

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Si je parle de toutes ces choses, c’est qu’elles revêtent pour moi une importance personnelle. J’ai grandi dans une famille très traditionnelle. Mon père était une per~sonne imposante et dominatrice, ma mère une source d’attention constante. En dépit de nos moments de rébellion, mes frères et moi succombions régulièrement au régime imposé par mon père. Nous savions ce qui nous était demandé et nous tra~vaillions dur pour remplir notre tâche.

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Cependant, avec le temps et la marche du siècle, les valeurs familiales tradition~nelles ont fini par s’émietter. Le patriarcat s’effaçait devant la démocratie, et quand les tensions s’exaspéraient, les gens parlaient plus facilement de divorce. Finale~ment, même mon mariage finit par succomber. Ma dernière épouse est elle aussi issue d’un divorce. Nous nous sommes attelés du mieux que nous pouvions à l’édu~cation des enfants de chacune de nos unions. Quelques années plus tard, nous avons accueilli une cinquième enfant à la maison, une amie adolescente de notre fille qui s’était retrouvée orpheline après le suicide de sa mère. Il faut dire que sa mère était aussi divorcée et qu’elle vivait une relation lesbienne avant qu’elle ne mette fin à ses jours. De fait, la vie de ma famille s’est radicalement modifiée durant les cinquante dernières années. En voyant nos enfants se confronter à des problèmes ambigus, des conflits de valeurs, des opportunités et des possibilités toujours plus importants, la nostalgie que j’éprouve pour « le bon vieux temps » n’est pas seulement inutile, elle est peut-être tout simplement contre-productive.

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Les thérapeutes de famille sont confrontés à un énorme défi. Ce n’est pas seule~ment la famille traditionnelle qui s’érode; plus dramatiquement encore, c’est tout le concept de la famille et de ses buts qui sont remis en question. Le nombre des ménages monoparentaux a augmenté de manière dramatique durant la dernière décennie. En même temps, le nombre des familles aux doubles carrières profession~nelles où la tâche parentale est laissée à des institutions de jour s’est sensiblement accru. Couplée à l’érosion du patriarcat, on constate aussi une augmentation impor~tante du nombre de ce qui est appelé le matriarcat des grands-parents, où les tâches éducatives sont assurées par les grands-mères. Et puis, il existe aussi de plus en plus de « familles arc-en-ciel » où des couples homosexuels ou lesbiens élèvent ensemble les enfants. Récemment, par exemple, j’ai rencontré un groupe de quatre parents – deux lesbiennes et deux homosexuels – qui vivaient avec l’enfant qu’ils élevaient ensemble. Aux USA, au Canada et en Scandinavie, il existe un important mouve~ment axé sur les « familles collaborantes », c’est-à-dire des familles qui se regrou~pent pour former une communauté fermée dans laquelle les responsabilités paren~tales sont partagées entre tous. Il existe aussi de nombreux exemples de cohabitation où plusieurs familles vivent ensemble et partagent les tâches parentales. Dans ces circonstances, si le but majeur de la thérapie familiale consiste à accroître le bien-être des familles, alors c’est bien à une crise que nous sommes confrontés, parce que la notion de « famille » ou son « bien-être » n’est plus aussi claire qu’auparavant.

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De nombreux professionnels déplorent aujourd’hui l’érosion de nos traditions et veulent rétablir « les bonnes vieilles valeurs familiales ». Dans ce cas-là, la thérapie s’appliquera à restaurer la famille traditionnelle – à éviter le divorce, à établir des lignes de conduite claires, à assurer la primauté de la famille dans la vie des partici~pants. Etant d’humeur nostalgique, je peux certainement apprécier cette tentative, mais je sens en même temps que c’est une bataille perdue d’avance. La famille tradi~tionnelle – un peu comme une communauté à l’identité affirmée ou très solidaire – est en train de devenir une relique culturelle. Les développements futurs de la technologie vont encore multiplier les variantes et les hybrides de nos manières de vivre. Aussi, au lieu de tenter de restaurer le passé, nous pourrions penser à ce qui reste à accom~plir. A mon sens, le rôle le plus important des thérapeutes d’aujourd’hui est de créer des futurs ouverts.

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L’enjeu consiste donc à aider ceux qui recherchent de l’aide à se laisser porter plus efficacement par la vague. Comment capter le potentiel de ces formes de vie naissantes et contribuer à leur éclosion ? Comment coordonner les nouvelles paren~talités avec nos traditions, et plus particulièrement les aspects de nos traditions que nous apprécions ? Comment pouvons-nous atténuer les conflits que ces autres manières de vivre susciteront quand elles seront confrontées à une culture qui les considèrera avec méfiance ? Ce sont des défis aussi importants que difficiles. Nous savons bien les efforts qui sont nécessaires pour aider les gens à vivre avec les ravages de leur vie passée. Il n’empêche que tenter de se libérer d’un passé trauma~tique est autre chose que de créer une nouvelle forme de vie. Nous sommes là en pleine incertitude, dans le conflictuel à hauts risques et l’espace toujours changeant de ce qui est encore à venir. En tant que thérapeutes de famille, nous devons nous poser la question de savoir quelles sont nos visions de l’avenir, quelles sortes de valeurs familiales souhaitons-nous soutenir, quelle est notre raison d’être et à quel genre de société souhaitons-nous participer par notre travail ?

Le Constructionisme Social en tant que Ressource Dialogique

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Les réponses à des questions comme celles-là ne peuvent être simples. En fait, dans un monde où s’activent de multiples cultures, la quête d’une réponse singulière pourrait être contre-productive. Des ressources pour la réflexion et le dialogue sont requises; de nouvelles manières communes de réfléchir soigneusement à ces solu~tions sont demandées. C’est précisément ici que je vois dans le mouvement global du constructionisme social un partenaire important du dialogue. A mon point de vue, les discussions sur la construction sociale du vrai et du bien offrent des possibi~lités inépuisables d’envisager les multiples configurations de la famille, et de parve~nir en tant que thérapeutes à se familiariser avec le défi du changement. De nou~velles pratiques de la thérapie pourront alors émerger, comme le démontrent déjà les développements récents de la thérapie familiale.

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Pour la plupart des lecteurs, le concept de constructionisme social est peut-être neuf et il mérite quelques éclaircissements préliminaires. Tout d’abord, il est impor~tant de savoir que le constructionisme social n’est pas une théorie singulière, il n’appartient à personne et il ne peut pas être cerné en quelques mots. Au contraire, il faut plutôt le considérer comme un dialogue actif qui s’instaure entre divers domaines d’études et dans différents contextes professionnels – la thérapie, le tra~vail social, l’éducation, la gérontologie, le développement des organisations, pour parler des plus en vue. Ce sont ces dialogues-là qui traversent toute la terre aujourd’hui. Des dialogues qui s’instaurent à Hong Kong, à New Delhi, à Kyoto, à Buenos Aires et à Capetown, par exemple, et qui rendent plus tangibles mes pré~sentes remarques. Les dialogues constructionistes attirent l’attention parce qu’ils remettent d’abord en question une quantité d’affirmations qui sont chères au monde occidental. Des concepts comme la vérité, l’objectivité, la connaissance et la ratio~nalité sont mis en doute. Les points de vue traditionnels sur l’impartialité et la neu~tralité du jugement, le progrès scientifique et le Soi autonome sont soumis à la cri~tique. Dans mon idée, la pensée constructioniste ne nous demande pas de jeter ces traditions par la fenêtre. La pensée constructioniste n’est pas nihiliste, elle ne tente pas non plus de supprimer les voix du passé, quelles qu’elles soient. Son utilité pre~mière est de susciter de nouvelles manières de comprendre et de pratiquer. Plus important encore en matière de nouvelles parentalités, les idées du constructionisme nous mettent dans une position de créativité féconde. Nous sommes conviés à déli~bérer au-delà les limites courantes et à créer de nouvelles perspectives.

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L’espace qui m’est mis à disposition dans cet article ne me permet qu’un aperçu succinct de l’enjeu des dialogues constructionistes. Le lecteur intéressé se reportera à mon introduction en la matière dans Le Constructionisme Social (2001) ou à une analyse plus poussée dans Realities and Relationships (1994). Pour apprécier le sujet, cependant, considérons le besoin habituel de l’étude du résultat en thérapie. L’objectif consiste à déterminer objectivement l’efficacité des divers modèles de thérapies. Supposons que vous utilisiez une certaine forme de traitement pour un client masculin qui souffre d’anxiété aiguë et de dépression chronique. Pendant le traitement, vous découvrez tous deux que son problème est intimement lié à la rela~tion désastreuse qu’il entretient avec son épouse. Elle est constamment en train de miner sa confiance et le prive d’une amitié fiable. Pendant le traitement, le client acquiert le courage de défier sa femme à ce sujet et finalement ils se séparent. Après six autres mois, votre client se sent fort et optimiste et la thérapie est terminée.

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Si votre client participait à une étude sur l’efficacité du traitement, il serait considéré comme un excellent spécimen de réussite. Votre façon de le traiter serait reconnue. Admettons qu’elle soit corroborée par vos collègues de travail; eux aussi pensent que le client est en meilleure forme. Mais vous thérapeute avez quelques doutes. Après tout, la thérapie s’est terminée par un divorce et vous savez que l’épouse est dans une grande affliction. Si d’aventure nous nous mettions à interro~ger les enfants adolescents du couple, nous apprendrions que la thérapie a été un désastre. Leur vie est pleine d’anxiété et la dépression règne. Cet exemple veut sim~plement signifier que les résultats de la thérapie sont toujours évalués à partir d’un certain point de vue. Ce qui est considéré comme résultat positif selon un certain point de vue sera considéré comme résultat négatif dans un autre, il n’y a aucune prise de position extérieure à toutes les évaluations qui puisse déterminer « ce qui s’est vraiment passé ». C’est aussi ce qui constitue la première étape pour com~prendre le constructionisme.

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Les dialogues constructionistes se penchent d’abord sur notre manière de construire nos entendements du monde et de nous-même à partir du langage à dispo~sition. Ce qui signifie que les événements du monde ne déterminent pas les descrip~tions que nous en faisons et les explications que nous en donnons, mais que, dans notre langage, les formes d’explications et de descriptions déterminent notre manière de rendre le monde intelligible. Le monde par lui-même ne demande pas que nous fassions une distinction entre « homme et femme », « bien et mal », « rond et plat »; rien au monde ne requiert que nous comprenions notre vie en termes de « cause et d’effet », de « pathologique et sain » ou de « vie ou de mort ». Toutes ces distinctions sont des constructions humaines et sans elles nous ne pourrions pas faire de différences utiles entre les hommes et les femmes, le bien et le mal, etc.

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Les dialogues constructionistes se penchent aussi sur les origines sociales de ces constructions. Plutôt que de considérer l’esprit individuel comme le point de départ de toute signification, ils sont attirés par l’origine de la relation. Tous les langages que nous utilisons pour décrire et expliquer le monde sont d’abord les produits d’une collaboration. Nous devons nous accorder sur nos distinctions, où et quand les appliquer. Mes parents devaient déterminer le nom qu’ils me donneraient et demander aux autres de faire usage du même nom. Si ce n’avait pas été le cas, m’élever aurait été une expérience déroutante. Je ne pourrais pas non plus croire que je suis un être singulier, unifié. Ludwig Wittgenstein l’a dit d’une autre manière : le langage individuel n’existe pas. Si vous possédiez un langage qui était vraiment le vôtre, vous ne pourriez pas communiquer; personne n’accepterait vos énonciations comme un langage et vous auriez toutes les chances d’être traité d’autiste ou de schizophrène. En allant jusqu’au bout de la réflexion, nous découvrons que tout ce que nous pensons vrai et bien, tout ce qui pour nous a de la valeur, tout ce qui nous procure de la joie dans la vie doit son origine à la relation. Comme l’a dit Martin Buber : « au commencement est la relation ».

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L’attention du constructionisme se porte souvent sur les manières utilisées par des communautés différentes pour construire des visions contrastantes du monde. C’est dans ce contexte que nous pouvons observer comment nos propres construc~tions à la fois nous égarent et nous sont indispensables pour poursuivre une vie pos~sible. Par exemple, comment est-ce que je peux comprendre qui je suis ? Quelle ma nature profonde ? Les psychanalystes me parleront de mes désirs inconscients et de leur refoulement; les thérapeutes cognitivistes, s’ils ne reconnaissent pas l’incons~cient ou le refoulement, me donneront des explications sur mes processus de pen~sée. Or, si je vais consulter un neurologue, les mots « désirs » et « pensées » n’auront aucun sens parce que ces « phénomènes » ne font pas partie du système descriptif de la neurologie. Dans le langage de la physique, il n’existe absolument aucun mot pour « Soi » et « être humain ». Et puis, si l’on est profondément religieux, toutes ces formulations manquent généralement de reconnaître que l’Esprit Saint est aussi en nous. Toutes ces formulations nous fourvoient, mais sans elles, il n’y a aucune intel~ligibilité possible.

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Dans ce sens ultime, les constructionistes reconnaissent l’importance que revê~tent les systèmes descriptifs pour les traditions courantes. Ces divers langages sont liés à des modes de vie, à des institutions et à des visions du bien conjoints. Les réali~tés psychanalytiques de l’esprit, par exemple, sont essentielles pour l’institution de la thérapie analytique et ses vues sur la vie (qui font partie de sa conception dynamique de la personne). Une vision spirituelle de l’homme est importante pour l’institution d’une religion et pour sa vision de l’être moral. Sans un langage de neurones et de synapses, le neurologue ne pourrait pas contribuer aux nouveaux développements de la chirurgie de l’encéphale. Chaque langage joue un rôle central dans une commu~nauté particulière et lui permet ainsi de fonctionner efficacement. Dans la perspective constructioniste, si la vérité n’existe pas, elle est néanmoins toujours décrite à partir d’une certaine tradition. On ne peut pas s’extraire de toutes les traditions pour décla~rer ce qui est « vraiment vrai. ».

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Enfin, les dialogues constructionistes offrent une orientation optimiste sur le futur. Bien sûr, nous sommes confrontés à de multiples problèmes – dans nos rela~tions familières avec les autres, en passant par les problèmes économiques et sociaux, jusqu’aux problèmes de portée internationale. Le constructionisme nous invite à les considérer comme issus de manières particulières de construire le monde et à en faire de même pour les conflits à l’intérieur de ces traditions. Dans ce sens, aucun problème auquel nous sommes confronté n’est nécessaire ou encore requis par le monde tel qu’il est. Chacun est le résultat de schémas sociaux d’accord ou de désaccord. S’il en est ainsi, nous prenons conscience que nous pouvons créer l’ave~nir. Notre biologie ne nous oblige pas à répéter le passé, à répéter indéfiniment nos traditions. En nous rencontrant aujourd’hui, en nous parlant et en nous engageant dans des actes de coordination, nous sommes au seuil d’un avenir nouveau. Les alternatives sont à portée de main, si nous savons entrer en relation.

La Co-création de Nouvelles Parentalités

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De nombreux thérapeutes trouvent les idées constructionistes tout à fait conclu~antes. Ce n’est pas surprenant, puisque toute la pensée du début de la thérapie fami~liale a bel et bien fait partie des dialogues constructionistes. Je pense en particulier à la pragmatique de la communication de Palo Alto, à la thérapie systémique et son intérêt pour le partage du sens à l’intérieur de la famille, ainsi qu’à la deuxième cybernétique et son accent sur le thérapeute en tant que co-créateur du sens. Grâce à cette affinité ancienne entre les idées sur la famille et les idées constructionistes, nous bénéficions d’un grand éventail de pratiques thérapeutiques efficaces. La thé~rapie narrative sort en droite ligne de la pensée constructioniste. La thérapie brève et plus particulièrement son accent sur la question du miracle a tiré profit des dia~logues constructionistes. Le travail de Harlene Anderson et Harry Goolishian – par~fois décrit comme une thérapie familiale « postmoderne » – de Mony Elkaïm et son concept de « résonance », de O’Hanlon et sa focalisation sur les « possibilités » futures au lieu des échecs passés et les écrits récents de Lynn Hoffman sont tous en accord avec les développements du constructionisme.

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Que peut donc encore ajouter la pensée constructioniste à notre intérêt pour les nouvelles parentalités ? Je veux parler ici des voies principales qui sont à notre dis~position. La première découle de l’accent constructioniste sur la co-création du réel et du bien. Le saut dans l’inconnu constitue un des dilemmes majeurs de ceux qui sont confrontés à des formes de parentalités nouvelles. C’est d’abord un défi, parce que les standards de la « bonne éducation » à partir desquels on juge leurs activités sont donnés par d’anciennes traditions. « Ai-je été un bon père ?», par exemple, est une question posée par rapport à une vision traditionnelle du bon père. Utiliser des standards comme celui-là, c’est faire échouer le parent non conventionnel, c’est lui faire porter un poids énorme d’insécurité et de culpabilité, un poids qui ne peut lui être enlevé par aucune des alternatives à sa disposition. Considérez le reproche : « Je ne suis pas une bonne mère. Je ne peux pas passer beaucoup de temps avec mon enfant, mais il n’y a pas de papa ici et quelqu’un doit bien mettre à manger sur la table. » L’indignation de l’enfant peut suivre, ce qui ajoutera encore à la culpabilité.

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C’est ici que la co-création tant réclamée par le constructionisme prend tout son sens. Le constructioniste reconnaît que le concept de famille est une invention sociale et que les métaphores nichées dans des phrases comme « le cercle familial » ou « l’arbre généalogique » ne veulent rien dire dans la société contemporaine. Il faut donc une attitude co-créative, dans laquelle l’énergie mise sur « mes échecs » est détournée sur de nouvelles possibilités. Une recherche commune de métaphores ou de visions plus encourageantes du rôle de parent est nécessaire pour faire émer~ger de nouvelles narrations capables de véhiculer une image de progrès au lieu d’une image d’échec. Pouvons-nous imaginer par exemple, une « famille affec~tueuse » composée de tous ceux qui sont conviés à une relation affectueuse avec l’enfant, ou une « famille fonctionnelle », composée de tous ceux qui jouent un rôle fonctionnel dans le développement de l’enfant ? Ne pourrions-nous pas considérer ceux qui se débattent dans des parentalités nouvelles comme des survivants qui font face à des conditions désastreuses avec courage et créativité, ou comme des héros de la culture qui explorent les frontières du futur ? Ce ne sont là que quelques-unes des possibilités les plus évidentes. Le point le plus important reste celui du choix, allumer des torches pour illuminer l’avenir ou disserter sur les braises encore chaudes des souffrances passées.

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La deuxième voie majeure inspirée par la pensée constructioniste est celle de la relation. Comme il a été proposé, nos réalités, nos motivations, nos désirs, notre conscience de soi et la vision du bien sont tous nés et soutenus par la relation, Ce qui signifie par conséquent, que toutes les initiatives créatrices et leur parcours futur dépendront du caractère singulier des relations dans lesquelles elles sont immer~gées. A mesure que les nouvelles formes de parentalités acquerront force et perspec~tive, elles trouveront leur ressource principale dans le moule relationnel. Il est évi~dent dans ce cas que des relations d’assistance mutuelle des membres de la constellation familiale sont vitales. Et comme je le propose ici, la relation entre la constellation familiale et le thérapeute devrait fonctionner de façon générative. Plus évidente encore et toute aussi importante sera la manière avec laquelle la thérapie familiale va vitaliser les relations entre la constellation familiale et le contexte rela~tionnel plus étendu.

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Voici un exemple pour illustrer ce propos : un collègue travaillait avec une jeune femme qui venait de donner naissance à une petite fille. Le père de l’enfant vivait sur un autre continent, et s’il fournissait une aide financière, il n’était néanmoins pas à disposition pour assurer les tâches éducatives. D’autre part, ni les parents de cette femme, ni ses grands-parents ne pouvaient lui venir en aide. La jeune femme était déprimée, écrasée par des responsabilités insurmontables et se sentait incapable d’y faire face. La thérapeute a commencé par l’aider à développer une nouvelle méta~phore de « la famille ». Laissant de côté les opinions traditionnelles sur « la famille nucléaire » et « la famille étendue des relations de sang » elles parvinrent à co-créer une autre vision, celle de « la famille de ceux qui s’aiment ». L’enjeu consistait dès lors à traduire cette métaphore en actes. Avec le soutien de la thérapeute, la jeune femme a commencé par demander à des amis proches de partager avec elle un peu des responsabilités et des joies de l’éducation d’un enfant. Deux voisins d’un certain âge se sont joints à elle, de même qu’un lointain cousin, un sympathique collège de travail homosexuel et un ancien amant. Quand la thérapie est arrivée à son terme, la jeune femme avait une équipe complète de « membres de la famille » qui lui rendaient visite et lui apportaient leur soutien. Eux aussi prenaient grand plaisir aux sourires de l’enfant pour lequel ils s’étaient investis.

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Il existe encore d’autres manières d’étendre le cercle des relations pour soutenir une constellation parentale. Une fois encore, je prends exemple sur le travail créatif réalisé par mes divers collègues pour illustrer mes propos. Nombre d’entre eux, par exemple, ne vont pas rechercher l’appui d’une équipe disponible à tout instant, mais l’aide de ceux qui ne sont pas présents physiquement. Après tout, les parents entrent dans ces nouvelles constellations avec un passé. Ils amènent avec eux les résidus de relations passées avec des parents, des frères ou des sœurs et des amis intimes. Il existe aussi ce qu’on pourrait appeler les relations résiduelles, les célébrités médiati~sées qui ne sont pas connues directement, si ce n’est à travers les livres, le cinéma, la télévision, par exemple. Voyez l’importance des relations médiatiques avec les auteurs de livres d’éducation enfantine, les héros de la culture ou encore avec Dieu. Si ces relations peuvent apporter un soutien tangible, elles peuvent aussi annihiler les démarches de ceux qui tentent de vivre de manière non traditionnelle. Toutes ces célébrités médiatisées peuvent aussi influencer la capacité créative et soutenir une nouvelle manière de voir la famille.

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Je pense ici au travail du thérapeute canadien Karl Tomm et à sa manière de se focaliser sur les multiples voix qui nous accompagnent. Dans la vision thérapeutique de Tomm, il est souvent important d’accéder aux voix des autres, des voix qui sont habituellement négligées dans une situation donnée. Les thérapeutes qui travaillent avec des parents non traditionnels peuvent utiliser ces investigations afin de per~mettre à leurs clients de parler avec les voix de ceux qui leur apporteraient leur sou~tien, qui atténueraient leurs doutes et qui pourraient améliorer leur confiance. J’ai aussi en mémoire le travail de Peggy Penn qui utilise les lettres en thérapie familiale. Dans le cas d’une jeune femme en difficulté, Peggy lui a proposé d’écrire une lettre à son père disparu et d’écrire la réponse en imaginant ce qu’il répondrait. La relation de la jeune femme avec ce père avait été traumatisante et le traumatisme n’avait pas disparu. Le fait d’écrire ces lettres lui a permis de s’en libérer. De la même manière, les voix des parents critiques peuvent être mises en doute par ceux qui vivent dans des formes de parentalités nouvelles. En travaillant sur les différences imaginées dans la sphère écrite, ils pourront se créer un chemin libre d’entraves.

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Le message le plus important que la pensée constructioniste puisse délivrer aux thérapeutes qui travaillent avec des personnes confrontées à de nouvelles parentali-tés est peut-être celui de « suivre le courant de manière créative ».

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Imposer une vision de la « bonne famille » pourrait probablement s’avérer contre-productif. Il faut encourager les efforts de co-construction alternatifs qui reflètent les traditions et qui sont simultanément sensibles aux exigences émergeant de la vie culturelle. Quand ces alternatives baignent dans le milieu relationnel, ce ne sont pas seulement ceux qui tiennent le rôle de parents qui en bénéficient, mais avec eux nos générations futures.

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Traduction

Alain Robiolio

Route du Nord 1

CH-1723 Marly

robiolioavinfranc@bluewin.ch


BIBLIOGRAPHIE

  • 1. Gergen K.J. (1994): Realities and Relationships. Harvard University Press, Cambridge, MA.
  • 2. Gergen K.J. (1991): The Saturated Self. Basic Books, New York
  • 3. Gergen K.J. (2001): Le Constructionisme Social, une introduction. Delachaux & Niestlé S.A. Lonay, Paris.
  • 4. Pour plus d’informations sur le constructionisme social, consulter : www.swarthmore.edu/SocSci/kgergen1/

Notes

[*]

Mustin Professor of Psychology, Swarthmore College, PA., USA.

Résumé

Français

Dans cet article, je me penche sur l’érosion de la famille traditionnelle, et sur l’émergence simultanée de nouveaux modèles de parentalités. Nous sommes confrontés toujours davantage à des « familles mélangées», des familles d’homosexuels ou de les~biennes, à des familles dépendantes d’institution de jour, des familles centrées sur les grands-parents, des « familles collaborantes», et d’autres encore. Même si les thérapeutes s’efforcent de restaurer les « valeurs de la famille» traditionnelles, un défi plus grand encore devrait être celui de permettre à ces nouveaux modèles de famille de prospérer. Dans cet article, je propose la théorie du constructionisme social comme une ressource adéquate pour faire émerger de nouvelles idées et des pratiques utiles à ces nouvelles formes de parentalités. Le constructionisme social démontre que nos idées sur le vrai et le bien sont générées, sou~tenues ou altérées par les relations. Dans la vision constructioniste, nous devons nous préparer à accueillir des vérités, des réalités, des valeurs multiples, sans juge unique pour décider quelle sera la meilleure d’entre elles. Nous pouvons ainsi apprécier nos traditions sans être obligés de les répéter. Pour les théra~peutes qui travaillent avec les nouvelles configurations familiales, le constructionisme met l’accent sur la co-création d’autres réalités, et permet de les lier aux relations qui ont cours dans la communauté.

Mots-clés

  • Constructionisme social
  • Parentalités
  • Connaissance
  • Réalités relationnelles
  • Co-construction
  • Tradition commune
  • Narration

English

Social construction and the new parentalities.My concern in this paper is with the break~down in the traditional family structure, and the simultaneous emergence of new patterns of parenthood. Increasingly we find instances of « blended families», gay and lesbian families, day-care dependent fami~lies, grandparent-centered families, « collaborative families», and more. While family therapists may attempt to restore traditional « family values», the greater challenge is helping the new family patterns to flourish. In this paper I propose that social constructionist theory provides a useful resource for new ideas and practices relevant to the new parentalities. Social constructionism centers on the way in which our ideas of the real and the good are generated, sustained or altered through relationships. From a construc~tionist standpoint, we must be prepared for multiple truths, realities, and values, with no ultimate judge to decide among them. In this context we may appreciate our traditions, but we are not obliged to repeat them. For therapists working with new family configurations, constructionism favors the co-creation of new realities, and the linking of these realities with ongoing relationships within the community.

Key words

  • Social construction
  • Parentalities
  • Knowledge
  • Relational realities
  • Co-construction
  • Communal tradition
  • Narrative

Español

Construccionismo social y nueva parentalitad.En este trabajo me ocupo de la erosión de la estructura familiar tradicional y la aparición de nuevos modelos de parentalidad. En la actualidad encon~tramos « familias mezcladas», familias de homosexuales hombres y familias de lesbianas, familias que dependen de instituciones durante el día, familias que dependen de la ayuda de los abuelos, familias que se unen para ayudarse mutuamente en sus roles parentales, y más aún. Mientras los terapeutas tratan de res~taurar « los valores familiares», el desafío actual es apoyar al avance de los nuevos modelos de familias. En este escrito, propongo que la teorìa del construccionismo social sea un recurso útil para tener ideas y prácticas acordes con estas nuevas formas de parentescos. El construccionismo social sostiene que nuestras ideas sobre lo real y sobre lo bueno, son generadas, sostenidas y modificadas por las relaciones. Desde el punto de vista construccionista debemos estar preparados para múltiples verdades, realidades y valores, sin prejuzgar de la superioridad de cualquiera de ellos. Dentro de este contexto podemos, también, apre~ciar nuestra tradición sin sentirnos obligados a repetirla.

Palabras claves

  • Construcción social
  • Parentalidades
  • Conocimiento
  • Realidades relacionales
  • Co-construcción
  • Tradición comunitaria

Plan de l'article

  1. Le Constructionisme Social en tant que Ressource Dialogique
  2. La Co-création de Nouvelles Parentalités

Pour citer cet article

Gergen Kenneth J., « Constructionisme social et nouvelles parentalités », Thérapie Familiale 2/ 2003 (Vol. 24), p. 119-128
URL : www.cairn.info/revue-therapie-familiale-2003-2-page-119.htm.
DOI : 10.3917/tf.032.0119


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