2003
THÉRAPIE FAMILIALE
PARENTS D’ENFANTS HOSPITALISÉS POUR DES
RAISONS SOMATIQUES :
LA PARENTALITÉ EN QUESTION
Nicolas Long
[*]
Route du Simplon 22
CH-1094 Paudex
Cette
contribution a été présentée lors d’un atelier des 2èmes Journées Suisses de Thérapie Familiale et d’Interven~tions Systémiques. Une étude en deux étapes auprès des parents d’enfants hospitalisés et auprès des soi~gnants a permis de mettre en évidence certains effets du bouleversement de la parentalité que représente
l’hospitalisation de l’enfant. Si l’évidence de l’atteinte des parents par l’état de l’enfant n’est plus à démon~trer, l’évaluation des besoins d’un soutien adéquat et ciblé pour les parents reste encore à faire. A partir de
cette étude, l’auteur suggère des recommandations pratiques au bénéfice des parents et de leur enfant durant
la phase de crise due à la maladie et à l’hospitalisation de celui-ci.Mots-clés :
Enfants hospitalisés, Parents, Collaboration, Responsabilité, Soutien.
This contri~bution has been presented in a workshop during the second Swiss Days of Family Therapy and Systemic
Interventions. A couple stage study with parents of hospitalized children and with team of nursing staff
highlighted how parenthood can be distressed. It is well known that parents are affected by what happens
to their child in matter of health. But the real needs of parents are still to be known and evaluated. The cli~nical study mentioned some practical recommendations for the benefits of the parents and child during the
crisis period of hospitalization and for the advantage of the nursing staff.Keywords :
Hospitalised children, Parents needs, Support, Working closely, Responsibility.
Esta contribución ha sido presentada con ocasión de un estudio en las 2as. Journadas Suizas de Terapia
Familiare y de Intervenciones Sistémicas. Un estudio en dos etapas con los padres de niños hospitalizados
y con los enfermeros ha permitido poner en evidencia ciertos efectos del tremendo cambio del sentido de
ser padres. Si la evidencia del alcance de los padres por el estado del niño ni necesita ya ser demostrada, la
objectivación de la necesidad de un apoyo adecuado y dirigido hacia los padres debe todavia ser mejor
valorada. El estudio clínico citado es una aportación hacia recomendaciones prácticas en beneficio de los
padres y de su hijo durante la fase debida a la enfermedad y a la hospitalización de éste.Palabras claves :
Niños hospitalizados, Padres, Colaboración, Responsabilidad, Apoyo.
Une grande partie de mon activité se déroule dans le service de pédiatrie du
Centre Hospitalier Universitaire Vaudois à Lausanne. J’y interviens comme pasteur
aumônier depuis plus de quatorze ans. Par ailleurs, j’exerce une activité comme thé~rapeute de famille en privé dans un cabinet dans l’Est lausannois.
Mon travail avec les enfants hospitalisés s’est petit à petit structuré autour de
l’approche systémique familiale développée dans le cadre de ma formation en théra~pie familiale. Mon mandat, comme pasteur-aumônier, consiste à visiter, rencontrer,
accompagner et conseiller les patients, leurs proches et les soignants. Je suis donc en
contact avec des enfants hospitalisés pour des raisons somatiques. Je rencontre ces
enfants et leurs parents sans demande initiale de leur part. Ma pratique s’est déve~loppée dans le cadre d’une collaboration de plus en plus étroite avec les profession~nels de la santé. Ensemble, nous cherchons à donner aux parents le plus d’espace
possible auprès de leurs enfants, en d’autres termes de respecter le mieux possible la
continuité de leur rôle parental, car, c’est bien dans de tels moments de crise que la
parentalité est en question.
C’est sur la base de mon travail à l’hôpital et de ma formation en systémique
familiale que s’appuient les propos qui suivent. Je me permets, pour cet exercice-là,
de revêtir un rôle d’aumônier doublé du systémicien, ainsi, je me situe à l’intérieur
du questionnement et à l’extérieur pour le décrire et le conceptualiser.
Comme hypothèse de départ, je mentionne les points suivants. Le système fami~lial et le système de soins fonctionnent de manière complètement indépendante la
plupart du temps. Ces deux systèmes sont censés s’articuler pour en former un nou~veau advenu à l’occasion de l’hospitalisation d’un enfant avec la finalité de lui pro~diguer des soins efficaces. Si la finalité semble bien réunir les intentions et les
actions de deux systèmes, les règles internes et les représentations semblent souvent
jouer l’une contre l’autre. Les tentatives et les embûches de cette rencontre font
l’objet de cette contribution sur la base de l’étude mentionnée plus loin.
Avant de poursuivre, il est utile de marquer ses limites. Les démarches dont il
sera question plus loin ont été expérimentées dans une seule institution. Il n’est donc
pas possible d’établir des comparaisons ici. Nous n’abordons pas non plus le vécu
de l’enfant hospitalisé, sinon brièvement dans la conclusion, ni le suivi post-hospi-talisation.
Pour étayer ce questionnement, voici la présentation d’une étude en deux étapes
qui a été faite dans le cadre du département médico-chirurgical de pédiatrie du CHUV.
Première étape de l’étude :
« Etude du vécu des parents d’enfants hospitalisés »
Prémisses et objectifs
Dans le cadre de l’unité de soins intensifs de pédiatrie du CHUV, une série de
phénomènes ont été observés chez les parents d’enfants hospitalisés. Ils se regrou~pent sous deux grands chapitres :
-
Séquences de stress aigu lié à la raison de l’hospitalisation, à la rencontre et la
vision de son enfant atteint dans sa santé subissant des traitements parfois inva~sifs et à l’inquiétude quant à son avenir.
-
Epuisements provoqués par la somme des informations, la fluctuation des émo~tions, l’incapacité et l’impuissance devant la douleur et la souffrance de l’enfant,
la nécessité de garder une adéquation de leur rôle à domicile, peut-être avec
d’autres enfants, et sur le plan socioprofessionnel.
Ces observations ont suscité l’envie de procéder à une étude qui devait permettre
de mettre en évidence les facteurs impliqués dans le vécu des parents et des moyens
de pallier à certains besoins tout en clarifiant les limites entre les actions possibles et
l’idéal.
Méthode
Avec la collaboration de l’Institut de Médecine Sociale et Préventive (IUMSP)
et d’un groupe d’experts qui pilotaient le travail, nous avons mis en place les
moyens d’accomplir cette étude (Peer, 2000).
Vingt-huit familles, soit 52 parents ont été interrogés sur ce qu’ils ont vécu
durant l’hospitalisation de leur enfant et sur leurs besoins et attentes dans ces cir~constances. Ils ont été rencontrés à leur domicile pour la plupart, dans une période
de 12 à 24 mois après l’hospitalisation de leur enfant. Chaque parent ou couple de
parents a été rencontré à deux reprises, à environ quinze jours d’intervalle. Les
parents racontaient les événements et cette narration faisait ressortir les éléments du
vécu de l’hospitalisation et de l’adaptation nécessaire suite à ces événements. Lors
de la deuxième entrevue, les parents recevaient un résumé écrit de la première ren~contre qu’ils pouvaient commenter et corriger.
Les participants ont été sélectionnés (sur la base de résumés anamnestiques ano~nymisés) de manière à obtenir un certain échantillon de « convenance »: un groupe
de parents dont l’enfant est décédé, un groupe dont l’enfant a été victime d’un acci~dent, un groupe dont l’enfant avait une malformation congénitale ou chronique, un
groupe dont l’enfant a été atteint d’une maladie d’installation brusque.
Vécu des parents
Dans les conclusions de cette première étape, il apparait que les besoins des
parents se regroupent en trois catégories :
-
Sur le plan psychologique, ce qui arrive à l’enfant retentit fortement sur les
parents. Ils passent par des étapes de sidération, de confusion, d’anxiété, de cul~pabilité et de dépendance (chez certains) qui évoquent une sorte de régression
narcissique. Tous ont besoin de parler, de raconter, sur le moment et après. Leurs
plus grandes ressources se trouvent dans ce qui les maintient en lien avec leur
enfant. Ils sont souvent complètement absorbés par lui et ce qui lui arrive. Ils
souhaitent à ce moment-là pouvoir se consacrer totalement à leur enfant. La plu~part du temps, même dans les situations limites, voir désespérées, les parents
s’accrochent au plus petit espoir. Ils cultivent le lien, si ténu soit-il, avec leur
enfant.
-
Sur le plan socio-administratif, les parents relèvent les multiples embûches qui
se dressent sur leur parcours. Ils expriment le besoin d’appui pour résoudre les
questions liées à la garde des autres enfants, le courant des choses ménagères, le
transport et le parking, les formalités administratives. Après coup viennent les
factures et autres tracasseries avec des exigences souvent aberrantes aux yeux
des parents.
-
Sur le plan de l’information médicale, les parents sont en constante recherche
d’informations, ce qui peut être compris comme un mécanisme de défense contre
l’angoisse de l’inconnu. C’est une forme de réappropriation de la réalité des évé~nements. Cela pourrait être interprété comme une façon de se remettre à l’intérieur
de ce qui arrive, alors que jusque-là les parents n’ont pu que subir les événements
et se plier aux décisions des professionnels, comme s’ils le vivaient de l’extérieur.
- La complexité de la communication avec de multiples intervenants et consultants
se dresse comme une embûche supplémentaire dans le vécu des parents. A cela
s’ajoute encore le sentiment de mise à distance produit par le langage médical bien
souvent incompréhensible pour les parents profanes. Les avis différents, les repré~sentations différentes, les valeurs et les attentes parfois opposées entre les soi~gnants et les parents, placent ceux-ci dans un état d’entre-deux : d’une part ils sont
appelés à faire confiance à des équipes soignantes professionnelles devenues res~ponsables de la santé de leur enfant, et d’autre part ils sont des parents engagés et
responsables en termes d’autorité parentale, au côté de leur enfant hospitalisé.
- L’étude relève que la majorité des lacunes d’informations concerne tous les chan~gements au sujet de l’enfant : changements de traitements, de soignants, de méde~cins, de service (transfert, y compris le retour à domicile).
Les parents et les soignants deviennent aujourd’hui des partenaires au chevet du
patient, ils sont censés collaborer en vue du meilleur possible pour l’enfant. Une
compréhension plus fine des relations mère-enfant, parents-enfant influence ce type
de collaboration. Mais l’idée de faire une place aux parents souligne bien que jusque
là, ils n’en avaient peu ou pas. On entend encore des expressions telles que :
« Prendre l’enfant », « Arracher l’enfant des bras des parents », « Le rendre aux
parents », « Sortir les parents ». Cela nous inspire deux questions :
- Qu’est-ce que les parents comprennent de ce qui se passe avec leur enfant ?
- Qu’est-ce que les professionnels comprennent du vécu et de l’expérience des
parents ?
Reprise de quelques hypothèses de départ
Les initiateurs de l’étude ont élaboré l’hypothèse que les parents pouvaient
réagir à des événements tels que l’hospitalisation de leur enfant en urgence ou dans
une unité de soins intensifs avec des formes semblables à un PTSD (Post-traumatic
stress disorder). Il n’a pas pu être mis en évidence que les parents souffrent de
PTSD comme il est généralement décrit dans le DSM IV par exemple. Néanmoins,
leurs attitudes et leurs réactions s’apparentent très souvent à un ASD (Acute Stress
Disorder) dû à la succession et à l’accumulation d’événements, de nouvelles et
d’informations qui provoque, chacune, leur lot de stress.
Une autre hypothèse souligne que le stress des parents peut les conduire à une
forme d’épuisement qui, lui, s’apparente à un burn-out. Le propos n’est pas ici de
discuter l’usage des termes, aussi nous n’allons pas critiquer ni justifier telle ou telle
appellation. Mais nous voulons souligner que de multiples réactions observées par
de nombreux collaborateurs sont significatives d’une forme de détresse dont il faut
absolument tenir compte dans les démarches de soutien et d’accompagnement. Ces
réactions seront décrites plus loin.
Deuxième étape de l’étude
« Soutien et accompagnement des parents d’enfants hospitalisés »
Sur la base des données récoltées et analysées dans la première étape, il nous a
semblé pertinent de mettre en évidence le vécu des professionnels intervenant en
pédiatrie auprès d’un enfant accompagné par ses parents. Il s’est agi d’interroger les
autres acteurs du système pour répondre à la volonté de développer une politique
familiale dans le cadre du département de pédiatrie. Cette politique devrait inclure
un meilleur soutien des familles dans la prise en charge des enfants hospitalisés en
vue de leur permettre d’accomplir leur fonction et leur rôle.
Méthode
Un des objectifs de cette seconde étape est de mettre en évidence la réalité vécue
par les soignants, particulièrement dans leur relation avec les parents d’enfants hospi~talisés. Un autre objectif est d’établir les grandes lignes d’une démarche de soutien
aux familles qui pourrait se mettre en place dans le futur. Ceci ne sera pas traité ici.
Notre méthode résolument participative visait à donner aux soignants l’occasion
de dire leur réalité quotidienne avec les parents de leur patient. Nos conclusions se
fondent donc sur l’analyse du discours de professionnels.
Nous avons formé huit groupes professionnellement homogènes pour éviter, à ce
stade-là, des débats de justification et des effets de concurrence toujours présents
dans les échanges multiprofessionnels. Nous avons entendu des infirmiers-ères, des
médecins, des travailleurs sociaux, des psychologues et pédopsychiatres. Cin~quante~et~une personnes ont participé à une demi-journée de travail en groupe (sans
téléphone !).
Une synthèse a été établie pour chaque groupe de réflexion. L’analyse qualita~tive s’appuie sur le corpus de ces synthèses.
Nous souhaitons relever ici quelques propos qui figurent en conclusion de cette
étude (Long, Hutmacher, 2001). Ils nous semblent être significatifs des besoins de la
parentalité traversant une crise de l’ordre de la maladie d’un enfant.
1. Assurer la cohérence et la continuité du soutien
Le parcours d’un enfant hospitalisé est balisé de ruptures, parfois inévitables, mais
toujours douloureuses. Deuil de l’enfant sain, bouleversement du quotidien, hospitali~sation, interventions chirurgicales, transferts, retour à domicile voire décès sont des
moments durant lesquels les parents d’enfants hospitalisés sont inévitablement soumis
à des ruptures, mais qui peuvent être diversement ressenties selon l’environnement et
sa qualité relationnelle. Ces ruptures ont les formes de discontinuité d’un projet de
soins, d’incohérence des informations, d’avis contradictoires et surtout de change~ments de personne de référence, de méthodes et de pratique des soins.
L’étude a relevé les faiblesses du système de transmission des informations
autour et au sujet du patient. Ce cloisonnement et ces pertes d’informations sont des
facteurs importants de déstabilisation des parents. Ils favorisent, chez ces derniers,
le développement du sentiment de voir leur enfant pris en charge par une institu~tion qu’ils qualifient fréquemment d’inhumaine. (Peer, 2000). Sans détailler les
recommandations, il s’agit de mettre en œuvre tout ce qui peut favoriser une
meilleure cohérence de la prise en charge de l’enfant et éviter au mieux les occa~sions de ruptures.
2. Favoriser l’autonomie et les compétences mutuelles des systèmes en jeu
Entrer à l’hôpital avec un enfant malade implique une confrontation du système
de fonctionnement familial avec le système de fonctionnement hospitalier propre à
l’institution.
Pour que cette confrontation ne tourne pas à l’affrontement, il paraît nécessaire
que les deux systèmes puissent communiquer mutuellement leurs clés et leurs
codes, les valeurs et les normes de fonctionnement qui sont les leurs.
Ainsi, qu’il s’agisse de l’entrée à l’hôpital, du transfert dans une nouvelle unité
ou de la rencontre avec un nouvel interlocuteur significatif, les différents acteurs
devraient pouvoir trouver l’espace nécessaire à l’expression de leurs besoins fonda~mentaux et de leur manière de faire. Bref, hôpital et famille devraient pouvoir com~muniquer sur leurs us et coutumes particuliers.
Il s’agirait donc de favoriser la mobilisation des familles pour qu’elles expri~ment ce qui leur paraît important pour leur enfant et pour elles-mêmes, mais aussi
de favoriser la mobilisation des professionnels pour qu’ils échangent sur ces mêmes
points avec les parents.
3. Diminuer la souffrance des soignants
Les récits des différents professionnels interrogés sur leur pratique révèlent des
marques de souffrance au travail qui ne sont pas seulement liées à la lourde charge
que représente une activité en pédiatrie.
Cette souffrance semble plutôt inhérente au choc symbolique que constitue la
confrontation des représentations des soignants de l’enfant idéal en bonne santé
avec la réalité quotidienne qui fait violence à ces représentations. Une souffrance
qui tient plus de l’accumulation diffuse des stress non résorbés, émaille également
le discours des professionnels.
La parentalité en souffrance
Les besoins de l’enfant malade ou accidenté bouleversent le rôle et les fonctions
parentales dans les faits et dans l’imaginaire. Par exemple : les finalités de ce rôle en
termes de protéger, nourrir, instruire, socialiser etc. sont bouleversées. Les change~ments à ces niveaux-là génèrent une certaine forme de culpabilité chez les parents.
Il arrive que ceux-ci se posent toutes sortes de questions quant à ce qu’ils n’ont pas
fait et qu’ils auraient pu faire pour éviter le mal qui nécessite l’hospitalisation de
l’enfant. Les événements survenant dans la santé des enfants remettent en question
les objectifs des parents et ouvrent la porte à l’imaginaire et au fantasme : une mère
s’est demandé si le fait de ne pas avoir suffisamment habillé son enfant pouvait être
à l’origine de sa leucémie. Durant ces instants, l’inexplicable est intolérable, aussi la
recherche du sens et de la raison est-elle primordiale.
Autre effet bouleversant : entrer dans un hôpital, qui plus est dans un service de
soins intensifs, provoque un véritable choc culturel. A moins d’y être habitué, tous
les sens perdent leurs repères : les odeurs, les bruits, le langage, les habits, les
regards sont tous attachés à un autre cadre de référence que celui que les parents ont
habituellement. Toutes les sensations revêtent quelque chose d’étrange pour le
parent qui « débarque ». Il lui faudra plusieurs jours pour apprivoiser l’espace, les
aspects, le sens du vocabulaire.
Sur les plans logistique et relationnel, la famille vit une crise. L’hospitalisation
de l’enfant capte toute l’attention des parents, des proches et de la fratrie. Cela dans
les premiers jours. La répartition relativement équitable de l’attention habituelle des
uns aux autres est mise à mal. Les priorités sont établies en fonction de l’enfant hos~pitalisé. Si chacun dans la famille estime cela normal, cela ne signifie pas qu’il n’en
souffre pas.
Il faut aussi relever l’accumulation des changements et des stress qui leur sont
inhérents et fragilisent les défenses. Les cadres et les moyens que les personnes se
sont donnés et ont mis en place comme contenant de leur existence sont ébranlés.
Leurs références significatives sont remises en question. Nous parlons alors de
détresse, parfois de détresse spirituelle, lorsqu’un sujet ou un groupe éprouve un
trouble à l’égard de son système de valeurs ou de croyances qui habituellement lui
apporte la force, l’espoir et un sens à sa vie.
Un autre point délicat consiste à confier son enfant aux professionnels de la santé,
c’est dire passer le relais du savoir et des compétences. Les parents prennent
conscience « qu’ils ne peuvent rien faire » et « qu’ils ne savent pas ». Mais les limites
du savoir et des compétences de ceux-ci, ne signifient pas le terme de l’exercice de
leur rôle de parents. Cela d’autant plus que, si les professionnels connaissent et prati~quent leur art dans les règles, ils ne connaissent pour ainsi dire pas l’enfant en ques~tion. Les parents restent ceux qui le connaissent le mieux et surtout ceux qui sont
dépositaires de l’autorité et qui ont la responsabilité de l’enfant. Une des difficultés
des parents est due à la tension entre la délégation des compétences et le partage des
responsabilités.
Les parents et les soignants partagent un idéal commun de l’enfant sain, ils culti~vent ensemble un espoir de guérison et de rétablissement. Dans ce contexte, la réalité
de l’impuissance et de l’incompétence face aux besoins médicaux des parents devient
la mesure de leurs attentes à l’égard des professionnels. Les soignants se trouvent
alors dans une situation complexe : ils sont investis d’attentes et d’espoirs par les
parents, ils ont eux aussi leurs limites personnelles et professionnelles qui les placent
parfois en dessous des attentes des parents. Il y a ici un paradoxe car les parents expri~ment une attente de compréhension plus humaine, de la part des soignants et du corps
médical en particulier (compréhension du vécu, accueil des émotions…) et en même
temps, ils projettent sur ceux-ci des attentes parfois surhumaines.
Le compte-rendu d’une situation clinique permet de concrétiser ces propos :
Il s’agit de l’histoire d’un enfant de quelques mois connu pour une malformation car~diaque majeure, une hypertension pulmonaire et un syndrome de sevrage aux opiacés.
Le père de l’enfant est le compagnon de la mère, qui est en instance de divorce avec le
père de son premier enfant. Donc il s’agit d’un premier enfant pour le couple,
deuxième pour la mère.
L’enfant est admis en phase postopératoire dans l’unité de soins intensifs de pédiatrie.
Il est intubé, curarisé et sédaté (endormi).
La mère, à son chevet, a très vite manifesté une agressivité qui attire l’attention du
personnel. Elle se dit en colère contre les médecins, elle dit douter des compétences
des soignants, elle parle beaucoup et fort à son enfant, le stimulant beaucoup plus
qu’il ne le faut durant cette phase postopératoire comme si elle voulait le sortir de son
sommeil.
De plus, elle fait part à plusieurs membres de l’équipe (médecins, pédopsychiatre et
aumônier) de rêves qu’elle qualifie de prémonitoires, qu’elle a faits durant la gros~sesse : elle voyait la santé de son enfant se détériorer, puis celui-ci être hospitalisé
comme dans la situation actuelle, elle pensait qu’il allait mourir.
Elle dit prier beaucoup contre les forces du mal qui en veulent à son enfant.
Elle donne l’impression d’être dans une sorte de bulle dans laquelle on ne peut pas
entrer et dont elle ne sort pas. Les paroles qui lui sont adressées ne semblent pas lui
arriver.
Le père de l’enfant assiste à cela de manière un peu passive mais surtout avec le senti~ment d’être dépassé. Il essaie malgré tout de calmer sa compagne.
Les attitudes et le comportement de la mère ont mis les infirmières et les médecins
dans un certain désarroi. La difficulté de comprendre ce qui se passait pour cette
mère, le fait ne n’avoir aucune information la concernant, rendaient une relation
momentanément impossible.
A ce stade, la mère refuse un suivi psychosocial.
Durant quelques jours, les professionnels se sont trouvés impuissants devant le désar~roi de cette mère. Ils s’interrogeaient : son état était-il lié à la consommation de
drogue ou à une forme de dépression « du post partum ». Les réponses négatives à ces
questions apparaîtront clairement quelques jours plus tard. En effet, après la phase
postopératoire assez longue et le réveil difficile de l’enfant, les retrouvailles entre la
mère et l’enfant se sont produites pour le bonheur de chacun.
Cette mère exprime ensuite sa gêne au sujet de son comportement agressif au point
d’en exprimer des excuses. Elle commente la séparation d’avec son enfant comme
une chose horrible qui lui est arrivée, insupportable dans une mesure telle qu’elle a
rêvé à plusieurs reprises que son enfant était pris en otage par les forces de la forêt.
(Allusions aux traditions de son pays d’origine)
A la croisée des représentations et des besoins
Si le point de rencontre entre les parents d’un enfant hospitalisé et les soignants est
bien évidemment l’évolution de la santé de l’enfant, le but de ces propos est de mettre
en évidence ce qui se passe sur la toile de fond des représentations des uns et des
autres. Nous assistons à une sorte de jeu de relations à l’intérieur du même système.
Les parents
Les parents ont une image de l’enfant désiré, en lien avec leurs propres désirs et
aspirations. L’enfant est investi de la fonction de projet évolutif comme le men~tionne Eisenring (1983). Lors d’une atteinte grave de la santé, ce projet est remis en
question. Cela ne concerne donc pas seulement l’évolution de l’enfant mais aussi les
aspirations et les attentes ou les projections des parents eux-mêmes. Ils vont se
retrouver sur le terrain de leurs propres angoisses face à la mort. Serrano (1985)
parle même de perte traumatique pour les parents lors d’un diagnostic d’une affec~tion chronique chez l’enfant.
Ces parents, avec des sentiments mélangés de culpabilité et d’impuissance, voire
de honte, sont confrontés à une anormalité flagrante qui peut les désarçonner, en
d’autres termes, ils ne reconnaissent plus le rôle qui devient le leur : être parents
d’un enfant malade. L’anxiété parentale se manifeste alors par des attitudes d’excès
de protection, de restriction ou d’indulgence.
Nous avons été amenés à faire l’hypothèse de deux états par lesquels les parents
peuvent passer. Les demandes des parents signifient bien que leurs besoins légitimes
ne sont pas couverts. La question est de savoir si, dans l’univers professionnel et
cognitif des soignants, les parents existent ? Ont-ils un statut d’épiphénomène dont le
soignant doit s’accommoder de facto ou ont-ils un statut institutionnellement
reconnu, intégré ? – Si oui, dans quel « état » existent-ils pour les professionnels ?
- Le parent-patient
[1] (dépendant, déprimé, angoissé, sidéré, stressé, absent, épuisé,
ne comprenant pas ce qu’on lui dit).
- Le parent-parent
[1] (ou exerçant son rôle parental, soit : présent, actif, posant des
questions, comprenant ce qu’on lui dit, participant aux soins de son enfant, ne
manifestant pas un trop haut degré d’anxiété, fatigué mais pas épuisé, etc.).
Chacun de ces « états » suppose des besoins différents et donc des réponses dif~férentes également.
En d’autres termes, il s’agira de savoir dans quelle mesure les parents parviennent à
être pris en compte par le personnel, selon qu’ils expriment un état de « maladie », de
« détresse » et/ou de dépendance (parent-patient) ou qu’ils peuvent conserver et
exercer leur rôle de père ou de mère auprès de l’enfant hospitalisé (parent-parent).
[2]
Les soignants
Les soignants mentionnent leurs représentations et leurs motivations à travailler
dans des unités pédiatriques en des termes tels que : « L’enfant a la vie devant lui –
Composer avec les besoins de l’enfant et ceux des parents – Développer une relation
avec les enfants et les membres de leur famille ». Dans chaque groupe de partici~pants à l’étude, la notion de relation triangulaire ressort comme une des motivations
de base, mais étrangement, ce thème réapparaît dans la liste des points difficiles à
côté de l’impuissance face à la souffrance des enfants et face à la culpabilité des
parents.
Les soignants (et les adultes en général) ont comme modèle un enfant sain.
Aussi plus le diagnostic est lourd, plus la tension avec l’idéal est grande, et plus le
désir d’aider et de soigner est grand. En cas de résultats non satisfaisants des soins et
des traitements, le sentiment d’impuissance en est d’autant renforcé.
Nous retrouvons aussi chez les soignants le double état décrit pour les parents.
Pour eux, il s’agit de leurs besoins sur le plan professionnel.
- Les besoins du soignant pour exercer sa profession dans les règles de l’art (tech~nique et logistique en vue d’efficience).
- Ses besoins pour exercer la relation du professionnel au patient et à ses parents
en tenant compte des besoins de reconnaissance des uns et des autres.
Nous avons même formulé puis vérifié au cours de cette étape de l’étude que ces
deux catégories de besoins se livrent une concurrence interne, interne au profession~nel en tant que personne, interne aux équipes et interne à l’institution, c’est-à-dire :
quelle priorité choisir pour travailler dans les règles de l’art lorsque les circons~tances ne permettent pas de travailler sur les deux plans en même temps ? Cette
concurrence génère une tension difficile à maîtriser d’autant plus qu’elle est souvent
méconnue.
Les enfants
L’enfant, même tout jeune, est sensible à son développement qui est aussi l’objet
de l’attente de ses parents. Il va passer une bonne partie de son temps à acquérir une
image, un schéma corporel. La maladie va venir le perturber dans ce domaine-là
aussi. Alors qu’il se développe et acquiert de l’autonomie, la maladie ou le handicap
va produire un retour, un renversement qui va s’opposer de front à l’image que
l’enfant a de lui-même. Sa croyance en la toute-puissance des adultes, en la capacité
de ses parents à le sortir des mauvais pas va aussi être bouleversée. Il devra se
résoudre à reconnaître certaines limites et réalités par l’expérience de la souffrance.
Ses capacités d’ouverture et d’adaptation rendent l’enfant particulièrement vul~nérable dans ce contexte. Il capte et ressent les éprouvés des adultes qui l’entourent
et le soignent. Cela concerne évidemment les représentations que les différents
acteurs impliqués ont de l’enfant et les idées qu’ils se font sur ses compétences à
comprendre, sentir et appréhender la réalité.
Pour conclure nous relevons deux pistes qui semblent être pertinentes et qui,
d’une part ne procèdent pas de l’idéal et d’autre part ne produisent pas forcément
une surcharge de travail. Elles visent, entre autres, à permettre à l’information de
circuler dans la complexité du système.
- Signifier les passages, voir ritualiser des étapes. Il faut souligner la nécessité de
mettre des mots sur les moments vécus par tous les acteurs en cause. Comme il
est coutume de dire bonjour et au revoir, il est tout aussi important de nommer le
début, la fin, le changement, les limites, voire les tâtonnements et les hésitations.
- En signifiant clairement les passages, les changements d’états, de pratiques et de
services, les professionnels marquent ainsi les étapes, ils donnent à ceux qui sont
étrangers dans l’institution (les enfants et les parents) des repères, des jalons qui
sont censés assurer la cohérence de la démarche d’hospitalisation. Cette structu~ration du temps facilite la circulation de l’information et maintient un niveau de
stress bas.
- Déléguer à des professionnels non engagés dans les soins ou les traitements de
l’enfant, la fonction de médiateur. Car il s’avère que la charge émotionnelle et
affective des soins à l’enfant perturbe fréquemment la relation empathique au
tiers. Cela se manifeste par l’exclusion potentielle d’un des acteurs dans les rela~tions : parent – enfant – soignant. Une personne agissant une médiation pourrait
alors veiller à la circulation de l’échange et de la relation dans le triangle en
question. Les mandats accordés aux pédopsychologues et pédopsychiatres de
l’institution n’impliquent pas une démarche systématique d’intervention, sans la
demande ou l’accord explicite des parents.
Ce dernier point implique un accord formel de l’institution d’une part et une for~mation des professionnels à ce type de relations d’autre part. La formation n’est pas
un apprentissage de plus, mais l’accroissement de la lucidité des professionnels
pour réduire la distance entre la réalité incontournable et les idéaux présents dans
chaque système et dans chaque personne.
Notre propos était de mettre en lumière des fonctionnements qui se produisent
souvent à l’insu des meilleures volontés et à l’encontre de beaucoup de dévouement
de la part des parents et de la part du professionnel. Nous souhaitons qu’il serve à
favoriser la reconnaissance, le soutien et la place des parents dans ce contexte parti~culier de maladie et d’hospitalisation d’un enfant.
·
1. Ausloos G. (1995): Les compétences familiales. Erès, Ramonville Saint-Agne.
·
2. Bowen M. (1984): La différenciation du soi. ESF, Paris.
·
3. Delage M. (2002): Aide à la résilience familiale dans les situations traumatique. Thérapie familiale,
23 (3), 269-287.
·
4. Eisenring J.-J. (1979): Maladie, enfant, famille. Thérapie familiale, 4 (3), 221-228.
·
5. Kipman S.-D. (1981): L’enfant et les sortilèges de la maladie. Stock, Paris.
·
6. Kristensson-Hallström I., Nilstun T. (1997): The parent between the child and the professionnal,
Child : Care, Health and Developpement, 23 (6), 447-455.
·
7. La Montage L., Hepworth J. (1992): Parental coping and activities during pediatric critical care. Ame~rican Journal of Critical Care, 1 (2), 76-80.
·
8. Long N. (1996): Michaël, Julie et les autres, l’accompagnement pastoral des enfants hospitalisés.
Ouverture – Je sème, Genève.
·
9. Long N., Hutmacher A. (2001): Soutien et accompagnement des parents d’enfants hospitalisés, Rap~port d’étude de projet. Département médico-chirurgical de Pédiatrie du CHUV, Lausanne.
·
10. Lhuillier D. (1998): Crise ou occultation du travail. Revue internationale de Psychologie, 4 (9).
·
11. Oppenheim D. (1996): L’enfant et le cancer. Bayard, Paris.
·
12. Paterson J.M., Mc Cubbin H.I. (1983): Chronic illness : Family stress and coping. In : Stress and the
family Vol. II, Brunner/Mazel, 21-36.
·
13. Peer L., Santos Eggiman B. en collaboration avec Cotting J., Droz R., Hutmacher A., Long N., Müller
Nix C., Vibert M. (2000): Parents d’enfants hospitalisés dans une unité de soins intensifs : une étude
exploratoire de leur vécu. Lausanne : Institut Universitaire de Médecine Sociale et Préventive
IUMSP (Raison de Santé 56).
·
14. Ruszniewski M. (1995): Face à la maladie grave. Dunod, Paris.
·
15. Serrano J.A. (1981): L’enfant malade chronique et sa famille. Thérapie familiale, 6 (4), 375-390.
[*]
Pasteur-aumônier dans le département médico-chirurgical de pédiatrie du Centre Hospitalier
Universitaire Vaudois (CHUV) à Lausanne et thérapeute de famille à Paudex / Lausanne.
[1]
Termes utilisés dans le rapport. Ils ne doivent pas être entendus comme une nouvelle nomenclature.
[2]
Long, Hutmacher (2001).