Thérapie Familiale
Médecine & Hygiène

I.S.B.N.sans
110 pages

p. 403 à 415
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Volume 24 2003/4

2003 THÉRAPIE FAMILIALE

LES TRAVAILLEUSES FAMILIALES EN PRÉVENTION : LES RISQUES D’UNE CONTRAINTE MASQUÉE ET SOUS-TRAITÉE

Jean-Pierre Minary  [*] 26, route de Cessey F-25440 Charnay Philippe Perrin  [**]
Les travailleuses familiales en prévention: les risques d’une contrainte masquée et sous-traitée. – Dans cet article nous présentons une étude du contexte dans lequel les travailleuses familiales en prévention interviennent auprès des familles, via les assistantes sociales de secteur, à travers une analyse de la demande. Souvent contraignante, cette demande place la travailleuse familiale dans une double contrainte, se trouvant ainsi déchirée entre coalition ou alliance avec assistante sociale ou famille. Sortir de cette situa~tion nécessite une clarification du sens et des enjeux de la prise en charge par les acteurs de terrain et famille et un positionnement des liens institutionnels.Mots-clés : Travailleuse familiale, Contexte d’intervention, Double contrainte, Coalition, Système et appartenance. This paper deals with domestic aids assigned to families in need of intervention. Social workers assign domestic aids after reviewing the requests of families. Domestic aids often find themselves caught in a double bind: either an alliance with the social worker or an alliance with the family. We propose a two-fold solution: first a clarification of the goals of the intervention, a second a well-defined statement of the insti~tutional relations.Keywords : Domestic aid, Context of intervention, Double bind, Coalition, System and membership. En este artículo presentamos un estudio del contexto en el cual los auxiliares del hogar en prevención intervienen cerca de las familias, vía las asistentas sociales de sector, a través de un análisis de la petición. A menudo apremiante, esta petición coloca al auxiliar del hogar en una coacción doble, encon~trándose tan desgarrada entre coalición o alianza con asistenta social o familia. Salir de esta situación necesita una clarificación del sentido (dirección) y de las puestas de la hecha cargo por los actores de terreno y la familia y un posicionamiento de los lazos institucionales.Palabras claves : Contexto de intervención, Coacción enmascarada, Doblar coacción, Coalición, Sistema y pertenencia.
Cet article analyse les difficultés que rencontrent les TF (Travailleuses Fami~liales) [1] lorsqu’elles interviennent dans un contexte de prévention [2].
Aujourd’hui qualifiées en France comme « techniciennes de l’intervention sociale et familiale » (un Diplôme d’Etat remplace l’ancien certificat), ayant voca~tion à mettre en œuvre une approche sociale et éducative auprès des familles en dif~ficulté, les TF apportent une aide individualisée en cas d’accidents, de maladies, de naissances multiples, etc. Sans être ni aides ménagères, ni éducatrices, elles partici~pent néanmoins aux travaux du ménage, collaborent à toutes les activités d’aide à la vie quotidienne et à l’éducation des enfants, et peuvent accompagner les parents dans l’exercice de leur parentalité.
Ces aides aux tâches domestiques ou au travail éducatif sont proposées aux familles en étant le plus souvent facturées à des coûts très réduits, elles sont parfois gratuites. On s’attend de ce fait à ce que les familles apprécient l’arrivée chez elles de telles professionnelles. Or, dans le cadre de la prévention, les TF se plaignent régulièrement des difficultés à établir un contact positif et durable avec les familles. Elles ont le sentiment d’être mal accueillies, mal comprises par les familles, qui résistent parfois même explicitement à l’intervention des professionnelles,
  • souvent, en contestant avoir un besoin particulier d’être aidées;
  • quand elles acceptent la présence de la travailleuse familiale, en réduisant sa fonc~tion à celle d’une aide ménagère, d’une baby-sitter, ou d’une employée familiale.
S’agit-il dans ces difficultés de contact et « d’alliance éducative » de la réaction, somme toute normale, face à l’intrusion d’un nouvel acteur dans le système fami~lial ? Ou s’agit-il, en plus, d’autre chose ? C’est ce point précis que ce travail vou~drait clarifier.
 
1. Les TF en prévention : une situation de contrainte déguisée
 
 
L’éclairage contextuel suppose de connaître les modes d’introduction de la tra~vailleuse familiale au sein des familles. Les résultats d’une recherche-action menée pendant deux ans avec des professionnelles d’une part, une analyse des courriers admi~nistratifs échangés entre les partenaires de l’interaction d’autre part, permettent de montrer le caractère propre à un contexte à la fois contraignant et source de confusion.
1. L’analyse du vécu des situations et des modalités d’engagement
Ce travail fut réalisé en 1997 [3] avec un groupe de travailleuses familiales et visait à repérer la diversité des modalités d’engagement de la TF dans la famille. Cinq modalités furent dégagées de la multiplicité des interventions réalisées :
  • la famille est demandeuse d’une aide de la TF;
  • la famille demande une autre aide, souvent plus matérielle (financière, etc.), mais lors des négociations avec l’assistante sociale de secteur, l’intervention de la TF est « comprise dans le lot ». On fait alors « d’une pierre deux coups »;
  • on profite d’un moment de crise pour placer une TF dans la famille. Pour une raison ou une autre (maladie, crise conjugale ou familiale, fugue d’un enfant, décès), la famille est en déséquilibre notoire, « la goutte d’eau fait déborder le vase ». Le travailleur social en profite alors pour y introduire, avec plus ou moins d’habileté, une TF;
  • la famille est non demandeuse, on impose la TF, sans recourir néanmoins à la menace;
  • la famille est non demandeuse, on lui impose la TF avec menace. Celle-ci peut être explicite (chantage au retrait d’enfants, à l’intervention du juge, etc.) ou plus implicite (« cela va aller très mal, vous devriez bien réfléchir... »).
En 1997, sur 33 prises en charge, la distribution des modes d’engagement était la suivante:
De tels résultats conduisent à identifier, dans 90% des cas, les TF comme devant intervenir dans des contextes peu clairs où se manifestent des oppositions explicites ou implicites, des suspicions, des inquiétudes, au mieux un attentisme de la famille.


IMGIMGLa famille est demandeuse d’une aide...IMGIMF
La famille est demandeuse d’une aide TF 3 Elle demande une autre aide (financière, par ex.), on y adjoint une TF 2 On profite d’un moment de crise pour placer une TF dans la famille 16 La famille est non demandeuse, on impose une TF sans menace 5 La famille est non demandeuse, on impose une TF avec menace 7

Dans la plupart des situations, il s’agit d’un forcing, d’un chantage « c’est cette intervention ou sinon… ». Souvent, la travailleuse familiale est placée comme alter~native au placement des enfants. Et loin d’avoir donné un véritable accord, la famille n’a le plus souvent pas pu (pas su comment) refuser l’alternative. En ne refusant pas, ou en acquiesçant contrainte et forcée, elle s’est trouvée engagée par son acte (Kiessler, 1971; Beauvois, 1987); ne pouvant dès lors que très difficile~ment revenir en arrière, elle tentera de freiner l’intervention.
2. L’analyse des communications écrites entre familles et institutions
Comment la famille est-elle concrètement et précisément prévenue de l’arrivée imminente d’une travailleuse familiale en son sein ? L’éventualité d’une telle inter~vention est d’abord envisagée dans le cadre de la relation entre l’assistante sociale et la famille, mais elle ne prend une consistance réelle qu’avec l’envoi d’un courrier officiel à la famille, copie étant faite au service employeur du TS (Travailleur Social).
Une étude de ces documents [4] montre qu’au delà d’une originalité due à la multi~plicité des locuteurs (en général, des responsables d’espace médico-social [5] ), le mes~sage communiqué à la famille est récurrent : on y trouve les mêmes éléments men~tionnés, et la même définition de la relation entre famille et services sociaux.
  • Les documents rappellent d’abord qu’une demande a été faite par l’AS, avec accord de la mère; ils évoquent ensuite l’accord des services sociaux du départe~ment et précisent les objectifs globaux retenus en mentionnant les modalités retenues pour le travail : objectifs, calendrier, durée, montant d’une participation financière éventuelle, etc.
  • La discordance entre niveau analogique et digital du message y est patente.
Au niveau digital, on cherche à bien expliciter le contexte d’intervention (exis~tence d’une concertation préalable entre AS et parents qui ont « donné leur accord » pour une telle intervention) et l’identité des différents acteurs concernés (qui demande l’intervention, qui décide et octroie, pour quels objectifs, selon quelles modalités ?). Il y a un souci manifeste de ne disqualifier personne : que les objectifs soient clairement opérationnels (« accompagner les aînés à l’école ») ou plus globaux (« vous soutenir dans l’organisation de la vie quotidienne, vous accompagner dans votre rôle parental auprès des enfants »), il s’agit toujours d’aider, de soutenir, d’accompagner. Jamais de contrôler, d’évaluer, de pallier l’inconséquence ou l’incompétence.
Le niveau analogique va pourtant à l’inverse de ces intentions. Le caractère impersonnel des courriers (certains présentent même deux objectifs prédéfinis, avec une case à cocher selon les cas), l’adoption presque systématique de raccourcis d’écriture (« participation financière : néant ») va au delà de la simple impression d’un courrier administratif et stéréotypé. Formulaire de gestion d’un dossier envoyé à l’« administré », le courrier fait office de contrat entre une institution et la famille, mais n’en n’est pas un puisqu’il n’est pas signé par les différentes parties intéres~sées. Cependant il est tout à fait singulier au sens où :
  • il met en scène d’un côté tout un aréopage de professionnels (jusqu’à trois, « en tant qu’infirmière, assistante sociale », « responsable d’espace », non compris « les travailleurs sociaux » et l’« association ») et de l’autre une famille (réduite en fait à la mère);
  • il témoigne de l’engagement de l’institution sur des moyens à mettre en œuvre au regard d’objectifs spécifiés;
  • surtout, il mentionne implicitement la famille comme étant à l’initiative même de tout le processus de l’intervention. Un peu comme si à l’évidence l’initiative contextuelle appartenait à la famille, et non à l’institution.
Plus que d’une offre de service, il s’agit en fait d’une mise sous contrainte de la famille, qui a pour caractéristique d’être déguisée. Le contexte est ainsi marqué :
  • par une obligation, renvoyant elle-même à un jugement explicite ou implicite d’incompétence parentale;
  • presque jamais explicitée comme telle (ni obligation, ni évaluation négative);
  • déguisée sous l’évocation d’un accord présumé AS/famille /requête;
  • exprimée sous l’angle d’une collaboration devant les difficultés présentes;
  • et d’avantages octroyés apparemment sans contrepartie.
Une telle modalité de communication a pour effet, en évitant de définir la rela~tion réelle, de susciter la confusion. Il y a un secret, « secret de polichinelle » d’autant plus redoutable qu’il n’est pas évocable : La TF interviendra dans la famille parce qu’on l’a décidé mais chacun des partenaires engagés dans l’interac~tion (AS, famille, TF, Institutions) devra cependant s’efforcer de considérer l’inter~vention comme une réponse adaptée à l’attente, voire à la demande des familles.
 
2. La mise sous contrainte de la famille et la double contrainte dans laquelle se trouve la travailleuse familiale
 
 
Soulignons combien la présence d’une TF dans la famille revêt de grands avan~tages pour une AS. D’abord parce que la multiplication des situations dramatiques requérant sa présence empêche cette dernière d’être partout à la fois. Surtout parce qu’une intervention de la travailleuse familiale permet de satisfaire à des exigences diverses : faire quelque chose (fonction de réassurance vis-à-vis d’elle-même et de son institution), faire la même chose autrement (fonction de vigilance et d’évalua~tion vis-à-vis de la famille), faire autre chose en impulsant du changement (initiative et créativité d’un nouveau membre dans le jeu familial).
Sous un certain angle, l’AS agit comme un relais, comme une médiatrice entre les besoins de la famille et les ressources des services sociaux. Sous un autre angle, elle est un prescripteur sachant susciter et mettre en œuvre une décision administra~tive de prise en charge.
Médiateur et prescripteur, l’assistante sociale tient l’un ou l’autre de ces rôles selon la manière dont se noue sa relation à la famille. Lorsque celle-ci résiste au tra~vail social entrepris, l’AS est portée à user d’artifice pour avancer malgré tout; elle initie alors une situation de contrainte masquée.
Le contexte ainsi créé n’est pas identique à celui d’un travail sous contrainte.
  • Dans un contexte de contrainte, chacun des acteurs (famille et travailleurs sociaux) se trouve obligé d’être en relation avec l’autre sous le même mode symétrique (Poisson) vis-à-vis du juge. Ici la mère et la travailleuse familiale ne sont pas en une telle position par rapport à ce tiers supposé que serait l’AS. Car si la présence de la travailleuse familiale tient au mandat de son institution employeuse, rien n’oblige en effet légalement la famille à en accepter la présence.
  • Le référent adresse généralement la famille au thérapeute; l’AS place ici un pro~fessionnel dans la famille.
Aussi pouvons nous dire qu’ici la famille ne peut être qualifiée de « famille non-volontaire », mais plutôt de « manipulée ».
Par sa seule présence, la TF met la famille sous contrainte (« si vous refusez, alors... »), alors que les référents de sa profession l’invitent à accompagner « simple~ment, en douceur, sans imposer, sans s’imposer ». On comprend mieux dès lors pourquoi, en une telle situation, la travailleuse familiale éprouve de vives difficultés à « savoir comment s’y prendre ». Elle est coincée entre la prescription de l’AS, le mandat de sa propre institution, son idéal professionnel, et les réticences marquées de la famille.
Mettant sous contrainte la famille, la travailleuse familiale se trouve elle-même prise dans une double contrainte :
  • si elle méta-communique sur le contexte, sur le sens de la relation qu’elle initie avec les membres de la famille, elle répond à sa mission d’aide, mais elle met du même coup en danger le lien existant entre l’AS et la famille. Clarifier le contexte risque en effet de dévoiler l’aspect non contraignant de la relation, et la
  • TF semble de ce fait remettre en cause le sens et la pertinence des objectifs fixés par l’AS, risquant de se mettre en désaccord en retour par sa propre institution;
  • si elle ne méta-communique pas, la famille la situera coalisée avec l’AS et lui opposera dès lors refus ou résistance. Dès lors, elle risque de ne pouvoir rendre compte positivement de son travail ni à l’institution qui l’emploie, ni à l’AS qui la mandate.
Les relations entre AS, TF et famille s’organisent ici selon les règles des coali~tions; en insistant sur le fait qu’organisation et hiérarchie vont toujours de pair, Caplow (1984) a proposé un modèle de la façon dont les triades structurent les échanges entre partenaires de l’interaction et suscitent des modes de coalition spéci~fiques. Il s’agit dans le cas qui nous préoccupe de la triade n° 5 : les éléments ont des poids hiérarchiques différents, de telle sorte que n’importe quelle coalition de deux d’entre eux permet à ses membres d’être gagnants sur le tiers.
Figure 1:
Rappel triade n° 5 de Caplow: A > B > C et A < B+C.
IMGIMGRappel triade n° 5 de Caplow: A > B > C et A < B+C.IMGIMF
Le jeu des coalitions permises par cette triade confirme l’analyse menée anté~rieurement; la TF (ici B) ne peut obtenir une coalition gagnante avec aucun des autres éléments de la triade, ni avec l’AS (ici A), ni avec la famille (ici C).
La coalition « illégitime » entre assistante sociale et famille a peu de chances d’exister puisque c’est l’AS qui a « placé » la TF. Les deux autres coalitions sont envisageables mais sont peu efficaces : une coalition révolutionnaire entre famille et travailleuse familiale permettrait de faire bloc contre l’AS, mais mettrait en danger la TF; une coalition conservatrice entre assistante sociale et travailleuse familiale préserverait l’organisation hiérarchique mais gèlerait la relation entre TF et famille.
 
3. Pour sortir d’une situation intenable : être à la fois loyaux et différents
 
 
Une clarification du sens et des enjeux de l’intervention de la TF est en fait une condition sine qua non pour qu’un véritable travail de prévention puisse se faire.
1. La triangulation AS/famille/TF n’a en effet du sens que dans la mesure où elle ré-interroge le système Travail social/famille/symptôme
Cela suppose que les risques ayant motivé l’intervention de l’AS (puis de la TF) soient présentés explicitement comme ce qui justifie leur présence et leur travail. Celui-ci ne prend son sens que s’il restaure ce qui fonde la communauté d’objectifs et de préoccupations de l’intervention des professionnels (souffrance familiale, dif~ficultés de vie).
Un tel travail d’élucidation suppose, pour être mené à terme, que soit établie une relation de confiance entre AS et TF. Un consensus minimal doit être trouvé entre elles sur l’utilité et la visée d’une clarification du contexte d’intervention auprès de la famille; il porte sur 3 dimensions :
  • aspect contraignant ou non de la présence de la travailleuse familiale;
  • possibilités ouvertes par l’intervention de la travailleuse familiale, risques posés par l’escalade des problèmes familiaux, limites de cette intervention;
  • cadrage explicite de l’intervention de la TF comme première tentative d’aide et d’évaluation dans un cadre d’intervention plus global assuré par l’AS.
La travailleuse familiale pourra alors aider la famille à explorer les risques d’une telle situation, en s’appuyant sur les objectifs de travail qui lui ont été prescrits par l’AS. Ce faisant, elle confirme et valide la place, la fonction et la stratégie de l’AS. Evidemment, se trouve requise ici l’aptitude de la TF à ne pas prendre une position haute, qui disqualifierait analogiquement l’AS et du même coup l’ensemble du pro~cessus d’intervention.
2. Ce recadrage présuppose une clarification des liens institutionnels...
Une fois la triade resituée dans le système global des interactions, il reste à consi~dérer de quelle façon organisation et hiérarchie jouent ici à deux niveaux différents :
  • celui du collectif, de l’institutionnel, de la convention. Les institutions sont liées par une convention; l’une doit fournir à l’autre du travail que celle-ci doit assu~mer en retour selon un cahier des charges prédéfini. Une telle convention engage l’une et l’autre à maintenir des liens suffisamment solides;
  • celui de l’individuel, de l’interpersonnel, du professionnel. Les différents profes~sionnels qui collaborent relèvent de deux professions distinctes, mais l’apparte~nance à un même groupe est bien réelle, sinon reconnue.
Le travail d’élucidation des liens doit donc s’effectuer à deux niveaux : celui des institutions d’appartenance et celui du groupe socioprofessionnel.
La chaîne de triades [6] composant la situation de l’intervention des TF en préven~tion, s’établit ainsi:
L’impossibilité d’une coalition gagnante entre TF et AS tient, nous l’avons dit, à ses éventuelles répercussions négatives sur la famille; mais elle est aussi directe~ment conséquence de la nature des coalitions de niveau supérieur.
Figure 2:
l’intervention d’une TF.
IMGIMGl’intervention d’une TF.IMGIMF
En BCD (travailleuse familiale/son employeur/assistante sociale), et en ABC (Services sociaux du département/institution travailleuse familiale/assistante sociale de secteur) le lien d’appartenance institutionnelle devrait suffire en principe à susci~ter et garantir une alliance gagnante (respectivement BD et AC). Ce n’est pas forcé~ment le cas. Car la solidarité verticale est fragile. Il y a en effet fort à parier qu’en cas de situation conflictuelle (entre professionnelles, entre elles et la famille) la nécessité d’une stabilité et d’une permanence des liens institutionnels prendra le pas sur la reconnaissance des individus et du travail des professionnels. La TF ne peut guère envisager une coalition gagnante avec son institution, parce que celle-ci privilégierait sans doute une telle coalition en AB. Mutatis mutandis, il en va de même pour l’AS.
La convention passée entre les institutions employeuses interdit paradoxalement tout rapprochement et solidarité à un niveau inférieur. La coalition gagnante TF/AS (révolutionnaire en CDE, conservatrice en ABC ou ACD) est impossible, parce que forcément perdante du fait de la coalition stable des deux institutions AB.
3..... Et des liens professionnels
L’aspect enfermant d’une telle situation tient au fait que la convention de parte~nariat institutionnel ne soit pas doublé par un travail explicite d’harmonisation des conduites et pratiques professionnelles. Etant déléguée et porte-parole d’une institu~tion, chacune préserve une représentation spécifique de ce qu’est du (bon) travail et de ses exigences minimales, de ce qu’est une (bonne) clientèle, etc.
Si une élaboration théorique et pratique des difficultés rencontrées sur le terrain est pour cette raison indispensable, elle est pourtant difficile du fait des conditions concrètes de « partenariat » entre les professions engagées.
Si la proximité entre TF et AS (ces deux professions relèvent depuis peu d’un même groupe, celui des « travailleurs sociaux ») pourrait en principe constituer un facteur favorisant l’échange et la mise en synergie, il n’en est rien. Bien au contraire, l’idée d’une commune affiliation professionnelle exacerbe pour l’instant les conflits. Les TF sont plutôt enclines à revendiquer l’identité de travailleurs sociaux qui les qualifie, mais une telle option est fortement contestée par les AS, déjà reconnues, et autrement diplômées. Il y a ce que Caplow nomme un schisme hiérarchique.
Or, dans un contexte d’entrecroisement des niveaux d’appartenance des repères socioprofessionnels, de tensions relationnelles générées par des insatisfactions réci~proques, la famille risque bien d’être l’otage de la relation entre professionnelles. Car même mises en échec vis-à-vis des attentes/exigences de leur institution, il res~tera toujours, aux unes comme aux autres, la possibilité d’attribuer à la famille la cause des ratages et déconvenues. Et ce, même si les marges de manœuvre sont inégales : l’AS pourra plus ou moins explicitement mettre en cause la compétence de la TF, mais celle-ci a les moyens de le faire plus discrètement.
Comment faire alors ?
4. La nécessité d’un consensus minimal sur les finalités et les rôles de chacun
Une aide véritable à la famille nécessite l’établissement d’un consensus minimal entre professionnels sur les finalités poursuivies, sur leurs rôles respectifs. Le jeu entre appartenance (être semblable) et identité (être différent) est complexe, plus que dans un système familial, mais il est incontournable. Il ne s’agit ni de mettre l’une sous l’emprise de l’autre, ni de prétendre effacer son autorité hiérarchique, mais de rendre visible ce que permet une telle organisation (en particulier ce qui concerne l’augmentation de la variété dans les systèmes).
L’avantage stratégique qu’offre l’appartenance à des institutions distinctes doit être en outre préservé. L’idée d’un service unifié (avec AS et TF) ne présente pas que des avantages, comme l’estiment, à tort selon nous, certaines assistantes sociales qui suggèrent que si leur service avait « ses propres travailleuses familiales », il y aurait moins de problèmes. Il est vrai qu’une telle perspective a des chances de dis~tribuer plus clairement le travail, comme de définir plus nettement rôles et conduites de rôles de chacun. Mais il reste à prouver que, pour les familles, ce soit là un pro~grès dans la manière de les aider. Reconnaître la compétence des familles pourtant en difficultés notoires, en soutenir le développement et la stabilisation supposent que la variété des options soit non seulement conservée, mais développée.
Loin de réduire les différences entre AS et TF, il s’agit en fin de compte plutôt de les accentuer, de les rendre saillantes, pour qu’apparaisse clairement l’enjeu de leurs fonctions et de leurs marges de manœuvres respectives. Là encore, c’est l’explicita~tion des risques et des projets liés les uns et les autres à (l’absence de) l’intervention qui est en jeu.
 
En guise de conclusion
 
 
Nous voudrions revenir sur l’esprit systémique qui nous semble prévaloir dans la fonction des travailleuses familiales en prévention : par leur présence et leur tra~vail au sein des familles, elles visent à empêcher qu’une situation difficile, le plus souvent transitoire, ne devienne une cause durable de dégradation du climat et du système familial.
Le législateur n’a pas souhaité, au regard de la profession des travailleuses fami~liales (comme d’ailleurs au regard des assistantes maternelles), différencier leur tra~vail selon qu’il relève d’une simple suppléance à l’indisponibilité momentanée des parents ou qu’il constitue l’exercice d’une « parentalité sociale » de substitution.
Certains voient là le risque de confusions, voire même des amalgames empê~chant de véritablement travailler. Il est vrai que les contextes d’intervention sont dif~férents, selon qu’ils concernent plutôt l’action sociale ou le travail social. Le rôle et la place du travailleur social (assistante sociale de secteur et travailleuse familiale) sont directement liés à cette considération. Il semble qu’aujourd’hui, et peut être en fonction de leur institution d’appartenance, les travailleurs sociaux peuvent être dans la confusion. L’AS n’a-t-elle pas tendance, à son insu, à utiliser la TF de pré~vention comme palliatif à son manque de temps à consacrer aux familles ? Et la TF, plongée dans un tel contexte d’intervention, ne se sent-elle pas dans l’obligation de satisfaire aux exigences qu’elle perçoit de ce dispositif mis en place ? Dans les deux cas, le risque n’est-il pas semblable : se limiter à investir un dispositif social, plutôt qu’à s’investir dans une relation professionnelle créative ? En d’autres termes, faire des moyens une finalité.
Considérée sur le registre de l’action sociale, la défaillance familiale est passa~gère et circonstancielle; on évoquera des circonstances particulières, des aléas de la vie (maternité, maladie, etc.) qui suffisent à donner sens à « la » situation probléma~tique rencontrée par la famille. Considérée sur le registre du travail social, la défaillance familiale est enkystée ou délabrée suffisamment pour qu’on ne croie pas que « la » situation puisse s’expliquer par les seuls aléas de la vie; le contexte est ici plus nettement évaluatif, avec une tendance à la dépréciation des compétences et de la valeur des personnes impliquées.
Si l’intensité des problèmes n’est pas de même degré dans l’un et l’autre cas, il reste qu’aider les familles les plus en difficultés passe par l’évitement voulu d’une plus grande stigmatisation, escalade vers la marginalité et l’exclusion. On évite ainsi de marquer les difficultés rencontrées par les familles en termes d’incompé~tences ou de pathologies (sociales et psychologiques). N’est-ce pas là ce que nous recommande l’esprit systémique ? D’aider en reconnaissant d’emblée « la compé~tence des familles » (Ausloos, 1995)?
 
ANNEXES
 
 
Exemples de courrier reçu par deux familles auxquelles on indique l’interven~tion prochaine d’une travailleuse familiale.
 
Annexe 1
 
 
Conseil Général
Direction des affaires familiales et sociales
A Madame O. ZZZZ
8, rue XXXX
Affaire suivie par : M.L. RODRIGUE
Référence : Espace 1
Madame,
Madame ADERF, assistante sociale, et Madame RETRE, puéricultrice, avec votre accord, ont sollicité la prolongation de l’intervention d’une Tra~vailleuse Familiale dans votre famille.
J’ai le plaisir de vous informer que cette demande a reçu un avis favorable.
Une Travailleuse Familiale interviendra dans votre foyer selon les objec~tifs suivants :
  • vous soutenir dans l’organisation de la vie quotidienne des enfants;
  • vous accompagner dans votre rôle parental.
Cette intervention se réalisera dans les conditions énoncées ci-après :
Trois fois par semaine à raison de 2 × 2 heures et 4 heures le mercredi après-midi du 04.07.99 au 04.01.2000 (six mois).
Participation financière : néant.
Je vous prie de croire, Madame, à l’assurance de ma considération distinguée.
La responsable d’Espace,
Mme M.L. RODRIGUE
Copie adressée à (Association)
 
Annexe 2
 
 
Conseil Général
Direction des affaires familiales et sociales
A Madame O. ZZZZ
8, rue XXXX
Affaire suivie par : R. RETRUE
Référence : Espace 1
Madame,
En qualité d’Assistante Sociale, Madame PIQUE, et d’Infirmière, Madame CUIPRE, avec votre accord, ont sollicité de nos services, l’intervention d’une travailleuse familiale dans votre famille.
  • Aide à l’organisation des tâches ménagères.
  • Accompagner les aînés à l’école.
Cette intervention se réalisera dans les conditions énoncées ci-après :
  • 2 heures le mercredi matin;
  • 2 heures un matin de la semaine;
  • du 1er juillet au 31 décembre 1999.
Votre participation financière sera de 0 Frs/heure. Le Conseil Général pren~dra en charge la facturation.
Je vous prie de croire, Madame, à l’assurance de ma considération distinguée.
La responsable d’Espace d’Action Médico-Sociale
Mme R. RETRUE
Copie adressée à (Association)
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  1. Ausloos G. (1995): La compétence des familles. Temps, chaos, processus, Erès, Toulouse.
·  2. Beauvois J.L., Joule R.V. (1986): Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. Presses Universitaires de Grenoble.
·  3. Benoit J.C. (1985): Les triades hiérarchisées, Thérapie Familiale, VI, 244-246.
·  4. Benoit J.C., Malarewicz J.A., Beaujean J., Colas Y.et Kannas S. (1988): Dictionnaire clinique des thérapies familiales systèmiques. E.S.F., Paris.
·  5. Caillé P. (1995): Familles et thérapeutes. Lecture systémique d’une interaction. ESF, Paris.
·  6. Caplow T. (1984): Deux contre un, Les coalitions dans les triades. ESF, Paris.
·  7. Elkaïm M. (1989): Si tu m’aimes ne m’aime pas. Seuil, Saint-Amand.
·  8. Kiesler C.A. (1987): The psychology of commitment. New York, Academic Press.
·  9. Poisson P. (1988): Travailler avec les familles non volontaires, Thérapie familiale, 4 (4), 323-329.
·  10. Seron C., Wittezaele J.J. (1991): Aide ou contrôle. L’intervention thérapeutique sous contrainte. De Boeck, Bruxelles.
 
NOTES
 
[*]Psychologue, Psychosociologue, Professeur de Psychologie à l’Université de Franche-Comté (EA 3188).
[**]Thérapeute Familial, Educateur Spécialisé au Centre de Guidance Infantile, 25 rue de Trey, F-25000 Besançon. Cet article résulte de leur collaboration dans le cadre du Groupe d’Etudes et d’Interventions Psycho-sociologiques et Systémiques, 70 chemin de Mazagran, F-25000 Besançon; les activités du GEIPS relèvent soit de l’intervention psychosociologique, soit de la thérapie familiale.
[1]Nous emploierons, tout au long de cet article, l’abréviation TF pour désigner la (ou les) travailleuse(s) familiale(s), celui de AS pour assistante(s) sociale(s) et celui de TS pour travailleur(s) social (aux).
[2]Les TF, dans le cadre de la prévention, assurent leur mission auprès de familles dites « à risque », dès lors que les services sociaux du département (Aide Sociale à l’Enfance) pensent nécessaire leur intervention.
[3]Ce même travail fut réalisé en 1999 sur une trentaine de prises en charge. Les résultats confirmant ce qui est avancé, dans les mêmes proportions, nous ne les avons pas repris ici.
[4]Deux exemples de ces documents sont disponibles en fin d’article. Il s’agit d’une reproduction fidèle, hormis l’identification des personnes et des institutions, modifiée de façon à préserver l’anonymat.
[5]Les « espaces » correspondent au découpage en secteurs géographiques du département.
[6]On délaisse ici, parce qu’elle n’apporte aucun éclairage supplémentaire, le fait d’envisager une der~nière triade DEF ou E serait la mère de famille en tant qu’interlocuteur privilégiée dans l’interaction et F serait la famille elle-même.
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[*]
Psychologue, Psychosociologue, Professeur de Psychologie à ...
[suite] Suite de la note...
[**]
Thérapeute Familial, Educateur Spécialisé au Centre de Guid...
[suite] Suite de la note...
[1]
Nous emploierons, tout au long de cet article, l’abréviatio...
[suite] Suite de la note...
[2]
Les TF, dans le cadre de la prévention, assurent leur missi...
[suite] Suite de la note...
[3]
Ce même travail fut réalisé en 1999 sur une trentaine de pr...
[suite] Suite de la note...
[4]
Deux exemples de ces documents sont disponibles en fin d’ar...
[suite] Suite de la note...
[5]
Les « espaces » correspondent au découpage en secteurs géog...
[suite] Suite de la note...
[6]
On délaisse ici, parce qu’elle n’apporte aucun éclairage su...
[suite] Suite de la note...
Rappel triade n° 5 de Caplow: A > B > C et A < B+C.
l’intervention d’une TF.