2003
THÉRAPIE FAMILIALE
RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES À UNE INTERVENTION
THÉRAPEUTIQUE AUPRÈS DES FAMILLES
CONFRONTÉES AU TRAUMATISME PSYCHIQUE
Michel Delage
[*]
Chef du service de psychiatrie
Hôpital d’Instruction des Armées Sainte-Anne
F-83800 Toulon Naval
Le travail présenté est articulé en dix points. Après un rappel concernant la
définition du traumatisme psychique et les différents types de traumatisme qui peuvent être rencontrés
(premier et deuxième point), les circonstances et modalités d’intervention sont précisées (troisième et
quatrième point). L’auteur insiste sur la dimension du lien et précise son approche dans les situations trau~matiques (cinquième et sixième point). La théorie de l’attachement (septième point) constitue une réfé~rence théorique essentielle pour guider les interventions qui ont en commun de placer le thérapeute
comme base provisoire de sécurité familiale (huitième point), tout au moins dans les suites à court terme
d’un traumatisme. A moyen et plus long terme, un travail complexe doit être mené où s’entrecroisent la
fonctionnalité familiale et les représentations individuelles et groupales (neuvième point). Enfin, la
dimension des croyances, la transcendance et la spiritualité sont mentionnées comme particulièrement
importantes dans la dimension d’une résilience familiale.Mots-clés :
Traumatisme, Théorie de l’attachement, Base familiale de sécurité, Croyances familiales.
The work articulates on ten points. After recalling the definition of psychical traumatism and of the
different types of traumatism (first and second point), the circumstances and the modes of intervention are
specified (third and fourth point); the author insists upon the magnitude of the bond and makes clear the
approach of this in the traumatic situations (fifth and sixth point). The theory of attachment (seventh point)
constitutes a theoretical essential reference to guide the interventions which have in common to place the
therapist as provisional basis of family security (eight point), at least in the short term followings of a trauma~tism. In the medium and longer term a complex work has to be made where intersect the family’s functional~ity and individual and group’s representations (ninth point) finally, the dimension of the believes, the tran~scendence and the spirituality are mentioned in the dimension of family resilience.Keywords :
Psychical traumatism, Theory of attachment, Bases of family’s security, Family’s believes.
Este trabajo se divide en diez puntos. Despues de una llamada de la defini~ción del traumatismo psíquico y de los diferentes tipos de traumatismo que pueden se observar (primero y
segundo puntos), se precisan las circunstancias y los modos de intervención (tercero y quarto puntos). El
autor insiste sobre la dimensión del vínculo y precisa su acceso a las situaciones traumaticas (quinto y
sexto puntos). La teoría de la attadura (séptimo punto) constitute una referencia teórica esencial para diri~gir las intervenciones que transforman el terapeútico come una base provisional de la seguridad familiar
(octavo punto) durante los consecuencias del traumatismo a corto plazo. A medio y largo plazo se debe
efectuar un trabajo complejo donde se entrecruzan el funcionamiento familiar y las representaciones indi~viduales y del grupo (noveno punto). Al fin, se mencionan la importancia de las creencias, del trascen~dente y del aspecto espiritual, todo lo que esta muy importante para la « resilience» de los familias.Palabras claves :
Traumatismo, Teoría de la attadura-Base familiar de seguridad, Creencias familiares.
Il a été habituel de considérer le traumatisme psychique sous l’angle des consé~quences individuelles d’évènements catastrophiques divers, sans se préoccuper suf~fisamment de l’impact familial de tels évènements et des possibles effets de circula~rité entre la souffrance d’un individu « traumatisé » et les répercussions familiales de
cette souffrance. De même, on n’a guère pris en compte jusqu’à tout récemment les
situations où l’ensemble d’une famille est victime directe d’un événement grave
(accident, catastrophe naturelle etc.).
Il s’agit donc ici de formaliser quelques points qui nous semblent devoir consti~tuer des préalables à toute réflexion concernant les prises en charge spécifiques des
familles confrontées au traumatisme psychique.
La notion de traumatisme a pris de nos jours une dimension trop extensive et il
faut sans doute être plus rigoureux dans l’utilisation des termes. Pour notre part
nous tenons à distinguer :
- Une situation traumatogène, c’est-à-dire qui comporte par elle-même un poten~tiel traumatique. Mais tous les individus soumis à cette situation traumatogène
ne vont pas obligatoirement présenter des troubles caractéristiques de ce que
l’on a décrit dans le cadre du syndrome de stress post-traumatique. Un quart
d’entre eux seulement serait concerné (14).
- Le traumatisme proprement dit. Il concerne le ou les individu(s) blessé(s) psy~chique(s), c’est-à-dire présentant des symptômes d’une souffrance psychique
plus ou moins grave dans les suites à court, moyen et long terme d’un événement.
Il vaut mieux parler ici de syndrome psycho-traumatique comme ont tendance à
le faire les auteurs français et européens, plutôt que de stress post-traumatique
comme le font les Anglo-saxons. Le stress est une notion vague lorsqu’il est appli~qué au psychisme, supposant l’existence de manifestations qui sont des réactions
d’adaptation à une situation difficile « traumatogène ». Le traumatisme psychique
est alors plutôt un stress dépassé. Il revêt un caractère radical d’effraction de l’appa~reil psychique que l’on peut qualifier par la métaphore de la déchirure, ce qui sup~pose l’absence de réaction d’adaptation possible, les symptômes étant alors la
conséquence directe de cette déchirure.
On ne peut pas placer toutes les situations traumatogènes et les traumatismes qui
en résultent sur le même plan, même si certains éléments sont communs. Ainsi une
prise d’otage, un viol, l’effondrement d’une maison au cours d’un tremblement de
terre, une mort brutale par suicide sont des situations qui comportent des spécificités
qui leur sont propres. Il peut être intéressant pour l’approche clinique de répartir les
traumatismes en diverses catégories. On a l’habitude de distinguer :
Les traumatismes de type I
Ils correspondent à des altérations quantitatives d’excitations, c’est-à-dire de
mise en tension de l’organisme :
- par excès d’excitation, comme dans l’abus sexuel;
- par défaut d’excitation, comme dans les carences affectives graves.
Dans le cadre particulier de la maltraitance il faut sans doute évoquer une « réac~tion traumatique complexe » (19) car il s’agit là de situations traumatiques conti~nuelles, chroniques, chez des enfants dont la personnalité toute entière se développe
dans l’ombre d’une vie toujours menaçante.
Les traumatismes de type II
Ils correspondent à une perte de sens. Il se produit dans la vie des individus un évé~nement incroyable, inimaginable, insensé (exemple l’attentat du 11 Septembre à New
York). D’un seul coup la vie bascule dans l’effroyable et l’incompréhensible.
Le traumatisme de type III
Il correspond à une rupture de contexte, lorsqu’un individu, une famille sont bru~talement arrachés à leur culture, dans l’obligation d’émigrer, de s’exiler, et confron~tés alors à une société étrangère et à l’acculturation.
Le traumatisme de type IV
Il correspond à des situations plus extrêmes encore, que l’on peut qualifier
comme perte d’humanité chez des personnes soumises à la torture, chez les victimes
d’extermination. Le XXème siècle a inventé la notion de crime contre l’humanité
pour qualifier ces situations, notamment les génocides, dans lesquels l’homme
risque d’être tué pour ce qu’il est : un homme.
On peut sans doute individualiser encore un traumatisme de type V
On insiste habituellement sur la dimension de passivité des victimes impuis~santes à réagir devant ce qui les déborde. Mais il est des situations où les victimes
sont en même temps bourreaux. Dans ce dernier type de traumatisme, l’individu est
lui-même acteur d’une violence effroyable. Récemment, Mikhaïl Rechetnikov (13)
a décrit chez des soldats ayant participé à des actes de guerre en Afghanistan et en
Tchétchénie des conséquences psychologiques graves chez ceux d’entre eux qui ont
été auteurs d’exactions et d’atrocités, qui ont participé à des scènes de tortures, à des
tueries et à des violences sexuelles dans un climat collectif de soumission à l’auto~rité et de levée des interdits de tuer et de violer. On peut sans doute rapprocher de ce
cas la situation des enfants-soldats.
1. Dans l’optique qui nous concerne, nous devons maintenant nous préoccuper de
la dimension contextuelle du traumatisme. Si, au plan individuel, le traumatisme
peut être conçu comme une déchirure de l’appareil psychique, on peut évoquer
de la même manière un traumatisme groupal, familial, comme correspondant à
une déchirure des liens. Le traumatisme attaque et détruit les liens. Il suffit pour
s’en persuader de constater par exemple la fréquence avec laquelle des parents
se séparent après la mort d’un enfant.
En même temps une remarque s’impose concernant le lien. Le lien s’exprime
dans les relations et à travers les interactions, mais il ne saurait se réduire aux
unes et aux autres; l’interaction correspond à ce qui est directement observable
de la communication dans l’ici et maintenant; la relation caractérise une ou des
qualités particulières des rapports que les individus entretiennent entre eux. On
peut ainsi être en relation avec quelqu’un et être en interaction avec lui à un
moment donné sans être lié à lui. Le lien, tel que nous l’évoquons correspond à
l’ensemble des représentations individuelles et collectives des relations au sein
d’un groupe d’appartenance.
Ainsi conçu, le lien comprend toujours deux dimensions entrecroisées :
- la dimension de l’affiliation qui permet à chacun d’entretenir des liens
d’alliance;
- la dimension de la filiation qui permet à chacun de se situer dans l’axe des
générations.
2. Lorsqu’une famille est éprouvée par une situation traumatogène, on devra distin~guer sur le modèle de ce qui a été décrit au plan individuel :
- des suites immédiates et post-immédiates;
- des suites à court et moyen terme;
- des suites à long terme.
Chacune de ces phases nécessite des interventions thérapeutiques spécifiques
adaptées aux différentes configurations cliniques. Laissant de côté les conséquences
à long terme largement évoquées dans les travaux qui concernent les transmissions
transgénérationnelles, nos interventions sont surtout situées dans les suites immé~diates où l’on peut évoquer la notion d’un « débriefing familial » et dans les suites à
moyen terme où doit s’opérer un travail de crise. C’est là une période critique durant
laquelle la famille peut développer des capacités de résilience ou au contraire
connaître des dysfonctionnalités plus ou moins graves et durables. Cette période cri~tique va dans notre expérience, de quelques semaines après le traumatisme jusqu’à
trois ans. Ce temps est aussi souvent celui qui correspond au processus de réparation
sociale (assurances) et judiciaire.
Lorsque nous nous préoccupons de venir en aide à des familles confrontées à des
situations traumatogènes, nous allons devoir tenir compte autant des individus que
de l’ensemble familial comme système. Il ne semble pas possible de réduire la prise
en charge d’une famille éprouvée par un événement grave à la seule dimension
interactionnelle. Nous devons nous préoccuper de ce qui se joue au plan individuel,
et comment certains éléments individuels ont des effets sur le système et vice-versa.
Un premier modèle théorique de référence qui peut étayer notre réflexion sur les
objectifs thérapeutiques avec une famille « traumatisée » est constitué par la notion
bowenienne de différenciation (3). Bowen distingue en effet chez l’être humain
deux systèmes clairement différenciés :
- Le système des émotions, gouvernant les processus vitaux.
- Le système intellectuel (qu’on qualifie aujourd’hui de cognitif) qui concerne le
raisonnement, le jugement, la conscience.
- Entre les deux systèmes se trouve une zone intermédiaire constituée par les sen~timents. Les sentiments sont finalement les émotions reprises dans une activité
de représentation que permet le système cognitif. On peut d’ailleurs distinguer
des émotions primaires ancrées dans la sensorialité et dont on établit une locali~sation cérébrale au niveau de l’hippocampe et du gyrus cingulaire, et les émo~tions secondaires prises dans les chaînes associatives de la représentation et
localisées au niveau de l’aire préfrontale (8).
D’après Bowen une personne bien différenciée est une personne dont le système
intellectuel, cognitif est bien dégagé du système émotif et qui n’est pas trop dépen~dante affectivement de ceux qui l’entourent.
Nous retenons de cette conception les deux idées fondamentales de différencia~tion et de lien :
- Différenciation, c’est-à-dire distinction claire entre les individus et entre les sys~tèmes qui composent la vie psychique.
- Le lien, grâce auquel les éléments qui composent la vie psychique, bien que dif~férenciés, sont articulés entre eux, et mieux, se définissent les uns par rapport
aux autres; de même que les individus qui composent un ensemble familial.
Enfin la notion de représentation est essentielle à considérer. C’est précisément
l’activité de pensée, la mentalisation, l’élaboration, qui permettent la différenciation
d’éléments par ailleurs liés entre eux. On pourrait évoquer ici le travail de liaison au
sens de Freud, avec l’idée d’une cohésion et de limites assurées d’un ensemble, avec
l’idée aussi de fixer l’excitation (10).
Le traumatisme psychique considéré comme une effraction a précisément
comme conséquence :
- une mise en suspens, une sidération de l’activité de représentation;
- une déliaison, une dédifférenciation intra-psychique;
- une désorganisation, voire une destruction des liens. C’est là, nous l’avons souli~gné plus haut, l’aspect essentiel du traumatisme dans sa dimension familiale.
1. Il nous semble qu’on n’a pas suffisamment pris en compte cette dimension du
lien dans les stratégies thérapeutiques, où on l’a pris en compte sans suffisam~ment le savoir. C’est là, par exemple, que se situe pour nous le véritable sens des
interventions thérapeutiques lorsqu’elles sont mises en place dans les suites
immédiates d’une catastrophe. On insiste trop, dans ces premiers temps de
l’aide, sur la notion de débriefing comme la nécessité de faire raconter ce qui
s’est passé et le plus précisément possible. Ce faisant on oublie que ce n’est pas
tellement le contenu de la parole qui compte ici, mais bien davantage le lien
qu’elle instaure. Ces interventions post-immédiates font du lien. Elles sont une
façon de dire aux victimes : « Vous êtes là avec nous, vous revenez de la mort,
mais vous êtes en vie, et vous faites toujours partie de la communauté des
vivants ». En fin de compte, ce n’est pas tant ce que peuvent dire les victimes qui
est important, c’est ce que disent et font les intervenants.
Cette attention portée au lien justifie selon nous la notion de « débriefing fami~lial » lequel alors réunit non pas seulement ceux qui ont été directement exposés à
la « situation traumatogène », mais plus généralement ceux qui sont liés entre eux
du fait de leur appartenance à un ensemble familial, et qui de ce fait sont éprouvés
chacun à leur manière par le drame vécu par l’un ou plusieurs d’entre eux.
2. La notion de « débriefing familial » est une notion qui ne va pas de soi, et à
laquelle on doit apporter certaines précisions.
- D’abord une séance de « débriefing familial » ne saurait être mise en œuvre
systématiquement et fort heureusement la plupart des familles n’ont pas
besoin de thérapeute pour faire face à la douleur. Il est cependant certaines
circonstances particulièrement brutales et imprévues pour laisser le groupe
familial démuni, impuissant, sidéré, dans l’incapacité de comprendre ce qui
arrive.
- Ensuite, le débriefing ne doit pas être trop précoce. Il faut sans doute que les
individus soient sortis de la phase de choc. S’il s’agit d’un deuil traumatique
par exemple il semble préférable la plupart du temps que la famille accom~plisse d’abord les rites mortuaires, à moins que ceux-ci soient déjà l’occasion
d’un grave problème : ainsi ce jeune couple très éprouvé par la mort subite de
son bébé et en même temps en conflit après que la mère ait décidé une cré~mation, tandis que le père s’y opposait fermement, conflit relayé et amplifié
par les positions diverses dans les familles d’origine.
- Mais le débriefing ne doit pas non plus être trop tardif, devant éviter que cha~cun ne se replie sur sa souffrance personnelle. Un délai de trois à quatre jours
paraît raisonnable.
- Il ne semble pas approprié que l’entretien se déroule dans la salle habituelle
de thérapie, avec tout le matériel d’enregistrement. Ce dispositif paraît ici
intrusif et non respectueux de la souffrance vive des uns et des autres. Cha~cun doit pouvoir s’exprimer sur les évènements, les faits qu’il a perçus, les
émotions qu’il a ressenties, les pensées qui lui sont venues. Chacun est libre
d’intervenir au cours du récit des autres, mais le thérapeute doit veiller à gar~der le fil conducteur et à redonner la parole à celui qui l’avait. Il est important
de ne jamais forcer quelqu’un à dire plus qu’il ne peut ou ne veut en dire.
- Une séance qui « marche » est une séance dans laquelle les membres de la
famille vont peu à peu se parler entre eux au lieu de s’adresser au thérapeute.
- Dans l’optique de l’attention portée au lien, le partage, non seulement des
informations, mais plus encore des émotions, des éprouvés, est ici essentiel.
- C’est sur la base d’une sensorialité partagée que peuvent ensuite se penser les
émotions et s’établir un lien entre affect et représentation.
- Le thérapeute ici est précisément celui qui par les effets de soutien et
d’empathie qu’il assure permet que ces échanges dans la famille émergent
peu à peu en cours de séance.
- La présence des enfants est un cas particulier qui mérite grande attention. Les
attitudes ne peuvent pas être les mêmes selon les circonstances et selon l’âge
des enfants. Lorsqu’il s’agit de petits enfants, il vaut sans doute mieux une
séance dans laquelle ils ne sont pas présents pour que les adultes puissent au
préalable se mettre d’accord sur ce qu’ils vont dire, sur les informations
qu’ils vont donner qui puissent être accessibles à ce que les enfants sont en
mesure de comprendre et de se représenter.
- Le « débriefing familial » comporte la plupart du temps deux ou trois séances
dans un délai de quelques jours. Ces séances peuvent permettre de mieux faire
apparaître l’opportunité éventuelle d’une orientation de certains vers des
entretiens individuels. En tout état de cause elles permettent de consolider la
relation d’empathie au sein de la famille, et avec le thérapeute. Ainsi sont faci~litées des consultations ultérieures si des difficultés apparaissent dans les
semaines ou les mois qui suivent.
3. Lorsque le travail thérapeutique s’engage dans le moyen terme, il présente des
caractéristiques qu’il faut souligner :
- Les interventions nécessitent d’être souples sur le cadre, notamment quant à
la présence des personnes.
- Le travail, contrairement à ce qu’on fait le plus souvent en thérapie systé~mique, reste centré sur « le problème » et non sur les solutions.
- Pour autant, il ne s’agit pas tant de repérer les défaillances et les impuis~sances, mais plutôt d’explorer les ressources, de réfléchir à accroître les pos~sibilités de résilience de la famille.
- La thérapie est jalonnée par diverses phases liées aux aspects contextuels que
comportent beaucoup de situations nécessitant un « traitement social »:
- enquête et interrogatoire;
- démarches en vue d’obtenir une réparation;
- procédure judiciaire;
- expertises et démêlés avec les assurances;
- procès, etc.
Ces éléments sont susceptibles d’avoir des effets d’accentuation des troubles et
de la souffrance au point qu’on puisse parfois évoquer un « traumatisme second »
(1). Ils pèsent en tous cas lourdement sur le déroulement d’une thérapie qui ne peut
éviter de les prendre en compte dans une démarche qui est alors d’abord celle d’un
accompagnement lors d’un parcours socio-judiciaire complexe.
Pour conceptualiser davantage les interventions thérapeutiques, nous avons
besoin de faire référence à la théorie de l’attachement.
1. La théorie de l’attachement postule que l’enfant acquiert une « base interne de
sécurité » établie à partir des interactions précoces avec un environnement
maternel qui répond de façon suffisamment adéquate à ses besoins de protection
(4). On peut ainsi distinguer un attachement sécure et des attachements insécures
qui se mettent en place à partir de schémas comportementaux peu à peu intégrés
dans un monde représentationnel que Bowlby a qualifié de « modèles internes
opérants » (4).
On est là dans une grande cohérence avec les conceptions boweniennes évo~quées plus haut.
- Le système émotif évoqué par Bowen est constitué ici par les différents sché~mas comportementaux de l’enfant comme les pleurs, les cris qui activent le
comportement des parents en vue d’assurer sa sécurité. Nous ajoutons que les
émotions positives comme la joie manifestée par l’enfant activent également
le comportement des parents comme donneurs de soin. Elles apparaissent en
effet comme des récompenses et donnent envie aux parents de faire plus.
- Le lien : c’est dans un aller vers l’autre qui fait lien que se développe le sys~tème émotif. D’ailleurs étymologiquement émotion vient du latin « emo~vere » qui signifie « mettre en mouvement ».
- La représentation et la différenciation : ils vont se dégager des schémas com~portementaux du début pour aller vers un niveau de généralisation et d’abs~traction.
Les travaux actuels tendent à montrer que la représentation prend naissance sur
la communication émotionnelle qui en définit les contours. Fonagy dans sa notion
de « conscience réflexive » montre comment l’enfant acquiert la notion que lui et
l’autre fonctionnent tous deux en termes d’états mentaux (8). L’expression émo~tionnelle du parent, congruente à l’état émotionnel de l’enfant, est internalisée et
devient sa propre représentation. L’enfant « lit » en quelque sorte ses émotions sur le
visage de sa mère et dans ses attitudes. C’est dans la mesure où il « comprend » ses
émotions chez l’autre, la mère, qu’il peut les internaliser. Ainsi Fonagy entend par
« conscience réflexive » l’aptitude à prendre en considération « les états mentaux de
l’autre dans la compréhension et le déterminisme de son propre comportement » (8).
Ce qui est important dans cette manière de voir ce n’est pas seulement le fait que
l’enfant puisse se représenter les état mentaux de l’autre, c’est le fait qu’il se les
représente dans un processus d’interaction, c’est le fait qu’il puisse en même temps
penser le lien et sa pensée dans le lien avec l’autre.
En même temps la théorie de l’attachement a centré ses travaux sur des études
dyadiques, essentiellement mère-enfant, puis plus récemment père-enfant, et a du
mal à conceptualiser ses résultats à un ensemble de personnes en interaction comme
le sont les familles. Ce passage de la dyade à la famille dans la perspective de l’atta~chement est réalisé par E. Fivaz-Depeursinge à Lausanne (7) avec son intéressant
montage expérimental qu’elle nomme « le triangle primaire de Lausanne », permet~tant d’explorer les relations triadiques père-mère-bébé.
Bying-Hall, de son côté, a tenté le rapprochement de la théorie de l’attachement
avec l’étude des systèmes familiaux et il postule sur le modèle de la « base interne
de sécurité » décrite au plan individuel, l’existence d’une « base familiale de sécu~rité » (5). Un individu en détresse a besoin de pouvoir recourir à sa famille, à son
environnement proche pour y trouver la sécurité suffisante qui lui manque.
L’individu a acquis dans son enfance « une base de sécurité interne » grâce à
laquelle il a pu déployer toute la richesse de sa vie mentale et relationnelle. Lorsque
des obstacles surviennent, le recours à ses « modèles internes opérants » lui permet
de faire face sans se désorganiser.
Mais il est des périodes de la vie ou des situations qui sollicitent intensément
cette base de sécurité individuelle. La dimension représentative risque alors d’être
mise en échec, la dimension émotionnelle envahit l’individu et donne l’occasion de
réactiver à nouveau des schémas comportementaux d’attachement. C’est ce qui se
passe notamment dans les situations de détresse que constituent les suites d’un trau~matisme.
Dans ces conditions, le recours à la « base familiale de sécurité », c’est la possi~bilité pour les individus qui composent la famille de trouver en son sein une solida~rité suffisante pour que chacun collabore au soutien de celui, ou de ceux, qui en ont
besoin, des conditions de vie suffisamment stables et sécures, un réseau fiable de
relation d’attachement.
2. De ce point de vue, et sur le modèle de ce que la théorie d’attachement a décrit
au plan individuel, il nous semble que les répercussions familiales d’une situa~tion traumatogène permettent de décrire quatre configurations.
- Dans la première configuration les familles constituent un ensemble suffi~samment sécure dans lequel la base familiale de sécurité demeure suffisam~ment solide, permettant aux solidarités et aux suppléances de jouer, donc
capable de soutenir le ou les victimes dans l’épreuve sans être elle-même
trop affectée et trop débordée par ce qui se joue.
- Mais il existe des familles dont le climat général est insécure, dominé par
l’anxiété et l’ambivalence relationnelle. Dans ces familles la victime tend à
être surprotégée, entourée de toutes les attentions, mais en même temps
surinvestie dans son statut et son rôle de victime dont elle risque de ne pas
parvenir à se dégager, enfermée dans la chronicité de ses troubles. (Remar~quons ici que dans ces familles le mode de fonctionnement tend à rejoindre
celui des familles enchevêtrées décrites par S. Minuchin (12)).
- On peut également décrire des familles dont le climat général est insécure,
mais dans lesquelles les attachements dominants sont de type évitant ou déta~ché comme M. Main les a décrits au cours de l’adult-interview-attachement
(11). Ici, on tend à isoler la victime, en ne parlant plus de ce qui est arrivé. La
vie reprend son cours, on ne veut plus revenir sur le passé. On souligne à quel
point c’est intéressant d’être sorti de la catastrophe. Chacun reprend le cours
normal de son existence, dans une attitude d’évitement qui éloigne les
remises en question. La victime est ici isolée, laissée à elle-même avec sa
souffrance. (Remarquons ici que ces familles tendent à rejoindre le mode de
fonctionnement des familles dites désengagées décrites par S. Minuchin.)
- Enfin, il est des cas qui correspondent à la désorganisation ou à la menace de
désorganisation familiale. Ici, véritablement on est autorisé à évoquer la
notion d’un « traumatisme psychique familial » correspondant à des familles
dans lesquelles les liens sont profondément et durablement bouleversés par
la catastrophe. C’est d’une véritable « mort » de la vie familiale dont il est ici
question :
- soit par une rigidification à l’extrême des relations dans une famille
repliée sur elle-même, sans échanges avec l’extérieur, et dont les interac~tions sont extrêmement appauvries, réduites à l’opératoire. Cet ensemble
stabilisé à l’extrême est sans évolution possible, comme figé au temps du
traumatisme. Nous pouvons évoquer la métaphore de « l’implosion » pour
qualifier cette configuration qui nous apparaît comme l’ultime défense
contre l’éclatement;
- soit par une désorganisation chaotique des relations dans une famille
qu’on peut alors qualifier « d’explosée ». Il s’opère ici une « déliaison »
entre les membres qui composent une famille, et chacun individuellement
joue sa propre partition défensive, pour lui-même et indépendamment des
autres, dans un réflexe de survie. Finalement les liens familiaux tendent
ici à se briser et les ruptures conjugales, les divorces et séparations sont
alors des issues fréquentes.
Ces différents fonctionnements familiaux insécures seront d’autant plus mis en
œuvre que la famille fonctionnait avant le traumatisme sur des bases dysfonction~nelles. Toutefois, ils peuvent correspondre à la destructuration d’une famille jusque
là fonctionnelle. Plusieurs facteurs peuvent ici se conjuguer : outre ceux liés au trau~matisme lui-même et à ses circonstances, deux autre éléments jouent notamment un
rôle majeur :
- la place et le statut qu’occupait antérieurement la victime au sein de la famille;
- les conditions matérielles et socio-économiques.
1. La référence à la théorie de l’attachement permet de concevoir le thérapeute
comme étant celui qui utilise sa propre sécurité interne pour devenir la base pro~visoire de sécurité familiale (Bying Hall, 1993).
- Deux conditions préalables doivent pour cela être remplies :
- D’abord que le thérapeute soit en mesure d’assurer ce rôle de base de
sécurité relais, ce qui suppose qu’il ne soit pas lui-même trop débordé,
trop sidéré par la situation, qu’il ne soit pas non plus « aspiré » par une
fascination morbide.
- Ensuite que le thérapeute soit reconnu par la famille comme pouvant
jouer ce rôle, du fait de sa compétence, ou parfois de son statut.
- Travailler sur la base de sécurité implique trois axes :
- Celui de la protection : il s’agit ici de réfléchir aux solidarités : qui a le
plus besoin d’aide ? qui peut venir au secours de qui et comment ? qu’est-ce qui met la famille en danger ? etc.
- Celui de l’exploration des moyens dont dispose la famille pour résoudre
les problèmes qui se présentent à elle au quotidien.
- Celui de l’utilisation d’un réseau de soutien, famille élargie, commu~nauté, société, etc.
2. Travailler dans l’optique d’une restauration d’une sécurité interne à la famille
concerne finalement la fonctionnalité des liens (réorganisation des règles, nou~velle répartition des rôles, etc.). Mais cela n’est pas suffisant. Cela doit aider au
nécessaire travail de mentalisation autour du drame vécu.
C’est grâce à ce tiers sécurisant que constitue le thérapeute que des récits entre~croisés peuvent se mettre en place autour des évènements vécus. On ne saurait
assez insister sur l’importance de cette élaboration groupale permise par le déve~loppement de l’activité narrative. Ici s’opère une capacité groupale à soutenir et
relancer les processus de pensée de chacun et la mise en représentation dans ses
spécificités individuelles et dans les caractéristiques groupales. Cela n’est pos~sible que dans la circulation des émotions et dans l’effort fait pour les penser.
A distance de l’événement, quand celui-ci et ses conséquences émotionnelles et
affectives ont été recouvertes par le silence et la mise à distance, l’utilisation de
techniques à objets médiateurs situant la relation dans ses dimensions analo~giques est une aide précieuse. La notion « d’objets flottants » développée par
P. Caillé et Y. Rey revêt alors toute son importance (6). La mise en place et le
développement de comportements de ritualisation aident aussi à ce nécessaire
travail de mentalisation, de représentation grâce auquel sont permis :
- le renforcement du sentiment d’appartenance;
- l’appropriation par chacun de sa propre histoire au sein d’une histoire collec~tive;
- la transmission aux générations suivantes.
Au delà des suites immédiates et à court terme, deux problèmes se posent
concernant le travail avec les familles qui ont été confrontées à une situation trau~matogène, du fait d’un double entrecroisement :
- celui des souffrances collectives et des problématiques individuelles;
- celui de la fonctionnalité familiale et de l’activité de représentation.
1. Le premier problème concerne les nécessités d’envisager parfois de recevoir
individuellement certains membres de la famille. Si le thérapeute est seul, doit-il
tout faire, tel un « Deus ex machina »? S’il s’agit d’un travail en co-thérapie, est-il possible de se répartir les tâches, plutôt que d’adresser à un autre thérapeute ?
Nous avons tendance à répondre qu’il est sans doute dans un premier temps préfé~rable que les entretiens, qu’ils soient individuels ou collectifs, demeurent pratiqués
par le ou les thérapeutes qui ont commencé à prendre en charge la famille, et ceci
sur la base de certains arguments et à certaines conditions.
- Les arguments résident dans la cohérence de l’utilisation du thérapeute comme
base de sécurité. Le même thérapeute ou les co-thérapeutes s’ils sont deux sont
seuls à même d’apprécier ce qui se joue dans l’interface entre le groupe et
l’individu, ce qui signifie que tout en accordant une écoute individuelle le thé~rapeute reste centré sur le fonctionnement systémique.
- Les conditions.
- Le fait de recevoir individuellement certains membres de la famille ne signifie
pas l’engagement dans une thérapie individuelle réglée. Les entretiens indivi~duels nous paraissent devoir être limités en nombre et provisoires. Il est sou~vent préférable de pouvoir développer une écoute attentive de la souffrance de
quelqu’un en présence de tous, selon l’approche qualifiée par Y. Boszormenyi-Nagy de « partialité multidirectionnelle » (2).
Lorsqu’il apparaît qu’une souffrance individuelle doit être spécialement et dura~blement prise en compte, il est sans doute souhaitable d’orienter vers un autre théra~peute pour un travail spécifique.
2. Le deuxième problème concerne la difficulté à travailler deux plans :
- Celui de la fonctionnalité de la famille qui concerne les comportements, les
interactions, les règles, les rôles, les places, tout ensemble susceptible de se
désorganiser sous les effets de l’onde de choc traumatique, semblant nécessi~ter le recours à une approche structurale.
- Celui du nécessaire travail de représentation, d’historisation, de mise en sens
du drame vécu, où les approches constructivistes et narratives semblent plus
appropriées.
- Il nous semble nécessaire que ces deux plans soient travaillés successive~ment. Mais l’ordre même de la succession peut poser problème.
Pour notre part, nous avons tendance à considérer que lorsqu’une famille est
prise en charge dans les suites immédiates et à court terme d’une situation traumato~gène, il est sans doute souhaitable de privilégier la fonctionnalité familiale pour
donner ou redonner une maîtrise, un contrôle sur le quotidien et contribuer ainsi à
restaurer la sécurité, ce qui n’exclut pas l’expression et un premier travail sur les
émotions. Mais le travail sur les représentations proprement dites vient dans un
deuxième temps, après un délai nécessaire pour que peu à peu la situation catastro~phique puisse prendre une place et être intégrée dans un récit qui donne sens et
incorpore l’événement à l’histoire familiale. Les bases de cette activité représenta~tive sont données au début dans le temps du débriefing et de ses suites, quand les
émotions, les éprouvés ont pu se dire et s’échanger; mais la mentalisation ne peut
pleinement se déployer que plus tard.
Lorsqu’une famille est prise en charge à distance de l’événement, il semble sou~vent nécessaire de travailler d’abord au niveau des représentations, au niveau de ce
qui fait défaut dans la nécessaire articulation entre les élaborations individuelles et
collectives, car c’est précisément ce qui fait ici défaut qui bloque le système et
l’empêche d’aller vers le changement. Le travail sur les places et sur la structure
familiale paraît pouvoir découler d’un changement dans les représentations, même
si à un moment donné, certaines prescriptions concernant notamment la ritualisation
sont destinées à aider à ce travail.
Il ne peut être que mentionné ici, car il nécessiterait de longs développements
tant il est essentiel : il s’agit du domaine de la spiritualité, des croyances. La famille
est orientée par un ensemble de croyances qui contribuent à son mouvement général
et confèrent à chacun et à tous une grille de lecture du monde.
Une famille éprouvée par une situation traumatogène devra pouvoir se raccro~cher à ce mur porteur des croyances familiales qui étaye le groupe et se répercute à
travers les générations. Ainsi, on peut rapporter comme croyances-clés :
- l’idée qu’on va s’en sortir, que l’épreuve actuelle est un challenge qu’on est
capable de surmonter;
- ou à l’inverse, l’idée d’un destin inéluctable, parce qu’on n’a jamais eu de chance
dans cette famille, ou l’idée d’un châtiment divin pour une faute commise;
- ou encore l’idée que tout n’est pas mauvais dans ce monde et qu’on peut avoir de
l’aide extérieure, pourvu qu’on la cherche et qu’on ait confiance;
- et à l’inverse, l’idée que le monde est dangereux, qu’il faut s’en protéger, qu’on
doit se méfier des autres.
Par ailleurs la référence à un idéal de justice, à la solidarité, à une idéologie phi~losophique, à la foi religieuse sont de puissants leviers qui peuvent aider une famille
à se sortir de l’adversité. Il y a là tout un domaine qui mérite d’être exploré au cours
des séances de thérapie.
Un exemple illustre les difficultés d’une famille dysfonctionnelle confrontée à
un deuil traumatique.
Isabelle, âgée de 17 ans, est hospitalisée dans le service dans une situation critique au
cours de laquelle elle exprime une grande angoisse, l’incompréhension de sa mère, et
le désir fortement exprimé de ne pas rentrer à la maison.
Elle révèle peu après son admission que son père François s’est livré à des attouche~ments quand elle avait 9 ans. François, marin d’état, est en mission sur un bâtiment de
la marine nationale. Son épouse Danièle supporte mal ses absences et Isabelle,
l’aînée d’une fratrie qui se compose de quatre enfants (Caroline 15 ans, Paule 13 ans
et Benjamin 5 ans) a toujours jusqu’ici cherché à protéger sa mère, prenant ses frères
et sœurs en charge, comme une « petite mère ». Isabelle est mise en difficulté par le
lien sentimental qu’elle vient de nouer avec un camarade de lycée. C’est l’occasion
d’un envahissement de sa pensée par les souvenirs liés au comportement de son père.
A l’annonce des révélations d’Isabelle, la mère réagit très vivement, se déclare prête à
tout faire pour aider Isabelle et protéger ses enfants. Elle fait un signalement,
déclenche une procédure de divorce et avertit son mari, joignant la lettre de révélation
d’Isabelle. Quinze jours après, François se suicide par pendaison à bord de son navire
qui se trouve au large de la Colombie.
Désormais plusieurs effets se conjuguent et s’entremêlent.
- Isabelle éprouve vis-à-vis de son père des sentiments de colère (« il a fui ses res~ponsabilités comme il a toujours fait »), d’impuissance (« je ne pourrai jamais lui
dire ce que je pense de lui »), de culpabilité (« à cause de moi, mes frères et sœurs
n’ont plus de père »).
- Caroline et Paule apprennent en quelques semaines :
- le comportement sexuel de leur père envers Isabelle, ce père que jusqu’ici
elles admiraient;
- puis son suicide.
- Benjamin ne sait rien et tout le monde essaye de le protéger en lui racontant que
son père est parti faire un grand voyage au ciel.
- Quant à Danièle, elle est atterrée et complètement dépassée par la situation.
Les enjeux de la thérapie sont complexes car il s’agit à la fois de prendre Isabelle en
charge et de se préoccuper de soutenir cette famille très éprouvée, mais dans laquelle
les souffrances individuelles sont difficilement partageables.
- Isabelle parviendra à faire un travail de deuil, et un travail sur son traumatisme
grâce à sa prise en charge individuelle. Le point-clé de ce travail nous paraît être
le moment du rapatriement du corps de son père. Elle peut alors rester un moment
seule avec lui, et lire une longue lettre dans laquelle elle parvient à exprimer toute
la nuance mêlée de ses sentiments, sa colère d’abord, puis malgré tout son affec~tion sans pour autant que cela conduise au pardon.
- Mais le même travail ne sera pas possible avec l’ensemble familial, et la tentative
de prise en charge qui est faite vient plutôt comme contre-exemple des points que
nous venons de développer.
Lorsque, dans les quelques semaines qui suivent le drame, la famille est réunie, il
règne au cours des séances un silence pesant. Il y a bien une expression émotionnelle
forte sous forme de pleurs, mais très peu de choses s’expriment verbalement et les
thérapeutes ne parviennent pas à ce que l’émotion puisse se penser et se communi~quer. On perçoit des affects contradictoires comme la haine, la culpabilité, l’impuis~sance, la colère, mais rien de tout cela ne parvient à se dire.
Les souffrances individuelles dominent et la solidarité ne semble pas pouvoir jouer,
même pas vis-à-vis de Benjamin à qui on s’efforce de ne pas révéler la vérité, mais
que personne ne semble prêt à cajoler.
Finalement, après trois séances douloureuses, les enfants déclarent qu’ils ne veulent
plus venir parce que cela leur fait trop mal. La mère de son côté est ambivalente et
finalement n’insiste pas. La prise en charge familiale est interrompue. Isabelle pour~suivra sa thérapie personnelle au cours de laquelle elle révèle des éléments importants
indiquant les répercussions familiales de l’onde de choc traumatique. A la maison
règne le même silence pesant qu’au cours des séances de thérapie familiale, et chacun
semble vivre pour son propre compte. Même les repas ne sont plus partagés, et les
rythmes quotidiens habituels ne sont plus respectés. Danièle décrète qu’il faut bannir
le passé. Elle supprime toutes les photos et les souvenirs concernant François. Elle
adopte une conduite de déni et s’étourdit dans des aventures amoureuses sans lende~main, aventures au cours desquelles il lui arrive de laisser les enfants seuls le week~end, sous la garde d’Isabelle.
Finalement, un an après le drame, Danièle est hospitalisée dans une structure de soin
de la région. Elle a fait une tentative de suicide, le jour anniversaire de son mariage.
Isabelle a quitté la maison car elle ne supporte plus l’atmosphère et veut se consacrer
à la préparation de son baccalauréat (qu’elle réussira); elle est hébergée chez une
amie. Paule va très mal. Très déprimée, elle ne va plus en classe, reste à la maison à
demi mutique. Elle est finalement hospitalisée à son tour 48 heures après la geste sui~cidaire de sa mère. Caroline et Benjamin sont admis dans un foyer de l’aide sociale à
l’enfance.
On assiste ainsi à l’éclatement de la famille, à la destruction des liens dans un
ensemble familial où la base de sécurité ne fonctionne plus, et où la mise en représen~tation collective du drame ne parvient pas à se faire.
Une nouvelle proposition de prise en charge familiale est faite. Permettra-t-elle cette
fois-ci que puisse se tisser cet entrecroisement nécessaire entre ce qui peut se jouer
dans les souffrances propres à chacun, et dans les difficultés de tous à penser et parta~ger l’émotion ?
·
1. Barrois C. (1998): Le traumatisme second. Annales médico-psychologiques, 7, pp. 487-493.
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2. Boszormenyi-Nagy, Framo J.L. (1980): Psychothérapies familiales. P.U.F., Paris.
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3. Bowen M. (1984): La différenciation du soi. Ed. E.S.F., Paris.
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Paris.
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10. Laplanche J., Pontalis J.B. (1967): Vocabulaire de la psychanalyse. P.U.F., Paris.
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13. Rechetnikov M. (2001): Psychopathologie du passé héroïque et les générations futures. Journal de la
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14. Thurin J.M. (2002): Etat de stress post-traumatique. Pour la recherche, 34, pp. 6-7.
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Professeur de psychiatrie et d’hygiène mentale, Chef du service de psychiatrie, de l’hôpital d’Instruction
des Armées de Sainte-Anne à Toulon.