2003
THÉRAPIE FAMILIALE
RECENSIONS
Anorexiques et Boulimiques
Bilan d’une approche thérapeutique familiale
Mara Selvini Palazzoli,
Stefano Cirillo,
Matteo Selvini,
Anna Maria Sorentino
Editions Médecine et Hygiène
Genève, 2002
Cela faisait bien longtemps que les cliniciens, notamment ceux qui ont suivi et
ont été influencés par l’Ecole Milanaise, se demandaient : « Comment se portent les
anorexiques traitées par Mara Selvini Palazzoli et ses équipes ?». En toute rigueur,
les protagonistes de l’Ecole de Milan ont tenté d’y apporter quelques réponses à tra~vers une étude catamnestique. Ils ont publié leurs résultats d’abord en 1996 dans un
article dont la traduction française se trouve dans le présent numéro, puis dans le
livre qui nous occupe.
La première partie du livre recouvre, en le détaillant, le contenu de l’article. Il
s’agit d’une analyse des processus de traitement à travers une grille de lecture cen~trée sur les trois méthodes cardinales de thérapie développées par Mara Selvini
Palazzoli et ses collaborateurs successifs.
Si une pure étude catamnestique peut se révéler aride et laisser le lecteur sur sa
faim, cet ouvrage a la grande qualité de présenter, dans sa seconde partie, l’évolu~tion des méthodes thérapeutiques pour aboutir à une étude qualitative des traite~ments effectués plus récemment.
Les auteurs décrivent l’abandon progressif, depuis 1988, des séries de prescrip~tions invariables, ainsi que les modifications et l’ajustement de la méthode du
dévoilement thérapeutique. Dans la description de cette évolution, ils insistent sur le
fait que, progressivement, une place accrue a été consacrée à l’individu dans sa
complexité psychologique propre. Ainsi, le modèle systémique pur et dur de la boîte
noire, modèle axé sur le travail concernant les interactions familiales, est enrichi
d’un travail par sous-systèmes (des segments de travail individuel avec chaque
membre de la famille). Sans prétendre constituer une typologie des anorexiques ou
de leurs familles, les auteurs décrivent néanmoins les patientes et leurs parents éga~lement en termes de pathologies de la personnalité telles que classifiées dans le
DSM-IV. Bien que les auteurs ne l’énoncent pas formellement, le lecteur connais~seur de la pratique clinique milanaise, en déduit que cette évolution est manifeste~ment issue d’une longue et rigoureuse activité clinique. Ainsi, le pragmatisme de
l’action sur le terrain les légitime à faire fi des dogmes et leur permet un mouvement
intégratif dans lequel le symptôme anorexie/boulimie est perçu aussi bien résultant
des interactions familiales que du fonctionnement intrapsychique.
Pour étayer ces propos, et l’on retrouve là toute la richesse clinique de nos col~lègues, ils utilisent des vignettes qui permettent au lecteur-clinicien une représenta~tion vivante du travail thérapeutique accompli.
Le dernier chapitre de cet ouvrage – Racines sociopsychologiques d’une épidé~mie en recrudescence – porte un regard macro-systémique sur le phénomène de
l’anorexie en prenant en considération les changements sociétaux, notamment
concernant le rôle de la femme. Nous retrouvons ici l’intérêt porté de tout temps par
Mara Selvini Palazzoli pour une vision globale de l’anorexie, aussi bien au niveau
individuel que familial et social.
Sachant que cet ouvrage est une des dernières contributions de Mara Selvini Palaz~zoli, pionnière de la thérapie familiale, nous ne pouvons pas nous empêcher de le lire
également comme une sorte de legs pour les thérapeutes de la jeune génération.
Véronique Regamey
ch. du Devin 95
CH-1012 Lausanne
L’Homme relationnel
Jean-Jacques Wittezaele
Collection Couleur Psy
Editions du Seuil
Paris, 2003
Il est des chemins faits de sagesse, des parcours que l’on aimerait à sa manière
emprunter. Non pas qu’ils soient exempts de difficultés, mais c’est que le panorama
qu’ils offrent ouvre soudainement de nouveaux horizons. Et l’ouvrage nouvellement
publié de Jean-Jacques Wittezaele appartient à cette catégorie-là nous semble-t-il.
Dressant en son avant-propos l’itinéraire d’une pensée dépathologisante, l’auteur
nous expose au travers de son écrit les tenants d’une pratique non seulement théra~peutique mais également philosophique articulée autour d’une vision relationnelle du
monde et des choses.
Entremêlant à la fois les postulats de la
cybernétique, du
constructivisme et de la
Théorie Générale des Systèmes, Wittezaele concentre sa réflexion et plus encore
son champ d’actions autour d’une pragmatique de la communication ayant l’effica~cité à la fois comme pierre angulaire et comme finalité éthique. Aussi la thérapie
stratégique ici formalisée incarne une méthodologie de résolution de problèmes
relationnels dressant en filigrane une conception du trouble psychologique qui n’est
pas sans rappeler la position adoptée en son temps par Gregory Bateson. Tout
trouble psychologique est ainsi perçu comme étant une difficulté d’adaptation de
l’individu à son milieu, un trouble de la communication et de la relation au monde
(et à soi comme faisant partie du monde)
[1].
Reprenant à son tour l’aphorisme de l’
Ecole de Palo Alto où le problème, c’est
justement la solution (où du moins l’ensemble des tentatives de solutions mises en
place pour le résoudre mais qui se sont montrées inefficaces), Wittezaele présente
toute la dynamique psychothérapeutique développé par le modèle appliqué à l’Insti~tut Gregory Bateson de Liège (Belgique) et visant à retrouver une relation au monde
plus satisfaisante en « bloquant » les comportements qui nourrissent le dit problème.
Et c’est en changeant sa relation au monde qu’on l’amène à être autrement
[2]. Il revient
alors à la liberté de chacun d’être et d’agir de sorte que se trouve un nouvel équilibre
davantage satisfaisant pour la personne et qui soit adapté au contexte qui est le sien.
La quintessence même du travail ici explicité se porte ainsi, non plus sur « Com~ment peut-on changer cette personne ?», mais bien plutôt sur « Quel changement de
contexte relationnel va favoriser un changement de conduite ?».
Le paradigme principiel de cette thérapeutique axée sur la résolution de problèmes
s’appuie sur l’information, c’est-à-dire, et toujours pour reprendre Bateson, cette diffé~rence qui provoque une différence (cette relation entre deux choses générant une sorte
de discontinuité). Car embarqué dans cette grande danse de la vie, l’Homme prend
corps comme résultante du processus relationnel auxquels nous participons tous.
Proche de la pensée chinoise développée par François Jullien, Wittezaele nous
montre que cette vision du monde est davantage respectueuse de cette unité sacrée
chère à Bateson et de cette expérience en laquelle chacun baigne et interagit.
L’expérience est et devient ainsi première. Car si tu veux voir, apprend à agir.
L’auteur a ainsi le grand mérite d’élargir le débat clinique aux implications épis~témologiques et philosophiques d’une vision relationnelle.
Reste à chacun de prendre ici ce que bon lui semble, en chemin.
Grégory Lambrette
162, rue du Maitrank – Bte 3
B-6700 Arlon
E-mail : gregorylambrette@hotmail.com
[1]
L’Homme relationnel, Paris, Seuil, p. 133.
[2]
L’Homme relationnel, Paris, Seuil, p. 336.